The complete tales from the Otherlands - Tim Corey - E-Book

The complete tales from the Otherlands E-Book

Tim Corey

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Beschreibung

Ce recueil vous présente pas moins de cinquante deux histoires tirées de notre quotidien, ou presque. Des situations banales qui prennent un tournant irréel, surnaturel, angoissant et dérangeant. Des faits étonnants qui vous pousseront à vous interroger sur des questions on ne peut plus simples : Que feriez-vous, par exemple, si votre tatouage devenait un tantinet envahissant ? Ouvririez-vous la porte, sachant que cet inconnu qui se présente est venu attendre chez vous un certain Georges, que vous ne connaissez absolument pas ? Tenteriez-vous de finir ces travaux dans votre salle de bain, travaux engagés juste après la découverte d'un trou mystérieux dans le mur ? Tomberiez-vous amoureux de ce petit stagiaire, au point de ne plus être capable de vivre sans lui ? Que feriez-vous à la place de ce couple, si votre enfant de six ans disposait de pouvoirs psychiques et qu'il vous martyrise pour son simple amusement ? Comment réagiriez-vous si la mort vous envoyait par erreur la liste de ses prochaines victimes par mail ? Feriez-vous confiance à la science et à ce tout nouveau robot de chirurgie personnel, censé faire des miracles ? Et comment explique-riez-vous la présence de cet encombrant entassement d'objets héréro-clites chez votre voisin du dessus ? Ce ne sont que quelques questions, quelques sujets, que Tim Corey se propose de développer au travers de ces histoires fantastiques, pour votre plus grand plaisir..

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Seitenzahl: 700

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

The Complete Tales

From the Otherlands

Volume 1

Tim Corey

Century

Journal de bord du Century, 11 mars 2322. Capitaine Steennan.

Nous approchons de Cassiopée. Depuis deux jours, le voyage est plus calme : Jani a terminé de réparer les avaries dues à la collision avec les météorites il y a maintenant trois jours (numéro d’incident : 08472). Tout semble marcher correctement, le réseau de communication est de nouveau en fonctionnement. Dans deux jours, nous atteindrons l’orbite de ZP200-8. Les premières analyses seront faites à distance à bord du Century, qui restera en position géostationnaire. Si les résultats sont positifs, nous envisagerons une exploration plus poussée sur le sol. De nos études dépend la terraformation de cette nouvelle planète. Une planète recréée à l’image de la Terre, pour accueillir de nouveaux colons. J’avoue avoir hâte d’y être.

Journal de bord du Century, 13 mars 2322. Capitaine Steennan.

Nous sommes maintenant en position stationnaire dans l’atmosphère de ZP200-8. Les premières données qui nous arrivent depuis ce matin sont assez encourageantes : l’atmosphère de la planète est respirable, ce qui nous évitera d’avoir à utiliser les exoscaphandres. Elya, notre psy Zeolanne, nous a prévenus de mauvaises ondes et de pensées négatives qui l’avaient envahie à l’approche de la planète. Malheureusement, elle n’a pas su nous donner plus de détails. Nous avons donc décidé d’entamer la descente dès demain matin afin de prélever quelques échantillons pour des analyses complémentaires. L’équipage est surexcité et très impatient de pouvoir marcher sur la terre ferme. Après 328 jours d’enfermement à bord du vaisseau, c’est tout à fait compréhensible. Seule Elya paraît réticente, sans toutefois pouvoir nous expliquer pourquoi.

Journal de bord du Century, 14 mars 2322. Capitaine Steennan.

Nous avons posé le pied ce matin sur le sol de ZP200-8. Notre première impression fut excellente : l’air est tout à fait respirable, un peu plus rare en oxygène, ce qui nous essouffle plus rapidement que sur la Terre. Nos scientifiques ne devraient pas avoir de difficultés à pallier ce problème. La planète tout entière arbore une végétation luxuriante, qui nous rappelle un peu ce qu’était il y a fort longtemps la jungle amazonienne. Pas de traces animales, à part quelques bactéries découvertes çà et là. Leur analyse est encore en cours. À première vue, la planète sera facile à terraformer. J’attendrai cependant quelques jours avant d’envoyer nos conclusions à la base de Détroit.

Elya a encore eu des visions, cette fois plus précises : le grand danger qu’elle pressentait est en rapport avec un vaisseau ; pour elle, ce n’est pas le Century qui est en cause. Dans ses visions, elle aperçoit un immense engin, posé en pleine jungle. Un sentiment de détresse l’a envahie plusieurs fois, et elle analyse cela comme un reflet de ce qui se passe autour de ce vaisseau. J’ai demandé à Jani de scanner la planète pour tenter de repérer la trace de celui-ci, juste pour vérifier si les visions d’Elya se confirment.

Journal de bord du Century, 15 mars 2322. Capitaine Steennan.

Jani m’a confirmé ce matin avoir reçu un signal sur le scanner central : un bâtiment se trouve bien à quelques kilomètres d’ici. Hélas, impossible pour nous de savoir de quelle planète il provient. Nous avons essayé d’entrer en contact avec ce vaisseau, sur toutes les fréquences disponibles et en utilisant les 127 langues et dialectes extra-terrestres de l’Alliance. En vain. Nous n’avons obtenu aucune réponse. Nous avons donc décidé de scinder l’équipage en deux : une partie des hommes restera ici pour continuer les réparations et les analyses, l’autre partie ira à la recherche du vaisseau. J’accompagnerai la deuxième équipe.

Journal de bord du Century, 15 mars 2322. Complément. Capitaine Steennan.

Elya est tombée malade. En cours de journée, elle s’est mise à délirer, répétant que le danger était grand, que nous ne devions pas rester. Les implants cybernétiques apposés sur son système spinal, et qui sont censés décupler ses perceptions psys, ont l’air de subir quelques dysfonctionnements. Aucun de nous ne sait quoi faire car cela ne s’est jamais produit auparavant. Les Zeolannes sont implantés dès leur plus jeune âge et grandissent avec ces parties cybernétiques sans que cela ne leur pose de problème. J’en ai immédiatement référé à la base de Détroit, qui s’est mise en relation avec les Zeolannes afin de savoir ce qu’il fallait faire. J’attends leur réponse.

Journal de bord du Century, 16 mars 2322. Capitaine Steennan.

Jani m’a prévenu ce matin que la collision avec les météorites avait endommagé la structure plus qu’il ne l’avait pensé initialement. Il nous faudra sans doute quelques jours de plus pour réparer les avaries. Nous avons décidé de mettre à profit ce temps pour partir à la recherche du vaisseau repéré par les scanners.

Nous sommes donc partis en fin de matinée à bord de trois Faucons. Malheureusement, la végétation est dense et nos vaisseaux ne nous permettent pas de descendre trop bas pour faciliter nos recherches. Parfois, une trouée dans la canopée nous donne des visions plus larges du sol, mais nous n’avons pas encore trouvé le vaisseau en détresse.

À bord du Century, on m’a précisé en cours de journée que l’état d’Elya avait empiré : les Zeolannes ne comprennent pas ce qui se passe et demandent à ce que l’on rapatrie d’urgence Elya sur la planète mère ; pour l’instant, et tant que Jani n’a pas réparé les différentes brèches dans la coque, nous ne pouvons quitter la planète. Espérons qu’Elya puisse remonter la pente d’elle-même.

Journal de bord du Century, 17 mars 2322. Capitaine Steennan.

L’état du vaisseau a empiré. Jani ne comprend pas : lorsqu’il colmate une brèche, une autre apparaît sur une partie inférieure du Century. J’ai donc mis trois hommes en renfort avec lui pour faire avancer les réparations au plus vite.

