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Anthony se voit contraint de sortir de sa retraite et de combattre à nouveaux des forces maléfiques !
Anthony Verdier était Agent du Cercle, une organisation secrète dont le but est de combattre les forces de l'Ombre.
Mais, face au Dorback, un démon venu détruire le Château Fronsac, il triomphe de justesse, avant que le bâtiment ne s'effondre sur eux...
Fatigué de cette vie qu'il mène depuis plus de dix ans, Anthony, sorti des décombres du Château, préfère disparaître aux yeux de tous, tournant une page de sa vie.
Mais quand une adolescente de seize ans s'introduit chez lui, l'accusant d'avoir enlevé sa protégée, Anthony voit ressurgir les démons du passé : Sarah, la jeune fille, lui demande son aide pour retrouver Tiffany, qui a disparu sans laisser de trace. Et pourtant, les traces, elle peut les suivre : en effet, elle distingue les indices laissés par les forces surnaturelles. Car Sarah à un don, tout comme Tiffany.
Anthony se voit malgré lui entraîné dans une aventure qui va le pousser à mener des combats contre des ennemis non plus issus des puissances maléfiques de l'Ombre, mais contre des êtres humains qui jouent avec des forces qui les dépassent. Pourquoi enlèvent-ils les enfants psys ? Et dans quels buts ?
Anthony va embarquer avec lui Sarah, mais aussi sa petite amie Iris, médium, et recevra des aides inattendues, et toutes plus surprenantes les unes que les autres, pour mener à bien sa mission : mais pourra-t-il faire confiance à certaines d'entre elles qui agissent de loin sans se dévoiler ?
Le cycle Le Cercle et l'Ombre de Tim Corey et Jean Bury n'a pas vraiment pris fin... Découvrez le premier tome de cette nouvelle saga fantastique !
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Ce livre fut une surprise, après avoir lu les quatre tomes du cycle "Le Cercle et l'Ombre", de Tim Corey et Jean Bury. Je pensais que l'histoire s'arrêtait, était finie...
Très bonne chose que de retrouver les mêmes éléments qui ont fait le succès de la première quadrilogie. Des enfants aux pouvoirs étranges, des créatures étranges, des alliés encore plus mystérieux cette fois-ci... et toujours du suspens...
Un bon début pour ce premier tome de la série "Otherworlds", qui est un peu un spin off du Cercle et l'Ombre. -
dariodo, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ancien libraire,
Tim Corey a commencé par écrire des romans pour enfants avant de se tourner vers la science-fiction et le fantastique.
Il a travaillé en tant que chroniqueur de séries télé pendant plusieurs années.
Il habite depuis quelques années en France, près de Paris.
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Seitenzahl: 500
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Les romans restent la propriété de Otherlands, et de leurs auteurs respectifs. Tous les textes sont inédits, sauf mention contraire.
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Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Dans la collection Kindergarten
Série Le Cercle et l'Ombre
L'Aube de L'Ombre – tome 1
Tim Corey
Diversion – tome 2
Tim Corey
Le roi de la colline – tome 3
Jean Bury
Terre des loups – tome 4
Jean Bury
Série Otherworlds
Dissidents – Tome 1
Tim Corey
Le monde de Marie –
A la recherche de la Véraline
Tim Corey
Otherworlds
Tome 1
Dissidents
Tim Corey
— Marc ? Est-ce que tu veux une autre bière ?
— Tu en reprends une ?
— Hummm... oui, si tu me suis.
— Ok.
Anthony ouvrit le réfrigérateur, et la lumière de ce dernier éclaira une partie de la cuisine qui était plongée dans le noir. Il se saisit de deux bouteilles et referma la porte du frigo en la poussant du pied, comme il le faisait habituellement. Il décapsula les deux boissons, puis se fraya un chemin parmi les invités qui s'étaient rassemblés par petits groupes dans le salon. Il navigua adroitement entre eux, zigzaguant à droite et à gauche, les deux bières dans une main, un saladier de pop-corn rempli à ras bord de l'autre.
Marc, accoudé à la rambarde de la terrasse, semblait perdu, le regard fixe sur les spots de la ville, un peu plus bas. Un étrange silence avait envahi le quartier, et s'il n'y avait pas eu quelques miaulements ou bruits de pas feutrés en bas sur le trottoir, on aurait pu croire que la ville était déserte.
Anthony poussa son ami du coude, lui tendant une bière que ce dernier saisit en souriant.
— Merci.
— De rien.
Les deux garçons avalèrent quelques gorgées bien fraîches, savourant chaque instant qui passait. Ce n'était pas souvent qu'ils pouvaient se poser et profiter de la soirée sans s'en faire pour le lendemain, le cerveau rempli des informations de missions qu'ils avaient à effectuer.
Marc déposa sa bouteille sur la petite table en verre perdue parmi un ensemble de plantes diverses qui semblaient vouloir l'engloutir et la faire disparaître. Il respira à pleins poumons et se tourna vers son ami.
— Qu'est-ce que j'aimerais pouvoir poser quelques jours et partir un peu ! Juste pour souffler.
— A qui le dis-tu. Moi aussi, parfois, je souhaiterais faire un break. Mais tu sais très bien que ce n'est pas pour nous.
— Oui... articula-t-il sans détourner le regard de l'horizon en face de lui. Tu n'as jamais aucun regret
— Concernant ?
— Notre boulot. Notre dévotion à ce dernier.
— Je n'arrive pas à penser à autre chose. Enfin, je ne me vois pas exercer un autre job.
— Tu n'as jamais rêvé, étant plus jeune, de faire un métier... comment dire ? Normal ?
— Si, bien sûr. Je voulais être boucher.
— Boucher ? s’esclaffa Marc en regardant son pote qui portait de nouveau la bouteille à ses lèvres.
— Oui, boucher, tout comme mon père. Reprendre la boutique.
— Ah, ok. Je me disais, comme rêve de carrière on a fait mieux !
— Ouais. De toute manière mes pouvoirs se sont révélés à moi très tôt. Donc ça a un peu bouleversé ma vie à partir de ce moment-là.
— Je sais. Je suis passé par là, moi aussi.
— Quand tu as huit ans et que tu vois des choses dans ta tête, sans pouvoir les expliquer, ça te change totalement. Et quand tu tentes d'en parler autour de toi, ça empire.
— Oui, pour la plupart d'entre nous c'est ce qui s'est passé.
— Moi, ils ont cru que j'étais cinglé. Tout simplement. Pourtant mes parents m'aimaient plus que tout. Mais comment comprendre les paroles de ton fils quand il te raconte des choses sur la famille, les amis, les voisins... et que ces images deviennent réalité ? C'était ça le plus difficile. Quand j'ai réalisé que tout ce que je voyais se passait dans la vraie vie. Au bout d'un moment, on finit par penser qu'on est vraiment dingue.
Marc posa la main sur l'épaule de son ami.
— Tu sais, ce qui m'a vraiment fait basculer, c'est quand j'ai vu ma mère mourir lors d'un flash.
— Tu me l'as dit, oui.
— Voir comment ça va se passer. Savoir que ça va arriver. Gamin, tu n'imagines pas que tes parents sont mortels, qu'ils vont un jour te laisser. Pour toi ils seront toujours là. Plus grand, tout cela rentre dans l'ordre des choses, c'est naturel, mais quand tu as huit ou dix ans, tu ne peux pas penser que ta mère ne va bientôt plus être là. Et le pire... c'est que tu ne peux rien faire à part attendre. J'ai stressé pendant des mois, redoutant le pire. Je faisais en sorte que la maison ne ressemble jamais à la vision que j'avais eue. Je déplaçais des meubles, je changeais les cadres de place... Tout cela énervait mes parents qui ne comprenaient pas pourquoi j'étais si étrange, pourquoi j'agissais comme cela. Jusqu'au jour où en rentrant de l'école, j'ai trouvé le salon dans l'exacte position que lorsque je l'avais vu dans mes flashs. Ma mère avait refait la déco rapidement, rien de bien important, juste bougé quelques meubles, acheté un nouveau tapis, mis un bouquet dans un vase.
