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Léon Gozlan

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Beschreibung

Dans "Le notaire de Chantilly", Léon Gozlan nous immerge dans un récit captivant mêlant intrigue sociale et portrait psychologique, se déroulant dans le milieu bourgeois du XIXe siècle français. Écrit dans un style précis et élégant, l'œuvre dépeint avec finesse les subtilités des relations humaines au sein d'une société en mutation, tout en rendant hommage à la région de Chantilly, emblématique de l'art de vivre français. Gozlan utilise un langage riche et descriptif qui donne vie aux personnages et à leur environnement, renforçant ainsi les conflits internes et externes qui animent l'intrigue. Léon Gozlan, écrivain français issu d'une famille d'origine juive, a été influencé par les réalités sociales et politiques de son époque. Professionnel du journalisme et de la critique littéraire, il a développé un goût prononcé pour l'analyse des comportements humains et des dynamiques de pouvoir. Ces expériences l'ont conduit à s'intéresser aux classes sociales et à la moralité de ses contemporains, éléments centraux dans "Le notaire de Chantilly", où il scrute la vanité et les ambitions de ses personnages. Je recommande vivement "Le notaire de Chantilly" à tout lecteur passionné par la littérature réaliste et les explorations psychologiques. L'œuvre de Gozlan offre non seulement une lecture agréable, mais aussi une réflexion profonde sur les aspirations et les échecs des individus face aux attentes de la société, la rendant encore pertinente aujourd'hui. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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Léon Gozlan

Le notaire de Chantilly

Édition enrichie. Intrigues et secrets dans la France du XIXe siècle
Introduction, études et commentaires par Léonard Toussaint
Édité et publié par Good Press, 2022
EAN 4064066074746

Table des matières

Le notaire de Chantilly
Citations mémorables
Notes

Le notaire de Chantilly

Table des Matières Principale
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
XXVI
XXVII
XXVIII

I

Table des matières

—Assez, Caroline, voici la nuit; vous n'y voyez plus: remettons à demain nos réflexions sur cette lecture qui a paru si vivement vous toucher. Essuyez vos yeux, mon enfant, et ne rougissez pas d'une sensibilité bien naturelle à dix-huit ans. Ce livre me plaît; sans me flatter d'en sentir comme vous tout le charme, je reconnais qu'il est écrit avec une rare simplicité. Les personnages y portent l'empreinte de ce roi qui l'imposait à tout ce qui l'approchait. Majestueuse et réservée, la passion s'y exprime en termes choisis. Mademoiselle de Clermont[1] est un beau livre; mais ne l'oubliez plus sous cet acacia, comme hier au soir. Il est encore taché par la rosée de la nuit dernière. Vous êtes distraite, Caroline, depuis quelque temps. Voilà des branches qu'on n'a pas émondées: elles embarrassent l'allée des tilleuls; l'allée des tilleuls manque de sable, le bassin d'eau, l'eau n'a plus de poisson. Mais vous ne m'écoutez pas:—ce livre vous a tout émue; nous le relirons encore une fois cette année, Caroline.

—Je vous remercie, monsieur, de votre bienveillance. Je suis heureuse plus que je ne saurais dire de ce que vous partagiez quelquefois mes goûts; mais je n'ai pu retenir mes larmes en songeant que la catastrophe de ce livre a eu lieu à quelque distance de nous. Hier encore nous avons foulé l'allée où monsieur de Melun fut mutilé par un cerf. Nous apercevons les restes de ce château que Louis XIV honora de sa présence une fois dans sa vie; et si la révolution, comme vous me l'avez appris, n'en avait abattu les hauteurs, le soleil éclairerait à cette heure les croisées de l'appartement où mademoiselle de Clermont fut forcée de figurer, la mort sur le visage, au quadrille du roi, tandis que son mari expirait dans d'horribles douleurs. Quelle grande époque, n'est-ce pas, monsieur? Que de monuments n'a-t-elle pas laissés?

—La vertu et la liberté, mon enfant, en fondent seules de durables sur la terre. Voyez deux exemples qui se touchent: les Condés[2] ont bâti un palais digne d'abriter des rois, et un hôpital bien modeste où sont reçus les sexagénaires du canton. Les révolutions et la mort ont détruit le palais et ses maîtres: l'hôpital est encore debout; écoutez: sa cloche sonne la prière du soir.

Caroline se tut: elle craignait d'avoir blessé les susceptibilités peu aristocratiques du vieillard.

Quittant le banc d'osier sur lequel elle était assise auprès de M. Clavier, elle se leva pour passer dans la serre. M. Clavier, rêveur un instant, puis cherchant tout à coup où sa jeune amie pouvait être, l'y suivit à pas lents.

Caroline donna un dernier coup d'œil aux camélias, et s'assura par le thermomètre que la chaleur intérieure de la serre s'élevait à quinze degrés; elle arrosa ensuite quelques amaryllis trop chauffées par le tan. M. Clavier ne tarda pas à lui faire remarquer le danger de rester plus longtemps exposée à la vapeur chaude et chargée de l'atmosphère; elle s'était plusieurs fois trouvée indisposée au milieu de la concentration de ces odeurs émanées d'arbustes vivaces de la Chine et du Japon, volatilisées par une température artificielle et la lente réverbération des rayons solaires.

