Littérature russe et Christianisme - Yohan Picquart - E-Book

Littérature russe et Christianisme E-Book

Yohan Picquart

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Beschreibung

Quand on parle de la Russie, nous pensons spontanément aux tristes évènements du vingtième siècle, déclenchés par un régime totalitaire qui a ensanglanté le monde de ses folles idéologies. Nous pensons plus récemment aux oligarques, et à un régime politique devenu chaque jour davantage autoritaire et belliciste.
On n’évoque pas suffisamment, si ce n’est dans quelques cercles universitaires, la richesse culturelle et littéraire
inouïe dont ce pays est porteur.
La question de Dieu, et plus largement la question religieuse, y est omniprésente. Rappelons que dès le début, le rôle de la religion, en particulier de l’orthodoxie, fut fondamental dans la construction de la culture russe. La conversion et l’évangélisation du pays, devenu orthodoxe au Xe siècle fut concomitante la naissance de la culture écrite. Les premiers textes traduits en vieux slavon furent les textes bibliques. Dès son apparition en Russie, la littérature fut donc essentiellement religieuse et est longtemps demeurée imprégnée d’une profonde aspiration
spirituelle.
Si cette dimension a été un temps mise de côté par les crises occidentalistes nées des grandes réformes de Pierre le Grand, par le drame soviétique du XXe siècle puis par une certaine crise moderniste plus contemporaine, spiritualité et littérature sont , d’un point de vue historique, intrinsèquement liés dans le pays.
Mais qu’y a-t-il de commun entre le Dieu de Tolstoï et celui de Dostoïevski ? Entre les aspirations à une paisible sainteté du « récit d’un pèlerin russe » et les oscillations tourmentées de Nikola Gogol ? Entre le spiritualisme d’un Maxime Gorki et l’engagement humaniste d’un Soljenitsyne ?
L’objet de cet ouvrage, sans prétendre à l’exhaustivité, est de proposer des clefs d’entrée dans le génie de l’« âme russe », à travers quelques unes de ses grandes figures littéraires.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Yohan Picquart, enseignant et écrivain, a publié de nombreux ouvrages consacrés aux questions spirituelles et religieuses. Diplômé en littérature et en théologie, il réside actuellement dans le Nord de la France.

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Seitenzahl: 180

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Yohan Picquart

Christianisme et littérature russe

Citations

« Russie, Russie où galopes-tu donc ? Réponds - Nulle réponse.

Horizon sans borne. Russie, Russie : je te vois. Que prophétise cette immensité ? Comment en toi ne naîtrait pas une pensée illimitée puisque toi-même tu es sans fin ? »

Nicolas Gogol

« L’immortel génie et le don sacré ne récompensent pas abnégation, amour ardent, travail, zèle, prières, mais illuminent le fond d’un insensé, d’un viveur désœuvré. »

Alexandre Pouchkine

Introduction

Quand on parle de la Russie, nous pensons spontanément aux tristes événements du xxe siècle, déclenchés par un régime totalitaire qui a ensanglanté le monde de folles idéologies. Nous pensons plus récemment aux oligarques et à un régime politique devenu chaque jour davantage autoritaire et belliciste. On n’évoque pas suffisamment, si ce n’est dans quelques cercles universitaires, la richesse culturelle et littéraire inouïe dont ce pays est porteur. La question de Dieu, et plus largement la question religieuse, y est omniprésente. Rappelons que dès le début, le rôle de la religion, en particulier de l’orthodoxie, fut fondamental dans la construction de la culture russe. La conversion et l’évangélisation du pays, devenu orthodoxe au xe siècle, furent concomitantes de la naissance de la culture écrite. Les premiers textes traduits en vieux-slavon furent les textes bibliques. Dès son apparition en Russie, la littérature fut donc essentiellement religieuse et est longtemps demeurée imprégnée d’une profonde aspiration spirituelle. Si cette dimension a été un temps mise de côté par les crises occidentalistes nées des grandes réformes de Pierre le Grand, par le drame soviétique du xxe siècle puis par une certaine crise moderniste plus contemporaine, spiritualité et littérature sont, d’un point de vue historique, intrinsèquement liées dans le pays.

