Le Chant des Aquadèmes - Tome 3 - Jean Lavie - E-Book

Le Chant des Aquadèmes - Tome 3 E-Book

Jean Lavie

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Beschreibung

Et si la conscience était la véritable clé de notre destinée ?

De retour en Mongolie, Balthazar et ses compagnons reprennent leur quête des ponts célestes. Mais ce voyage spirituel les conduit bien au-delà des montagnes : vers un univers insoupçonné, où la conscience n’est pas un mystère mais une force vivante. Entre révélations métaphysiques et phénomènes inexplicables, les Aquadèmes font leur apparition et avec eux, la possibilité qu’une intelligence venue d’ailleurs guide l’évolution humaine. Alors que la Terre gronde face aux ravages écologiques, les Orphéons lèvent le voile sur une ultime chance d’éveil collectif.

Une odyssée philosophique et écologique, à la croisée de la science-fiction visionnaire et du roman initiatique. Une lecture vibrante qui invite à repenser notre lien au vivant, à la planète… et à nous-mêmes.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean Lavie clôt avec "Les Perles de Conscience" une saga où s’entrelacent aventure, questionnements et espoir. Il nous entraîne cette fois au cœur de la conscience elle-même. Auteur engagé, explorateur des possibles, il signe un récit qui résonne avec les grands enjeux de notre époque, interrogeant notre lien à l’existence, à l’invisible et à ceux qui tentent d’éveiller l’humanité à un futur plus éclairé.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Jean LAVIE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Chant des Aquadèmes

3. Les perles de conscience

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Compagnie Littéraire

www.compagnie-litteraire.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À mes parents.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

«Tout ce dont nous parlons, tout ce que nous considérons comme existant, postule l’existence de la conscience».

Max Planck

 

 

 

L’énigme

L’arche immaculée diffuse une pâle lumière blanchâtre au cœur de la nuit fraîche. Juste en dessous, l’eau argentée de la petite rivière s’agite soudain comme si un énorme poisson ou un monstre aquatique surgi du fond des âges, s’extirpait bruyamment de la vase limoneuse. Le lit du cours d’eau s’entrouvre, se déchire, comme écarté par les mains d’un démiurge d’une incroyable puissance. De cet informe amas composite de sable et de graviers s’échappe une silhouette qui lentement remonte vers la surface. Soudain, un trait lumineux jaillit de la base de l’arche et pénètre dans le corps de l’humain.

À nouveau animé, ruisselant, tel un golem aquatique, le corps de celui qui fut Jack Johnson se hisse sur la berge du petit cours d’eau qui peu à peu retrouve son flegme habituel. Frissonnant au contact de la fraîcheur de cette nuit automnale, l’Aquadème se dirige vers une masure dont il pousse sans hésiter la porte.

Après avoir mis un peu d’eau à bouillir sur le vieux réchaud à gaz abandonné à même le sol, il se prépare un thé brûlant, qu’il sirote lentement, à petites gorgées, absorbé dans ses pensées. Tengri, depuis plusieurs semaines, a pris l’habitude d’utiliser le corps de l’humain dont il a pleuré la mort il y a peu. Il a récupéré sa mémoire, puisant dans les souvenirs de l’homme d’innombrables connaissances et des sentiments inconnus qu’il s’efforce de partager avec le figeur, son compagnon Aquadème. Tous les deux occupent ce pont mystérieux, le dernier pont céleste, le seul à être demeuré sur la Terre après le Grand Bouleversement il y a maintenant vingt ans de cela.

Tengri, comme à chaque fois, a choisi de rester sur la terre ferme de l’oasis trois jours, avant de retourner se ressourcer à l’intérieur du pont. Trois jours durant lesquels il lui faudra nourrir ce corps humain en pêchant et en faisant griller les petits poissons de la rivière sur un feu de bois, accompagnés de ce qu’il dénichera dans les dernières boîtes de conserve abandonnées par Thomas et ses compagnons. Tengri a bien tenté dans un premier temps de respecter les principes qui guidaient la conduite de Jack Johnson en matière d’alimentation, lequel de son vivant avait adopté un régime végan sans compromis, mais la faiblesse des ressources de l’oasis l’a contraint à pratiquer la pêche dans la petite rivière, poissonneuse à souhait.

Au cours des trois prochains jours, l’Aquadème surveillera, patrouillera aux alentours, à pied ou monté sur l’un des trois alezans mongols demeurés à proximité de l’oasis après l’attaque, s’efforçant d’accomplir avec sérieux la tâche qui lui a été attribuée.

Tengri se remémore fréquemment l’attaque, le vrombissement des hélicoptères, les explosions, les rafales de mitrailleuses, les incendies. L’oasis en conserve encore les stigmates : les grandes palmes calcinées, les maisons en ruine, la piste jonchée des carcasses des véhicules détruits. Il avait bien cru alors que la mort allait les faucher tous, les Aquadèmes nichés dans le pont sur le point d’être détruit, et ses amis humains réfugiés dans les quelques masures en torchis. Cependant, un phénomène étrange s’était produit, un événement extraordinaire dont il n’était pas parvenu à percer le mystère. Au début de l’attaque, le pont où lui et son compagnon Aquadème attendaient l’inévitable trépas avait tout bonnement disparu. Il s’était volatilisé comme par magie pour réapparaître un peu plus tard.

Plusieurs semaines après, Tengri n’y comprenait toujours rien. Il ne savait pas ce qu’il était advenu de lui et de son ami le figeur durant cette brève disparition.

Avant de quitter l’oasis ravagée, à proximité de l’une des maisons réduites en cendres et en gravats, l’un des humains, en réalité un Orphéon appelé Balthazar Bianco, leur avait confié à tous les deux une mission qu’ils avaient acceptée de bonne grâce : surveiller l’oasis et les environs jusqu’à son retour.

Le lendemain matin, lorsqu’il entend au loin un bruit de moteur, Tengri n’hésite pas une seconde et s’immerge aussitôt, confiant aux bons soins de son compagnon le figeur, le corps de Jack Johnson.

Invisible, incrusté dans une minuscule anfractuosité creusée dans l’arche blanche chauffée par le soleil de midi, il guette. Le bruit s’est rapproché et amplifié, présageant l’arrivée de plusieurs véhicules.

Le pont a commencé de trembler avant même qu’il aperçoive le nuage de poussière qui s’élève de la piste d’où émergent bientôt, comme de monstrueux scarabées, cinq camions roulant en file indienne.

Le convoi de véhicules bâchés pénètre dans l’oasis. L’un après l’autre, les moteurs se taisent et des hommes ainsi que quelques femmes s’extraient des camions pour se mettre aussitôt au travail. L’oasis se transforme rapidement en une ruche ordonnée au sein de laquelle chacun effectue sa tâche. En quelques heures, cinq grandes yourtes blanches sont dressées dont l’une à proximité immédiate du pont. Ce ne sont pas des yourtes traditionnelles; leur allure est moderne et leurs toiles blanches et jaunes sont neuves. Les panneaux qui en constituent l’ossature sont en aluminium au lieu d’être en bois.

Une fois les tentes en place, les hommes retournent dans les camions pour en sortir des lits de camp, du matériel de cuisine et de la nourriture qu’ils installent dans trois des cinq guitounes.

Dans les deux autres, installées à proximité du pont, d’autres hommes empilent des ordinateurs, des câbles, des écrans, et d’autres machines bizarres dont Tengri ignore l’usage.

Soucieux de précision et souhaitant accomplir scrupuleusement sa mission, l’Aquadème entreprend de compter les humains qui viennent d’envahir son univers. Il y a dans l’oasis, sept hommes et trois femmes.

Le soir venu, plusieurs d’entre eux s’affairent autour de grands réchauds à gaz et les odeurs de cuisine envahissent progressivement le campement.

