Le retour des sorcières - Yohan Picquart - E-Book

Le retour des sorcières E-Book

Yohan Picquart

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Beschreibung

Il semble que nous assistions aujourd’hui à une fascination nouvelle pour la figure de la sorcière. De plus en plus de personnalités n’hésitent pas, de manière décomplexée, à se revendiquer comme telles. Dernièrement, 200 personnalités féminines, dont certaines politiciennes, intellectuelles ou actrices de premier plan, ont signé un appel « Sorcières de tous les pays, unissons-nous ! » Environ un million de personnes aux États-Unis aujourd’hui assument pratiquer une forme de sorcellerie. Le phénomène devenant de plus en plus populaire, nombre de groupes se voient dans l’obligation de refuser de nombreux adeptes. Les œuvres cinématographiques, séries télévisées, magazines et documentaires consacrés à la question se diffusent comme jamais auparavant. Pour réaliser l’ampleur du phénomène, il suffit de se rendre sur les réseaux sociaux ou dans les grandes librairies. Un ouvrage à grand succès, de Mona Chollet, La puissance invaincues des femmes, va jusqu’à annoncer, avec enthousiasme, que les sorcières sont de retour, et seraient, plus que jamais, parmi nous. ( Il sera régulièrement fait allusion à cette publication au cours de cet ouvrage) La quasi-totalité des travaux publiés à ce jour sont militants : ils oscillent entre la diabolisation de la figure de la sorcière ou, au contraire, la volonté de faire de celle-ci La figure victime, une icône christique, symbole de toutes les oppressions ou injustices de l’Histoire. Dans cet ouvrage, la figure de la sorcière sera, par simplification, abordée sous trois figures archétypales: celles que l’on peut qualifier de rationalistes (souvent proche des milieux féministes), les sorcières « diaboliques », et les sorcières que l’on peut qualifier de « naturalistes ». Les trois figures existent, et nombre de personnes s’auto-définissent elles mêmes sous ces appellations. Ce monde des sorcières est multiforme. L’originalité de cet ouvrage réside dans la volonté de donner des clefs d’analyse, de proposer une vue non militante, la plus objective possible, qui dépasse les clivages idéologiques en croisant et confrontant délibérément plusieurs regards, mêmes les plus contradictoires, sur un sujet qui fascine nombre de nos contemporains, pour le meilleur et pour le pire.



À PROPOS DE L'AUTEUR


Yohan Picquart, journaliste, auteur, enseignant, diplômé en sciences des religions et en littérature a publié plusieurs ouvrages consacrés aux questions spirituelles.

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Seitenzahl: 164

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Yohan Picquart

Le retour des sorcières

Ce qu’en pensent les chrétiens ?

Citation

« Naguère, des esprits hantaient chaque village.

Tout hameau consultait sa sorcière ou son devin. »

Jacques Delille

Introduction

Il semble que nous assistions aujourd’hui à une fascination nouvelle pour la figure de la sorcière.

De plus en plus de personnalités n’hésitent pas, de manière décomplexée, à se revendiquer comme telles. Dernièrement, 200 personnalités féminines, dont certaines politiciennes, intellectuelles ou actrices de premier plan, ont signé un appel : « Sorcières de tous les pays, unissons-nous ! ».

Environ un million de personnes aux États-Unis aujourd’hui assument pratiquer une forme de sorcellerie. Le phénomène devenant de plus en plus populaire, nombre de groupes se voient dans l’obligation de refuser de nombreux adeptes.

Les œuvres cinématographiques, séries télévisées, magazines et documentaires consacrés à la question se diffusent comme jamais auparavant. Pour réaliser l’ampleur du phénomène, il suffit de se rendre sur les réseaux sociaux ou dans les grandes librairies.

Un ouvrage à grand succès de Mona Chollet, La puissance invaincue des femmes, va jusqu’à annoncer, avec enthousiasme, que les sorcières sont de retour, et seraient, plus que jamais, parmi nous (il sera régulièrement fait allusion à cette publication au cours de cet ouvrage).