Mais qu’y a-t-il de commun entre le Dieu de Tolstoï et celui de Dostoïevski ? Entre les aspirations à une paisible sainteté des Récits d’un pèlerin russe et les oscillations tourmentées de Nicolas Gogol ? Entre le spiritualisme d’un Maxime Gorki et l’engagement humaniste d’un Soljenitsyne ?

L’objet de cet ouvrage, sans prétendre à l’exhaustivité, est de proposer des clefs d’entrée dans le génie de l’« âme russe », à travers quelques-unes de ses grandes figures littéraires.

La littérature de la vieille Russie

La Russie médiévale

L’Ancienne Russie est marquée par une très importante littérature orale, qui emprunte de nombreux éléments aux différents folklores locaux. Celle-ci ne sera mise par écrit que bien des siècles plus tard, l’imprimerie n’étant introduite dans le pays qu’à partir de 1560, plus d’un siècle après son invention par l’allemand Gutenberg. Il faudra attendre le règne de Pierre le Grand (entre 1682 et 1725) pour qu’elle soit vraiment utilisée à « large échelle » en Russie. Les premiers documents écrits connus dans le pays datent du xie siècle. Le plus ancien, le célèbre Codex de Novgorod fut « découvert » puis exhumé en juillet 2000 : il s’agit d’un triptyque constitué de trois tablettes de bois reliées. D’après les estimations archéologiques, il aurait été composé dans le premier quart du xie siècle par un moine. Écrit dans un slavon d’église, il aborde des thématiques religieuses, des plus classiques aux plus hétérodoxes. Un autre texte ancien, l’Évangile d’Ostromir, fut copié au cours des années 1056 et 1057 par un scribe du nom de Grégoire, et destiné à Ostromir, gouverneur de Novgorod. Il s’agit d’un évangéliaire, c’est-à-dire un livre liturgique contenant les textes évangéliques lus au cours des célébrations liturgiques. La littérature de la « vieille Russie » sera également marquée par l’écriture manuscrite de différentes « chroniques » : la plus ancienne connue, la Chronique des temps passés, fut compilée au début du xiie siècle par un religieux, le moine Nestor. Elle retrace l’histoire de la principauté de Kiev, la faisant remonter jusqu’aux temps bibliques.

Nous y trouvons de nombreuses références à Dieu, à la Bible et aux saints :

« Voici les récits des temps passés d’où vient le pays russe, qui le premier régna à Kiev et où le pays russe a pris son commencement (…) Par la Dvina on va chez des Varègues, de là à Rome et de Rome jusqu’à la tribu de Cham. Quant au Dniepr, il se jette dans la mer du Pont par une embouchure appelée mer Russe. C’est en passant par là que saint André, frère de Pierre, dispensa son enseignement comme on nous l’a dit. Tandis qu’André prêchait à Sinope, il vint à Cherson et là il apprit que l’embouchure du Dniepr se trouve près de Cherson. Voulant aller à Rome, il prit l’embouchure du Dniepr et remonta le fleuve. Il s’arrêta par hasard sur la rive, aux pieds d’un groupe de collines. Le lendemain, il se leva et dit aux disciples qui étaient avec lui : “Voyez-vous ces collines ? La grâce divine resplendira sur elles ; il y aura là une grande ville et Dieu y construira beaucoup d’églises.” Il monta sur ces collines, les bénit, y planta une croix et pria Dieu. Puis il redescendit de cette colline où s’éleva ensuite Kiev et remonta le Dniepr. Il arriva chez les Slovènes, là où se trouve à présent Novgorod, et vit les gens qui y vivaient, quelles étaient leurs coutumes, comment ils se lavent et se flagellent et il s’en étonna. » (Revue des Études Slaves, 2009, traduit du vieux-russe par Jean-Pierre Arrignon.)

Contemporaine de cette Chronique de Nestor, la Première Chronique de Novgorod raconte l’histoire de la cité de Novgorod (une des plus anciennes du pays) depuis ses origines. Une autre plus tardive, restée dans la postérité, la Chronique des Radziwiłł, composée au début du xiiie siècle, retrace l’Histoire de la principauté de Kiev du ve au xiiie siècle.

