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Smoky habite, entre mer et collines, un des quartiers les plus pittoresques de Marseille. Parcourant les ruelles, sautant sur les toits, s’insinuant dans les maisons, il part à la découverte des voisins : Monsieur Rascasse, Mamie Poisson-Tiède, Dinah l’Égyptienne… La vie pour lui pourrait donc être idyllique si son maître ne disparaissait pas si souvent, le laissant à chaque fois dans l’inquiétude. Il entreprend alors de suivre cet homme déboussolé dans ses fuites désespérées aux quatre coins du monde, pour tenter de le ramener à la raison. Réussira-t-il à lui enseigner les recettes de la sagesse et de la patience félines ?
Un voyage cocasse et jubilatoire dans l’univers des êtres humains, raconté avec beaucoup de tendresse par un chat espiègle et malicieux.
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Seitenzahl: 335
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Alain Seyfried
LE CHAT QUI AIMAIT LA MER
13 bis, rue Georges Clemenceau - 95440 ECOUEN 06 85 10 65 87 - [email protected]
www.morrigane-editions.fr
SIREN 510 558 679 - Code APE 65811 Z

RESUMÉ
Smoky habite, entre mer et collines, un des quartiers les plus pittoresques de Marseille.Parcourant les ruelles, sautant sur les toits, s’insinuant dans les maisons, il part à la découverte des voisins : Monsieur Ras- casse, Mamie Poisson-Tiède, Dinah l’Égyptienne...
La vie pour lui pourrait donc être idyllique si son maître ne disparaissait pas si souvent, le laissant à chaque fois dans l’in- quiétude. Il entreprend alors de suivre cet homme déboussolé dans ses fuites désespérées aux quatre coins du monde, pour tenter de le ramener à la raison.
Réussira-t-il à lui enseigner les recettes de la sagesse et de la patience félines ?
Un voyage cocasse et jubilatoire dans l’univers des êtres hu- mains, raconté avec beaucoup de tendresse par un chat es- piègle et malicieux.
Après HEC et un doctorat de gestion, Alain Seyfried a mené une carrière très sérieuse de cadre supérieur. Il a ensuite décidé de se consacrer à l’écriture. À ce jour, il a fait représenter une comédie musicale, traduit cinq livres à partir de l’italien, et publié quatre romans.
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Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons Ce qu’ils disent s’adresse à nous tant que nous sommes. Je me sers d’animaux pour instruire les hommes.
Jean de La Fontaine
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À Julienne
PRÉFACE
Par Brigitte Bardot
J’ai un immense respect pour les gens qui se penchent d’une manière ou d’une autre sur la vie des animaux, car c’est une façon de les aider à survivre dans ce monde impi- toyable.Les chats, en général mal connus, mal aimés, sont devenus, à cause de leur prolifération anarchique, les bêtes noires de notre société.
En lisant l’histoire de « Smoky », nous voyons au contraire le monde à l’échelle du chat, le regard qu’il porte sur les hu- mains devient notre regard : Alain Seyfried a su avec beau- coup de talent et d’humour nous faire partager cet univers « vu du chat ».
Car nous avons beaucoup à apprendre de ces extraordi- naires petits félins aussi doux que des peluches et presque aussi cruels que des hommes lorsqu’ils chassent !
Les chats sont des sages, ils utilisent leur patience à toute épreuve, ils reconnaissent ceux qui les aiment, mais ils ne sont jamais serviles même s’ils vous choisissent.
Ne les laissons pas se multiplier. Pour leur bonheur et 6
leur bien-être, évitons-leur la triste fin de l’euthanasie, du laboratoire, de la capture atroce par les sociétés spécialisées, engagées à grands frais par les municipalités, les empoison- nements, le fusil des chasseurs, ou encore le dépiautage de leur fourrure très prisée pour les doublures et les pelisses.
Il vaut mieux moins de chats, mais des chats heureux !
« Smoky » est un aventurier en nœud papillon, un opti- miste qui en a vu des vertes et des pas mûres. Avec lui vous ne vous ennuierez pas et, qui sait, peut-être vous donnera-t- il l’envie d’aller adopter un de ses frères ou sœurs de misère dans le refuge le plus proche, c’est ce que j’espère de tout mon coeur,

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PROLOGUE
Je suis très connu dans mon quartier.
Il faut dire qu’avec mon pelage en forme de smoking noir ouvert sur un plastron blanc et le nœud papillon que mon maître a fixé à mon collier antipuces, je ne passe pas ina- perçu.
Loin de moi l’idée de me plaindre de cette notoriété : elle m’a rendu familier de la quasi-totalité des maisons des alen- tours, ma fière allure me permettant même d’être accueilli avec effusion là où la plupart de mes congénères ne sont re- çus qu’à coups de balai. « Smoky ! Smoky ! » : tout le monde m’appelle par mon prénom.
Pas étonnant que, de l’impasse du Vieux Bourdon à la montée Montplaisir, de la rue des Oursins Dépeignés à la place des Trois Odeurs, je sois, dans tout le Roucas Blanc, voire dans tout Marseille, le chat le plus au fait de tous les grands et petits secrets.
Modestie mise à part, je peux même vous confesser que je suis également célèbre dans quelques autres endroits de par le monde, de préférence là où la mer n’est pas loin, parce que je l’adore : aux Antilles, en Toscane, à Venise, et jusqu’à Rome, excusez du peu !
Comment est-ce possible ? Ah, justement ! C’est là qu’est toute l’histoire.