L’une des femmes, vêtue d’un jean et d’un tee-shirt blanc s’est accoudée à la rambarde du pont pour admirer le soleil couchant, bientôt rejointe par deux hommes.

Tous les trois demeurent silencieux, regardant disparaître peu à peu l’astre rougeoyant derrière les dunes du désert.

Ce n’est que lorsque la nuit est totalement tombée qu’une conversation s’engage entre la jeune femme et les deux hommes.

— Tu comprends leur langage? questionne le figeur qui a rejoint Tengri.

— Oui, ils conversent en russe.

— Et de quoi parlent-ils?

— Des étoiles.

Un peu plus tard, le trio rejoint ses compagnons pour un dîner qui s’annonce frugal. La fraîcheur envahit le campement et ici ou là quelques bouteilles de vodka apparaissent comme par magie, sorties des sacs à dos ou des camions. Les conversations s’animent peu à peu, bientôt concentrées autour d’un feu de camp improvisé dont les flammes virevoltantes s’élèvent vers le ciel noir.

 

 

La foule grossit de minute en minute. Tout en psalmodiant leur prière leitmotiv, des femmes, des hommes, des enfants se frappent le front à l’aide d’un petit objet de métal ou de bois. Beaucoup ont le visage en sang, arborant un air de clown cauchemardesque et grotesque.

Ils sont plusieurs milliers à s’être donné rendez-vous sur le Burnett Bridge1. La foule est si nombreuse que le vaste treillis de métal vert oscille dangereusement au-dessus de la rivière aux flots gris.

À l’avant du cortège, quelques dizaines de prêtres pontiques reconnaissables à leur longue tunique blanche ornée d’arches dorées, conduisent la marche, entonnant un chant religieux bientôt repris en chœur par la foule exaltée. La supplique retentit, monte vers les cieux muets, enfle tel un raz de marée sonore et puissant, étouffant les bruits de la ville, les hurlements des sirènes des voitures de police qui tentent de contrôler la masse des pèlerins suppliants ainsi que l’incessant bourdonnement des drones chargés de prévenir un éventuel attentat.

 

Des cieux mystérieux vous êtes descendus

Apporter en ce monde désolé et déchu

L’espérance et la joie comme une folle fanfare

Qui résonne encore sur notre monde blafard

 

Revenez, Dieux des ponts vers nous pauvres mortels

Nous rendre l’espérance disparue avec vous

Revenez, Dieu des ponts posés tels des autels

Sur nos fleuves et rivières, revenez parmi nous

 

Nous nous purifierons, nuit et jour, jour et nuit

Près de vos compagnons de métal ou de pierre

De bois, de marbre ancien, posés sur nos rivières

Nous vous vénérerons quand nos yeux éblouis

 

Verront descendre enfin vos arches d’émeraude

D’améthyste ou de jade, de quartz ou d’opaline

De rubis, de saphir, d’agate, d’aigue-marine

Nous recevrons la joie comme une vague chaude

 

Alors nous entendrons venus pour nous sauver

Les trompettes et les cors hurlant leur chant de joie

Aspire à la sérénité, viens à moi,

Partout retentira le sublime chant d’Orphée.

 

Les manifestations comme celle qui se déroule dans la petite ville de Bundaberg ont lieu quasiment quotidiennement depuis plusieurs mois. Mais aujourd’hui, à l’avant du cortège se tient «l’Intercesseur». L’homme grand, aux cheveux longs, à la barbe christique et aux yeux bleus exaltés, se nomme en réalité Brian Douglas. Ancien pasteur d’une petite église d’Ipswich, dans le Queensland, que le Grand Bouleversement avait vidé de ses fidèles, il se frappe consciencieusement le front à l’aide d’un minuscule pont métallique, montrant ainsi à ceux qui le suivent l’exemple de ce qu’il convient de faire pour complaire aux «vaisseaux dieux». Grâce à son image holographique immense planant à quelques mètres au-dessus de la foule, tous peuvent voir le sang qui s’écoule de ses arcades sourcilières ouvertes, macule, sa longue robe blanche de tâches et de traînées rougeâtres, et dégoutte jusqu’à ses sandales de cuir. Levant les bras au ciel, il fait signe au cortège de s’arrêter. De la foule compacte s’extraient alors une dizaine de pèlerins au visage ensanglanté, portant une grosse pierre autour du cou accrochée à une corde grossière. Sans la moindre hésitation, ils s’avancent rapidement en direction du parapet pour en escalader le treillis de métal vert et sautent aussitôt dans la rivière.

Tandis que Brian Douglas débute une prière pour les martyrs, aussitôt reprise par des amplificateurs puissants et la foule en délire, des vedettes de la police australienne, alertées par les images filmées à l’aide des drones, tentent de repêcher ceux qui par leur sacrifice espèrent faire revenir les «dieux vaisseaux» sur la terre.

Enfin, obéissant aux consignes de l’Intercesseur, le cortège se désagrège très lentement. Nombreux sont ceux qui, parmi les manifestants exaltés, évitent de regarder si les bateaux de la police ont réussi à récupérer leurs compagnons.

Le soir venu, on apprendra que sept d’entre eux ont pu être sauvés. Les trois autres sont portés disparus, probablement noyés avec leur pierre autour du cou quelque part au fond de la Burnett.

De retour dans sa villa à la périphérie de Brisbane où l’attendent quelques dizaines de disciples qui n’ont pas participé à la cérémonie du jour, «l’Intercesseur» est à la fois satisfait et inquiet. Jamais son église pontique n’a été aussi puissante, rassemblant en son sein des fidèles que le doute n’habite pas, certains offrant même leur vie en sacrifice pour que reviennent les «vaisseaux dieux».

Cependant, Brian Douglas sait qu’il devra rendre des comptes à ceux, de plus en plus nombreux dans son pays, qui le considèrent comme un fauteur de troubles, un danger pour l’ordre public, voire un gourou illuminé et sectaire. Ce sera à son armée de conseillers et d’avocats d’organiser les réponses à ces attaques malveillantes qui avec les événements de cet après-midi risquent de redoubler d’intensité.

Il sera temps de réfléchir à tout cela demain. En attendant, l’heure est au délassement en compagnie de quelques disciples, jeunes, belles et farouchement dévouées à «l’Intercesseur».

«Incroyable, songe-t-il en se prélassant dans un bain chaud accompagné d’une musique relaxante, de constater à quel point les jeunes filles sont attirées par le mystère». Pratiquement chaque jour, ses disciples avertis et fidèles lui en présentent de nouvelles, toujours belles, désirables et soumises.

 

***

 

Il tient à parcourir à pied les quelques centaines de mètres qui le séparent encore de la demeure de son hôte. Ce n’est pas qu’il affectionne particulièrement la marche, mais il souhaite emprunter le pont de la Sainte-Trinité, l’un des plus mythiques, l’un de ceux entrés dans la légende depuis que les hommes ont découvert l’existence des Aquadèmes. Thibaut Renoir, en s’engageant d’un pas déterminé sur le tablier de l’ouvrage encore en travaux depuis le dernier attentat, se remémore la rencontre historique de Ludivici, un des Aquadèmes de la Sainte-Trinité, avec un vieux savant florentin fantasque et facétieux, Balthazar Bianco. C’est Thomas, le vieillard qu’il avait autrefois considéré comme un ermite mythomane, qui après qu’ils aient appris à se connaître et à s’apprécier, lui avait conté cette rencontre qui remontait au dix-septième siècle. Le vieux savant florentin s’était par la suite uni à une Aquadème dont il était tombé passionnément amoureux, la belle Sabine, une des plus anciennes habitantes des ponts dont les souvenirs les plus archaïques remontaient à l’époque romaine. Thomas l’avait également fait rêver en lui narrant la romance passionnée entre la comtesse Victorina Palazzi et Ludivici qui s’était conclue par une nouvelle union entre un Aquadème et une humaine. Ainsi, après les premiers Unis, Maud et Thomas, deux autres couples avaient fusionné2.

