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Sur les côtes sauvages de la Provence du XVIIe siècle, là où le mistral gifle les falaises de La Ciotat, un homme de fer et de silence s'apprête à bouleverser le destin de tous ceux qu'il approche. "Le Commandeur de Malte",chevalier de l’Ordre et guerrier des mers aguerri par des années de lutte contre les corsaires barbaresques, revient sur ses terres. Mais sous sa croix de religion et son armure d'honneur, couve un secret aussi insondable que les abysses de la Méditerranée.
Lorsqu'il croise la route de la jeune Stéphanette, ce qui ne devait être qu'une escale devient le théâtre d'une intrigue mêlant passion, trahison et vengeance. Entre les murs de la maison-forte et le fracas des galères, le Commandeur doit naviguer entre ses vœux inflexibles et un passé qui menace de tout anéantir. Chaque révélation est une tempête, chaque serment un lien qui étouffe les cœurs dans cette quête éperdue de vérité. Derrière le luxe des palais et la rigueur de la discipline navale se cache un drame humain dont les racines plongent dans le sang et l'exil.
Plongez dans un chef-d’œuvre du roman d'aventure maritime et de cape et d’épée signé Eugène Sue. Entre souffle romanesque et réalisme historique saisissant, ce récit vous emporte dans une épopée vibrante de mystère et d'exotisme, là où l'honneur se paie au prix fort. Une immersion totale au cœur des mers du Sud, idéale pour les amateurs de récits de pirates, de duels et de grands destins brisés.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Romancier français du XIXe siècle, Eugène Sue est l'un des maîtres du roman-feuilleton. Ancien chirurgien de marine, il connaît le succès avec ses romans maritimes avant de se consacrer aux grandes fresques sociales qui le rendront célèbre.
Auteur des "Mystères de Paris" et du "Juif errant", il dépeint avec réalisme les bas-fonds parisiens et les injustices sociales de son époque. Son œuvre abondante mêle romans historiques, romans d'aventures et récits à vocation sociale, influençant durablement la littérature populaire française.
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Seitenzahl: 561
Veröffentlichungsjahr: 2026
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© CurioVox
Bruxelles - Paris
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ISBN : 9782390841111 – EAN : 9782390841111
Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.
Eugène Sue
LE COMMANDEUR DE MALTE
INTRODUCTION
Les voyageurs qui parcourent maintenant les côtes pittoresques du département des Bouches-du-Rhône, – les paisibles habitants des rives embaumées par les orangers d’Hyères, – les curieux touristes que les paquebots à vapeur transportent incessamment de Marseille à Nice ou à Gênes, – ignorent peut-être qu’il y a deux cents ans, sous le ministère florissant du cardinal de Richelieu, le littoral de la Provence était, presque chaque jour, infesté de pirates algériens ou autres barbaresques, dont l’audace n’avait pas de bornes.
Non seulement ils capturaient tous les bâtiments marchands à leur sortie des ports (quoique tous ces navires fussent armés en guerre), mais encore ils débarquaient jusque sous le canon des forts, et venaient impunément enlever les habitants dont les demeures n’étaient pas suffisamment armées et fortifiées.
Les choses empirèrent à ce point que, vers 1633, M. le cardinal de Richelieu chargea M. de Séguiran, un des hommes les plus éminents de cette époque , de visiter les côtes de Provence, afin d’aviser aux moyens de mettre cette province à l’abri de l’invasion des pirates.
Nous citerons un passage du Mémoire de M. de Séguiran, afin de donner au lecteur une idée exacte du théâtre de l’action qui va suivre.
« Il y a, – dit-il, – au lieu de la Ciotat une logette que les consuls ont fait bâtir sur l’une des pointes du rocher du cap de l’Aigle, en laquelle ils entretiennent un homme très expert en la navigation, qui s’y tient jour et nuit, pour prendre garde aux vaisseaux pirates.
» Tous les soirs, à l’entrée de la nuit, le garde de la logette de la Ciotat allume son fagot, et ainsi est continué en toutes les autres et semblables logettes jusqu’à la tour de Bouc.
» C’est le signal assuré qu’il n’y a aucun corsaire à la mer.
» Si ledit garde de la logette en avait, au contraire, reconnu un, il ferait deux feux, et ainsi des autres depuis Antibes jusqu’à la tour de Bouc, ce qui serait achevé en moins de demi-heure de temps.
» Les habitants de la Ciotat avouent qu’ès années dernières le commerce était meilleur. Mais il est ruiné au point qu’on voit.
» Les corsaires de Barbarie leur sont venus enlever une année vingt-quatre barques et mis à la chaîne environ cinquante de leurs meilleurs mariniers. »
Ainsi que nous l’avons dit, la terreur des pirates barbaresques était si grande sur la côte, qu’on voyait chaque maison transformée en forteresse.
« Continuant notre chemin, – dit M. de Séguiran, – nous serions arrivés à la maison du sieur de Boyer, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, laquelle maison nous aurions trouvée en défense en cas de descente des corsaires, ayant une terrasse en devant, qui en regarde l’entrée du côté de la mer, et sur elle douze pièces de fer coulé, plusieurs bâtardes et deux pierriers, et dans ladite maison, quatre cents livres de poudre, deux cents boulets, deux paires d’armes , douze mousquets et demi-piques. »
« À Borniez et à Saint-Tropez, – dit plus loin M. de Séguiran, – le commerce est si gêné qu’il ne pouvait arriver à dix mille livres. Ce qui procède non-seulement de la pauvreté des habitants, mais aussi des courses que font les pirates qui abordent presque tous les jours en leurs ports, en sorte que bien souvent les barques sont obligées de prendre terre, pour que les hommes qui les montent puissent se sauver, ou que les habitants du lieu se mettent en armes.
» À Martigues, communauté qui avait souffert de grandes pertes ès personnes de ses habitants, estimés les plus courageux et meilleurs mariniers de la Méditerranée, plusieurs d’iceux ayant été faits esclaves par les corsaires d’Alger, de Tunis, qui exercent plus que jamais leurs pirateries à la vue des forts et des forteresses de cette province. »
Le lecteur concevra le dédain des Barbaresques pour les forts de la côte, en sachant que le littoral était dans un si déplorable état de défense que M. de Séguiran dit, dans un autre passage de son rapport au cardinal de Richelieu :
« Le lendemain, 24 dudit mois de janvier, sur les sept heures du matin, serions allés au château fort dudit Cassis, appartenant au sieur évêque de Marseille, où nous n’aurions trouvé, pour toute garnison, qu’un concierge, serviteur domestique dudit évêque, qui nous aurait fait voir ladite place, où il y a seulement deux fauconneaux dont l’un est éventé. »
Plus tard, M. l’archevêque de Bordeaux faisait la même remarque à propos de l’une des positions les plus fortes de Toulon.
« Le premier de ces forts et le plus important, – dit le prélat guerrier, dans son rapport, – c’est une vieille tour où il y a deux batteries, dans lesquelles on pourrait mettre cinquante canons et deux cents soldats ; il y a du bon canon dedans, mais il est tout démonté, et nulles munitions que celles qui ont été mises par ordre de Votre Éminence (il s’agit du cardinal de Richelieu), il y a quinze jours. Un bonhomme ce gouverneur qui n’a, pour toute garnison, que sa femme et sa servante, y est, y ayant vingt ans qu’il n’a reçu un denier, à ce qu’il dit . »
Tel était l’état des choses, lorsque quelques années auparavant le cardinal de Richelieu avait été investi par Louis XIII de la charge de grand maître chef et surintendant général de la navigation et commerce de France.
En étudiant attentivement le but, la marche, les moyens et les résultats du gouvernement de Richelieu, en comparant enfin le point de départ de son administration aux fins impérieuses de centralisation absolue vers lesquelles il tendit toujours, et qu’il atteignit si victorieusement, on est surtout frappé, spécialement en ce qui concerne la marine, de l’incroyable confusion et multiplicité de pouvoirs ou de droits rivaux qui couvraient le littoral du royaume de leur inextricable réseau .