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PREMIÈRE PARTIE
Jeunesse
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Dans mon quartier
Vous voyez cette maison mauve, avec sa treille horizon- tale courant sur la façade ? Dans l’Impasse des Lauriers, c’est une de celles que je préfère. Pas à cause du rez-de-chaussée, non, au rez-de-chaussée l’homme et la femme m’ont souvent donné la chasse avec une grande détermination ; à cause du premier étage où dort la petite Nelly.
La première fois, c’était un soir d’été. J’avais grimpé sans bruit sur la treille et je progressais silencieusement le long de la maison, quand je ressentis des ondes humaines de tris- tesse, presque de désespoir. L’homme et la femme prenaient le frais en bas, devant leur porte. Je redoublai de précaution et m’approchai d’une fenêtre entrouverte d’où me parve- naient à présent des sanglots étouffés.
Un bond, et me voilà sur l’appui de ciment. Je renifle l’ouverture. Effluves sucrés d’enfant. Deux ou trois coups de patte, un saut sur le plancher. Je la vois. Elle est sur le côté, les yeux fermés. Elle pleure. De petits soubresauts. Je m’ap- proche encore. Encore. Elle ouvre les yeux. Je la regarde. Elle me regarde. Elle tend la main : « Chat ».
Je suis couché contre elle. Au creux de ses bras. Mes moustaches la frôlent. Elle sanglote. Je me pelotonne. Je ronronne. La nuit est tombée. « Chat ». Elle se calme. Elle s’endort en me serrant. C’est chaud. Il fait bon. Le grand til- leul se balance. Aïe ! Un bruit. On monte. C’est l’homme.
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Il approche. Je saute sous le lit. Il est là. Je vois ses pieds. Il ferme la fenêtre, reste un moment sur place, puis repart. Un petit claquement : la porte s’est refermée. Me voilà prison- nier. Prisonnier !
Nelly me cherche. Elle passe la main sous le lit. Elle est à quatre pattes. Nos museaux se rencontrent. J’ai peur. Mais elle me prend dans ses bras...
Le jour est sur le point d’éclairer l’horizon. Je suis toujours là. J’ai raté l’heure des criquets, raté l’heure des mulots, vais- je rater l’heure des oiseaux ? Ma queue fouette le drap. Nelly soupire. Je saute sur le tapis. Peut-être qu’en tirant avec une griffe... Non. L’autre... Pas davantage. Miauler ? Attention, l’homme n’est pas loin. Essayer encore. Crac. Crac.
Nelly m’a vu, elle a rouvert la fenêtre. J’ai bondi. La lavande sent bon. Il y a un peu de rosée. Gentille Nelly. Elle est re- tournée se coucher. Je la devine. Je crois que je l’entends...
Je reviens presque tous les soirs. Nelly s’arrête alors de pleurer. On croit que les chats ne comprennent rien, mais ils comprennent les larmes : ils savent les sécher.
Dans la journée, même si je suis occupé à trouver de l’ombre, à guetter les lézards du mur de madame Fauburge, même si je perds de vue les hirondelles, je m’arrange toujours pour grimper sur le vieux figuier derrière le garage. Nelly est accroupie. Elle observe les fourmis. La femme passe la tête de temps à autre. Ondes humaines pas très câlines. Mais je surveille.
Un jour, j’ai entendu claquer une portière. Nelly a couru. « Papa ». Elle est partie très vite.
Je monte par la treille. Son lit est là. Ses poupées. C’est vrai que les chats ne peuvent pas tout comprendre. Mais je sais qu’elle reviendra. Alors je garde pour elle tout plein de ronronnements.
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Ils sont tous fous, dans la maison jaune de la rue des Our- sins Dépeignés. Il y a d’abord le grand-père. Toujours en short avec de grosses chaussures. Toujours en train de bri- coler quelque part. Un de ces bruits ! Le pire c’est quand je profite, le soir, de toute la chaleur que le soleil a accumu- lée sur la tôle ondulée de la remise en me couchant molle- ment, le nez vers le grand tilleul, et qu’il choisit justement ce moment-là pour faire dégringoler des planches, pour jurer, tirer des bois, ranger des outils. J’ai beau avoir une patience de chat, neuf fois sur dix je suis obligé de descendre et d’at- tendre sous le buis que Monsieur ait fini.
Il y a aussi les quatre enfants. Encore quatre fous. Toujours en train de me courser à travers les plates-bandes. Comme si un humain pouvait rattraper un chat ! Je vous demande un peu.
Heureusement, les parents sont un peu plus calmes. Ils sont rarement là d’ailleurs. Et puis quand ils rentrent, ils ap- portent souvent des paquets d’où se dégagent des odeurs à vous faire perdre la tête ! Après ça, ils s’asseyent et ils lisent. Remarquez, c’est parfois moi qui fais le fou : je saute sur leur journal déplié, ou je me pose dessus d’un air distrait s’ils l’appuient sur une table. Ils me chassent : je fais l’idiot. Je recommence jusqu’à ce qu’ils s’en aillent. Alors je leur pique la place sur le canapé.
Voilà pour les jours de semaine. Le dimanche, c’est pire. Il y a toujours un moment, en fin de matinée, où l’on entend un grand charivari : c’est l’arrivée de l’oncle et de la tante, ou des cousins, ou de l’autre grand-père ; trois ou quatre chena- pans de plus se déversent en hurlant dans le jardin ; ça crie, ça piaille. Inutile de vous dire que, cette fois, je visite tous les buissons. On ne me voit plus. Sauf le jour où, pendant la
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rituelle balade sur la terrasse « pour voir la vue », un de ces hurluberlus m’a aperçu de là-haut : j’ai juste eu le temps de sauter sur la remise et de fuir par le mur de clôture.
