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L’histoire, la vie et l’avenir de Marseille vus par des goélands. C’est en 600 av. J.-C. que le premier oiseau de la lignée, Épitellias 1er, est arrivé avec le Phocéen Prôtis pour fonder la ville. Après lui, durant 86 générations, ses descendants n’ont cessé de prévenir les habitants des bonheurs ou des malheurs qui les attendaient. Aujourd’hui, c’est à Épitellias 88 qu’il incombe d’avertir ses contemporains de la terrible menace qu’il pressent… Dans des survols à couper le souffle, tous ceux qui aiment Marseille, mais aussi tous ceux qui la détestent ou ne la connaissent pas se laisseront entraîner dans cette odyssée ébouriffante, émouvante, cocasse et irrésistible racontée, du bout de la plume, par un incroyable oiseau de mer.
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Seitenzahl: 277
Veröffentlichungsjahr: 2022
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ALAIN SEYFRIED
LES GOÉLANDS DU LACYCON
MORRIGANE ÉDITIONS
13 bis, rue Georges Clémenceau — 95 440 ECOUEN (France) Siret : 510 558 679 00006 85 10 65 87 — [email protected] www.morrigane-editions.fr http://boutique-en-ligne.morrigane-editions.fr

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L’histoire, la vie et l’avenir de Marseille vus par des goé- lands.C’est en 600 av. J.-C. que le premier oiseau de la lignée, Épitellias 1er, est arrivé avec le Phocéen Prôtis pour fonder la ville. Après lui, durant 86 générations, ses descendants n’ont cessé de prévenir les habitants des bonheurs ou des malheurs qui les attendaient. Aujourd’hui, c’est à Épitel- lias 88 qu’il incombe d’avertir ses contemporains de la ter- rible menace qu’il pressent...
Dans des survols à couper le souffle, tous ceux qui aiment Marseille, mais aussi tous ceux qui la détestent ou ne la connaissent pas se laisseront entraîner dans cette odyssée ébouriffante, émouvante, cocasse et irrésistible racontée, du bout de la plume, par un incroyable oiseau de mer.
Membre de l’académie Arts-Sciences-Lettres de Paris, HEC, docteur en Gestion (Paris-Dauphine) et cadre supé- rieur, Alain Seyfried est écrivain, et traducteur .« Les Goélands du Lacydon » est son 9ème roman.
Pour Alessandra, Que j’attendais depuis toujours.
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Les hommes sont des oiseaux de passage.
William Shakespeare
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PROLOGUE
Eh oui. Parfaitement. Je m’appelle Épitellias et je suis un goéland.
Vous trouvez ça bizarre, n’est-ce pas, qu’un volatile comme moi puisse s’adresser à vous ?
C’est que, comme prétentieux, vous vous posez un peu là, les humains ! À vous entendre, vous ne seriez rien de moins que les rois de la Création, vous seuls seriez doués de pensée, de langage, de pouvoir d’abstraction, vous seuls seriez dotés d’une âme, et, pourquoi se gêner, Dieu vous aurait carrément conçus à son image !
C’est un point de vue, bien sûr, mais laissez-moi tout de même vous donner le mien. Car nous, les oiseaux, avons sur vous quelques supériorités manifestes dont vous êtes loin de vous douter et qui vous rabattront très vite le caquet, je vous assure.
D’abord, nous sommes capables de voler de nos propres ailes, et ce n’est pas rien. D’emblée, nous percevons un autre paysage, un autre relief. En résumé, nous prenons de la hau- teur, ce qui n’est pas, sur vous, le moindre des avantages.
Lorsque le jour se lève et que, planant au-dessus du ri- vage, je vous aperçois sortant un à un de vos grandes boîtes
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de ciment pour entrer dans vos petites boîtes métalliques, je vous jure que c’est un drôle de spectacle ! Vous vous répandez dans les rues comme des fourmis, mais sans leur organisation, ou comme des abeilles, mais sans leur intelligence collective, et je vous vois errer, chacun pour soi, dans un long murmure confus qui monte de l’asphalte puant de vos places et de vos avenues. J’aime bien, alors, venir me poser sur le bord d’une corniche, en haut d’un arbre ou au sommet d’un de vos réver- bères pour vous observer plus longuement. Le vent léger du large fait frémir mon plumage, je rentre le cou et cale bien mes pattes sur leur appui, un petit frisson d’impatience me parcourt le corps, et la séance commence. Une séance entiè- rement gratuite. Et si, de temps à autre, vous pensez que mes cris ressemblent à des esclaffements, vous aurez bien raison, en effet : je ris!
