Chroniques victoriennes - Tim Corey - E-Book

Chroniques victoriennes E-Book

Tim Corey

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Beschreibung

Angleterre, XIXè siècle. La Reine Victoria règne sur ce qui est l’un des plus vastesempires au monde, centre de grands bouleversements et d’avancées technologiques, et la capitale, Londres, voit son visage changer radicalement. Mais c’est aussi la misère, la famine et la peur au quotidien pour des milliers de personnes qui vivent dans des taudis entassés dans les faubourgs et les hameaux alentours, car des tueurs se tapissent dans la pénombre pour porter de la détresse qui règne dans les ruelles malfamées de la ville. Ce n’est hélàs pas le pire qui puisse arriver aux londoniens. Il se murmure que des créatures hideuses et maléques errent la nuit à la recherche de victimes : des monstres sanguinaires qui se repaissent d’enfants, d’adultes, et qui semblent invincibles. Dans les bas fonds crasseux ou au plus profond de la Tamise se cachent des horreurs à la solde d’une puissance millénaire : l’Ombre. La seule solution pour contrer ces menaces ? Le Cercle, cette mystérieuse organisation qui regroupe des agents équipés des meilleures innovations techniques, et qui encadrent des enfants aux facultés psychiques surprenantes : ensemble, ils représentent le dernier rempart contre les créatures lâchées par les forces démoniaquesde l’Ombre.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Du même auteur

The complete Tales from the Otherlands- vol. 1

(Nouvelles adultes)

The complete Tales from the Otherlands – Vol. 2

(Nouvelles adultes)

The complete tales from the Otherlands – vol.3

(Nouvelles adultes - à paraître)

Christmas

(Nouvelles adultes)

Le monde de Marie –

A la recherche de la Véraline

(roman jeunesse à partir de 8 ans)

Série Le Cercle et l'Ombre

L'Aube de L'Ombre – tome 1

(roman adolescents)

Diversion – tome 2

(roman adolescents)

Série Otherworlds

Dissidents – tone 1

(roman adolescents)

The Twins

(1800)

Matthew et Thomas Woodward avaient passé une bien mauvaise journée. Avaient-ils au moins déjà connu un bon moment depuis leur venue au monde, dix années plus tôt ? Le quotidien des deux jumeaux n'avait, jusqu'à présent, été qu'un enfer, qui avait malheureusement peu de chances de s'améliorer un jour.

Leur père, Samuel Woodward, vivait tout autant de rapines que de menus travaux. S'il avait déjà été difficile pour lui, du temps de sa jeunesse, de récolter quelques pences par jour pour un dur labeur lorsqu'il vivait au centre de Londres, sa vie tourna au cauchemar lorsqu'il fut chassé du jour au lendemain par son logeur, auquel il louait une simple et misérable chambre chichement meublée. Sans travail, il avait vécu à la rue quelques semaines avant de se rendre compte qu'il n'était pas le bienvenu dans ce monde qui n'était plus le sien. Samuel était encore jeune, même si son visage buriné et crasseux affichait clairement dix bonnes années de plus que son âge réel. Mais il était encore fort à la tâche, et ne rechignait pas à travailler jour après jour, durant de longues heures, souvent plus de douze d'affilée sans qu'aucune pause ne lui soit permise. Usé, éreinté, il ne se plaignait pas car il gagnait quelques sous qui lui permettaient, deux à trois fois par semaine, de se payer un bon repas chaud, seul et unique dîner qui devrait lui fournir les forces jusqu'à ce qu'il rassemble de nouveau la somme d'un penny avec lequel il pouvait se sustenter convenablement. Hélas, le destin, qui s'acharnait déjà sur l'homme, en vint à lui jouer un mauvais tour : il se blessa sérieusement à la main, faisant de lui un diminué ; le travail ne vint plus, et même dans les faubourgs les plus minables on le regardait de travers.

Il avait donc migré vers l'East End, là où s'entassaient déjà toute la misère du monde, mais où sa condition et son apparence ne choqueraient pas la populace qui survivait dans ces cloaques.

La chance, cependant, lui sourit, lorsqu'il rencontra de nuit une certaine demoiselle, qui pour quelques pences lui permit d'abuser de son corps sous une porte cochère. Lui qui se sentait moins que rien, avait retrouvé la vigueur de sa jeunesse entre les bras de la prostituée, et s'était presque senti revivre au contact de sa peau. Pourtant la jeune dame, bien que de visage agréable, était vêtue de haillons gras et sales, déchirés et sans valeur. Mais elle avait réussi tant bien que mal à arranger l'ensemble pour lui donner un certain charme, en tout cas suffisant pour attirer les pauvres hères et se procurer de quoi se nourrir et, parfois, quand la chance lui souriait, de se trouver un logement pour la nuit. La pauvresse, encore dans sa pleine jeunesse, subissait de plein fouet les turpitudes de la vie dans ces quartiers abandonnés, juste derrière les murailles médiévales qui cerclaient encore la ville même de Londres. La Tamise, qui bordait l'East End par le nord, délimitait un territoire délaissé par les bonnes gens, où s'entassait toute la misère du monde. Trop de malheurs accumulés au même endroit, pour si peu de travail. Certaines femmes, plus heureuses, plus adroites peut-être, avaient eu l'occasion de se voir embauchées dans quelque atelier de confection, près des grandes halles de tannage ; mais la proche toxicité de ces entrepôts ne leur laissait que peu de chance de vivre longtemps. Au moins pouvaient-elles plus facilement se loger à la nuit, parfois même se payer un morceau de pain ou même une mauvaise soupe.

La plupart, malgré tout, en était arrivées à ne plus savoir que faire pour survivre dans ces rues désolées, au milieu d'une populace toujours plus miséreuse et nombreuse ; beaucoup se prostituaient, il n'était pas rare de croiser sur le même trottoir, battant le pavé, la mère et la fille, qui tentaient par là de ramener un peu plus d'argent afin de leur procurer le minimum vital. Hélas, tapiner dans des quartiers aussi mal-famés, où toute la population souffrait de pauvreté extrême et ne connaissait pas les rudiments de la propreté, ne favorisait pas le commerce de leurs charmes. Alors elles se vendaient pour trois fois rien, ne pouvant se permettre d'être regardantes. Bien souvent elles se retrouvaient troussées rapidement par des hommes avinés, sûrement porteurs de maladies, et qui n'hésitaient pas à les insulter et leur donner quelques coups tandis qu'ils les besognaient sous la pénombre d'un porche.