Mais je ne me suis pas trop éloigné, car je ne veux jamais manquer le moment de régal, la récompense de toutes mes ruses : lorsqu’ils sont tous attablés, que l’espèce de cuvette en fonte où ils font cuire leurs viandes délicieuses commence à refroidir, et que je sens des ondes un peu plus molles et flottantes en provenance de leur grande table, je sors de ma cachette et me promène lentement, mine de rien, le nez en l’air au milieu des allées. Je n’attends pas trois passages pour entendre : « Oh, regardez le chat ! »... « Comme il est mi- gnon »... « Mais il est en tenue de soirée ! »... « Minou ! »... « Minou ! »... « Ce qu’il est drôle ! »... Je me fais un peu prier, je caracole, je m’approche, je jauge les odeurs... Ah ces effluves !
Ce jour-là, il m’a bien fallu cinq ou six passages, et je com- mençais à désespérer, quand on m’a enfin vu : ils étaient plus nombreux que d’habitude. Mon rituel a donc encore fini par bien fonctionner et j’ai bondi sur la desserte, plastron en avant, moustaches à l’horizontale, arborant du mieux que je le pouvais mon superbe nœud papillon pour quémander morceaux de poulet ou miettes de poisson : dans ces mo- ments divins, on ne me refuse plus rien. Je flaire, je hume, je choisis.
Mais tout à coup, la fête a tourné court. Une grosse dame a crié « Où est Christophe ? Personne n’a vu Christophe ? » Regards circulaires. Appels. Tout le monde s’est retrouvé dans le jardin, dans la maison, sur la terrasse. Ils s’agitaient en tous sens. Je sentais des ondes de peur de plus en plus vives. Plus personne ne s’occupait de moi.
Les assiettes délaissées me tendaient leurs délices, mais je n’avais guère le cœur à manger : voilà que la panique me
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gagnait à mon tour.On dit les humains très puissants, mais il faut avouer que,
côté facultés physiques, ils sont plutôt limités. Aussi me de- vais-je d’intervenir.
En quatre bonds, je me suis porté en haut du toit de ma- dame Bianchi ; de là, rien ne peut vous échapper. Devant moi se déroulait tout le réseau des ruelles et d’escaliers ser- pentant entre jardins et maisons.
J’apercevais quelques fainéants, toujours les mêmes, allon- gés à l’ombre des murets. Sur la place des Trois Odeurs, ma- dame Fauburge discutait avec sa voisine. Pas de Christophe.
Je décidai de tendre l’oreille : j’entendis monsieur Rascasse remuer ses clefs avant de les introduire dans la serrure. Le cordonnier du Vallon des Bignes frappait sur son établi.
Quelques voitures m’empêchèrent un moment d’explorer tous les alentours, mais quand elles disparurent, je ne pus rien distinguer d’autre que la rumeur habituelle du quartier, quelques wâfs aboyant stupidement derrière leur porte, tan- dis que les petits groupes de recherche qui s’étaient à présent dispersés dans les ruelles appelaient : « Christophe, Chris- tophe ».
Je décidai de descendre vers la mer – je n’ai jamais compris pourquoi, mais les enfants sont comme moi, ils adorent des- cendre vers la mer –.
Par les toits, les arbres et le sommet des murets, en faisant bien attention aux tessons de bouteilles que quelques hu- mains plus idiots encore que la moyenne y avaient cimen- tés, je n’ai eu aucun mal à me retrouver sur le mur qui sur- plombe la Corniche.
L’épouvantable vacarme du trafic m’empêchait d’entendre quoi que ce soit ; les odeurs du marchand de frites de la plage du Prophète anéantissaient tous les pouvoirs de mes narines : l’inhospitalité habituelle du monde des hommes.
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Soudain, un peu avant le grand virage, j’ai aperçu un attrou- pement. Des voitures étaient arrêtées. Déjà, les klaxons as- sourdissants des véhicules qui commençaient à s’agglutiner me vrillaient les oreilles. Il y avait des gens sur le bord de la chaussée. Je distinguais quelqu’un par terre...
Mais j’étais beaucoup trop loin.
J’ai bien dû perdre la moitié de mes poils en longeant le trottoir au ras du mur : quelle frayeur ! Chaque vrombrisse- ment de moteur faisait trembler les dalles. Les passants qui se hâtaient vers l’accident manquèrent me piétiner. Quand j’ai pu m’approcher assez près du groupe, j’ai scruté les ondes. Ce n’étaient pas des ondes de peur.
Ce n’étaient pas des ondes de colère non plus. Plutôt des ondes de rire : Basile, le clochard du quartier, celui qui fait toujours des mots croisés, était allongé sur le macadam. Il levait sa bouteille. Il chantait. Des policiers le saisirent et le firent entrer dans leur fourgon. Tout à coup, il me vit. Il m’appela. Ces benêts crurent que j’étais avec lui et essayèrent de me coincer contre le mur. Heureusement, j’ai pu courir jusqu’au poteau de bois qui est érigé devant la maison des peintres.
De là, j’ai gagné le figuier de l’Impasse des Mouettes. À travers l’entrelacs des branches, je les ai tous regardés me chercher, bras levés. Ils se sont vite fatigués.