Il est vrai que cette serre était à peu près la seule distraction de Caroline, et l'occupation favorite de M. Clavier, qui y consacrait les soins ingénieux d'un amateur passionné des belles plantes. Elle prenait une partie de la façade de la maison, et elle se prolongeait ensuite le long du mur latéral de clôture, opposant sa cloison de verre taillée à carreaux au souffle inégal de l'air. Des brassées de plantes grimpantes couraient à l'extérieur le long de ses carreaux, comme pour regarder leurs sœurs plus favorisées à travers l'obstacle transparent qui les séparait. Lorsqu'une journée sereine luisait, mille insectes ailés s'abattaient en bourdonnant autour du pavillon végétal, vaste cloche sous laquelle les quatre parties du monde étaient représentées par des enlacements, des jets, des grappes, des couleurs, des parfums. Mais son plus bel ornement était celle qui, chaque matin et chaque nuit, visitait cette famille étrangère, ranimant par un peu d'eau la vie des unes, et dorant par un rayon de chaleur le calice des autres. L'Ève de ce paradis diaphane était Caroline de Meilhan[1q].

Caroline et M. Clavier sortirent de la serre. M. Clavier s'empara de l'arrosoir, redressa de ses doigts tremblants, sur son passage, les tiges des plantes abattues sous la rosée; et, par une allée bien sablée du jardin, il se rendit au corps de logis, appuyé sur Caroline, qu'il regardait de temps en temps avec des yeux pleins de sollicitude.

En ce moment, Chantilly, sa vaste pelouse, sa ceinture de chênes et de tilleuls, sa ligne de maisons blanches rangées l'une à côté de l'autre comme pour laisser passer avec respect le grand prince qui a planté ces tilleuls, ces chênes, et bâti ces maisons blanches; la forêt, le bourg, le château, tout était coupé par deux zones, l'une de lumière, l'autre d'obscurité. Le bois de Sylvie, et le château que ce bois couronne, étaient dans l'ombre. Quelle magnificence qu'un coucher de soleil en face d'un château, et d'un château assez antique et assez moderne à la fois pour faire dire à l'observateur sans poésie: Que c'est riche! et au voyageur respectueux envers les choses passées: Que c'est beau!

Derrière le glacis tendre et violet produit par la dégradation des tons lumineux, les parterres du château se montraient avec la même netteté de dessin que le Nôtre dut obtenir en les traçant sur le vélin avec la règle d'ivoire et l'encre de Chine. Le pastel de Watteau[3] n'aurait pas disposé avec plus de coquetterie ces vases de marbre-Médicis, frappés, en guise d'anse, de têtes de béliers en plomb, ces petites statues allégoriques, ces bouquets de dahlias des parterres. Les parterres de Chantilly sont célèbres jusqu'en Angleterre, d'où l'on vient pour les admirer. Au loin, à droite et à gauche de ces parterres, resplendissent mollement aux yeux des plaines de gazon qui, d'ondulation en ondulation, vont se confondre et couler avec des pièces d'eau, où voguent à l'abandon des cygnes, des feuilles tombées et des batelets dorés, escadre montée jadis par des dames de la cour.

Ces eaux paresseuses ici, bruyantes là-bas; ces parterres, ces plaines, ces gazons, ces fleurs vives, ces choses coloriées comme un livre d'enfant, et ces bois sombres à la cime desquels crient les milans; ce château qui a treize tours féodales décapitées, et dont les tronçons étreignent un logement de bourgeois qui a douze croisées, un balcon tremblant, des rideaux orange, des fenêtres vitrées; ces écuries où des empereurs ont soupé, et qui seraient une des sept merveilles si elles avaient été bâties à Athènes au lieu de s'élever en Picardie; et ces pavillons chinois en briques rouges, ces chapelles gothiques en carton-pierre, ces laiteries en vertugadin, empruntées aux décors des opéras de Marmontel et de Grétry, ces statues mythologiques qui ressemblent à la Dubarry[4] et à la Duthé, qui ont du fard; ces carpes centenaires qui sautent de temps en temps hors des lacs, et ces petits oiseaux auxquels elles font peur; cette grande forêt émondée comme un seul arbre, et ces roches venues de Fontainebleau par Paris à dos de mulets; ces cours d'honneur où becquètent aujourd'hui des poules; ces grandes, ces petites, ces majestueuses, ces ridicules choses, n'indiquent-elles pas qu'il y eut successivement un grand Condé qui s'est promené dans ce château avec Pascal, Bossuet, Molière, Fénelon, Luxembourg, Lesage; un autre Condé qui tint table ouverte pour Voltaire, Marmontel, la Pompadour; un autre Condé qui s'absenta vingt ans de son palais, et enfin un dernier Condé, simple bourgeois, grand amateur de la chasse et des vaudevilles de M. Scribe?