La voix du jeune homme se mit à trembloter. Marc posa sa bière et vint placer sa main sur l'épaule de son ami.
— Et là j'ai su... Je ne voulais pas aller dans la cuisine. J'ai mis plus d'une heure à bouger. Si je l'avais fait plus rapidement, peut-être que j'aurais pu la sauver.
— Tu m'as dit que non, qu'elle était décédée sur le coup.
— Oui, je sais. Mais on s'en veut toujours. D'autant plus que moi, j'avais vu la scène des mois avant qu'elle ne se passe.
Anthony soupira et respira de grandes goulées d'air frais. D'un revers de manche il essuya les larmes qui avaient perlé sur le contour de ses yeux, avant de sourire à son ami.
— Alors pour revenir à ta question, tu vois, la boucherie s'est retirée toute seule de mon esprit. Et puis le Cercle est venu me chercher. Et ça a changé ma vie.
— En bien ?
— En bien...
Un nouveau silence s'installa.
— Pas pour toi ?
— Si, moi aussi. Je pense que j'aurais fini en taule si le Cercle ne m'avait pas récupéré. Tu sais, avoir des pouvoirs de contrôleur, quand tu es élevé dans une famille aimante, ça peut te bouleverser un peu. Alors quand tu es orphelin, que tu n'as jamais connu l'amour d'un foyer et d'une vraie famille, tu as tendance à être un peu rebelle. Mets des pouvoirs psychiques entre tes mains, et alors là c'est la fête !
— Je savais que tu avais été une vraie racaille ! ajouta Anthony en éclatant de rire.
— Presque. Quand tu t'aperçois que tu as la faculté de faire faire ce que tu veux aux gens qui t'entourent, eh bien ça dérive forcément, et pas toujours dans le bon sens.
— Tu as eu des problèmes ?
— Oui, pas mal. Disons qu'au début j'ai bien profité de tout cela pour avoir la belle vie.
— Tu ne t'es jamais dit que tu pouvais user de tes facultés pour forcer un couple d'adoptants à te prendre sous leurs ailes ?
— Ah non, tiens... pas bête !
— Trop tard, vous n'avez plus de pouvoir, monsieur Pertella ! lui annonça-t-il en reprenant sa bière en main.
— Arrrhh, ze n'est pas grave, j'ai zous la main une armée d'enfants zurentraînés qui vont m'aider à gonquérir la Terre !
— Eh ben, on n’est pas mal barrés avec ça, tiens !
— Convaincant, non ?
Les deux amis éclatèrent de rire, terminant leur bière d'une dernière gorgée, lorsqu'un choc assourdissant leur arriva aux oreilles. Un peu comme si quelque chose venait d'exploser à l'intérieur de l'appartement. Les deux jeunes hommes posèrent leurs bouteilles vides et se précipitèrent dans le salon. L'endroit était désert, silencieux.
— Où sont-ils tous passés ? demanda Anthony en constatant que plus personne ne se trouvait dans la pièce.
Marc n'eut pas le temps de répondre, qu'une ombre sortie de nulle part se jeta sur lui et le fit rouler au sol.
En deux mouvements il se débarrassa de son assaillant et se remit sur pieds. A ses côtés, Anthony avait pris position, le corps souple, prêt à en découdre. Les deux amis se regardèrent rapidement, jaugeant l'ennemi qui se tenait devant eux : une créature de taille standard, humanoïde, sorte de cadavre qui dégageait une odeur pestilentielle, avançait vers eux en émettant des sons indistincts qui semblaient sortir de son absence de gorge. Emballée dans des bandelettes de tissus moisis, la créature était venue tout spécialement pour s'occuper de leur cas.
Ce fut Anthony qui se jeta le premier sur elle, la martelant de coups de poing, qui ne semblaient lui faire aucun effet. Le monstre, nullement gêné par la pluie de crochets qui s'abattait sur lui, leva le bras et saisit le jeune homme par le cou, lui écrasant la trachée simplement en refermant ses doigts sur sa gorge.
Marc bondit et se saisit de la première chose qui lui tomba sous la main, à savoir une chaise qui se brisa sur le dos de la momie. Celle-ci relâcha sa proie mais resta debout, bien campée sur ses pieds.
Anthony se releva, tenta de retrouver son souffle, et chercha du regard quelque chose qui pourrait être plus efficace. Mais rien de ce qui se trouvait dans cet appartement ne pourrait vraiment lui servir contre une créature de l'Ombre. Pourquoi n'avait-il pas toujours sur lui une arme spécifique, un assortiment de gadgets qui pourraient l'aider dans ce genre de situation ?
Il releva la tête vers son ami qui se tenait juste derrière l'horreur qui leur faisait face.
— Un briquet ? Tu as un briquet ?
— Qu'est-ce que tu veux en faire ?
— Eh bien ce n'est que du tissu ! Alors lui mettre le feu, ça devrait la ralentir !
Marc fouilla ses poches, mais il n'avait pas de briquet sur lui. Il trouva une petite boule métallique de cinq centimètres de diamètre, surmontée d'une pointe vrillée.
— Une bombex ! hurla-t-il en direction de son ami.
— Ça fera l'affaire, répondit Anthony. Je le laisse fai...
Anthony ne termina pas sa phrase. Ses yeux s'arrondirent et il leva le bras en direction de Marc.
— Derrière toi !
Le jeune homme se retourna vivement, juste à temps pour voir une deuxième créature s'approcher en traînant les pieds. Dans sa main, une épée courte dont la lame recourbée semblait affûtée pour tailler n'importe qui en pièces.
Marc se ressaisit et prit la Bombex en main, prêt à l'enfoncer dans le corps décharné de la momie. Mais celle-ci fut plus rapide, et elle abattit son arme sur le jeune homme. Le métal pénétra profondément dans son ventre, alors qu'il laissait tomber l'arme explosive au sol. Il leva les yeux vers la créature, puis s'effondra sur le parquet.
Les deux monstres se mirent à hurler, et Anthony se boucha les oreilles.
Puis tout redevint calme. L'appartement fut de nouveau tranquille, les momies s'étant évanouies dans les airs comme par magie.
Anthony se précipita vers son ami, étendu au sol.
Les yeux grands ouverts, Marc semblait fixer le plafond, immobile. Il ne respirait plus.
Anthony lui prit la main, hurla, et laissa échapper sa douleur.
*
Anthony Verdier se releva brusquement sur son lit. Il repoussa les draps humides et se frotta le visage pour se réveiller. Il était trempé, encore une fois. Il se leva, l'esprit embrumé, le pas maladroit, et tenta de tenir debout. Il ne pouvait éliminer cette sensation de malaise qui s'était emparée de lui une nouvelle fois.
Il quitta son boxer détrempé et se dirigea vers la salle de bain ; là il fit couler l'eau de la douche et se regarda dans le miroir qui surplombait le lavabo. Il avait une tête de déterré.
Encore une fois ce maudit rêve. Toujours la même chose. Un moment passé avec Marc. Si le lieu, ou l'ambiance, changeait à chaque fois, le résultat était toujours identique : à la fin, il perdait son meilleur ami, tué par ces momies qui surgissaient du néant.
Cette fois-ci cela s'était passé au cours d'une soirée. Il y avait eu le scénario du bord de mer, celui des courses dans un supermarché, celui du jogging un dimanche matin... Endroits différents, mais final identique : les créature surgissaient et tuaient son pote devant ses yeux, alors qu'il se montrait impuissant à le protéger.
Anthony s'en voulait de n'avoir pu sauver Marc. Même si cela ne s'était pas vraiment déroulé comme cela, qu'ils étaient en mission lorsque les momies avaient attaqué l'inspecteur Vallandier, qu'ils étaient là pour le protéger et que Marc y avait laissé sa vie. Il aurait aimé pouvoir faire en sorte que cela se passe autrement. Mais ça n'avait pas été le cas. Il avait perdu son meilleur ami. Il devait désormais vivre avec.