Lorsque le cardinal fut chargé des intérêts maritimes de la France, il pouvait à peine compter sur l’appui d’un roi timoré, faible, inquiet et capricieux ; il sentait encore la France sourdement agitée par de profonds discords politiques et religieux. Seul, en face de prétentions exorbitantes représentées par les plus puissantes maisons de France, hautaines et jalouses dépositaires des dernières traditions d’indépendance féodale, il fallut que la volonté de Richelieu fût bien intrépide, fût bien opiniâtre, pour écraser sous le niveau de l’unité administrative des intérêts si nombreux, si vivaces, si rebelles ! Telle fut pourtant l’œuvre de ce grand ministre.
Sans doute l’ardent et saint amour du bien général, le noble instinct des besoins et des progrès de l’humanité, ces pures et sereines aspirations des de Witt ou des Franklin, n’eussent pas suffi au cardinal pour entreprendre et pour soutenir une lutte si acharnée ; peut-être qu’il lui fallait encore se sentir animé d’une ambition effrénée, insatiable, afin de braver tant de haines formidables, mépriser tant de clameurs, prévenir ou punir tant de menaçantes révoltes par la prison, par l’exil ou par l’échafaud, et d’arriver à rassembler dans sa main mourante et souveraine tous les moyens d’action de l’État.
Ce fut ainsi, nous le pensons du moins, que le génie de Richelieu, exalté par son indomptable personnalité, parvint à consommer cette admirable centralisation des pouvoirs, but constant, glorieux terme de son ministère.
Malheureusement il mourut alors qu’il commençait d’organiser cette autorité si vaillamment conquise.
Si la France, au moment de la mort du cardinal, offrait encore à sa surface les larges traces d’un complet bouleversement social, le sol commençait du moins à être débarrassé de mille pouvoirs parasites et rongeurs qui l’épuisaient depuis si longtemps.
Aussi, dirait-on que presque toujours les hommes éminents, quoique de génies divers, naissent à point pour parachever les grands travaux des sociétés.
À Richelieu, cet infatigable et résolu défricheur, succède Mazarin, qui nivelle ce terrain si profondément labouré ; puis Colbert, qui l’ensemence, qui le féconde !…
L’impériale volonté de Richelieu apparaît sous une de ses faces les plus brillantes dans la longue lutte qu’il eut à soutenir lorsqu’il fut chargé de l’organisation de la marine.
Jusqu’alors les gouverneurs généraux de Provence avaient toujours récusé les ordres de l’amirauté de France, se disant amiraux-nés du Levant.
Comme tels, ils prétendaient au commandement maritime de la province ; quelques-uns de ces gouverneurs, tels que les comtes de Tende et de Sommerives, et, à l’époque dont nous parlons, le duc de Guise, avaient reçu du roi des lettres d’amiraux particuliers ; ces concessions arrachées à la faiblesse du monarque, loin d’appuyer les prétentions des gouverneurs généraux, protestaient au contraire contre leur usurpation, puisque ces titres prouvaient clairement que les commandements de terre et de mer devaient être distincts .
Ce furent ces pouvoirs si divisés, si rivaux, que le cardinal voulut impérieusement réunir et centraliser dans sa charge de grand maître de la navigation.
On le voit par ce bien rapide aperçu, et par les citations que nous avons empruntées au rapport de M. de Séguiran, un effroyable désordre régnait dans toutes les branches du pouvoir.
Ce désordre était encore augmenté par les conflits de juridiction perpétuellement soulevés, soit par les gouverneurs de province, soit par les amirautés, soit par les prétentions féodales de plusieurs gentilshommes riverains.
En un mot, abandon ou désorganisation des places fortes, ruine du commerce, rapines du fisc, invasion du littoral, terreur des populations se retirant dans l’intérieur des terres pour fuir les attaques des pirates barbaresques ; tel était l’affligeant tableau que présentait la Provence à l’époque où va commencer cette histoire, faits incroyables qui semblent plutôt appartenir à la barbarie du moyen âge qu’au dix-septième siècle.
CHAPITRE I. MISTRAOU
Vers la fin du mois de juin 1633, trois voyageurs de distinction, arrivant à Marseille, s’établirent dans la meilleure auberge de la ville. Leur costume, leur accent, paraissaient étrangers ; on sut bientôt qu’ils étaient Moscovites ; quoique leur suite fût peu nombreuse, ils vivaient avec magnificence ; le plus âgé des trois voyageurs avait été visiter M. le maréchal de Vitry, gouverneur de Provence, alors résidant à Marseille. Le maréchal lui rendit sa visite, circonstance qui fit beaucoup présumer de l’importance des étrangers.
Ils employaient leur temps à visiter les bâtiments publics, le port, les chantiers. Le gouverneur du plus jeune de ces voyageurs s’enquit particulièrement auprès des consuls (avec l’agrément de M. le maréchal de Vitry), s’enquit, disons-nous, des productions et du commerce de la Provence, de l’état de la marine marchande, de ses armements, de leur destination, paraissant curieux de faire comparer à son élève la marine naissante du Nord avec la marine d’une des plus importantes provinces de France.
Un jour ces Moscovites dirigèrent leur promenade vers la route de Toulon.
Le plus vieux des trois étrangers paraissait avoir cinquante ans ; sa physionomie offrait un singulier mélange de dédain et de causticité ; il était vêtu de velours noir ; une longue barbe rousse tombait sur sa poitrine ; ses cheveux de même couleur, mêlés de quelques mèches argentées, s’échappaient d’un bonnet tartare garni de riches fourrures. Ses yeux vert de mer, son teint blême, son nez recourbé, ses sourcils épais, ses lèvres minces, lui donnaient un air ironique et dur.
Il marchait à quelque distance de ses compagnons ; il parlait peu et seulement pour lancer de temps en temps quelque sarcasme.
L’âge et la figure des deux autres Moscovites offraient un contraste frappant.
L’un, qui semblait le précepteur du plus jeune, avait environ quarante-cinq ans. Il était petit, gros, presque obèse, quoiqu’il parût d’une constitution vigoureuse.
Il portait une longue robe de tabis brun à l’orientale, un bonnet de forme asiatique ; un poignard persan d’un riche travail ornait sa ceinture de soie orange.
Son visage gras, coloré, ombragé d’une épaisse barbe brune, ses lèvres épaisses, respiraient la sensualité ; ses petits yeux gris pétillaient de malice. Parfois il laissait échapper d’une voix grêle quelques plaisanteries d’un audacieux cynisme, souvent faites en latin, et surtout empruntées à Pétrone ou à Martial ; les deux voyageurs, faisant sans doute allusion au goût de leur compagnon pour les œuvres de Pétrone, lui avaient donné le nom d’un des héros de cet écrivain, et l’appelaient Trimalcyon.
L’élève de ce singulier précepteur paraissait âgé de vingt ans au plus ; sa taille était moyenne, mais accomplie ; son costume, ainsi que celui des Moscovites de cette époque, offrait un heureux mélange de modes du Nord et de l’Orient, équilibrées avec un goût parfait.
Sa longue chevelure brune, naturellement bouclée, sortait d’un feutre noir, plat et sans bord, posé de côté et orné d’une tresse d’or mêlée de pourpre ; les deux bouts de ce cordon, finement ouvragés et frangés, retombaient sur le collet d’une tunique de brocatelle fond noir à dessins pourpre et or, serrée aux hanches par un châle de cachemire ; une seconde tunique à manches flottantes en riche vénitienne noire, doublée de taffetas ponceau, lui descendait un peu au-dessous des genoux ; enfin ses larges pantalons à la moresque flottaient sur des bottines de maroquin rouge.
Un observateur eût été très embarrassé d’assigner un caractère certain à la physionomie de ce jeune homme.
Ses traits étaient d’une régularité parfaite ; une barbe naissante et soyeuse ombrageait son menton et ses lèvres ; ses grands yeux brillaient comme des diamants noirs sous ses étroits sourcils bruns ; l’éblouissant émail de ses dents égalait à peine le carmin foncé de ses lèvres ; son teint était d’une pâleur mate et brune ; ses formes sveltes et nerveuses réunissaient la force à l’élégance.
Mais ce visage, aussi charmant qu’expressif et mobile, reflétait tour à tour les impressions diverses que les deux compagnons de ce jeune homme éveillaient en lui.
Trimalcyon faisait-il quelque plaisanterie grossière et licencieuse, le jeune homme, que nous appellerons Érèbe, y applaudissait par un sourire moqueur et libertin, ou enchérissait encore sur le cynisme de son précepteur.
