Une pensée pour la Lune - Alain Seyfried - E-Book

Une pensée pour la Lune E-Book

Alain Seyfried

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Beschreibung

Alex est chercheur, et ses investigations dérangeantes sur la malbouffe lui valent bientôt des menaces de mort. Opiniâtre, courageux et d’une grande force de caractère, il ne dévie pourtant pas d’un iota de ce que lui dicte sa conscience. Parfois, face à cette situation alarmante, il laisse cependant libre cours à sa sensibilité, ses émotions, ses rêves. Il voit alors apparaître devant lui son oncle Anthéus, décédé depuis trente ans, qui l’entraîne dans des voyages échevelés dans le passé, à la rencontre des êtres disparus qu’il a tant aimés. Réalité ? Illusion ? Alex ne tranche pas. Puisant sa sérénité auprès de sa chatte Pistache, il s’endort chaque soir en imaginant avec une égale confiance les deux possibilités : être toujours vivant le lendemain ou partir définitivement avec Anthéus sur les ailes du temps.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Alain SEYFRIED

UNE PENSÉE POUR LA LUNE

MORRIGANE ÉDITIONS

13 bis, rue Georges Clémenceau — 95 440 ECOUEN (France) Siret : 510 558 679 00006 85 10 65 87 — [email protected]

www.morrigane-editions.fr

À tous les êtres qui peuplent mon imagination. Ils font aussi partie de ma vie.

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Personne ne peut savoir si le monde est réel ou fantastique ni s’il existe une différence entre vivre et rêver.

Jorge Luis Borges

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1L’étrange visiteur nocturne

Quelle que soit l’heure à laquelle je me couche, le soir, c’est toujours pour moi un moment agréable. J’allume ma lampe de chevet, redresse mon oreiller, grimpe sur mon lit et, après avoir pris un livre sur la commode, je m’installe confortable- ment dans le cercle du faisceau de lumière.

Par la fenêtre du couloir qui donne sur la ruelle, j’entends de temps à autre des passants. Leurs voix résonnent sur le mur de la maison d’en face avant de s’estomper, plus bas, et de dispa- raître dans le virage qui mène au boulevard. Derrière moi, les derniers oiseaux se répondent, les crapauds coassent de plus en plus paresseusement et bientôt je ne perçois plus que quelques grillons, quelques insectes attardés ou le pas velouté des chats sur le toit de la remise : la nature s’endort, elle aussi.

Petit à petit, mes paupières se font lourdes et je m’aperçois que je suis en train de lire plusieurs fois la même phrase. Auparavant, je haïssais ce moment. Je tentais de lui résister. Je considérais la nuit, ce mystérieux espace d’inconscience, comme un territoire perdu ; perdu sur la vie, la vraie, celle que l’on traverse les yeux grand ouverts et le cerveau en éveil. Mais à présent cette défaite m’est indifférente. Je me surprends même à aimer la sensation de basculement qu’elle provoque.

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J’éteins alors la lampe en me tournant vers l’interrupteur de toute la souplesse qui me reste, puis je replace mon oreiller en position horizontale et je m’allonge sur le côté droit.

Dans le noir qui, peu à peu, s’adoucit légèrement pour laisser apparaître la projection pâle de la lune sur le mur du couloir, je cherche à maîtriser ma respiration pour qu’elle se fasse lente et régulière. Personne ne risquant de me voir dans le secret de mon lit, je me mets ensuite à sourire. Oui, à sourire. C’est un stratagème que j’ai inventé pour tromper mon cerveau. Je lui fais croire qu’il est heureux afin de l’obliger à transmettre ce message à l’ensemble de mon corps et, effectivement, je me sens bientôt tout à fait en paix. Il ne faut pas se moquer, ça marche ! Car, si le bonheur pousse à sourire, à l’inverse, sourire appelle le bonheur : sans que l’on s’en rende très bien compte, le système nerveux central fonctionne probablement dans les deux sens.

°

Une nuit, c’était un jeudi – les événements cruciaux de ma vie se passent toujours un jeudi –, j’étais ainsi en train de sombrer dans un sommeil apaisé lorsque j’entendis un bruit, ou plutôt un frôlement, dans le couloir. Je me dressai sur ma couche et scrutai le silence de toutes mes capacités auditives. J’allai même jusqu’à éviter de respirer afin de ne pas interférer avec le phénomène. Pendant de longues secondes, rien d’autre ne se passa. Au bout d’un moment, cependant, le frôlement reprit. Léger, presque imperceptible, mais sans équivoque : il y avait bel et bien quelqu’un, ou alors un animal, qui se prome- nait précautionneusement à l’étage.

Pas question d’allumer, bien sûr. Je sortis des draps lente- ment, sans un murmure, sans un froissement, et, pieds nus, commençai à m’avancer vers la porte de la chambre. Après

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avoir passé la tête, j’explorai du regard le couloir. Rien. Tout en m’efforçant de calmer les battements par trop bruyants de mon cœur et en survolant quasiment le parquet, je me dirigeai vers le petit salon jaune.