Le docteur Stenzack a décidé de plonger Elya dans un coma artificiel. La structure cybernétique de son système spinal est quasiment détruite, et l’on ne sait toujours pas pourquoi. Ses pouvoirs psys en sont affectés, et elle souffre le martyr. C’est donc avec mon aval que le docteur l’a placée en stase, en attendant notre retour, pour que les médecins Zeolannes puissent prendre son cas en charge.

En début d’après-midi, nous sommes repartis avec trois Faucons à la recherche du vaisseau. En vain. Nos scanners détectent pourtant sa présence mais nous ne pouvons l’apercevoir du haut des arbres. Demain, nous tenterons une recherche au sol.

Journal de bord du Century, 18 mars 2322. Capitaine Steennan.

Tristesse sur le Century : notre psy Zeolanne, Elya, vient de nous quitter. Son système spinal cybernétique finissait de tomber en morceaux, comme attaqué par la rouille. Nous avons décidé de ramener le corps d’Elya sur Terre, afin de le confier à son peuple qui lui rendra les derniers hommages dus à son rang.

J’ai décrété cette journée jour de deuil et donné quartier libre à tout l’équipage ; même si certains se sont enfermés dans leurs cabines, la plupart ont voulu continuer leurs activités : c’est le seul moyen que nous avons de ne pas penser à cette tragédie. Moi-même, j’ai repris mes recherches, avec trois hommes et un seul Faucon, et nous nous sommes posés dans une clairière que nous avions survolée hier sur le chemin du retour. Il nous a fallu deux heures pour retrouver le vaisseau mais nous avons fini par tomber dessus.

Celui-ci paraît très endommagé, des pans entiers disparaissant tous dans la végétation. Nous avons tourné quelque temps autour de l’épave, qui pourtant ne présente aucune trace visible de crash ou d’atterrissage forcé. Le vaisseau à l’air de s’être parfaitement posé au sol, mais pour une raison inconnue, il est ensuite resté sur place.

Ce fut Carter qui fit la découverte : une plaque d’immatriculation, très oxydée et couverte de mousse, à l’avant de l’appareil. Nous avons essayé de déchiffrer l’inscription et nous avons cru déceler quelques détails troublants. Nous n’avons pas eu besoin de translateurs pour reconnaître les caractères utilisés, car ceux-ci sont parfaitement identifiables : nul doute qu’il s’agit d’un vaisseau terrestre qui pourrait, si l’on en croit les inscriptions de la plaque, être un vaisseau de l’Alliance nommé le Walkyrie.

Nous n’avons pas tenté de pénétrer dans l’habitacle. Nous avons posé des balises et nous sommes rentrés à bord du Century. J’ai aussitôt commencé mes recherches sur nos bases de données afin de retrouver la trace du Walkyrie et de savoir ainsi à quand remontait sa disparition. Chose étrange qui ne m’avait pas frappé sur le moment, c’est que la planète ZP200-8 n’a été découverte par nos chercheurs il n’y a qu’un an, et nous avons été les premiers à être envoyés en contrôle pour vérifier la viabilité de cette nouvelle terre. Se peut-il qu’une mission annexe nous ait doublés sur ce coup ? Détroit prétend ne rien savoir, et les bases de données officielles ne m’ont rien apporté non plus comme information : aucun vaisseau terrestre du nom du Walkyrie n’a été lancé jusqu’à présent. Pourtant, nous sommes quatre à l’avoir vu. Cela ressemble pourtant bien à un vaisseau terrestre de par sa structure. Demain, nous tenterons de pénétrer dans l’épave.

Journal de bord du Century, 19 mars 2322. Capitaine Steennan.

Jani m’a confirmé que l’avant du Century présentait d’énormes trouées, partiellement oxydées, et que cela prendrait encore un peu plus de temps pour réparer, si réparation il pouvait y avoir. La situation me préoccupe, et je pense sans cesse à Elya et à ses visions de danger.

J’ai laissé à Jani carte blanche pour réparer les avaries, quitte à utiliser des pièces des Faucons pour tout régler. Hélas, j’ai pu constater que trois des cinq Faucons du vaisseau sont eux aussi touchés par cette sorte de gangrène. Il nous faut absolument réparer le vaisseau. Nous essayerons donc de voir sur le Walkyrie si quelques pièces ne peuvent pas nous servir. En espérant qu’il soit abandonné.

De mon côté, je suis donc reparti vers l’épave. Nous n’avons pas eu beaucoup à forcer pour entrer, les portes ne tenant plus à grand-chose. L’intérieur du vaisseau est à l’image de l’extérieur : rongé, rouillé, tout tombe en morceaux. Il nous a fallu nous frayer un passage à travers les débris et la végétation qui avait réussi à rentrer dans l’habitacle. Nous avons finalement réussi à atteindre le poste de pilotage. L’ouverture de la porte nous a pris plus de temps, celle-ci ayant été scellée de l’intérieur. Nous avons dû utiliser un détonateur pour l’arracher, et nous avons fini par atteindre les commandes du vaisseau.

L’équipage, ou du moins ce qu’il en restait, se trouvait ici, rassemblé dans ce cockpit transformé en tombeau mortuaire : quatre hommes, quatre squelettes, assis dans leurs fauteuils, et qui avaient dû attendre la mort ensemble. Aucune trace de combat, aucune trace qui puisse nous faire penser à une attaque quelconque. Nous aimerions pouvoir ramener l’un d’entre eux sur le Century pour une autopsie. Peut-être le docteur Stenzack pourra-t-elle-nous en dire plus sur ce qui a causé leur perte. En fouillant dans la cabine, nous sommes tombés sur quelques documents écrits en anglais. Il s’agit donc bien d’un vaisseau terrestre. Pourquoi n’est-il pas répertorié ? C’est un mystère que je vais essayer d’élucider une fois rentré à bord du Century. Nous avons donc embarqué un des cadavres avec nous et nous sommes repartis sur le vaisseau. Nous l’avons confié au docteur Stenzack et nous attendons ses résultats.

Journal de bord du Century, 20 mars 2322. Capitaine Steennan.

Jani n’arrive pas à réparer les plaies du Century : chaque jour, la coque se fissure un peu plus, et j’ai peur maintenant d’être coincé un peu plus longtemps que prévu sur cette planète. J’ai informé Détroit de la situation, et ils m’ont confirmé qu’ils restaient en alerte, prêts à agir. Je leur ai fait part de notre découverte de la veille, et ils attendant eux aussi les résultats de l’autopsie : si le nom du Walkyrie ne nous dit rien, peut-être peut-on en apprendre un peu plus grâce au cadavre : nos puces d’identification, implantées à la base du cerveau, sont lisibles même des siècles après le décès. Cela devrait nous donner rapidement l’identité de l’homme que nous avons ramené.

Journal de bord du Century, 20 mars 2322. Complément. Capitaine Steennan.

Le docteur Stenzack m’a fait part de ses conclusions : la puce du cadavre est illisible ! Elle est bien de fabrication terrestre mais est plus sophistiquée que celle que nous utilisons. Il semble qu’elle dispose d’une clé de cryptage, et elle n’arrive pas à en comprendre le fonctionnement. Par contre, elle n’a trouvé sur l’homme aucune trace de drogue, et son ADN ne présente aucun dysfonctionnement organique détectable. Selon elle, et selon les os qu’elle a pu observer, l’homme est mort de malnutrition ou de faim. J’ai décidé de retourner demain sur le Walkyrie pour le fouiller de fond en comble, et trouver ce qui a pu arriver à ce vaisseau.

Journal de bord du Century, 21 mars 2322. Capitaine Steennan.

Carter et moi sommes partis ce matin vers le Walkyrie. Nous avons parcouru le vaisseau en long et en large, et tout ce que nous avons trouvé, ce sont des morceaux rouillés, des quartiers dévastés et envahis par la végétation. Toujours aucune trace d’attaque ou quelque chose de ce genre, ce qui tendrait à aller dans le sens de la conclusion du docteur Stenzack : les hommes d’équipage ont bien vécu ici et sont morts de faim. Mais ça ne colle pas avec les informations que nous avons collectées jusqu’à présent : le Walkyrie n’est pas répertorié sur les données de l’Alliance, et les hommes de ce vaisseau possèdent une clé de cryptage sur leur puce intégrée. Rien de vraiment normal dans tout cela.