Le soleil avait disparu.

A l'horizon, le clocher de Senlis se montrait dans la brume.

M. Clavier et Caroline rentrèrent dans le salon de plain-pied, dont ils prenaient ordinairement possession l'été, et qu'ils abandonnaient l'hiver à cause de la fraîcheur des murs.

Le couvert était mis.

Caroline vérifia si rien ne manquait au service, alla faire un tour à la cuisine, et, quand sa revue de bonne ménagère fut faite, elle interrompit le vieillard dans la lecture de son Parfait Jardinier, pour l'engager à dîner. M. Clavier poussa son fauteuil vers la table: Caroline ne prit place qu'après une invitation.

—Je vous recommande bien, mon enfant, lui dit M. Clavier, quand vous irez à minuit allumer le poêle de la serre, de refermer soigneusement les portes du cabinet de communication, ce que vous avez négligé de faire l'autre jour; aussi, les deux températures s'étant confondues, les plantes du Japon ont eu les feuilles roussies par l'élévation inaccoutumée de l'atmosphère, et celles du Cap-Vert ont souffert du froid. A propos, vous ne m'avez point remercié, oublieuse, du tapis bien doux, bien épais, que j'ai étendu dans la galerie vitrée, de la dernière marche de notre escalier à la porte des serres.

Caroline prit la main de M. Clavier et lui sourit.

—Je dois vous gronder encore de l'inconcevable lenteur que vous mettez à chauffer les poêles. Hier vous êtes descendue à minuit—oh! je vous ai bien entendue,—et vous n'êtes plus remontée qu'à deux heures. Vous aimez beaucoup à lire dans la serre, la nuit, je le sais, Caroline; mais, prenez-y garde, les fleurs et nous ne pouvons guère vivre ensemble: notre haleine les flétrit; leur parfum nous asphyxie: il faut que nous les tuions ou qu'elles nous tuent.

D'après ces quelques paroles, bonnes sans doute, mais tempérées par beaucoup de réserve, il eût été difficile de dire le rang que Caroline occupait dans la maison. Elle ne se livrait point à de grossiers travaux domestiques; ses mains blanches le disaient assez: pourtant Caroline était habituellement éveillée, comme la bonne, à cinq heures l'été, à six heures l'hiver. On voit même qu'elle se levait à minuit pour renouveler la chaleur artificielle des serres: charge délicate, du reste, et qu'on ne doit pas confier à l'insouciance des domestiques, sous peine, le matin, en allant visiter ses baches, de trouver ses palmiers et ses ananas rôtis. Caroline repassait en partie son linge, et taillait elle-même ses robes. Auprès de M. Clavier elle accomplissait d'autres devoirs que l'usage lui avait rendus indifférents, mais qui eussent effrayé par leurs détails minutieux un moins bon caractère que le sien. Cette soumission que l'on conçoit très-bien chez le domestique qu'on paye ou dans l'enfant qui vous aime, étonnait chez Caroline, qui n'était ni la domestique ni l'enfant de M. Clavier.

Il résultait, pour elle, de cette nuance qui n'était pas l'autorité, qui n'était pas la servitude, une position singulière dont les voisins—et à Chantilly on a pour voisins tout le monde—n'avaient jamais deviné le sens en pénétrant curieusement dans l'intérieur de M. Clavier. L'inégalité d'âge entre lui et sa jeune protégée faisait taire la calomnie, mais elle ne suffisait pas pour retenir l'indiscrétion. Les rares amis que M. Clavier recevait dans l'intimité, son notaire, son médecin, quelques agriculteurs, avaient difficilement l'occasion de parler à Caroline, qui descendait peu lorsque des étrangers étaient au salon; mais ceux-ci, pour ne l'avoir aperçue que quelquefois à la dérobée, n'en avaient pas moins été frappés de sa modestie et de sa grâce. Elle eût été, du reste, fort embarrassée au milieu d'une société nombreuse: un respect continuel pour l'homme qui n'osait adoucir, par des caresses de père, la vénération qu'il inspirait, ni déshonorer la main où s'appuyait sa caducité en la remplissant d'or, avait imprimé à la jeune fille une défiance particulière. Caroline eût répondu avec dignité à qui se serait oublié en lui parlant comme à une servante; et pourtant elle n'aurait su répondre à la déférence qui l'eût traitée en maîtresse de maison. Sa condition douteuse était devenue pour elle une seconde pudeur. Caroline eût rougi de tout le monde.

—Pensez-vous, lui demanda M. Clavier, que M. Maurice soit actuellement à Chantilly?

—Je crois, monsieur, qu'il doit s'y trouver. Avant-hier soir encore, il se promenait sur la pelouse avec M. Reynier, son beau-frère.

—Ses affaires l'appellent si souvent à Paris depuis quelques mois, qu'on craint toujours de faire une course inutile en allant chez lui. Bientôt il faudra prêcher la résidence aux notaires comme autrefois aux évêques de cour. Cependant je lui ferai une visite demain.