Rien de tout cela n’aurait été possible sans le génie d’un homme, celui-là même vers qui ses pas le guident aujourd’hui.

Thibaut Renoir a rendez-vous avec Balthazar Bianco qu’il n’a jusqu’alors, jamais rencontré. Orphéon de la première heure, uni à une Aquadème prénommée Claire, Thibaut utilise en ce moment le corps d’un quadragénaire bien fait de sa personne, à l’allure sportive, cheveux courts et regard volontaire.

Cela correspond à l’image qu’il souhaite donner de lui-même. Thibaut, depuis le Grand Bouleversement, est devenu un entrepreneur riche et puissant. Diplômé de l’école des Ponts et Chaussées, il avait entrepris, après que les ponts célestes se soient soudainement évaporés, de faire construire partout où il le pouvait de nouveaux ponts. Les premières années avaient été fulgurantes. Thibaut, s’inscrivant dans la lignée des grands bâtisseurs, à l’aune d’un Henri Navier, d’un Michel Vilorgeux ou d’un Marc Seguin3 s’était attelé à la tâche avec ardeur. L’argent nécessaire affluait de toutes parts. De généreux mécènes finançaient des constructions espérant par leurs dons être appelés par le chant d’Orphée. Certains, à l’image de grands donateurs du Moyen Âge, lui demandaient de faire graver leur nom ou sculpter leur visage sur un pilier ou sur un mascaron, escomptant qu’ainsi les Aquadèmes songeraient à eux le moment venu.

Les matériaux ne constituaient pas un problème. Ingénieur doué et intuitif, il concevait ses ouvrages aussi bien en métal, qu’en bois, en pierre ou en béton. Les ponts cantilever, les écoinçons, voussoirs, culées ou autres travées n’avaient pour lui aucun secret.

Sa puissance de travail, son génie constructeur l’avaient placé à la tête d’une entreprise devenue en quelques années une multinationale, «Renoir Bridge», employant plusieurs centaines de milliers de personnes à travers le monde.

À son frère Vincent, il avait confié la division américaine. Sa sœur Manon, unie à son moine bouddhiste Palang, gérait les filiales asiatiques.

Bien qu’il soit devenu riche et puissant, Thibaut ne construisait ni pour l’argent ni pour le pouvoir. Il avait compris avant tout le monde que les Aquadèmes ne seraient jamais suffisamment nombreux pour combler le désir de centaines de millions d’humains pleins d’espoir souhaitant s’unir à eux. Les faits lui donnaient malheureusement raison. La sinistre pantomime du Burnett Bridge, diffusée dans le monde entier, témoignait dramatiquement de l’intensité de la frustration ressentie par certains.

Modestement, il s’efforçait d’apporter sa pierre à l’édifice. Chaque pont construit donnait mystérieusement naissance à deux ou trois Aquadèmes, rarement davantage. Personne ne comprenait pourquoi.

Hélas, les attentats commis par Human first aux États-Unis et les attaques commanditées par la maître du Poland4 avant sa chute avaient ralenti les ardeurs des donateurs. Les frais engendrés par la surveillance des travaux, devenue indispensable, renchérissaient encore les coûts.

Thibaut n’était pas du genre à baisser les bras. Bien sûr, il n’y aurait jamais assez de ponts et les Aquadèmes ne seraient jamais suffisamment nombreux. Mais il demeurait convaincu que son œuvre avait un sens.

Impatient de connaître les motifs de cette invitation imprévue, il sonne à la porte de la vaste et belle demeure florentine, ne pouvant s’empêcher d’éprouver un sentiment d’admiration mêlé d’une pointe de désir en découvrant la jeune femme au regard ironique et à la jupe très courte qui ouvre aussitôt. Bien que fugace, cet éclair d’admiration n’a pas échappé à Claire, son Aquadème incorporée, qui pour l’heure décide de ne pas en faire grief immédiatement à son amant humain.

La jeune servante le conduit dans un petit salon auquel ils accèdent après avoir franchi plusieurs ponts magnifiquement ouvragés. Thibaut est enchanté par la demeure de son hôte et apprécie en connaisseur le dédale de ruisseaux enjambés par ces ouvrages d’art bâtis en marbre, en bois, en calcaire ou en métal. L’un d’eux d’un noir profond semble construit en obsidienne.

— Bonjour, mon ami, installez-vous confortablement, Déborah, amenez-nous une de nos meilleures bouteilles.

L’homme qui reçoit Thibaut porte un costume noir sur une chemise blanche de la même couleur que ses longs cheveux et de sa courte barbe. Ses yeux vifs et malicieux scrutent son invité qui s’est assis sur un grand fauteuil drapé de velours indigo.

— Bonjour, Monsieur Bianco, je suis réellement ravi de vous rencontrer, Thomas m’a tant parlé de vous. Votre palais est magnifique.

— Très heureux de faire enfin votre connaissance Monsieur Renoir, mais je suggère que vous m’appeliez Balthazar et je vous appellerai Thibaut. Merci, Déborah, vous pouvez nous laisser, je crains que votre séduisante silhouette n’empêche ce jeune homme de réfléchir et j’ai besoin qu’il soit en pleine possession de ses moyens. Je constate qu’en votre présence ses neurones opèrent une dangereuse migration vers le sud.

Tandis que l’accorte jeune femme s’éloigne dans un gracieux haussement d’épaules, Balthazar remplit généreusement leurs deux verres.

— Le meilleur chianti du monde, il vient de mon vignoble de Gaiole, vous m’en direz des nouvelles.

Après une première gorgée, Thibaut répond.

— Vous avez raison, il est divin, dites-moi, Balthazar, je suis très honoré que vous m’ayez invité, pourquoi l’avez-vous fait ?

— Parce que j’ai besoin de vous. Thomas m’a parlé de votre rencontre il y a plus d’un siècle et m’a décrit votre courage, votre détermination et votre esprit scientifique et rationnel. Il m’a fait rire en racontant comment votre incrédulité a fini par s’effacer devant l’expérience vécue. Depuis, j’ai entrepris quelques recherches à votre sujet et j’ai pensé que vous pouviez m’aider. Mais d’abord je dois vous parler de ce qui s’est passé en Mongolie.

Thibaut, concentré malgré son deuxième verre de chianti, écoute de plus en plus abasourdi, son hôte lui relater en détail les événements auxquels il a failli ne pas survivre5. Il ignorait tout de ces épisodes dramatiques qui avaient bien manqué d’aboutir à une victoire du tyran Dombrowski aujourd’hui emprisonné à Cracovie. Mais ce qui le fascine au plus haut point ne réside pas dans les péripéties des combats.

— Ainsi, il reste un pont céleste sur la terre?

— Oui, mon cher ami, et c’est pour cela que vous dégustez ce délicieux chianti.

— Vous souhaitez retourner là-bas?

— En votre compagnie Thibaut, vous êtes un des plus grands constructeurs de ponts du monde; grâce à votre aide, nous pouvons espérer percer le mystère.

 

Balthazar lui explique l’échec d’«Aglaé6» incapable d’identifier la composition du pont, il lui relate la disparition momentanée de ce dernier à laquelle il a assisté incrédule, sa réapparition tout aussi inexplicable et lui avoue sa conviction qu’ils ont affaire à un objet non terrestre.

La bouteille de chianti devant eux est à présent vide.

— Je sais que cela semble fou, mais je ne vois pas d’autres possibilités. Nous devons y retourner pour tenter d’en apprendre davantage.

— Je pense à une chose, lance Thibaut. Vous avez bien affirmé que le pont s’était volatilisé pendant l’attaque?

— Tout à fait, avant de réapparaître ensuite.

— Cela peut sembler absurde, mais imaginons que cela soit le cas des autres?

— Des autres?