La quasi-totalité des travaux publiés à ce jour sont militants : ils oscillent entre la diabolisation de la figure de la sorcière ou, au contraire, la volonté de faire de celle-ci La figure victime, une icône christique, symbole de toutes les oppressions ou injustices de l’Histoire.

Deux images prédominent : la femme possédée, adepte des messes noires, qui représenterait une menace discrète et sournoise pour la vie temporelle et le salut éternel des personnes. Face à cette image, celle de la femme paisible vivant dans la campagne, innocente et victime, connaisseuse des plantes et des secrets de la nature. Païenne ou semi-païenne, libre, souvent en marge des sociétés, icône de certains mouvements féministes.

Contrairement à une idée reçue, le phénomène de « chasse aux sorcières » est très loin d’être cantonné à l’Occident médiéval : on le retrouve dans les sociétés « païennes », en Afrique subsaharienne (nous pensons au phénomène tristement célèbre des enfants sorciers), en Inde rurale, dans les îles du pacifique, dans le monde arabo-musulman, jusque dans l’Amérique précolombienne… Un certain nombre de pays disposent encore aujourd’hui de législations civiles contre les pratiques de sorcellerie. De même, contrairement à une idée ancrée dans notre imaginaire collectif, ce n’est pas le Moyen Âge qui a connu l’apogée de la chasse aux sorcières en Europe, mais la période de la Renaissance. Plusieurs chapitres de l’ouvrage seront consacrés à un panorama historique du sujet.

Si la réalité de la sorcellerie a également concerné la part masculine de l’humanité (quelques cas « masculins » seront brièvement évoqués), c’est davantage son versant féminin qui habite nos inconscients collectifs en Occident, c’est pour cette raison que cette « enquête » leur sera presque exclusivement dédiée.

Il semble que le mot « sorcière » apparaît en français pour la première fois dans le Roman d’Eneas, un des plus anciens romans français, écrit en 1160 par un auteur dont l’Histoire n’a pas retenu le nom.

Nous pouvons lire dans cette œuvre les mots suivants : « La femme aux pouvoirs occultes et surnaturels se dédouble sous la figure de la Sybille et celle de la sorcière. »

Le dictionnaire Larousse propose, de son côté, deux définitions : « Dans les contes de fées, femme en général laide, qui possède des dons surnaturels, qu’elle utilise pour faire le mal. »

et « Femme laide, déplaisante, voire méchante et malfaisante. »

Selon le professeur Fabrice Clément, de l’université de Neuchâtel, la sorcellerie est « la croyance selon laquelle le malheur inexpliqué est dû à l’intention maléfique d’individus dotés de pouvoirs surnaturels ».

Le christianisme a longuement oscillé entre plusieurs attitudes : il a un temps considéré qu’il s’agissait d’une superstition païenne (aucun être humain n’aurait le pouvoir de commander aux démons), a interdit la répression de la sorcellerie, avant d’adopter une autre approche à la fin du Moyen Âge, puis de revenir à sa doctrine initiale.

Depuis Jules Michelet, qui a réhabilité la figure de la sorcière aux yeux de l’Histoire, à la fin du dix-neuvième siècle, la « sorcière » est devenue un des outils, des arguments les plus efficaces pour diaboliser l’Histoire de l’Église.

Nous relèverons que toutes les sociétés, toutes les grandes traditions philosophiques, historiques, religieuses et politiques ont eu un rapport ambivalent avec cette figure : elle a pu fasciner, mais aussi être crainte, persécutée, ou simplement tolérée, avec parfois un double discours : certaines personnes, des plus hauts niveaux de la société aux gens les plus simples, pouvaient, de façade, la dénigrer, voire la persécuter, tout en n’hésitant pas à avoir recours à ses services lorsque le besoin s’en faisait sentir.

Dans cet ouvrage, la figure de la sorcière sera, par simplification, abordée sous trois figures archétypales : celles que l’on peut qualifier de rationalistes (souvent proche des milieux féministes), les sorcières « diaboliques », et les sorcières que l’on peut qualifier de « naturalistes ». Les trois figures existent, et nombre de personnes s’autodéfinissent elles-mêmes sous ces appellations. Ce monde des sorcières est multiforme.