Samuel, une fois arrivé dans l'East End, n'avait pas échappé à ce rituel. Dormant bien souvent à même le sol, dans des ruelles insalubres, il avait souvent pour compagnie quelques pauvres individus, vieux ou jeunes, qui n'avaient pas non plus d'endroit où loger. Dérobant au quotidien de quoi grignoter un peu pour ne pas mourir de faim, il se permettait de temps de temps de détrousser un malheureux, laissant ce dernier sans aucune ressource. En ce début de 19ème siècle, dans ces quartiers où s'entassait toute l'infortune de la capitale, il en était ainsi : dérober ou être dérobé, voler au plus faible que soi pour pouvoir tenir quelques jours de plus.

Son cœur avait donc été ragaillardi par sa rencontre charnelle avec la charmante Charlotte. Certes il ne fallait pas être trop regardant sur la propreté de la jeunette, mais lui-même était loin d'être irréprochable sur ce plan. Et puis, elle n'avait pas fait la fine bouche en voyant sa main repliée sur elle-même, et avait accepté son client sans broncher.

Samuel s'était surpris, entre deux ou trois travaux près des quais, à se demander ce qu'il devait faire des quelques pennies qu'il avait en poche : se sustenter pour reprendre des forces, ou filer voir la douce pour obtenir une autre sorte de nourriture. Ce fut avec de plus en plus de régularité qu'il fila retrouver Charlotte qui, dès qu'elle le voyait pointer sa hure sale et noircie, savait qu'elle allait pouvoir au moins avoir un client ce soir-là.

Pendant un certain temps, il ne vint plus la visiter, et la jeune femme se demanda ce qui était advenu de son régulier, craignant qu'il ne soit mort, étalé dans ses frusques crottées, et que l'on passe à son côté sans seulement avoir un regard pour le malheureux. La vie ici était tellement difficile que personne ne prenait le temps, ni n'avait l'envie, de s'appesantir sur les difficultés d'un autre : il fallait d'abord et avant tout tenter de survivre, peu importait l'avenir du voisin.

Mais les plans du jeune homme étaient tout autres : il avait travaillé, travaillé, autant qu'il l'avait pu, ne comptant pas ses heures, effectuant des travaux que peu d'hommes du cœur de Londres même auraient acceptés, se salissant les mains, et parfois la conscience, pour obtenir quelques misérables piécettes qu'il tenait bien serrées au fond de ses poches. La conscience, ici, avait déserté les esprits depuis bien longtemps. C'était donc muni de cette petite fortune qu'il s'était présenté, le cœur battant et après s'être rapidement débarbouillé dans une flaque nauséabonde, auprès de la jeune prostituée, toujours postée sur le même bord de trottoir. Il ne l'avait jamais vue habillée autrement qu'avec sa robe déchirée. Elle portait toujours les mêmes vêtements, qui refoulaient une odeur de vieille transpiration et d'urine, mais que la demoiselle ne pouvait sûrement pas laver, faute de moyens. Cela ne dérangeait pas Samuel qui, lui également, était aussi sale qu'un chien galeux, et ne valait sûrement pas mieux en tant qu'être humain. Cette fois-ci, alors qu'il avait pourtant l'habitude d'aborder la belle, il dut s'y reprendre à deux fois. C'est qu'il avait une idée en tête, et bien différente de celle qui le harcelait lorsqu'il venait habituellement lui tourner autour.

Alors il s'était lancé. Ce soir-là ils n'avaient pas consommé comme deux animaux, au milieu des déchets qui s'entassaient dans la petite ruelle. Samuel lui avait payé une soupe et un morceau de pain. Elle avait même eu droit à quelques haricots et un bout de viande ; cela faisait une éternité qu'elle n'avait pas connu un tel festin, et son estomac, peu habitué à ce type de repas, la fit souffrir toute la soirée. Mais c'est ce geste qui la toucha. Il lui proposa juste après de partager une nuit, mais cette fois-ci dans une chambre qu'il pouvait payer. Bien entendu, il la dédommagerait elle aussi. La demoiselle n'avait pas refusé, gardant cependant au fond d'elle une certaine méfiance, même si elle connaissait bien le lascar, depuis le temps qu'il venait la voir. Mais comment refuser une nuitée dans un vrai lit, à l'abri, sans frissonner et trembler sous la pluie qui s'abattait telle une plaie sur les ruelles crasseuses de l'East End ?

C'est ainsi qu'ils avaient passé leur première nuit ensemble. Samuel, heureux d'avoir trouvé un cœur à qui se confier, redoubla d'effort pour engranger quelques pences qui lui permirent de plus en plus souvent de payer une chambre à la demoiselle, jusqu'à ce qu'ils puissent prendre résidence ensemble dans une sombre masure de Hanbury Street. Une seule pièce, un lit composé de chiffons entassés les uns sur les autres, et une table de bois disposée près d'un âtre où Charlotte faisait de temps en temps une bonne soupe aux herbes qu'elle allait cueillir lorsqu'elle se sentait lasse de marteler le pavé. Le quotidien du couple changea petit à petit ; Samuel continuait à accepter tous les petits boulots qui lui tombaient sous la main, et Charlotte vendait ses charmes à qui en voulait bien.

Un jour, elle lui annonça la grande nouvelle. Au fond d'elle elle sentait pertinemment un changement. Son corps prit des formes arrondies, ses hanches s'élargirent, ses seins augmentèrent de volume, et cela eut pour effet de lui permettre d'attirer plus de clients à la journée. Ne prenant pas de dispositions particulières pour sa nouvelle condition, elle continua autant qu'elle le put à proposer son corps aux premiers venus. Mais lorsque son ventre fut bien gonflé, tellement gonflé qu'elle ne rentrait plus dans ses vêtements crasseux, elle fut bien obligée d'arrêter son activité. Pendant un temps Samuel en fit encore plus, pour combler le manque à gagner causé par la grossesse, mais Charlotte lui promit que dès que le petit serait né, elle retrouverait ses habitudes et rattraperait le temps perdu.