Avant de partir, nous sommes retournés dans les quartiers maîtres et nous avons fini par trouver deux boîtes plastifiées transparentes contenant des appareils électroniques. Les deux boîtes sont scellées et nous n’avons pas voulu les ouvrir sur place. Elles se trouvent désormais dans le labo du docteur Stenzack et j’attends qu’elle ait pratiqué toutes les analyses toxicologiques autour de ces boîtes avant de prendre le risque de les ouvrir.

Jani, de son côté, paraît démoralisé : il a déjà démonté deux Faucons pour réparer le Century, mais les soudures aussitôt faites, d’autres fissures apparaissent. Je lui ai demandé de faire tout son possible. Il souhaite partir lui aussi voir le Walkyrie pour se rendre compte par lui-même s’il n’y a pas des pièces qu’il pourrait réutiliser. Je lui ai dit que nous n’avions rien vu, mais quitter un peu le vaisseau lui fera du bien, et il ira voir demain ce qu’il en est.

Journal de bord du Century, 22 mars 2322. Capitaine Steennan.

Le docteur Stenzack m’a confirmé ce matin qu’il n’y avait aucun risque à ouvrir les boîtes. J’ai donc prévu de les ouvrir cet après-midi. Je veux avoir des témoins avec moi, et j’ai demandé à Carter et au docteur Stenzack d’être présents, juste au cas où. Je ne sais pas si cela vaut la peine, mais c’est la seule chose qui semble ne pas avoir subi l’assaut du temps. Le plastique a sans doute été scellé de manière à ce que les composants métalliques des objets qu’il contient ne s’oxydent pas, ce qui a permis de les sauver. Je veux agir au plus vite, avant que ceux-ci ne subissent le même sort que le Century et le Walkyrie.

Journal de bord du Century, 22 mars 2322. Complément. Capitaine Steennan.

Nous avons ouvert les boîtes et sorti les appareils. Malgré leur complexité, Carter a réussi à les brancher sur notre système de communication et nous avons pu déclencher leur mise en marche : il s’agit d’enregistrements holographiques et ce sont des messages des occupants du Walkyrie. Une sorte de journal de bord. J’ai tenté de vous retransmettre en direct les informations présentes sur ces appareils mais notre système de communication est tombé en panne. Je n’ai plus aucune liaison avec Détroit. Je continue cependant mon journal de bord pour que vous puissiez connaître les détails lorsque nous aurons réparé le système de communication.

Le premier appareil nous présente le capitaine Styler et son équipage. Nous avons donc appris que le Walkyrie est un vaisseau lancé par la Terre en 2526. J’avoue avoir eu un choc et il m’a fallu plusieurs secondes avant de réaliser que ce n’était pas un canular. Nous avons visionné l’hologramme jusqu’au bout. Je me permets de vous soumettre quelques parties de l’enregistrement tel qu’il a été retranscrit par l’ordinateur du Century, qui devraient vous éclairer sur la raison d’être du Walkyrie.

« 27 septembre 2526 (6 mars 2321, en années du Century) : j’ai mal dormi. Cela fait maintenant deux jours que nous patrouillons sur cette planète, et notre vaisseau commence à présenter des signes de fatigue. Quelques trouées ont été constatées dans la coque et même si nous disposons du matériel pour les réparer, d’autres apparaissent quasiment dans la journée ; nous passons notre temps à réparer le Walkyrie, et beaucoup moins à rechercher l’équipage, ou du moins les survivants, du Century… ».

« 29 février 2526 (8 mars 2321, en années du Century) : cela fait maintenant une semaine que nous sommes bloqués sur cette planète. Notre mission première, à savoir revenir dans le temps pour sauver l’équipage du Century, est un échec. L’ordinateur de bord nous a tout simplement ramenés en 2321, date à laquelle le projet Century a été lancé. Nous sommes donc arrivés sur cette planète avec une année d’avance : le Century n’arrivera ici que dans un an, et au vu des événements récents, j’ai bien peur que nous ne leur soyons plus d’un très grand secours ».

« 4 février 2526 (12 mars 2321, en années du Century) : c’est au capitaine Steennan que je m’adresse. Capitaine, j’espère que nous aurons l’honneur de nous croiser prochainement, dans un an normalement. Si jamais nous ne sommes plus là, je vous laisse ces enregistrements holographiques pour vous expliquer la situation d’urgence dans laquelle vous vous trouvez… Nous sommes le Walkyrie, vaisseau terrestre lancé en 2526. Nous possédons depuis quelques dizaines d’années la technologie nécessaire aux voyages temporels, et nous avons entrepris de vastes sauts dans le temps afin de « corriger », si l’on peut dire, des événements tragiques de notre Histoire : le voyage du Century vers ZP200-8 en fait partie. En effet, nos données nous ont rapporté votre histoire, depuis le départ de la Terre jusqu’à votre arrivée sur cette planète. Malheureusement, au bout de quelques jours, la base de Détroit perdra définitivement le contact avec vous. C’est dans ce but que nous avons été envoyés : le Walkyrie avait pour mission de revenir quelques jours avant votre atterrissage afin de vous prévenir et de vous aider dans votre quête. Malheureusement, les scientifiques de votre époque n’ont pas compris d’où venait votre problème. Ils ont pris les dégradations du Century comme les suites des nombreuses collisions avec les météorites rencontrées quelques jours avant votre débarquement. Certes, cela a dû jouer, mais leurs conclusions erronées ont causé la perte du Walkyrie aussi. Nous avons donc débarqué pour vous aider à réparer vos avaries et relancer la mission de terraformation. Malheureusement, deux erreurs ont causé de gros dégâts sur notre vaisseau : la première fut l’erreur informatique commise, nous envoyant un an avant votre arrivée ; la deuxième fut de se fier aux données laissées à l’époque par vos chercheurs. Les avaries qu’a subies le Century depuis votre arrivée sont dues à une bactérie présente dans l’air, et qui se nourrit de métal. Ce détail ayant échappé à vos scientifiques, il nous était impossible de le connaître nous aussi. Nous sommes donc coincés sur cette planète, avec un vaisseau immense qui tombe en ruine. J’ai trouvé la parade pour sauver mes dernières informations, les enfermer dans ces boîtes hermétiques en plastique : les bactéries ne semblent pas s’intéresser à cette matière. J’espère sincèrement vous voir en personne ou, si ce n’est pas possible, vous transmettre ces informations à temps, dès votre atterrissage, afin d’éviter au Century la mésaventure qui nous est arrivée. Ne laissez pas votre vaisseau tomber en pièces. Fuyez tant qu’il est encore temps ! ».

L’enregistrement se termine de cette manière. J’avoue ne plus savoir quoi faire. Il nous était destiné, mais nous ne l’avons pas reçu à temps, j’en ai bien peur. Le Century tombe en morceaux, le système de communication H.S. ne nous permet même plus de prévenir la base de Détroit. Je pense que vous devez vous inquiéter de ne plus pouvoir nous contacter. D’après l’enregistrement du Walkyrie, vous ne devriez pas lancer de vaisseau à notre recherche… Je ne compte donc pas sur un quelconque secours de la Terre. J’ai demandé au docteur Stenzack et à Carter de ne pas parler de l’enregistrement à l’équipage. Nous sommes coincés ici, et nous le resterons sûrement. L’ironie du sort est qu’à quelques mois près, nous aurions pu sauver le Walkyrie et son équipage.       