Et là, en levant les yeux, j’entrevis une espèce d’ombre en train de disparaître par la fenêtre ouverte. Je me précipitai à sa suite et me penchai au-dessus du vide, mais, en contrebas, la ruelle était déserte. Personne n’aurait pu sauter ainsi de cinq ou six mètres et atterrir sous la lumière du réverbère sans se faire repérer ! Il s’agissait donc très certainement d’une illu- sion créée par l’état semi-comateux dans lequel mon début d’endormissement m’avait plongé.

Je décidai de regagner mon lit.

Je n’étais pas complètement couché lorsque j’entendis le même bruit, ou frôlement, en provenance cette fois du rez-de- chaussée. Changeant de stratégie, je dévalai aussitôt l’escalier. Arrivé dans le séjour, j’eus le temps d’apercevoir de nouveau la silhouette sombre qui traversait la porte-fenêtre et disparais- sait dans le jardin.

Je me ruai à mon tour sur la pelouse.

La lune était tout à fait ronde et paisible. Elle répandait sur le gazon sa lumière égale, rassurante, et les seules ombres qui se couchaient sur l’herbe n’étaient que celles, pointues, des yuccas, ou celles, plus arrondies, des pittosporums et du buis. Je traversai le jardin jusqu’au mur d’enceinte et, penché tour à tour sur le parc du voisin puis sur l’impasse du Vieux Bour- don, je scrutai la nuit. J’entendis bien quelques bruissements, j’aperçus aussi quelques mouvements fugaces, mais rien ne prouvait qu’il pût s’agir d’autre chose que du fruit de mon imagination. Je remontai donc me coucher.

°

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Les jours qui suivirent, sans me confirmer quoi que ce soit que je pusse véritablement voir de mes yeux ou percevoir de mes oreilles, instillèrent cependant quelques doutes dans mon esprit. De plus en plus de doutes.

Des meubles se mettaient à craquer au milieu de la nuit. Des pas réguliers, si réguliers que c’en était inquiétant, résonnaient au-dessus de moi sur le sol du grenier. Certains soirs, des mur- mures se faisaient même entendre.

J’adoptai alors une troisième stratégie consistant à crier sou- dain, de la voix la plus grave et la plus forte dont j’étais ca- pable : « Foutez-moi le camp ou j’appelle la police ! ». Bien entendu, seules les stridulations de quelques grillons noctam- bules me répondirent.

— Mon vieil Alexandre, me dis-je enfin, tu commences vraiment à débloquer. Les bruits et les frôlements, ce sont les branches remuées par le vent. Les pas, ce sont des oiseaux ou des mulots qui cohabitent avec toi et dorment dans les combles. Quant aux murmures, ce sont à coup sûr tes propres soliloques que tu susurres sans le vouloir lorsque tu bascules dans le sommeil. À ton âge, ce ne serait que très normal. Ral- longe-toi, recommence à sourire, et calme-toi.

°

Après plusieurs nuits de tranquillité, ou peut-être plusieurs nuits où je m’étais endormi trop vite et trop profondément pour percevoir quoi que ce soit, je me suis de nouveau senti tout à fait serein. C’est donc sans aucun état d’âme que, le sep- tième soir, encore un jeudi, j’ai posé mon livre sur la tablette et éteint ma lampe.

Mais soudain, voilà que ça a recommencé ! À l’étage. Au gre- nier. Au rez-de-chaussée.

Cette fois-là pourtant, les choses allèrent différemment :

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après avoir dévalé l’escalier, j’aperçus assez distinctement une silhouette par la porte vitrée de la cuisine. Quelqu’un de très grand. Immobile. Tout habillé de noir. Enfin, peut-être le voyais-je ainsi à cause de l’obscurité, bien sûr.

— Que faites-vous chez moi ? demandai-je abruptement après avoir ouvert la porte-fenêtre.

Debout sur le carrelage de la terrasse, le personnage ne ré- pondit pas. Il restait là, sans un mouvement, planté devant moi. Mes yeux s’étant habitués à la pénombre, je le distinguais mieux. Il portait une espèce de manteau, ou plutôt de houp- pelande surmontée d’une capuche. Je cherchai à apercevoir son visage dans la béance de son couvre-chef, mais je ne vis rien.

— Que faites-vous chez moi ? répétai-je. Que me voulez- vous ?

Le personnage, toujours aussi calme, toujours aussi impas- sible, leva un bras et rabattit lentement son capuchon.

— Mon Dieu, m’écriai-je, mais vous... tu... tu es... Ce n’est pas possible, voyons, tu es mort depuis... depuis plus de trente ans !

— Bof, trente ans, trente minutes, trente siècles, pour moi... —...— N’aie pas peur, ajouta l’homme avec douceur. Je viens

simplement parler un peu avec toi. Tu veux bien me laisser entrer ?

*

9

2La conversation

En suivant mon visiteur du soir qui gravissait devant moi l’escalier, je me demandais s’il avait ou non des pieds. Étant donné qu’il ne faisait absolument aucun bruit en montant, il y avait de quoi en douter.

