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Simple charpentier, rabbin, grand prophète, Messie ou fils de Dieu : la véritable nature de celui qui a déclenché la plus grande révolution spirituelle de l'histoire humaine a souvent été interrogée. Rares sont les figures historiques dont l'existence a tant été vénérée, scrutée et contestée. Si l’identité du mystérieux homme de Nazareth restera aux yeux du plus grand nombre à jamais un mystère, son existence fait aujourd’hui l’objet d’un consensus universitaire et historique. Au cours de l’automne 2023, le philosophe très médiatique Michel Onfray s'est pourtant hasardé, en surfant sur l’ignorance religieuse de nombre de ses contemporains, à ressortir, dans un essai volontairement provocateur, quelques vieilles ritournelles négationnistes de penseurs “datés”, souvent sans les citer. D’après celles-ci, le Christ ne serait qu’un simple mythe, amalgame de légendes et de traditions orales. Si l’on a vu à cette occasion les vieux démons antireligieux d'Onfray renaître, ses maladresses et approximations ont eu le mérite de mettre en lumière, bien malgré lui, la faiblesse et la vacuité des thèses qu’il défendait. L'heure est venue d' explorer de nouveau les sources scientifiques et historiques qui font largement consensus aujourd’hui parmi les spécialistes et érudits. Par conséquent, il est nécessaire de dévoiler la généalogie et l’imposture des thèses dites “mythistes”, pour retrouver ce que l’Histoire nous rapporte réellement de l’homme de Nazareth.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Yohan Picquart, auteur, enseignant, membre de la famille franciscaine et de l'Association des écrivains catholiques de langue française, diplômé en sciences des religions et en littérature, a publié de nombreux ouvrages consacrés aux questions spirituelles chez le même éditeur.
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Seitenzahl: 205
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Page de titre
Yohan Picquart
Le Jésus de l’Histoire
Verdict
Réponses aux polémistes d’hier et d’aujourd’hui :Onfray, Alfaric, Couchoud…
Citations
« Je ne connais aucun chercheur important qui doute du personnage historique de Jésus. On pinaille sur des détails depuis des siècles, mais nulle personne sérieuse ne met en doute son existence. »
Eric Meyers, archéologue et professeur émérite à l’université Duke (Caroline du Nord)
« Toutes les sources qui mentionnent Jésus jusqu’au xviiie siècle supposent qu’il a réellement existé. […] Ce qui est le plus frappant, c’est que cela est vrai non seulement pour ceux qui ont cru en Jésus, mais aussi pour les non-croyants en général et les opposants au christianisme en particulier. […] Les antagonistes juifs et païens qui ont attaqué le christianisme et Jésus lui-même n’ont pas pensé qu’il n’avait jamais existé. […] L’idée que Jésus n’a pas existé est une notion moderne. Elle n’a pas de précédents anciens. Elle a été inventée au xviiie siècle. On pourrait dire qu’il s’agit d’un mythe moderne, le mythe du Jésus mythique. »
Bart Ehrman, éminent historien et universitaire américain
Introduction
Simple charpentier, rabbin, grand prophète, Messie ou fils de Dieu : la véritable nature de celui qui a déclenché la plus grande révolution spirituelle de l’histoire humaine a souvent été interrogée. Rares sont les figures historiques dont l’existence a tant été vénérée et scrutée. Si l’identité du mystérieux homme de Nazareth restera, aux yeux du plus grand nombre, à jamais un mystère, son existence fait aujourd’hui l’objet d’un consensus universitaire et historique.