Une autre de nos supériorités vous paraîtra moins évi- dente, mais je vais tâcher, autant que faire se peut, de vous la faire comprendre.
Avez-vous remarqué que, à peine sortis du nid, nous sommes déjà opérationnels? Un apprentissage minimum de la part de nos parents, deux ou trois essais et hop, nous voilà capables de voler, de nous nourrir, de nous reproduire, que sais-je encore? Miraculeux, non? En tout cas, belle perfor- mance si l’on en juge par le nombre d’années qu’il vous faut, à vous, les rois du monde, pour apprendre ne serait-ce qu’à marcher, à avaler de la nourriture ou à communiquer entre vous ; et je ne parle pas de lire, écrire, compter, ni de tout cet arsenal de pratiques étranges, pour moi inutiles, qui feront de vous des adultes. Cela ne vous pose pas un problème ? Il faut croire que oui, car j’ai entendu un jour, perché sur le rebord de la fenêtre d’une classe d’école primaire, que vous balayiez d’un revers de patte cette faiblesse congénitale en vous attribuant l’intelligence, quand les animaux, eux, ne seraient doués que
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d’instinct. Pensez donc ce que vous voulez, encore une fois, mais je vais tout de même vous dire la vérité.
La vérité, c’est qu’au lieu, comme vous, de recommen- cer toujours tout de zéro en naissant, nous gardons, par un des mystères de la génétique que vous n’avez pas encore élucidé, tous les acquis de nos ancêtres. Autant il vous faut étudier des monceaux de documents, de livres, d’enregistrements, pour vous approprier le savoir de vos prédécesseurs, autant l’expé- rience accumulée par nos aïeux nous est miraculeusement servie toute fraîche dans nos cervelles sans que nous n’ayons rien à faire. Il nous suffit alors, pour vivre, de puiser dans ce précieux réservoir.
Tenez, par exemple, j’ai su que je m’appelais Épitellias sans que personne n’ait eu à me le souffler.
Pourquoi ce nom grec, me direz-vous? Tout simple- ment parce que j’appartiens à la plus vieille lignée de goélands de Marseille. Mon ancêtre le plus lointain, en ligne directe, est arrivé sur les rivages du Lacydon — le « Vieux-Port », comme on dit maintenant — avec les Phocéens, voilà plus de deux mille six cents ans, dans un de leurs pentécontères, ces bateaux sveltes et rapides à cinquante rameurs.
Et pourquoi précisément Épitellias ? Parce que, en grec ancien, « Épitellias » signifie quelque chose comme « au-des- sus de Tellias », lequel Tellias était un célèbre devin, créateur de la famille des Telliades, dont les membres étaient extrêmement prisés, en particulier par les armées auxquelles ils conféraient ruses de guerre décisives et précieuses prévisions sur l’issue des combats.
Voulait-on suggérer par ce patronyme que mon aïeul fai- sait de meilleures prédictions que Tellias lui-même? Ou que, tout simplement, en tant que volatile, il évoluait forcément
au-dessus de lui ? Toujours est-il que le goéland Épitellias 1er, mon ancêtre et le fondateur de la dynastie, fut embarqué dans le pentécontère de Prôtis, le chef de l’expédition phocéenne, et arriva en l’an six cent avant Jésus-Christ sur les rives du Lacydon après avoir traversé la Méditerranée de part en part.
C’est dire, par parenthèse, le nombre de périls que sa science divinatoire a dû permettre d’éviter !
Je m’appelle, quant à moi, Épitellias LXXXVIII (ou 88, pour faire plus simple) et je vis dans ces mêmes lieux au- jourd’hui, vingt-six siècles plus tard. Entre nous deux, c’est- à-dire entre le numéro 1 et le numéro 88 de la lignée, des dizaines de devins à plumes se sont succédé. Ils se sont tous illustrés par des prédictions aussi spectaculaires que perti- nentes. Quand les Marseillais en ont tenu compte, tout s’est bien passé. Mais quand ils ont ignoré leurs mises en garde, la cité a connu des malheurs de toutes sortes qui survenaient soudainement, comme des orages, dans le ciel d’azur de sa prospérité. D’où mon angoisse, à mon tour, moi, le 88e du nom, devant mon écrasante responsabilité.