Dans un style très différent, le Dit de la Campagne d’Igor, poème épique écrit à la fin du xiie siècle, narre la campagne militaire de 1185 du prince Igor contre un peuple turc des steppes, les Coumans.

L’entrée de ce texte illustre toute sa teneur épique :

« Frères, n’est-il pas juste de commencer en vieux langage le récit de l’expédition d’Igor fils de Sviatoslav ? Que le chant débute donc selon les traditions du temps et non selon la coutume de Boïan ? Boïan le barde, quand il composait un chant guerrier, laissait d’abord s’élancer ses pensées à travers les bois, comme le loup fauve au milieu de la plaine, comme l’aigle gris dans l’éther.

Rêvait-il à quelque guerre des temps passés ? Il lançait dix éperviers contre une troupe de cygnes, et le premier qui saisissait une proie entonnait le premier chant de victoire, soit sur Iaroslav le vieux, soit sur Mistislaw le brave, qui renversa Rededia en présence des troupes Kazoskes, soit encore sur le beau Roman Sviatoslavitch.

Boïan, frères, ne lançait pas dix éperviers sur une masse de cygnes, mais ses doigts inspirés touchaient les cordes vivantes, et les cordes d’elles-mêmes célébraient les hauts faits des guerriers.

Chantons donc, frères, et commençons ce récit depuis le temps de Vladimir le Vieux et continuons-le jusqu’au règne actuel d’Igor, qui, s’animant et trempant son cœur de courage et d’ardeur héroïque, conduisit ses braves sur la terre des Polovtsi pour défendre le pays des Russes. Igor, ayant tourné ses regards vers le soleil brillant et radieux, vit qu’il couvrait d’ombre son armée entière et il dit à ses compagnons :

« Ô mes frères, ô mes amis, mieux vaut pour nous la mort que la servitude, montons sur nos coursiers rapides et courons sur la rive du Don aux flots bleus ! »

Une noble ardeur se glisse dans l’âme du prince, elle écarte de son esprit tous les sinistres présages, et cette ardeur l’entraîne vers le grand fleuve du Don.

« Russes, je veux rompre ma lance avec vous sur le champ des Polovtsi, dit-il ; je périrai ou je boirai le Don dans mon casque. »

Ô Boïan, rossignol des vieux âges, que ne peux-tu célébrer la gloire de ces guerriers ! Rossignol voltigeant dans les bois éveillés, montant en esprit dans l’argent des nuages, que ne peux-tu chanter la gloire des temps évanouis, rechercher les traces de Troïan à travers les plaines et les montagnes, afin de célébrer plus dignement Igor issu de son sang divin ! » (Traduit par François de Barghon Fort-Rion, Librairie Générale, 1878.)

Autres épopées médiévales bien connues du patrimoine culturel et littéraire russe, mais mises par écrit seulement au début du xixe siècle, les bylines, écrites en vieux-russe. Il existe plusieurs hypothèses quant à leur origine : les pèlerins vagabonds, les jongleurs ambulantsou la noblesse guerrière. Ces textes associent événements historiques, thèmes mythologiques, contes, légendes, thèmes chrétiens et païens.

Nous retrouvons dans une de ces bylines les plus connues, « Mikhaïlo Potyk et Mariya la très-blanche mouette », un certain nombre de thèmes classiques à ce genre littéraire : un héros guerrier, sa quête de l’amour, la mort, la résurrection, l’empoisonnement, la trahison, l’ensorcellement ou encore la fidélité en amitié. L’extrait suivant nous montre une certaine proximité de style avec les romans courtois et les chansons de geste qui connurent dans la deuxième moitié du Moyen Âge un grand succès en Europe de l’Ouest :