Cela faisait maintenant plus de huit mois que tout cela s’était produit, mais il lui arrivait régulièrement de refaire ce cauchemar. Il espérait qu'avec le temps la fréquence de celui-ci diminuerait. Il fallait juste que sa peine s'apaise. Qu'il reprenne sa vie en main. Tout était différent maintenant. Tout avait changé.
Il se glissa sous l'eau fraîche, qui le fit frissonner, mais il avait bien besoin de cette sensation pour le sortir de l'état de torpeur et de malaise où l'avait plongé ce mauvais rêve.
Plus de huit mois déjà que tout cela s'était passé. Huit mois que Marc l'avait quitté. Huit mois que le château Fronsac, le quartier général du Cercle, avait été attaqué puis quasiment détruit par le démon Dorback, aux ordres du mystérieux Lord Ethans. Six mois qu'il avait disparu de la circulation, laissé pour mort sous les décombres du bâtiment, lorsque celui-ci s'était effondré. Il n'avait dû son salut qu'aux nombreux couloirs souterrains creusés sous la bâtisse, et qui menaient vers l'extérieur. Beaucoup d'entre eux n'étaient pas répertoriés officiellement sur les plans, et il n'était même pas sûr que les membres officiels du Cercle aient eu connaissance de ceux-ci. Il avait poursuivi le Dorback affaibli dans ces longs corridors, puis, sans vraiment savoir comment, l'avait abattu. Il se souvenait juste avoir reçu l'aide au dernier moment de l'esprit de son ami, qui avait décuplé ses forces et réussi à détruire l'immonde créature.
Il aurait pu ressortir de là, retourner voir les hommes qui avaient fouillé les ruines du château durant de nombreux jours, se présenter auprès du commissaire Lazzari, le responsable des équipes du Cercle sur le terrain ; mais il n'en avait pas eu le courage. Tout cela avait été trop loin. Il avait pourtant combattu de nombreuses fois des monstres tous plus dangereux les uns que les autres ; il avait appris que les légendes cachaient bien souvent une grande part de réalité, et savait mieux que quiconque que le mal à l'état pur se tenait tapi dans l'obscurité, prêt à abattre ses cartes et reprendre sa place sur Terre. C'était la raison pour laquelle il avait donné sa jeunesse et utilisé ses facultés de Visionnaire. Puis, quand celles-ci l'avaient quitté après l'adolescence, comme bon nombre d'enfants psys, il avait choisi de rester au Cercle, en tant que Petit Tambour d'abord, sorte de soldat multi-tâche, de devenir ensuite tuteur et d'encadrer des enfants psys, de les entraîner et les protéger. Mais il avait failli à sa mission, avait perdu plusieurs d'entre eux lors du combat, et surtout il avait laissé partir son meilleur ami. Il n'aurait sans doute rien pu faire de plus, et il connaissait, tout comme Marc, les risques de leur métier. Mais il avait cependant beaucoup de mal à accepter la situation.
Voilà pourquoi il avait fui. Lorsqu'il s'était retrouvé à l'extérieur de ces souterrains, une fois le démon vaincu, il avait semblé désorienté, perdu. Le bon sens aurait voulu qu'il se présente au plus vite auprès de ses supérieurs, qu'il leur fasse un rapport détaillé et qu'il reprenne sa place au sein de l'organisation secrète mondiale qu'était le Cercle. Mais il avait refusé. Refusé de rentrer dans le rang. Il en avait soudainement eu assez.
Était-ce la mort de son ami ? Le fait que des enfants avaient disparu lors de ce combat ? Le ras-le-bol de devoir se battre, encore et toujours, contre des forces qui les dépassaient ? Même s'ils remportaient de nombreuses victoires, il lui semblait que l'Ombre trouvait toujours de nouvelles ressources, de nouvelles idées, les puissances dont elle disposait semblaient indestructibles, infinies.
Anthony en avait eu assez. Alors il avait disparu. Il n'avait pas donné de nouvelles à Lazzari, ni aux membres du Conseil. Il avait abandonné les enfants dont il avait la charge en tant que tuteur. Il pensait souvent à eux, regrettant de n'avoir pu leur dire un mot.. Thibault, le dernier protégé de Marc. Adrien, son super Rafale. Sandra et les autres...
Il secoua la tête sous l'eau et se força à éliminer ces pensées de son esprit. Sans ces maudits cauchemars, il serait sûrement déjà passé à autre chose. Il fallait qu'il se laisse le temps, cela irait mieux très prochainement. Il devait accepter le fait qu'il avait fait le bon choix. Aucun regret. Même si au fond de lui, il n'en était pas absolument certain.
Quelques jours plus tard, vers 23 h.
L'adolescente marchait d'un pas décidé. Elle tenait le sac en plastique serré contre elle, pressée de retrouver son petit logement étudiant. Elle avait faim, n'avait pas encore mangé malgré l'heure tardive, et n'en pouvait plus. Ses jambes fatiguées avaient du mal à la porter, elle aurait adoré pouvoir se glisser dans un bon bain chaud pour se délasser. Malheureusement ce n'est pas dans son dix-sept mètres carrés qu'elle allait pouvoir se laisser aller ce soir encore, elle devrait se contenter d'une bonne douche. Elle se dit qu'elle la prendrait brûlante, et longue, histoire de profiter au maximum des bienfaits du liquide sur sa peau endolorie.
Vivement qu'elle en finisse avec ce petit boulot. Ah, si seulement ses parents avaient pu être un tout petit peu plus riches ! Elle aurait eu un bel appartement, grand, spacieux, avec baignoire (le pied!), et surtout, elle n'aurait pas eu à travailler pour payer son loyer. Déjà qu'elle ne s'en sortait pas avec les nombreuses heures qu'elle passait dernièrement à la fac, mais en plus son travail, quatre soirs par semaine dans un fast-food, l'épuisait un peu plus chaque jour. Elle attendait impatiemment les prochaines vacances, où elle irait rejoindre ses parents et se ferait dorloter par sa mère durant deux semaines sans rien faire de son côté.
Son estomac gargouilla, signe qu'elle avait faim et qu'il était temps qu'elle arrive chez elle. Les hamburgers qu'elle avait fourrés dans son sac devaient maintenant être froids, et elle allait devoir, encore une fois, les faire réchauffer dans son mini-four, sans les laisser brûler comme la plupart du temps. Ah, que la vie d'étudiante était difficile !
Elle s'engouffra dans une venelle courte, plongée dans l'obscurité totale, mais qui lui faisait économiser près de cinq minutes sur son trajet habituel. Elle avait découvert ce raccourci par hasard, et était bien contente, une fois son travail du soir terminé, de pouvoir rentrer chez elle plus rapidement. Alors que d'autres auraient pu refuser de se lancer dans ce goulot étroit et noir, elle n'avait aucune hésitation et marchait d'un pas décidé. Cela faisait maintenant des mois qu'elle empruntait le passage dérobé, et elle n'y avait jamais croisé personne. Les déchets qui jonchaient le sol, perdus au milieu de touffes d'herbes qui poussaient ça et là, prouvaient qu'il y avait pourtant une vie ici, mais qu'elle devait se cacher aux yeux de tous, et se dissimuler dans des recoins une fois la nuit tombée.
Il lui en fallait bien plus que cela pour avoir peur. Elle ne craignait pas l'obscurité, et même si elle aurait préféré que la petite ruelle fût éclairée un minimum, elle ne crachait pas sur les précieuses minutes que lui faisait gagner le passage. Elle avançait donc d'un pas décidé, sans se retourner, serrant contre elle le sachet qui contenait son repas du soir.
Elle buta contre quelque chose, sans doute un cadavre de bouteille qu'un poivrot avait abandonnée une fois que celle-ci lui eut donné son précieux contenu, et pesta. La dernière des choses qu'elle aurait voulue, c'était se casser la figure ou se tordre la cheville en marchant sur un truc louche qui traînait au sol.
Elle jeta un rapide coup d’œil derrière elle, puis fixa loin devant et, rassurée, elle s'arrêta deux secondes. Elle n'aimait pas plus que cela utiliser ses dons, mais là, si elle voulait éviter les écueils sur son chemin, elle allait devoir s'en servir un minimum.