Je clôture ici ce journal de bord, que j’enferme, avec les deux appareils holographiques du Walkyrie, dans les boîtes en plastique… Peut-être sauveront-ils un jour un autre vaisseau venu nous aider, lui aussi…

Couleur d’encre

« Plus que quelques minutes et ce sera terminé… »

Karine serrait les dents, mais le plus dur était fait. Elle, pourtant si douillette quand on lui parlait de piqûre, avait pris la décision un beau matin, il y a maintenant un peu plus de deux semaines, de venir se faire réaliser un petit tatouage au creux des reins. Elle avait longuement réfléchi, repoussant le rendez-vous deux à trois fois, toujours sous de faux prétextes, puis elle s’était jetée à l’eau. Une amie lui avait proposé de l’accompagner et de rester près d’elle pendant que le tatoueur lui dessinait sur la peau, mais elle avait préféré affronter seule sa peur.

Et aujourd’hui, elle y était. Les premières piqûres avaient été un calvaire, une véritable torture : la morsure de la pointe sur la peau lui rappelait à chaque fois sa peur des aiguilles et du sang. Elle s’était mordue la lèvre, faisant perler une petite goutte écarlate de ce côté-là aussi. Puis, serrant les poings, elle s’était promis de ne pas stopper l’opération, d’aller jusqu’au bout.

Qu’est-ce qui lui avait pris soudainement de vouloir posséder un tatouage ? Elle qui était peu encline aux piercings et autres déformations du corps, que cela fût provisoire ou à long terme… C’est en passant devant la boutique de ce tatoueur. Elle y avait vu son reflet, juste son reflet. Elle avait fait fi des illustrations qui encombraient la vitrine, ne laissant par endroits que quelques bribes de verre encore vierges qui seules laissaient passer la lumière du jour. Une vieille boutique, dont les murs dévorés par un lierre faisaient étrangement tache dans cette rue. C’était comme si on avait réhabilité l’ensemble des habitations, en laissant de côté cette petite échoppe qui se tenait devant elle, vestige d’un temps révolu mais qui essayait, comme elle le pouvait, de rester debout, réalisant le travail pour lequel elle avait été construite. Au pied du lierre envahissant, un charmant petit arbrisseau commençait à fleurir. De petites roses d’un beau rouge écarlate commençaient à éclater, donnant une touche de couleur inattendue à la rue. Karine avait fixé l’ensemble, puis avait repris sa marche.

C’est insidieusement que l’idée avait fait son chemin dans son esprit : elle y pensa la première fois aux toilettes de son travail, alors qu’elle se remettait du rouge à lèvres. Le reflet que lui renvoyait le miroir lui rappela la petite boutique, et elle se remémora le lierre et le rosier. Alors, lentement, s’installa en elle l’idée du tatouage. Un petit, tout petit. À chaque fois que la jeune fille y pensait, elle était parcourue de frissons, qui venaient autant de la peur de cet acte qui pour elle avait toujours été contre nature que du plaisir qu’elle pourrait ressentir à arborer ce petit dessin, surtout là où elle avait décidé de le faire réaliser.

Au bout de trois ou quatre jours, elle avait pris sa décision : quelques feuilles de lierre entourant deux ou trois roses rouges orneraient bientôt la chute de ses reins. Un tout petit tatouage, de quelques centimètres seulement, mais qui, s’il était bien réalisé, pourrait être du plus bel effet. Son esprit tenta bien plusieurs fois de la raisonner, lui rappelant sa peur de l’aiguille et du sang, mais l’envie devenait plus forte jour après jour. Pour elle, il n’y avait plus à réfléchir. Juste à franchir le pas.

Nul besoin non plus de se poser mille questions pour trouver le bon tatoueur : elle n’eut pas besoin d’effectuer de recherches, l’idée s’imposait d’elle-même : cette petite boutique, perdue au milieu des immeubles. C’était là qu’elle voulait se faire réaliser son chef-d’œuvre. Lorsqu’elle avait présenté le projet à ses amies – ce qui les avait déjà assez surprises dans l’ensemble –, elles s’étaient montrées plus que sceptiques quant à ses motivations. En fait, elle n’en avait aucune de rationnelle. Soudainement, l’idée s’était imposée à elle, comme une évidence. Certaines avaient même tenté de l’en dissuader, mais rien n’y avait fait. Mais elles avaient été plus qu’inquiètes quand Karine leur avait indiqué l’adresse du tatoueur. Elle s’était déplacée avec deux amies, et toutes deux avaient émis des doutes sur la boutique. L’aspect extérieur ne donnait pas envie du tout d’y rentrer, d’autant plus que maintenant on trouvait un peu partout des boutiques esthétiques, qui réalisaient de merveilleux tatouages dans des conditions d’hygiène parfaites. Ce qui ne semblait pas, a priori, le cas de ce magasin, du moins vu de l’extérieur. Mais Karine avait pris sa décision : ce serait ici et pas ailleurs.

Ses amis baissèrent les bras : la détermination de leur amie semblait sans faille, autant au sujet de la réalisation du tatouage que de l’endroit qu’elle avait choisi pour le faire réaliser. Il lui manquait juste le courage final de se lancer. Elle savait qu’elle le ferait. Le tout était de trouver quand exactement.

Et puis un jour, après avoir repoussé plusieurs fois ses rendez-vous, elle s’était décidée. Elle avait poussé la porte en verre, elle aussi recouverte de dessins tribaux, de dragons et de têtes de mort, puis s’était dirigée vers le comptoir. Mal assurée, elle avait expliqué son cas, ce qu’elle souhaitait. L’homme qui lui faisait face, un homme dont les bras étaient recouverts eux aussi de tatouages colorés, et aux oreilles percées de dizaines d’anneaux, ne lui sourit pas une seule fois en l’écoutant, ce qui ne la rassura pas forcément dans son choix. Mais elle était là, elle ne pouvait faire demi-tour encore une fois. Ils descendirent tous deux un petit escalier de pierre, mal entretenu lui aussi, à la lumière d’une ampoule juste fixée à deux fils dénudés qui sortaient du mur. Plus elle avançait en suivant l’homme, plus Karine sentait monter en elle une peur irraisonnée. Irraisonnée ? Peut-être pas tant que ça, après tout. L’endroit ne paraissait pas être aux normes d’hygiène, son propriétaire n’avait pas desserré les dents depuis son arrivée, et plus elle s’enfonçait dans les entrailles de la boutique, plus elle regrettait son geste.

Ils débouchèrent sur une pièce bien mieux éclairée, un fauteuil en plein milieu, et des tables en acier sur lesquelles reposaient de gros classeurs qui contenaient des centaines de modèles. À côté, des instruments de tatoueur, que Karine aurait considéré quelques semaines plus tôt comme des instruments de torture : mais aujourd’hui, elle allait devenir une toile, sur laquelle le maître allait peindre un joli motif qui ne lui appartiendrait qu’à elle, avec ses instruments, justement. Elle frissonna un peu quand l’homme lui fit signe de prendre place. Il lui demanda de retirer son tee-shirt, de desserrer la ceinture de son pantalon et de baisser un peu le tout. Elle eut un moment d’hésitation. Après tout, elle ne le connaissait pas, cet homme. Il s’aperçut du doute qui s’emparait d’elle et lui expliqua que si elle ne voulait pas que le dessin soit trop haut dans son dos, mais bien au creux de ses reins, il valait mieux qu’elle fasse ce qu’il lui disait. Alors, elle s’exécuta.

Elle prit position sur le fauteuil, la poitrine collée contre le vieux cuir de celui-ci, tendant son dos à l’inconnu qui allait maintenant travailler sur sa chair. Il lui demanda si elle était prête, lui rappela que cela allait faire un peu mal, et qu’elle avait encore le choix de se rétracter. Mais Karine lui dit qu’elle était décidée. Et elle serra les dents dès que la pointe toucha sa peau pour la première fois, sans se relâcher pendant toute la durée du travail.

Voilà ! finit-il par lâcher.