Cependant, au lieu de glisser sur les marches comme l’aurait fait n’importe quel fantôme ordinaire, il ondulait de droite à gauche et de bas en haut à la manière d’un être normalement pourvu de jambes et soumis au fardeau de la pesanteur. Alors, finalement, peut-être avait-il un corps... Ou était-ce le fruit de mon imagination ?

Lorsque, parvenu dans le petit salon jaune, il s’assit dans le fauteuil rouge en face de moi, je vis enfin distinctement son visage. Un vrai visage. Un visage que je reconnus formelle- ment et sans l’ombre d’un doute.

— Dis-moi, oncle Anthéus, finis-je par articuler après de longues minutes de stupeur, c’est la première fois que tu viens me rendre visite ?

— Non.— C’est arrivé souvent ? — Quelquefois.— Quand ça ?

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— Ah, c’est bien une réflexion de vivant, ça ! Comment veux-tu que je le sache ? La notion de temps n’existe pas, pour moi. Il n’y a ni avant, ni après, ni hier, ni demain, ni après- demain, ni siècle à venir... Tu comprends ?

— Euh, pas très bien, j’en ai peur.

— C’est normal, le temps fait corps avec les êtres humains durant toute leur vie. Tu n’échappes donc pas à la règle. C’est même la première notion que l’on inculque aux enfants. On les oblige à attendre l’après-midi, le lendemain, le samedi ou la semaine suivante pour avoir le droit de manger une glace ou un sucre d’orge. On les force à faire la différence entre le mois précédent et l’année d’après, à ne pas espérer le père Noël avant le 25 décembre, à patienter jusqu’à leur anniversaire pour avoir un vélo... C’est un apprentissage laborieux et dif- ficile parce que la durée, le passé, le futur, la course des heures et des jours, tout ça, ce sont des concepts totalement étrangers à l’esprit d’un bébé surgi du néant à sa naissance. Cependant, ce bourrage de crâne se révèle si efficace que le temps devient vite une obsession pour tout le monde, alors qu’il n’a, dans le fond, aucune importance.

— Ben, quand même ! Pour prendre des rendez-vous, pour se synchroniser avec les autres, pour...

— Oui. Tu as raison. Le temps est une donnée marquante pour la société. Pour la bonne marche de la communauté hu- maine dans son ensemble. Mais pour l’individu ?

— Voyons, mon oncle, si on veut manger, il faut bien savoir quand ouvre le boucher ou le restaurant, tout de même.

— Bof. Si tu as faim, tu vas faire tes courses. Si tout est fer- mé, tu rentres chez toi explorer ton frigo et puis voilà. C’est d’ailleurs ce que tu fais plus ou moins, non ?

Je n’ai pas insisté. Par respect pour mon grand-oncle Anthéus que j’avais tellement aimé de son vivant, bien sûr, mais aussi pour ne pas risquer d’offenser un mort. On ne sait jamais.

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— Dis-moi, reprit soudain mon visiteur, histoire de changer de conversation, tu m’as l’air en pleine forme, pas vrai ?

— Euh, oui, ça va. Enfin... jusqu’à aujourd’hui.— Comment ça, jusqu’à aujourd’hui ?— Excuse-moi, mais j’ai de quoi m’inquiéter en te voyant

surgir dans ma vie comme tu le fais, brusquement, tu ne crois pas ?

— Je ne saisis pas.— Je... Tu ne serais pas venu pour m’emmener, par hasard ? — T’emmener ?— Oui. Ou pour me faire comprendre que je vais bientôt te

rejoindre, qu’il va m’arriver quelque chose, que je n’en ai plus pour très longtemps... Ça ne m’étonnerait pas, d’ailleurs ; j’ai un étrange pressentiment, au boulot, depuis que mon collègue Orlando s’est fait tuer.

Anthéus resta imperturbable. Pas le moindre signe d’appro- bation ou de dénégation. Rien.

— C’est ça ? insistai-je. Je n’en ai plus pour très longtemps ?

— Oh là là ! Décidément, tu es bien toujours le même. Je me vois encore, le jour de ton cinquième anniversaire, en train de dire à tes parents : « Si j’étais vous, je ferais attention. Ce gamin a beaucoup trop d’imagination ».

— Enfin, mets-toi à ma place !

— Écoute. Je te répète que je suis ici pour parler un moment avec toi. Rien d’autre. Quelle raison aurais-je de te mentir ? Hein ? Dans la situation où je suis, en plus. Quelle raison ?

J’en trouvai mille, de raisons. Peut-être même davantage. Mais je n’avais aucune envie de lui donner des idées.

°

Après cet échange qui m’avait dangereusement plongé dans l’inquiétude, un long silence s’était installé entre nous. Dans la

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ruelle, le vent chantait bizarrement. Un peu trop fort. Un peu trop aigu. D’une manière que j’aurais facilement pu qualifier de surnaturelle si je m’étais laissé aller à l’imagination qu’on me prête.