Me laissera-t-on prêcher dans le désert en ne faisant aucun cas de mes avertissements ou ferai-je partie des devins écoutés? La seconde possibilité serait préférable. Vraiment. Car, lorsque, perché sur la tour du fort Saint-Jean, je tourne alternativement la tête vers la ville et vers le large, une vision effrayante s’impose à moi. En fermant les yeux, je vois un évé- nement précis, certain, singulier, une menace terrible se pré- parer à surgir de la mer. C’est d’ailleurs presque toujours par la Méditerranée que le destin de Marseille s’est manifesté. Je ne peux pas préciser exactement de quoi il s’agit ni quelle forme exacte il revêtira. Tout ce que je sais pour l’instant c’est que, si rien n’est fait, il sera cauchemardesque. Et que ce sera un 31 juillet.
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Alors je passe et repasse mille fois dans ma mémoire le récit des réussites et des échecs de mes ancêtres afin de com- prendre ce qu’il faut faire et, surtout, ce qu’il ne faut pas faire, pour avoir une chance d’être entendu.
Hélas, à notre époque où les bobards de toutes sortes sont distillés quotidiennement avec un savoir-faire sans cesse plus sournois, les humains ont perdu toute lucidité. Les signes prémonitoires, ils ne les perçoivent plus. Les visionnaires comme moi, forts de leur expérience multiséculaire, ils ne les écoutent pas. Pour eux, je ne suis qu’un vulgaire volatile qui se nourrit dans leurs poubelles, qui fiente sur les toiles de tente de leurs terrasses, qui les réveille dès les premiers rayons du soleil, bref, qui les énerve et qu’ils méprisent. Et pourtant, s’ils savaient ce que je sais ! S’ils savaient !
Surveillez la mer tous les 31 juillet, bon sang ! La mer !
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Épitellias 1er« Le Fondateur » (de 602 à 571 av. J.-C.)
En longeant les côtes, les pentécontères phocéens commandés par Simos et Prôtis arrivèrent, par un temps calme et ensoleillé, en vue de ce que l’on appellerait
plus tard le Lacydon. Derrière eux, la mer et le ciel confon- daient jusqu’à l’horizon leurs nuances de bleu. Devant eux, un léger clapot semblait vouloir rejoindre, de son murmure régu- lier, la petite ligne de terre que l’on commençait à apercevoir dans le lointain.
Debout à l’avant de l’embarcation de tête, sautillant légèrement d’une patte sur l’autre afin d’atténuer les effets du roulis, mon lointain ancêtre Épitellias 1er paraissait pétrifié : la prémonition qu’il avait eue au départ de Phocée, une prémonition à laquelle il ne croyait pas lui-même, voilà qu’il en avait la réalisation devant les yeux !
Après de longues minutes d’immobilité et d’hébétude, il décida d’en avoir le cœur net. La côte était encore loin, en effet, et, malgré sa vue perçante, il n’était pas sûr de tout ce qu’il percevait. Déployant deux ou trois fois ses ailes pour en
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échauffer les muscles, il prit son élan sur le bord du bastin- gage et s’élança dans les airs. Il tournoya ensuite autour du pentécontère de Prôtis en criant d’une façon si particulière que celui-ci ordonna aux rameurs de ralentir la cadence afin d’attendre le retour du devin.
L’oiseau se dirigea résolument vers la terre ferme et, plus précisément, vers l’endroit de la côte qu’il avait repéré. Après avoir dépassé les deux ou trois îles désertes qui se trouvaient sur son chemin, il commença à avoir une vue précise des lieux et son étonnement grandit à chacun de ses coups d’aile.
— Par Poséidon, se dit-il dans sa tête de goéland, ce n’est pas vrai !
Eh oui. C’était vrai. L’anse qui se révélait enfin à son regard était en tout point semblable à celle qu’il avait quittée des jours et des jours auparavant! Mêmes collines pierreuses surmontées de verdure, même calanque bordée de doux ma- melons, mêmes îles posées sur l’eau, au large, afin de protéger le rivage des excès de la houle...
Épitellias 1er s’approcha de l’échancrure de côte qui s’ouvrait à lui. Il cherchait des yeux ce qu’il avait vu en songe avant le départ et qui était la condition impérative d’un débar- quement. Sans y croire, toutefois, car aussi grande que pût être sa confiance en ses dons divinatoires, il n’était pas pensable que... Par Zeus! Oui! Elle était ici, sur sa gauche, au bas de la colline la plus accueillante, murmurant et s’épanchant dans la fraîcheur du matin : la Source. La Résurgence Sacrée sans laquelle il est impossible, sur cette Terre, d’établir la moindre cité. La même fontaine bienfaisante que celle qui irriguait Phocée, à deux mille cinq cents kilomètres de là. Il décida que ces lieux devraient porter le nom d’une des divinités des eaux : le « Lacydon ».