Quand je suis remonté, le jardin était désert et la table tou- jours dressée. Dans le salon, la grosse dame pleurait. Chris- tophe restait introuvable. La police était venue puis repartie.
À la nuit tombante, je décidai de retourner sur le toit de madame Bianchi. De là-haut, je me mis en position de guet, le museau posé sur mes pattes avant, l’arrière-train surélevé, immobile.
Plusieurs heures passèrent.Cela faisait un moment maintenant que je sentais quelque
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chose de bizarre en bas du jardin de monsieur Rognevent, l’homme à la pipe. Les insectes n’avaient pas leur vol habi- tuel. La pie ne dormait pas sur la même branche. Je décidai d’aller voir ça de plus près.
Rampant le long des talus, m’aplatissant au pied des haies, faisant moins de bruit qu’un fantôme, je réussis à m’appro- cher sans que rien ne s’éveille. Je ne me laissai même pas dis- traire par les grattements de la souris du jardin des Fabron : j’étais entièrement tendu vers mon but, le trou d’ombre der- rière l’abricotier de monsieur Rognevent.
Parvenu à quelques mètres du grand yucca, j’adoptai la marche à trois pattes selon laquelle on ne doit jamais poser ses quatre pieds par terre en même temps afin d’avoir suf- fisamment de temps pour calculer les gestes d’approche les plus imperceptibles.
Je m’apprêtais à grimper sur le tas de cailloux, quand les odeurs commencèrent à me prévenir : Christophe était là. Il avait dû tomber du mur de clôture, juste derrière les pierres. Il y avait du sang séché. Il ne bougeait pas. Je suis descendu près de lui. J’ai ronronné très fort. J’ai touché ses jambes avec ma patte. Rien.
Je suis alors remonté le plus vite possible. La salle de séjour était éclairée. J’ai gratté à la porte-fenêtre. J’ai miaulé. Ils sont sortis. Va-t-en. Il n’y a plus rien à manger. Ce n’est pas le moment. Va-t-en, je te dis. Sale chat ! Non seulement les humains n’entendent rien, ont le nez bouché, n’y voient pas la nuit, mais en plus ils sont bêtes.
Le jour commençait à poindre. C’était l’heure où Cerise, le vieux wâf de l’homme à la pipe, faisait sa sortie au jardin. Je courus vers sa terrasse et me plantai devant lui. Il se mit aus- sitôt à gueuler et à me poursuivre. Je le conduisis jusqu’au tas de cailloux et sautai près de Christophe...
Juste le temps de m’agripper à l’abricotier. Le museau en 16
l’air, Cerise aboyait. Puis, brusquement, il s’arrêta, renifla et partit, truffe à terre, jusqu’à se retrouver nez à nez avec Christophe. Il jappa, le lécha, sautilla sur place une dizaine de fois, puis s’enfuit vers chez lui. Je le revis cinq minutes après sur la terrasse, tirant monsieur Rognevent par le bas du pantalon, gambadant vers l’abricotier, revenant, tirant de nouveau le pantalon, remuant la queue...
Christophe était maintenant assis dans la véranda, la tête entourée de bandelettes. Cerise couinait de plaisir en dégus- tant une côtelette qu’on lui avait donnée en guise de récom- pense. Je ne pouvais même pas m’approcher du buis à cause de ce sale wâf qui grognait à chacune de mes tentatives. Fini les banquets pendant au moins une semaine !
Me voilà sur la remise, l’estomac vide. C’est malin. Et pour couronner le tout, le grand-père recommence à gratter dans sa gamate. Il va encore me colmater les trous à lézards, avec son sacré ciment !
C’était bien la peine !*
Quand j’ai une petite faim, vers le soir, je fais un crochet par la Villa Romana, on ne sait jamais. Si la grosse voiture noire n’est plus dans son garage, c’est jour de chance : mon- sieur et madame De Rouffiat sont de sortie.
Je passe sous le grand portail, je longe les lavandes, et j’at- terris sur les dalles du perron. Lorsque le bruit des pompes de la piscine s’arrête, je gratte deux ou trois fois à la porte pour que Maria-Luisa m’ouvre.
Maria-Luisa n’aime pas les wâfs ; elle préfère les chats. Aussi est-elle contente quand j’arrive, parce que Popsie, le
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ridicule petit wâf de sa patronne, a peur de moi. Il suffit que je fasse la grosse queue, que je me mette de côté et que je souffle un ou deux coups, pour qu’il s’enfuie en tremblant derrière un fauteuil de la salle de séjour et disparaisse dans ses grotesques touffes de poils roux. Plus de jappements, plus de pleurs : Maria-Luisa a la paix.
Alors c’est la fête. La vraie fête. Dans le réfrigérateur à la douce lumière, il y a la ration de foie grillé de Popsie : pour moi ! Et attention, je mange au salon, s’il vous plaît ! Maria- Luisa sort un verre de cristal et une bouteille de porto, se tartine quelques toasts, installe le tout sur la table basse à côté de mon assiette, et nous faisons la dînette.
Elle s’assied sur le grand fauteuil de velours, les pieds sur un petit pouf à franges, et me fait signe de venir près d’elle. Je m’allonge sur son ventre, les pattes arrière sur le haut de ses cuisses, les coussinets sous sa jupe. Mon museau se pose sur ses seins qui montent et descendent lentement. Elle sent bon. Je ferme les yeux. Je vois la lumière de l’applique danser à travers ses cheveux.