— Tous ces ponts célestes qui ont mystérieusement disparu, imaginez qu’ils soient toujours parmi nous sans que l’on puisse les voir, dématérialisés provisoirement en quelque sorte.

— L’hypothèse est séduisante, je ne regrette pas de vous avoir prié de venir. Désirez-vous encore un peu de vin? J’appelle ma gouvernante, préparez-vous à une accélération de votre rythme cardiaque.

Après que Déborah a déposé devant les deux hommes un plateau de charcuterie italienne et des coupelles emplies d’olives, la conversation reprend.

— J’observe que vous n’êtes pas devenu un adepte du véganisme, constate Thibaut.

— Je n’ai pu m’y résoudre malgré l’influence de certains de mes amis, dont le regretté Jack Johnson. Mais je suis intraitable pour ce qui touche au bien-être animal. Toute la viande que je consomme provient d’animaux élevés et tués décemment.

— Je vous approuve, pardonnez-moi si je passe du coq à l’âne, mais que pensez-vous des derniers événements survenus en Australie?

— Je déteste ces gens-là, des «illuminés mouillés», des obscurantistes idiots, bornés, fanatiques et dangereux. Les ponts ne sont pas des dieux! Fichtre!

— Je suis d’accord avec vous, mais ne pensez-vous pas qu’il s’agit du résultat inévitable d’une trop grande frustration?

— Hélas oui, pour beaucoup de gens la situation peut paraître injuste.

— Et elle l’est, nous avons créé des inégalités pires que celles qui existaient auparavant.

— Vous oubliez que les «appelés» ou les «séduits» le sont, car il s’agit de personnes dotées d’une forte empathie?

— Je ne l’oublie pas, bien au contraire. Il a toujours existé des inégalités entre les laids et les beaux, les privilégiés et les sans grade, les riches et les pauvres, les Blancs et les gens de couleur, les hommes et les femmes, les humains et les animaux et j’en passe.

À ce millefeuille inégalitaire et multiséculaire, nous avons ajouté une couche, l’inégalité fondée sur l’empathie. En quoi les gens dotés d’empathie seraient-ils plus méritants que les autres? Parce qu’ils ont eu le privilège de connaître une enfance heureuse? Parce qu’ils ont reçu un don du ciel? Tout le monde sait aujourd’hui, et les sciences psychologiques nous le martèlent quotidiennement, que les gens qui agissent mal ont souffert dans leur passé. La plupart ont connu une enfance difficile, parfois affreuse. Et voici que nous offrons une vie incroyablement longue et riche de tant d’opportunités à ceux qui ont déjà eu leur lot de chance et dont nous faisons partie. Nous avons créé une injustice flagrante qui menace de devenir insupportable à des millions de personnes dont ces illuminés manipulés par leur gourou, ce Brian Douglas, leur soi-disant intercesseur.

Les propos de Thibaut plongent Balthazar dans une réflexion dont il n’émerge que plusieurs minutes après.

— Il y a du vrai dans ce que vous dites, mais ce n’est pas NOUS qui avons créé cette injustice. Ce sont les Aquadèmes ou ceux qui ont présidé à leur naissance. Et puis imaginez qu’ils aient choisi prioritairement les gens dénués d’empathie, où en serions-nous?

 

 

***

 

Depuis bientôt un mois, Mustapha Driss est l’hôte de l’émir Farzal, maître absolu et incontesté du Califat des Purs. Poussé par une intuition qu’il ne s’explique pas, Mustapha a rejoint le Califat accompagné des deux moudjahidines que l’émir avait envoyés en Mongolie7.

Assis en tailleur sur un simple coussin vert brodé de fils d’or, il écoute l’homme à la barbe grise dont les yeux marron, derrière les verres de ses lunettes, brillent d’un éclat malicieux qui lui confère un air de jeunesse contrastant avec ses rides et ses cheveux blancs.

— Vous n’ignorez pas Mustapha, qu’autrefois les musulmans étaient les meilleurs savants du monde notamment en astronomie?

— Je le savais, Seigneur.

— Avec mes modestes moyens, j’ai tenté de relancer ce savoir perdu ici. J’ai confié à tout hasard le tapis que vous avez choisi de me confier à mes meilleurs astronomes pour qu’ils l’étudient.

— Ont-ils trouvé quelque chose?

— Bien sûr, ils avaient trop peur de me décevoir, ils m’ont proposé nombre d’explications plus farfelues les unes que les autres. L’un d’entre eux m’a affirmé qu’il fallait, lorsqu’une certaine configuration des planètes se mettait en place, une fois tous les dix siècles, orienter le tapis de façon à recevoir le premier rayon de lune à minuit. Un de ses confrères a cru bon de le corriger en indiquant qu’il fallait placer le tapis en direction de la Mecque. Je crains que nous ne soyons pas encore revenus à la hauteur des mécréants en sciences astrophysiques… Mais il existe un domaine où nous sommes les meilleurs.

— Lequel, Seigneur?

— La confection de tapis.

Mustapha s’efforce de ne rien laisser paraître de sa déception. Il comprend qu’il est venu ici avec l’espoir secret et dérisoire d’en apprendre davantage sur son précieux tapis et il espérait naïvement que les astronomes de l’émir lui fourniraient au moins quelques pistes. Perdu dans sa rêverie, il regarde ce dernier frapper dans ses mains pour faire entrer un jeune garçon qu’il n’a jamais rencontré jusqu’ici.

— Mustapha, je vous présente Sharam, un des meilleurs tisserands du monde. Sharam, veux-tu dire à notre invité ce que tu as découvert à propos de son tapis?

— Oui, Seigneur, mais il faudrait l’amener devant vous.

Une nouvelle fois l’émir frappe dans ses mains. Deux hommes pénètrent aussitôt dans la pièce et déroulent cérémonieusement le bien le plus précieux de Mustapha, celui pour lequel il a parcouru des milliers de kilomètres et plusieurs fois risqué sa vie, qui lui a valu l’honneur de porter la zabiba8, celui dont il sait qu’il a contribué mystérieusement à la survenue du Grand Bouleversement.

— Sharam, reprend l’émir, que peux-tu nous dire sur cet objet que nous ne sachions déjà?

Le jeune homme, intimidé, répond :

— Seigneur, comme vous le voyez il s’agit d’un tapis à Mihrab9. Il n’est pas très grand, environ un mètre cinquante sur quatre-vingts centimètres. De part et d’autre du Mihrab, on trouve de larges bandes parallèles décorées de motifs floraux. C’est un tapis sûrement très ancien, confectionné en fils de laine teints en rouge et en brun, noués à la main bien sûr.

— Rien de très particulier Sharam, as-tu une idée de sa provenance?

— Oui Seigneur, sûrement d’Afrique du Nord, mais il y a une… étrangeté. Ce tapis est en laine, mais les franges ne le sont pas.

— En quoi sont-elles alors?

— Je l’ignore Maître, ni en coton, ni en soie, ni en rien que je connaisse.

— Penses-tu qu’elles ont pu avoir été rajoutées par la suite?

— Impossible Seigneur, comme dans tous les tapis anciens fabriqués à la main, les franges font partie de la trame, dans la continuité des chaînes. Et ce n’est pas tout.

J’ai essayé d’en brûler quelques brins, impossible. J’ai tenté d’en couper une extrémité avec le meilleur couteau qui soit, sans réussir à n’y percer, ne serait-ce qu’une minuscule entaille. Seigneur, j’ai même essayé de tremper une frange dans de l’acide, il ne s’est rien passé. Cette matière résiste à tout. Je connais les matériaux synthétiques, les fibres naturelles, mais là il s’agit d’une diablerie surnaturelle.

— As-tu tenté de les teindre? questionne l’émir.

— Oui, et j’en tremble encore, les différentes teintures essayées ont tenu quelques secondes et puis la couleur d’origine est subitement réapparue.