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Mon ancêtre chercha ensuite à apercevoir des humains. En vain. Il n’y avait personne sur la rive. Aucune habitation non plus. Malgré la réticence de notre espèce à s’éloigner de la frange côtière, il choisit de pénétrer plus avant dans les terres.
Étrange, se dit Épitellias 1er, les habitants de ces contrées se détourneraient-ils de la mer ? Malgré toute ma science divi- natoire et mes dons extralucides, je ne pensais pas que de tels peuples existaient !
Cependant, lorsque, très loin du bord de mer, il vit de la fumée s’élever du sommet d’une colline, il se dit que les hommes se tenaient certainement là, en retrait de la côte, et que tout ce qui intéressait les Phocéens ses maîtres — le rivage, l’ouverture sur la grande bleue et les douces plaines du littoral —, était donc absolument libre de toute occupation.
Alors il fonça de toute la puissance de ses ailes vers les pentécontères qui, se balançant tranquillement sur les ondes, attendaient sagement son retour.
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Sur le navire amiral, les marins avaient déjà préparé les instruments de la cérémonie.
Lorsqu’Épitellias 1er atterrit sur le pont, il y retrouva donc le cercle de fer qui lui était familier avec, sur sa circon- férence, les lettres de l’alphabet rangées dans l’ordre, d’alpha à oméga, et, au centre, le motif sacré qui marquait la place dévolue au devin.
Sûr de lui, ou du moins donnant cette impression à tous les hommes rassemblés, silencieux et attentifs, le goéland se posa majestueusement à l’endroit voulu et prit aussitôt un
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air docte et pénétré. En acteur consommé connaissant par cœur le rôle que l’on attendait de lui, il fit ensuite mine de se concentrer, piétina le sol d’une patte sur l’autre, se lissa les plumes, lança vers le ciel bleu quelques petits cris mystérieux et, à la fin des fins, se décida à délivrer son oracle.
Pour ce faire, il s’avançait tour à tour vers chacun des caractères qui devaient constituer son message et, après une feinte hésitation, le touchait délicatement du bec. Puis il se reculait par saccades, la tête haute, avant de se diriger vers le suivant.
Le grammatéus chargé d’enregistrer le texte sur ses ta- blettes de cire s’affairait. Les marins, Prôtis en tête, désireux de connaître au plus tôt la teneur de la prédiction, essayaient de mémoriser au fur et à mesure les mots que composaient les lettres choisies par l’oiseau, mais, malgré une attention soute- nue qui leur faisait froncer les sourcils, ils perdirent le fil du discours les uns après les autres.
Le silence était donc d’autant plus pesant lorsqu’Épitel- lias 1er s’envola et que l’écrivain officiel donna enfin lecture du message divinatoire :
Gagnez le Lacydon où se baignent les Dieux, Offrez autour de vous vos vins les plus précieux Et, par vœu de Princesse, par largesse de Roi, Vous bâtirez ici, pour toujours, Massalia.
Qu’est-ce donc que ce Massalia? se demandèrent les marins sans oser toutefois exprimer leur étonnement à haute voix. Et le Lacydon ? Et ce roi généreux, existe-t-il vraiment ?
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Ils n’osaient pas non plus évoquer la Princesse, mais leurs yeux, leurs sens, leur imagination avaient pris feu. Tant de jours de solitude en mer... Ils reportèrent ensuite leur attention sur les amphores que l’on apercevait par une des ouvertures du plat-bord. « Vos vins les plus précieux », énon- çait l’oracle : ils en avaient, à l’avance, l’eau à la bouche. Des semaines sans avoir eu droit à la moindre gorgée de ces nec- tars ! Si l’oiseau disait vrai, au moins sur ce point auraient-ils bientôt satisfaction et plaisir.
Lorsqu’il eut pris connaissance de la teneur de la pré- diction, Prôtis regarda lentement autour de lui. Les marins, serrés les uns contre les autres, levaient vers leur chef des yeux interrogatifs. Pas un bruit, pas un mot dans l’assemblée. Il se tourna alors vers son second, le valeureux Simos. Celui-ci, les bras croisés et le regard fixé sur l’horizon, ne bougeait pas d’un pouce. Prôtis connaissait la secrète défiance de son adjoint envers toutes les croyances, divinations et autres prédictions qui, selon lui, n’étaient que vastes supercheries. Il savait, en plus, l’aversion que ce marin aguerri éprouvait pour tous ces emplumés d’oiseaux de mer qui, d’après lui, ne vivaient que pour rapiner les honnêtes pêcheurs et les courageux soldats.