Il est vrai que les plus infimes mouvements de la nuit, les plus petites variations de lumière ou de son résonnaient à présent en moi de façon mystérieuse. Je ne savais plus vraiment où j’étais. Tout se passait comme si j’assistais à ma propre vie, mais de l’extérieur.

Plus étrange encore : chaque fois que je regardais le visage de mon grand-oncle, il m’apparaissait sous un aspect diffé- rent. Tantôt j’avais devant moi l’homme au teint frais, à la chevelure rebelle et au rire joyeux que j’avais connu dans mon enfance ; tantôt je le voyais avec les traits énergiques, le regard d’acier et l’expression décidée qu’il arborait quelques années plus tard ; le reste du temps surgissait de sa capuche une tête de vieillard aux cheveux blancs, au sourire plein de bonté et aux yeux rieurs, celle qui était la sienne juste avant sa mort.

Je tentai de renouveler l’expérience plusieurs fois en fixant tour à tour la fenêtre et mon visiteur : il n’y avait aucun doute, l’homme que je dévisageais n’était jamais le même. Aussi fou que cela puisse sembler, j’avais donc bien devant moi l’oncle Anthéus, mais un oncle Anthéus « complet ». Intemporel, en quelque sorte.

Je sombrai subitement dans un état bizarre où se mêlaient curiosité, émerveillement, admiration, mais surtout angoisse. Une grande angoisse qui m’inonda de sueur de la tête aux pieds et me dessécha la gorge. Rêve et cauchemar. Plaisir et torture. Comment sortir de cette histoire de fou ? me deman- dai-je intérieurement.

— Tu vois, Alex, reprit Anthéus qui voulait absolument en revenir à ses réflexions sur le temps, je suis désormais comme

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un enfant qui vient de naître. Je ne m’occupe plus que du moment présent.

— Et ta vie, oncle Anthéus, m’efforçai-je d’articuler, tu t’en souviens, de ta vie ?

— Bien sûr que je m’en souviens. J’ai dans l’esprit toutes les expériences vécues, toutes les connaissances acquises, mais sans pouvoir situer quoi que ce soit dans le passé. Je peux m’en servir et en alimenter ma réflexion, rien de plus.

— Et ce que tu as fait après ta... euh... ta disparition, tu te le rappelles ?

— Oui. Je me le rappelle. Par exemple, mes incursions dans ta maison sont maintenant rangées dans ma mémoire. Peut- être pas toutes, peut-être pas avec une grande précision, mais d’une façon tout à fait comparable aux souvenirs que tu peux garder toi-même de tes visites chez tes amis. Le cerveau oublie, trie et classe les choses à notre insu, n’est-ce pas ?

— C’est vrai.

— Pour bien me faire comprendre, je dirais que je suis en permanence dans le présent. Un présent qui se suffit à lui- même et qui se transporte avec moi. Si tu veux, on pourrait appeler ça un « ultraprésent ». Un « ultraprésent » qui me conditionne tout entier. À ce propos, tu remarques, je pense, que je conjugue toujours les verbes au présent, jamais au passé ni au futur ?

— Euh. Pas du tout. Je ne l’avais pas noté.

— Et cet ultraprésent comprend également mon passé, bien sûr, tout mon passé, stocké dans ma mémoire au fur et à me- sure de mes pérégrinations...

— Parce que tu voyages ?— Tu vois bien que je suis chez toi, non ?— Oui, répliquais-je mécaniquement, de plus en plus dé-

contenancé.Me reprenant soudain, il me vint en tête une question folle.

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Folle, mais logique, au point où nous en étions de notre conversation.

— Tu te déplaces aussi dans le temps, oncle Anthéus ?— Évidemment, me répondit-il comme si ça allait de soi. — Dans le passé ?— Oui. Exactement comme toi, d’ailleurs. Ton esprit ne te

porte-t-il pas quelquefois à l’époque de ta jeunesse, ou même au temps des rois et des empereurs ?

— C’est vrai, mais...

— Mais pas comme moi, je te l’accorde. Il faut dire qu’au- jourd’hui, mon cerveau étant débarrassé de bien des soucis, manger, boire, combattre la peur, la douleur, etc., il est devenu plus puissant. Beaucoup plus puissant.

— Et tu vas aussi te promener dans le futur ?— Bien sûr. Tout comme toi, d’ailleurs.— Tu te moques de moi, là ?— Pas du tout. Si tu veux te retrouver à l’année prochaine, il

te suffit d’attendre un an et tu y es, n’est-ce pas ?— Ouais. D’accord, sauf que moi je ne peux pas revenir en-

suite à aujourd’hui !— Mais, bourricot de la lune, bien sûr que tu peux revenir.

Quand tu te retrouves l’année prochaine, rien n’empêche ton cerveau de te transporter de nouveau à aujourd’hui, à demain ou à après-demain, puisqu’à ce moment-là ces périodes ne constituent alors ni plus ni moins que des épisodes de ton passé. Tu ne comprends rien à ce que je raconte, finalement ?

