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Dans ce texte fascinant, paru en 1842 dans la
Revue des Deux Mondes, Charles Louandre retrace l’histoire
du diable à travers les âges. Puisant aux sources de la religion et de témoignages anciens, du moyen âge au
XVIIe siècle, il éclaire cette figure mystérieuse par laquelle les hommes ont cherché à expliquer les tentations, les
turpitudes et les accès de folie dont ils étaient sujets ou témoins.
Descriptions d’exorcismes, tableaux de sabbats, d’orgies et d’envols de sorcières habitent ce livre à la
fois érudit et grand public. Louandre s’interroge sur la permanence de la présence du démon dans l’âme et
la vie humaines, fruit des superstitions « qui s’entassent autour du dogme comme les masures au pied des
cathédrales », et sur ses rôles et ses métamorphoses : tour à tour « ennemi du genre humain » au moyen âge,
tentateur des saints et des religieuses, personnage de farces puis libérateur romantique et mystique.
Dans les
Fleurs du Mal, Baudelaire le plaçait aux côtés de
La Sorcière de Michelet. Cette « Monographie
du diable » comme l’appelait le poète est un vrai délice de lecture. La tentation du diable...
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Veröffentlichungsjahr: 2021
Les Retrouvés
— Collection dirigée par Xavier Mottez —
Charles Louandre
1812 — 1882
LE DIABLESa vie, ses mœurs et son interventiondans les choses humaines
1842
GINKGOéditeur
© Ginkgo Éditeur, 2021
Couverture : RUBENS, Saint Michel expulsant Lucifer et les Anges rebelles, 1622 (détail)
Article paru dans la Revue des Deux Mondes, période initiale, tome 31, 1842 (p. 568-595).
Quel est donc cet esprit de ténèbres, homme, serpent ou dragon, qui plane à tous les horizons du passé ? Dans le ciel, il blasphème et se bat avec les anges ; sur la terre, il se sert de l’homme « comme d’un cheval qu’il pique et monte à sa volonté » ; il l’afflige, le tourmente, l’excite au péché, et, dans l’abîme, il le punit d’avoir péché. Il habite, avec les juifs, les carrefours tortueux des villes sombres du moyen-âge ; il se perche, comme les hiboux, sur les toits aigus des couvents, se glisse, la nuit, dans la cellule des nonnes, et va voler pour les magiciens des hosties dans les calices, des os dans les cercueils. Les saints en ont peur, Dieu s’en défie. Le grimoire enseigne comment on l’évoque, le rituel comment on le chasse. L’église le maudit, la sorcellerie l’adore. Cet esprit de ténèbres, c’est le démon de la théologie, le diable du conte monacal et de la tradition populaire.
Le moyen-âge avait trop peur du diable pour en parler raisonnablement. Pour nous, qui ne sommes ni obsédés, ni possédés (et c’est sans doute, hélas ! le seul avantage que nous ayons sur les moines et sur les saints), nous trouverons peut-être quelque intérêt à faire apparaître Satan, non pour lui demander, comme les sorciers, le bonheur, la science, l’amour sans inquiétude et sans larmes, tout ce que l’homme poursuit sans l’atteindre, mais simplement pour le prier de nous conter son histoire, histoire multiple et difficile, qui remonte à la source même des jours, sombre biographie d’un fantôme qu’il faut reconstituer d’après des rêves. Il s’agit d’une biographie, éclaircissons d’abord le mystère des origines.