Hélas la situation s'envenima, car Samuel n'arrivait pas, malgré ses efforts, à subvenir seul aux besoins du couple. Et lorsqu'il pensait qu'ils allaient bientôt être trois, il désespérait encore plus. Alors quand par une froide soirée d'automne de l'an 1790, la demoiselle mit bas, il fut partagé entre la joie et la tristesse. Il accueillit quand même avec un grand sourire ce petit bébé, maigre et menu, qui souriait à la vie, ne sachant pas ce qui l'attendait dans le futur. Quand Charlotte se mit à hurler de nouveau, alors que Samuel berçait le nouveau-né, il sut que quelque chose n'allait pas. Elle le regarda, et ses yeux prirent soudain la couleur de la peur, tandis que de son corps sortait un deuxième enfant, jumeau parfait du premier. Samuel ouvrit la bouche, ne pouvant dire un mot. Il perdit instantanément son sourire et s'arrêta de bercer l'enfant. Une quatrième bouche, c'était trop pour lui. Il sut dès le premier moment qu'il détesterait ce deuxième garçon.

Matthew grandit donc dans un certain amour, bien que précaire, au milieu d'un père qui s'était mis à boire et d'une mère qui continuait, malgré son corps déformé par la double grossesse, à tenter de ramener quelques pences pour nourrir sa famille. Thomas, lui, bien qu'il partageât le même quotidien, n'avait pas le droit au moindre mot de la part de Samuel. D'autant qu'il lui vint en tête l'idée qu'il n'était sans doute pas le père des jumeaux, mais qu'un client de passage avait dû engrosser sa femme et la fertiliser lors d'une de ses nombreuses saillies. Il commença à se montrer violent, s'en prenant à Charlotte et n'hésitant pas à la brusquer.

Les deux enfants se rendirent vite compte que s'ils voulaient survivre dans cet univers, aussi bien au cœur de leur propre foyer que dans le misérable quartier qu'ils habitaient, ils devraient se serrer les coudes et apprendre de la rue. Ils devinrent vite spécialistes du vol à l'étalage, chipant par ci par là une pomme qu'ils se partageaient, ou même un quignon de pain que se disputaient deux pigeons faméliques. Parfois même, les jours de chance, ils arrivaient à attraper le volatile et, l'ayant tué en lui tapant la tête sur le pavé, ils le ramenaient fièrement à leur mère, qui rôtissait l'oiseau pour nourrir la famille ; ces jours-là, c'était presque Noël.

Les deux gamins, lorsqu'ils ne couraient pas les rues, s'étaient trouvé deux endroits où ils alternaient leur mendicité : un jour sur Commercial Street, le lendemain sur Whitechapel Street. Leur gémellité, bien que dissimulée sous leurs oripeaux crasseux, ne pouvait passer inaperçue, et souvent lorsque le premier arrivait à obtenir quelques pences, le second, un peu plus loin, ne recevait qu'un regard suspicieux dans le meilleur des cas, un coup de pied au passage la plupart du temps. Donner une fois à un gamin passait, mais lui redonner une pièce tout simplement parce qu'il avait été rapide et s'était installé quelques dizaines de mètres plus loin, il ne fallait pas pousser !

C'est ainsi que Matthew revenait toujours avec quelques sous, et que Thomas, lui, moins chanceux, rentrait souvent les poches vides. Ce qui lui valait les reproches, les cris, et les coups de la part de Samuel, qui bien souvent était pris de boisson. Matthew avait tenté de s'interposer, une fois, mais il avait reçu en représailles une volée de baffes qui avaient rougi ses joues pendant de longues heures. Depuis, il baissait la tête chaque fois que son frère, déjà détesté par son père, souffrait en silence sous les brutalités du paternel.

Puis Samuel en vint à s'en prendre à Charlotte. Leur idylle avait duré plus de dix ans, la femme n'avait plus rien d'une demoiselle et sa grossesse avait définitivement mis un terme à ses charmes de jeune fille. Certes il n'était pas rare de tomber sur une prostituée de cinquante, voire soixante ans, mais il était clair qu'elle n'avait plus le même rendement. Charlotte avait d'ailleurs dû attraper quelque maladie transmise par ses clients, car de plus en plus souvent elle devait rester au lit, prise de fièvre et de poussées délirantes. Ce fut l'un de ces soirs, rentrant une nouvelle fois imbibé de gin, que Samuel trouva sa femme assise, les coudes sur la table, la tête posée entre ses mains. Elle paraissait faible et n'avait pas pu préparer la soupe qui leur servirait de repas. Alors, pris de boisson, et sans considération aucune pour l'état de santé de son épouse, il la frappa, encore et encore, même après qu'elle se fut écroulée et qu'une large tache d'un épais liquide rougeâtre eut envahi la terre brute qui composait le sol.

Les deux enfants se précipitèrent sur leur père, tentant de calmer sa rage, mais l'homme les renvoya valser contre le mur, sans aucune précaution. Même Matthew, qu'il aimait plus que Thomas, eut droit à sa raclée. Se relevant difficilement, les jumeaux s'avancèrent vers leur mère, désormais immobile au sol. Samuel, telle une bête, les regardait, hagard, la colère au fond de lui, les poings serrés prêts à cogner encore et encore. Il ne se rendit pas compte que Charlotte ne bougeait plus.

Matthew prit le visage de sa mère dans ses mains, et constata que ses yeux ouverts s'étaient éteints et ne fixaient plus que le plafond. Alors il leva la tête, jeta un regard noir à l'homme qui n'était plus son père à présent. Il sentait monter en lui une haine pour celui qui venait de lui arracher l'amour maternel. Thomas, se rendant compte que sa maman venait de les quitter, se tourna vers Samuel et se rua sur lui. Ce dernier, loin d'être calmé, le renvoya d'un coup de pied près du cadavre.

— Crève ! hurla alors Thomas en reprenant son souffle.

Les deux garçons fixaient leur père sans ciller, le regard froid mais décidé.

— Crève ! répéta le jeune détesté, alors qu'il ne quittait pas du regard le meurtrier.

— Crève ! proféra de concert Matthew, sans aucun remords.