« Bourricot de la lune » ! Il avait dit « Bourricot de la lune » ! J’avais oublié que c’était son apostrophe favorite. S’il m’était resté le moindre doute sur l’identité de mon visiteur, il se serait dissipé sur l’instant !

— Je voudrais te poser une question, repris-je. Tu peux aussi dépasser le présent actuel des vivants et aller dans les siècles futurs ?

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— Je peux.— Mais alors, il te faut attendre très, très longtemps !— Mais pas du tout...« Bourricot de la lune », pensai-je en moi-même, il va encore

dire « Bourricot de la lune ».Mais il ne le dit pas.— Rappelle-toi une bonne fois pour toutes que pour moi le

temps n’existe pas ! Combien de fois dois-je te le répéter, bon sang ? Tout est instantané, dans mon cas !

— Ah ?

— Écoute. Ne te casse pas la tête. Le meilleur moyen pour que tu comprennes c’est que je te montre concrètement cer- taines choses. J’ai le pouvoir de t’emmener dans certains de mes voyages et je compte bien te faire profiter de ce privilège. Pas aujourd’hui, bien sûr, parce que je vois bien à tes yeux qu’il serait maintenant préférable que tu dormes, mais une autre fois. Promis. Et tu ne perds rien pour attendre, crois-moi. Ça secoue, ça décoiffe, ça émeut, mais ça peut également procurer un grand plaisir. Un très grand plaisir ! répéta-t-il en partant dans un énorme rire.

Sa proposition m’intriguait et m’excitait. Je dois avouer pourtant qu’elle me flanquait aussi une épouvantable frousse ! Je levai alors les yeux vers lui pour lui confier ces sentiments contradictoires, mais le fauteuil rouge était vide.

C’est le moment précis qu’il avait choisi pour disparaître. *

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3 Le CRI

Je ne me souviens plus très bien comment s’est déroulé le reste de ma nuit. Toujours est-il que, le lendemain étant jour ouvrable, il a bien fallu que j’aille travailler.

Sur mon trajet, le long de la Corniche marseillaise, j’ai essayé à plusieurs reprises de retrouver la paix intérieure en contem- plant la mer. D’habitude, il me suffisait de regarder l’horizon à travers les vitres de la voiture, de lever les yeux vers quelque nuage nonchalant ou d’entendre les goélands se répondre de loin en loin pour sentir couler en moi tout l’apaisement du monde.

Mais cette fois-ci, rien. Mon esprit était engourdi dans une espèce de torpeur inconsciente. Une sorte de vol plané oua- té. Si bien que je suis arrivé au CRI (le Centre de Recherche et d’Innovation) sans savoir par où j’avais bien pu passer, ni même si j’étais un jour parti de chez moi.

À l’intérieur du bâtiment, les couloirs m’apparurent tels qu’en eux-mêmes. Sur mon passage, mes collègues me sa- luaient comme d’habitude à travers les vitres de leurs bureaux paysagers. Mais moi, je n’étais pas vraiment là. Oui, c’est ça. Je n’étais pas là.

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Sur ma table de travail, bien en évidence, le Dahu (le Direc- teur des Affaires Hautement Urgentes) avait déposé un dossier rouge-cramoisi, signe d’extrême importance.

Les pieds sur le bureau, jambes tendues face à la mer qui scintillait au loin dans l’encadrement de la fenêtre, j’ai posé le document bien à plat sur mes genoux et je l’ai ouvert. Il m’a cependant fallu plusieurs minutes avant de commencer à lire. À cause de cette folle apparition de l’oncle Anthéus et de la crainte sourde qui s’était insinuée en moi, je n’arrivais pas à me concentrer : je laissais errer un regard vide sur les toits des maisons qui se succédaient jusqu’à la côte.

Seulement voilà. Je ne pouvais pas en rester là. Ce dossier qui avait voyagé de main en main depuis plusieurs semaines dans tout le service et dont personne n’avait voulu, c’était bien moi qui en héritais. Exactement comme ce pauvre Orlando qui avait dû accepter une mission refusée par tous les autres avant de finir comme on sait.

Tel un rugbyman coincé le long de la ligne de touche, je savais que je ne pourrais pas m’échapper. Et je connaissais par- faitement la suite de l’épisode : « Monsieur Augier, me dirait- on. Comme d’habitude vous nous décevez. Cette étude est urgente et pèse un bon paquet de milliers d’euros, et vous faites la fine bouche ! Hein ? Vous faites la fine bouche ? »

Je cherchais dans les angles obscurs de la pièce si, par hasard, je n’apercevais pas la capuche de l’oncle Anthéus. Ah, comme j’aurais aimé qu’il soit là, cet animal !

— Vous rêvez, monsieur Augier ! Est-ce bien le moment ? me lança le Dahu qui avait surgi derrière moi sans que je m’en rende compte.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur Collard. Ne vous inquié- tez pas.

— Je préférerais ne pas avoir à m’inquiéter, c’est sûr. Mais il y a tout de même de quoi se poser des questions en constatant

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votre allure désinvolte quand, une fois de plus, il y a le feu à la baraque !