—Il me semble, reprit Caroline, vous avoir entendu dire que M. Maurice s'occupait beaucoup de politique; ne serait-ce pas là le motif qui le force à s'absenter plus fréquemment?

—Vous dites juste: Maurice est dévoué aux idées nouvelles. Je suis témoin du sacrifice qu'il leur fait de sa fortune, de son temps et de ses plaisirs; c'est louable à son âge. Il a mille belles qualités, celle surtout que j'ai quelque intérêt à lui reconnaître, de m'écouter sans impatience et sans prévention contre ma vieillesse, dans les longues promenades où il me prête l'appui de son bras, lorsque vous me privez du vôtre, étourdie, pour cueillir des campanules dans les buissons. Oui, Maurice est né pour réchauffer les tièdes, et le monde en est empoisonné. Ce jeune homme a du patriotisme pour tout le canton. Je ne parle pas de sa réputation de notaire: il la mérite; c'est tout dire. Dans un bourg comme le nôtre, un notaire est le conseiller, l'ami des habitants: c'est ce qu'il est.

—Vous avez toujours pensé cela de lui, monsieur, il serait flatté d'entendre son éloge se confirmer si souvent dans cette maison.

—Je crois donc avec vous, Caroline, que ses affaires ne doivent pas souffrir de ses voyages réitérés à Paris. Il a une femme que j'estime, quoique fière, qui prend chaudement ses intérêts. Peut-être n'a-t-elle pas la circonspection de son mari. On parle trop dans ses salons, j'ai trouvé. Mon opinion ne serait-elle pas au fond dictée par la misanthropie de mon âge si peu indulgent, et le résultat de nos habitudes solitaires, à nous, mon enfant, qui causons peu? On nous appelle les sauvages dans le pays, et vous verrez que nous serons obligés de clouer des planches derrière la grille du jardin. Tandis que vous lisiez ce soir, les habitants nous épiaient du dehors comme des phénomènes effrayants ou curieux.

On sonna à la porte du jardin.

Caroline, toute rayonnante et tout empressée, courut ouvrir. Pendant ce temps, M. Clavier éclaircit ses lunettes et fit apporter de la lumière: son journal arrivait. En province, on ne se trompe pas plus sur le coup de sonnette du facteur que sur celui de l'ami de la maison.

—Passons les réflexions, dit M. Clavier en ouvrant le journal, ce sont toujours les mêmes; on les réimprime chaque six mois. Que se passe-t-il en Vendée[5]?

Tandis que M. Clavier lit avec attention, sans perdre une syllabe, la correspondance de l'Ouest, Caroline enlève sans bruit les fourchettes et les verres, et glisse doucement sur sa base, auprès de l'étui à lunettes, la demi-tasse de café qu'accompagne le flacon d'eau-de-vie. Au bout de quelques minutes, elle tousse légèrement pour rompre l'attention du vieillard, qui, habitué à cet appel, relève sa tête blanche et sourit: Prenez-le donc, tandis qu'il est chaud, semble dire Caroline.

Elle déplie ensuite son ouvrage de broderie, et la veillée commence pour elle et pour son vieil ami.

Au-dessus de cette tête blanche immobile et de cette tête blonde, rapprochées par le travail et la méditation, plane un profond silence qui n'est interrompu que par les oscillations de la pendule.

Chantilly est plongé dans le même repos.

Il y a six ans, lorsque la forêt n'avait pas encore été dépouillée de sa population de cerfs et de sangliers, on était parfois surpris au milieu de la veillée par le cri d'une biche appelant ses faons. Mais depuis, la forêt est morte comme le château[2q]. Les cerfs et l'aristocratie s'en sont allés, comme autrefois la féodalité et les faucons; les nobles chasseurs ont suivi les nobles oiseaux.

Caroline n'offre aux lueurs de la lampe qui l'isole dans un centre de lumière, au milieu de l'obscurité du salon, que son profil fuyant, et que l'indication gracieuse de sa bouche, sur laquelle elle appuie dans ses poses méditatives les ciseaux d'acier dont elle se sert pour découper sa broderie.

—Misérables! s'écrie tout à coup le vieillard en frappant du poing sur la table, en froissant le journal: ces misérables Vendéens, ces fous qui ne valent pas le plomb qui les tue, ont encore égorgé ces jours derniers vingt soldats français logés dans un village. Ce sont bien là les dignes fils de ces fanatiques que nous avons hachés autrefois. Ils ont donc bien du sang à perdre, les royalistes de tous les temps? Eh bien! qu'on le verse, et finissons-en.

M. Clavier ne s'était pas aperçu que ses paroles avaient produit une sensation foudroyante sur Caroline; sa tête et son ouvrage étaient tombés sur la table; des sanglots frôlaient sourdement entre ses doigts et la nappe.

—Caroline! Caroline! pardon, mais je ne vous savais pas là. Ces maudits journaux! voilà à quoi ils sont bons. Tenez que je n'aie rien dit: ce que j'ai dit est si vieux! c'est de l'histoire:—Triste histoire! murmura M. Clavier, en hochant sa tête blanche.