L’originalité de cet ouvrage est de tenter modestement de donner des clefs d’analyse, de proposer une analyse non militante, la plus objective possible, qui dépasse les clivages idéologiques. Cette étude croisera et confrontera délibérément plusieurs regards, parfois contradictoires, sur un sujet qui fascine nombre de nos contemporains, pour le meilleur et pour le pire.

Préhistoire et Antiquité

Aux origines de l’humanité

L’idée de la sorcellerie apparaît dès la préhistoire.

Il est possible de trouver à ce phénomène des racines spirituelles depuis l’âge de pierre. Dès les cultures « préhistoriques », nous constatons la présence de signes archéologiques de rituels et de cérémonies, liés au culte de la déesse mère et du dieu cornu.

Cette déesse mère, divinité primordiale, pouvait prendre différentes figures : celle d’une vierge, d’une mère ou d’une vieille femme. Son partenaire, le dieu cornu, était identifiable au cycle des récoltes. Ces cultes, qui auraient été pratiqués, presque de manière universelle, depuis l’Aube de l’humanité, auraient consisté en une vénération de la Terre, de la fécondité et de la fertilité.

Nos lointains ancêtres croyaient en la magie, à un « esprit » qui demeurait en toutes choses. Certains collaboraient avec des forces invisibles pour tenter d’influer sur le cours des événements, chercher le succès dans la chasse, influer sur la nature, sur le temps…

Ces tribus étaient conduites par des guides spirituels dotés de « pouvoirs psychiques », liés au monde des esprits et des dieux, avec lesquels ils guidaient ou contrôlaient leurs congénères.

Une grande partie de ces guides étaient des femmes.

Au néolithique, lorsque les « chasseurs cueilleurs » sont devenus peu à peu sédentaires et ont commencé à maîtriser l’agriculture, nombre de ces êtres mystérieux ont créé des temples et sont devenus prêtresses et prêtres.

Ces « mystiques » ont rapidement exercé une forte influence sur les dirigeants des sociétés antiques. Beaucoup restèrent en marge de la société. Ils se transmettaient de génération en génération un « savoir », des « secrets » naturels et surnaturels.

C’est ainsi que les traditions se sont conservées. Les peuples conquérants absorbèrent la culture, les mythes, et la magie des populations en place.

Si ces paganismes anciens ont quelque chose de séduisant, rappelons la part d’ombre de nombre de rites, en particulier sacrificiels : la plupart du temps animaux, mais pouvant être humains.

À titre d’exemple, sur le continent américain, la plupart des peuples « indiens » de l’Amérique centrale précolombienne pratiquaient de manière courante le sacrifice humain. Il semble également attesté que ce genre de sacrifices étaient pratiqués par les druides gaulois.

Le judaïsme ancien pratiquait les offrandes d’animaux, avant que le Christ ne vienne définitivement abolir tous les sacrifices en se donnant lui-même en sacrifice pour tous.

Statut des sorcières dans l’Antiquité

C’est à partir de la fondation des grandes civilisations antiques que les praticiennes de la sorcellerie changent de statut. Si leur présence semblait « aller de soi » au long du néolithique, avec ce que leurs rites pouvaient comporter de bon ou de violent, nous allons voir ici que la manière dont elles sont perçues se « désenchante » et l’attitude à leur encontre se durcit considérablement dès la fondation des grands empires.

Face aux lois civiles

Au cours de l’Antiquité, le rapport entre la magie et les lois civiles oscille entre une rigueur extrême, une persécution, et une certaine tolérance.

Les sorcières inspirent la méfiance, sont interdites, parfois réprimées et persécutées, mais nombre d’individus faisaient usage de leurs services quand les besoins se faisaient sentir.

À certaines périodes, les pratiques sorcières n’ont cessé de s’immiscer dans la vie quotidienne. Certaines étaient anodines, d’autres ont servi à assouvir certaines passions humaines, parfois les plus secrètes. Le personnage de la sorcière puisait dans l’ambiguïté de ces passions une extraordinaire intensité et s’imposait par ses services, parfois par ses maléfices.