— Que penses-tu de cet oracle ? lui demanda enfin Prô- tis comme pour le provoquer.
Simos se tourna vers son commandant puis, sans un mot, fixa un instant mon ancêtre perché sur le bastingage avant de revenir à sa position première.
— Tu sais, moi, les oracles, je n’y connais rien. Ce n’est pas du tout ma culture. Je ne peux donc pas t’aider. Je suis désolé.
D’un regard circulaire, le chef de l’expédition interrogea ensuite les marins qui l’entouraient. Ils baissèrent les yeux les
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uns après les autres. Alors, d’un geste lent de la main, le doigt pointé devant lui avec autorité, il désigna la ligne de terre que l’on apercevait à l’horizon et chacun comprit qu’il convenait de regagner sans rechigner son poste de navigation.
Le convoi naval se dirigea donc bientôt, en rangs serrés, vers le Lacydon.
Parvenues à quelques brassées du rivage, les embarca- tions ralentirent, mais, Prôtis ayant immédiatement donné l’ordre de s’engager plus avant dans l’anse, elles en franchirent aussitôt la passe.
Contrairement à toute attente, les pentécontères glis- saient entre deux rives absolument désertes. Aucun être humain en vue. Seul le bruit cadencé des rames troublait le silence environnant.
Perché sur la poutre de proue, Épitellias 1er parcourait sans cesse du regard les terres qui, à présent, les entouraient. Apparemment inquiet, il tournait la tête avec brusquerie de droite et de gauche et piétinait nerveusement son perchoir en le serrant de ses doigts crochus comme pour s’y agripper.
Simos s’épongeait le front de manière continue. Il sem- blait tendu. La main sur la poignée de son poignard, il se te- nait prêt à dégainer.
— Ici ! dit Prôtis d’une voix calme et ferme à la fois. On débarque ici.
— À vos armes! À vos boucliers! Tout le monde en ordre de bataille ! ordonna brusquement Simos.
— Non, répliqua Prôtis aussitôt. Pas d’armes. Pas de bouclier. Mettez-vous en tenue légère. Le seul matériel dont vous devez vous munir, ce sont les amphores de la cave per- sonnelle des officiers.
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La quasi-simultanéité de l’ordre et du contre-ordre ren- dit les marins perplexes. Ils n’osaient plus bouger, espérant une confirmation de l’une ou l’autre des dispositions à prendre.
— Alors? Qu’attendez-vous? reprit Prôtis d’une voix qui ne permettait aucune réplique.
La troupe s’exécuta sans un mot.
Ayant obtenu la permission de débarquer, accompagné d’une petite escouade de soldats armés et à condition de se tenir sur les arrières, Simos suivait le mouvement à environ deux cents pas du groupe principal. Le visage renfrogné, l’œil aux aguets, il ne parvenait pas à dissimuler sa désapprobation devant l’imprudence de son chef.
Comment ! Après avoir triomphé de tous les dangers de la mer, combattu la faim, la soif et le découragement tout au long d’un interminable périple vers des lieux inconnus, voilà qu’ils se jetaient sans défense au-devant d’une mort certaine! Maudit oiseau! Maudite crédulité! Maudit oracle aussi in- compréhensible que naïf! Un roi! Une princesse! Pourquoi pas le Paradis sur Terre — pardon, les Champs Élyséens — tant qu’on y est ?
Tantôt sautillant au bord des chemins, tantôt voletant au-dessus de la troupe, Épitellias 1er s’était porté en éclai- reur. L’intuition qui avait inspiré sa prédiction le poussait à retrouver la colline fumante où les hommes — des Ligures — s’étaient établis. Tout se jouerait là, il en était certain.
S’élevant beaucoup plus haut, il aperçut enfin l’oppi- dum en question derrière une butte qui en masquait la vue aux « rampants ». La fumée qu’il avait repérée lors de sa re- connaissance avait disparu, mais il y en avait d’autres au pied de l’éperon. D’autres fumées autour desquelles des humains s’affairaient.
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Il redescendit ensuite au niveau du sol et se posta juste devant les soldats de Prôtis. Grâce à ses petits cris caracté- ristiques et aux sauts successifs qu’il effectuait d’un ou deux coups d’aile avant de se poser à nouveau, il fit comprendre à la troupe qu’il convenait de le suivre et, après avoir contourné la colline qui faisait écran, il s’engagea résolument dans la vallée qui conduisait aux demeures des hommes.