— Je te remercie Sharam, tu peux disposer à présent. Mustapha, nous avons à parler.

— Tu me confirmes qu’il existe d’autres objets apparemment dotés de propriétés euh… spéciales.

— Oui Seigneur, un parchemin très ancien, longtemps entre les mains d’un moine chrétien extrêmement âgé, Thomas, qui est aussi mon ami, et une peinture sur soie possédée par un disciple du Tao, un ami également. Je vous ai déjà expliqué comment, après avoir rassemblé ces reliques à côté de deux constructions éphémères, un mandala et une sorte de cône bizarre construit par un vieux savant italien, les vaisseaux-ponts ont brusquement surgi du ciel.

L’émir, comme toujours lorsqu’il réfléchit, caresse longuement sa barbe grise.

— Sais-tu ce que je crois, Mustapha?

— Non, Seigneur.

— J’ignore si les constructions éphémères dont tu parles ont ou non joué un rôle dans ce qui est advenu. Par contre, ton tapis, cet étrange parchemin et la peinture sur soie pourraient être en partie constitués de matériaux non-terrestres qui, assemblés d’une certaine façon, permettraient de rentrer en contact avec ces vaisseaux-ponts. Il est peu probable qu’il y ait de la magie ou de la religion derrière tous ces mystères. Nous avons plutôt affaire à des phénomènes non humains, extraterrestres si tu préfères.

— C’est également ce que pense le savant italien dont je vous ai parlé.

— Il est sans doute dans le vrai. Connais-tu bien le Coran, Mustapha?

— Moins bien que vous, Seigneur.

— Connais-tu la sourate soixante-cinq?

— Celle consacrée au divorce et à la répudiation des épouses?

— Oui, mais c’est le dernier verset qui nous intéresse ici : «C’est Dieu qui a créé les sept cieux et autant de terres». Le grand savant, Allâma Aloûsi r.a10, et de nombreux autres savants de notre religion considèrent que ce verset constitue une preuve de la pluralité des mondes et des planètes habitées. Selon eux ces planètes seraient séparées par de très grandes distances et abriteraient chacune des formes de vie dont Allah est le seul à connaître la nature. Écoute ce que dit Ibn Abbâs11 à propos de ce verset.

«Il y a sept terres, sur chacune d’elles il y a un prophète comme le vôtre, et il y a eu un Adam comme votre Adam, un Noé comme le vôtre, un Jésus comme le vôtre.» Sais-tu Mustapha, que certains théologiens musulmans comme Wahab r.a affirment qu’il existe plusieurs centaines de mondes différents?

— Je l’ignorais Seigneur, ces révélations sont troublantes.

— Nous ne connaissons pas tous les mystères divins, le Coran nous parle également de la Sakîna, une créature particulière d’Allah qui descend parfois sur la terre accompagnée d’anges.

— Les Aquadèmes pourraient être des créatures d’Allah?

— Oui, ils pourraient venir d’un autre univers. Mustapha, écoute-moi bien, voici ce que tu vas faire. Tu vas essayer de retrouver ce parchemin et cette peinture qui apparemment n’ont pas encore livré tous leurs mystères. Tu m’as dit que ce savant italien comptait retourner examiner le pont céleste, joins-toi à lui.

Il serait fabuleux que nous découvrions l’existence de vaisseaux extraterrestres, mais fais attention! Certains, parmi nous ou chez les mécréants, ne sont pas prêts à accepter des vérités qui les dérangent. Garde-toi de trop parler, y compris et surtout au sein du califat. La science et la religion ne sont pas inconciliables, mais il existe beaucoup de gens qui réfutent cette idée. Pars demain, accompagné jusqu’à la frontière par deux de mes moudjahidines, ils te protégeront.

Mobilisation

Brian Douglas se réveille en sueur et jette un œil hagard aux deux jeunes femmes allongées à ses côtés. Les deux servantes pontiques dorment paisiblement. Leurs corps nus n’éveillent aucun soupçon de désir chez l’Intercesseur encore hanté par son cauchemar atroce dont les images repassent en boucle dans son esprit fatigué. Condamné à mort par un tribunal composé de juges au corps d’hommes à tête de porc, il a été décidé qu’il serait écartelé et émasculé. Il lui semble ressentir encore les premières douleurs lorsque les chevaux auxquels ont été attelés des ponts de pierre ont commencé d’avancer lui étirant les membres jusqu’à ce qu’il sombre dans l’inconscience et se réveille.

Ce n’est pas la première fois que le charismatique leader des Pontiques fait des rêves désagréables, toujours annonciateurs de changements ou de décisions à prendre.

Il prend conscience qu’une part de ses craintes provient de la menace des charges que le pouvoir australien risque de retenir contre lui après les événements de la veille, mais il sait que ce n’est pas tout. Pour la première fois, des ponts représentent des présages de mort. Lui qui les vénère, les appelle de tous ses vœux, se sent incompris et injustement menacé.

Alors que les brumes de son cauchemar commencent à se dissoudre, il caresse machinalement le dos de l’une des servantes pontiques dont il a oublié le nom et se rendort, apaisé.

Lorsque le jour se lève, Brian Douglas a pris sa décision.

Tout d’abord, avec les plus fidèles de ses servants, il va quitter l’Australie. Il ne faut pas tarder avant qu’une éventuelle machine judiciaire se mette en branle et entrave sa liberté de mouvement. Il a réfléchi à sa prochaine destination. À l’université, il avait appris le français et suivi durant une année un cours d’histoire du Moyen Âge qui l’avait passionné. Son professeur, Benoît Falloux, exerçait sur ses étudiants une fascination telle qu’ils arrivaient presque tous en avance et restaient après les cours afin de lui poser des questions. Les filles en particulier étaient sous le charme de cet élégant et charismatique enseignant qui n’hésitait pas à l’occasion à leur proposer de poursuivre chez lui l’explication entamée en classe. Brian, tout en appréciant réellement ses cours, avait beaucoup appris à son contact en matière de séduction.

Durant tout un semestre, Benoît Falloux leur avait parlé avec force détails de la croisade des Pastoureaux. Des milliers de paysans, de bergers, d’enfants, de miséreux s’étaient mis en tête de prendre les armes et de marcher jusqu’en Terre sainte pour délivrer le roi Saint-Louis, prisonnier des Sarrasins après la lourde défaite de son armée face aux soldats égyptiens.

Équipés de haches, de faux, de bâtons, de couteaux, leurs bandes hétéroclites avaient marché sur Paris, s’en prenant en route au clergé et aux chevaliers, accusés de ne rien tenter pour libérer la Terre sainte, ainsi qu’aux juifs, éternels coupables des crimes de ce monde. Le nom même de cette marche que d’aucuns avaient qualifiée de révolutionnaire faisait rêver l’Intercesseur : «la croisade des Pastoureaux».

On ne refait pas l’histoire, mais on s’en inspire. Brian Douglas, grand prédicateur, Intercesseur entre les hommes et les dieux des ponts, rêve de soulever les foules. Bien sûr il n’appellera pas à prendre les armes, en tout cas pas officiellement. Il rassemblera tous les déçus, les oubliés des Séductions, les frustrés du Grand Bouleversement, les mal-aimés, les laissés pour compte, ceux qui attendent en vain d’être appelés par le chant d’Orphée et n’ont droit qu’à une seule vie. De pont en pont, leur flux grossira, deviendra immense, incontrôlable, submergera la vieille Europe.

Les Pastoureaux, bien vite perçus comme une menace sociale, avaient presque tous été exterminés par l’armée du roi de France encouragé par les injonctions papales.