Karine se détendit un peu. Elle avait été tellement stressée pendant toute l’opération que les jointures de ses mains étaient blanches, et sa mâchoire lui faisait mal. Pourtant, ce n’était qu’un petit tatouage de rien du tout, mais pour quelqu’un à qui la moindre piqûre faisait peur, la réalisation de ce dessin corporel tenait du miracle.

Elle esquissa un sourire alors que le tatoueur nettoyait délicatement le dessin. Il lui prodigua quelques conseils, notamment sur les soins à effectuer plusieurs fois par jour : la crème cicatrisante à passer, le tatouage à laisser à l’air libre au maximum. Pas de bain ni de piscine pendant quelques semaines, et des douches sans frotter, mais juste en tamponnant le tatouage, pour éliminer quand même les croûtes qui allaient immanquablement se former au bout de quelque temps. Il lui précisa qu’elle pourrait repasser le voir au moindre problème. Il valait mieux être prudent, et il restait à disposition de ses clients même après avoir effectué le dessin. Une sorte de service après-vente, qui rassura quand même un peu Karine. Il lui posa un pansement, juste pour qu’elle puisse rentrer chez elle sans avoir le frottement du tee-shirt, elle le paya et sortit de la boutique. Cela la lançait au bas du dos, mais c’était relativement supportable. Elle avait hâte de rentrer chez elle et de pouvoir admirer le travail. Elle passa par la pharmacie afin d’acheter une crème cicatrisante, puis reprit le chemin de son domicile. Chaque pas tirait sur la peau et lui rappelait que son corps venait de subir un acte quasi chirurgical, qu’il lui faudrait un peu de temps pour s’en remettre.

Le soir même, elle prit une douche en prenant bien soin d’éviter cette partie du dos, la tamponnant juste, ce qui déclencha quelques douleurs non contrôlées. Cela passerait avec le temps. Puis elle se sécha, là encore en faisant bien attention d’éviter le dessin. Elle se plaça devant la grande glace de la salle de bains, puis, se contorsionnant comme elle le pouvait, elle tenta d’apercevoir le minuscule dessin au creux de ses reins. Trois petites roses rouges, au milieu d’un bouquet de lierre. Il était magnifique. Elle ne regrettait pas la douleur ressentie, et pour la première fois depuis longtemps, se sentit plus sexy que jamais. Ce petit détail, si anodin fût-il, lui redonna confiance en elle. Elle se sentait belle.

Les soins furent réalisés sans problèmes, et trois semaines après, le tatouage était encore plus beau. Les croûtes n’étaient plus visibles, elle avait bien respecté tout ce qu’on lui avait dit de faire, et la peau avait bien cicatrisé. Elle ne pouvait s’empêcher d’admirer le travail, et il faut bien avouer qu’elle en était assez fière.

Au bout d’un mois, un matin, avant de partir au travail, elle eut l’impression que le tatouage avait bougé. Il lui semblait que le lierre avait fait quelques feuilles. Elle rit en pensant à l’idée idiote qui venait de lui traverser l’esprit, et s’habilla pour partir au travail.

Mais le lendemain, elle se posa de nouveau la question. Là, il fallait bien avouer qu’une petite feuille, sur la gauche, ne lui avait jamais sauté aux yeux. C’était bizarre tout de même, qu’elle n’ait jamais remarqué cela auparavant. Mais elle ne s’en fit pas outre mesure. Après tout, elle n’avait peut-être par vu tous les détails dès le début.

Une semaine après, cependant, ses doutes devinrent des certitudes. Une petite branche de lierre, d’à peine quelques centimètres, courait vers la droite. Deux nouvelles petites feuilles avaient fait leur apparition. Cela ne compromettait en rien le tatouage, qui n’en devenait que plus beau, mais c’était a priori totalement impossible. À moins que l’encre injectée ne se soit répandue sous sa peau. Mais dans ce cas-là, elle avait bien fait les choses, car ce n’était pas une tache noire qui s’étalait, mais de véritables dessins, bien tracés, qui prenaient place sur son corps. Elle n’en parla à personne, de peur de passer pour folle. Mais elle se décida à rendre visite au tatoueur pour lui en parler. Est-ce qu’il avait déjà vu pareil cas, celui d’un tatouage qui se répandait sur la peau ? Qui « poussait », n’ayons pas peur des mots. Un soir, après le travail, elle se rendit dans la petite boutique mais trouva porte close. Fermé pour congés. Pas de date de retour prévue sur la porte. Cela tombait vraiment mal. Peut-être n’était-ce qu’un tour de son esprit ?

Mais elle dut bien se rendre compte de l’évidence : son tatouage augmentait, lentement mais sûrement, dans le creux de ses reins. Elle en fut définitivement sûre un beau matin, lorsqu’une quatrième rose rouge, éclose pendant la nuit, trônait maintenant sur la gauche. Le rosier faisait des boutons ! Et le lierre continuait sa progression…       

Elle passait constamment devant la petite boutique du tatoueur, attendant patiemment son retour de congés, mais celui-ci ne semblait pas pressé de reprendre son activité : la porte restait fermée, et Karine ne pouvait pas obtenir de réponses à ses questions. Elle avait passé quelques nuits à naviguer sur le Net, cherchant à comprendre ce qui lui arrivait, à voir si elle trouvait des antécédents, des personnes à qui le problème s’était présenté. Mais cela relevait de l’irrationnel. Elle ne trouva rien en fait qui pourrait vraiment l’éclairer sur son cas et elle commença à s’inquiéter. Heureusement, les vacances d’été arrivaient et elle allait pouvoir rester tranquillement chez elle à observer le phénomène.

Chaque jour passait et le tatouage semblait prendre un peu plus de place à chaque fois. Elle avait même tenté un soir de le frotter énergiquement sous la douche, mais elle n’avait obtenu qu’une rougeur sur la peau qui l’avait chauffée toute la nuit. Ce qui n’avait pas empêché le dessin de s’étendre encore un peu plus. Le lierre remontait maintenant jusqu’à la moitié du dos, et deux branches s’étaient éloignées sur les côtés, commençant à former une ceinture végétale autour de son bassin. Karine se mit à souffrir de migraines terribles, sans doute dues à ce problème qu’elle sentait impossible à résoudre. Elle dormait difficilement, et il lui semblait entendre la nuit la pousse du lierre, ou, sur le petit matin, l’ouverture des nouveaux bourgeons de roses. Elle disposait maintenant d’un petit rosier qui comptait une quinzaine de belles fleurs, et qui montait le long de sa colonne vertébrale. Et le tatoueur n’était toujours pas là !

Elle se décida à aller en voir un autre. La boutique était claire, propre, bien éclairée, et l’on sentait le professionnalisme du personnel. Elle traîna quelques instants, à regarder les anneaux et les tubes pour le piercing, puis feuilleta une revue qui montrait les modèles de tatouages que l’on pouvait réaliser ici. La voyant tourner depuis quelques instants, un vendeur percé de partout s’approcha d’elle et, d’une voix étonnamment douce, lui demanda s’il pouvait l’aider.       Les larmes lui montèrent aux yeux et elle secoua la tête. L’homme insista, devinant la détresse de la jeune femme, et elle lui expliqua qu’elle venait le voir pour un tatouage qui avait mal tourné. Il lui dit de descendre au sous-sol, là où les tatoueurs tenaient leurs cabinets stériles, et qu’on verrait ce qu’on pourrait faire.

Elle descendit l’étroit escalier métallique et se retrouva face à une femme aux cheveux noirs, les bras entièrement tatoués, ne laissant aucun centimètre de chair blanche. La jeune femme lui demanda ce qu’elle souhaitait comme tatouage, mais Karine lui expliqua qu’elle en avait déjà un. En fait, elle venait pour quelque chose de plus… délicat. Elle sortit une photo de son sac, qu’elle tendit à la jeune femme. La photo montrait le petit bouquet de lierre et les trois roses d’origine, celui réalisé il y avait un peu plus d’un mois.