Dans l’Antiquité, le monde de la sorcellerie est essentiellement un monde de femmes, comme le sont leurs divinités protectrices et les déesses lunaires : Artémis, Diane, Hécate et Séléné.

Pline l’Ancien (23-79), écrivain romain du premier siècle de notre ère, rapporte dans son « histoire naturelle » (l’équivalent de l’encyclopédie de nos jours) que la sorcellerie était interdite à Rome dans la loi des Douze Tables, acte fondateur du droit romain, écrit vers -450.

La Lex Cornelia, loi romaine écrite en -81 par Sylla, général et homme politique romain, interdit sa pratique et condamne à mort ceux qui s’y adonnent : « Les devins, les enchanteurs et ceux qui font usage de la sorcellerie à de mauvaises fins, ceux qui évoquent les démons, qui utilisent la magie noire, qui bouleversent les éléments, qui, pour nuire, emploient des images de cire, seront punis de mort. »

Le Romain Mécène conseille à l’empereur Auguste de repousser les adeptes des religions des étrangers : « C’est d’eux que naissent la conspiration et les sociétés secrètes, dangereuses pour le règne d’un monarque ».

Dès sa nomination en -184, le consul Caton engagea une répression sans merci afin de mettre un terme aux abus des devins et magiciens.

Pline (un autre consul) condamna « les monstrueux mensonges » nés de « cet art monstrueux » qu’est la magie.

Rappelons que dans les religions de l’Antiquité, tout prenait valeur de signe, chaque signe était un avertissement qu’il fallait savoir interpréter. Les présages, les oracles guident les hommes. Prophètes et prophétesses, devins et devineresses, avaient un rôle à exercer, mais, nous l’avons souligné, de manière discrète.

Les sorcières dans les littératures antiques

Nombreuses sont les références littéraires aux pratiques de la sorcellerie dans l’Antiquité.

À titre d’exemple, dans l’œuvre antique la plus célèbre, L’Odyssée d’Homère, nous retrouvons deux célèbres sorcières, ou enchanteresses, Circé et sa sœur Médée. L’une peut connaître la compassion et se laisser fléchir : Circé se fait guide d’Ulysse et de ses hommes au milieu des dangers, jusque dans les enfers. En revanche, Médée entraîne tous ceux qui l’approchent à leur perte. Elle ne connaît que le désir aveugle et la vengeance qui s’abreuvent de la haine qui l’anime. Si Circé est capable d’hypnotiser et de pétrifier à travers ses charmes, elle sait le moment venu rendre la liberté à ses captifs. De son côté, Médée asservit, foudroie et anéantit.

Les grandes guerres ou épopées de la littérature antique font intervenir des enchanteresses, prédictions et sortilèges en tous genres. La sorcière y est souvent présentée comme une femme associée au mal. Médée elle-même nous en donne l’explication : « Si la nature nous fit, nous autres femmes, entièrement incapables du bien, pour le mal, il n’est pas d’artisan plus expert » (sic).

Certaines régions et certains lieux sont considérés comme des portes vers les enfers : les lacs, les cimetières, les marais… La Thessalie est considérée comme la région d’origine des sorcières en Grèce. Elle est fréquemment présentée comme une terre recouverte d’herbes nuisibles, ainsi que de pierres sensibles aux chants magiques. Apulée la qualifie de « terre natale de l’art magique ». Plusieurs personnages mentionnés dans la littérature en sont originaires. Elles prédisent l’avenir, invoquent les morts, pratiquent la magie et sont en contact direct avec les mondes infernaux.