« Mikhaïlo trotta longtemps dans la plaine sans fin, vers le nord, ne rencontrant absolument plus personne, et, comme il commençait à ressentir la fatigue du voyage, il s’arrêta au milieu des herbes et il descendit de cheval. C’était un endroit où poussaient des absinthes amères et des absinthes douces, et elles ondulaient sans bruit autour de trois étangs que le soleil couchant illuminait. Mikhaïlouchka dessella son cheval et il l’entrava, et, pour lui-même, il dressa une tente de toile blanche, très propre et élégante. (…) Or le roi Bakrameï, fils de Vakrameï, avait une fille d’une grande beauté, et cette fille était une mouette très-blanche nommée Mariya. Mariya la mouette très-blanche ouvrit un des coffres qui encombraient sa chambre et elle en sortit une longue-vue, elle la déplia et elle l’appliqua contre son œil gauche, et elle se mit à scruter les lointains, les steppes où d’ordinaire rien ne bougeait, sinon les absinthes amères et les absinthes douces, et, pendant un moment, elle n’aperçut rien de surprenant parmi les herbes de la plaine immense, puis elle allongea encore la longue-vue et elle l’appliqua contre son œil droit. La lune se reflétait sur les prairies infinies, elle s’éparpillait dans les ruisseaux et les étangs en mille gouttelettes d’argent, et, soudain, le regard de Mariya capta une tente de toile blanche, très propre et élégante, qui en aucune manière ne ressemblait aux habitations que construisent les nomades pour la nuit. Mariya la mouette très-blanche l’examina avec attention, espérant surprendre un mouvement à proximité, mais nul ne montait la garde devant la porte de lin immaculé, nul n’était visible, nul ne veillait. Après avoir réfléchi, Mariya chuchota pour elle-même :

– Ce doit être un héros russe, un guerrier russe venu d’un de ces secteurs bizarres où, pour communiquer, les gens ne recourent pas à des parlers siffleurs. » (Traduction : Elli Kronauer, Medium.)

La Vie d’Alexandre Nevski, de genre hagiographique, raconte le parcours d’un prince de Novgorod, Alexandre (1220-1263), devenu héros national russe et saint de l’Église orthodoxe. Connu pour ses exploits militaires, il remporta de mémorables batailles contre les Danois, Suédois et chevaliers teutoniques. Il sut aussi faire le choix de plier devant l’envahisseur mongol, afin d’épargner des souffrances inutiles à son peuple.

Certains extraits de cette œuvre attribuent ses victoires à des interventions angéliques :

« Je l’ai entendu de la bouche d’un témoin oculaire, qui m’a dit “j’ai vu dans le ciel les légions divines venir aider Alexandre” et c’est ainsi qu’il battit ses ennemis, avec l’aide de Dieu, et ils s’enfuirent. (…) »

D’autres présentent ses combats et victoires comme une œuvre divine :

« Ce jour-là, Dieu glorifia Alexandre devant toutes les troupes, comme Josué devant Jéricho. Et ceux qui avaient dit “Nous voulons capturer Alexandre” furent mis par Dieu entre ses mains. »

Cette icône de l’Histoire russe finit ses jours pieusement et saintement : « Alexandre souffrit beaucoup pour Dieu, il quitta le royaume de ce monde et se fit moine car il désirait plus que tout revêtir l’habit des anges. »

Dans un style différent, le discours sur la loi et la grâce, du célèbre Hilarion de Kiev, saint du xie siècle, est un ouvrage d’édification. Nous trouvons dans une première partie un discours théologique et apologétique qui vise à instruire les lecteurs sur la manière de se rapprocher du salut et de la grâce divine. La seconde partie de l’ouvrage est une ode à la mémoire de l’œuvre apostolique du prince Vladimir, forme d’éloge funèbre appelant à sa canonisation, laquelle deviendra effective tant du côté catholique qu’orthodoxe.

La fin du Moyen Âge fut le temps du plein épanouissement du genre hagiographique. Les vies de saints, de moines et de patriarches connaissent un véritable engouement. Notons qu’à partir du grand schisme de 1054, la Russie avait rejeté l’influence de Rome et fait le choix de se référer à Byzance. Ceci permettra rapidement une influence importante des écrits bibliques « apocryphes » dans la littérature du pays. Des récits comme les Livres d’Énoch, le Recueil de l’Assomption ou encore l’Évangile de Nicodème imprégneront, d’abord les élites lettrées, puis le peuple russe.