Le seigneur Pog, l’homme silencieux et sarcastique, prononçait-il quelque rare et amère parole, soudain les narines d’Érèbe se gonflaient, sa lèvre supérieure se retroussait dédaigneusement, et ses traits exprimaient à l’instant la plus méprisante ironie.
Si, au contraire, Érèbe ne subissait pas ces deux fatales influences, s’il n’affichait pas le vice par une coupable jactance, sa figure redevenait douce, sereine, un calme enchanteur se répandait sur ses beaux traits : car si le cynisme et l’ironie agitaient passagèrement son âme, ses instincts nobles, élevés, reprenaient bientôt leur cours ; de même qu’une source pure reprend sa limpidité première lorsqu’une main fangeuse ne trouble plus le cristal de ses eaux.
Tels étaient ces trois personnages.
Ils se promenaient alors, nous l’avons dit, sur la route de Marseille à Toulon.
Érèbe, silencieux et pensif, marchait à quelques pas en avant de ses compagnons.
Le chemin s’enfonçait dans les gorges d’Ollioules, et s’encaissait au milieu de ces roches solitaires.
Érèbe venait d’arriver à une petite plate-forme, d’où il dominait une assez grande partie de la route ; cette route, fort escarpée à cet endroit, formait un coude au pied de l’éminence où le jeune homme était placé, et la contournait en s’élevant vers elle.
Tiré de sa rêverie par un chant encore lointain, Érèbe s’arrêta pour écouter.
La voix s’approchait de plus en plus.
C’était une voix de femme, d’un timbre plein de fraîcheur et de grâce.
L’air et les paroles qu’elle chantait respiraient une mélancolie naïve.
Bientôt, à un brusque détour de la route, Érèbe put voir, sans en être vu, un groupe de voyageurs ; ils venaient paisiblement au pas de leurs montures, qui gravissaient avec peine cette route escarpée.
Si la côte de Provence était souvent désolée par les pirates, l’intérieur du pays était aussi très peu sûr ; les gorges d’Ollioules, solitudes presque impénétrables, avaient maintes fois servi de refuge à des bandes de voleurs.
Érèbe ne s’étonna donc pas de voir la petite caravane s’avancer avec une sorte de circonspection militaire.
Sans doute le danger ne semblait pas imminent, car la jeune fille ne discontinuait pas de chanter ; mais le cavalier qui ouvrait la marche appuyait néanmoins par précaution son mousquet à rouet sur sa cuisse gauche, et de temps à autre il avivait la mèche de son arme qui laissait derrière lui un petit nuage de fumée bleuâtre.
Cet homme, dans la force de l’âge, à la tournure militaire, portait un vieux buffle, un large feutre gris, un haut-de-chausses écarlate, des bottes fortes, et montait un petit cheval blanc ; un couteau de chasse pendait à sa ceinture ; enfin un grand lévrier noir à longs poils et à collier de cuir, hérissé de pointes de fer, marchait devant son cheval.
À trente pas environ derrière cette sentinelle avancée, venaient un vieillard et une jeune fille.
Celle-ci montait une haquenée d’un noir de jais, élégamment caparaçonnée d’un chasse-mouche de soie et d’une housse de velours bleu ; les bossettes d’argent reluisaient au soleil couchant ; les rênes, à peine tenues par la jeune fille, tombaient négligemment sur le col de la haquenée, dont le pas était si doux, si réglé, qu’il n’altérait en rien l’harmonieuse mesure des chants de la belle voyageuse.
Celle-ci portait noblement le charmant habit de cheval si souvent reproduit par les peintres du règne de Louis XIII. Sur la tête elle avait un large chapeau noir à plumes bleues, qui retombaient en arrière sur un ample col de dentelle de Flandre ; son justaucorps de taffetas gris-perle, à larges basques carrées, avait une longue jupe de même étoffe et de même couleur, jupe et corsage ornés de légers passements de soie bleu céleste, dont la pâle nuance s’assortissait à merveille à la couleur de l’habit.
Si l’on pouvait mettre en doute que le type grec ne se fût pas conservé dans toute sa pureté chez quelques familles de Marseille et de la basse Provence, depuis la colonisation des Phocéens (le reste de la population provençale rappelait davantage la physionomie ligurienne et arabe), l’aspect de la jeune fille eût servi pour ainsi dire de preuve vivante à cette transmission de la beauté antique dans toute sa splendeur primordiale.
Rien de plus suave, de plus fin, de plus pur, que les lignes de ce charmant visage ; rien de plus limpide, de plus azuré que ses grands yeux bleus, frangés de longs cils noirs ; rien de plus blanc, de plus impérial que ce front d’ivoire, où se jouaient de nombreuses boucles de cheveux châtain clair qui contrastaient délicieusement avec l’arc droit et mince de ses sourcils d’un noir de jais et veloutés ; les proportions de sa taille, fine et ronde, se rapprochaient plus de l’Hébé ou de la Vénus de Praxitèle que de la Vénus de Milo.
Tout en chantant, elle se laissait nonchalamment aller au pas mesuré de sa monture, et les voluptueuses ondulations de ce corps souple, charmant, faisaient deviner des trésors de beauté.
Son petit pied étroit et cambré, chaussé d’une bottine de cordouan, étroitement lacée à la cheville, apparaissait de temps à autre sous les plis traînants de sa longue jupe. Enfin sa main d’enfant, gantée de chamois brodé, jouait négligemment avec une houssine destinée à hâter la marche de la haquenée.
Il serait difficile de peindre la candeur du front virginal de cette jeune fille, la gaieté sereine de ses grands yeux bleus, brillants de bonheur, de jeunesse et d’espoir, la malice naïve de son fin sourire, et surtout le regard rempli d’exquise sollicitude, de tendre vénération, qu’elle jetait quelquefois sur son père, vieillard encore robuste, qui l’accompagnait.
La pétulance, l’air joyeux et hardi de ce vieux gentilhomme, contrastaient quelque peu avec sa moustache blanche, tandis que la couleur vineuse de ses joues, un peu enluminées, annonçait qu’il n’était pas insensible à l’attrait des vins généreux de la Provence.
Un feutre noir à plume rouge, un pourpoint écarlate galonné d’argent avec un petit manteau pareil, un baudrier de soie, richement brodé, supportant une longue épée, de hautes bottes de basane blanche à éperons dorés témoignaient assez de la qualité de Raimond V, baron des Anbiez, chef de l’une des plus anciennes maisons de Provence, parent ou allié des hautes et illustres maisons baronniales des Castellane, des Baux, des Villeneuve, des Fraus, etc.
Le chemin que suivait la petite caravane était alors si étroit, qu’à peine deux chevaux pouvaient y marcher de front : aussi un troisième personnage se tenait à quelques pas en arrière du baron et de sa fille. Deux domestiques bien montés et bien armés fermaient la marche.
Ce troisième personnage, jeune homme de vingt-cinq ans environ, d’une taille haute et bien prise, d’une figure agréable et remplie de douceur, maniait son cheval avec grâce et portait un habit de chasse vert, galonné d’or.
Ses traits exprimaient quelquefois un indicible ravissement en contemplant mademoiselle Reine des Anbiez, qui de temps à autre retournait la tête, et, sans cesser de chanter, lui jetait un charmant regard, auquel le chevalier Honorat de Berrol répondait de son mieux, en fiancé éperdument épris qu’il était.
Le baron écoutait chanter sa fille avec une joie, avec un orgueil tout paternel ; sa bonne et vénérable figure rayonnait de bonheur.
Quelquefois cependant sa félicité contemplative était un peu troublée par les brusques soubresauts de son petit cheval de la Camargue, étalon bai à longue crinière et à longue queue noire, à l’œil sournois, farouche, plein de vigueur et de feu, et qui semblait continuellement préoccupé du désir de désarçonner son maître, afin d’aller retrouver sans doute en liberté les marais solitaires et les bruyères sauvages où il était né.
Malheureusement pour les desseins de Mistraoü (ainsi surnommé à cause de la rapidité de son allure et aussi sans doute de son mauvais caractère), le baron était excellent cavalier.
