Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
« Sauver l’humanité par les technosciences », « élaborer des nouvelles lignées post-humaines dans la grande histoire de l’évolution », « supprimer la vieillesse et la mort » : les nouveaux pouvoirs de l’homme sur l’homme effraient autant qu’ils fascinent. Le transhumanisme, aujourd’hui secteur de recherche le mieux pourvu en budget (car appuyé par les plus puissantes multinationales nord américaines et asiatiques), brouille les frontières entre science et fiction. La « convergence NBIC » ( Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and Cognitive science ) a rendu possible le fantasme de nombreux savants qui, il y a quelques années encore, auraient été considérés « fous ». Si la médecine a jusqu’ici été fondée sur un modèle thérapeutique ( pour « réparer » l’humain), elle tend à entrer aujourd’hui dans un paradigme augmentatif (visant à le transformer et l’augmenter), jusqu’à rêver d’abolir la mort. Le mythe de l’homme Dieu (tentation de nos premiers parents), n’a semble-t-il, jamais été aussi actuel. De nouvelles questions abyssales sont posées et des défis politiques, religieux, philosophiques et éthiques majeurs opposent les « bio conservateurs » aux « bio progressistes ».
Face à la « mystique technophile » qu’engendre le transhumanisme, il s’agit ici de proposer quelques repères éthiques et spirituels, de même qu'un regard critique sur les principales composantes du projet transhumaniste, à la lumière de la grande pensée humaniste et chrétienne.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Yohan Picquart, écrivain et enseignant, a publié de nombreux ouvrages consacrés aux questions spirituelles et religieuses. Diplômé en littérature et en sciences des religions, il réside actuellement dans le Nord de la France
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 192
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Yohan Picquart
Le Transhumanisme
vu par les chrétiens
Citation
« Je prends aujourd’hui le ciel et la terre à témoins : je vous offre le choix entre la vie et la mort, entre la bénédiction et la malédiction. Choisissez donc la vie, afin que vous viviez, vous et vos descendants. Choisissez d’aimer l’Éternel votre Dieu, de lui obéir et de lui rester attachés, car c’est lui qui vous fait vivre et qui pourra vous accorder de passer de nombreux jours dans le pays que l’Éternel a promis par serment de donner à vos ancêtres Abraham, Isaac et Jacob. »
Deutéronome (30, 19-20) Gogol
« Outre les investissements qui sont confisqués aux dépens d’autres recherches qui seraient utiles, l’humanité ne sortira pas indemne des propositions techniques et de leurs mises en œuvre, ni de la croyance collective qu’il serait possible de réaliser tous les fantasmes. »
Jacques Testard
« Le transhumanisme n’est pas une science-fiction : l’homme va rapidement disposer d’un pouvoir démiurgique sur sa nature biologique. »
Laurent Alexandre
« Nul ne peut concevoir les sentiments variés qui me poussaient en avant, tel un ouragan, dans le premier enthousiasme du succès. La vie et la mort m’apparaissaient comme des limites idéales que je devrais d’abord franchir pour déverser sur notre monde ténébreux un torrent de lumière. Une espèce nouvelle bénirait en moi son créateur et sa source ; c’est à moi que devraient l’existence des quantités de natures heureuses et bonnes : nul père ne pourrait mériter la reconnaissance de son enfant comme je mériterais la leur. Poursuivant ces réflexions, je me disais que s’il m’était donné d’animer la matière inerte, je pourrais avec le temps (bien que cela me semblât encore impossible), renouveler la vie lorsque la mort avait apparemment livré le corps à la corruption. Ces pensées soutenaient mon courage, tandis que je poursuivais mon entreprise avec une ardeur sans défaillance. (…) Parfois, au bord même de la certitude, je n’aboutissais pas ; et pourtant je n’abandonnais pas un espoir que le jour ou l’heure suivante réaliserait peut-être. L’unique secret que seul je possédais était l’espoir auquel je m’étais consacré ; et la lune contemplait mes labeurs nocturnes, tandis que, dans la constance et l’essoufflement de l’impatience, je poursuivais la nature jusque dans ses cachettes. Qui concevra les horreurs de mon travail secret ? (…) Mais alors une impulsion irrésistible et presque frénétique me poussait en avant ; toute mon âme, toutes mes sensations ne semblaient plus exister que pour cette seule recherche. Celle-ci n’était plus, à vrai dire, qu’une extase isolée, qui ne faisait que renouveler l’intensité de mes sentiments dès qu’en l’absence de ce stimulant étrange je reprenais mes anciennes habitudes. Je ramassais des ossements dans les charniers, et mes doigts profanes troublaient les mystères de l’édifice humain. (…) Mes yeux sortaient de leurs orbites devant les détails de mon œuvre. (…) Maintes fois mon humanité se détourna avec écœurement de mon œuvre, au moment même où sous l’aiguillon d’une curiosité sans cesse croissante, j’étais sur le point d’aboutir. »
Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne
Introduction
« Sauver l’humanité par les technosciences », « élaborer des nouvelles lignées posthumaines dans la grande histoire de l’évolution », « supprimer la vieillesse et la mort » : les nouveaux pouvoirs de l’homme sur l’homme effraient autant qu’ils fascinent. Le transhumanisme, aujourd’hui secteur de recherche le mieux pourvu en budget (car appuyé par les plus puissantes multinationales nord-américaines et asiatiques), brouille les frontières entre science et fiction. La « convergence NBIC » (Nanotechnology, Biotechnology, Information technology and Cognitive science) a rendu possible le fantasme de nombreux savants qui, il y a quelques années encore, auraient été considérés « fous ». Si la médecine a jusqu’ici été fondée sur un modèle thérapeutique (pour « réparer » l’humain), elle tend à entrer aujourd’hui dans un paradigme augmentatif (visant à le transformer et l’augmenter), jusqu’à rêver d’abolir la mort. Le mythe de l’homme dieu (tentation de nos premiers parents), n’a, semble-t-il, jamais été aussi actuel. De nouvelles questions abyssales sont posées et des défis politiques, religieux, philosophiques et éthiques majeurs opposent les « bioconservateurs » aux « bioprogressistes ». Face à la « mystique technophile » qu’engendre le transhumanisme, il s’agit ici de proposer quelques repères éthiques et spirituels, ainsi qu’un regard critique sur les principales composantes du projet transhumaniste, à la lumière de la grande pensée humaniste et chrétienne.
I – Quelques repères historiques : plusieurs grandes ruptures
« Ce que la pensée patristique et médiévale avait conçu et mis en œuvre comme formant une unité profonde, génératrice d’une connaissance capable d’arriver aux formes les plus hautes de la spéculation, fut détruit en fait par les systèmes épousant la cause d’une connaissance rationnelle qui était séparée de la foi et s’y substituait. »
(Jean-Paul II, Fides et Ratio)
La Renaissance et les Lumières : « l’homme Dieu » ou « l’homme en Dieu » ?1
Pic de la Mirandole (1463-1494) fut un des premiers penseurs à remettre en cause le fondement même de l’idée de nature humaine. C’est la découverte des œuvres de l’Antiquité qui poussera ce jeune homme, il est vrai surdoué, à s’instruire dans tous les domaines de la connaissance. Une courte fable qu’il publiera à la fin du xve siècle, De la dignité de l’homme, va marquer de son empreinte toute l’histoire de la pensée moderne. Il y défend l’idée selon laquelle l’essence de l’homme résiderait dans sa plasticité.
En voici son extrait le plus célèbre, synthèse de sa pensée : « En fin de compte, le parfait ouvrier décida qu’à celui qui ne pouvait rien recevoir en propre serait commun tout ce qui avait été donné de particulier à chaque être isolément. Il prit donc l’homme, cette œuvre indistinctement imagée, et l’ayant placé au milieu du monde, il lui adressa la parole en ces termes : “Si nous ne t’avons donné, Adam, ni une place déterminée, ni un aspect qui te soit propre, ni aucun don particulier, c’est afin que la place, l’aspect, les dons que toi-même aurais souhaités, tu les aies et les possèdes selon ton vœu, à ton idée. Pour les autres, leur nature définie est tenue en bride par des lois que nous avons prescrites : toi, aucune restriction ne te bride, c’est ton propre jugement, auquel je t’ai confié, qui te permettra de définir ta nature. Si je t’ai mis dans le monde en position intermédiaire, c’est pour que de là tu examines plus à ton aise tout ce qui se trouve dans le monde alentour. Si nous ne t’avons fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, c’est afin que, doté pour ainsi dire du pouvoir arbitral et honorifique de te modeler et de te façonner toi-même, tu te donnes la forme qui aurait eu ta préférence. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, qui sont bestiales ; tu pourras, par décision de ton esprit, te régénérer en formes supérieures, qui sont divines.” »
Nombre d’historiens s’accordent pour considérer ce texte comme le fondement de l’humanisme moderne, marqué par une nouvelle foi dans la grandeur de la nature humaine et de ses potentialités. On ne s’intéressera dès lors plus tant à l’homme qu’à l’idée que l’on s’en fait.