À titre d’exemple, Bart Ehrman, un des plus éminents spécialistes mondiaux de l’Histoire de l’Antiquité, mais aussi polémiste athée virulent (il est l’auteur de nombreux livres qui attaquent différents aspects du christianisme), s’est senti obligé d’écrire un livre pour défendre l’historicité de Jésus, affirmant que la position mythiste était intellectuellement intenable et contreproductive pour les combats athées. (Il sera fait allusion à ses travaux plusieurs fois dans cet ouvrage.) Au cours de l’automne 2023, le philosophe très médiatique Michel Onfray s’est pourtant hasardé, en surfant sur l’ignorance religieuse de nombre de ses contemporains, à ressortir, dans un essai volontairement provocateur, quelques vieilles ritournelles négationnistes de penseurs “datés”, souvent sans les citer. D’après celles-ci, le Christ ne serait qu’un simple mythe, amalgame de légendes et de traditions orales. Si l’on a vu à cette occasion ses vieux démons anti-religieux renaître, ses maladresses et approximations ont eu le mérite de mettre en lumière, bien malgré lui, la faiblesse et la vacuité des thèses qu’il défendait.
L’heure est donc venue d’explorer de nouveau les sources scientifiques et historiques qui font largement consensus aujourd’hui parmi les spécialistes et érudits. Cet ouvrage n’a aucunement vocation à se situer dans le registre de la théologie ou de l’apologétique, mais de l’Histoire. Il se donne pour objet de répondre aux « élans poétiques » douteux et à la quête du buzz de quelques mythistes, par la rigueur des textes (les références historiques seront ici omniprésentes), la rationalité et la science, pour retrouver ce que l’Histoire nous rapporte réellement de l’homme de Nazareth, quels que soient les horizons (ou l’absence d’horizons) spirituels, religieux ou philosophiques que chacun se donne.
Partie I
La thèse mythiste
Généalogie historique
Nous le disions en introduction : la question de l’existence historique de Jésus de Nazareth a récemment de nouveau suscité des débats passionnés et parfois polarisants. Le monde médiatique a vu certaines thèses sceptiques et négationnistes tenter désespérément de refaire surface, en particulier sous la plume du philosophe Michel Onfray. Selon la tradition dite « mythiste » (inexistante aujourd’hui dans les milieux universitaires et académiques), Jésus ne serait pas un personnage historique (qui aurait vécu au ier siècle de notre ère), mais une construction mythologique élaborée par les communautés chrétiennes primitives.
Portons ici un regard historique sur quelques-uns des représentants les plus connus de ce mouvement. Il ne sera bien sûr pas possible de tous les citer ici, mais d’en proposer un aperçu général.
Les premières thèses mythistes connues sont nées en France à la fin du xviiie siècle, sous la plume de penseurs qui s’inscrivaient ouvertement dans le mouvement des Lumières dites« radicales ». Ce courant d’idées subversif, adversaire acharné des pouvoirs politiques et religieux de son époque, avait pour fondements une hostilité de principe à tout compromis possible entre religion et philosophie, un matérialisme radical, un égalitarisme, de même qu’une vision moniste, rationaliste et sensualiste du monde.
En 1791, Constantin François Volney (1757-1820), député à l’Assemblée nationale de 1789, publia l’ouvrage Les Ruines, ou méditations sur les révolutions des empires. Dans cet essai (dédié à une glorification exaltée de la Révolution française), il consacre un chapitre à une interprétation astronomique des religions : il y présente Jésus comme un mythe solaire, fruit du croisement entre les mythologies perses et babyloniennes.