Quoique souffrant toujours des suites d’un coup de feu reçu à la hanche pendant les troubles civils, Raimond V, perché sur une de ces antiques selles qu’on nomme de nos jours selles à piquet, accueillait à bons coups de gaule et d’éperons les velléités capricieuses de l’indomptable animal.
Mistraoü, avec cette sagacité patiente et diabolique que les chevaux poussent jusqu’au génie, après quelques vaines tentatives, avait attendu sourdement une occasion plus favorable de se défaire de son cavalier.
Reine des Anbiez continuait de chanter.
Par un caprice enfantin, elle s’amusait à jeter aux échos sonores des gorges d’Ollioules des modulations tour à tour vibrantes ou voilées qui eussent désespéré un rossignol.
Elle venait de faire entendre le plus brillant, le plus mélodieux arpège, lorsque tout à coup, devançant presque les échos, une voix à la fois douce, mâle et mélodieuse, redit le chant de la jeune fille avec une perfection incroyable.
Pendant quelques moments, ces deux voix charmantes, mises ainsi par hasard à un merveilleux unisson, furent longuement répétées par les nombreux échos de cette profonde solitude.
Reine cessa de chanter, et regarda son père en rougissant.
Le baron stupéfait se tourna vers Honorat de Berrol, et lui dit avec son exclamation habituelle : – Maujour ! ! ! chevalier, est-ce le diable qui contrefait ainsi la voix d’un ange ?
Dans son premier mouvement de surprise, le baron laissa malheureusement tomber ses rênes sur le col de Mistraoü.
Depuis quelque temps l’indocile animal marchait sournoisement le pas avec une gravité, avec une sagesse digne de la mule d’un évêque ; il ne se sentit pas plutôt abandonné à lui-même, qu’en deux bonds vigoureux, et avant que le baron eût eu le temps de se reconnaître, il gravit un escarpement assez rapide qui encaissait la route.
Par malheur, le cheval fit un tel effort pour escalader cette roide montée, qu’en arrivant sur son faîte il baissa brusquement la tête, les rênes lui passèrent par-dessus les oreilles, et flottèrent à l’aventure. Tout cela dura moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire.
Le baron, excellent écuyer, quoiqu’un peu surpris par la brusque entreprise de Mistraoü, se remit en selle ; son premier mouvement fut de tâcher de ressaisir les rênes… Il ne put y parvenir.
Alors, malgré tout son courage, il frémit d’épouvante, en se voyant à la merci d’un cheval sans frein, qui se mit à s’emporter en bondissant vers les bords d’un torrent desséché.
Ce gouffre large et profond s’étendait parallèlement à la route, et n’était séparé d’elle que par un espace de cinquante pieds environ.
Emboîté dans sa selle, incapable d’en sortir par suite de sa blessure et de se jeter à terre, avant d’arriver à l’obstacle infranchissable où son cheval allait s’abîmer, le vieillard donna sa dernière pensée à Dieu, à sa fille, fit le vœu d’une messe quotidienne et d’un pèlerinage annuel à la chapelle de Notre-Dame de la Garde, et se prépara à mourir…
De la hauteur où il s’était placé, Érèbe avait vu le danger du baron ; il se trouvait séparé de lui par le lit profond du torrent, large de dix à douze pieds, vers lequel arrivait le cheval.
Par un mouvement plus rapide que la pensée, d’un bond vigoureux, presque désespéré, Érèbe franchit l’abime, se précipita au-devant du cheval, saisit les rênes flottantes et roula sous ses pieds…
Le baron poussa un cri terrible… il crut son sauveur emporté avec lui dans le gouffre, car, malgré la douleur et l’effroi que lui causa cette violente saccade, Mistraoü ne put pas arrêter subitement l’impétuosité de son élan, et entraina Érèbe pendant quelques pas.
Celui-ci, doué d’une force peu commune et d’un sang-froid admirable, avait, en tombant, entortillé les rênes autour de ses poignets… Aussi le cheval, ayant les barres brisées parle poids énorme qui y pesait, s’assit presque sur ses jarrets, après avoir obéi à l’impulsion involontaire que lui imprimait sa vitesse.
Dix pas à peine séparaient le baron des bords escarpés du torrent, lorsque Érèbe se releva lestement, saisit d’une main le mors sanglant du cheval, et de l’autre rejeta sur le col fumant de Mistraoü les rênes qu’il offrit au vieillard.
Nous le répétons, tout ceci s’était passé si vite, que Reine des Anbiez et son fiancé, gravissant l’escarpement de la route, arrivèrent auprès du baron, sans même soupçonner l’effroyable danger qu’il venait de courir.
Érèbe, après avoir remis les rênes aux mains du vieillard, ramassa sa toque, secoua la poussière qui couvrait ses habits, rajusta sa chevelure, et, sauf le coloris inaccoutumé de ses joues, rien dans son maintien ne révélait la part qu’il venait de prendre à cet événement.
— Mon Dieu, mon père ! pourquoi avoir gravi cet escarpement ? quelle imprudence ! – s’écria Reine, inquiète, mais non pas épouvantée, en sautant légèrement de sa haquenée, et sans apercevoir l’inconnu placé de l’autre côté du cheval du baron.
Puis, voyant la pâleur et l’émotion du vieillard qui descendit péniblement de cheval, la jeune fille pressentit le péril qu’avait couru le baron, et s’écria, en se jetant dans ses bras : — Mon père, mon père, que vous est-il arrivé ?…
— Reine, mon enfant, mon enfant chérie ! – dit le seigneur des Anbiez d’une voix entrecoupée, en embrassant sa fille avec effusion. – Ah ! que la mort m’eût donc été affreuse… ne plus te voir !…
Reine se retira brusquement des bras de son père, mit ses deux mains sur les épaules du vieillard et le regarda d’un air stupéfait.
— Sans lui, – dit le baron, en serrant cordialement dans ses mains la main d’Érèbe, qui s’était avancé quelque peu, et qui contemplait avec admiration la beauté de Reine, – sans ce jeune homme… sans son courageux dévouement, j’étais brisé dans ce gouffre.
En peu de mots, le vieillard raconta à sa fille et à Honorat de Berrol comment l’inconnu l’avait sauvé d’une mort certaine.
Plusieurs fois, pendant ce récit, les yeux bleus de Reine rencontrèrent les yeux noirs d’Érèbe ; si elle détourna lentement son regard pour le reporter ensuite sur son père avec adoration, ce ne fut pas que l’air de ce jeune homme fût hardi ou présomptueux ; au contraire, une larme brillait dans ses yeux, sa ravissante figure exprimait l’émotion la plus profonde. Il contemplait ce touchant tableau avec un noble, avec un sublime orgueil. Quand le vieillard lui ouvrit les bras, par un mouvement presque paternel, il s’y jeta avec un bonheur indicible, le pressa plusieurs fois contre son cœur, comme s’il eût été attiré vers le vieux gentilhomme par une secrète sympathie, comme si ce jeune cœur encore noble et généreux eût été au-devant des battements d’un cœur noble et généreux aussi.
Tout à coup Trimalcyon et Pog, qui à vingt pas de là, et du haut du rocher où ils étaient restés, avaient assisté à cette scène, crièrent à leur jeune compagnon quelques mots en langue étrangère.
Érèbe tressaillit, le baron, sa fille et Honorat de Berrol retournèrent vivement la tête.
Trimalcyon regardait la fille du baron avec une sorte de convoitise railleuse et grossière.
La physionomie étrange de ces deux hommes surprit le baron ; sa fille et Honorat les observaient avec une sorte de crainte involontaire.
Un peintre habile et coloriste eût tiré parti de cette scène.
Qu’on se représente une solitude profonde, au milieu de grands rochers de granit rougeâtre, dont la cime était seulement éclairée par les derniers rayons du soleil.
Sur le premier plan, presque au bord du torrent desséché, le baron, entourant de son bras gauche la taille de Reine, serrait cordialement dans sa main droite la main d’Érèbe, et attachait un regard inquiet, surpris, sur Pog et Trimalcyon.
Ceux-ci, au second plan, de l’autre côté du torrent, étaient debout, côte à côte, les bras croisés, et détachaient leur silhouette caractérisée sur l’azur du ciel, qu’on apercevait en cet endroit à travers une déchirure des rochers.