Et comme cela avait toujours lieu après les tempêtes où sa colère politique éclatait, il ramena tendrement Caroline vers lui, l'appuya sur son épaule, et, après avoir séparé ses beaux cheveux sur son front avec des doigts maigres et tremblants, il y déposa un long baiser.

—Que ce soit la dernière fois, dit-il, étouffé par ses sanglots, que nous nous serons entretenus de pareils souvenirs. Le passé est à Dieu, qu'il en soit le juge, mon enfant!

Cette scène, qui n'était pas la première de ce genre, se renouvelait de loin en loin, comme une espèce d'expiation dans la maison de M. Clavier. Elle avait profondément altéré le calme dont jouissaient quelques heures auparavant la jeune fille et le vieillard. Un nuage sanglant avait passé sur un lac tranquille; mais il n'avait fait que passer.

M. Clavier se retira à pas lents dans son appartement, laissant Caroline abîmée dans la rêverie; rêverie douce où la haine n'avait aucune place. C'est le privilége des grandes douleurs d'être suivies d'une longue volupté de l'âme.

En s'assoupissant, le vieillard se répéta encore tout bas: «Ne pas oublier d'aller demain chez M. Maurice, mon notaire. Ce qui vient de se passer m'avertit qu'il est temps.»

Caroline, dès que M. Clavier fut parti, tira de la poche de son tablier une lettre que le facteur lui avait remise avec le journal, et la lut jusqu'à minuit: cette lettre ne contenait pourtant que dix lignes.

M. Clavier avait peut-être raison: il était temps.

II

Table des matières

Heureuse la vie de province! Qui ne s'est dit cela, du fond d'une diligence, en traversant, emporté par quatre roues, quelques-unes de nos jolies petites villes de France, et en voyant passer, comme le paradis passe devant les yeux des damnés, ces maisons basses et tranquilles, et qui ont un reflet de la mansuétude de ceux qui les habitent? L'âme des propriétaires n'est pas moins nette que les trois marches de leur escalier extérieur; elle n'est pas plus resplendissante que le marteau de cuivre des portes; elle est aussi blanche que les rideaux qui étalent la pureté de leurs plis à travers les carreaux. A travers ces carreaux, admirez la table mise; ne craignez pas de dérober un détail à votre curiosité: le coin du tableau qui vous a échappé, vous le retrouverez plus loin; la table est mise partout; abattez les cloisons avec votre imagination, et la ville vous offrira une seule table de trois mille couverts; car il est midi, et l'on dîne dans toute la ville.

Chantilly, malgré son voisinage de Paris,—il n'en est qu'à dix lieues,—ressemble déjà beaucoup à la province: la ville,—le titre est peut-être ambitieux, mais on exagère toujours le mérite de ce qu'on aime,—la ville ne se compose que d'une seule rue qui ferait honneur à une capitale; mais les maisons de cette unique rue, hautes et fières d'un côté, descendent à l'humble niveau d'un pavillon du côté qui regarde la pelouse. Ce contraste trahit l'origine moitié féodale, moitié libre, de Chantilly. Un des Condés, dans un jour de largesse, au retour de la chasse, distribua, par concessions égales, des morceaux de terrain à chaque pauvre habitant, tous alors serfs, domestiques, piqueurs ou gardes-chasses du prince; mais il leur fut défendu, en bâtissant sur ces terrains, de s'allonger, sous peine d'empiéter sur le domaine du voisin, ni de s'élargir sans mordre sur la pelouse. Les modernes systèmes égalitaires n'auraient pas mieux imaginé pour tracer un terme à l'ambition de la propriété. Aussi en est-il résulté que les pauvres et les riches de Chantilly sont toujours restés à la même distance les uns des autres. A la même distance, disons-nous, et non à la même hauteur; car, ne pouvant s'agrandir, les propriétés de Chantilly se sont élevées à raison de l'accroissement des fortunes. Quelques-unes ont cinq étages; beaucoup sont déjà au niveau du château. Ces bergers, ces gardes-chasses du prince sont devenus de riches industriels, et la considération dont ils jouissent se mesure à la hauteur des pignons. Dieu veuille qu'ils n'aient jamais des descendants des Condés pour valets de ferme!

Dans cette rue de Chantilly, vers le milieu, si vous avisez une maison dont la porte, toujours ouverte, laisse apercevoir une cour pavée où un cabriolet dételé repose sur ses brancards, au delà de laquelle le Parisien, avide de campagne, admire un paysage encadré dans les montants de la porte; si, par cette porte, d'où s'échappe, l'été, un parfum de chèvrefeuille et de troëne, vous voyez passer à peu près toutes les personnes qui pénètrent dans la rue pour d'autres motifs que celui de se rendre chez elles, et d'ailleurs, si vous n'êtes pas distrait au point de ne pas remarquer les deux écussons dorés qui s'élèvent sur leurs branches de fer aux ailes de l'entrée, vous reconnaîtrez la maison de M. Maurice, notaire.

