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Le tsar Alexandre se rend en Angleterre où il observe les merveilles de l'industrie florissante de ce royaume et reçoit moult présents que son fidèle serviteur le cosaque Platov n'a de cesse de dénigrer. L'un d'entre eux pourtant les stupéfie : une puce dansante entièrement mécanique. Les orfèvres anglais sont-ils à ce point supérieurs à ceux de l'empire du tsar ? Il en va de l'honneur des plus doués des artisans russes, dont parmi eux le Gaucher bigle de Toula. Présenté par un narrateur narquois qui ne semble pas tout comprendre aux événements, à mi-chemin entre légende populaire et conte satirique,
Le Gaucher témoigne avec malice et humour des rapports de la Russie avec l'Ouest.
EXTRAIT
Les Anglais sont stupéfaits et se décrochent des bourrades.
— Aïe, aïe ! Nous avons fait une gaffe !
Le Souverain dit à Platov d’une voix triste :
— Pourquoi les as-tu rendus si penauds ? à présent j’ai beaucoup de peine pour eux. Partons.
Ils grimpèrent d’heureux chef dans le même cabriolet bi-siège et puis s’en furent, et ce jour-là le Souverain alla au bal, tandis que Platov asséchait un verre de kizliarki encore plus grand, avant de s’endormir d’un solide sommeil de Cosaque.
Il était certes content d’avoir mis les Anglais en vilaine posture, et placé l’artisan de Toula au point de mire, mais il ressentait aussi du dépit :
« Quelle raison a donc le Souverain de se chagriner ? pensait Platov. C’est ce que je ne comprends pas ! » et perdu dans ces réflexions, par deux fois il se leva, se signa, et but de l’eau-de-vie, jusqu’à tant qu’il sombrât, par force, dans un sommeil de plomb.
Mais les Anglais, dans le même temps, ne dormaient guère non plus, parce qu’eux aussi étaient tout tourneboulés. Pendant que le Souverain s’amusait au bal, ils lui manigancèrent une nouvelle surprise assez étonnante pour ôter à Platov toute envie de rigoler.
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Seitenzahl: 68
Veröffentlichungsjahr: 2019
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PETITE BIBLIOTHÈQUE SLAVE
— Collection dirigée par Xavier Mottez —
NIKOLAÏ LESKOV
Булгаков Михаил Афанасьевич
1891-1940
LE GAUCHERou le Dit du Gaucher bigle de Toulaet de la puce d’acier
1881
© Ginkgo Éditeur, 2019
© Paul Lequesne, 1997, 2019
Le Gaucher, sous-titré Conte du gaucher bigle de Toula et de la puce d’acier, publié en 1881, est l’une des œuvres les plus emblématiques et les plus populaires de Nicolas Leskov (1831-1895).
Lors donc... il était une fois un empereur de Russie appelé Alexandre. En voyage officiel en Angleterre, il croulait sous les cadeaux les plus extraordinaires que le Cosaque qui l’accompagnait n’avait de cesse de dénigrer, marmonnant « on fait mieux chez nous ». Le dernier présent, une puce d’acier microscopique capable de danser, enthousiasma au-delà de tout le tsar qui, rendu chez lui, mourut mystérieusement peu après. Retrouvée sous le règne de son frère Nicolas, la merveille du génie anglais fut envoyée à Toula, « capitale du samovar, du chocolat, et des armes », pour y être expertisée... et malheureusement « russifiée » !
À la parution du Gaucher l'auteur, dans sa préface, prétendit tenir son histoire d’un vieil armurier « dont la mémoire était encore toute fraîche », originaire de Toula, et qui se plaisait à se souvenir du passé, de l’époque d’Alexandre vainqueur de Napoléon et de Nicolas Ier. Et Leskov précisait que ce conte, bien connu dans le milieu des armuriers russes, avait pour thème la « lutte qui opposa nos maîtres armuriers aux armuriers anglais ».
L’histoire fut prise au pied de la lettre : avec sa gouaille, ses à-peu-près, sa faconde, ses « slavonismes, vulgarismes, barbarismes étymologiques et grammaticaux, termes techniques... »1 , elle semblait si authentique que Leskov fut obligé, par voie de presse, d’en revendiquer haut et fort la paternité pleine et entière. Car personne ne voulait croire qu’il s’agissait d’un récit apocryphe.
Leskov était un magicien du verbe et il le savait. « Cette langue populaire, vulgaire ou recherchée qui est celle de tant de mes œuvres, je ne l’ai pas inventée. Je l’ai entendue dans la bouche du paysan, de l’autodidacte, du diseur de rébus, de l’illuminé et du cagot. Durant de longues années, je l’ai constituée mot à mot, à raison d’un proverbe, d’une expression saisie au vol, dans la foule, au cours d’une traversée, dans un bureau de recrutement ou un monastère. » Leskov en jouait en virtuose jusqu’à en faire une métalangue.
À propos du Gaucher, Victor Chklovski2 ajoute : « Le narrateur semble ne pas comprendre la signification de ce qu’il raconte ; le lecteur devine par lui-même le sens des mots ».
Pour son malheur, Leskov connaissait trop bien la « Russie parlante », le peuple russe. Trop bien, depuis qu’orphelin à seize ans, il avait dû quitter le lycée avant de devenir fonctionnaire provincial puis représentant en matériel agricole — ce qui lui fit parcourir la Russie « de la mer Noire à la mer Blanche » —, puis enfin d’embrasser la carrière de journaliste.