— Le feu ? Où ça, le feu ? sursautai-je en adressant un regard paniqué à mon interlocuteur.

Celui-ci tourna instantanément les talons. La porte claqua. Il ne goûtait pas vraiment mon humour. Je l’entendis s’éloigner d’un pas nerveux. « Et il se fout de ma gueule, en plus », ai-je pu deviner dans les borborygmes qu’il avait marmonnés avant de disparaître au bout du couloir, en direction de son bureau.

Bon, voyons un peu ce dossier, me dis-je en moi-même. « Présidence de la République », était-il écrit en gros sur la couverture. Qu’est-ce que c’est que ce truc ?

Il n’est pas très fréquent que le CRI reçoive des appels d’offres en provenance des pouvoirs publics, et encore moins de l’Élysée. Notre domaine, ce sont plutôt les industriels de la parfumerie qui veulent lancer un millième bouchon tara- biscoté pour eau de toilette, les laboratoires pharmaceutiques en quête d’un goût de framboise-merguez pour leur nouveau dentifrice ou les communicants se demandant comment re- dresser l’image de marque personnelle d’un PDG sexagénaire poursuivi par une insidieuse rumeur de harcèlement sexuel. Je cite de mémoire, bien sûr, et j’oublie certainement des cas bien plus caractéristiques encore.

J’essayai de me concentrer au maximum sur la lecture du document, car l’enjeu était vraiment crucial. Tous les grands chefs, Dahu en tête, n’attendaient en effet qu’une occasion pour me virer, avec des dispositions m’interdisant de retrouver un quelconque autre job à cent kilomètres à la ronde. Je les avais trop énervés, ces dernières années !

Il faut avouer que j’avais toujours pris exagérément au sérieux les travaux qui m’étaient soumis. Les conclusions de mes rap- ports étaient donc beaucoup trop fouillées et beaucoup trop nuancées à leur goût. En un mot, je piétinais délibérément le

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sacro-saint principe de la maison : « Une étude réussie est une étude qui donne de façon simple, et au besoin simpliste, les résultats que le commanditaire de l’étude espérait obtenir en nous la confiant ». C’est vrai, que diable ! entonnait ensuite le chœur du collège de direction tout entier, nous ne sommes pas là pour faire de la recherche fondamentale ou pour briller par notre intellect, nous sommes là pour contenter nos clients.

D’où la haine que je m’étais attirée et qui n’avait été contre- balancée que par l’épaisseur et le prestige de mes diplômes, le nombre impressionnant de mes spécialisations ou les innom- brables médailles qui m’avaient été décernées par mes pairs tout au long de ma carrière. Bref, si on n’avait pas encore déchiré le contrat qui me liait au CRI en tant que chercheur émérite indépendant, c’était uniquement par crainte du ridi- cule qu’une telle décision n’aurait pas manqué de jeter sur l’établissement, compte tenu de ma notoriété professionnelle et de mon glorieux passé.

Cette fois, pourtant, je sentais confusément que ma période d’impunité touchait à sa fin et que cette nouvelle étude, je devais la mener le plus sérieusement du monde. Ne serait-ce que pour contrebalancer par des résultats et des preuves irré- futables le danger que je sentais poindre. Pensez donc : « Pré- sidence de la République » !

Ce dont j’étais loin de me douter, par contre, c’est que le zèle dont je m’apprêtais à faire preuve se révélerait parfaitement contre-productif et irait même jusqu’à provoquer la catas- trophe.

Mais n’anticipons pas.°

Dans les jours qui suivirent, j’attaquai ma tâche bille en tête : lecture attentive du dossier, rassemblement de la documenta-

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tion grâce à Internet ou à la bibliothèque scientifique du CRI, discussion ouverte et libre avec des collègues ou des profes- seurs d’université rencontrés ici ou là au cours de ma longue vie professionnelle... Bref, le travail exploratoire habituel du chercheur.

Un travail qui ne peut cependant être fructueux que si on laisse à son cerveau les temps d’assimilation qui lui sont néces- saires. Cela, je ne l’oublie jamais. Je suis d’ailleurs considéré, aujourd’hui encore, comme un des maîtres absolus en cet art subtil de l’oisiveté féconde.

Pour ce faire, je me lance deux ou trois fois par semaine dans d’interminables promenades. Museau en l’air, sourire aux lèvres, œil absent, je chemine durant des heures le long des plages. Parfois, au cours de mon parcours, il m’arrive de lais- ser brusquement choir mes vêtements à terre, de me mettre à courir vers le rivage et de plonger.

Rien de plus stimulant et régénérateur, en effet, qu’un bain de mer. Les ondulations de l’eau, douces et salées, se succèdent sans fin. Elles vous fouettent le visage, vous glissent sur les flancs, puis, passant sur vos pieds, s’enfuient à jamais derrière vous en murmurant. Votre tête s’enfonce avec régularité sous le tissu scintillant de la surface. À l’horizon de votre regard, les pins, les rochers, les nuages, déformés par le prisme des gouttelettes, semblent appartenir à un monde fantomatique. Plus de sons. Plus de voix. Le temps s’arrête. Et les neurones, libérés, peuvent remplir pleinement leur office.