Tandis qu'ils prononçaient ce simple mot, entourant leur mère décédée de leurs deux corps de jeunes garçons de dix ans, ils se rendirent compte qu'au fond de leur esprit naissait une image : sans se parler, un mot se faisait écho, encore et encore, grandissant en force et en intensité : crève ! crève ! crève !

Sans avoir besoin de se concerter, la main droite de Matthew chercha celle de son frère, qu'il saisit fermement. Toujours les yeux fixés sur celui qui fut un jour leur père, ils voyaient en pensée le corps de ce dernier étalé au sol, inanimé. Et ce mot qui revenait sans cesse. Alors, lentement, sans jamais s'être consultés, ils entamèrent une litanie, presque inaudible, qui montait lentement en puissance : crève ! crève ! crève ! crève...

Il répétèrent le terme, encore et encore, tandis que Samuel les regardait sans broncher ; ses yeux fixes, telles deux billes noires, dardaient de sa colère les deux gamins qui récitaient leur prière maudite. Puis il sentit, imperceptiblement, au niveau de son cœur, une misérable douleur investir son intérieur.

Automatiquement, il porta sa main droite sur son torse, alors que la souffrance augmentait rapidement. Que se passait-il ? Il secoua la tête, tentant de reprendre ses esprits. Il avait bu plus que de raison, mais cela faisait maintenant des mois qu'il consommait bien plus de la moitié de ce qu'il gagnait dans le gin qu'il ingurgitait juste avant de rentrer chaque soir. Jamais il ne s'était senti si mal ! Une main invisible étreignit son torse, comme si on le triturait de l'intérieur, lui malaxant les organes. Il poussa un hurlement. Il s'effondra à genoux, et commença à cracher du sang.

Les jumeaux, impassibles, continuaient leur récitation sans s'être arrêtés. Crève ! crève ! crève ! Matthew serrait la main de Tommy à s'en rendre blanches les jointures de ses doigts. Au fond de leur esprit l'image s'était maintenant fixée : pour eux Samuel était au sol, baignant lui aussi dans son propre sang, rejoignant sa bien-aimée qu'il venait de massacrer sans aucun remords. Alors ils continuèrent leur macabre litanie. Crève ! crève ! crève !

Rien d'autre ne traversait leur cerveau. Cette seule idée les guidait désormais. Samuel hurla de nouveau, tant la douleur était atroce. Il porta la main à son cœur, déchirant sa pauvre chemise crasseuse, pour vérifier si celui-ci n'était pas sorti de sa cage thoracique, tellement la souffrance était insurmontable. Dans un dernier sursaut, il releva la tête vers les jumeaux, qui n'avaient toujours pas bougé. Leurs yeux n'exprimaient rien d'autre que la haine, la colère noire envers un être qu'ils détestaient. Thomas peut-être encore plus que son frère Matthew, car lui avait toujours été rabroué par son géniteur, et il savourait ce moment avec délectation. Samuel plissa les yeux, implorant leur pitié, mais il était trop tard. Après un nouveau hurlement, il s'écroula au sol, tandis qu'il rendait son dernier souffle.

Sur la terre brute, sous cet homme étendu, inanimé, une large flaque rouge s'étendait, se mêlant à l’ocre naturelle, et formant un tableau macabre. Les jumeaux stoppèrent leur incantation et se lâchèrent la main. Il se regardèrent, et pour la première fois leurs visages exprimèrent la peur. Étaient-ce eux qui avaient fait cela ? Était-ce le hasard ? Ils l'avaient souhaité, voulu...

Matthew se leva et se dirigea vers le corps de son père. Se penchant, il prit son bras, le leva et le laissa retomber au sol. Aucun réflexe. Il était bien mort. Définitivement. Alors le gamin se mit à pleurer. Pleurer sa mère, pleurer son père. Il se rendait compte soudainement qu'ils se retrouvaient, lui et son frère, seuls au monde, à dix ans. Qu'allaient-ils devenir ? Matthew paniquait. Leurs deux parents décédés, seule la rue les accueillerait désormais. Leur destin était joué. Jamais ils ne quitteraient l'East End, jamais ils ne sortiraient du misérable sort réservé à tous ceux qui vivotaient dans ces quartiers miséreux. Matthew regrettait presque ses mots.

Thomas, lui, n'avait pas bougé. Il regardait son frère qui reniflait en pleurant. Il le fixait des yeux, et pensait : « ne t'inquiète pas, frérot. Nous sommes ensemble. Et nous le resterons. » Il ne regrettait pas un seul mot qu'il avait prononcé. Il avait souhaité la mort de son père. Il l'avait voulue. Ils l'avaient provoquée, Matthew et lui. Personne ne viendrait désormais s'interposer entre eux. Il se sentait différent. Il savait qu'ils l'étaient. Il en avait eu la preuve.

Et tandis que Matthew pleurait chaudement sur le corps de son père, Thomas, lui, souriait...

This is the end

(1803)

Alexander Murphy s'était posté depuis dix minutes à l'entrée du London Bridge, sur la rive nord, dissimulé derrière un tas de planches destinées à être utilisées lors de travaux de barricadement du pont. La tournure qu'avaient prise les événements dramatiques de ces dernières semaines avait poussé le gouvernement en place à bloquer certaines entrées qui menaient directement au centre de Londres, là où la bonne société se rassemblait.

Que des meurtres abominables fussent commis dans les quartiers de l'East End passait encore, mais lorsque la menace s'était rapprochée de la Tamise, il avait fallu agir.

Ce fut le 24 mai 1801 que l'on entendit pour la première fois parler des crimes : un couple de pauvres hères, sans domicile fixe, avaient été retrouvé dévoré dans les marécages de Stepney. On avait mis cela sur le compte de loups ou de quelques animaux sauvages qui s'aventuraient encore dans la région, sans susciter plus d'émoi que cela.

Le 26 mai, ce furent pas moins de huit personnes, dont trois enfants, qui furent découvertes atrocement mutilées à l'entrée du hameau de Mile End Old Town. Mais la classe politique, là encore, balaya d'un revers de main ces morts qui ne comptaient finalement pas pour grand chose. La population des East Enders n'avait que peu de valeur, et ce n'étaient pas quelques individus en moins qui allaient bouleverser la vie londonienne.      