Un auteur comme René Descartes développera, dans son Discours de la méthode, son célèbre « Cogito ergo Sum » (« Je pense donc je suis »), et dans ses Méditations métaphysiques sa variante, « Ego sum, ego existo » (« Moi, je suis, moi, j’existe »), ouvrant la voie au principe du « doute méthodique ».Selon lui, seule la propre existence, en tant que « chose qui pense », est certaine. La subjectivité humaine devient la mesure de toutes choses ; l’homme libre et responsable est appelé à rendre raison de toutes choses par lui-même et de lui-même.
Dans ses Principes de la philosophie, il ira plus loin encore en n’hésitant pas à remettre en cause l’existence même d’une différence ontologique entre les êtres vivants et les machines : « Je ne reconnais aucune différence entre les machines que font les artisans et les divers corps que la nature seule compose, sinon que les effets des machines ne dépendent que de l’agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou autres instruments, qui, devant avoir quelque proportion avec les mains de ceux qui les font, sont toujours si grands que leurs figures et mouvements se peuvent voir, au lieu que les tuyaux ou ressorts qui causent les effets des corps naturels sont ordinairement trop petits pour être aperçus de nos sens. Et il est certain que toutes les règles des mécaniques appartiennent à la physique, en sorte que toutes les choses qui sont artificielles, sont avec cela naturelles. »
Le philosophe libertin Julien Offray de La Mettrie, dans son célèbre pamphlet athée et naturaliste L’Homme Machine (1748) sera encore plus radical dans la conception bien « originale » qu’il a de l’homme : « Mais puisque toutes les facultés de l’âme dépendent tellement de la propre organisation du cerveau et de tout le corps, qu’elles ne sont visiblement que cette organisation même, voilà une machine bien éclairée ! Car enfin, quand l’homme seul aurait reçu en partage la Loi naturelle, en serait-il moins une machine ? Des roues, quelques ressorts de plus que dans les animaux les plus parfaits, le cerveau proportionnellement plus proche du cœur et recevant aussi plus de sang, la même raison donnée, que sais-je enfin ? des causes inconnues produiraient toujours cette conscience délicate, si facile à blesser, ces remords qui ne sont pas plus étrangers à la matière que la pensée et, en un mot, toute la différence qu’on suppose ici. L’organisation suffirait-elle donc à tout ? Oui, encore une fois, puisque la pensée se développe visiblement avec les organes, pourquoi la matière dont ils sont faits ne serait-elle pas aussi susceptible de remords quand une fois elle a acquis avec le temps la faculté de sentir ? L’âme n’est donc qu’un vain terme dont on n’a point d’idée, et dont un bon esprit ne doit se servir que pour nommer la partie qui pense en nous. Posé le moindre principe de mouvement, les corps animés auront tout ce qu’il leur faut pour se mouvoir, sentir, penser, se repentir et se conduire, en un mot, dans le physique et dans le moral qui en dépend. (…) L’homme n’est qu’un animal, ou un assemblage de ressorts qui tous se montent les uns par les autres, sans qu’on puisse dire par quel point du cercle humain la Nature a commencé ? Si ces ressorts diffèrent entre eux, ce n’est donc que par leur siège et par quelques degrés de force, et jamais par leur nature ; et par conséquent, l’âme n’est qu’un principe de mouvement, ou une partie matérielle sensible du cerveau qu’on peut, sans craindre l’erreur, regarder comme un ressort principal de toute la machine, qui a une influence visible sur tous les autres et même paraît avoir été fait le premier, en sorte que tous les autres n’en seraient qu’une émanation (…). »
Il poursuit : « Qui sait si la raison de l’existence de l’homme ne serait pas dans son existence même ? Peut-être a-t-il été jeté au hasard sur la surface de la Terre [...] semblable à ces champignons qui paraissent d’un jour à l’autre, ou à ces fleurs qui bordent les fossés et couvrent les murailles. Ne nous perdons point dans l’infini, nous ne sommes pas faits pour en avoir la moindre idée ; il nous est absolument impossible de remonter à l’origine des choses. Il est égal d’ailleurs pour notre repos que la matière soit éternelle ou qu’elle ait été créée, qu’il y ait un Dieu ou qu’il n’y en ait pas. Quelle folie de tant se tourmenter pour ce qu’il est impossible de connaître, et ce qui ne nous rendrait pas plus heureux, quand nous en viendrions à bout. »