De temps en temps, une odeur m’éveille : elle me tend un morceau de foie ou me fait lécher le saumon d’un toast. Je laisse le pain, il sera pour Popsie tout à l’heure. Quelle jubi- lation ! Sale petit wâf !
Quand j’ai assez mangé, assez dormi, je saute sur la mo- quette, je m’étire trois ou quatre grands coups et je sors. Le corridor a un parfum de cire. Je monte les escaliers lente- ment, je passe devant la chambre de monsieur De Rouffiat, puis devant celle de Madame. Il n’y a aucune odeur, dans ces pièces ; incroyable ! Ensuite, je grimpe au second. Dans la petite chambre de Maria-Luisa, ça sent la vanille. Ça sent les tuiles du toit. Dans l’armoire, il y a des coussins moelleux.
Personne ne peut imaginer comme on y est bien ! En bas, j’entends Maria-Luisa enfermer Popsie dans le garage. Il
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couine. Quel plaisir !Bien souvent, je suis réveillé par des bruits et des caval-
cades dans les escaliers : Pedro est entré avec la discrétion d’un vrai chat professionnel !
Du fond de mon armoire, je ne vois plus rien et ça m’énerve un peu ! Je ne fais marcher que mes oreilles : des chuchote- ments, des rires étouffés, de grands frémissements de draps. De temps à autre, je n’en peux plus de curiosité et je jette un coup d’œil par la porte entrebâillée au risque de me faire remarquer et de me faire chasser.
Mais je n’aperçois pas grand-chose ; quelques reflets dans le miroir mural, des mouvements désordonnés sur le lit ; rien de bien intéressant, en somme. Alors je rentre de nou- veau me pelotonner dans mon refuge. Comme je suis bien, sur mes coussins ! Ils sentent la lavande. C’est sûrement celle qui pousse dans l’allée.
Après un moment de ce remue-ménage durant lequel je m’efforce vainement de me concentrer, le museau entre les pattes, afin de trouver le sommeil, tout s’immobilise enfin. Je suis d’abord un peu inquiet, mais je me calme bien vite.
Le vent chante dans les cyprès. Dans une demi-torpeur, je perçois vaguement les jappements de Popsie dans son garage. Il gratte au mur. Quelle joie ! Je m’endors et je vois ce sale petit wâf en rêve, tout barbouillé de confiture de fraise, sautant en direction d’un os qu’on a pendu trop haut pour lui, et s’étalant en retombant.
Quand je me réveille, tout est silencieux. Pedro est parti. Je sors de mon armoire, mais la porte grince. « Dis donc, petit vicieux de chat, tu n’as pas honte ? Voyeur ! », crie Ma- ria-Luisa. Et elle me fait entrer sous sa couverture. Elle sent aussi bon qu’un soleil. Elle ronronne, et moi aussi.
Je suis toujours le premier à entendre crisser les pneus de la grosse voiture des maîtres, dans l’allée. Je dresse les
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oreilles. Maria-Luisa ouvre les volets, et descend délivrer le cher petit wâf à sa mémère. Je suis déjà au bout du chêneau quand elle passe de nouveau la tête par la fenêtre.
Elle m’envoie un baiser et referme les persiennes. Les vieux sont entrés en claquant la porte. On entend Popsie japper.
Moi, je saute jusqu’aux étoiles.
*
Dès que les nuages s’amoncellent au-dessus des toits, l’après-midi s’assombrit et mes moustaches s’alourdissent. Elles me tirent la peau du nez. Alors je sais qu’il faut se dépê- cher de gagner le refuge, Montée des Iris.
Quand la pluie devient drue et froide, nous sommes déjà au moins trois à regarder au travers du soupirail les ruissel- lements d’eau tomber en cascade le long des escaliers.
Les mouettes sont blotties près des cheminées des maisons d’en face. Mirliton, le petit chat roux, est toujours parmi les retardataires.
Je ne viens pas souvent dans cette société faubourienne de chats de tous quartiers, mais il faut avouer qu’on n’y est pas mal. On a des nouvelles de tout le monde. Même des sia- mois du 25 rue Bleue, bouffis sur leurs coussins damassés. Et du canari de Maître Cufa, encore vivant, le chameau.
La plupart du temps, monsieur Rascasse arrive juste avant la nuit. On entend ses chaussures dans les flaques. Avec ses moustaches blanches, on le prendrait pour un grand- père chat. Il ne dit rien. Il nous pose des assiettes garnies de moules, d’arêtes de poisson mal léchées, de saucisson sans ail.
Lorsque la pluie cesse, nous repartons un par un vers nos quartiers respectifs. Moi, je remonte la ruelle. Il fait bon.
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Je ne vais plus au 2 rue des Acacias. C’est là qu’habitait Mamie Poissons-Tièdes. J’y avais mes entrées particulières.
Quelle que soit l’heure, il me suffisait de pénétrer dans son jardin pour qu’elle s’aperçoive de ma présence. J’étais alors admis à partager sa vie, l’espace d’un moment. Je me contentais pour cela de la suivre partout où elle allait dans la maison et de m’asseoir bien droit, le plastron face à elle, les oreilles dressées. Mamie Poissons-Tièdes se mettait à ra- conter. Quand elle était jeune. Quand elle habitait l’Afrique. « De l’autre côté de la mer », disait-elle dans un grand geste de bras.