Dès le lendemain, le village de Ratcliff fut attaqué, la moitié de ses habitants déchiquetés, avec une telle violence que pour beaucoup d'entre eux il fut impossible de les identifier. Cette fois-ci le doute n'était plus permis, il n'y avait pas qu'un seul loup mais une meute qui, sûrement affamée, s'avançait jour après jour plus près des taudis de ces quartiers désœuvrés. Si le public n'eut pas connaissance de ces drames, c'était aussi parce que le destin des habitants de ces régions situées à l'est de la Tamise n’intéressait personne : pauvres, miséreux, crasseux, bien souvent vivant de rapines et de prostitution, ils n'étaient pas plus considérés que des animaux en qui on ne pouvait avoir confiance.

Le 29 mai cependant, l'émoi fut plus perceptible : Whitechapel avait été touché, un bâtiment délabré qu'on avait chichement baptisé « orphelinat » fut complètement ravagé, personnel comme enfants. Lorsque le quartier de Wapping subit le 30 mai des attaques d'une sauvagerie inattendue, les gens commencèrent à se barricader chez eux. Hélas, ces rues ne contenaient bien souvent que des taudis malpropres, qui ne résistaient pas longtemps aux assauts des créatures. On parla alors de loups immenses, bien plus grands que des hommes ; certains déclarèrent même avoir croisé au détour d'une ruelle des animaux aussi grands que des chevaux, noirs comme la nuit, dont la gueule hérissée de crocs monstrueux écumait d'une bave mauvaise. Leurs yeux rouges, incandescents, faisaient trembler quiconque avait croisé leur chemin. Mais on n’accorda que peu de crédit à ces racontars, provenant la plupart du temps de pauvres gens avinés, dont l'esprit embrumé par une trop forte consommation de gin ne semblait plus être connecté à la vie réelle.

Début juin, les morts s'enchaînèrent, sur Wapping, avant de remonter Stratford Bow, Shadwell et Spitafields. On dénombra jusqu'à cent vingt-huit cadavres en une seule nuit, dont ceux de trois honorables Londoniens, qui s'étaient aventurés malgré tout dans ces quartiers mal famés, à la recherche d'un plaisir facile, donné par des femmes de petite vertu pour quelques pennies.

C'est à ce moment-là que la panique se saisit de la population ; que les monstres, qui semblaient impossibles à arrêter, quasiment invisibles, s'attaquent aux pauvres, passait encore. Mais la menace se rapprochait, petit à petit, de quartiers respectables. Et cela n'était pas tolérable. Les habitants se terrèrent chez eux, évitant de sortir dès que les premiers rayons du soleil déclinaient. Or les meurtres sanglants continuèrent. Entre le 3 et le 6 juin, Bethnal Green, Limehouse et Mile End furent touchés. On ne savait plus que faire des cadavres, et ceux-ci étaient encore peu considérés : ces quartiers faisaient partie de la fange londonienne, et bien peu de considération leur était accordée habituellement ; ce ne fut que par le nombre des morts chaque nuit que l'on s'arrêta sur leur sort.

Lorsque les attaques dépassèrent Prescott Street et Rosemary Lane, le 7 juin, la Chambre des Lords réclama que l'on intervienne. Il fallait réagir, sans quoi le centre de Londres allait être touché par ce fléau, sans que l'on puisse rien y faire. Le roi Georges III tenta de calmer la vindicte populaire qui enflait, il envoya ses troupes aux portes de la Tamise, bloquant le passage aux meutes, toujours aussi agressives qu'insaisissables.

Le meurtre de trois officiers à Tower Hill mit le feu aux poudres : les Londoniens ne sortaient plus, restaient calfeutrés nuit et jour dans leur domicile, s'attendant à faire partie des prochains chariots de cadavres que l'on entassait au-delà du fleuve.

Ce fut à ce moment que le Cercle intervint. Depuis une semaine ses Agents s'étaient rendus, courageusement, sur les lieux des attaques, étudiant patiemment les corps déchiquetés, analysant chaque détail, recueillant auprès des poivrots de l'East End des anecdotes sur les créatures que certains avaient, semblait-il, croisées au détour d'une ruelle sombre.

A n'en pas douter, il ne s'agissait pas de loups. Si ceux-ci pouvaient, en période de disette, se montrer extrêmement agressifs et imprudents au point de s'aventurer dans les villes, ils ne chassaient pas en bande au point de tuer en une seule nuit plusieurs centaines de personnes ; d'autant plus que les attaques, dans ce cas-là, servaient souvent à se nourrir. Or, depuis près de deux semaines, s'entassaient les corps des malheureux qui avaient été sauvagement déchiquetés, mais laissés sur place.

Robert Anderson, le président du Conseil du Cercle, avait donc réuni ses équipes : Alexander Murphy et James Mc Cormick devaient convoquer leurs Agents les plus entraînés. Une dizaine d'hommes, habitués à flirter avec le paranormal et à lutter contre les forces de l'Ombre, s'étaient donc rassemblés autour des deux membres du Conseil, prêts à défendre leurs compatriotes contre les puissances maléfiques lancées sur la capitale. Car il ne pouvait en être autrement. Si le gouvernement continuait à affirmer que les loups étaient la cause de ce charnier grandissant, le Cercle savait pertinemment qu'il n'en était rien. De telles attaques provenaient sans aucun doute possible de créatures surnaturelles. Quelle en était la raison ? Nul ne le savait. Mais il leur fallait absolument mettre un terme à ces tueries barbares et ce, dans la plus grande discrétion possible.

C'est ainsi qu'Alexander Murphy avait pris place près de London Bridge ; les créatures n'avaient pas encore passé la Tamise, mais ce n'était sûrement qu'une question de temps. Il jeta un rapide coup d’œil à droite, puis à gauche, repérant ses hommes, dissimulés eux aussi, armes au poing.

Un peu plus à l'ouest sur la Tamise, James Mc Cormick et son équipe s'étaient postés à l'entrée du Black Friars Bridge, prêts à défendre cet autre accès au centre de la ville.