Après avoir vérifié qu'elle était seule, elle ferma les yeux, juste le temps de donner l'ordre à son corps de réagir. Ses mains se mirent à luire doucement, ainsi que son visage. On aurait dit qu'une ampoule s'allumait lentement, diffusant une douce lumière alentour. Alors elle reprit sa marche, une de ses mains devant elle éclairant le sol. Effectivement, quelqu'un était venu ici depuis la veille : des papiers gras et quelques canettes traînaient au sol, et elle fit un saut sur le côté pour ne pas marcher dessus.
— Ce que les gens sont dégueulasses, quand même ! remarqua-t-elle en évitant un sac plastique qui flottait, accroché par une poignée à une plante presque morte.
Elle intensifia la luminosité qui émanait de ses mains pour mieux éclairer le sol. Elle avait dépassé les détritus et le chemin semblait maintenant parfaitement sûr. Elle ferma les yeux et sa peau perdit de sa lumière, refermant sur elle la zone d'ombre de la ruelle. De toute manière elle n'était plus qu'à quelques dizaines de mètres de chez elle, et elle pouvait presque déjà s'imaginer l'eau qu'elle allait bientôt faire couler sur son corps fatigué. D'abord la douche, pendant que ses hamburgers réchaufferaient au four, et puis ce merveilleux repas gastronomique.
Un raclement la fit soudainement sursauter. Sur sa gauche, quelque chose avait bougé. Sûrement un rat ou un chat errant, mais elle ne s'y attendait pas. Instinctivement, ses mains se rallumèrent, pour éclairer ce qui lui avait flanqué la frousse.
Il n'y avait pas de bestiole qui traînait. De toute manière, quoi que ce fût, il avait été plus effrayé qu'elle-même.
— Bonssssoir...
Cette fois-ci elle ne put retenir un petit cri. Machinalement elle fit un pas en arrière et bloqua la lumière qui émanait de son corps. Elle tenta de se fondre dans l'obscurité pour disparaître aux yeux de son interlocuteur.
— Bonssssoir jeune fille, reprit l'inconnu qui ne devait pas se trouver si loin d'elle.
Elle sentit son cœur se mettre à accélérer. Qui était-il ? Que lui voulait-il ? Fallait-il qu'elle fasse demi-tour et se mette à courir dans l'autre sens ? Elle perdrait de précieuses minutes, alors qu'elle était si proche de chez elle ! Peut-être ne lui voulait-il rien de particulier. Peut-être était-ce un vagabond, qui avait remarqué le sac qu'elle tenait serré contre elle, et qui aurait aimé qu'elle lui donne une partie de son repas.
Bien sûr. Elle tenta de se reprendre et lui demanda, peu rassurée :
— Bonsoir. Qui êtes-vous ?
Le silence lui répondit. Pendant un court instant elle crut avoir rêvé, que son esprit lui avait joué un tour et qu'en fait il n'y avait personne. Elle s'était imaginé avoir entendu cette voix sifflante, mais le vent seul circulait dans la venelle. Cela faisait des mois qu'elle prenait le raccourci et jamais elle n'y avait croisé âme qui vive. Elle secoua la tête et fit un pas en avant, prête à reprendre sa marche.
— On sssse promène tard le ssssssoir ?
Cette fois-ci, elle n'avait pas rêvé. Elle n'était pas seule. Instinctivement elle fit un pas en arrière et attendit. Devait-elle lui répondre ? Cela ne servait à rien de nier, elle avait été repérée.
— Je... je rentre chez moi.
— Sssssans chaperon ?
Pourquoi insistait-il sur le fait qu'elle soit seule ? Elle sentit les battements de son cœur accélérer. Ça y est. Elle en était sûre. Elle se trouvait en face d'un malade qui allait l'agresser. Dans son esprit les pensées se bousculaient. Que devait-elle faire ? Se servir de ses dons pour l'effrayer ? Mais cela reviendrait à se dévoiler, et jusqu'à présent elle avait réussi à garder plus ou moins ce talent secret. Elle allait devoir reprendre sa marche comme si de rien n'était, et elle improviserait. Si jamais il se montrait trop entreprenant ou agressif, elle agirait. Mais pas avant.
— Écoutez, je suis fatiguée, je rentre du travail et je n'ai qu'une envie, c'est d'aller me coucher. Alors je vous souhaite une bonne soirée, dit-elle en faisant un pas dans la direction de l'homme.
Une main vint se poser sur son bras et l'arrêta dans sa progression. Elle ne put retenir un cri et tenta de se dégager, mais l'inconnu avait de la poigne et la tenait fermement.
— Que me voulez-vous ? demanda-t-elle, inquiète.
— Vous.
Elle sentit monter en elle une vague de panique. Elle était entre les mains d'un cinglé. Elle tenta de se dégager de l'étreinte de son agresseur, mais celui-ci était plus fort qu'elle. Alors elle n'hésita plus une seconde.
Son corps s'illumina puissamment, la lumière traversant ses vêtements, aveuglant l'individu qui la lâcha instinctivement. Elle fit quelques pas pour s'éloigner de celui-ci et monta les mains au niveau du visage de ce dernier. Puis elle hurla.
Devant elle se tenait un être à la peau écailleuse, les yeux verts fendus de deux lignes noires verticales. Ses traits étaient presque humains, si ce n'est cette collerette qui entourait son crâne chauve, tel un cobra. Pour confirmer ses doutes, il laissa passer à travers ses lèvres une langue en pointe séparée en deux. Jamais elle n'avait vu une créature aussi monstrueuse, jamais elle n'aurait cru que cela était possible. Mais elle existait bien, elle, avec ses pouvoirs, alors pourquoi pas cette horreur ?
Elle hurla de nouveau en fixant la chimère, et constata qu'il se dressait sur un corps filiforme. Il n'avait pas de jambes, et se tenait devant elle, sorte de serpent géant au visage presque humain.
— Ssssseule ? répéta-t-il en s'approchant d'elle.
Elle laissa tomber le sac de hamburgers au sol, tandis qu'elle augmentait l'intensité lumineuse de son corps. Cela ne semblait pas ralentir le monstre qui continuait à s'approcher d'elle. Puis ce dernier la fixa, alors que sa collerette s'écartait, entourant sa tête qui n'en devenait que plus terrifiante.
Ce fut à ce moment qu'elle l'entendit. Ce son de hochet que l'on remue. Un peu comme un grelot silencieux que l'on agiterait rapidement. Puis elle fit le lien. L'homme serpent, le bruit... comme la queue d'un crotale s'apprêtant à bondir. Elle monta encore la luminosité de son corps, et vit l'être difforme reculer un peu. La lumière était trop puissante pour lui. Elle ne pouvait pas l'affronter. Elle devait garder la même force, continuer à l'aveugler. Elle releva la tête et fixa son assaillant. Celui-ci ne la lâchait pas des yeux, il se tenait bien droit en face d'elle, même s'il avait reculé un peu. Puis elle sentit dans son esprit que quelque chose n'allait pas. Elle ne pouvait détacher son regard de celui de la créature. Que se passait-il ? Pourquoi se sentait-elle soudainement si lasse ? Se pouvait-il qu'il prenne le contrôle sur elle ? Elle devait se battre, ne pas se laisser aller.
Augmenter encore la puissance. Encore un peu.
La luminosité passa d'un jaune pâle au blanc. Tout son corps émettait maintenant une lumière qui devait se voir à des kilomètres. Heureusement, elle se trouvait dans une ruelle, et aucune fenêtre ne donnait sur le passage. L'homme serpent recula à nouveau. C'était trop pour lui.
Elle fit encore un dernier effort et se mit à hurler alors qu'elle projetait toute l'énergie contenue en elle aux alentours. La lumière était aveuglante, et le cri qu'elle poussa semblait se mêler à cette dernière pour en multiplier la puissance. Dans un autre hurlement, elle atteignit ses dernières limites. Des étincelles jaillirent de ses doigts, puis de ses yeux. Le monstre recula de nouveau et détourna le regard.