Dans ses discours, il était souvent question de gouver- neur, de valses, de gerbes de fleurs. Il restait de ses voyages des quantités de statuettes, d’horloges, de bibelots de toutes sortes disposés sur les cheminées, sur les commodes, sur le rebord des murs, dans des niches. Fais attention, Smoky, si tu casses une porcelaine, je te casse la tête.
Je faisais attention.
J’ai tout appris sur les mandarins chinois, sur les éléphants des Indes, sur l’or des Mayas. Bien sûr, je ne comprenais rien, mais je retenais beaucoup.
Surtout à l’heure des repas, car c’est le seul humain que j’aie rencontré qui soigne la cuisine des chats presque autant que la sienne : elle me faisait toujours tiédir une ou deux têtes de poisson dans une casserole bleue qui ne servait que pour moi, et je mangeais en même temps qu’elle dans une assiette posée sur la table ; à condition toutefois que je sois dressé sur une chaise avec seulement les pattes avant sur la nappe, et le museau dans mon plat. Un peu acrobatique, mais si délicieux !
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Ce seul souvenir suffit encore à me faire saliver. Il y a pourtant des années de cela. Des ouvriers sont arrivés un beau jour. Ils ont cimenté les marches de la ruelle pour que leurs engins puissent descendre. Ils ont éventré la maison de Mamie Poissons-Tièdes, côté jardin. Des lambeaux de sa tapisserie à fleurs mauves ont pendu longtemps au premier étage, remuant légèrement sous la brise. La nuit, en errant sur les décombres, je retrouvais des éclats de porcelaine, des têtes de Bouddhas, des masques africains recouverts de plâtre...
Mais où était donc Mamie Poissons-Tièdes ?
Monsieur Maurin, son voisin d’en face, mit le nez à la fenêtre. Voilà ce qu’on fait de toute une vie, grommela-t-il. Que je passe l’arme à gauche et mon salon persan partira à la mer, lui aussi ! Voir ça à quatre-vingt-huit ans ! Pécaïre ! Et il hocha longtemps la tête avant de refermer ses volets.
Je ne vais plus au 2 rue des Acacias.Je ne vais plus non plus au 6, montée Montplaisir.Ni au 25 de l’Impasse du Vieux Bourdon.Il n’y a plus dans ces endroits que des bâtisses au crépi ru-
gueux. Plus aucun trou de lézard. Plus aucun mur à souris. Rien qu’une odeur de ciment et de javel. Des cubes blancs. Des balcons sans glycine. Des fleurs sans pucerons.
*
C’est surtout l’hiver que je rentre chez moi. C’est-à-dire chez mon maître. Le vrai. Franz Wagner. Celui qui m’a trou- vé tout petit et qui m’a nourri à l’œuf, au lait et à la farine. Celui qui m’a appris à ouvrir et à fermer ma chatière tout seul. Chez lui, je fais ce que je veux. Je dors sur le lit que je veux. Même sur le divan de la véranda, si le soleil roux
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d’hiver est venu s’y allonger aussi. Ou sur le canapé de la bibliothèque, à côté de lui, quand il regarde la télé. Si ça me plaît, je l’écoute lorsqu’il se met au piano.
Le matin, quand le givre fond avec peine sur les carreaux de la chambre, je sens qu’il part au travail : il chausse ses souliers qui font toc-toc et un manteau bien épais. Alors je me glisse sous le couvre-lit. Je sais qu’il fera attention, en rentrant, de ne pas m’écraser.
Chez moi, c’est chez moi et j’y suis très heureux !
Enfin, j’étais très heureux. Parce qu’à un moment donné, il s’est produit une série d’événements, un grand chambarde- ment, qui ont tout bouleversé. Comment dire ? Vous savez, nous, les chats, nous ne pouvons pas expliquer, peser, juger, raisonner, comme vous, les humains. Mais nous compre- nons quand même les choses : d’un seul coup.
En tout cas ce que je peux affirmer, c’est qu’il y a d’abord eu le temps d’avant, puis le temps d’après qui n’était plus du tout le même ! Et entre les deux...
Mais le mieux, c’est que je vous raconte. *
Le grand chambardement
Cet été-là, tout avait commencé très normalement. Chaque matin, le soleil se levait un peu plus tôt derrière le tilleul de monsieur Rognevent, l’homme à la pipe. Chaque après-midi, l’ombre du buis se faisait un peu plus courte. Je ne pouvais même plus rester allongé près du muret du jar- din sans que ces maudites fourmis d’Argentine viennent me chatouiller ou me piquer. L’herbe était de plus en plus rare et
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jaune, et la terre devenait presque blanche. L’air, surchauffé, chargé de sel, montait de la plage du Prophète par lentes bouffées étouffantes.
En général, dans ces cas-là, il n’y a pas longtemps à at- tendre : dès le troisième ou quatrième soir, le maître extrait les vélos de la cahute du jardin et se met à leur gonfler les pneus. Puis il étale tous les instruments de pêche sur la plate-bande, plie les bottes de caoutchouc, et entasse le tout dans de grands sacs.
À l’étage, Pétunia – Pétunia, c’est la femme de Franz, et elle travaille comme lui à la Compagnie des Bulles –, Pé- tunia fait grincer au moins deux cent trois fois la porte de l’armoire, sort les tee-shirts, les jupes d’été, les pulls marins, sans oublier les sempiternels K-ways qu’elle roule en boule et qu’elle pose avec tout le reste sur le petit lit du boudoir.