L’Écriture, qui parle souvent du diable, ne dit pas quand et pourquoi l’auteur des choses l’a tiré du néant. Dieu, qui le nomme et le maudit par la voix de ses prophètes, se tait sur son âge ; mais, quand Dieu se tait, l’homme veut deviner encore. Aux premiers siècles de l’église, le manichéen Bardesanes, s’inspirant des traditions du dualisme, élève le diable jusqu’à l’idée de cause, et il en fait une sorte d’être en soi qu’il oppose au principe du bien. Priscillien le fait naître du chaos et des ténèbres ; Tatien, d’un rayon de la matière et de la méchanceté1. — Dans la Judée, au temps de saint Jérôme, les uns lui donnent pour père Léviathan, le grand dragon de la mer ; les autres le chef des anges qui s’unirent avec les filles des hommes avant le déluge. — Selon saint Augustin, Dieu aurait créé les bons et les mauvais esprits comme un poète qui, pour relever les beautés de son œuvre, y sème les antithèses ; cependant, si grandes que soient l’autorité de l’évêque d’Hippone et sa pénétration dans ce qui touche les mystères, il est peu probable que l’éternel artiste qui a fait ce monde y ait introduit le mal par une fantaisie de rhéteur. — Selon la tradition dogmatique, Satan et ses anges, innocents et purs dans l’origine, appartenaient à cette classe d’intelligences supérieures qui étaient comme les prémices de la création. Ils habitaient les régions de la lumière et de la sérénité, et Dieu les avait initiés aux secrets de sa sagesse, mais ils ne tardèrent point à déchoir de leur rang suprême en cédant aux inspirations d’une volonté mauvaise. Ils tombèrent par l’orgueil et la concupiscence : par l’orgueil, en cherchant à s’élever d’eux-mêmes, et sans le secours de la grâce, à l’éternelle béatitude, en disputant à Dieu la souveraine puissance, en lui refusant, comme des vassaux révoltés, l’acte de foi et d’hommage. Ils tombèrent par la concupiscence en demandant aux filles des hommes des caresses et des voluptés que de purs esprits ne doivent pas connaître. Dieu, pour les punir, les bannit de sa présence en les maudissant, et leur place ne fut plus trouvée dans le ciel, comme le dit saint Jean.
Le diable, ainsi que l’homme, n’est donc qu’une créature déchue. À dater de sa chute, il commence sur la terre une vie nouvelle et désolée, et dans le séjour de son éternel exil, il s’enveloppe de tant d’ombre et de mystère, que, malgré ses fréquentes apparitions et les nombreux témoignages de ceux qui l’ont vu, il est presque impossible de donner de sa personne un signalement exact. Est-ce une intelligence servie par des organes ? Est-ce un corps ou un esprit ? Ce n’est pas un esprit, car, suivant la définition de l’école, un esprit, c’est ce que l’œil ne peut voir, ce que l’oreille ne peut entendre. Or, on voit le diable, on l’entend, il parle. Ce n’est pas un corps, car on ne peut le saisir sous une forme tangible, et il franchit les distances avec la rapidité de la pensée. C’est un être indéfinissable et pour ainsi dire impersonnel ; c’est le Protée antique dans ses métamorphoses les plus étranges. Aux jours voisins du paganisme, sur la limite indécise du monde moderne et du vieux monde, il s’habille de la défroque de l’Olympe : il emprunte aux animaux fabuleux de la mythologie, au dragon, à l’hippocentaure, leurs formes fantastiques, aux faunes et aux sylvains leurs pieds de boucs et leurs lascives ardeurs. Comme ce génie gourmand qui sortait du tombeau d’Anchise pour goûter les viandes, il aime à flairer le sang des victimes, à lécher les chairs des sacrifices, et il reste ainsi pendant longtemps une sorte de fantôme à demi païen. Son corps, formé des vapeurs qui montent de la terre ou des parties les plus grossières de la substance éthérée, n’est qu’un simulacre impalpable qui rappelle la seconde enveloppe de la philosophie antique, simulacre subtil comme les nuages, sur lequel cependant la flèche et l’épée produisent une impression douloureuse, et qui laisse, en se consumant par le feu, des cendres pareilles à celles de l’homme. C’est un spectre, ce n’est pas encore un monstre. Mais, à travers le moyen-âge, la superstition elle-même se dégrade ; le diable se matérialise, et, dans ses innombrables métamorphoses, il parcourt l’échelle entière de la création. Homme informe et inachevé, nain ou géant, il est ridé, velu, aveugle comme les taupes, noir comme les forgerons barbouillés de suie ; il a des griffes comme les tigres, des crocs comme les sangliers : il se change, au gré de ses caprices, en ours, en crapaud, en corbeau, en hibou, en serpent, car il aime cette forme qui lui rappelle sa première victoire, et, ce qui n’est pas moins bizarre, en queue de veau2. Quelquefois aussi, à en croire le démonographe Psellus, il se montre couvert d’écailles comme les poissons et il respire comme eux, en absorbant l’air par ces écailles. Lorsqu’il veut induire au péché les prêtres et les moines, il emprunte à la femme les séductions de sa grâce, ce teint luisant et vermeil, ces doigts effilés qui charmaient les chevaliers, cette cambrure des reins que la Bible a maudite parce qu’elle est fatale à l’homme. Il y a plus ; en 1121, il apparut avec trois têtes à un moine prémontré, et lui dit : Je suis la Trinité, adore-moi3. Au XVIe siècle, il apparut en forme de crucifix ; quelquefois il prend la tonsure et les habits sacerdotaux, et, la crosse épiscopale à la main, la mitre sur la tête, il bénit les populations dévotes qui s’agenouillent sur son passage ; on assure même qu’il a chanté vêpres dans l’église de Clairvaux, dans cette même église où saint Bernard avait prié. Faut-il s’en étonner ? Le diable pouvait bien s’habiller du pallium quand l’église elle-même couvrait de l’étole et de la chasuble le dos des ânes et des fous.