Mais les Pontiques, eux, se montreront plus forts, plus nombreux, irrésistibles. Bien entendu, il y aura des obstacles, mais ces derniers ne résisteront pas longtemps au raz de marée dont la vague enflera chaque jour davantage. La soif de justice les abattrait l’un après l’autre. Car l’injustice est insupportable. Insupportable que seuls quelques-uns soient choisis alors que les plus fervents des pontiques continuent d’être ignorés des Dieux. Et pourquoi ces élus, ces Orphéons, ces hybrides ne rejoignent-ils pas les rangs des fidèles pontiques pour leur apporter leur soutien? Brian Douglas sent monter en lui une haine profonde contre ceux dont il espère pourtant un jour rejoindre les rangs.

Deux heures plus tard, devant le conseil pontique qui réunit ses douze servantes et servants les plus fidèles, l’Intercesseur annonce sa décision.

— Mes amis, mes frères, il est temps pour tous ceux qui souhaitent le retour des Dieux de manifester leur joie et leur foi à la face du monde entier. Nous avons ici, en Australie, accompli une belle tâche. Mais cela n’est pas suffisant aux yeux des Dieux. Pourquoi? Car nous sommes restés repliés sur nous-mêmes, coincés, étriqués dans nos prières, cantonnés à un pays dans lequel trop d’incroyants se moquent de nous, nous briment, ou nous menacent. Il nous faut un nouvel élan, nous devons montrer aux divinités la force de notre foi et aux humains notre détermination et notre puissance.

Nous allons lancer une gigantesque croisade telle que le monde n’en a jamais vu.

Rassemblons-nous là où tout a commencé, là où le moine Thomas s’est uni, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, à une Aquadème. De là nous appellerons tous les fidèles à nous rejoindre pour marcher, de pont en pont; nous essaimerons partout en France, en Italie, en Allemagne. L’Europe entière viendra à nous. Nos prières ne resteront pas vaines et vous verrez, je vous le promets, les ponts célestes et divins descendre à nouveau à notre rencontre. Enfin, nous serons élus, appelés par le chant d’Orphée ardemment désiré.

Maintenant, mes frères, que ceux qui souhaitent prendre la parole, le fassent.

— Frère intercesseur, où devrons-nous aller précisément?

— Nous nous assemblerons dans un petit hameau, le lieu même où le moine Thomas officiait au treizième siècle, là où fut bâti le pont au sein duquel naquit l’Aquadème qui s’unit à lui. Je vous parle d’un endroit mystique, sacré, Saint-Colomban-Les-Vignes, dans le sud de la France, en Ardèche. Et à présent, prions!

«Des cieux mystérieux vous êtes descendus

Apporter en ce monde désolé et déchu…»

 

 

***

 

L’absence de lune favorise ses desseins. Tengri, après avoir une fois encore récupéré le corps de Jack Johnson émerge silencieusement de la rivière qui s’étire comme un long serpent noir au cœur de l’obscurité de l’oasis. La silhouette fantomatique et dégoulinante se dirige à pas de loup vers le campement où les nouveaux arrivés, fatigués par leur voyage ou tout simplement dénués de méfiance, n’ont pas jugé nécessaire d’organiser de tour de garde. Le plus discrètement possible, posant l’un après l’autre ses pieds sur le sable encore tiède, Tengri scrute les cinq yourtes alignées dont les toiles blanches se détachent comme des dents posées dans la gueule de la nuit.

Aucun signe d’activité ne trouble la tranquillité du campement et Tengri, spectre silencieux sorti des eaux, s’approche de la première yourte, l’une des deux dans lesquelles, il l’a remarqué la veille, du matériel a été entreposé. Le plus précautionneusement possible, centimètre par centimètre, il remonte la fermeture éclair et soulève juste ce qu’il faut de toile pour se glisser à l’intérieur. Laissant ses yeux s’habituer à l’absence de lumière, il distingue plusieurs petites machines que, grâce à la mémoire de Jack, il identifie comme du matériel informatique.

Aussi discrètement qu’il y est entré, Tengri ressort de la yourte et se dirige vers la seconde, plantée à quelques mètres de là.

Il n’a même pas besoin de l’ouvrir, la toile n’ayant pas été refermée jusqu’au sol. À plat ventre il introduit sa tête à l’intérieur. Scrutant l’obscurité, il distingue une machine bien plus imposante que les ordinateurs entassés dans la tente voisine. Soucieux d’accomplir au mieux la mission que lui a confiée Balthazar, en rampant, il s’en approche lentement. D’environ trois mètres de long, haute d’environ un mètre, elle ne semble pas en fonction et aucun de ses voyants n’est allumé. Puisant dans les souvenirs de Jack Johnson, l’Aquadème ne trouve rien. Inconsciemment sa main effleure le métal froid quand soudain ses yeux se posent sur un lit de camp sur lequel une silhouette enroulée dans un sac de couchage semble dormir. Se maudissant de ne pas l’avoir vue plus tôt, il l’avait prise pour du matériel entassé, Tengri ressort en catimini pour se diriger d’un pas pressé vers le pont dont la pâle clarté se découpe au cœur de la nuit, puis s’enfonce sans plus attendre sous les eaux.

À l’intérieur de la yourte que vient de quitter l’Aquadème surpris, Dimitri Vasilov, alias Gudrun12, n’a pas remué d’un cil. Il a vu l’homme pénétrer sous la toile tendue, examiner d’un air dubitatif le gros Aglaé et s’enfuir sans demander son reste lorsqu’il l’a aperçu, espérant sans doute qu’il dormait.

Pensant d’abord avoir affaire à un de ses hommes jouant les espions pour Dieu sait qui, les vêtements trempés de son visiteur nocturne lui font rapidement comprendre qu’il vient d’avoir affaire à un Aquadème ou à un Orphéon.

«Ainsi, le pont est toujours habité», songe-t-il. Cette constatation lui convient parfaitement. À sa soif de puissance et d’argent s’est substituée, il y a peu, une autre exigence, encore plus impérieuse, le désir de comprendre. Depuis qu’il a vu ce pont disparaître comme par enchantement après avoir englouti le missile qu’il venait lui-même de tirer pour le détruire, Dimitri Vasilov ne poursuit plus qu’un but, découvrir ce que cache cette mystérieuse structure chevauchant la rivière de son arche blanche. Pour cela, grâce aux capitaux accumulés durant deux décennies de violence mercenaire, il a mis sur pied une équipe de scientifiques en partie recrutés parmi ses anciens amis de l’Institut astronomique Sternberg.

Tous ont été convaincus après l’avoir entendu, qu’il avait assisté au premier cas observé d’une dématérialisation suivie un peu plus tard du phénomène inverse. Une telle technologie, toute son équipe en est persuadée, a très peu de chances d’être d’origine humaine. Les Orphéons avec l’aide de leurs amis Aquadèmes maîtriseraient-ils cette puissance extraordinaire? Il n’y croit pas beaucoup d’autant qu’ils s’en seraient vraisemblablement servi dans leur combat contre les forces de Dombrowski ou de Human First.

L’hypothèse d’un vaisseau extraterrestre maîtrisant une technologie inconnue des humains semble bien plus plausible. Reste à le prouver et à déchiffrer le lien énigmatique qui pourrait le relier aux Aquadèmes.

La visite de cette nuit le convainc de la curiosité du peuple des ponts à l’égard de son entreprise. Il serait très intéressant, pense-t-il, de savoir ce qu’ils pensent de l’édifice qui les abrite.

Un bref instant, il regrette d’avoir laissé s’enfuir le mystérieux rôdeur.

 

 

***

 

Blotti bien à l’abri au cœur de l’arche mystérieuse, Tengri songe qu’il aura beaucoup de choses à raconter à Balthazar. À l’évocation du fantasque savant florentin, une inquiétude le saisit. Ce dernier, en se rendant ici, ne risque-t-il pas de tomber dans un piège? Bien qu’apparemment dépourvus d’armes ou d’attitudes martiales, rien ne permet d’affirmer que ces hommes et ces femmes ne sont pas dangereux. Il doit prévenir Balthazar et pour cela il n’existe qu’un moyen.