À la suite d'un article sur un incendie criminel à Saint-Pétersbourg, paru dans un journal conservateur, les « libéraux » lui reprochèrent d’avoir accusé des étudiants révolutionnaires et des nihilistes d’en être les auteurs, alors qu’il n’avait fait qu’évoquer leur culpabilité éventuelle. Contraint à l’exil, il fut envoyé en Europe par son journal, en 1862 ; à Paris notamment où il écrivit le Bœuf musqué.
De retour à Saint-Pétersbourg, déjà repéré pour sa critique acerbe du roman de Tchernychevski Que faire, Leskov aggrava son cas avec Sans Issue (1864), un roman antinihiliste qui le classa définitivement dans le camp des réactionnaires.
Écrivain professionnel, il accumula les collaborations à diverses revues et journaux, publia des romans, des récits, des nouvelles : Lady Macbeth du district de Mtsensk, en 1865, dans la revue de Dostoïevski, Gens d’église en 1872, L’Ange scellé et le Vagabond ensorcelé en 1873, Au bout du monde en 1875. Il occupa des postes dans deux ministères jusqu’en 1878, quand la publication des Menus faits de la vie des évêques, satire de la vie du clergé par celui qu’on avait pris jusque-là pour le chantre de l’orthodoxie, provoqua un scandale. Cet épisode brouilla définitivement Leskov avec ses « amis » conservateurs, sans pour autant le rapprocher des « libéraux », même s’il était lié à Tolstoï et admiré par Tchekhov.
Affaibli par une vie matérielle difficile et des mariages malheureux, il fut terrassé par une angine de poitrine quand il apprit, en 1889, la saisie par la censure du volume III de ses œuvres complètes en cours de publication, qui contenait les Menus faits.
Trois ans avant sa mort en 1895, lorsqu’on brûlera les livres saisis, des « libéraux » se rapprocheront enfin de lui, allant même, sur fond d’attentats à la bombe, jusqu’à juger prémonitoire son roman Sans Issue.
« Le temps de Leskov viendra », avait prédit Tolstoï.
En 1923, Gorki rédigera une chaleureuse préface pour l’édition berlinoise du Gaucher, de celles qui avaient tellement manqué à la gloire de Leskov de son vivant ; l’auteur des Bas-Fonds lui octroyait un blanc-seing pour la postérité. Fort de cette caution, l’auteur du Gaucher était enfin lavé de tout opprobre dans cette URSS si prompte à reprendre en les caricaturant les anathèmes du XIXe siècle. Désormais Leskov, inscrit au patrimoine, était « sanctuarisé ».
Les formalistes russes n’avaient pas attendu l’imprimatur officiel et, en 1925, Evgueni Zamiatine adapta pour le Théâtre d’Art Le Gaucher, devenu La Puce, avec un immense succès. L’auteur de Nous travaillera ensuite sur le livret de Lady Macbeth du district de Mtsensk, pour Chostakovitch.
Sans oublier, et cela n’est pas pour rien dans la réhabilitation définitive de Leskov, l’extraordinaire popularité de La Volonté de fer (1876), qui conte la destinée tragique d’un Allemand en Russie, réédité pendant la Seconde Guerre mondiale pour donner du cœur au ventre à ceux qui partaient se battre contre les Nazis.
Comment, après cela, ne pas prendre au sérieux la littérature russe !
Michel PARFENOV
1. In résumé de la thèse L’Œuvre de N. S. Leskov (1831-1895) : les romans et les chroniques de Jean-Claude Marcadé, par son auteur (1988). Quelques exemples : « toutes sortes de stupéfiances... bavomètres maritimes... mantonneaux en drap... impermouillables goudronnés pour la cavalerie... ».
2. Technique du métier d’écrivain, Victor Chklovski, trad. Paul Lequesne, L’Esprit des Péninsules, 1997.
Quand l’Empereur Alexandre Pavlovitch eut achevé le congrès viennois, il lui prit l’envie de se voiturer à travers l’Europe et de voir un peu les merveilles que recelaient les différents États. Il parcourut tous les pays, et partout son amabilité lui permit d’avoir les conversations les plus fratricides avec toutes sortes de gens, et tous l’éblouissaient par quelque prodige et cherchaient à le faire pencher de leur côté, mais auprès de lui se trouvait le Cosaque du Don, Platov, qui n’aimait guère cette inclinaison et qui, languissant de son propre ménage, invitait sans cesse le Souverain à rentrer à la maison. Ainsi, dès que Platov remarquait que le Souverain s’intéressait trop à quelque étrangeté, si toute l’escorte se taisait, lui, Platov, s’exclamait sur-le-champ : « Patati patata, ce que nous avons chez nous n’est pas moins beau ! », et d’un exemple détournait son attention.
Les Anglais savaient tout cela, et à l’arrivée du Souverain ils avaient imaginé diverses malices pour le charmer de leurs abracadabrances et le détacher des Russes, et en maintes occasions ils y parvenaient, surtout lors des grandes assemblées où Platov ne pouvait librement parler, à cause que c’était en français ; mais il s’en souciait peu, parce qu’il était homme marié et tenait toutes les conversations françaises pour de la bagatelle qui ne méritait point d’imagination. Mais quand les Anglais se prirent à convier le Souverain à visiter toutes leurs friperies, et autres usines d’armement et de savon en morceaux, dans le dessein de démontrer leur avantage sur nous en toutes choses et de s’en glorifier, Platov se dit en lui-même :
— Cette fois-ci, c’en est trop ! Jusqu’à présent je supportais encore, mais davantage, c’est impossible. Que je sache parler ou non, je ne trahirai pas mes gens !
Mais à peine s’est-il causé de la sorte, voici le Souverain qui lui lance :