Selon lui, tout a commencé par une « contamination » païenne du culte hébreu : « … Les hauts lieux étaient pleins d’idoles, et le dieu soleil avait son char et ses chevaux peints dans les palais des rois et jusque dans le temple de Yahweh ; mais lorsque les conquêtes des sultans de Ninive et de Babylone eurent dissous le lien de la puissance publique, le peuple1, livré à lui-même, et sollicité par ses conquérants, ne contraignit plus son penchant pour les opinions profanes, et elles s’établirent publiquement en Judée. D’abord les colonies assyriennes, transportées à la place des tribus, remplirent le royaume de Samarie des dogmes des mages, qui bientôt pénétrèrent dans le royaume de Juda ; ensuite Jérusalem ayant été subjuguée, les Égyptiens, les Syriens, les Arabes accourus dans ce pays ouvert, y apportèrent de toutes parts les leurs, et la religion de Moïse fut déjà doublement altérée. D’autre part les prêtres et les grands, transportés à Babylone et élevés dans les sciences des Chaldéens, s’imburent, pendant un séjour de cinquante ans, de toute leur théologie. »
L’idée même de l’attente du Messie ne serait à ses yeux qu’un emprunt à d’autres cultures : « Une analogie avec d’autres traditions attendant un sauveur appelé à vaincre le mal, idée qui occupait les peuples, excita l’attention des Juifs et amena en Judée une attente générale d’un grand envoyé, et c’est une circonstance singulière vint déterminer l’époque de sa venue. »
Àpartir de ce postulat original, il développera une série d’interprétations très « créatives » : « II était écrit dans les livres sacrés des Perses et des Chaldéens, que le monde, composé d’une révolution totale de douze mille, était partagé en deux révolutions partielles, dont l’une, âge et règne du bien, se terminait au bout de six mille, et l’autre, âge et règne du mal, se terminait au bout de six autres mille. Par ces récits, les premiers auteurs avaient entendu la révolution annuelle du grand orbe céleste appelé le monde (révolution composée de douze mois ou signes, divisés chacun en mille parties) et les deux périodes systématiques de l’hiver et de l’été, composée chacune également de six mille. Ces expressions, toutes équivoques, ayant été mal expliquées, et ayant reçu un sens absolu et moral au lieu de leur sens physique et astrologique, il arriva que le monde annuel soit pris pour un monde séculaire, les mille de temps pour des mille d’années ; et supposant, d’après les faits, que l’on vivait dans l’âge du malheur, on en inféra qu’il devait finir au bout de six mille ans prétendus. Or, dans les calculs admis par les Juifs, on commençait à compter près de six mille ans depuis la création (fictive) du monde. Cette coïncidence produisit de la fermentation dans les esprits. On ne s’occupa plus que d’une fin prochaine ; on interrogea les hiérophantes et leurs livres mystiques, qui en assignèrent divers termes ; on attendit le réparateur ; à force d’en parler, quelqu’un dit l’avoir vu, ou même un individu exalté crut l’être et se fit des partisans, lesquels privés de leur chef par un incident vrai sans doute, mais passé obscurément, donnèrent lieu, par leurs récits, à une rumeur graduellement organisée en histoire : sur ce premier canevas établi, toutes les circonstances des traditions mythologiques vinrent bientôt se placer, et il en résulta un système authentique et complet, dont il ne fut plus permis de douter (...) elles indiquaient le fait astronomique de la vierge céleste et de l’homme Bouvier (Bootes), qui, en se couchant héliaquement à l’équinoxe d’automne, livraient le ciel aux constellations de l’hiver, et semblaient, en tombant sous l’horizon, introduire dans le monde le génie du mal, Ahrimanes, figuré par la constellation du serpent. »
En 1794, soit à peine trois ans plus tard, Charles François Dupuis (1742-1809) publiera son Origine de tous les cultes. Il prétend, dans cet ouvrage, remonter à la source de nos opinions religieuses et en fixer l’origine. Son objectif ? Chercher à rendre visible la chaîne commune qui les unirait toutes afin, selon ses mots, d’« en décomposer la masse informe et monstrueuse ».
Son postulat est clair : « Je ne parlerai point des Religions révélées, parce qu’il n’en existe point, et qu’il n’en peut exister. Toutes sont filles de la curiosité, de l’ignorance, de l’intérêt et de l’imposture. Les Dieux, chez moi, sont enfants des hommes ; et je pense, comme Hésiode, que la terre a produit le Ciel. »
En partant de cet « acte de foi », il fait des divinités et de leurs légendes des allégories des astres et de leurs mouvements. Selon lui, Jésus ne serait qu’un symbole astral, le soleil, et ses douze apôtres les signes du zodiaque.