Sa hauteur, trois étages; jalousies vertes, cour sur la rue, jardin sur la pelouse. Par une division bien entendue de logement, les appartements affectés aux affaires, à la partie sérieuse de l'existence, prennent jour du côté de la rue, et les pièces consacrées au repos domestique s'ouvrent en face de la forêt. On passe ainsi, sans quitter l'étage, du mouvement du bourg à la solitude de la campagne. Au printemps, la position est délicieuse: percée d'outre en outre par le soleil qui entre d'une part, et par l'air du bois, tiède et résineux, qui pénètre de l'autre, cette rangée de maisons, vue à la distance du bois, est d'un pittoresque effet. Lorsque les grilles vertes des jardins avancés tremblent dans la raréfaction de l'air comme des arbres dans l'eau, Chantilly semble une vaste serre chaude dépendante du château. A cette illusion de perspective se joint, pour la rendre plus complète aux yeux, le jeu de la lumière sur les vitres; son reflet au fond des glaces des appartements. Ce verre, ces barreaux, ces transparences, cet air, ce jour, fascinent la vue, qui ne peut renoncer à voir une serre chaude dans ce mirage.

L'étude de Maurice est au plain-pied, au lieu d'être à l'entresol, auprès de son cabinet, disposition locale peu commode pour la consultation des affaires, mais exigée par Léonide, la femme de Maurice, qui n'aurait jamais souffert que les paysans rayassent de leurs souliers ferrés les carreaux de la salle à manger. Et il faut la traverser pour se rendre dans le cabinet de Maurice. Cette fausse répartition d'appartements oblige celui-ci à se déplacer de l'étude au cabinet toutes les fois qu'un conseil nécessite un entretien particulier. Il est vrai qu'au moyen de cette division, on obtient le silence des clercs, relégués aussi dans les salles basses, à la portée des clients. Cette république plumitive ne franchit jamais les dix marches qui la séparent du patron, excepté pourtant le premier de l'an; le reste de l'année, le maître-clerc seul a le droit de surprendre Maurice à toute heure.

Neuf heures, l'étude s'emplit d'hommes et de femmes de la campagne. Fermiers, bûcherons, carriers, vignerons, bergers, meuniers, charretiers, maçons, cordiers, charrons, tous en blouse, les guêtres de cuir bouclées jusqu'au genou, sont assis en zigzag, de manière à confondre dans la ligne perpendiculaire du dos la ligne tangente au talon. Ils se briseraient le cou, au cas de quelque glissade, si leur bâton, planté en échalas, cessait de s'appuyer à terre et dans la fossette de leurs mentons. C'est dans cette attitude, commune à tous ceux qui se sont emparés les premiers du banc de chêne qui règne le long des murs, que l'arrivée de Maurice est impatiemment attendue.

Les jours de marché attirent une plus grande affluence au notariat. On profite du déplacement pour arranger les affaires. L'occasion est belle pour venir et s'en aller ensemble. Les affaires des gens de la campagne sont simples: une procuration à faire rédiger, un bail de ferme à renouveler, un dépôt à constituer ou à reprendre, selon que la récolte a permis de respecter les épargnes ou a forcé d'y toucher. De là des visages rayonnants, d'autres soucieux; beaucoup trahissent leurs bénéfices sur les foins de l'année par une transpiration métallique: le mouvement qu'ils font pour soulager leur gousset les désigne à la jalousie: parmi les femmes, malheur, dans l'opinion, à celles qui laissent déborder un angle de papier sous le pli de leur mouchoir! conjecture fâcheuse: on retire l'argent placé. Ce ne sont que des conjectures, il est vrai, mais ne suffisent-elles pas pour faire présumer des fortunes qui s'en vont? A tel signe on prévoit que tel champ sera bientôt vendu si l'on veut ensemencer l'autre; et ces prévisions, rarement en défaut, sont la mesure de l'accueil qu'on ménage à chacun. Il y a autant de mensonges personnifiés pour le moins dans cette assemblée grossière que dans les salons, où les moralistes prétendent exclusivement les y trouver. Ces corps frustes, ces âmes calleuses sont aussi bien partagés que les gens de la ville en cupidité, astuce et fourberie. Au lieu d'être planté dans un beau vase de marbre, l'arbre du bien et du mal est là planté dans la boue. Il y a longtemps que les Tityre et les Lindor ont été emportés par les torrents de lait qui couraient dans les plaines. L'âge d'or a été fondu à la Monnaie.

Les femmes abondent dans l'étude; on l'a dit, c'est jour de marché. Assises sur leurs paniers, elles récapitulent en gros sous le produit de la vente des carottes et des choux dont elles répandent le parfum végétal autour d'elles. L'étude est devenue une succursale de la halle; elle s'encombre de clients qui, tous, avant de s'enchaîner par les formes solennelles du contrat, sont bien aises de répéter une dernière fois la comédie de générosité dont ils ont, en chemin, étudié les rôles. A les en croire, n'est-ce pas par pure amitié que celui-ci vend, que celui-ci achète? n'est-ce pas à la seule fin de gratifier le notaire, le timbre et l'enregistrement qu'ils traitent et contractent? voyez. De plus hypocrites encore jurent leurs grands dieux qu'ils ont la plus intime confiance entre eux, mais qu'on est mortel dans ce monde et qu'on a des enfants. Un reçu ne nuit jamais: un bout de traité ne déshonore personne. Voilà pourquoi on aperçoit partout, dans l'étude, deux mains droites qui s'ouvrent pour dissimuler deux autres poignets serrés comme un étau.