Chaque soir, je consolide ce processus mental devant le feu de bois électronique que j’ai installé dans ma chambre. Assis en peignoir sur mon petit fauteuil crapaud favori, les yeux perdus entre la danse des flammes et les ombres douces du plafond, je laisse la vie s’écouler à sa guise.

Oui, c’est ainsi qu’il faut procéder. Et c’est d’ailleurs exacte- ment ce que je faisais, pour ce nouveau dossier. Du moins en

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théorie. Parce que, en pratique, j’avais bien du mal à empêcher mon cerveau de se faire happer par des pensées concurrentes – c’est-à-dire, on s’en doute bien, par l’apparition de l’oncle Anthéus et les souvenirs que cela éveillait en moi, surtout le soir avant de m’endormir –.

Du fin fond de ma mémoire surgissaient alors, par bouffées, des flots d’images incertaines.

Je longeais un large boulevard agrémenté de bancs de pierre et d’arbres bienveillants, puis, après un virage à angle droit, je gravissais une rue légèrement montante inondée de soleil jusqu’à parvenir devant une boutique. Disons plutôt : devant ce que ma conscience d’adulte identifie aujourd’hui comme une boutique.

À l’époque, avec ma taille d’enfant, je me retrouvais sans comprendre devant une espèce de planche horizontale placée un peu plus haut que mes yeux. Cette planche était suppor- tée, sur un mètre environ, par un muret construit à même le trottoir, plus élevé à gauche qu’à droite à cause de la pente. Dans le prolongement de ce muret, sur une soixantaine de centimètres, la planche continuait à courir par-dessus un petit portillon fixé à la maçonnerie par deux ou trois charnières brinquebalantes : la « porte » du magasin.

De l’intérieur du local émanait un bruit incessant : glissades, raclements métalliques, froissements de papiers...

— Oncle Anthéus, tu es là ? criais-je en me haussant sur la pointe des pieds.

De nouveau, un glissement de chaise, un peu plus fort ce- lui-là, puis le frottement de deux chaussures traînées noncha- lamment sur le sol et enfin surgissait au-dessus de la fameuse planche la chevelure rebelle de l’oncle Anthéus.

— Ah, c’est toi, Alexandre ! Tes parents t’ont encore laissé sortir seul, aujourd’hui ? Viens, je vais te donner des bon- bons...

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L’oncle Anthéus était marchand de bonbons.

Je trouve à présent étrange que mon grand-oncle, si érudit, collectionnant sur les rayonnages de sa bibliothèque ainsi que dans sa mémoire tant d’œuvres littéraires et scientifiques, jon- glant avec l’Histoire, les Mathématiques ou la Philosophie comme d’autres collectionnent les images de footballeurs ou de mannequins, bref, que cet homme si savant et si intelli- gent ait pu être vendeur de friandises. C’était pour moi une énigme.

Peut-être exerçait-il ce métier afin de se ménager le loisir dont il avait besoin pour lire tranquillement ses livres ? Ou bien voulait-il garder un bon contact avec les enfants ?

Car, c’est sûr, nous l’adorions tous. Il avait toujours pour nous un cadeau en plus, un nouveau sucre d’orge, une couleur inédite de sucette, un fondant plus collant et plus pâteux que nature... Et aussi des images de collection merveilleusement coloriées. Sans compter les histoires qu’il nous lisait à l’ombre des platanes, au bord du trottoir, tandis que les voitures, déjà menées à cette époque par des gens follement pressés, vrom- bissaient avec fureur sur la chaussée...

— Viens, je vais te montrer mes nouveautés, me disait l’oncle Anthéus en sortant de sa boutique par le petit portillon après avoir soulevé le pan de comptoir qui le surmontait.

Debout près de moi devant son magasin, il me prenait alors par la main et j’entrais avec lui dans l’antre de tous les délices. Un paradis large d’un mètre soixante...

°

Ces rêves éveillés me stimulaient. Je retardais toujours un peu plus le moment d’attraper mon livre et de me mettre au lit. Quand donc reviendra-t-il de nouveau me rendre visite, l’oncle Anthéus ? me demandais-je avec mélancolie.

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À en croire ses théories sur le temps, celui des vivants et celui de ceux qui ne l’étaient plus, il était parfaitement impossible de le prévoir.

*

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4 Pistache

J’aime bien me lever tôt, le dimanche matin.

Lorsque je descends au rez-de-chaussée pour préparer mon petit déjeuner, mes gestes sont posés, lents, comme protégés de tout imprévu : les précautions que je prends pour ne pas chuter dans l’escalier mobilisent mes pensées au point de ne leur permettre aucune initiative.