Au siècle suivant, d’autres mythistes feront parler d’eux. Parmi les plus célèbres, citons l’allemand Bruno Bauer, qui se basera sur deux considérations : d’une part, la littérature contemporaine juive et païenne ne dirait rien de Jésus. D’autre part, le Nouveau Testament comporterait quelques discordances, invraisemblances et contradictions, ce qui ne le rendrait pas digne confiance.
Citons ici ses conclusions :
« La fabrication de la figure de Jésus dans les Évangiles est le résultat de l’imagination collective de la première communauté chrétienne. »2
« Le personnage de Jésus dans les Évangiles est un produit des tendances mythiques de l’époque, influencé par les traditions hellénistiques et juives. »3
Selon lui, le véritable fondateur du christianisme serait Philon d’Alexandrie4.
À la fin du xixe siècle, des auteurs tels que Abraham Dirk Loman et Gerardus Bolland, issus du mouvement dit de la Critique radicale hollandaise5, poursuivront les travaux de Bauer. Pour Loman, les épisodes de la vie de Jésus ne sont que des fictions écrites a posteriori pour justifier les tendances libérales émergentes dans le judaïsme du ier siècle. De son côté, Bolland considérera que le fondateur du christianisme ne serait autre que Titus, empereur romain qui régna de 79 à 81. La chute du deuxième Temple (en 70) ayant accéléré le développement du christianisme, le personnage mythique de « Chrestos » aurait pris les traits de Jésus, et reçu un nom de la même racine que Josué 6. Selon lui, l’évangile de Matthieu (qu’il considère comme la source inspiratrice des autres évangiles), ne serait que la judéo-christianisation de l’évangile grec des Égyptiens7 (considéré comme gnostique8). Cette lecture ésotérique des textes du Nouveau Testament le poussera à des interprétations assez novatrices : par exemple, il verra, dans la parabole du semeur, une référence directe à la philosophie stoïcienne.
Selon le philosophe, ancien pasteur devenu athée,Albert Kalthoff (1850-1906), l’histoire de Jésus ne serait que celle de l’« idée du Christ » et le christianisme ne serait qu’un phénomène purement social, à savoir la cristallisation des aspirations messianiques juives « prolétariennes » dans un contexte d’oppression au sein de l’Empire romain (ses fascinations assumées pour les philosophies nietzschéennes et marxistes expliquant sans doute l’originalité de ses grilles d’analyse).
D’autres figures, qui ne feront essentiellement que se copier les unes sur les autres, feront parler d’elles : citons parmi, celles-ci, David Friedrich Strauss, Arthur Drews, Georges Albert Louis Lefebvre, et plus récemment, Richard Carrier, Robert M. Price, ou encore William Benjamin Smith.
En France au xxe siècle
Intéressons-nous ici de plus près au cas français. Deux figures émergent particulièrement : Albert Couchoud et Prosper Alfaric.
Albert Couchoud (1879-1959) fut un philosophe, historien des religions et critique littéraire essentiellement connu pour ses travaux et théories radicales sur les origines du christianisme. C’est essentiellement dans son œuvre majeure, Les Mystères du Christianisme, publiée en 1924, qu’il développe ses thèses (qui ne sont elles aussi qu’une synthèse de celles de ses “prédécesseurs”) : Jésus de Nazareth ne serait qu’une figure mythique, reconstruite sur la base de légendes et récits antiques (grecs, juifs et orientaux) qui lui préexistaient, et c’est dans le but de promouvoir leurs propres idées théologiques et politiques que les premiers chrétiens auraient élaboré les récits évangéliques.