Le scandale des bacchanales, une célèbre affaire dans l’Antiquité

L’historien Romain Tite Live, dans le livre 39 de Ab Urbe Condita, rapporte une étonnante affaire qui a fortement marqué son époque :

« Ce sanctuaire n’avait d’abord été ouvert qu’aux femmes, et on n’y admettait ordinairement aucun homme. Il y avait dans l’année trois jours fixes pour l’initiation, qui se faisait en plein jour. Les dames étaient, chacune à leur tour, investies du sacerdoce. C’était une certaine Paculla Annia, de Campanie, qui, pendant son sacerdoce, avait tout changé, prétendant en avoir reçu l’ordre des dieux. C’était elle qui la première avait initié des hommes, en amenant ses deux fils, Minius et Hérennius Cerrinius, consacré la nuit en place du jour à la cérémonie, et réglé qu’au lieu de trois jours par an, il y en aurait cinq par mois pour les initiations. Depuis l’admission des hommes et le mélange des sexes, depuis qu’on avait fait choix de la nuit, si favorable à la licence, il n’était sorte de forfaits et d’infamies qui n’eussent été accomplis, et les hommes se livraient plus à la débauche entre eux qu’avec les femmes. Ceux qui se prêtaient avec quelque répugnance à ces excès monstrueux, ou qui semblaient peu disposés à les commettre eux-mêmes, étaient immolés comme des victimes. Le comble de la dévotion parmi eux, c’était de ne reculer devant aucun crime. Les hommes paraissaient avoir perdu la raison et prophétisaient l’avenir en se livrant à des contorsions fanatiques ; les femmes, vêtues en bacchantes et les cheveux épars, descendaient au Tibre en courant, avec des torches ardentes, qu’elles plongeaient dans l’eau et qu’elles retiraient tout allumées, parce que ces torches renfermaient un mélange de chaux vive et de soufre naturel. Les dieux étaient supposés enlever des malheureux, qu’on attachait à une machine et qu’on faisait disparaître en les précipitant dans de sombres cavernes. On choisissait pour cela ceux qui avaient refusé de se lier par un serment, ou de s’associer aux forfaits, ou de se laisser déshonorer. La secte était déjà si nombreuse qu’elle formait presque un peuple ; des hommes et des femmes de nobles familles en faisaient partie. Depuis deux ans il avait été décidé qu’on n’admettrait personne au-dessus de vingt ans ; on voulait avoir des initiés dont l’âge se prêtât facilement à la séduction et au déshonneur. (…) 

Plus loin, nous lisons ceci :

« Ce ne serait rien encore si leurs débauches n’avaient d’autre effet que de les énerver et de les couvrir d’une honte toute personnelle, si leurs bras restaient étrangers au crime et leur âme à la perfidie. Mais jamais la république ne fut attaquée d’un fléau plus terrible ni plus contagieux. Tous les excès du libertinage, tous les attentats commis dans ces dernières années sont sortis, sachez-le bien, de cet infâme repaire. Et les forfaits dont on a juré l’exécution ne se sont pas encore tous produits au grand jour. Les membres de cette association impie se bornent encore à des crimes particuliers, parce qu’ils ne sont pas assez forts pour écraser la république. Chaque jour le mal s’accroît et s’étend ; il a déjà fait trop de progrès pour se renfermer dans le cercle des violences particulières ; c’est à l’état tout entier qu’il veut s’attaquer. Si vous n’y prenez garde, citoyens, à cette assemblée qui a lieu en plein jour, et qui a été légalement convoquée par le consul, va bientôt succéder une assemblée de nuit tout aussi nombreuse. Ils vous craignent maintenant, ces coupables, parce qu’ils sont isolés et que vous êtes tous réunis en assemblée ; mais à peine vous serez-vous séparés pour retourner dans vos maisons ou dans vos champs, qu’ils se réuniront à leur tour ; ils délibéreront sur les moyens d’assurer leur salut et votre perte ; alors vous serez seuls et vous devrez les craindre, car ils seront réunis. Chacun de vous doit donc faire des vœux pour que tous les siens se soient préservés de la contagion. S’il en est que le libertinage ou la folie a entraîné dans ce gouffre, il faut les considérer comme appartenant non plus à sa famille, mais à cette bande de débauchés et d’assassins, à laquelle ils se sont liés par leurs serments. Et que personne ne se fasse ici de vaines illusions ; je ne suis pas rassuré sur votre compte. Rien ne contribue mieux à égarer l’homme que la superstition. Lorsque le crime se couvre du manteau de la religion, on craint de porter quelque atteinte aux droits de la divinité en punissant les forfaits des hommes. Que ces scrupules ne vous arrêtent pas ; de nombreux décrets des pontifes, des sénatus-consultes et les réponses des haruspices doivent vous en affranchir. Combien de fois nos pères et nos aïeux n’ont-ils pas chargé les magistrats de s’opposer à toute cérémonie d’un culte étranger, d’interdire le Forum, le Cirque et la ville aux prêtres et aux devins, de rechercher et de brûler les livres de prophéties, de proscrire tout rite, tout sacrifice autre que ceux des Romains ! Ils pensaient en effet, ces hommes si versés dans la connaissance des lois divines et humaines, que rien ne tendait plus à détruire le culte national que l’introduction des pratiques étrangères. Voilà ce dont j’ai cru devoir vous prévenir, pour éloigner de vos esprits toute crainte superstitieuse, quand vous nous verrez anéantir les Bacchanales et dissoudre ces infâmes réunions. Dans tout cela, nous agirons avec l’aide et la protection des dieux. Ce sont eux qui, indignés de voir le crime et la débauche profaner leur majesté de leurs souillures, les ont fait sortir de l’obscurité où ils se cachaient, et les ont dévoilés au grand jour, non pour les laisser impunis, mais pour les écraser sous le poids d’une éclatante vengeance. Le sénat m’a chargé, ainsi que mon collègue, d’informer extraordinairement sur cette affaire ; nous accomplirons avec zèle la mission qui nous est personnellement confiée. Nous avons enjoint aux magistrats inférieurs de veiller la nuit sur la ville. Vous, de votre côté, remplissez les devoirs de votre position ; que chacun exécute ponctuellement, dans le poste qui lui sera assigné, les ordres qu’il recevra, et prévienne par sa vigilance les dangers ou les troubles que pourrait faire naître la trahison. »