Enfin, à quelques pas du baron, on voyait Honorat de Berrol, tenant son cheval et la haquenée de Reine, plus loin les deux domestiques, dont l’un s’occupait alors à rajuster le harnachement de Mistraoü.
Aux premières paroles des étrangers, les beaux traits d’Érèbe exprimèrent une sorte d’impatience douloureuse, on eût dit qu’il souffrait des ressentiments d’une lutte intérieure ; sa figure, où rayonnaient naguère les plus nobles passions, s’assombrit peu à peu, comme s’il eût subi une mystérieuse et invincible influence.
Mais quand Trimalcyon, de sa voix grêle et railleuse, eut de nouveau prononcé quelques mots en indiquant Reine d’un insolent coup d’œil, mais lorsque le seigneur Pog eut ajouté dans la même langue, inintelligible pour les autres acteurs de cette scène, sans doute quelque sanglant sarcasme, les traits d’Érèbe changèrent complètement d’expression.
D’un geste presque dédaigneux, il repoussa brusquement la main du vieillard et attacha sur mademoiselle des Anbiez un regard effronté.
Cette fois la jeune fille rougit et baissa les yeux.
Cette soudaine métamorphose dans les manières de l’inconnu fut si frappante, que le baron recula d’un pas. Pourtant, après un silence de quelques secondes, il dit à Érèbe d’une voix émue : — Comment jamais reconnaître, monsieur, le service que vous venez de me rendre ?
— Ah ! monsieur, – ajouta Reine en surmontant la singulière émotion que lui avait causée le dernier regard d’Érèbe, – comment pourrons-nous vous prouver notre reconnaissance ?…
— En me donnant un baiser, et cette épingle pour souvenir de vous… – répondit l’audacieux jeune homme.
Il avait à peine prononcé ces paroles, que sa bouche effleura les lèvres virginales de Reine, pendant qu’il enlevait d’une main hardie la petite épingle d’argent émaillée qui attachait les revers du corsage de la jeune fille.
Après ce double larcin, Érèbe, avec une agilité merveilleuse, franchit d’un nouveau bond le gouffre qui était derrière lui, et rejoignit ses deux compagnons, avec lesquels il disparut bientôt derrière un bloc de rochers.
…
L’émotion, l’effroi de Reine, furent si violents, que la jeune fille pâlit, ses jambes fléchirent, et elle tomba évanouie entre les bras de son père…
Le lendemain du jour où s’était passée la scène qu’on vient de décrire, les trois Moscovites prirent congé de M. le maréchal duc de Vitry, quittèrent Marseille avec leur suite, et prirent, dit-on, la route du Languedoc.
CHAPITRE II. LE GUETTEUR
Le golfe de la Ciotat, situé à une distance égale de Toulon et de Marseille, se creuse entre les deux caps d’Alon et de l’Aigle. Ce dernier s’élève à l’ouest de la baie.
Les consuls de la ville de la Ciotat avaient fait bâtir au sommet de ce promontoire une logette destinée au guetteur. Cet homme, chargé de découvrir la venue des pirates barbaresques et de signaler leur approche, devait donner l’alarme sur toute la côte, en allumant un grand feu qui pouvait se voir de fort loin.
La scène que nous allons décrire se passait au pied de cette logette vers le milieu du mois de décembre 1633.
Un impétueux vent du nord-ouest, le terrible mistraoü de la Provence, soufflait avec fureur. Le soleil, à demi voilé par de grandes masses de nuages gris, s’abaissait lentement dans les flots. Leur courbe immense, d’un vert sombre, se détachait sur une large zone de lumière rougeâtre, qui diminuait à mesure que des nuées noires, épaisses, s’étendaient à l’horizon.
Du sommet du cap de l’Aigle, où se trouvait la logette du guetteur, on dominait toute l’enceinte du golfe ; les derniers escarpements calcaires des montagnes blanchâtres de Sixfours et de Notre-Dame de la Garde, s’abaissant en amphithéâtre jusqu’au bord du golfe, se joignaient à de petites falaises formées d’un sable fin et blanc, qui, soulevé par le vent du midi, envahissait une partie de la côte. Un peu plus loin, sur la pente des collines, brillaient les lueurs de plusieurs fours à chaux, dont la fumée noire augmentait encore le sombre aspect du ciel.
Presque au pied du cap de l’Aigle, à l’entrée de la baie, adossée aux montagnes, on voyait à vol d’oiseau l’île Verte, et la petite ville de la Ciotat, dépendant du diocèse de Marseille et de la viguerie d’Aix.
La ville formait à peu près un trapèze, dont la base s’appuyait sur le port. Ce port contenait une douzaine de polacres et de caravelles, chargées de vins et d’huiles ; elles n’attendaient qu’un temps favorable pour se rendre sur la côte d’Italie. Environ trente bateaux destinés à la pêche de la sardine, et appelés essanguis par les Provençaux, étaient amarrés dans une petite baie du golfe nommée l’anse de la Fontaine . Les clochers des églises et du couvent des Ursulines rompaient seuls la monotonie des toits presque entièrement couverts en tuiles.
Sur le versant des collines qui dominaient la ville, on voyait des champs d’oliviers, quelques bouquets de chênes verts, plusieurs coteaux de vignes, et à l’extrême horizon les cimes boisées de pins de la chaîne des monts Roquefort.
Au bord oriental de la baie de la Ciotat, entre les pointes Carbonières et des Lèques, on distinguait d’anciennes ruines romaines appelées Torrentum ; de loin en loin, vers le nord, plusieurs moulins à vent, jetés çà et là sur les hauteurs, servaient de signes de reconnaissance aux bâtiments qui venaient mouiller dans le golfe.
Enfin, en dehors et à l’ouest du cap de l’Aigle, située presque sur le bord de la mer, s’élevait une maison fortifiée nommée les Anbiez, dont nous parlerons plus tard.
Le sommet du cap de l’Aigle formait un plateau de cinquante pieds de circonférence. Presque partout, on retrouvait le vif d’une roche de grès jaunâtre, bigarrée de brun ; des genêts marins, des bruyères, des cytises, y croissaient çà et là ; la logette du guetteur était construite à l’abri de deux chênes à liège rabougris, et d’un pin énorme, qui depuis deux ou trois siècles bravait la furie des tempêtes.
Que le vent fût très violent, quoique le promontoire fût élevé de plus de trois cents pieds au-dessus du niveau de la mer, on entendait gronder sourdement le ressac des lames qui se brisaient à sa base.
La logette du guetteur, solidement construite en larges blocs de grès, était recouverte de dalles prises à la même carrière ; cette construction massive et basse pouvait seule résister aux coups de vent qui, dans les lieux élevés, sont d’une extrême violence.
La principale ouverture de cette cabane était ménagée au midi, de là on pouvait complètement découvrir l’horizon.
Près de la porte, on voyait un large et profond fourneau carré, fait d’une grille de fer posée sur des assises de maçonnerie. Ce fourneau était continuellement rempli de sarments de vignes et de fagots de bois d’olivier, propres à produire une flamme très haute et très brillante qui devait s’apercevoir de fort loin. L’ameublement de cette cabane était fort pauvre, à l’exception d’un bahut d’ébène sculpté, d’un très beau travail, orné d’armoiries et de croix de Malte, et qui contrastait singulièrement avec la modeste apparence de ce réduit. Un coffre de bois de noyer contenait quelques livres de marine et de pilotage, assez curieusement recherchés par les érudits de nos jours, entre autres le Guide du vieux Lamaneur et le Petit Flambeau de la mer ; aux murailles recouvertes d’un grossier enduit de chaux pendaient un coutelas, une hache d’armes et un mousquet à rouet.
Deux grossières estampes enluminées représentant saint Elme, le patron des mariniers, et le portrait du grand maître de l’ordre hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, alors existant, étaient clouées au-dessus du bahut d’ébène ; enfin, sur le sol, près du foyer où brûlait lentement un gros tronc d’olivier, une natte de joncs recouverte d’un vieux tapis de Turquie formait une assez bonne couche, car l’habitant de cette retraite isolée n’était pas indifférent à une sorte de bien-être.