La base de sa “démonstration” ?« Un homme aurait pu fournir sur Jésus quelques renseignements. Il ne l’a pas fait. C’est le juif Flavius Josèphe, auteur prolixe, bien informé sur ses compatriotes, qu’il a trahis comme soldat et servis comme écrivain avec une égale adresse, le seul historien parvenu à nous qui raconte en quelques détails ce qui se passa en Judée pendant la première moitié du ier siècle. Il n’a pas parlé de Jésus. »
Nous verrons plus loin9qu’il a sans doute très mal lu les travaux auxquels il fait référence. Flavius Josèphe et bien d’autres auteurs antiques non chrétiens en parleront bien dans leurs écrits. À partir de ce faux postulat, au nom de la rationalité et à défaut d’arguments réels, il s’aventurera dans d’étonnantes élucubrations « théologiques ». Citons ici quelques exemples :
– « La mort d’Étienne fut le grand événement tragique des premiers temps chrétiens. Elle a donné des traits à la mort mystique de Jésus. C’est peut-être au procès d’Étienne que Pierre a renié Jésus. Car, après la condamnation d’Étienne, nous voyons les chrétiens hellénistes violemment dispersés mais Pierre et les apôtres rester tranquillement à Jérusalem. »
– « À l’origine du christianisme il y a une invention théologique. Le Kyrios de la vieille Bible s’est dédoublé en Dieu créateur et en Kyrios Christos. La notion de Jésus n’a pas été tirée d’un fait de l’histoire, mais d’une interprétation nouvelle de l’antique parole de Dieu. »
– « Jésus appartient à l’histoire par son nom et son culte, mais il n’est pas un personnage historique. […] Il n’a connu la mort qu’en mystère. […] Elle (sa vie) n’est pas un mythe, ni un symbole, mais une réalité spirituelle, plus réelle aux yeux des spirituels que toute existence limitée. »
– « Quiconque essaiera de mettre au clair les origines chrétiennes aura un grand parti à prendre. Jésus est un problème. Le christianisme est l’autre. Il ne pourra résoudre l’un des deux qu’en rendant l’autre insoluble. »
– « Est-il donc possible de comprendre Jésus autrement que de ces deux façons : comme un Homme-Dieu ou comme un homme ordinaire ? Y a-t-il une troisième voie ? Je le crois. Le plus ancien et le meilleur témoignage que nous ayons, celui de Paul, fait penser qu’à l’origine Jésus n’a pas été un homme, mais un être spirituel, un esprit qui se manifestait chez les fidèles par des visions, des oracles, des pouvoirs miraculeux. »
– « Outre les lettres de Paul, il y a nombre d’écrits chrétiens anciens, et des plus importants, qui ne supposent en aucune façon l’existence historique de Jésus. On peut citer l’Apocalypse de Jean, l’Épître aux Hébreux, la lettre de Clément de Rome aux Corinthiens, la Didachè, le Pasteur d’Hermas. »
– « Paul a livré d’avance le secret des évangiles. Il tient en trois mots : Jésus, c’est l’Esprit. » (1 Thess. IV, 15)
Les théories controversées d’Albert Couchoud furent largement critiquées par ses contemporains et ses pairs, y compris par les plus éloignés de l’Église. Par exemple, Charles Guignebert, un des plus brillants historiens laïcs de sa génération, libre-penseur notoire et peu suspect, selon ses contemporains, de la moindre sympathie pour le Jésus qu’il étudiait, ne cessera de le pourfendre et le considérera toujours comme un « amateur ». S’ils furent très marginaux dans le débat académique, ses « arguments » ont cependant alors redonné naissance à quelques discussions sur les origines du christianisme. Notons que, selon le témoignage de l’académicien Jean Guitton, Couchoud s’est, dans les derniers instants de sa vie, converti au christianisme.
De son côté, Prosper Alfaric (1876-1955) fut un temps prêtre catholique avant d’abandonner sa condition religieuse, en 1909. Ayant perdu la foi, il consacrera plusieurs de ses ouvrages à la diffusion des idées du mouvement mythiste en France. Citons parmi ceux-ci Le Christ est-il un personnage historique ? (1927), L’Histoire du Christianisme (1939), et, avec Albert Couchoud et le sociologue Albert Bayet, Le Problème de Jésus et les origines du christianisme (1932). En plus des arguments de ses prédécesseurs, il remarquera quelques lointaines ressemblances entre Jésus, Isis et Mithra (divinités des cultes à mystères de l’Antiquité) et estimera que les textes chrétiens antérieurs aux évangiles (comme les épitres de Saint Paul ou l’Apocalypse) présenteraient davantage la forme spirituelle de Jésus que sa forme historique. Il en conclura que Jésus ne serait donc qu’un concept, non un homme “réel”, fait de chair et de sang, et verra dans les récits des évangiles une simple création artificielle destinée à servir une certaine théologie, variante selon les textes.