À peine une heure plus tard, toujours enroulé dans son sac de couchage, Dimitri Vasilov croit dans son demi-sommeil entendre le bruit lointain d’un cheval au galop puis se dit qu’il a dû rêver.

Plus loin dans la nuit fraîche du désert, un cavalier aux vêtements trempés, mène son petit cheval mongol. Le messager aquadème s’est mis en route.

Lorsque, quelques jours plus tard, assis confortablement sur un fauteuil drapé de velours bleu d’un des salons de son palais florentin, dégustant un excellent café italien en compagnie de Sabine, Balthazar entend le jeune Orphéon venu lui transmettre les informations de Mongolie, il est à peine surpris.

Qu’il ne soit pas le seul à tenter de percer le mystère que recèle le pont de l’oasis n’est guère étonnant. Qu’il s’agisse de Russes, si on en croit Tengri, est somme toute logique. Bien qu’ayant connu une longue période d’affaiblissement dans tous les domaines, déjà bien avant le Grand Bouleversement, la Russie a toujours conservé son rang au sein des États les plus avancés en recherche astrophysique et en industrie spatiale.

— Penses-tu qu’il puisse s’agir de Gudrun? l’interrompt Sabine

À l’énoncé de ce nom, Balthazar sursaute. Les hélicoptères, les bruits assourdissants des explosions, les maisons qui s’écroulent, les palmiers en flammes et le regard reptilien de celui qui avait été envoyé par Dombrowski pour les détruire lui reviennent brutalement en mémoire13. Curieusement, en pensant aux Russes, il n’avait pas songé à celui qui avait bien failli les tuer tous.

— Pourquoi referait-il surface en ce lieu? Son commanditaire est en prison, nos reliques sont dispersées et en lieu sûr. Il n’a rien à faire là-bas.

— Peut-être pour des raisons similaires aux tiennes, élucider le mystère du pont céleste.

— Mais c’est un mercenaire, un assassin sans scrupules. Pas un scientifique!

— Bien sûr, mon beau savant, cependant on ne sait pas grand-chose de cet homme au fond. Mais laisse-moi réfléchir. Il y a bien quelqu’un qui pourrait nous en apprendre davantage sur lui.

— Tu penses à D’Ambrosio?

— Oui, il connaissait Gudrun, ils ont tous les deux étés au service de Dombrowski, je pourrais appeler Peter et lui demander de le questionner à ce sujet.

— Bonne idée, mia cara14.

Balthazar regarde s’éloigner la superbe jeune femme qui partage sa vie depuis quatre siècles. Le corps qu’elle anime à présent est celui d’une malheureuse qui se trouvait par hasard sur le pont de la Sainte-Trinité au moment de l’attentat qui aurait bien pu l’expédier ad patres. Aujourd’hui blonde aux yeux bleus, il a connu Sabine rousse, brune, ou encore châtain. Il se souvient avec émotion de chacun de ses avatars. Même si chaque renaissance lui demande un léger temps d’adaptation, il retrouve sans tarder la complicité et l’amour qui les avaient réunis pour la première fois dans la capitale toscane en 1671. Les nouveaux corps que chacun d’eux occupent au fil des ans renouvellent leurs jeux amoureux et jusqu’à aujourd’hui ont permis à leur passion de ne pas s’affadir. Mais surtout, leur communion intellectuelle, les souvenirs partagés, les amitiés communes, la possibilité fantastique qui leur est offerte de passer d’un état humain à un état aquadème, dans un seul être ou dans deux, tout cela contribue à faire de Sabine et Balthazar un couple hors normes à tous points de vue. Le savant florentin sourit à sa chance tout en percevant les bribes de la conversation qui lui parviennent de la pièce voisine où se trouve l’un des visiophones du palais.

Comme la communication se prolonge, Balthazar se verse un autre café, songeant à Peter Lindon. Depuis qu’il a rejoint D’Ambrosio à Cracovie, Peter leur a donné régulièrement des nouvelles du Poland en pleine transformation politique. Toutes les lois liberticides mises en place par Dombrowski ont été abrogées. Aquadèmes et Orphéons ne sont plus traqués comme au temps du tyran théocrate15. Les LGBT++ ont cessé d’être persécutés et le droit à l’avortement a été rétabli. Même s’il n’occupe pas de fonctions officielles dans le nouveau gouvernement, D’Ambrosio en est devenu l’un des conseillers les plus écoutés, n’hésitant pas à utiliser ses anciens réseaux pour faire progresser des idées contre lesquelles il avait paradoxalement longtemps lutté. Le vent de tolérance qui souffle sur le Poland est tel que Peter et lui ont officiellement annoncé leur prochain mariage, ce qui les aurait conduits, il y a à peine quelques mois, directement en prison.

L’ancien maître du Poland, quant à lui, du fond de sa cellule, attend d’être jugé pour l’assassinat de son ancienne maîtresse, abus sexuels, viol ainsi que pour de nombreux autres crimes commis durant l’exercice du pouvoir.

— Balthazar, encore perdu dans tes pensées?

— Je pensais à Dombrowski, alors as-tu obtenu des informations?

— Eh oui, figure-toi que notre mercenaire assassin a fait des études d’astrophysique à Moscou.

— Incroyable! Tu en es certaine?

— D’Ambrosio est formel. À l’époque où il dirigeait la milice, il avait diligenté une enquête sur Gudrun que Dombrowski avait recruté pour les «opérations extérieures».

Bien entendu il ne s’appelle pas Gudrun. Son nom véritable est Dimitri Vasilov.

Dans sa jeunesse il était étudiant à l’Institut Sternberg, tu connais cette université?

— Évidemment, c’est à Sternberg qu’ont été formés les plus grands astrophysiciens russes, mais comment est-il devenu ce criminel mercenaire?

— Apparemment, mais D’Ambrosio n’en sait pas beaucoup plus à ce sujet, un drame a eu lieu dans sa vie. Cela l’aurait conduit à intégrer les services spéciaux puis le tristement célèbre groupe Wagner. À la tête de sa bande de mercenaires, il a conduit pour le compte du pouvoir russe de nombreuses opérations en Afrique, en Ukraine et en Mongolie. Les crimes imputés à ce groupe sont nombreux.

— Tout cela est fort inquiétant. Si comme tu le suggères il était revenu à l’oasis, cela va sérieusement nous compliquer la tâche. Mais qu’irait-il faire là-bas?

— N’oublie pas qu’il a vu la même chose que nous : un pont engloutir un missile avant de disparaître et de réapparaître quelques heures après comme par magie. Il y a de quoi titiller la curiosité de n’importe qui.

— Tu veux dire qu’il pourrait agir par intérêt scientifique?

— Pourquoi pas? Mais étant donné son parcours, si tant est qu’il s’agisse bien de lui, nous devons être extrêmement prudents.

— Commençons par essayer d’en apprendre davantage!

 

XY 23 B1

 

— Combien de temps allons-nous encore passer ici, tellement loin de chez nous, ma délicieuse?

— Comment veux-tu que je le sache, mon doux ami nous y sommes coincés par ta faute, je te le rappelle.

— Tu étais d’accord, tu l’oublies un peu vite.

— D’accord sur ton objectif, certes. Je n’imaginais pas que tu puisses faire des erreurs de calcul aussi grossières.

— J’ai beau me creuser les méninges, je ne vois pas comment un tel imbroglio a pu se mettre en place.

— Si tu ne voulais pas toujours faire des expériences sensorielles exotiques, ce ne serait jamais arrivé.

— Tu n’étais pas obligé d’en prendre, d’ailleurs moi cela ne m’a rien fait.

— Bien entendu, tu t’es juste endormi pendant cinquante rotations…

— Ce qui signifie, ma délicieuse que durant ce laps de temps je n’ai pu faire aucun calcul, C.Q.F.D.