Puis elle s'embrasa, inondant la ruelle d'un flot d'énergie pure. Son corps éclaira le quartier, libérant une quantité phénoménale de son pouvoir, ne pouvant par lui-même stopper cet incendie lumineux qui envahissait la ville. Puis, comme une torche qui arrive soudainement au bout de son combustible, elle s'éteignit et disparut dans les airs, ne laissant que quelques lucioles jaunes qui s'éparpillèrent dans le ciel.
— Merde, balança alors laconiquement l'homme serpent en glissant sur le sol.
Anthony avait mis du temps à reprendre une vie quasi-normale. On n’oubliait pas comme ça des années passées dans une organisation secrète, les nuits à trembler devant le danger, les amitiés solides construites dans l'adversité, et puis surtout cette action permanente qui faisait qu'aucun d'entre eux n'avait réellement le temps de s'ennuyer. Quelque part au fond de lui, il savait pertinemment qu'un manque s'était créé, mais il espérait fortement que le temps ferait son œuvre et comblerait le vide laissé par ce changement radical de situation.
Les premières semaines avaient été particulièrement éprouvantes. Échappant de justesse à la destruction du Château Fronsac, il avait réussi à se cacher quelques jours, ne sachant pas exactement quelle attitude avoir : devait-il rejoindre ses compagnons d'arme, retourner au Cercle et reprendre sa vie auprès des enfants psys ? Continuer à se mesurer à des phénomènes et des ennemis toujours plus puissants ? Devait-il approuver les décisions prises par les membres du Conseil, et risquer son existence, ainsi que celles d'enfants qui n'étaient pas faits pour le combat ? Ou, au contraire, avait-il enfin une porte de sortie pour enterrer cette partie de sa vie, qui, bien qu'encore très courte, avait été des plus remplies ?
Ce ne fut pas sans amertume qu'il prit la décision de rompre le lien qu'il avait avec le Cercle, de laisser les enfants dont il avait la charge, pour disparaître aux yeux de tous. Il savait qu'un autre tuteur prendrait sa place, que quelqu'un veillerait sur les gamins comme il l'avait fait. Il espérait juste que cela serait une personne bienveillante, quelqu'un qui saurait écouter et prendre en charge ces adolescents parfois difficiles à gérer, mais qui avaient tant besoin d'aide pour apprendre à maîtriser leurs pouvoirs psychiques.
Il avait fait son choix, et il tentait de s'y tenir. Si, au début, il avait eu des périodes de doutes, regrettant sa décision, hésitant, à deux doigts de reprendre contact avec l'organisation, ces moments d'interrogation se faisaient de plus en plus rares. Il avait, petit à petit, repris goût à la vie normale, celle où il pouvait agir comme bon lui semblait, et, le plus important selon lui, aux yeux de tous, sans avoir à se dissimuler. Il pensait de moins en moins souvent au Cercle, à ses amis et aux enfants qu'il avait laissés.
Lentement une routine s'était installée, petit train-train tranquille qu'il savourait d'autant plus qu'il ne l'avait jamais vraiment connu, même avant son arrivée au Cercle. Il ne s'en faisait pas encore pour le travail, l'organisation payait bien et il avait en quelques années accumulé assez d'argent pour pouvoir se laisser vivre, du moins pour quelques longs mois. Ainsi il ne s'était pas précipité dans les agences d'intérim pour trouver un emploi, il savourait chaque moment, prenait le temps de reprendre pied dans un quotidien qui lui avait manqué.
Les derniers détails qui le rattachaient encore à son passé étaient ces cauchemars récurrents, ceux qui le ramenaient près de huit mois en arrière, quand son ami Marc avait laissé sa vie dans un combat contre une créature lancée par l'Ombre. C'était la seule chose qu'il regrettait. Marc. Bien sûr il pensait régulièrement aux gamins dont il avait eu la charge, mais il ne pouvait se résoudre à leur rendre visite, à se montrer ne serait-ce qu'une fois à leurs yeux, ou simplement à tenter de prendre de leurs nouvelles. Pour tous il avait disparu dans les décombres, sûrement écrasé lors de l’effondrement du bâtiment. Son corps n'avait pas été retrouvé, mais il n'y avait rien d'étonnant à cela, les nombreuses galeries creusées sous le château pouvaient receler bien des surprises, et pour certaines elles étaient trop profondes pour être explorées complètement sans danger. Il avait donc disparu corps et âme pour tous, et il devait maintenant se refaire une vie.
Et cette vie commençait à prendre forme. Rien de bien exceptionnel, il se contentait de prendre de nouveaux repères, se poser, apprivoiser son quotidien. Il avait trouvé un petit logement à louer en plein cœur de la ville, et il aimait particulièrement le côté « petit village » formé par les quatre ou cinq rues qui se croisaient aux alentours. Ici, il était loin des grands boulevards, et même si les commerces n'étaient pas loin, il savourait son petit carré de jardin juste devant sa porte, se laissant caresser le matin par les premiers rayons du soleil.
Une des premières routines qu'il avait mises en place, c'était l'achat de croissants frais, dans la matinée, dans une petite boulangerie au coin de sa rue. La boutique ne payait pas de mine, on sentait que le bâtiment avait un certain âge, mais c'est justement ce qui lui avait plu ; l'odeur caractéristique du pain et des viennoiseries qui lui chatouillait les narines lorsqu'il s'approchait de la vitrine avait fini de le charmer. Il était donc devenu un habitué du commerce ; il n'avait même plus à énoncer ce qu'il venait chercher chaque matin, dimanche compris, que le sachet était déjà presque quasiment sur le comptoir avant qu'il n'ait pu formuler sa commande.
Ce matin n'échappait pas à la règle. Le soleil était un peu moins présent aujourd'hui, quelques nuages gris plombaient légèrement le ciel, mais on sentait que, au-dessus de ces derniers, le bleu du ciel se battait à chaque instant pour faire une trouée ici ou là, dévoilant un beau morceau d'azur de temps en temps.
Anthony avait quand même enfilé une petite veste, car le printemps se jouait des habitudes, et chaque jour la météo se montrait capricieuse. Mieux valait être prudent, ne pas choper un dernier virus qui traînait ici et se retrouver au lit avec une grippe de fin de saison. Cela n'empêchait cependant pas le jeune homme de sourire, heureux de sa liberté retrouvée, impatient de rentrer chez lui se préparer un petit café et de savourer ses croissants du matin.
Perdu dans ses pensées, il marchait instinctivement, sans vraiment regarder où ses pas le menaient ; en quelques mois le chemin s'était imposé à lui, il le suivait automatiquement chaque matinée sans avoir à y réfléchir. Aussi pouvait-il se perdre au gré de son imagination ou de son humeur.
C'est ainsi qu'il ne vit pas arriver sur lui cette gamine blonde qui lui fonçait directement dessus. Elle sortait d'une petite ruelle adjacente, et il n'eut pas le temps de la voir surgir et d'anticiper ses mouvements. Elle lui rentra dedans, s'étalant de tout son long sur le trottoir, sans qu'il ait pu la retenir de son côté ; lui-même, emporté par l'élan de cette dernière, se retrouva les quatre fers en l'air en moins d'une seconde.
Relevant la tête, elle lui jeta un regard affolé, les yeux emplis de larmes. Ses joues rouges laissaient penser qu'elle courait depuis un bon bout de temps, elle semblait totalement à bout de souffle. Anthony se remit debout et lui tendit la main. Elle le regarda, saisit son poignet et se redressa sur ses deux pieds. Elle lui lança un « merci » rapide et timide et, sans se retourner, reprit sa course en boitillant. Il semblait qu'elle se fût blessée dans sa chute et Anthony, retrouvant ses réflexes de tuteur, ne put s'empêcher de lui demander si elle allait bien. La gamine ne répondit pas et disparut au coin de la rue, sans avoir dit un mot de plus. Il s'épousseta, constata qu'il allait bien et ne ressentait aucune douleur ; au maximum il serait bon pour un bleu au niveau du coude droit, mais il y avait eu plus de peur que de mal.