Le guetteur du cap de l’Aigle examinait alors attentivement tous les points de l’horizon à l’aide d’une lunette de Galilée, ainsi qu’on nommait alors les longues-vues. Le soleil couchant traversa l’épais rideau de nuages qui le voilait, jeta un dernier reflet qui dora le tronc rougeâtre du grand pin, les arêtes raboteuses des murs de la logette et les angles d’un bloc de roche brune où s’appuyait le guetteur.
La figure calme, intelligente de cet homme, brilla ainsi un moment vivement éclairée.
Son teint hâlé par le vent, tanné par le soleil, était couleur de brique, et çà et là profondément ridé ; le capuchon ou traversier de son épais caban à larges manches, cachant ses cheveux blancs, projetait une ombre portée sur ses yeux noirs et sur ses sourcils ; ses longues moustaches grises tombaient bien au-dessous de sa lèvre inférieure et se joignaient à une large royale qui lui couvrait tout le menton.
Une ceinture de laine rouge et verte serrait ses braies de marin autour de ses hanches ; des courroies attachaient ses guêtres de cuir au-dessus de son genou ; une bourse d’étoffe assez richement brodée, suspendue à sa ceinture à côté d’un long couteau à gaine, renfermait son tabac, tandis que son cachimbabaoü, ou longue pipe turque à fourneau de terre, qui fumait encore, était appuyé au mur extérieur de la logette.
Depuis dix ans, Bernard Peyroü était guetteur du cap de l’Aigle ; il avait été récemment élu syndic des prud’hommes pêcheurs de la Ciotat, qui tenaient leur séance les dimanches, lorsqu’il y avait matière à délibération. Le guetteur avait servi comme patron marinier sur les galères de Malte pendant plus de vingt ans, n’ayant presque jamais quitté dans ses navigations le commandeur Pierre des Anbiez, de la vénérable langue de Provence, et frère de Raimond V, baron des Anbiez, qui habitait sur la côte la maison forte dont nous avons parlé. À chacun de ses voyages en France, le commandeur ne manquait jamais d’aller visiter le guetteur. Leurs entretiens duraient longtemps ; on remarquait que la sombre et habituelle mélancolie du commandeur augmentait après ces conversations.
Peyroü, toujours souffrant de plusieurs blessures graves, et ne pouvant plus servir activement sur mer, avait été, à la recommandation de son ancien capitaine, choisi pour guetteur par les consuls de la ville de la Ciotat. Lorsque le dimanche il présidait le conseil des prud’hommes, un marin expérimenté le remplaçait à la logette. Doué d’un esprit juste, d’un sens droit, Peyroü, vivant depuis dix années dans la solitude, entre le ciel et la mer, avait agrandi son intelligence par la réflexion. Déjà pourvu des connaissances nautiques et astronomiques nécessaires à un commis de galère au dix-septième siècle, il avait encore augmenté son savoir en étudiant attentivement les grands phénomènes de la nature qu’il avait constamment sous les yeux.
Grâce à son expérience, à son habitude de comparer les effets et les causes, nul mieux que lui ne savait presque à coup sûr prédire le commencement, la durée ou la fin des différents vents qui régnaient sur la côte.
Il annonçait le calme ou la tempête, les désastreux ouragans du mistraoü , les pluies douces et fécondantes du miegiou , les violentes tourmentes des labechades ; enfin la forme des nuages, l’azur plus ou moins vif du ciel, les teintes variées de la mer, ces bruits vagues, sourds, sans nom, qu’on entend parfois surgir au milieu du silence des éléments, étaient pour lui autant de signes évidents dont il tirait les inductions les plus certaines.
Jamais un capitaine de bâtiment marchand, jamais un patron de barque ne mettait à la voile sans avoir consulté maître Peyroü.
Les hommes entourent presque toujours d’une sorte de superstitieuse auréole les gens qui vivent dans un profond isolement.
Peyroü subit la loi commune.
Comme ses prédictions météorologiques s’étaient presque toujours réalisées, les habitants de la Ciotat et des environs se persuadèrent bientôt qu’un homme qui connaissait si bien les choses du ciel devait ne pas être étranger aux choses de la terre.
Sans passer précisément pour sorcier, le solitaire du cap de l’Aigle, consulté dans beaucoup de circonstances graves, devint le dépositaire de beaucoup de secrets.
Un malhonnête homme aurait cruellement abusé de cette influence. Peyroü en profita pour encourager, pour soutenir, pour défendre les bons ; pour accuser, pour confondre, pour épouvanter les méchants.
Philosophe pratique, il sentit que ses avis, ses prédictions ou ses menaces perdraient beaucoup de leur autorité si elles n’étaient pas entourées d’un certain appareil cabalistique : aussi les accompagnait-il presque toujours, quoiqu’à regret, de formules mystérieuses.
Ce qui aidait merveilleusement Peyroü dans sa divination, c’était son excellente lunette de Galilée ; non-seulement il la braquait à l’horizon pour y découvrir les chebecs ou les galères barbaresques, mais encore il la promenait sur la petite ville de la Ciotat, sur les maisons isolées, sur les champs, sur les grèves ; il surprit ainsi bien des secrets, bien des mystères, dont il profita pour augmenter l’espèce de vénération craintive qu’il inspirait.
Peyroü se plaçait donc au-dessus des sorciers vulgaires par son complet désintéressement. Avait-il à soulager quelque honorable misère, il ordonnait à l’un de ses clients un peu aisés de déposer une modique offrande dans quelque endroit secret qu’il lui indiquait ; le client pauvre, averti par Peyroü, allait ensuite recueillir cette mystérieuse aumône.
Entraînés par un zèle aveugle, des prêtres du diocèse de Marseille voulurent incriminer la vie mystérieuse de Peyroü ; mais la population environnante prit aussitôt une attitude si menaçante, les consuls de la Ciotat rendirent un si bon témoignage du guetteur, qu’il continua paisiblement sa vie solitaire.
Son seul compagnon dans cette profonde retraite était une aigle femelle, qui, deux années auparavant, était venue pondre dans un des baoüs, ou creux inaccessibles des rochers qui bordent la côte. Sans doute le mâle avait été tué, car le guetteur ne le vit pas reparaître pour apporter la curée à ses aiglons.
Peyroü donna quelque nourriture aux aiglons ; peu à peu leur mère s’habitua à le voir, se priva, et l’année d’ensuite elle vint en toute confiance pondre dans un excellent nid, que Peyroü lui prépara dans une roche voisine.
Souvent l’aigle se perchait sur les branches de l’énorme pin qui ombrageait la logette du guetteur, et quelquefois même venait se promener de son pas lourd et embarrassé sur la petite plate-forme.
Ce jour-là Brillante (le guetteur avait ainsi nommé le noble oiseau) vint le tirer de sa rêverie ; il s’abattit pesamment des branches supérieures du pin, et, les ailes à demi ouvertes, il accourut près de son ami, avec ce balancement disgracieux, particulier aux oiseaux de proie, si peu faits pour marcher.
Son plumage, d’un noir brun sur les ailes, était cendré et moucheté de blanc sur le corps et sur le col ; ses serres formidables, qui semblaient recouvertes d’écailles épaisses et dorées, se terminaient par trois ongles et un éperon tranchant, d’une corne noire et polie… Brillante leva vers le guetteur sa tête plate et grise, où brillaient deux grands yeux hardis, ronds, dont l’iris noir se dilatait dans une cornée transparente, couleur de topaze.
Son bec, fort et bleuâtre comme de l’acier bruni, laissait voir en s’entr’ouvrant une langue effilée d’un rouge pâle.
Sans doute pour attirer l’attention du guetteur, l’aigle mordit légèrement le bout de son soulier de cuir fauve.
Peyroü baissa la tête et caressa Brillante, qui, courbant le col, hérissa les plumes de son dos, en faisant entendre un petit cri rauque et entrecoupé…
Mais tout à coup, entendant marcher quelqu’un dans l’étroit sentier qui conduisait à la logette, l’aigle s’enleva, poussa un long glapissement, déploya ses ailes puissantes, plana un instant au-dessus du pin gigantesque, d’un seul trait de vol s’élança rapidement dans l’espace… et bientôt ne parut plus qu’une tache noire sur le bleu foncé du ciel.
CHAPITRE III. STÉPHANETTE
Une jeune fille au teint doré, aux yeux noirs, aux dents blanches, au malin et gai sourire, parut et s’arrêta un moment sur le dernier degré de l’escalier de roches qui conduisait à la logette du guetteur.