Nous trouvons là toutes les prémices sur lesquels l’idéologie transhumaniste a fondé son postulat. Alors que les artefacts de l’esprit humain et une philosophie fondée sur un réductionnisme matérialiste radical prenaient une ampleur toujours plus vive, Blaise Pascal nous rappelait que le cœur et l’expérience, autant que la Raison, étaient nécessaires pour accéder à la connaissance : « Il ne faut pas guinder l’esprit ; les manières tendues et pénibles le remplissent d’une sotte présomption par une élévation étrangère et par une enflure vaine et ridicule au lieu d’une nourriture solide et vigoureuse. Et l’une des raisons principales qui éloignent autant ceux qui entrent dans ces connaissances du véritable chemin qu’ils doivent suivre est l’imagination qu’on prend d’abord que les bonnes choses sont inaccessibles en leur donnant le nom de grandes, hautes, élevées, sublimes. Cela perd tout. Je voudrais les nommer basses, communes, familières : ces noms-là leur conviennent mieux ; je hais ces mots d’enflure… »
Selon Pascal, une raison non éclairée par la grâce et l’expérience n’est que déraison. Par lui, l’ordre de la grâce a rencontré celui de la raison, l’esprit de finesse a transcendé l’esprit géométrique.
Le Pape Jean-Paul II rappellera lui aussi dans sa grande encyclique Fides et Ratio, que l’esprit de l’homme, loin d’être réductible à une machine, est doté d’une raison qui le rend capable d’accéder à l’être et aux vérités ultimes : « La recherche de la vérité ultime apparaît souvent occultée. Sans aucun doute, la philosophie moderne a le grand mérite d’avoir concentré son attention sur l’homme. (…) Les résultats positifs qui ont été atteints ne doivent toutefois pas amener à négliger le fait que cette même raison, occupée à enquêter d’une façon unilatérale sur l’homme comme sujet, semble avoir oublié que celui-ci est également toujours appelé à se tourner vers une vérité qui le transcende. Sans référence à cette dernière, chacun reste à la merci de l’arbitraire, et sa condition de personne finit par être évaluée selon des critères pragmatiques fondés essentiellement sur le donné expérimental, dans la conviction erronée que tout doit être dominé par la technique. Il est ainsi arrivé que, au lieu d’exprimer au mieux la tension vers la vérité, la philosophie moderne, sous le poids de tant de savoir, s’est repliée sur elle-même, devenant, jour après jour, incapable d’élever son regard vers le haut pour oser atteindre la vérité de l’être. (…) Il en est résulté diverses formes d’agnosticisme et de relativisme qui ont conduit la recherche philosophique à s’égarer dans les sables mouvants d’un scepticisme général. » (§5)
Dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, le révolutionnaire Nicolas de Condorcet (1743-1794) use de son éloquence pour promettre à l’humanité un avenir radieux aux potentialités presque illimitées : « Serait-il absurde, maintenant, de supposer que ce perfectionnement de l’espèce humaine doit être regardé comme susceptible d’un progrès indéfini, qu’il doit arriver un temps où la mort ne serait plus que l’effet, ou d’accidents extraordinaires, ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’intervalle moyen entre la naissance et cette destruction n’a elle-même aucun terme assignable ? Sans doute l’homme ne deviendra pas immortel ; mais la distance entre le moment où il commence à vivre et l’époque commune où naturellement, sans maladie, sans accident, il éprouve la difficulté d’être, ne peut-elle s’accroître sans cesse ? »
Mais pour arriver à ses fins il propose un projet que nous pourrions qualifier d’« eugéniste »2 :
« Peut-on avoir d’autre but que de multiplier les êtres bien conformés, capables d’être utiles aux autres et de faire leur propre bonheur ? (…) Mais les facultés physiques, la force, l’adresse, la finesse des sens, ne sont-elles pas au nombre de ces qualités dont le perfectionnement individuel peut se transmettre ? L’observation des diverses races d’animaux domestiques doit nous porter à le croire, et nous pourrons les confirmer par des observations directes faites sur l’espèce humaine. Enfin, peut-on étendre ces mêmes espérances jusques sur les facultés intellectuelles et morales ? Et nos parents, qui nous transmettent les avantages ou les vices de leur conformation, de qui nous tenons, et les traits distinctifs de la figure, et les dispositions à certaines affections physiques, ne peuvent-ils pas nous transmettre aussi cette partie de l’organisation physique, d’où dépendent l’intelligence, la force de tête, l’énergie de l’âme ou la sensibilité morale ? N’est-il pas vraisemblable que l’éducation, en perfectionnant ces qualités, influe sur cette même organisation, la modifie et la perfectionne ? L’analogie, l’analyse du développement des facultés humaines, et même quelques faits, semblent le prouver. »