Anthony se retourna et reprit sa marche, mais il ne fit même pas un mètre que deux hommes en noir surgirent de la même ruelle que la gamine, s'emplafonnant l'un après l'autre dans le jeune homme qui s'écroula de nouveau au sol. Anthony jura, s'emportant contre les deux adultes qui ne prirent même pas la peine de l'aider à se relever. Tout au plus lui adressèrent-ils un visage fermé, longiligne, identiques en tous points. Deux jumeaux, habillés de la même manière, les cheveux bruns lissés vers l'arrière, et qui, dès qu'ils furent debout, reprirent leur course folle.
— Et surtout ne vous excusez pas ! hurla le jeune homme à leur intention.
Il se frotta le coude à travers sa veste, car c'était encore lui qui l'avait réceptionné sur le sol, il était sûr cette fois-ci que le bleu serait bien présent. Il projeta son regard quelques mètres plus loin, là où avait disparu la gamine, et constata que les deux individus prenaient le même chemin. Au fond de lui son instinct d'Agent du Cercle bouillonnait. Deux hommes adultes qui poursuivaient une adolescente, cela n'avait rien d'une situation normale. Il prit une grande respiration et se lança à leur poursuite. Il arriva en quelques secondes à l'intersection des deux rues, et constata qu'elles étaient vides ; il ne savait pas du tout quelle direction avaient pu prendre à la fois la gamine et ses deux poursuivants, il espérait juste qu'elle ait pu leur échapper. Elle ne semblait pas être une de ces racailles qui ne méritaient que de retourner en maison de correction, et les sinistres personnages qui lui couraient après ne paraissaient pas être de simples éducateurs. Encore moins des membres de sa famille. Il s'en voulut quelques instants, se disant qu'il aurait dû réagir plus rapidement, puis l'idée lui sortit de la tête lorsqu'il reprit son chemin. Ses croissants l'attendaient à la boulangerie, et tout cela lui avait vraiment creusé l'appétit. Il fit quelques pas sous le ciel qui se dégageait, alors que des rayons de soleil venaient timidement éclairer son visage, lorsque son regard fut happé par un éclat au sol, parmi les pavés. Il se pencha et ramassa une chaînette en or ; celle-ci, brisée, avait dû tomber du poignet de la gamine quand elle s'était écroulée sur le sol. Il la regarda de plus près ; un prénom était gravé sur la petite plaquette dorée : Tiffany. C'était sans aucun doute un bijou qui appartenait à l'adolescente. Il le glissa instinctivement dans sa poche, se promettant de jeter un coup d’œil dans le quartier pour voir s'il ne la croisait pas un de ces prochains jours. Sans quoi il poserait quelques questions aux commerçants du coin, qui avaient peut-être plus de chance que lui de la connaître. Il ne l'avait jamais vue auparavant, mais il passait pas mal de monde dans le quartier.
Un détail continuait à le tracasser, et tandis qu'il poussait la porte de la boulangerie, il tiqua d'un seul coup. Que la gamine fût poursuivie par deux adultes était déjà inquiétant. Mais un point le gênait, sans qu'il puisse cependant dire quoi exactement. Pourquoi son cerveau s'était-il mis en mode « danger », il n'en avait aucune idée. Il prit le sachet que lui tendait la boulangère, la remercia pour les deux croissants, lui sourit et paya, puis il fit demi-tour et quitta la boutique.
Ce ne fut qu'une fois sur le trottoir qu'il comprit. Il se remémora la deuxième chute, lorsque les deux hommes lui étaient rentrés dedans, puis il vit ce qui avait marqué son esprit sans qu'il remarque rien sur le coup : un des individus s'était relevé et l'avait fixé durant quelques secondes ; Anthony n'avait pas réagi, mais il aurait dû sursauter en voyant deux membranes noires se refermer verticalement sur les yeux de ce dernier.
Quelque part dans les bureaux de la direction d'une importante société, en plein quartier des affaires.
Le soleil filtrait au travers des larges baies vitrées qui composaient un des murs principaux de la pièce. Il rebondissait sur des œuvres d'art qui valaient sûrement autant que l'immeuble lui-même, et qui auraient plus trouver leur place dans un musée ultra sécurisé.
Debout près d'un immense bureau en acajou orné de dorures travaillées, un homme en costume foncé tenait une discussion animée avec un interlocuteur invisible. Nul téléphone à portée, nulle oreillette minuscule, seul un écran dissimulé derrière une plaque de bois indiquait qu'il était en communication avec quelqu'un ; une image claire et nette se dessinait sur celui-ci, et un observateur discret aurait pu constater que son contact présentait les mêmes caractéristiques que lui : costume sombre, cravate, lunettes carrées qui lui donnaient un air sérieux et coincé.
— Nous l'avons récupérée, oui.
— Sans problème ?
— Elle n'a pas réussi à aller bien loin.
— Discrètement ?
— Ne vous en faites pas pour cela. Mes hommes savent agir sans se faire remarquer.
— Je vous fais confiance, Charles. Tenez-moi au courant de vos avancées. N'oubliez pas que nous avons besoin d'elle aussi.
— Je n'y manquerai pas. Mais je dois d'abord finaliser notre projet.
— Bien sûr. Mais ne perdez pas de vue que je vous finance en grande partie. Sans moi vous n'auriez jamais eu les fonds nécessaires pour vous reconstruire.
— Je vous suis redevable, je le sais. Ne vous inquiétez pas, je penserai à vous.
— C'est très aimable de votre part.
— Je vous en prie. Nous nous tenons au courant.
— Très bien. A bientôt, Charles.
— A bientôt, Grant.
L'écran s'éteignit et l'homme appuya sur un bouton, afin de faire disparaître l'appareil dans la surface boisée du bureau ; en quelques secondes, plus rien ne fut visible sur le meuble, qui retrouva ainsi sa fonction première. Charles Delprat grimaça. Il se frotta le visage des deux mains, respira profondément et s'assit dans son fauteuil en cuir.
S'il savait parfaitement ce qu'il devait à Grant Nemo, il n'en était pas moins amer quant à cette collaboration forcée. Cette société était son bébé, sa création, et s'il n'avait pas eu quelques revers de fortune dans le passé, son entreprise serait toujours la seule à la pointe de la recherche sur le génome et l'ADN. Il avait fallu qu'il soit en difficulté pour quasiment tomber sous la coupe d'une entreprise mondiale gérée d'une main de maître par un homme qui disposait des pleins pouvoirs : plus que les autorités politiques, plus que les armées, Grant Nemo s'était imposé au monde ; s'il œuvrait la plupart du temps dans l'ombre, il n'en était pas moins l'homme le plus puissant de la planète. Charles Delprat savait bien lui-même que son pouvoir ne s'arrêtait pas à la simple planète Terre, mais qu'il avait la possibilité (et ne se gênait pas pour le faire) d'agir sur d'autres plans, d'autres espaces, d'autres temps ; c'était la source de son savoir, de sa puissance, et personne, pas même Charles Delprat, ne savait d'où il tirait ses revenus, comment il pouvait avoir cette avance sur ses concurrents et, plus encore, qui était réellement Grant Nemo.
Il l'avait aidé quand il en avait besoin. Il l'avait financièrement fait surmonter les difficultés, et lui avait apporté des soutiens technologiques qu'il n'aurait jamais osé espérer. Savoir quelle en était la provenance avait été une source de conflits au début, mais maintenant Charles Delprat ne faisait plus la fine bouche. Il avait dépassé bon nombre de ses concurrents sur les recherches qu'il menait, et avançait ses projets à grands pas.