Ce fut Lawrence Matthews, un grand gaillard à la moustache rousse bien fournie, qui s'alarma le premier. Malgré la pénombre, il avait remarqué sur les quais une activité suspecte. Deux chevaux solitaires semblaient avancer, sans cavalier pour les guider. Il fit signe à ses collègues, qui tournèrent leur regard vers les créatures ; très vite ils se rendirent compte que celles-ci n'étaient pas des chevaux, mais d'immenses chiens noirs, dont l'encolure montait à plus de deux mètres. Murphy, qui avait assumé pendant quelque temps le poste d'Archiviste du Cercle, sut immédiatement à quoi ils avaient affaire : des Grands Chiens de Nuit. Sombres comme la mort, ces créatures de l'enfer avaient déjà décimé des populations au fil des siècles. L'Ombre faisait appel à elles, souvent en première ligne d'une attaque plus importante, car les Grands Chiens de Nuit ne faisaient pas dans le détail : leur but était de tuer, aveuglément. Laissant le champ libre à d'autres assaillants, par la suite. Il fallait arrêter cette avant-garde !

Alexander Murphy fit signe à ses hommes de se tenir prêts. Chacun vérifia son pistolet. Les balles classiques ricochaient sur la peau coriace des monstres, et le Cercle avait, depuis longtemps, appris à innover. Ainsi disposaient-ils d’armements bien en avance sur leur temps, que la police même n'avait pas en sa possession. Lawrence Matthews arma son bras mécanique, vérifia que la mini arbalète qui y était fixée était bien chargée. Les flèches aux embouts perforés avaient été dosées au maximum, et normalement, aucune créature vivante ne pourrait résister à la puissance de l'anesthésiant qui y avait été glissé, dans des capsules molles qui éclateraient une fois la fléchette plantée dans le corps de l'ennemi. La dose, devant la cruauté des assaillants, avait été, pour une fois, calculée pour être potentiellement mortelle.

Les autres Agents vérifièrent leurs armements ; un d'entre eux avait choisi, en plus de son pistolet aux balles d'argent, les lance-bolas, adaptés d'une arme de capture sud-américaine. Le dernier avait sélectionné les gluer, sortes de bracelets métalliques encerclant tout l'avant bras, sur lesquels étaient fixés des tubes munis d'un détonateur. La charge, en explosant, envoyait vers l'assaillant des billes de matières collantes qui les entravaient ou les rendaient aveugles quand elles étaient dirigées vers leurs visages.

Alexander Matthews se tourna alors vers Harry Appleton et Ed Abbott, les deux enfants psys qui se tenaient derrière lui. Le premier, quinze ans, gaillard blond trop grand pour son âge, avait été recueilli à huit ans par le Cercle. Il avait vécu toute son adolescence au sein de cette organisation. Ed Abbott, treize ans, semblait plus fragile et menu, mais représentait lui aussi une force majeure pour le Cercle. Voilà pourquoi ce soir les deux enfants accompagnaient les adultes qui leur servaient de famille d'accueil ou de tuteurs.

Les deux Grands Chiens de Nuit s’approchaient maintenant et n'étaient plus qu'à quelques mètres. Murphy leva le bras et fit signe à Matthews de lancer l'offensive. Celui-ci leva son bras mécanique, visa et appuya sur la détente. La flèche partit dans un léger sifflement. Elle se ficha dans le corps du premier monstre, qui poussa un hurlement avant de s'effondrer. Le dosage d'anesthésiant était bon. La deuxième créature renifla, et après un moment de surprise, se lança tous crocs dehors vers le lieu d'où semblait être venu le projectile. Matthews était en train de recharger son arbalète quand il vit surgir le monstre à quelques mètres de lui. Deux coups de feu partirent et ricochèrent sur la peau épaisse du chien. Celui-ci stoppa net et fixa le nouvel assaillant ; Bert Lincoln tira deux nouvelles balles, mais elles n'eurent aucun effet. Profitant de ce moment de flottement, Matthews avait rechargé son arbalète, alors que le chien s'était retourné de nouveau vers lui. La bête se jeta sur le soldat, qui n'eut que le temps de lever le bras et d'appuyer sur la détente ; la balle perforée lui pénétra la gueule par le dessous et ressortit par le haut du crâne. Le chien géant s'effondra sur l’homme, qui suffoqua immédiatement sous le poids du cadavre. Aussitôt ses collègues vinrent le rejoindre pour l'aider à se dégager.

— On les a eus ? demanda Bert à son supérieur. Vous pensez que c'étaient eux ?

— Je n'en sais rien. Mc Cormick a peut-être lui aussi eu affaire à ces bestioles de son côté. Espérons que nous avons stoppé les attaques...

Un hurlement les fit se relever tous comme un seul homme. Gerard avait actionné son bola, mais il avait raté sa cible. Il tomba au sol, alors que deux vampires se jetaient sur lui, lui arrachant la carotide d'un seul coup de dents.

— Deuxième vague ! rugit Alexander Murphy en vidant son chargeur sur les assaillants ; les balles d'argent fusèrent, mais une seule arriva à toucher un vampire à l'épaule, ne faisant que le ralentir un peu.

— Il faut qu'on se dégage de la ruelle !

Les hommes continuaient à tirer ; Matthews en avait atteint un qui s'était immédiatement effondré au sol, mais il en restait un autre qui semblait plus vif et plus rapide. En débouchant sur l'artère principale, le jeune Harry Appleton ne put s'empêcher de crier de peur. Six vampires approchaient à toute vitesse, les hommes ne feraient pas le poids face à eux. Alors l'adolescent blond se mit devant le groupe, planta ses pieds bien au sol et, levant les bras, commença à hurler, balançant une rafale psychique sur les cinq monstres qui s'approchaient. Balayés et envoyés dans les airs, ils retombèrent lourdement sur les pavés. Harry était un Gust, il pouvait déclencher de fortes bourrasques d'ondes psychiques qui dispersaient tout ce qui se trouvait devant. Le jeune homme avait eu de bons réflexes, ce qui permit à l'Agent Murphy de recharger son arme et d'abattre deux vampires, d'une balle en pleine tête. Les trois autres se relevèrent rapidement, sans oublier que le premier se tenait maintenant derrière eux. Encerclé, le petit groupe reculait. Ils se retrouvèrent bientôt dos à dos, acculés à l'entrée de la ruelle.