Un de ces textes apocryphes qui a le plus marqué et imprégné les esprits russes est sans conteste l’Apocalypse de la Théotokos (ou « Apocalypse de la Mère de Dieu »), qui décrit un voyage de la Mère de Dieu aux enfers.

Dans Les frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski en fait un résumé à travers la bouche d’Ivan : « La Mère de Dieu visite l’enfer, et son guide à travers les tourments est l’archange Michel. Elle voit les pécheurs et leurs supplices. Il y a là, entre autres, une bien curieuse catégorie de pécheurs dans un lac de feu : ceux qui y sont plongés sans pouvoir en sortir jamais sont “désormais oubliés de Dieu”, expression d’une force et d’une profondeur extrêmes. Or voici que, stupéfaite et pleurante, la Mère de Dieu tombe devant le trône de Dieu et pour tous ceux qu’elle a vus, sans distinction. Son dialogue avec Dieu est d’un intérêt colossal. Elle supplie ; elle reste sur place ; quand Dieu lui montre les mains et les pieds de son Fils percés de clous et lui demande : “Comment pardonnerai-je à ses bourreaux ?” elle ordonne à tous les saints, tous les martyrs, tous les anges et archanges de tomber à genoux à ses côtés et d’implorer la grâce de tous les damnés sans distinction. Finalement elle obtient de Dieu la cessation de leurs tourments chaque année du Vendredi saint à la Pentecôte, et les pécheurs, du fond de l’enfer, aussitôt remercient le Seigneur et clament : “Tu es juste, Seigneur, tu as bien jugé !” » (Traduction : Pierre Pascal, Bibliothèque de la Pléiade.)

La postérité d’Ivan le Terrible : chaos social et bouillonnement culturel

C’est sous le règne d’Ivan IV, dit « le Terrible » que la Russie est unifiée autour d’une de ses principautés, la Moscovie. Après avoir progressivement annexé les principautés du pays, Ivan est proclamé « tsar de toutes les Russies ».

Dans sa célèbre Histoire du grand prince de Moscou, André Kourbski cherche à retracer l’évolution de vie de ce tsar. Il avait un temps été son ami et conseiller avant de prendre ses distances, puis de devenir un de ses plus vifs adversaires, lui reprochant de se comporter plus mal encore qu’un empereur païen. Selon lui, le mal qui habite le cœur d’Ivan repose sur une explication précise : « Dans l’excellente lignée des princes russes, le diable sema de mauvaises mœurs, en particulier à travers leurs épouses expertes en sorcellerie. » Il visait ici la mère et la grand-mère du tsar. Selon lui, « Jamais la Russie ne fut plus mal dirigée. (…) Pour la rédemption d’Ivan, il fallait que Moscou brulât ».

Après sa mort, le pays fut marqué par des temps de grands troubles : instabilités politiques, crise économique, famine. Ce temps de chaos sera cependant très riche culturellement, la Russie commençant à s’ouvrir à l’extérieur. Ce n’est qu’à partir de 1615 que le chaos social et institutionnel se calme, avec l’élection d’un nouveau tsar, Michel III, qui inaugure la dynastie Romanov, laquelle régnera sur l’Empire jusqu’en 1917.

Sous le règne de son fils, Alexis Ier, appelé le « tsar très paisible », cette évolution culturelle connaîtra un nouvel essor. Son épouse Natalia, fascinée par l’Europe « occidentale », exercera une réelle influence sur lui et sur l’avenir culturel du pays. Par exemple, c’est elle qui fonda le premier théâtre public de Russie et fit jouer un certain nombre de pièces de théâtre dans le palais impérial. De son union avec Alexis 1er naîtra le célèbre Pierre le Grand.

Nous l’avons souligné : jusqu’au début du xviie siècle s’entremêlent en Russie quelques rares récits profanes populaires à une littérature majoritairement religieuse. Si ces écrits étaient composés en vieux russe, le premier ouvrage écrit dans un russe « courant » le fut par Avvakoum, archiprêtre de la cathédrale de Kazan, au milieu du xviie siècle. Sa Vie du protopope Avvakoum écrite par lui-même est son autobiographie. Il y décrit différents moments forts de son existence : son emprisonnement, son exil, ses relations avec le tsar Alexis, son amour pour la nature et ses pratiques d’exorcismes. Même si ce texte fut redécouvert sur le tard (à la fin du xviiie siècle), sa poétique imprégnera cependant en profondeur la poésie russe du xixe siècle.