Sous des couverts de progrès en matière de déchiffrage du génome, de contrôle de l'ADN et de lutte contre les maladies génétiques, sa société avait réussi à s'imposer sur le marché très prisé de la recherche médicale. Or une branche complète de ses études restait secrète pour l'opinion publique, ainsi que pour les politiques qui acclamaient les avancées phénoménales du laboratoire ; Charles Delprat menait une quête bien plus personnelle. Il ne savait pas s'il arriverait un jour ou l'autre à la voir se réaliser, mais il faisait tout pour cela : il avait investi des milliards dans des entrepôts secrets qui menaient des expériences destinées à faire aboutir le projet Syllabaire, qu'il décrivait comme un espoir de construire la meilleure intelligence artificielle au monde.
Au-delà de ce projet grandiose, la multinationale se montrait une entreprise nébuleuse. Dans des laboratoires cachés, se menaient bien d'autres analyses et tests qu'il ne pouvait dévoiler au grand public.
C'est dans ce but qu'ils avaient dû récupérer la gamine à tout prix. Elle était importante. Très importante. Pas pour la version officielle du projet Syllabaire, mais pour la deuxième partie de son affaire, celle dont peu de ses collaborateurs avaient entendu parler, et qui pourrait sans doute lui procurer un avantage certain sur le monde, et aussi sur Grant Nemo.
L'ombre se glissait furtivement entre les mobiliers urbains, évitant les flaques de lumières qui s'étalaient sous chaque réverbère, se faufilant derrière les murets des maisons particulières pour ne pas croiser de regards indiscrets. Elle se devait d'être invisible, même si à cette heure de la nuit peu de personnes traînaient encore dans les rues. Quelques noctambules à vélo rentraient d'une soirée entre amis, de temps en temps les phares d'une voiture éclairaient subrepticement les jardinets bien entretenus, mais elle avait réussi à passer inaperçue, et elle progressait vers sa destination, lentement mais sûrement.
Les yeux mi-clos, concentrée sur les indices qui s'étalaient au fur et à mesure devant elle, elle se dirigeait autant à la vue qu'à l'odeur : ses sens exacerbés ne laissaient planer aucun doute, elle était sur la bonne voie. Devant elle, régulièrement, s'étalaient des vagues clairsemées et brumeuses, sortes de nuages de particules dorées qui flottaient dans les airs, tapissaient les murs et les palissades, avant de disparaître brusquement. C'est alors qu'elle s'en remettait à son odorat, qui prenait le relais. Des effluves dont elle ignorait la provenance lui parvenaient, légères touches parfumées, mélange assez récurrent de musc et de fleurs blanches. Parfois elle avait senti quelques traces plus odorantes, plus fortes, plus masculines, et généralement lorsqu'elle suivait une de ces pistes plus masculine, cela ne l'amenait jamais à faire de belles rencontres. A croire que le mal était bourré de testostérones.
Le trajet qu'elle suivait en pointillé depuis maintenant une bonne heure était plus discret, et c'est quasiment sans aucune peur qu'elle avançait, sûre d'elle-même et de la décision qu'elle avait prise. De toute manière, elle n'avait pas le choix. Et puis elle avait eu de la chance de retrouver ces indices disséminés sur le chemin habituel que prenait la gamine. Sa disparition était assez récente pour qu'elle la suive sans trop de difficultés. Elle avait d'ailleurs pensé que cela serait plus délicat, mais lorsqu'elle était arrivée devant la boulangerie elle n'eut plus aucun doute. Il s'était passé quelque chose ici même, peu de temps avant. L'air était saturé de particules qui flottaient lentement, elle les distinguait encore très clairement, signe qu'un événement de nature paranormale s'était déroulé ici quelques heures auparavant.
Elle avait une totale confiance en ses capacités. Depuis l'âge de douze ans elle avait dû faire face à ces facultés qui s'étaient petit à petit révélées au grand jour. Cela n'avait pas été toujours facile. Elle avait dû combattre l'incrédulité de sa famille, qui l'avait prise pour une enfant au caractère bien trempé. Certes, elle n'était pas toujours un modèle de bonne éducation, elle avait sans cesse été brouillonne, pas vraiment une bonne élève, et cherchait bien souvent la bagarre, même avant que ses dons ne se révèlent à elle. Mais lorsqu'elle avait enfin compris que quelque chose clochait, cela n'avait fait qu'empirer sa situation. Elle ne saisissait pas ce qui l'avait fait changer, pourquoi cela tombait sur elle, pourquoi aussi les adultes ne faisaient aucun effort pour tenter de l'aider. Alors elle avait choisi la seule solution qui s'offrait à elle à l'époque : à peine âgée de quinze ans, elle avait fugué, avait quitté sa famille, ses amis, son lycée, et était partie au loin. Elle avait besoin de se découvrir, et ce n'était pas en restant coincée dans son monde — un monde qui ne la comprenait plus — qu'elle allait y arriver. Cela faisait maintenant un an qu'elle vivait par elle-même, se débrouillant comme elle pouvait, squattant des endroits déserts, des chantiers, des maisons abandonnées, travaillant pour des personnes pas trop regardantes sur son âge... Elle avait appris à se battre, sa musculature s'était développée durant ce petit laps de temps ; pas sûr que son entourage l'eût reconnue si jamais elle s'était pointée de nouveau devant eux.
Puis, il y avait trois mois, elle avait fait une rencontre qui avait changé sa vie. Ou du moins passablement bousculé. Un soir, alors qu'elle cherchait une planque pour passer la nuit, elle s'était aventurée dans des quartiers populaires, ramassis de petites maisons sans charme, identiques sur des kilomètres, où s'entassaient des familles modestes les unes après les autres. Elle essayait de repérer les domiciles qui semblaient vides, dont les propriétaires étaient en vacances ou partis pour le week-end. Elle ne cherchait pas à voler ou dérober quelque chose, même si la plupart du temps elle faisait une razzia dans le frigo et parmi les conserves qu'elle trouvait dans les placards. Elle voulait surtout se reposer, trouver un lieu pour passer une nuit au calme, peut-être prendre une douche ou se laver sommairement, histoire de reprendre des forces avant de repartir. Parfois elle tombait sur un pavillon que les propriétaires venaient juste de quitter pour partir en congés, et, si la chance était avec elle et qu'il n'y avait pas d'alarme qu'elle ne pouvait couper, elle restait sur place plusieurs jours de suite, profitant des bienfaits d'un toit au-dessus de sa tête.
Ce n'était pas toujours le cas, elle se retrouvait de temps en temps à devoir dormir dans un garage, un appentis ou une cabane de jardin, ce qui était toujours mieux que de se retrouver à la rue, surtout lorsqu'il faisait froid ou qu'il pleuvait.
Ce soir-là, donc, elle se promenait discrètement dans un quartier populaire à la recherche d'un endroit ou crécher pour la nuit, quand son regard fut attiré par une vive lueur à une centaine de mètres de là. Elle s'approcha rapidement, tentant de se dissimuler aux yeux des éventuels passants, et il ne lui fallut pas longtemps pour s’apercevoir que le feu avait pris dans une petite maison entourée d'un minuscule jardin, et que celui-ci commençait déjà à lécher les murs en crépi qui s'effritaient au sol. Que pouvait-elle faire ? Paniquée, elle jeta un rapide coup d’œil alentour, mais les maisons du quartier étaient toutes dans le noir, il était tard et tout le monde dormait. Devait-elle tambouriner sur la porte d'un des pavillons, réveiller les occupants pour qu'ils appellent les pompiers ? Comment aurait-elle expliqué ce qu'elle faisait ici, qui elle était ? Elle ne voulait pas retourner dans sa famille, mais elle ne pouvait décemment pas laisser le feu faire des ravages.
Elle s'approcha de la bicoque qui flambait déjà allègrement, et tenta de passer entre les flammes qui avaient pris de l'ampleur. Déjà le toit n'était plus qu'une immense torche qui montait au ciel, et il lui semblait qu'il était trop tard pour faire quelque chose. Cependant il devait y avoir des habitants, elle ne pouvait s'enfuir sans rien tenter, et alors elle risquait de se faire pincer par les pompiers ou la police. Torturée, elle ne savait que faire, quand son regard fut attiré par un léger mouvement derrière une fenêtre. Elle était sûre d'avoir vu quelqu'un s'agiter.