Dans les ombrages et les replis de sa nature ténébreuse, Satan n’échappe pas moins à l’analyse que dans ses transformations extérieures. Les jours passent, les années s’accumulent ; tout change ; l’homme même se tourne vers le bien, dans les derniers jours, par impuissance du mal peut-être, mais qu’importe ? Satan seul persiste dans son immuable perversité. Il voudrait se consoler de ses remords par les joies que les méchants cherchent dans le mal, et ces joies perverses ne laissent en lui que l’amertume du passé et l’effroi de l’avenir. Il est envieux, orgueilleux, impur, et sa haine contre l’homme est si profonde, qu’on l’a entendu dire un jour qu’il aimait mieux retourner en enfer avec l’âme d’un damné que de remonter au ciel dans sa félicité première4. Les juifs lui attribuaient l’invention des armes et de la parure, de ce qui tue le corps et l’âme. Les sévériens racontaient qu’il était le père du serpent, que le serpent, s’étant uni à la femme, avait produit la vigne, et que la vigne rappelait encore par ses replis la nature tortueuse de son redoutable aïeul, et par les grains de raisin les gouttes de poison que le serpent y avait laissées, afin de porter au délire et à la fureur ceux qui s’enivreraient de ses fruits5. Que l’esprit saint illumine un prophète, Satan inspire un hérétique. C’était lui qui parlait par la bouche d’Arius, et qui prêtait à Manès cette pâleur des saints, indice de la macération, qui abusait les peuples par les apparences de la vertu. L’idolâtrie, ce crime capital du genre humain, comme dit Lactance, les oracles du paganisme, témoignent de la profondeur de ses ruses et de son impiété. On reconnaît sa voix dans les chênes prophétiques de Dodone, dans la voix des sibylles, du bœuf de Memphis et des crocodiles d’Arsinoë. Pour lire ainsi dans les jours qui ne sont pas encore, le démon, comme les anges, est-il donc initié aux secrets de la volonté divine ? a-t-il gardé cette connaissance supérieure qui est le partage des esprits purs ? Non. Les choses immuables et éternelles lui sont cachées : il ne sait pas l’avenir, mais il le prévoit par une longue expérience du passé, par une constante observation des hommes et des évènements. Une nonne, par exemple, passe auprès d’un moine ; la nonne ralentit le pas et regarde d’un œil oblique et baissé ; le moine soupire. Satan, qui a surpris l’émotion, annonce la chute, et, dans ces sortes d’oracles, il a rarement l’occasion de se tromper. Quand sa science est en défaut, il tente de suppléer par l’étude aux clartés qui lui manquent ; il fait des recherches dans les astrologues, dans Aristote, dans saint Augustin, et débite aux ignorants, comme un secret de sa propre sagesse, la sagesse des livres.
On a souvent comparé le diable chrétien au mauvais principe du dualisme, et à Typhon, le principe du mal dans la théogonie égyptienne. Ahrimann et Typhon rappellent en effet, comme Satan, l’idée du crime, de la douleur et de la mort, la lutte des ténèbres contre la lumière, du mensonge contre la vérité. Les symboles diffèrent à peine : le scorpion est l’emblème de Typhon, et le serpent, l’emblème du diable ; cependant il y a un abîme entre l’ange déchu des traditions chrétiennes et l’esprit de ténèbres des croyances orientales. Ahrimann est coéternel au Dieu bon, il a comme lui la puissance créatrice ; il lui dispute l’empire du monde ; quelquefois même il parvient à l’usurper. Typhon triomphe également d’Osiris. Dans la tradition chrétienne, au contraire, le diable n’est jamais qu’un vaincu ; Dieu garde l’omnipotence, et s’il permet quelquefois à cet esprit de mensonge, qu’il a frappé d’un arrêt sans merci, de tenter, de tourmenter cette autre créature également déchue, aussi méchante peut-être, mais qu’il a rachetée au prix du sang de son fils, c’est qu’il est écrit que l’homme doit gagner sa couronne par le combat. Satan peut nous exciter au mal ; il ne peut jamais nous y contraindre. Sa colère, comme celle de l’Océan, s’arrête aux limites posées par l’Éternel, et se brise souvent contre un grain de sable.