Ce débat académique autour de la thèse mythiste restera très limité dans le temps et ne parviendra jamais réellement à percer sérieusement et durablement dans le milieu universitaire. Il sera clos par l’intervention de chercheurs qui, s’appuyant sur une analyse rigoureuse des sources historiques, des preuves textuelles et des vestiges archéologiques, concluront fermement à l’historicité de Jésus.
Ainsi, l’historien Maurice Goguel (1880-1955), directeur d’études à l’EHESS et professeur à la Sorbonne, écrira une réfutation détaillée de ces thèses. Dans son ouvrage Jésus de Nazareth. Mythe ou Histoire (1925), il défendra fermement que la solidité des sources historiques disponibles confirme, sans aucun doute possible, l’existence d’un prédicateur juif nommé Jésus à l’origine du christianisme : « Les évangiles, bien que théologiques, contiennent des éléments historiques fiables. En outre, les écrits de Tacite, Suétone et Flavius Josèphe, bien que parfois critiqués, renforcent l’historicité de Jésus en fournissant des témoignages extérieurs à la tradition chrétienne. »
Selon lui, « l’existence de Jésus de Nazareth est aussi bien attestée que celle de la plupart des personnages historiques de l’Antiquité. Les documents qui nous parlent de lui ne sont pas des créations tardives, mais des témoignages directs ou indirects de ses contemporains ».
Il soulignera, à propos des thèses mythistes, que « les tentatives pour nier l’existence historique de Jésus reposent souvent sur des arguments spéculatifs et ne tiennent pas compte de l’ensemble des données disponibles. Les parallèles mythologiques sont souvent forcés et ne prennent pas en considération le contexte historique et culturel du judaïsme du i er siècle ».
Sa conclusion ? « Jésus de Nazareth a bien existé et son influence sur l’histoire du monde est indéniable. Les tentatives pour le réduire à un simple mythe ne résistent pas à un examen rigoureux des preuves disponibles. »
Charles Guignebert, évoqué précédemment, soulignera dès 1933 les problèmes méthodologiques majeurs que présentait le mythisme :
– « Les efforts, souvent érudits et ingénieux des mythologues n’ont gagné à leurs thèses aucun des savants indépendants et désintéressés que rien n’empêcherait de s’incliner devant un fait bien établi et dont l’adhésion aurait eu du sens. L’enthousiasme des incompétents ne compense pas cet échec. »10
– « La tradition chrétienne (…) n’a pas inventé Jésus, c’est Jésus qui, de manière ou d’autre, lui a suggéré d’abord la foi qu’elle a mise en lui. »
Il reprochera aux mythistes de s’abandonner« à l’ivresse de construire et d’enchaîner hypothèses et raisonnements » et de chercher à« extorquer de force aux textes les assertions qu’on souhaite d’eux » sans être capables de recevoir avec humilité« les témoignages qu’ils portent spontanément ».