Au bout du chemin, on commençait à distinguer la rumeur d’une foule. Tout autour de cette foule, des guetteurs aperçurent les Phocéens qui venaient vers eux. Cependant, ces derniers n’étant pas armés, ils les laissèrent s’avancer.
Soucieux de préserver cette apparente bienveillance à leur égard, Prôtis fit savoir à Simos qu’il devait s’arrêter sur ses positions et attendre, pour rejoindre l’avant-garde de l’es- couade, de voir comment les choses tourneraient.
Les gardiens des Ligures avertirent alors leur chef que des hommes apparemment pacifiques s’approchaient de leur assemblée.
— Restez attentifs, ordonna celui qui les commandait, mais laissez-les arriver librement. Qu’on s’occupe d’accueillir dignement ces étrangers, lança-t-il en direction des femmes et des jeunes gens amassés derrière lui.
Des tables et des bancs furent prestement ajoutés et l’on installa, à même les plateaux de bois, des couverts de grand apparat : écuelles peintes, couteaux aux manches sculptés, timbales...
Épitellias 1er se rengorgea. Sa prédiction, pour auda- cieuse qu’elle eût pu paraître au premier abord, était en train de dérouler le scénario prévu. Bientôt, le festin battit son plein. Volailles, cochonnailles, légumes aujourd’hui disparus, mais en ce temps-là fort prisés... Les Phocéens n’en croyaient
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pas leurs papilles ! Comment des gens si prévenants, si accueil- lants, si raffinés avaient-ils pu rester ignorés de nos érudits grecs ? Des contrées sauvages, leur avait-on dit avant le départ. Des peuples cruels. Des fous ivres de sang...
Après quelque temps de défiance et de suspicion, Si- mos et ses hommes s’adoucirent à leur tour. Ils laissèrent leurs armes à la garde de deux ou trois soldats et s’approchèrent du banquet. On les y accueillit volontiers.
Vers le milieu du repas, Prôtis donna l’ordre à ses com- pagnons de se saisir des amphores jusque-là cachées sous leurs vêtements et de les déboucher. Ils s’engagèrent ensuite dans les travées en versant leur contenu capiteux dans les timbales de chacun des convives, non sans en avoir accordé la primeur à la table d’honneur où le roi Nann, son épouse, son fils Coma- nus, ainsi que la princesse Gyptis avaient pris place.
Afin de montrer que le vin était sans danger aucun, Prôtis ordonna à Simos d’aller se poster, debout, devant les membres de la famille royale, et de boire ostensiblement le breuvage offert.
Devant la beauté confondante de cet homme grand et fort, devant son assurance et son sourire avenant, les Ligures se sentirent immédiatement en confiance et portèrent à leur tour les timbales à leurs lèvres. Au milieu des tables, et selon les ha- bitudes grecques, le modérateur du banquet veillait cependant à ce que la gaieté engendrée par la boisson ne dégénère pas en ivresse : s’il constatait les prémices de la moindre ébriété, il donnait aussitôt l’ordre aux esclaves d’augmenter la part d’eau dans la composition du mélange.
Ignorant tout du vin et de ses effets, les Ligures entrèrent peu à peu dans un état de béatitude et de reconnaissance qui
leur était inconnu, et ce fut précisément à ce moment-là que la prédiction d’Épitellias 1er prit tout son sens.
Selon la coutume ligure, en effet, le roi Nann se leva, fit servir une timbale d’eau à la princesse Gyptis, et celle-ci partit à la recherche d’un homme à qui l’offrir, c’est-à-dire à qui s’offrir.
Elle passa près de Simos qui, toujours debout devant la table royale, la troublait au plus haut point. Après lui avoir adressé un regard appuyé, elle continua pourtant sa route dans les travées, car, bien entendu, elle devait faire mine de choi- sir parmi tous les convives en âge de prétendre l’épouser, en évitant de faire penser que son choix était déjà arrêté avant le début de la cérémonie.
C’est ainsi qu’elle se posta devant chacun des mâles les plus avenants de son peuple et qu’elle poussa même le zèle jusqu’à se rendre, tout au bout, vers les tables des Phocéens qui, incrédules et sceptiques, observaient cette scène pour eux proprement impensable.
Prôtis était resté assis. Il souriait vaguement à cette belle étrangère qui ondulait avec grâce entre les travées et, plus elle avançait vers lui, plus son visage se teintait de douceur et de sérénité.