— Voilà le tatouage que je me suis fait faire il y a quelques semaines. Au creux des reins…

Puis, soulevant son tee-shirt, elle dévoila le dessin tel qu’il apparaissait aujourd’hui.

— … et voilà comment il est maintenant.

Sans voir le visage de son interlocutrice, elle put deviner son étonnement grâce au « Mon Dieu ! » qu’elle lâcha sûrement sur le coup de la surprise. Lentement, elle passa sa main sur le dessin, si finement représenté qu’on aurait pu croire qu’un véritable artiste avait passé de nombreuses heures à travailler dessus.

— C’est une blague ? demanda-t-elle à Karine.

— Non, je vous assure, dit-elle en s’étranglant dans un sanglot.

À la vue de la jeune femme qui semblait s’effondrer sur le fauteuil en face d’elle, la tatoueuse devina qu’elle ne mentait pas. Mais ce qu’elle voyait était absolument impossible.

— Avez-vous…, reprit Karine. Avez-vous déjà vu ça ? Ou entendu parler de ça ?

— Non… Pour tout vous avouer, c’est la première fois que je vois un cas comme cela.

— Un tatouage ne peut pas… changer tout seul ?

— Non… Ce n’est que de l’encre injectée sous la peau. Une fois fixée, elle ne peut bouger. En vieillissant, oui, le tatouage s’étire comme la peau sur laquelle il est fixé. Mais dans ce cas, on parle surtout de déformation… Alors que le vôtre… il s’étend !

Karine éclata en sanglots. La jeune femme lui prit la main et la regarda.

— Il n’y a rien à faire ? demanda-t-elle. Je me suis fait faire un petit tatouage et maintenant il grandit jour après jour. Il envahit mon corps. Ça ne peut pas continuer comme ça. J’ai un travail, et je ne peux pas risquer de le voir un jour dépasser sur mes bras, ou mon cou, dit-elle en s’étouffant dans une nouvelle crise de larmes.

— Je ne sais pas si on peut tenter de vous le retirer. Maintenant, il existe de véritables traitements au laser, mais cela s’étend sur plusieurs mois… Il vous faut plusieurs séances, chacune espacée de deux mois au minimum.

— Comment dois-je procéder ? Est-ce que vous pouvez me le faire ?

— Non, malheureusement. Cela relève de l’acte médical et chirurgical… Il vous faut voir un médecin. D’autant plus dans votre cas…

Karine sortit de la boutique abattue, mais avec un petit espoir concernant l’envahissant dessin ; il lui fallait trouver un médecin spécialisé. Elle tenta de prendre rendez-vous avec plusieurs dermatologues, mais les délais d’attente pour les rendez-vous étaient toujours trop longs. Celui qui pouvait la prendre le plus rapidement possible ne pouvait cependant pas la recevoir avant quinze jours. Elle avait tenté d’expliquer que c’était très urgent, mais la secrétaire lui avait répondu que chaque problème de ses patients était urgent. C’était ça ou rien. Alors, elle avait pris rendez-vous.

Heureusement, les vacances étaient là, et Karine s’enferma chez elle sans en bouger. Elle passait son temps entre crises de larmes et nuits de sommeil, ne mangeait pas beaucoup. Elle avait perdu pas mal de poids, mais elle s’était mis en tête que si elle ne nourrissait pas son corps, elle affaiblirait peut-être le dessin et que celui-ci finirait par se dessécher et mourir. Malheureusement ce n’était pas le cas. Au contraire, le dessin s’étendait maintenant plus rapidement qu’il ne l’avait jamais fait. Il montait désormais jusqu’à son cou et dépassait du col de sa chemisette. Ses bras aussi commençaient à être envahis, et les roses avaient fleuri sur ses coudes. Ses fesses s’étaient couvertes d’un beau lierre noir, et son pubis n’était plus maintenant qu’un petit bouquet de roses serrées, bien rouges. Elle avait tenté d’affamer le lierre et le rosier, mais au contraire elle avait l’impression qu’il puisait dans ses propres réserves. Le peu qu’elle avalait ne lui faisait plus aucun effet et elle continuait à perdre du poids. Elle se sentait lasse et fatiguée constamment, et passait ses journées étendue sur son lit, les volets clos, ignorant le soleil qui brillait à l’extérieur. Elle ne voulait donner aucune chance au dessin de s’étendre, ne voulait en aucun cas l’encourager à continuer sa progression. Alors, elle évitait la lumière, ne buvait que très peu. Elle avait voulu tenter de frotter le dessin, mais n’avait réussi qu’à enflammer sa peau, qu’elle avait dû tartiner de crème cicatrisante, du coup. Là n’était pas la bonne solution.

Elle avait fini par s’allonger, dépitée, les yeux rougis par les larmes qu’elle versait en permanence, la tête alourdie par ce qui lui arrivait. À l’endroit où elle s’était grattée, essayant de faire disparaître le dessin, une petite plaie ouverte laissait apparaître un vaisseau sanguin… Ou peut-être…

*

La police défonça la porte sans ménagement. Après tout, Karine Déguyer ne répondait plus à ses amies depuis quatre jours. Les prospectus s’entassaient dans sa boîte aux lettres, les volets étaient clos. Et pourtant, dans l’immeuble, on était sûr qu’elle n’était pas partie en vacances. C’est sur un appel de sa meilleure amie que la police s’était décidée à intervenir. La porte fut difficile à ouvrir, et il fallut s’y reprendre à plusieurs fois avant qu’elle ne cède. Le spectacle qui s’offrit alors aux policiers était inimaginable. L’appartement ressemblait à une immense serre, ou à un grand jardin. L’obscurité qui régnait à l’intérieur était renforcée par le feuillage touffu de lierre qui s’étendait du sol au plafond. Des bouquets de roses rouges fleurissaient çà et là, et l’on ne distinguait plus vraiment les meubles des différentes pièces. La végétation avait envahi l’ensemble de l’appartement, et courait d’une pièce à l’autre. Une véritable jungle en plein cœur de Paris. Les policiers durent arracher le lierre des fenêtres, car la lumière ne fonctionnait plus, sans doute court-circuitée par les feuilles qui s’étaient engouffrées partout, y compris dans les murs et les prises électriques. Ils ouvrirent non sans mal deux volets et contemplèrent les volutes végétales qui s’étaient emparées de l’appartement. Ils mirent plusieurs heures à découper, arracher les plantes, piétinant les rosiers qui s’étaient mis à pousser à même la moquette. Mais ils ne retrouvèrent pas Karine Déguyer. À côté du lit, un énorme pied de lierre avait pris possession des draps et du matelas, l’éventrant, se servant de la mousse comme d’une litière pour pousser. L’affaire fit grand bruit dans l’immeuble, d’autant plus que tout s’était passé en deux semaines, car Mlle Déguyer travaillait encore il y avait quinze jours de cela. Quant à savoir où elle avait bien pu passer… Les locataires furent tous assez choqués, de par le côté étrange de la situation. Les trois quarts d’entre eux étaient en vacances, et le peu de personnes présentes dans l’immeuble en cette saison ne purent apporter d’explications supplémentaires… Même Isabelle Vignon, la locataire qui possédait l’appartement adjacent à celui de Karine, ne put rien dire de plus. On classa cette étrange affaire rapidement, et on déclara Karine Déguyer disparue.

*

Isabelle rentra chez elle, défit ses chaussures et se déshabilla. La journée avait été particulièrement chaude, et marcher dans Paris en été relevait du calvaire. Une bonne douche lui ferait du bien. Elle passa dans la salle de bains et fit couler l’eau fraîche sur sa peau claire. Mon Dieu, que c’était bon. Elle se frotta énergiquement au savon, profitant pleinement de ce moment de relaxation. En passant sur sa cuisse, elle découvrit une petite tache sombre. Sans doute s’était-elle cognée contre un meuble sans s’en rendre compte. Elle en serait quitte pour un beau bleu d’ici quelques jours. Ça lui apprendrait à faire attention, se dit-elle intérieurement. Puis elle sourit en constatant que la petite tache ressemblait beaucoup à une rose…

— C’est marrant, ça, se dit-elle en riant.