— Mais c’est pourtant à ce moment que…

— …Tout ce bastringue s’est déclenché.

— Eh oui, mais avant qu’est-ce qu’on a ri!

— Sûr, mais quelle admonestation !

— Et pour eux, que fait-on?

— On observe, c’est tout.

— Dommage…

 

 

 

La croisade

Derrière ses puissantes jumelles, le capitaine Ludovic Braun scrute avec une appréhension croissante la foule compacte qui s’avance lentement sur la départementale 532 en direction du Grand Pont. Il s’est volontairement posté sur la colline qui surplombe la rivière, au niveau du méandre, pour jauger d’une situation qui de jour en jour semble échapper davantage au contrôle des autorités dont il est pour l’heure le représentant. Autrefois couverte de chênes verts, la colline meurtrie par les sécheresses à répétition et les incendies a aujourd’hui triste mine, ressemblant à une maigre savane desséchée, comme du reste une grande partie de l’Ardèche.

Il y a une semaine, la première manifestation n’avait réuni que quelques centaines de personnes à proximité du pont de Trinquetaille, à Arles. Mais les discours enflammés de cet Australien, s’exprimant aussi bien en français qu’en anglais, ses appels en faveur d’un rassemblement qu’il espère immense sur le lieu même où Thomas s’était uni à Maud, devenant ainsi le premier Orphéon de l’histoire, avait agrégé autour de celui qui se faisait appeler «l’Intercesseur» des milliers de fanatiques venus à présent de toute l’Europe dont beaucoup allaient pieds nus, se frappant le front jusqu’au sang avec des ponts miniatures, en scandant leurs appels délirants aux dieux des ponts. Le capitaine évalue la foule venue de Tournon qui s’étire sur la petite départementale comme un gigantesque anaconda menaçant, à plusieurs dizaines de milliers de personnes au milieu desquelles, reconnaissables dans leur soutane blanche ornée d’arches dorées, se tiennent les prêtres pontiques entourant l’Intercesseur.

Au départ bon enfant et non violente, la marche des pontiques a vu progressivement se multiplier les incidents avec les forces de l’ordre chargées de la canaliser. Les insultes et les menaces envers les Orphéons venus s’immerger sous les ponts au moment où passaient les marcheurs se sont multipliés. Ludovic se rend bien compte que le terreau sur lequel pousse cette colère, l’espoir conjugué à la jalousie, est devenu au fil des ans un engrais puissant et redoutable, susceptible de dégénérer en une haine féroce qu’il sera bientôt impossible d’enrayer. Si pour l’instant le pire a été évité, la situation risque de déraper d’un moment à l’autre.

Dans l’immédiat, les préoccupations de Ludovic sont très concrètes. La vaste arche unique du Grand Pont de Tournon vers lequel se dirige la foule, avec ses quarante-neuf mètres vingt d’ouverture à l’intrados16, supportera-t-elle une foule aussi dense? La construction certes est solide, mais date quand même du XVIe siècle et la grande fissure qui traverse obliquement l’ouvrage, cicatrice du tremblement de terre de 2041 fatal à la centrale nucléaire de Cruas, n’est pas franchement rassurante. «Faut-il, se demande angoissé le capitaine, laisser le passage à la foule ou mettre en place un barrage policier avec le risque de provoquer les violences?»

Il ne tergiverse pas longtemps. Quelques ordres brefs à ses hommes par téléphone puis il grimpe dans le blindé léger mis à sa disposition pour se retrouver moins de dix minutes plus tard entre le pont et les manifestants à présent à peine à quelques dizaines de mètres de lui. Sortant de son véhicule, il va au-devant de la foule en espérant qu’elle ne le réduise pas en charpie.

S’extrayant de la masse compacte qui avance au ralenti, un prêtre pontique s’avance vers lui et s’arrête.

— Je suis frère Léonard, un des disciples de l’Intercesseur. Nous demandons le passage, nous sommes pacifiques et nos prières valent pour l’humanité entière.

— Je suis le capitaine Ludovic Braun, chargé de votre sécurité. Je doute que ce pont bâti il y a plusieurs siècles résiste au piétinement de milliers de personnes. Vous risquez la catastrophe, car le dernier séisme a fragilisé l’ouvrage.

Le prêtre semble perplexe et Ludovic en profite pour insister.

— Serait-il possible de parler avec votre chef?

— Nous n’avons pas de chef.

— Pardonnez-moi, j’évoquais le souhait de rencontrer l’Intercesseur.

Après un instant d’hésitation, l’homme sort de sa soutane un minuscule téléphone portable et relaye en anglais la demande du policier qui lui fait face. Tout en patientant, le capitaine Braun songe que tout cela est aberrant. Ces fous sont trop nombreux, le paysage, déjà sinistré par des années de sécheresse, risque d’être souillé par le passage de milliers de personnes qui vont boire, manger, fumer, jeter leurs déchets. Il faut trouver le moyen d’arrêter cette folie.

Sentant vibrer son téléphone dans sa poche, il le plaque contre son oreille et s’éloigne de quelques mètres.

— Amélie, je suis avec les dingues.

— Ils sont nombreux?

— Des dizaines de milliers, je ne suis pas sûr que le pont résiste au piétinement d’une telle foule, et la suite m’effraie encore davantage. S’ils se dirigent vers Saint-Colomban comme ils en ont l’intention, ce sera un désastre. La sécheresse est à son comble. La moindre étincelle et tout va flamber, je ne sais pas quoi faire.

— As-tu pu rencontrer leur taré de gourou?

— J’ai demandé à le voir. Je ne sais pas s’il va venir à ma rencontre et s’il vient, je ne suis pas sûr du tout de réussir à le persuader de renoncer.

— Il faudrait au moins qu’il change d’itinéraire. Ludo, j’ai peut-être une idée…

Lorsqu’il replace dans la poche arrière de son pantalon d’uniforme son téléphone, le capitaine Braun se sent un peu mieux. Comme à chaque fois, parler à Amélie le dynamise. Depuis qu’ils se sont retrouvés dans les bras l’un de l’autre après avoir mis en échec l’attentat qui visait le pont du corbeau à Argentorate, Ludovic est devenu amoureux fou de cette grande jeune femme blonde coiffée à la garçonne, aux yeux bleu océan et au tempérament de feu. Leur passion dévorante et leur expédition en Mongolie où ils auraient pu mourir ont profondément transformé le quadragénaire mal dégrossi qu’il était jusqu’alors. Plus sûr de lui, plus ferme dans ses décisions, Ludovic se sent bien dans sa peau. L’idée que vient de lui souffler son égérie de lieutenante est brillante, géniale même.

À condition bien entendu de pouvoir convaincre l’homme qui maintenant se détache lentement de la foule. Ludovic le reconnaît d’abord à sa longue chevelure blonde qui tombe sur son ample robe blanche ornée de ponts dorés. Sa barbe lui confère un air à la Jésus Christ, un peu comme les hippies du siècle passé, se dit-il. «Le parfait gourou», songe le capitaine en fixant les yeux bleus de Brian Douglas. L’éclat qui illumine le regard de l’Intercesseur, intense et scrutateur, laisse entrevoir le fanatisme. Mais Ludovic connaît bien les hommes. Quelque chose lui semble surjoué, un quart de ton déviant de la mélodie du parfait dévot fanatique. Pas un instant Ludovic n’oublie que son vis-à-vis l’étudie à son tour, et le capitaine s’efforce de lui renvoyer une image d’autorité et de sérénité.

D’un seul geste, l’Intercesseur a fait s’arrêter et se taire la foule qui le suit.

Après s’être mutuellement présentés, les deux hommes conviennent d’une discussion en tête à tête, et se dirigent vers le pont pour trouver un peu d’ombre sur la berge du Doux, à l’aplomb de la grande arche.