Les protestations de désintéressement allaient leur train, en attendant Maurice dont il était parfois difficile d'admettre l'opportunité au milieu de tant d'honnêtes gens, lorsqu'un homme, qui ouvrait et fermait de temps à autre un livre de prières, d'où pendaient des nœuds et des rubans fanés, se leva et vint se placer entre deux villageois qui exposaient, avec la bonne foi précitée, les conditions de leur marché à conclure.

—Ah çà! mes amis, permettez-moi deux mots.

—Quatre, monsieur le curé.

—Toi, Valentin, tu vends ta récolte prochaine; toi, Gaspard, tu la lui achètes.

—Tout juste, monsieur le curé; vous savez ça de la tête à la queue, comme dit l'autre.

—Il est venu à mes oreilles, là, dans mon coin, où je vous ai entendus, sans chercher à vous écouter, que le prix de la récolte était cinq cents francs; les frais de vente à la charge à tous deux. Vous arrivez l'un et l'autre d'Écouen, n'est-ce pas?

—Oui, monsieur le curé, et prêts à y retourner, affaire faite.

—Bien! calculons: le voyage d'Écouen et retour, le déjeuner à Champlâtreux, l'air y est bon, le vin meilleur;—la journée à Chantilly,—journée de travail perdue pour tous deux:—c'est douze francs au moins: dix francs de contrat au notaire;—vingt-deux: à déduire de cinq cents francs, valeur de la récolte vendue, reste à quatre cent soixante-dix-huit; sur laquelle différence de vingt-deux francs, tu perds, toi, onze francs; toi, onze francs. Voulez-vous suivre mon conseil, mes amis? Valentin, mets ta main dans celle de Gaspard,—marché conclu:—toi, Gaspard, offre à Valentin une place sur l'âne que tu as acheté ce matin à Gouvieux, et partez tous deux pour Écouen: rebuvez un coup à Champlâtreux. Bon voyage! C'est vingt-deux francs que je vous remets dans la poche: est-ce dit?

—Monsieur le curé, nous sommes tous mortels.

—Sans doute, Valentin, mais vous êtes de braves gens, deux amis; à quoi bon ce papier? Irez-vous jamais, l'un ou l'autre, réclamer autre chose que l'argent ou la récolte, marché conclu sur l'honneur?

—Non, mais on peut passer d'un moment à l'autre: les enfants sont là.

—Mais, Gaspard, vos enfants ont connaissance du marché; tout Écouen aussi. Croyez-moi, soyez confiants, on le sera après vous.

—Pas possible, monsieur le curé, nous sommes sujets à mourir.

Le curé se retira en soupirant et reprit sa place et sa lecture dans le coin du mur.

Tous les clients se levèrent.

Maurice entrait. Des pressions de mains l'étouffèrent, le vent des chapeaux, agités par de violents saluts, faillit le renverser.

Maurice avait adopté la méthode ministérielle de recevoir debout, d'entamer la discussion à la cheminée pour la finir à la porte, dont il avait soin de toucher le bouton quand il jugeait être assez éclairé sur la question.

Il se servait en outre de la formule interrogative, par une précaution indispensable envers des gens toujours disposés à faire la généalogie de leurs affaires.

—Vous, monsieur Grandménil?

—J'apporte, monsieur Maurice, dix mille francs pour les placer sur première hypothèque.

—Passez à la caisse; versez: j'ai votre affaire. Toi, Robinson?

—Moi, monsieur Maurice, je voudrais devenir acquéreur d'un des lots de la propriété de la Garenne, entre Morfontaine et Saint-Leu.

—De quel lot?

—Du parc, monsieur Maurice.

—La mise à prix est de quarante-cinq mille francs, mon garçon.

—J'en déposerai chez vous quatre-vingt mille, et vous pousserez pour moi. Je pars pour l'Auvergne.—Si vous manquiez de fonds, écrivez à ma femme.

—Bien, Robinson. Et vous père Renard?

—Nous nous faisons vieux, monsieur Maurice.

—Je comprends: vous voudriez la rente viagère. Qu'abandonneriez-vous, père Renard?

—Dame! mes trois maisons de Pont-Saint-Maxence, ma petite carrière de Gouvieux, et mes deux moulins de Quoy.

—Et vous demanderiez?

—Six mille livres de revenus, ma vie durant.

—Ce n'est pas impossible, père Renard; votre âge?

—Soixante-deux ans: du reste, je vous apporte mon extrait de naissance et mes titres de propriété.

—Revenez dans la quinzaine, père Renard, entendez-vous? j'aurai à vous parler.

—Moi, monsieur Maurice...