Quelques années après la mort de ce dernier, un de ses proches et plus fidèles admirateurs, Pierre Jean Georges Cabanis, écrira dans son ouvrage Rapports du physique et du moral de l’homme, les mots suivants :
« Après nous être occupés si curieusement des moyens de rendre plus belles et meilleures les races des animaux, ou des plantes utiles et agréables ; après avoir remanié cent fois celles des chevaux et des chiens ; après avoir transplanté, greffé, travaillé de toutes les manières les fruits et les fleurs, combien n’est-il pas honteux de négliger totalement la race de l’homme ! Comme si elle nous touchait de moins près ! comme s’il était plus essentiel d’avoir des bœufs grands et forts, que des hommes vigoureux et sains ; des pêches bien odorantes, ou des tulipes bien tachetées, que des citoyens sages et bons. Il est temps, à cet égard comme à beaucoup d’autres, de suivre un système de vues plus digne d’une époque de régénération : il est temps d’oser faire sur nous-mêmes, ce que nous avons fait si heureusement sur plusieurs de nos compagnons d’existence, d’oser revoir et corriger l’œuvre de la nature. Entreprise hardie ! qui mérite véritablement tous nos soins, et que la nature semble nous avoir recommandée particulièrement elle-même. »
La Renaissance, puis les « Lumières » ambitionneront de penser l’homme indépendamment des cultures et des traditions qui le constituaient. La seule référence devient l’homme lui-même, être conceptuel émancipé du Divin et désincarné, centre et direction du cosmos, mû par sa raison et ses désirs particuliers. En parvenant progressivement à une sécularisation complète des droits humains, ces mouvements furent les prémices d’une nouvelle foi dans un « homme dieu » universel.
Dans ce sens, un des plus célèbres théoriciens du transhumanisme, Nick Bostrom, philosophe et scientifique suédois, n’hésitera pas à définir le transhumanisme comme « L’humanisme des lumières plus les technologies »(Déclaration Transhumaniste). Selon lui, l’homme deviendra un dieu par la technologie.
Le pape Jean-Paul II analysera avec finesse, dans son ouvrage Mémoire et identité, les effets de l’avènement de cette humanité coupée de sa source : « Le Christ affirme : “Moi, Je suis la vigne, et vous, les sarments” (Jean XV, 5) ... C’est seulement en acceptant d’être greffé sur la vie divine du Christ que l’homme peut se réaliser pleinement lui-même. En refusant d’y être greffé, il se condamne de fait à une humanité incomplète. C’est le drame des Lumières. En rejetant le Christ, un tournant a été marqué. L’homme a été privé de la “vigne”, du greffage sur cette Vigne par lequel il est assuré d’atteindre la plénitude de son humanité. On peut dire que d’une façon qualitativement nouvelle et jamais connue auparavant, ou du moins jamais à une telle échelle, s’est ouverte la voie vers les expériences dévastatrices du mal qui devaient venir plus tard... »
Il précisera que : « Pour mieux illustrer un tel phénomène, il faut remonter à la période antérieure aux Lumières, en particulier à la révolution de la pensée philosophique opérée par Descartes (…) Dans la logique du “Cogito Ergo Sum”, Dieu était réduit à un contenu de la conscience humaine. Il ne pouvait plus être considéré comme celui qui explique jusqu’au fond le “sum” Humain. Dans la mentalité des lumières, le grand drame de l’histoire du Salut avait disparu. L’homme était resté seul : seul comme créateur de sa propre histoire et de sa propre civilisation ; seul comme celui qui décide de ce qui est bon et de ce qui est mauvais... Si l’homme peut décider par lui-même, sans Dieu, de ce qui est bon et de ce qui est mauvais, il peut aussi disposer qu’un groupe d’hommes soit anéanti... Des décisions analogues furent prises sous le IIIe Reich, par le parti communiste de l’union Soviétique et des pays soumis à l’idéologie marxiste. »
Le philosophe Jacques Maritain dénoncera lui aussi les insuffisances de ces pensées nées à la Renaissance : « Dès lors, l’intelligence humaine devient législatrice en matière spéculative, elle façonne son objet… (...) C’est une véritable “réification” (une chosification) des idées… Il s’agit de la faute originelle de la philosophie moderne. »
Cependant, une boîte de pandore était ouverte. Cette opposition perdurera largement ensuite, jusqu’à nos jours, voyant se confronter deux conceptions de l’homme : l’« homme Dieu », émancipé de tout enracinement culturel et religieux, et l’« homme en Dieu » renouvelé par la grâce, éclairé par une Lumière qui le dépasse.