À la seconde près

Ce fut une campagne de publicité sans précédent. Bien entendu, les médias traditionnels s’y étaient associés : télévision, toutes chaînes confondues, presse – notamment les programmes télé –, mais ce furent surtout les émissions spéciales organisées autour du projet qui pesèrent lourd dans la balance. Le fait que des scientifiques prêtent crédit à une collection devant être complétée par une série de fascicules mensuels avait beaucoup apporté aux ventes. Il faut dire que ce que proposaient les éditions Numberg était sans doute le gadget le plus incroyable et fabuleux jamais offert à l’achat : une machine personnelle à remonter le temps ! Devoir la construire soi-même n’avait pas rebuté les milliers de personnes qui s’étaient jetées sur le fascicule numéro 1 en ce début de mois.

Tout avait été programmé : plusieurs mois auparavant, les scientifiques de tout genre avaient été invités à une série d’expériences inédites destinées à prouver que le produit que les éditions Numberg allaient mettre sur le marché n’était pas un simple gadget à construire au fil des numéros, mais un véritable bond technologique ! Les experts avaient donc assisté à une démonstration magistrale de la machine qui, une fois montée, devait emmener le public à travers le temps.

Le seul hic, si l’on peut dire, c’est que le produit final ne serait achevé qu’avec l’achat du fascicule numéro 80. À 14,99 euros le fascicule, cela représentait une certaine somme et un investissement certain. C’est en cela que le crédit apporté par les scientifiques avait joué : en effet, les plus grands noms de la physique en avaient parlé, des mois auparavant, dans toutes les émissions possibles et imaginables. Les revues techniques avaient consacré plus de pages au sujet qu’à aucun autre par le passé.

La publicité avait été parfaite et dès le premier jour, les fascicules se vendirent comme des petits pains. Certains acheteurs durent même faire une demande de crédit auprès de leur banque pour pouvoir payer la collection complète, mais cela en valait le coup.

Henry avait été un de ceux-là : le jour de la publication du fascicule numéro 1, il faisait la queue avec une centaine d’autres personnes devant la porte encore close de son marchand de journaux. Puis ce fut la razzia : à la fin de la journée, il n’en restait plus un seul exemplaire.

La collection fut longue à acquérir, et beaucoup s’en lassèrent en chemin : mais le peu de personnes qui allèrent jusqu’au bout suffirent aux éditions Numberg à assurer une publication régulière ; d’autant que, quotidiennement, une émission sur le montage des nouvelles pièces était diffusée à la télévision, histoire de rappeler à quel point l’aventure était excitante.

Henry fut de ceux-là. Le jour où il acheta le numéro 80, il poussa un soupir de soulagement : il retrouva chez le marchand de journaux des personnes qui n’avaient pas acheté les autres fascicules, mais qui désiraient se procurer le dernier numéro, histoire de garder une trace de cet événement si jamais la machine fonctionnait réellement. Lui s’en fichait : il avait patiemment collectionné les 80 livrets, et assemblé avec une précision d’orfèvre tous les éléments de la fabuleuse machine. Ce soir, en direct, retransmis par toutes les chaînes, allait se produire le miracle : des milliers de téléspectateurs allaient brancher la dernière pièce et allaient pouvoir expérimenter la machine qu’ils avaient ainsi acquise au prix de 1 200 euros. C’était cher pour une collection de fascicules, mais donné si l’engin fonctionnait réellement : voyager dans le temps pour 1 200 euros, c’était à peine le prix d’une croisière sur un paquebot.

À 20 h 10 ce soir-là, Henry était devant son écran, comme la moitié de la population de la planète : l’événement était considérable, et les familles entières s’étaient réunies chez un parent pour assister à son « départ » dans le meilleur des cas, ou à sa déception si tout n’avait été qu’un vaste canular.

Les scientifiques en blouse blanche étaient présents sur le plateau pour assister les téléspectateurs en cas de problème : un ingénieur fut filmé en gros plan, et la pose de la dernière pièce fut achevée à la fin de cette incroyable émission de plus de 3 heures. Les acheteurs avaient patienté plusieurs mois, ils pouvaient bien patienter une heure de plus pour obtenir le résultat escompté.

La machine avait fière allure : elle ressemblait ni plus ni moins à une horloge mise sous verre, comme Henry avait pu en connaître chez ses parents, juste après la guerre. Un balancier effectuait un mouvement vertical qui semblait perpétuel.

Enfin, l’instant solennel arriva. C’est à l’unisson que se fit le décompte : le présentateur, les milliers de personnes qui avaient monté leur machine personnelle et les millions de personnes qui avaient abandonné le projet en cours de route, mais qui espéraient tant ce soir pouvoir assister au miracle.

Des milliers de doigts se tendirent en même temps vers le commutateur sur le côté de l’appareil, des milliers de doigts le poussèrent vers le bas. Et dans des milliers de foyers, une vive lumière entoura la machine et son propriétaire.

Ils étaient partis !

*

Ce fut une campagne de publicité sans précédent. Bien entendu, les médias traditionnels s’y étaient associés : télévision, toutes chaînes confondues, presse – notamment les programmes télé –, mais ce furent surtout les émissions spéciales organisées autour du projet qui pesèrent lourd dans la balance. Le fait que des scientifiques prêtent crédit à une collection devant être complétée par une série de fascicules mensuels avait beaucoup apporté aux ventes. Il faut dire que ce que proposaient les éditions Numberg était sans doute le gadget le plus incroyable et fabuleux jamais offert à l’achat : une machine personnelle à remonter le temps ! Devoir la construire soi-même n’avait pas rebuté les milliers de personnes qui s’étaient jetées sur le fascicule numéro 1 en ce début de mois…

Des choses étranges

Hélène roulait pleins phares sur cette petite route de campagne depuis maintenant plus d’une demi-heure… Son satané GPS l’avait lâchée en pleine cambrousse quelques kilomètres auparavant, et ne savait maintenant que lui dire d’une voix nasillarde : « Attention ! Veuillez faire demi-tour au prochain croisement ». Elle avait alors coupé le son de l’appareil et se dirigeait au feeling. C'est-à-dire totalement au hasard.

La nuit était noire et Hélène ne connaissait pas du tout la région. Elle s’était engouffrée sur ces chemins transversaux, pensant éviter l’encombrement des grands axes routiers. Et elle s’était perdue.

La route n’était pas large et ne permettait sûrement pas de laisser passer une voiture venant en sens inverse. Heureusement pour elle, aucun véhicule ne s’était présenté en face d’elle. Les phares éclairaient la route, et pourtant elle n’était pas rassurée du tout. D’autant plus que le gauche, mal réglé, avait tendance à pointer le ciel plutôt que le bitume.

Soudain, des phares vinrent planter leurs rayons lumineux dans le rétroviseur intérieur du véhicule. Elle fit basculer ce dernier, maudissant la voiture qui venait d’apparaître derrière elle.

Elle plissa les yeux, tentant de se concentrer sur la route, tout en jetant furtivement un œil dans le rétro pour surveiller la voiture qui la suivait. Hélas, la lumière était trop vive pour qu’elle puisse distinguer facilement le véhicule qui roulait derrière elle. Elle appuya sur l’accélérateur, espérant le distancer, mais celui-ci accéléra lui aussi pour venir se coller à son pare-chocs.

« Putain, mais double, si tu veux rouler plus vite ! », s’emporta Hélène en faisant signe du bras pour l’encourager à passer devant elle. Mais la voiture resta derrière elle. Elle se ressaisit et replongea son regard sur la route qui défilait sous ses yeux.