Elle portait le costume si gracieux, si pittoresque des filles de Provence : un jupon brun, un corset rouge à larges basquines et à manches justes ; son petit chapeau de feutre laissait voir un élégant chignon et de longues tresses de beaux cheveux noirs roulés sous une sorte de réticule de soie à mailles écarlates.
Orpheline, sœur de lait de mademoiselle Reine des Anbiez, Stéphanette lui servait à peu près de fille de compagnie, et était plutôt traitée par elle en amie qu’en suivante.
Le cœur de Stéphanette était bon, dévoué, reconnaissant, sa conduite irréprochable ; elle n’avait d’autre défaut qu’une malicieuse coquetterie villageoise, qui faisait le désespoir de tous les pêcheurs et patrons de barque du golfe de la Ciotat : nous n’excepterons pas du nombre de ces intéressantes victimes le fiancé de la jeune fille, le capitaine Luquin Trinquetaille, ex-bombardier et alors capitaine de la polacre la Sainte-Épouvante des Moresques, avec la grâce de Dieu.
Longue et significative appellation, inscrite tout au long sur le tableau de poupe du bâtiment du capitaine Trinquetaille.
Vaillamment armée de six pierriers, la polacre escortait à forfait les navires de la Ciotat, qui, forcés par leur commerce de pratiquer souvent les côtes d’Italie, redoutaient les pirates barbaresques.
Stéphanette partageait la vénération craintive que le guetteur du cap de l’Aigle inspirait aux habitants des environs ; elle s’approcha de lui, les yeux baissés, presque tremblante.
— Que Dieu vous garde, mon enfant ! – lui dit affectueusement Peyroü, qui l’aimait comme il aimait tout ce qui appartenait à la famille de son ancien capitaine le commandeur des Anbiez.
— Que saint Magnus et que saint Elzéar vous assistent, maître Peyroü ! – répondit Stéphanette avec sa plus belle révérence.
— Merci de vos vœux, Stéphanette. Comment se portent monseigneur et mademoiselle Reine, votre jeune et bonne maîtresse ? Est-elle remise de son effroi de l’autre jour ?
— Oui, maître Peyroü ; mademoiselle va mieux, quoiqu’elle soit encore bien pâle. Aussi a-t-on vu pareil mécréant ? Oser embrasser mademoiselle ! et cela, devant monseigneur et son fiancé encore ! Mais on dit ces gens de Moscovie si barbares ! Ils sont plus sauvages et plus fils de l’Antéchrist que le Turc, n’est-ce pas, maître Peyroü ? Ils seront damnés deux fois et à double feu.
Sans répondre à l’argumentation théologique de Stéphanette, le guetteur lui dit : — Et monseigneur, ne se ressent-il plus de cette émotion ?
— Lui ! maître Peyroü, aussi vrai que Rosseline la sainte est au paradis, le soir même du jour où il faillit périr dans le torrent d’Ollioules, monseigneur a aussi gaiement soupé que s’il fût revenu d’un roumevage . Certes ! et il a bu de plus qu’à l’ordinaire deux grands coups de vin d’Espagne à la santé du jeune mécréant ! Croiriez-vous, maître Peyroü, que monseigneur ne pouvait se lasser de vanter le courage et l’agilité de ce Moscovite ? « Eh ! maujour ! – disait monseigneur, – au lieu de ravir épingle et baiser, comme un larron, que ne les demandait-il ?… Ma fille Reine lui eût tout donné avec un baiser, et de bon cœur encore !… – Décidément, ces Moscovites sont d’étranges compagnons ! » ne cesse de répéter monseigneur depuis ce jour-là ; ce qui n’empêche pas M. Honorat de Berrol, malgré son air doux et réservé, de rougir d’indignation quand il entend parler de ce jeune audacieux qui a ravi un baiser à sa fiancée. Mais ce qui est bien étrange, maître Peyroü, c’est que monseigneur n’a jamais voulu se défaire de ce méchant petit cheval Mistraoü, qui a été la cause de tout le mal ; il le monte de préférence à tout autre : dites, maître Peyroü, n’est-ce pas tenter Dieu ?
— Et ces étrangers sont partis de Marseille ? – demanda le guetteur sans répondre à Stéphanette.
— Oui, maître Peyroü ; ils ont pris, dit-on, la route du Languedoc, après avoir été visiter monseigneur le maréchal de Vitry. On dit ce vieux duc si étrange et si méchant, qu’il est bien digne de connaître de pareils scélérats. Ah ! si monseigneur pouvait ce qu’il veut ! le maréchal ne serait pas longtemps gouverneur de la province… Monsieur le baron ne peut entendre parler de ce seigneur sans entrer dans des colères… des colères… dont vous n’avez pas idée, maître Peyroü.
— Si, mon enfant, j’ai vu monseigneur, lors de la révolte des Cascaveoux, agir comme avait agi son père lors de la révolte des Razats, sous Henri III, et aussi lors de la rébellion contre les Gascons du duc d’Épernon, sous le dernier règne ; oui, oui, je sais que Raimond V hait ses ennemis autant qu’il aime ses amis.
— Vous avez bien raison, maître Peyroü, la colère de monseigneur contre le gouverneur a surtout augmenté depuis que ce greffier de l’amirauté de Toulon, maître Isnard, qu’on dit si méchant, visite les châteaux du diocèse par ordre de Son Éminence le cardinal. Monseigneur dit que cette visite est un outrage à la noblesse, et que le maréchal de Vitry est un scélérat. Entre nous, je suis assez de cet avis, puisqu’il protège des effrontés Moscovites assez audacieux pour embrasser les jeunes filles sans qu’elles s’y attendent.
— M’est avis, Stéphanette, que vous êtes bien sévère pour les jeunes gens qui embrassent les jeunes filles, – dit le vieillard avec une gravité moqueuse ; – ceci prouve votre naturel sauvage et farouche ; mais que voulez-vous de moi ?
— Maître Peyroü, – dit la jeune fille avec un certain embarras, – je voudrais savoir si le temps promet une bonne traversée pour aller à Nice, et si l’on peut partir pour ce port avec assurance.
— Vous allez donc à Nice… mon enfant ?
— Non, pas moi précisément, mais un brave et honnête marin qui… que…
— Ah ! j’y suis, j’y suis, – dit le guetteur d’un ton mystérieux en interrompant Stéphanette qui balbutiait, – il s’agit du jeune Bernard, patron de la tartane la Sainte-Baume ?
— Mais non, maître Peyroü, je vous assure, il ne s’agit pas de lui, – dit la jeune fille en devenant vermeille comme une cerise.
— Allons, allons, il ne faut pas rougir pour cela ; – et le guetteur ajouta tout bas : — Et le beau bouquet de thym vert qu’il a attaché, il y a trois jours, aux barreaux de votre fenêtre avec un ruban rose, était-il de votre goût ?
— Un bouquet de thym vert ! de quel bouquet parlez-vous, maître Peyroü ?…
Le guetteur menaça Stéphanette du doigt et ajouta : — Comment, jeudi dernier, à l’heure du réveil des marjolaines , le patron Bernard n’a pas apporté un bouquet sur votre fenêtre ?
— Attendez donc… attendez donc, maître Peyroü, – dit la jeune fille en ayant l’air de rappeler ses souvenirs, – c’est donc cela qu’hier en ouvrant ma croisée, j’ai trouvé sur son appui quelque chose comme un paquet d’herbes desséchées ?…
— Stéphanette… Stéphanette… on ne trompe pas le vieux guetteur… Écoutez : à peine le patron Bernard était-il descendu, que bien vite vous êtes venue détacher le bouquet au ruban couleur de rose, vous l’avez mis dans un joli vase d’argile, et vous l’avez arrosé chaque matin… Hier seulement vous l’avez négligé, et il s’est fané…
La jeune fille contemplait le guetteur d’un air ébahi, et restait stupéfaite. Cette révélation tenait de la magie.
Le vieillard la regarda d’un air malin et continua :
— Ainsi, ce n’est pas le patron Bernard qui s’en va à Nice ?