Arrivé devant l’évier, je laisse le temps s’étirer comme ça lui chante. Derrière la baie vitrée, je sens confusément que le jar- din s’éveille, tout étonné de me voir déjà debout. Les coups d’œil que je lance furtivement vers le buis, le pittosporum, les yuccas et la petite étendue d’herbe encore humide et pâlotte qui se prélasse entre leurs troncs me donnent le sentiment de maîtriser pleinement la vie. Je règne sur le monde. Il est à mes pieds. C’est un rare moment. Une jubilation.

Un peu plus tard, assis sur mon fauteuil de cuir noir, je vois les murs danser lentement derrière les vapeurs ondulantes de mon bol de thé. Petit à petit, la lumière du jour arrive. Elle commence timidement par éclairer le plafond, puis le haut des cloisons, avant de descendre petit à petit jusqu’à moi. En dégustant, toujours beaucoup trop chaud, le breuvage qui va graduellement m’amener à la réalité, je garde les yeux fermés.

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C’est en les ouvrant machinalement, ce dimanche-là, que j’ai soudain aperçu de nouveau l’oncle Anthéus. Rigolard. Silen- cieux. Debout en face de moi et en même temps totalement irréel.

J’ai aussitôt refermé les paupières. J’étais content qu’il soit revenu, bien sûr, mais ça me dérangeait. Pourquoi le matin ? Pourquoi aujourd’hui ? Mes habitudes étaient bousculées et je n’aime pas ça. Pas du tout. Il a dû s’en rendre compte : quand j’ai de nouveau regardé devant moi, il avait disparu.

Hypocritement, j’ai fait celui qui n’avait rien vu. Celui qui aurait été emporté par son imagination. Je n’ai donc pas cher- ché où était passé mon visiteur. Non. J’ai scrupuleusement continué à respecter mes rites dominicaux.

J’ai fini de boire mon thé. J’ai mangé avec le plus grand plai- sir et la plus grande lenteur les deux tartines beurrées que je m’étais préparées. J’ai fixé sans les voir les pantins qui se suc- cédaient sur l’écran de télévision pour présenter les informa- tions du matin, lesquelles m’indifféraient totalement, puis je me suis levé.

Un petit tour sur l’ordinateur de mon bureau afin de vérifier que personne ne m’avait envoyé de message durant la nuit. À part quelques pubs et quelques escroqueries grossières, c’était le cas. Je me suis donc aussitôt engouffré dans la salle de bains.

Mon rituel dominical a alors rejoint mon rituel journalier. Je me suis posté devant le fenestron qui, entre les pins parasols et les murs des maisons voisines, laisse apercevoir la mer. Bien entendu, j’ai gardé mes lunettes et j’ai pris garde à tenir la tête bien droite afin que la ligne de mes yeux reste parfaitement de niveau. Puis j’ai porté mon regard jusqu’à l’horizon. Au-dessus de lui, dans le ciel, quelques goélands planaient çà et là pour saluer le jour nouveau qui se levait. Devant lui s’étalait le tissu indistinct de l’eau, gris et bleu, strié du plissement léger des vagues.

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Beau temps, aujourd’hui. Pas de nuage. Pas d’écume sur la mer. Déjà quelques voiliers. Pas encore de paquebot. Une bonne journée, en somme.

Dès que la paix eut fini de se couler dans mon esprit, j’ai pu ôter mes lunettes, me dévêtir et me glisser sous le jet tiède de la douche. Quelques instants de plus et, devant le miroir de l’armoire qui surplombe le lavabo, dans le brouillard auquel me condamnent mes yeux lorsqu’ils sont privés de leurs verres correcteurs, j’ai porté mon œuvre matinale jusqu’à son point d’orgue final : trois ou quatre vaporisations de mon eau de Cassis « senteur maritime » entre le cou et la chemise.

Ayant récupéré mes lunettes, j’ai ensuite ouvert la porte qui donne sur le couloir et... je suis de nouveau tombé nez à nez avec l’oncle Anthéus !

— Ça y est ? Tu es prêt ? Je peux t’emmener, maintenant ? me lança-t-il.

°

Quel choc ! Quelle folie ! Nous traversons des nuées. Des nuées nous traversent. En bas, je devine la mer. Plus de rivage. Seulement des vagues. Des vagues sans début ni fin.

Pas du tout. Je me trompe. C’est entre deux parois de bon- bons que nous nous trouvons ! Devant moi, l’oncle Anthéus, jeune, chevelure rebelle, me sourit. Un goût d’anis me traverse le corps. Pardon, un goût de citron... non, d’orange... ou de réglisse... Mais qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne sais plus !

J’ai un peu peur, mais je me calme en pensant que je rêve. Voilà, ce doit être ça, je rêve. D’ailleurs il n’y a pas de bonbons, dans cette échoppe. Je ne vois que des gâteaux arabes. Des makrouds, des cornes de gazelle, et... oh ! des zlabias ! Mon régal ! Une coulée de miel tiède coule aussitôt dans ma gorge et descend lentement le long de mon œsophage. Un grand

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soleil de velours. Je me retourne et j’aperçois l’oncle debout derrière moi, sur le trottoir. Mais pas le marchand de bon- bons, non, celui de ma salle de bains !