Un panneau, à peine visible sur la droite, lui indiqua qu’un virage serré arrivait prochainement. Elle freina légèrement et amorça le tournant.

Puis elle hurla.

Une jeune fille, vêtue d’une jupe courte, se tenait devant sa voiture. Elle écrasa le frein mais ne put retenir ses roues, et elle fonça droit devant, direct sur la jeune femme.

Cette dernière leva le bras et pointa la voiture du doigt, avant que celle-ci ne lui fonce dessus. Hélène braqua le volant, fit une embardée sur la droite et ferma les yeux. Elle lâcha le volant, alors que dans ses oreilles résonnait encore le cri de la jeune fille. Elle n’avait pas senti le choc, et pourtant elle était sûre de l’avoir percutée.

La voiture s’immobilisa dans le fossé et la ceinture de sécurité vint lui couper la respiration. Hélène toussa, cracha, pesta contre elle-même. Puis elle se ressaisit, détacha sa ceinture et s’extirpa non sans mal du véhicule. Elle remonta le petit talus de terre et se retrouva sur la route. Elle constata que la voiture qui la suivait s’était arrêtée à quelques mètres, une silhouette s’avançant maintenant dans sa direction.

Hélène chercha des yeux le corps de la jeune fille. Les phares de la voiture de l’inconnu éclairaient le bitume et elle aurait dû distinguer une forme, mais il n’y avait rien.

— Est-ce que ça va ?

Hélène se retourna et poussa un cri. Un homme se tenait à deux mètres d’elle, et la regardait d’un air surpris.

— Est-ce que vous allez bien, mademoiselle ?

— Euh… je…, balbutia Hélène. Oui, je crois.

Elle tourna la tête de nouveau et observa le sol. Toujours aucune trace de l’inconnue.

— Vous avez eu… un malaise ? lui demanda l’homme, éclairé de derrière par ses phares.

— Non… j’ai… il y avait une jeune fille. Là. Sur le bord de la route.

— Une jeune fille ?

— Oui… je sais, ça paraît dingue, s’emporta-t-elle. Mais elle était là. Elle a surgi devant moi. Je n’ai pas pu…

— Ça va aller…, lui dit-il en se rapprochant.

Hélène ne put s’empêcher d’avoir un mouvement de recul. Puis elle fronça les yeux et regarda l’homme de plus près. Il portait une soutane. Une soutane noire.

— Vous êtes… prêtre ?

— Oui… lui répondit-il, maintenant tout proche d’elle.

Elle pouvait distinguer ses yeux et son visage.

— Vous semblez… perdue.

— Non. Non. Je… j’ai vu cette jeune femme. Je l’ai… Elle a crié, puis elle a disparu. Je pense que je l’ai…

L’homme de foi attendait, sans rien dire. Il la regardait, les yeux fixes et pourtant emplis de compassion. Était-elle folle ? Avait-elle rêvé ? Elle avait roulé pendant une bonne partie de la journée, et maintenant, en plein cœur de la nuit, ses yeux lui avaient peut-être joué des tours. Hélène s’effondra à genoux et fondit en larmes.

— Allez, ce n’est rien, dit l’homme en s’approchant d’elle. Ce n’est rien.

— Mais… dit-elle entre deux sanglots. Pourtant. Ça avait l’air si réel… Je suis sûre de l’avoir vue. Je l’ai entendue crier !

— Sans doute une âme en peine, lui susurra alors doucement le prêtre.

Hélène renifla et le regarda.

— Nos routes de campagne regorgent d’histoires de jeunes filles et de jeunes hommes décédés sans avoir pu finir leur mission sur Terre. Non que j’accorde du crédit à ce genre de récit, mais il faut reconnaître que certaines fois, c’est la seule explication que l’on puisse donner à ce genre d’apparitions.

— Vous voulez dire… un… fantôme ?

L’homme sourit.

— Je préfère parler d’esprit…

— Ce serait…

— Ce qu’on appelle couramment une « Dame blanche », oui. Peut-être.

Il lui prit la main et l’aida à se relever.

— Regardez autour de vous. Voyez-vous l’ombre d’une jeune fille ?

Hélène oscilla la tête. Non. Il n’y avait rien. Rien du tout. Excepté…

— Là, cria Hélène, pointant du doigt le côté droit de la route. Regardez !

Le prêtre se rapprocha d’elle.

— Regardez ! insista Hélène.

Une forme blanche avançait dans leur direction. À quelques mètres maintenant, une ombre mal définie s’approchait. Puis celle-ci se précisa : c’était elle. La jeune fille. Hélène sourit. Elle n’était pas folle. Et elle ne l’avait pas renversée. Puis, prenant conscience de la situation, elle paniqua soudainement. Elle sentit son cœur s’emballer dans sa poitrine, alors que l’apparition n’était plus qu’à cinq ou six mètres. Celle-ci leva le bras et le pointa dans sa direction.

— Que veut-elle ? cria Hélène à l’attention du prêtre. Que veut-elle ?

L’inconnue hurla. Un cri qui transperça le silence de la nuit.

— Que veut-elle ? répéta Hélène.

— Vous prévenir… d’un danger…, murmura le prêtre.

— Un dang… ? commença Hélène en se retournant.

Elle ne put finir sa phrase. Le couteau lui trancha la gorge, et elle s’écroula au sol en émettant un gargouillis immonde, alors que le sang s’échappait de la plaie béante.

Le prêtre fixa la jeune femme au sol, un sourire vicieux au coin des lèvres.

— Un danger, oui…, dit-il en essuyant la lame souillée sur sa soutane. Il releva la tête, juste à temps pour voir l’apparition s’évanouir dans les airs…

*

Stéphanie roulait sur cette petite route de campagne alors que la nuit venait de tomber. Elle n’était pas rassurée car elle ne connaissait pas le coin. D’autant plus qu’une voiture la collait maintenant depuis deux minutes… Elle s’apprêtait à prendre un virage à droite quand elle aperçut dans ses phares deux jeunes femmes sur le bord de la route. Elle tenta de les éviter et se retrouva sur le bas-côté, son véhicule à contresens. Elle leva la tête et les vit s’approcher, puis se mettre à crier avant de disparaître. Son cœur battait la chamade. Mon Dieu, ce qu’elle avait eu peur ! La voiture qui la suivait s’était arrêtée, et son conducteur s’approcha du véhicule de Stéphanie.

— Mademoiselle ? Tout va bien ?

Elle releva la tête et sourit en constatant que le conducteur qui la suivait était un prêtre.

— Oh, mon Père… je viens de voir quelque chose d’étonnant, lui dit-elle… Vous ne me croirez sans doute pas…

— Dites toujours, ma fille, dites toujours… Il se passe des choses étranges dans le coin… Des choses qui défient parfois l’entendement, lui dit-il en lui souriant.

Est-ce que Georges est là ?*

— Est-ce que Georges est là ? demanda l’homme en complet gris.

— Désolé, lui répondit Cindy, une jeune femme élancée, aux cheveux roux qui faisaient ressortir ses beaux yeux verts. Je pense que vous faites erreur, il n’y a pas de Georges ici. Passez une bonne journée, rajouta-t-elle en repoussant le battant de la porte.

L’homme en complet gris la bloqua avant que celle-ci ne fût totalement refermée. Cindy tenta de pousser sa chaussure, mais il était bien plus fort qu’elle. De la main gauche, il écarta la porte et entra dans le vestibule sans y avoir été invité.

— Ce n’est pas grave, nous allons l’attendre ici.

— Mais… vous n’êtes pas à la bonne adresse, répliqua Cindy. Il n’y a pas de Georges à cette adresse. Je vis seule.

— Oh, nous ne sommes pas pressés, nous pouvons l’attendre toute la journée.