Au début du premier millénaire

L’empereur romain et philosophe stoïcien Marc Aurèle (121-180) qui « priait avec ferveur tout ce qui se priait un peu partout », ne négligeait pas l’aide de puissances occultes. Il se faisait accompagner, au cours de ses batailles, par toutes sortes de magiciens, devins et sorcières.

Un autre empereur romain, Caracalla (188-217) usa d’une double attitude : il dénonça d’une part l’ensemble des « pratiques superstitieuses », mais n’hésita pas à en faire usage lorsqu’il le jugeait nécessaire. Il mit en place une législation très rigoureuse : interdiction de l’étude de la magie, livres de sorcellerie brûlés, lecteurs de ces livres parfois condamnés à mort, praticiens exécutés… Ceux qui cherchaient à pénétrer le destin de l’empereur étaient punis de mort, jetés aux bêtes ou crucifiés, certains jetés au bûcher.

En 319, l’empereur Constantin veilla à distinguer la magie bénéfique de la magie maléfique, la magie licite de la magie illicite. Les rites et divinations étaient « surveillés » par les pouvoirs publics.

Le retour à un paganisme d’état de Julien, empereur qui fut connu pour avoir persécuté les chrétiens, donna une nouvelle impulsion à la magie. Il veilla cependant à interdire, voire à punir de mort les rites nocturnes, lesquels consistaient à ouvrir le ventre d’une femme enceinte pour en arracher le fœtus dans le but de pratiquer la nécromancie. À l’intérieur même de ce monde des pratiques occultes, certaines pouvaient être jugées acceptables, d’autres non.

En dépit des condamnations réitérées, des législations plus ou moins rigoureuses, les pratiques magiques resurgissaient et ne s’éteignirent jamais.

En 341, Constantin promulgue une loi qui interdit les sacrifices païens et la magie. En 356, tout rituel sacrificiel est puni de mort.

L’avènement du christianisme

L’avènement du christianisme marqua une évolution, selon les époques, positive ou négative de la situation et du statut des « sorcières ». L’Église a longuement hésité à se prononcer sur la réalité de la sorcellerie. Son attitude a oscillé entre l’ignorance délibérée du phénomène, la protection des accusées, et leur persécution.

Revenons au contexte.

Avant le IVe