Seul le métier me permet de patienter : je sais très bien qu’au bout de trois jours de désordre pendant lesquels je n’ai plus un coussin ni même un coin de fauteuil où m’asseoir, ils vont brusquement tout prendre et tout entasser dans la malheureuse Amandine, la voiture grise du maître, excep- tionnellement remontée par les ruelles pour la circonstance. Encore quelques minutes d’agitation, et le silence retombe- ra : ils seront partis en vacances pour quatre semaines sur une petite île de la côte atlantique.
Les premières années, je grimpais sur le muret du jardin pour entendre Amandine démarrer et je me mettais à pleu- rer tandis que la nuit descendait peu à peu, avec ses ulule- ments lugubres et ses désespérants bruits de grillon.
Aujourd’hui, même si j’ai toujours du vague à l’âme, je me contente de marcher lentement en comptant mes pas, et je cours me cacher sous le buis, sans faire attention aux four- mis d’Argentine, aux araignées, ni aux lézards qui peuvent bien venir me gratter les pattes tant qu’ils veulent.
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Mais n’allez tout de même pas croire que les humains n’ont pas de cœur ! Je ne suis jamais abandonné ! Il y a encore des habitants, dans le quartier ! Il y a encore des poubelles pleines ! Et des mulots. Et des oiseaux. Quand, petit à petit, je me réhabitue au silence, je peux même dire que je suis assez content de retrouver ma vie peinarde de chat. Je salue la lune toutes les nuits lorsqu’elle passe derrière les cyprès de la Villa Romana. Je rends visite à toutes mes copines. Je dors. Je mange. Je me prélasse.
Les maîtres ont laissé la chatière ouverte et, de temps en temps, je me paye une nuit de luxe sur leur grand lit de plumes ! Quand la dame qui vient chaque jour garnir mon assiette entre dans la maison, je me cache sous l’armoire. Elle m’appelle ; enfin, au début, parce qu’au bout de quelques jours, elle se fatigue... Remarquez que pour lui faire plaisir, il m’arrive d’y goûter, à sa pâtée. Ça la rassure. Elle repart contente. Je l’entends même rire.
Quatre semaines, je vous ai dit ?
Eh bien, figurez-vous que cet été-là, justement, on avait à peine fini la deuxième semaine quand le bruit de la clef dans la porte m’a fait sursauter : il n’était pas sept heures du matin ! Juste le temps de sauter derrière le muret et Pétunia est entrée. Toute seule !
Elle a grimpé à l’étage et a recommencé à faire grincer l’armoire une bonne dizaine de fois. Je me suis glissé sur le palier : elle était à présent dans la salle de bains où elle entas- sait des tubes et des bouteilles dans un sac tout neuf. Puis elle est redescendue avec tout son barda, et j’ai entendu la porte claquer.
J’ai cherché le maître partout. Pas de maître. Dans la rue Liénart, pas d’Amandine. Mirliton, le petit chat roux, m’a dit qu’il avait vu Pétunia sauter dans un grand taxi noir qui était reparti en remontant le chemin du Vallon de l’Oriol. Peu à
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peu, la maison s’est remplie d’ondes de ça-va-pas. Des ondes très fortes. Si fortes que j’ai couru me réfugier chez madame Fauburge, bien au fond de son appentis, et que je n’en ai plus bougé pendant trois jours et trois nuits.
La quatrième nuit, je suis revenu rôder autour de la mai- son. La lune était douce, le vent était léger, mais je ne pou- vais pas me résoudre à m’approcher ; toujours ces maudites ondes. Tout au plus ai-je réussi à longer le jardin en mar- chant en équilibre sur les tuiles du muret de clôture, à l’op- posé de la véranda. Je guettais le moindre bruit de toute la force de mes oreilles.
Soudain, j’ai entendu le moteur d’Amandine. La portière a claqué. J’ai sauté du mur et je me suis tapi derrière le grand rosier blanc. La porte d’entrée s’est ouverte. Le couloir s’est éclairé. J’ai vu alors le maître se détacher en contre-jour. Il portait les deux vélos. Tout était normal, sauf qu’il était trois heures du matin, et que jamais il n’était rentré à une heure pareille ! Je me suis approché pour mieux observer le va- et-vient des sacs et de tout l’attirail de pêche, et j’ai été saisi d’une impression vraiment bizarre...
L’homme qui fermait à présent la porte puis enjambait tous les paquets qui jonchaient le couloir ressemblait bien à mon maître. Mais était-ce vraiment lui ? Ses pas n’avaient pas le même poids. Son regard n’avait pas du tout, mais alors pas du tout la même lumière. Et qu’est-ce qu’il avait les gestes lents ! Je me suis glissé sous le petit meuble à tiroirs, juste en face de la table. Il fallait vraiment que j’en aie le cœur net. Silence ! Ne pas remuer un seul poil !
Le maître était assis. Il décachetait une à une toutes les lettres que le facteur avait déposées chaque jour dans la boîte. Il les portait devant ses yeux, mais il semblait ne pas les voir. Sa cervelle n’émettait aucune onde. À ses pieds, les pages froissées s’accumulaient. Quand il n’y a plus eu aucun
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papier sur la table, il est quand même resté assis. Sans bou- ger. Sans penser. Petit à petit, le jour s’est levé. Les oiseaux ont commencé à secouer leurs plumes dans l’abricotier de monsieur Rognevent. Puis dans le tilleul. Les grillons se sont tus. Une cigale s’est mise en route pour la journée. Puis deux. Puis trois. Les premières motos ont pétaradé sur le chemin du Vallon de l’Oriol.