— Ed ! À toi de jouer !

Le gamin avisa la situation : un vampire derrière, trois vampires devant. Matthews devait avoir encore une flèche perforée, mais les balles d'argent ne semblaient pas si efficaces que cela, sauf si on les expédiait directement dans le crâne des assaillants. Vampire... vampire... L'enfant semblait se concentrer. Puis son visage s'éclaira. Il espérait juste que son idée soit bonne.

En tant que Carbon, Ed avait le pouvoir de prendre la forme et les capacités de n'importe quel être vivant, à partir du moment où celui-ci lui était visible. Il avait évalué les forces des vampires, et il y en avait bien un qui paraissait plus charpenté que les autres, plus musclé, mais peut-être aussi plus lent. Harry pourrait sans doute lui aussi leur balancer une nouvelle rafale psychique, mais les vampires étaient des êtres rapides, beaucoup plus que les humains, et même avec la dernière flèche perforée et le bola qu'il restait, ils avaient peur de ne pas faire face.

Alors il avait pris sa décision : en un instant les yeux du gamin virèrent au rouge incandescent. Sous le regard de tous, il se mit à changer, son corps doublant, triplant, quadruplant de volume, alors qu'il tombait au sol, à quatre pattes. Sa peau devint noire comme l'ébène, épaisse et couverte de poils drus. Sa gueule se hérissa de crocs acérés. Bientôt il dépassa tous les hommes d'une ou deux têtes.

Tous avaient pensé qu'il se transformerait en vampire, mais l'adolescent avait choisi un autre modèle : le Grand Chien de Nuit sous anesthésie. Il dépassait maintenant la taille d'un grand cheval, prêt à déchiqueter du vampire.

Ceux-ci s'arrêtèrent, interloqués par ce qui venait de se passer. Se pouvait-il que ce garçon soit en fait un envoyé de l'Ombre ? Les vampires, tels des animaux solitaires, n'étaient pas conçus pour penser et réfléchir. En face d'eux se tenait un animal de la nuit, tel que les deux autres qui avaient précédé leur attaque. Alors ils se crurent invincibles avec ce renfort inattendu.

Jusqu'à ce que le Grand Chien de Nuit bondisse sur le plus proche d'entre eux. Le saisissant à la gorge, il serra tellement fort que chacun put entendre les os de son cou se briser. Il laissa retomber sa proie au sol, et se tourna vers le deuxième, prêt à bondir.

Matthews se retourna, profitant de l'effet de surprise, et visa juste ; sa dernière flèche perforée pénétra par l'orbite du vampire et y resta plantée. Il s'effondra au sol, mort sur le coup.

Harry se positionna de nouveau. D'un mouvement de bras qu'il accompagna d'un cri de colère pure, il envoya une onde de choc vers les deux vampires restants, qui furent projetés sur dix mètres en arrière.

Avant que l'équipe ait pu agir, une des deux créatures s'était déjà relevée et approchait à vive allure. Matthews n'avait plus de balle perforée ; Harry était à bout de force après les deux rafales envoyées. Ed, toujours sous la forme du Grand Chien de Nuit, vint se placer sur sa trajectoire, mais le vampire ne se laissa pas avoir aussi facilement. Il sauta, prit appui sur la tête de l'animal, et bondit au milieu des hommes ; Terry Lance, qui n'avait encore pas agi, arma les tubes métalliques fixés sur son avant- bras ; il visa et, dans un bruit de tir étouffé, plusieurs billes souples s'échappèrent du canon et vinrent frapper le vampire au visage. Celui-ci hurla, tenta de rugir. La glu s'était répandue sur l'ensemble de sa face, l'empêchant d'ouvrir la gueule. Il voulut se débarrasser de la matière qui commençait déjà durcir et lui brûler les yeux. Mais en approchant ses griffes de son visage, il les colla dessus. Plus il se débattait, plus la glu jouait son rôle. Bientôt il s'effondra au sol, se débattant autant qu'il le pouvait, alors qu'il se figeait de plus en plus. La pâte collante obstruait ses narines, il ne pouvait respirer par la gueule, elle aussi quasiment bloquée. Il convulsa rapidement, manquant d'air, et finit par retomber au sol, asphyxié.

Les Agents se retournèrent vers le dernier vampire, mais celui-ci avait filé, laissant les cadavres des créatures derrière lui. Ce soir il avait trouvé une résistance à ses attaques. Et il filait sûrement pour rendre compte à celui qui avait fomenté tout cela depuis quelques semaines.

Alexander Murphy demanda à ses hommes de rassembler les dépouilles des monstres dans la ruelle, le temps que les nettoyeurs du Cercle interviennent et fassent disparaître les preuves de l'existence des forces de l'Ombre. Ed retrouva sa forme petit à petit et, cachant sa nudité, il fila derrière un tas de gravats où il avait posé son sac, avec des vêtements de rechange qu'il enfila rapidement.

— Bon travail, Messieurs. Harry et Ed, vous aussi, vous avez été d'une aide précieuse. J'en parlerai au Président du Conseil.

— Merci, Monsieur, répondirent en chœur les deux adolescents.

Il se tourna vers son collègue, allongé au sol, le corps entouré d'une flaque rouge profond, la gorge entaillée d'un coup de croc. Gerard était mort sur le coup. Au moins n'avait-il pas souffert.

— J'espère que Mc Cormick s'en est bien sorti, lui aussi, au Black Friars Bridge, dit-il plus pour lui-même que pour ses collègues.

*

Mc Cormick n'avait pas eu de problème, car il n'y avait pas eu d'attaque à son niveau. Il semblait que les créatures remontaient selon un axe est/ouest, le long de la Tamise. Le Black Friars Bridge était donc le second point d'entrée pour atteindre le centre de Londres. Ils avaient tout naturellement attaqué ce soir-là sur le premier pont qui leur permettait de traverser.

Murphy fit son rapport au Président Anderson, qui le félicita malgré la perte d'un de ses Agents. Chacun savait qu'en acceptant ce rôle au sein du Cercle, ils risquaient leur vie à tout moment.