Suivant de loin la progression de la Princesse, Simos souriait également. Mais, chez lui, le sourire était un sourire conquérant. Habitué à impressionner par sa haute stature, par son port viril et la noblesse de ses traits, il était certain d’avoir fait grand effet à la jeune femme et attendait avec confiance l’instant où elle rebrousserait enfin chemin et retournerait vers lui. Afin de ne pas montrer son impatience à l’assemblée, il leva un moment les yeux vers le ciel, comme pour y trouver confirmation. Prôtis est le chef, certes, se disait-il, mais Gyptis
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l’ignore et ne se déterminera qu’au vu de la prestance et de la beauté des hommes en présence. Il n’avait donc aucun doute sur le choix de la Princesse.
C’est à cet instant précis, pourtant, que la rumeur prit naissance dans la foule. Une rumeur d’étonnement d’abord, faible, incertaine, puis de plus en plus forte jusqu’à devenir carrément une acclamation. Simos baissa alors brusquement la tête et découvrit, tout au bout du banquet, que Prôtis s’était levé et buvait l’eau que Gyptis venait de lui offrir.
Réfugié au sommet d’un arbre, Épitellias 1er se lissait consciencieusement les plumes. S’il avait pu être inquiet, l’es- pace d’un moment, quant à la pertinence de sa prédiction, il était à présent tout à fait rassuré.
La suite ne lui donna pas tort : Nann approuva le choix de sa fille et accorda à son nouveau gendre Prôtis, en guise de dot, la butte sur laquelle s’étend aujourd’hui le quartier mar- seillais du Panier. Ce territoire de bord de mer, arrosé d’une source abondante et généreuse, abrité des intempéries, consti- tuait pour les Grecs un présent somptueux. Pour les Ligures, et particulièrement pour la tribu locale des Ségobriges (litté- ralement : « Les conquérants des collines »), le cadeau ne leur enlevait strictement rien.
Largesse de roi, vraiment, ou pure habileté ?Ni l’un ni l’autre : tout simplement la politique. Déjà.
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Épitellias 88 (Moi)
L ’hiver, j’évite de trop m’aventurer au large. Ou seulement pour de brèves incursions. Je me laisse alors porter par le mistral, sec, froid, violent, rectiligne, ou par le souffle d’est, humide, désordonné, indiscipliné ; fou, en
somme.
Par temps de mistral, le ciel est d’une pureté surnaturelle et je suis tout de suite entraîné vers la haute mer par la force démesurée, glacée, obstinée du vent. Tout en bas, l’eau est d’un bleu profond strié de merveilleuses marbrures blanches. Un piège, en fait : il ne faudrait pas que je sois contraint de m’y poser ! Aussi décidé-je généralement de rebrousser chemin juste avant d’atteindre l’île Maïre. Pour regagner mon port d’attache, j’entame alors une lutte titanesque contre les élé- ments. Mes pattes se figent. Ma tête se gèle. Mes idées de- viennent lourdes. Je descends un peu pour fuir les courants les plus puissants, mais, pris dans les remous de l’air créés par la ville, son chauffage, ses immeubles, je me fais secouer d’abon- dance. Longeant prudemment le rivage, je parviens pourtant toujours à rejoindre l’anse du Lacydon. À l’arrivée, mes congé- nères me regardent comme si je revenais de l’enfer et ça me rend particulièrement fier : oui, c’est vrai, je suis un goéland intrépide !
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Par vent d’est, c’est le voyage aller qui est le plus sportif. Enfin, pas trop quand même : il me suffit de baisser la tête lorsque les rafales de pluie m’assaillent de front et tentent de pénétrer sous mon plumage, et le reste n’est qu’enfantillage. Si bien qu’au retour, porté par les ondées, poursuivi par de cotonneux et rassurants nuages, je me prends carrément pour un poisson. Ou pour un pentécontère. Je vogue. Je cingle. Et me voilà de nouveau à l’abri douillet de mes chères collines, au-dessus des mâts du Vieux-Port qui tintinnabulent de toutes leurs forces pour saluer mon arrivée.
Après ces équipées, je vais le plus souvent me percher sur le toit du Mucem. C’est un de mes refuges favoris. Là, j’ai tout loisir de me lisser les plumes, de frotter mon bec et mes pattes sur la dentelle de béton ou de regarder distraitement les quelques humains assez inconscients pour braver l’hiver et traverser, courbés sur eux-mêmes, le patio du dernier étage, en direction de la passerelle noire qui mène au fort Saint-Jean.
Je n’y reste pas trop longtemps, en général. Très vite, je gagne un autre de mes lieux de prédilection.