De Pierre le Grand au siècle d’or

Occidentalistes et slavophiles

À la fin du xviie siècle, l’accession au trône de Pierre le Grand sera marquée par des phénomènes de sécularisation et de laïcisation des consciences. Ce phénomène sera poursuivi et accéléré par Catherine II (1729-1796), proche de Voltaire et de Diderot.Fascinés par le rêve d’une Russie puissante, tant militairement que politiquement, ils font le choix que la littérature, et plus largement la culture, se mettent au service de la grandeur du pays. Les différentes réformes mises en place et l’influence de la culture européenne, occidentale, entraînent alors chez les élites russes un profond rejet de leur culture nationale et de la tradition orthodoxe. Cette sécularisation entraînera une évolution littéraire radicale sur la perception de l’homme : si les œuvres littéraires précédentes décrivaient l’homme comme image de Dieu, appelé à retrouver sa pureté originelle, et mettaient en avant les vies exemplaires de nombreux saints, la littérature laïque présentera souvent l’image d’un homme déchu, marqué par son péché, désespéré dans un monde qui lui devient chaque jour davantage étranger.

Ces « occidentalistes » prônent une européanisation à marche forcée de la Russie, déplorant le retard, réel ou supposé, dont souffrirait le pays. Une solution selon eux : imiter l’Occident. Cette occidentalisation et sécularisation générale de la culture entraînera de vives controverses et résistances, en particulier un débat qui atteindra son apogée au cours du siècle suivant : le débat entre occidentalistes et slavophiles.

Le mouvement slavophile, attaché aux valeurs et institutions « nationales », comme la religion orthodoxe ou le Zemski sobor (Congrès de la Terre russe, assemblée représentative composée de membres de la noblesse, du clergé et de représentants du peuple) prendra la défense de l’identité nationale et du « génie russe », appelant à une réappropriation des valeurs traditionnelles, une redécouverte et un approfondissement de l’âme russe, lesquels permettront une régénération du pays, lui ouvrant les portes d’un rayonnement universel.

Ces deux conceptions du monde sont radicalement opposées : « Les slavophiles se souciaient de trouver la Russie vivante dans les annales à la manière de Marie-Madeleine cherchant le Christ dans le tombeau… Pour eux, le peuple russe était avant tout orthodoxe, c’est-à-dire plus proche de la Cité céleste ; pour nous, il représentait avant tout une entité sociale, plus proche de la Cité terrestre. » (Alexandre Herzen, cité dans l’Apocalypse russe, Jean François Colosimo.)

Le philosophe et théologien Nicolas Berdiaev écrit en 1938, dans Les Sources et le Sens du Communisme russe, que : « Les premiers n’ont vu dans l’œuvre de Pierre qu’une transgression des bases de la Russie, une contrainte qui pesa sur son développement et en interrompit le cours. Les autres n’ont pas reconnu le caractère particulier de la Russie, l’ont considérée comme un pays arriéré, en face de ce type occidental qui représentait pour eux le type unique de culture et de civilisation. »

À titre illustratif de ce mouvement occidentaliste, Piotr Tchaadaïev, dans ses célèbres Lettres philosophiques adressées à une dame, publiées en 1829, se place dans un déni complet du génie russe et appelle à une européanisation de la Russie en dressant un portrait idyllique de l’Occident. Selon lui, les malheurs de la Russie viennent de sa séparation avec Rome, qui a mené le pays à se couper de l’universel catholique puis de l’Universel des lumières.

« Nous n’avons jamais marché avec les autres peuples ; nous n’appartenons à aucune des grandes familles du genre humain, nous ne sommes ni de l’Occident ni de l’Orient et nous n’avons les traditions ni de l’un ni de l’autre. Placés comme en dehors des temps, l’éducation universelle du genre humain ne nous a pas atteints (…)