Les temps modernes
Au xixe siècle, le positivisme d’Auguste Comte promit le salut par la Science. Celle-ci devait être le moteur de l’émancipation, du bonheur de l’humanité3 et représenter l’accomplissement de l’esprit universel. D’autres auteurs ont alors anticipé un tout autre scénario, à l’image de Friedrich Nietzsche, qui décrit dans son ouvrage La volonté de puissance un avenir autrement plus inquiétant « Une ère de barbarie commence et les sciences seront à son service ». Jusque-là, ni Comte ni Nietzsche n’ont eu entièrement raison. L’histoire a démontré que les sciences pouvaient servir au meilleur (médecine, amélioration de certains aspects de la vie quotidienne…), comme au pire (armes de destruction massive, pollution…).
Les grands malheurs du xxe siècle ont poussé nombre d’intellectuels, artistes et philosophes à renoncer à une posture « humaniste » pour adopter un « antihumanisme » assumé et militant. Ce monde, marqué par le désenchantement, la déconstruction des grands idéaux et l’explosion des sens, verra des auteurs comme Nietzsche (qui promut l’avènement d’une philosophie « à coups de marteau », appelée à précipiter la fin d’une civilisation, de ses valeurs et croyances), ou Freud (qui niera que la raison puisse être considérée comme moteur des activités, les humains étant selon lui dirigés par des pulsions inconscientes) connaître, bien après leur mort, de nouvelles heures de gloire. Des mouvements littéraires ou intellectuels seront marqués en profondeur par les idées de l’Absurde et de la Déconstruction (terme souvent prêté à tort à Jacques Derrida, mais que l’on retrouve déjà sous la plume de Martin Heidegger dans son ouvrage Être et temps), développant un athéisme parfois brutal aux yeux duquel toute idée de sens est perçue comme totalitaire. Nombre d’auteurs poststructuralistes comme Foucault, Derrida, Deleuze, Lacan, Althusser, Simone de Beauvoir ou Lévi-Strauss seront alors considérés comme des promoteurs d’un « antihumanisme théorique ».
En 1979, Jean François Lyotard, dans son ouvrage La condition post-moderne, élaborera le concept de postmodernité (littéralement : « après la modernité ») pour décrire l’évolution philosophique, éthique, intellectuelle et idéologique qui domine aujourd’hui nos cultures occidentales. Dans ce nouveau paradigme, ce n’est plus même l’idée de Progrès qui est appelée à servir de boussole, mais les principes d’innovation, d’efficacité et de rentabilité.
« À chacun sa réalité, vivre intensément pour échapper à l’ennui et à l’Absurde, ce qui est vrai et bien pour X aujourd’hui sera rapidement passé de mode, et ce même X le considérera demain comme faux et mal » : né de la déconstruction des grands systèmes de pensée structurés et des valeurs éthiques traditionnelles, la postmodernité décrit une culture autocentrée sur l’individu et sur ses besoins. L’homme postmoderne est présenté comme désemparé sur des terrains mouvants et instables, son rapport au vrai, à l’éthique, à la question du sens s’élaborant selon la sensibilité du moment. Il ne peut échapper à l’ennui et à l’absurde d’une existence vide de sens que par l’acquisition d’expériences sensibles fortes et un consumérisme dans l’immédiateté. Cette culture de l’éphémère, du jetable, marquée par une méfiance radicale envers l’idée de Nature a été définie par certains penseurs comme une « extension du capitalisme à toutes les dimensions de la culture humaine ».