— Je vous avoue que je suis quand même inquiet quant à la situation. Jusqu'à présent nous avions pensé qu'une bande de malfrats East-enders était à l'origine de ces attaques à répétitions. Et tant que cela ne touchait que leur compatriotes, la chambre des Lords ne s'était pas alarmée. Mais nous savons désormais que cela n'a rien d'humain. Et une équipe de vampire, en soi, est déjà quelque chose d'inhabituel. Les vampires sont plutôt des solitaires, ils n'hésitent pas à s'en prendre les uns aux autres. Mais qu'une escorte de Grands Chiens de Nuit les précède... ce sont donc des attaques organisées.

— Dans quel but ?

— Aucune idée. Déstabiliser la couronne… Semer la peur sur l'Empire…

— Ils savent depuis ce soir que le Cercle les a démasqués.

— Espérons que cela calme leurs ardeurs et les décourage.

Les mots du président du Conseil se voulaient rassurants, mais son visage exprimait tout l'inverse, et il doutait au plus profond de lui de ses propres paroles.

*

Londres, quelques jours plus tard, sur les bords de la Tamise, minuit passé...

Un bouillonnement suspect enfla à la surface, transformant l'onde tranquille en vaguelettes de plus en plus nombreuses. Personne n'y fit attention, car les rares promeneurs, à cette heure tardive, pressaient le pas pour rentrer dans leurs hôtels particuliers. Qui aurait cru, de toute façon, que quelque chose puisse se passer en plein cœur de Londres ?

Les meurtres affreux perpétrés depuis plusieurs semaines s'étaient soudainement arrêtés, suite à l'action d'éclat du Cercle. La population ne savait évidemment rien de cette dernière, et pensait que les milices, qui s'étaient plus ou moins bien organisées, avaient fini par mettre en déroute les êtres abjects qui s'en prenaient aux malheureux. Nulle question d'attaques de vampires, de Grands Chiens de Nuit, ou d'autres créatures de l'Ombre, qui, pour la plupart, restaient des êtres de légende, des personnages d'histoires fantastiques que l'on se racontait de famille en famille, bien souvent pour effrayer les enfants.

Qui aurait pu, dès lors, se méfier de ce tumulte qui frissonnait au-dessus de l'eau d'habitude si lisse du fleuve ? Et pourtant...

Semblant se calmer, les flots s'écartèrent lentement, dévoilant une tête ronde et verdâtre couverte de pustules. Deux yeux globuleux affleuraient la surface de l'eau, reflétant une cruauté sans pareille. Puis, s'élevant lentement, leurs corps apparurent, pour finalement se prolonger par des tentacules qui clapotaient autour d'eux.

Ici et là, la scène se répéta. Bientôt tout le long de la Tamise on eût pu, si l'on s'était donné le mal de s'arrêter pour y jeter un œil, découvrir les monstres, régulièrement postés et semblant attendre, émettant de temps en temps un grognement d'intimidation lorsque l'un d'entre eux s'approchait trop près de son congénère.

La lune, haute dans le ciel, se mirait dans l'onde, seule tache de lumière qui venait troubler l’apparition des créatures. Les rues étaient maintenant totalement désertes, les bons habitants de Londres étant tous rentrés pour s'offrir un repos bien mérité.

Une ombre toutefois se détacha d'une ruelle et s'avança, le pas malhabile et mécanique. Un enfant, vêtu de haillons. Il semblait se diriger tout droit vers le fleuve, sans imaginer ce qui se cachait dans les profondeurs. Il marchait directement, la tête haute, le regard portant loin, sans jamais regarder à gauche ni à droite. Les yeux dans le vague, il se contentait d'avancer. La voix qui résonnait dans son esprit lui ordonnait de cheminer, quel que soit le nombre de kilomètres à parcourir, ou les barrages qui pourraient surgir devant lui. Il n'avait aucun moyen de se contrôler, il obéissait sans se poser de questions.

Alors qu'il arrivait au bord du quai, il s'arrêta et se mit à genoux. Il se pencha, amenant la tête au- dessus de l'onde, toujours l'esprit dirigé par cette voix qui ne le quittait pas. Puis, dans une gerbe d'eau qui s'éleva à une vitesse incroyable, un tentacule vint le saisir par le cou et le tira dans le fleuve. L'enfant ne se débattit même pas, il ne tenta pas de résister. La créature qui s'en était saisie l'emmena sous l'eau, le noyant en quelques secondes. Ce fut alors l'anarchie : les trois ou quatre autres monstres les plus proches se jetèrent sur le petit corps sans vie, bataillant pour obtenir leur part du festin. Le fleuve se tacha de sang en quelques secondes, alors que des morceaux de chairs ou de tissus s'éparpillaient et étaient emportés par le courant...

A quelques centaines de mètres du lieu, une jeune fille, en chemise de nuit de soie, les cheveux blonds et bien tressés, apparut d'une artère principale. Elle marchait pieds nus, sans se soucier du vent frais qui balayait la rue et faisait voler sa chevelure. Les yeux perdus dans le vague, elle se contentait d'obéir. À la voir on pouvait tout de suite distinguer la différence sociale de l'enfant, par rapport au jeune garçon qui venait de se faire dévorer. La fille ne venait pas d'aussi loin, elle n'avait pas dû parcourir des kilomètres depuis le quartier pauvre de Shadwell pour arriver ici. Elle descendait juste de Gravel Lane, où elle avait quitté sa demeure sans faire de bruit. Ouvrant la porte discrètement, elle s'était enfuie sans réveiller parents ni domestiques, et avait marché jusqu'au bord du quai, sans se poser de questions : on lui disait d'avancer, elle ne pouvait qu'obéir. Arrivée près de la Tamise, elle sembla hésiter quelques secondes, comme si le contrôle de son esprit lui revenait, mais cela ne dura pas. Elle fit quelques pas de plus puis, tout comme le pauvre garçon quelques minutes auparavant, se pencha au-dessus de l'eau. En deux secondes les tentacules surgirent, attrapant la gamine au bras avant de l'emmener sous l'eau dans une gerbe d'éclaboussures. Là encore elle ne se débattit pas, mais elle eut le temps, avant de se noyer, de ressentir les dizaines de morsures lui déchirer le corps. Sa belle chemise de nuit soyeuse fut réduite en morceaux, irrémédiablement tachée de son propre sang...

*