Le maître ne bougeait toujours pas. De le voir comme ça si maigre, si absent, sans odeur, je me suis roulé en boule, j’ai fermé les yeux, et j’ai repensé au temps d’avant, au temps de mon enfance.
*
Du plus loin que je me souvienne, c’est-à-dire quand j’étais vraiment un tout petit chaton âgé de quelques jours, le jar- din des maîtres n’était pas tel qu’aujourd’hui. C’était une véri- table jungle. Il y avait d’immenses herbes partout. Des tas de cailloux peuplés de cafards de toutes sortes, des fourmilières grouillantes, des objets rouillés, des tessons de poteries...
Ma mère nous avait déposés, mon frère Kim et moi, der- rière un gros monticule de terre surmonté d’une touffe d’orties, et protégés tout autour par un roncier redoutable. Elle était allée chasser dans le jardin du voisin, au-delà de la cahute. Inutile de vous dire que, dans ces cas-là, nous nous pelotonnions l’un contre l’autre et nous restions parfaite- ment immobiles afin de déjouer tous les maléfices.
C’est dans cette position que nous étions, lorsque j’ai en- tendu un bruit régulier qui se rapprochait : frsshh, frsshh. Une main gantée nous a frôlés. Ne pas bouger. Ne pas bou... Un grand cri a retenti. Aigu. Puis plus rien.
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Jusqu’à ce qu’ils reviennent à deux.
— Mais je t’assure, Franz, j’ai vu un énorme rat. Oui, là... Là... Plus à droite. Attention, il va...
— Mais non, ce n’est pas un rat. Ce sont deux chatons abandonnés.
— Oh ! Comme ils sont mignons !
J’ai alors été soulevé dans une seule main tandis que mon frère tentait de s’échapper, vite rattrapé d’ailleurs.
Et voilà comment j’ai fait la connaissance de mon maître et de Pétunia. J’avais dix jours. J’étais tout bébé. Ils riaient de voir mes yeux écarquillés. Mais comme ils étaient gentils !
Ils nous ont gardés toute la soirée sur leur carrelage plein de couleurs. Heureusement, il y avait un tapis bien chaud sous la petite table.
Vers le soir, Pétunia a dit : « Je veux celui-là. Non, pas lui. Lui. » Franz a un peu résisté, mais il a vite compris que ce n’était pas la peine. Alors il a pris mon frère et l’a rapporté derrière le monticule, près des ronces et des orties. Il venait à peine de franchir le seuil du salon, lorsque j’ai entendu ma mère reprendre Kim dans sa gueule. Les feuilles de l’abrico- tier ont frémi.
Le maître a ensuite téléphoné à un vétérinaire qu’il connaissait, et m’a préparé des mixtures toutes plus dégoû- tantes les unes que les autres. Dix jours comme ça ! Épuisé, à lécher ces horreurs ! Plus d’air que d’autre chose. J’en ai eu le ventre tout gonflé ! Heureusement, j’étais déjà solide !
La nuit, je sentais ma mère s’approcher. Elle m’appelait. Franz descendait alors de l’étage. J’entendais ses pas dans l’escalier. Je faisais semblant de dormir. Il s’accroupissait. Il me touchait. Il s’attardait même si longtemps que j’en attra- pais des crampes aux pattes à tant vouloir paraître immo- bile. Par chance, de temps en temps, il se mettait à lire sur son canapé, et je pouvais bouger un peu dès qu’il penchait
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la tête vers son livre. Vivement que je puisse partir d’ici, me disais-je. Et je suis resté. Il faut avouer que ça valait drôle- ment le coup d’être là, ça c’est sûr !
D’abord, c’était bien confortable, surtout l’hiver. Et puis, c’est intéressant de voir comment ils vivent, les humains, je vous jure. Je n’ai pas fini d’en être baba, croyez-moi !
Le maître et sa femme, je le réalise aujourd’hui, étaient d’ailleurs un couple vraiment particulier.
Pétunia, tous ceux qui la connaissent vous le diront, était dotée d’un charme envoûtant. Tout petit déjà, je m’en sou- viens, j’étais fasciné par son grand sourire avenant, par ses manières superclasse, par ses regards droits et francs. Pour un chat qui s’ouvre à la vie, quoi de plus merveilleux ? Quels débuts plus rassurants ?
Franz n’était pas comme ça. Beaucoup plus rentré. Beau- coup plus calme. Pas bavard. Pas expansif. Un homme-chat, en quelque sorte : d’apparence totalement indifférente et paraissant ne s’occuper que de lui-même. Mais allez savoir, avec des gens comme lui !
La vie des chats étant beaucoup plus courte que celle des humains, nous ne connaissons généralement de nos maîtres que des tranches d’existence relativement limitées. Je ne peux donc pas vous raconter grand-chose sur le début de leurs histoires respectives, ni même sur le début de leur his- toire commune.
Tout ce que je peux vous dire, c’est qu’au moment de mon apparition derrière mon paquet d’orties, ils étaient bourrés d’énergie. Chaque soir, après être rentré de la Compagnie des Bulles où il était employé, le maître enfilait un vieux vêtement tout éclaboussé de peinture blanche, vissait sur sa tête un chapeau sans forme, et se lançait dans les grands travaux. Vas-y que j’te scie ! Vas-y que j’te cloue ! C’est bien simple, dès que j’entendais le hurlement de la perceuse ou le
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volcan de la lampe à souder, je déguerpissais comme un fou derrière la clôture, et on ne me voyait plus jusqu’à la tombée de la nuit.