— Non, maître Peyroü…
— Il faut alors que ce soit le lamaneur Terzarol…
— Le lamaneur Terzarol ! – s’écria Stéphanette en joignant les mains, – que Notre-Dame me soit en aide ! J’ignore si ce pilote doit mettre en mer.
— Allons, allons, mon enfant, je m’étais trompé sur le compte du patron Bernard : soit, car en effet vous avez laissé faner son bouquet ; mais je ne me trompe pas sur Terzarol, car hier, du haut de la tourelle du château, vous avez passé plus de deux heures à regarder le hardi lamaneur jeter ses filets.
— Moi, maître Peyroü, moi ?
— Vous-même, Stéphanette, et à chaque beau coup de filet, Terzarol agitait son bonnet en signe de triomphe, et vous agitiez votre mouchoir en signe de félicitations… aussi il fallait voir avec quelle ardeur il jetait son tiercet , il a dû faire une bien bonne pêche… Vous venez donc me demander si Terzarol le lamaneur aura bonne traversée pour aller à Nice ?
Pour le coup, Stéphanette eut peur, en voyant le guetteur si bien instruit.
— Ah ! mon Dieu, maître Peyroü, vous savez donc tout ? – s’écria-t-elle naïvement.
Le vieillard sourit, secoua la tête et répondit par ce proverbe provençal : Experienço passo scienço (expérience passe science).
La pauvre enfant, craignant que les découvertes merveilleuses du guetteur à l’endroit de ses coquetteries innocentes ne lui donnassent une mauvaise opinion d’elle, s’écria, en joignant les mains presque avec effroi, tandis que ses grands yeux devenaient humides de larmes :
— Ah ! maître Peyroü, je suis une honnête fille !
— Je le sais, mon enfant, – et le guetteur lui serra affectueusement la main, – je sais que vous êtes en tout digne de la protection, de l’affection que vous témoigne votre noble et bonne maîtresse. C’est par pure malice et espièglerie de jeune fille que vous vous amusez à tourner les têtes de nos jeunes gens, et à rendre jaloux ce pauvre Luquin Trinque-taille, qui vous aime tant, et que vous aimez véritablement… Mais écoutez-moi, Stéphanette, vous savez le proverbe des vignerons de nos vallées : Paou vignos e ben tengudos (aie peu de vignes et cultive-les bien). Au lieu d’éparpiller ainsi toutes vos coquetteries, concentrez vos séductions sur un fiancé qui puisse devenir un sage et bon mari pour vous… vous vous en trouverez mieux… et puis, voyez-vous, mon enfant, ces jeunes gens sont vifs, ardents, courageux ; l’amour-propre s’en peut mêler, la rivalité s’aigrir… une rixe s’ensuivre, le sang couler, et alors…
— Ah ! maître Peyroü, que dites-vous là, j’en mourrais de désespoir. Tout cela, ce sont des folies ; j’ai eu tort, j’en conviens, de m’amuser des œillades de Bernard et de Terzarol… mais avant tout j’aime Luquin, voyez-vous… il m’aime ; nous devons nous marier le même jour que mademoiselle et M. Honorat de Berrol, monseigneur le veut ainsi… Enfin, vous qui devinez tout, maître Peyroü, vous devez bien savoir que je n’ai jamais pensé qu’à Luquin. C’est à propos de son voyage… que je venais vous consulter… Maître Talebard-Talebardon, consul de la Ciotat, envoie à Nice trois tartanes chargées de marchandises. Il a fait prix avec Luquin pour les escorter… croyez-vous, maître Peyroü, que la traversée soit bonne ? Peut-il s’en aller en mer avec assurance ? N’y a-t-il pas de pirate en vue ? Oh ! d’abord, si les corsaires sont proches, si la tempête menace, Luquin ne partira pas.
— Oh là !… oh là ! mon enfant, croyez-vous avoir cette influence sur notre intrépide bombardier ? vous vous abusez, je crois : le retenir au port quand il y a du péril à en sortir… autant vaudrait ancrer un navire avec un fil de votre quenouille !
— Oh ! soyez tranquille, maître Peyroü, – dit Stéphanette avec assurance, – pour retenir Luquin près de moi, je ne lui parlerai ni de labéchades , ni des tempêtes, ni des pirates… je lui dirai seulement que je donnerai dimanche au patron Bernard un ruban de mon corset pour parer sa lance de jouteur à la targue , ou bien que je demanderai au lamaneur Terzarol une bonne place à l’une des fenêtres de la maison de sa mère, pour aller avec dame Dulceline, la femme de charge de la Maison-Forte, voir la lutte et le saut de la barre sur la place de la Ciotat ; alors… je vous jure, maître Peyroü, que Luquin ne sortira pas du golfe, quand même le consul Talebard-Talebardon couvrirait de pièces d’argent le pont de sa polacre.
— Voyez-vous, la fine mouche ! – dit le vieillard en souriant, – je n’aurais jamais pensé à ces ruses… Hélas !… hélas ! Buoü viel fa rego drecho (vieux bœuf fait son sillon droit). Allons, allons, rassurez-vous, Stéphanette… vous n’aurez ni à dégarnir votre corset pour donner un ruban à Bernard, ni à demander une place à la fenêtre de la maison de Terzarol, le vent souffle du ponant ; s’il ne change pas au coucher du soleil, et si Martin-Bouffo ne dit rien demain au point du jour, Luquin pourra sortir du golfe et aller à Nice sans crainte : quant à la traversée, j’en réponds ; quant aux pirates, je vais vous donner un charme d’un effet sûr, sinon pour les conjurer tout à fait, du moins pour les empocher de s’emparer de la Sainte-Épouvante des Moresques, avec la grâce de Dieu.
— Ah ! que de reconnaissance, maître Peyroü, – dit la jeune fille en aidant le vieillard à se relever, car il marchait assez péniblement.
Celui-ci alla dans sa logette, y prit un petit sachet recouvert de signes cabalistiques et le remit à Stéphanette, en lui recommandant d’ordonner à Luquin de se conformer scrupuleusement aux instructions qu’il y trouverait.
— Que vous êtes bon, maître Peyroü, comment reconnaître…
— En me promettant, mon enfant, de laisser désormais les bouquets de Bernard sécher aux barreaux de votre fenêtre ; alors, croyez-moi, il ne s’en retrouvera plus. Car un bouquet qu’on arrose en fait pousser d’autres… Ah !… il faut aussi me promettre de ne pas trop encourager la pêche de Terzarol le lamaneur… pour vous plaire, il détruirait tout le poisson de la baie. Il finirait par être appelé devant le conseil des prud’hommes pêcheurs… et je serais obligé de le condamner… À propos, où en est la discussion de monseigneur et des consuls sur le droit de pêche dans l’Anse… Raimond V y a-t-il toujours des madragues ?
— Oui, maître Peyroü, il ne veut pas les retirer, il dit que le droit de pêche lui appartient jusqu’aux rochers de Castrembaoü, et qu’il ne cédera ce droit à personne.
— Écoutez, Stéphanette, votre maîtresse a l’oreille de son père, tâchez donc qu’elle lui conseille de s’arranger à l’amiable avec les consuls, cela vaudrait mieux pour tous.
— Oui, maître Peyroü, soyez tranquille, j’en parlerai à mademoiselle Reine.
— Bien, mon enfant ; allons, adieu ! surtout plus de coquetteries, me le promettez-vous ?
— Oui, maître Peyroü… seulement…
— Eh bien, dites.
— Seulement, voyez-vous, maître Peyroü, je ne voudrais pas désespérer tout à fait Bernard et Terzarol, non à cause de moi… Notre-Dame ! mais à cause de Luquin… car il faut bien que j’aie toujours un moyen de le retenir dans le port, en cas de grands… mais de très grands dangers, n’est-ce pas, maître Peyroü ? et pour cela, la jalousie vaut mieux que toutes les ancres de son navire !
— C’est juste, – dit le guetteur en souriant avec malice, – il faut avant tout penser à Luquin…
La jeune fille baissa les yeux et sourit, puis elle reprit : — Ah ! j’oubliais, maître Peyroü, de vous demander si vous croyez que M. le commandeur et le révérend père Elzéar seront arrivés ici pour les calénos de la Noël , comme monseigneur l’espère. Il a tant hâte de revoir ses deux frères ! savez-vous que voilà deux