Aujourd’hui, j’ai décidé de rejoindre ma résidence de la rue de la République. C’est ma préférée. Celle qui m’accueille le plus douillettement qui soit. Au début de ce 21e siècle, les Marseillais ont eu l’idée, a priori un peu folle, de rétablir ces lieux dans un état proche de ce qu’il avait été cent cinquante ans auparavant. Ils ont commencé par nettoyer les façades, restaurer les fers forgés, les cariatides, les moulures des cor- niches, les volets... Puis ils ont tout cassé à l’intérieur des bâti- ments pour y établir des logements modernes et confortables.
Moi, l’appartement que je préfère, c’est celui où s’est installée la famille Nanni, un duplex ouvrant, au beau milieu du toit, sur une espèce de patio que l’on appelle, paraît-il, une « terrasse tropézienne ». J’atterris invariablement sur une
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des rangées de tuiles destinées à cacher aux passants de la rue l’existence de cet éden perché, je me dissimule derrière un conduit de cheminée, toujours le même, et j’attends.
C’est très souvent la petite Anaïs qui apparaît la pre- mière. Je la vois arriver sur le dallage du jardin, à califourchon sur son âne à roulettes. Elle fait un drôle de claquement avec la langue, vraisemblablement pour imiter le choc des sabots de son animal sur le sol.
Agitant les jambes de part et d’autre de sa monture, la fillette fait plusieurs fois le tour du patio. Son bruit de bouche va s’estompant au fur et à mesure que son esprit s’emplit de pensées, d’images, de rêveries. Elle finit par s’immobiliser à côté d’une touffe fleurie, y cueille une fleur avec délicatesse et la porte devant son nez en fermant les yeux. J’essaie de ne pas bouger. Je n’ouvre pas le bec. Je ne laisse pas mes plumes trahir ma présence par un tremblement intempestif. J’aime beau- coup contempler sans me faire voir ce petit humain encore tendre, encore innocent.
Derrière un fenestron donnant sur le jardinet, j’aperçois de temps à autre un visage qui se tourne vers l’enfant avant de disparaître : Laura surveille sa fille comme le lait sur le feu. Je me sens un peu vexé, car elle ne fait visiblement aucun cas de ma propre surveillance. C’est que j’y tiens, moi aussi, à la petite Anaïs. Si blonde, si mignonne, si calme. Une vraie tourterelle !
Ah, si je pouvais lui apprendre à voler !
Nous partirions tous les deux au-dessus de la ville. Vers Endoume, puis vers la Corniche et les plages du Prado, éter- nellement festonnées de blanc. Je lui montrerais d’un coup d’aile le monde minuscule de ses frères humains et elle s’épar- gnerait bien des années d’étude en mesurant d’un seul regard
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l’espace environnant, s’appropriant ainsi d’instinct tous les bruits, tous les mouvements, sans oublier le dégradé des cou- leurs et des sons...
— Viens vite, Anaïs, il faut se préparer.
Je sursaute. Pris dans mes songes, je n’avais pas entendu la maman arriver. La petite descend de sa monture dans un équilibre quelque peu incertain, puis elle ramasse à terre la fleur qu’elle avait lâchée quelques instants auparavant et court vers sa mère, main tendue.
— « ‘garde, Maman, fleu’ ». Sent bon !
— Oh oui! Merci Anaïs! Viens, maintenant, nous sommes en retard.
Mes deux amies ont à présent disparu. Je me déplace en me dandinant sur le toit afin d’en atteindre le bord qui surplombe la rue. Après une courte attente durant laquelle je profite du soleil velouté de l’hiver, je les aperçois, ridicule- ment petites, tout en bas, qui sortent de la porte cochère de l’immeuble. Je les laisse prendre un peu d’avance, bien sûr, puis je m’élance dans le vide.
Anaïs et sa mère ont descendu la rue de la République et longé le quai du Port avant d’obliquer sur leur gauche pour re- monter la Canebière. Elles se rendent certainement au marché de Noailles, comme chaque mercredi. Je les survole incognito, goéland parmi les goélands, et je vais me poser au sommet de la gare du métro pour les attendre. Les marchands de fruits et légumes, mais surtout les bouchers et les poissonniers, me surveillent du coin de l’œil : on prononce rarement le mot « goéland », à Marseille ; on préfère dire « gabian », un terme qui est plus ou moins devenu synonyme de voleur.
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Eh, quoi, nous n’avons pas le droit de manger, nous aussi ?
D’où je suis, je vois tout. La mère tient sa fille par la main et elles évoluent entre les tentures des commerçants. Comme d’habitude, les dames se penchent sur la petite pour lui caresser les cheveux. Les marchands lui font goûter un fruit, lui offrent un bonbon, un petit jouet, une image.