Il soulignera également un angle mort majeur de la pensée mythiste :
« Comment les Juifs, si bien placés pour être renseignés, et qui ont si rudement polémiqué contre les chrétiens autour de la personne du Christ, n’ont-ils pas eu l’idée de couper court à toute discussion en proclamant tout net : il n’a pas existé ? Le Talmud cherche à avilir Jésus, il ne le rejette pas au néant. »
De son côté, Alfred Loisy11, malgré son approche très critique des textes religieux, a lui aussi toujours critiqué la naïveté des mythistes. Citons ici quelques-unes de ses déclarations :
– « Jésus a existé, et c’est de son existence et de son action que l’on peut rendre compte par une étude historique. Il a réellement prêché le Royaume de Dieu et a suscité un mouvement religieux qui ne s’explique pas sans lui. » (L’Évangile et l’Église, 1902)
– « Jésus de Nazareth est un personnage historique aussi certain que n’importe quel autre de l’Antiquité. Les évangiles, malgré leurs embellissements théologiques, sont des témoignages précieux de sa vie et de son message. » (Le quatrième évangile, 1903)
– « L’existence historique de Jésus est la base sur laquelle repose tout le développement ultérieur du christianisme. Nier cette réalité, c’est rendre inexplicable la naissance et la diffusion rapide de cette religion. » (Les Évangiles synoptiques, 1907)
– « La réalité historique de Jésus n’est sérieusement mise en doute par aucun historien compétent. Il a fondé la religion chrétienne en prêchant la venue du Royaume de Dieu et en se présentant comme le Messie attendu. » (Les origines du Nouveau Testament, 1936)
Étienne Trocmé, qui fut président de l’Université des Sciences Humaines de Strasbourg, présentera, dans son ouvrage Jésus de Nazareth vu par les témoins de sa vie12, les circonstances de la clôture de ce débat :« Les thèses brillantes de Couchoud ont été facilement réfutées par Maurice Goguel (...) et Alfred Loisy (...). Elles se heurtent à deux difficultés insurmontables : l’absence de toute négation de l’existence historique de Jésus dans l’antiquité, même chez les adversaires du christianisme et les hérétiques les plus disposés à se débarrasser de l’humanité de Jésus ; les traits juifs et plus précisément palestiniens qui surabondent dans les évangiles synoptiques et interdisent de faire de ceux-ci la création tardive d’une église largement hellénisée. On aimerait que les épigones actuels de Couchoud et d’Alfaric cessent de ressasser des thèses aussi complètement discréditées, auxquelles les historiens soviétiques eux-mêmes n’adhèrent plus guère. »
1 Il parle ici du peuple hébreu.
2Critique de l’histoire évangélique des synoptiques (Kritik der evangelischen Geschichte der Synoptiker), Bruno Bauer, 1841, Volume 2, p. 251.
3Christ et les Césars (Christus und die Cäsaren), Bruno Bauer, 1877, p. 78.
4 Philosophe juif dit « hellénisé ». Né en -20 et décédé en + 45, il est connu pour avoir adapté les idées juives à la philosophie grecque.
5 La Critique radicale hollandaise est un mouvement intellectuel issu de la théologie critique et libérale du xixe siècle. Il se donne pour objectif d’utiliser les idées hégéliennes et les premiers travaux de Karl Marx pour revisiter et repenser les fondements de la foi, des pratiques religieuses et des textes bibliques.
6 Josué devint chef du peuple d’Israël à la mort de Moïse, juste avant son entrée en Terre promise.
7 Notons qu’il commit en écrivant cela un anachronisme déroutant dont il ne pouvait être alors conscient : les études contemporaines permettent de dater cet apocryphe vers la première moitié du iie siècle, soit une écriture bien postérieure à l’évangile de Matthieu.
8 Voir le chapitre L’« Affaire » Michel Onfray : analyse critique de ses positions.
9 Voir chapitre Les sources non chrétiennes.
10 Cette citation de Charles Guignebert, de même que les suivantes, sont extraites deson ouvrage Jésus (édition de 1970 par Albin Michel).
11 Alfred Loisy (1857-1940) fut un des principaux représentants du mouvement dit « moderniste ». Selon lui, l’Église et les évangiles devaient être compris comme des produits historiques et non comme des révélations intemporelles. Après avoir quitté la prêtrise, il poursuivit une carrière académique et devint professeur au Collège de France.
12 Éditions Delachaux et Niestlé, 1971.
Réponses générales aux arguments mythistes
Deux catégories de « mythistes » ont émergé depuis le xviiie siècle : les académiques,