N'écoutant que son courage, elle avait franchi la petite barrière de bois et avait tenté d'approcher au plus près de la maison. Elle pouvait sentir les flammes lui lécher le visage, la température était insoutenable. Elle mit son bras devant ses yeux pour se protéger des escarbilles qui volaient dans les airs, et chercha du regard un objet qui lui permettrait de briser une fenêtre. Après quelques secondes qui lui parurent une éternité, elle tomba sur une pelle, adossée contre le mur sur le côté de la maison. Elle espérait qu'elle aurait assez de force pour fracasser la vitre. Elle leva bien haut l'outil et l'abattit sur la porte-fenêtre qui éclata en milliers de petits morceaux, répandant du verre tout autour d'elle, la blessant aux bras par la même occasion. Elle ne fit pas attention à la douleur qui envahissait ses membres, tout en tentant d'éviter les flammes qui léchaient les murs, maintenant. Elle pénétra dans la pièce, à la recherche de la personne qui s'agitait quelques secondes auparavant derrière la fenêtre d'une des pièces adjacentes.
— Hé ho ! Il y a quelqu'un ? hurla-t-elle alors que le crépitement du bois qui brûlait couvrait ses appels.
Personne ne répondit. Elle espérait qu'il n'était pas trop tard, et priait pour que la personne qu'elle avait vue derrière le carreau fût la seule à habiter ici. Elle se fraya un chemin parmi les décombres, tentant d'éviter les flammèches qui se dressaient ici et là, sentit plusieurs fois la chaleur se rapprocher d'elle dangereusement, et passa dans le couloir. Celui-ci n'avait pas encore été touché par l'incendie qui, pour l'instant, continuait sa course à travers les pièces périphériques.
— Hé ho ! Vous êtes où ?
Aucune réponse ne lui parvint. Elle passa dans une chambre et poussa un cri d'horreur : là, étendue au sol, une forme humaine semblait tendre un bras désespérément, dernier geste suppliant avant de mourir. Elle hurla mais son cri sembla rester coincé au fond de sa gorge. Relevant la tête, elle aperçut un second corps inanimé, complètement carbonisé, sur le lit en proie aux flammes. Elle ne pouvait rien faire pour eux. Elle recula, fit un pas en arrière et s'arrêta net : tout autour d'elle flottait un de ces nuages de particules dorées, qui grossissait à vue d’œil. Elle savait ce que cela voulait dire. Quelque chose d'anormal était en train de se dérouler ici même, dans cette maison. Peut-être le feu était-il dû à un être surnaturel. Elle frissonna malgré la chaleur infernale, prenant soudainement conscience qu'elle était sans doute face à un danger qu'elle ne pourrait surmonter. Il fallait qu'elle fuie, qu'elle quitte la maison. De toute manière il était trop tard pour les propriétaires, ils étaient décédés tous les deux, et ce n'était pas la peine qu'elle se fasse prendre sur les lieux, ou même qu'elle affronte la force étrangère qui se tenait à coup sûr dans les parages.
Son odorat ne lui servait à rien, les fumées dégageant un effluve âcre prenaient le pas sur tout. Elle devait se fier à sa vue, et suivre (ou pas) les petites poussières qui brillaient devant elle. Sortir. Il lui fallait sortir avant tout.
Elle remonta le couloir et revint dans le salon. Une épaisse fumée grise avait envahi la pièce, et la chaleur était moins intense qu'à son arrivée. Elle mit le bras devant son nez pour ne pas respirer cet air chargé qui remplissait la salle, et ferma les yeux. Elle tenta d'avancer malgré tout à tâtons, avant de s'arrêter brusquement. Elle avait les pieds humides ! Elle se rendit compte qu'elle pataugeait dans une flaque d'eau qui lui montait jusqu'aux mollets. Est-ce que les pompiers étaient arrivés ? Est-ce qu'ils avaient commencé à maîtriser l'incendie ? Elle n'avait absolument pas entendu les sirènes, mais il n'y avait sans doute rien d'étonnant à cela. Elle devait sortir, quoi qu'il en soit, quitter la maison, sans quoi elle devrait expliquer sa présence ici. Et on lui demanderait qui elle était. Ce serait fini de sa vie d'errance, elle serait rendue à sa famille. Elle devait partir, fuir, rapidement. Elle ouvrit les yeux pour constater que la lourde fumée s'était dissipée, sans doute évacuée par la porte-fenêtre ouverte. Elle toussa, fit un pas en avant et stoppa net sa progression : devant elle s'élevait une colonne d'eau, en plein milieu de la pièce. Mais le plus surprenant fut que tout en haut de cette dernière elle pouvait distinguer clairement le corps d'une fillette. Un corps translucide, composé de liquide uniquement et qui se répandait tout autour, envahissant la maison, inondant les murs et les sols, stoppant la progression du feu. Autour du phénomène, flottaient des dizaines de ces particules dorées, signe que l'anomalie qu'elle avait distinguée quelques secondes auparavant se tenait devant elle. Ce n'était pas une créature féroce, un démon ou un monstre, mais une chose qu'elle ne pouvait quand même pas expliquer. Puis tout s'arrêta. La colonne d'eau s'effondra d'un seul coup, et une fillette en pyjama retomba lourdement sur le sol au milieu de l'inondation. Les dernières flammes grimpaient encore aux murs, mais le gros de l'incendie avait été maîtrisé.
Elle fixa la gamine inconsciente qui baignait dans dix centimètres d'eau, alors que des craquements sinistres se faisaient entendre autour d'elle. La structure du bâtiment avait été touchée, et la maison risquait de s'effondrer sur elle-même très rapidement. Que devait-elle faire ? Sauver la gamine, ou s'enfuir au plus vite ? Elle recula, prête à passer par la porte-fenêtre explosée, tourna la tête et jeta un dernier coup d’œil à la fillette.
Non, elle n'était pas comme ça. Elle s'était endurcie, certes, mais elle n'était pas une lâche. Elle s'en voudrait toute sa vie si elle ne faisait rien. Alors elle revint en arrière, se pencha et prit la petite dans ses bras. Celle-ci ne pesait presque rien, même dans ses vêtements trempés. Elle passa par la vitre brisée, et se retrouva dans le jardin. Les flammes continuaient à lécher le toit, il n'y avait pas grand chose qu'elle puisse faire maintenant. La gamine avait arrêté le plus gros de l'incendie, et ses parents étaient morts de toute manière. Elle ne pouvait rien faire de plus.
Puis elle entendit les sirènes. Alors elle accéléra le pas, la fillette dans les bras. Pourquoi ne l'avait-elle pas déposée dans son jardin ? Qu'est-ce qui l'avait poussée à partir avec elle ? Sans doute les signes qui lui étaient apparus avaient-ils joué dans sa décision. Les particules dorées, celles qu'elle voyait depuis quelques années, et qui lui annonçaient qu'elle était en contact avec un élément inconnu, quelque chose qui venait d'un autre monde que le sien. Quelque chose que peu de personnes pouvaient comprendre. Jusqu'à présent, elle n'avait jamais croisé quelqu'un qui avait des pouvoirs comme elle. Elle se pensait la seule à être particulière. Jusqu'à ce qu'elle croise cette gamine, transformée en être composé d'eau, en plein milieu de son salon. Alors elle avait su. Elle avait su qu'elle n'était pas seule. Que la petite, elle aussi, se sentait sûrement incomprise. Qu'elle devait l'aider, et par la même occasion s'aider elle-même, peut-être tenter de comprendre qui elle était, qui elles étaient toutes les deux.
Voilà comment elle avait sauvé et rencontré Tiffany. C'était il y avait quelques mois de cela. La gamine, choquée, avait mis longtemps à se confier et à parler. Il lui semblait que le traumatisme qu'elle avait subi lors de l'incendie avait joué sur sa mémoire. Elle discutait peu, ne parlant jamais de ses parents. Elle n'avait jamais su si elle avait refoulé ces souvenirs au fond d'elle ou si elle avait perdu la mémoire dans l'accident. Un jour peut-être.