—Ah! bonjour, Pierrefonds; les loups ne t'ont pas mangé, mon vacher? Qu'est-ce qui me vaut ta visite?

—Ma foi, vous feriez bien de me le dire, monsieur Maurice; en route, et comme je venais, chassant devant moi mon âne, sauf votre respect, j'ai ramassé une baguette de chêne,—on a mal à voir comme le vent les abat,—à cette occasion je me suis proposé de vous demander si de mon héritage, qui est de cent trente-trois mille francs, comme vous savez, je ferais mieux d'acheter la pièce de bois du vieux Guillaume, en plein rapport depuis deux ans, tout chêne de haute futaie: pas un pouce de jour; ou bien—voilà que j'ai vu sauter trois carpes; dieu de dieu! quelles carpes!—ou bien les étangs de Burigny; sauf votre respect, c'est assez l'avis de ma femme. Ce diable d'âne, comme je vous disais, s'est mis à manger de la luzerne,—c'est un bon commerce, monsieur Maurice! si j'en achetais quelque cent arpens, que j'ai pensé? il faut bien que je place cet argent quelque part.—Bonjour, monsieur Smith! que j'ai dit à M. Smith, qui m'a répondu sur ces entrefaites: Bonjour, Pierrefonds. M. Smith est ce brave homme qui a empesté le pays de fumée, le mécanicien qui construit des chaudières où il cuit du fer. J'avais pas plutôt marché quatre pas que j'ai dit: Conclu! Touche là, Pierrefonds, j'aurai une usine. Je mets mon argent là. Pensons plus à rien. Ah! oui; il y avait un séchoir de laine à traverser, et, sauf votre respect, je n'ai jamais vu de plus belle laine, et alors, tout naturellement, j'ai pensé que je ne saurais mieux placer mon argent que dans le plâtre; ou bien... Ma foi, votre serviteur, prenez-moi cet argent, et disposez-en comme vous l'entendrez, monsieur Maurice: dans dix ans je vous en demanderai compte. S'il a poussé, tant mieux! nous récolterons; s'il est mort en terre, eh bien! il n'y aura pas eu de votre faute ni de la mienne, la graine était mauvaise.

—Nous tâcherons d'être prudent, Pierrefonds; puisque la fortune est venue, elle restera. Nous allons d'abord nous occuper d'un solide placement. Plus tard, je t'écrirai pour te marquer l'emploi le plus avantageux que j'aurai trouvé à ton argent. En attendant, je vais te délivrer un reçu de tout, mon ami.

—Pas de ça! monsieur Maurice, pas de ça: c'est de la défiance. Tous les reçus du monde ne valent pas votre probité, sauf votre respect. Adieu, monsieur Maurice; je suis un peu pressé, je pars. J'ai encore deux sacs d'avoine à acheter au marché. Portez-vous bien. A propos, j'oubliais de vous remettre l'argent. Voilà trente mille francs en or, cinquante mille en papier: demain, le valet de ferme, en venant chercher votre fumier, apportera le reste. Salut, monsieur Maurice.

Pierrefonds sort.

Il revient aussitôt sur ses pas.

—Gardez-vous bien, au moins, monsieur Maurice, cria-t-il en passant sa tête entre les deux battants de la porte, de donner le pourboire au valet: ceci me regarde.

—Mille pardons, monsieur, dit Maurice en allant vers le prêtre, qui, à plusieurs reprises, s'était levé pour lui parler, mais qui, toujours devancé par de plus pressés, s'était rassis, avait recommencé sa lecture, attendant son tour avec résignation, mille pardons de ne vous avoir pas plus tôt donné audience: que puis-je pour vous?

Maurice avait attiré le prêtre dans un coin.

Celui-ci répondit en rougissant, à voix basse, et un peu humilié de sa condescendance envers un homme de la terre:

—Ma paroisse est pauvre, monsieur. Mes aumônes étant trop faibles pour suffire au soulagement des nécessiteux dont je suis le père, j'ai été forcé de recourir à la générosité des riches habitants. J'ai été bien inspiré. De leurs deniers, j'ai fondé une caisse de secours qu'ils alimentent, et dont ils ont bien voulu me confier l'emploi. La charge est sainte; mais elle n'est pas sans danger. Depuis quelques jours, des malveillants, qui s'exagèrent sans doute la valeur du dépôt dont j'ai la garde, rôdent autour du presbytère avec des intentions suspectes. Seul, sans défense, isolé, jugez de mes craintes. Un coup de main non-seulement me ravirait le trésor de mes pauvres, mais il ne me laisserait pas même, auprès de certains esprits prévenus contre la pureté de notre ministère, la ressource de mon innocence. On m'accuserait d'une complicité odieuse.

—Y aurait-il, monsieur, interrompit Maurice, des hommes assez pervers pour avoir cette pensée?

—Dans un pays où l'on essaye de voler les pauvres, est-il impossible que les innocents soient calomniés? Du reste, ma prudence n'est une offense pour personne; elle est une garantie pour les autres, autant que pour moi-même. Je viens donc vous prier, vous, monsieur, assez heureux pour exercer un ministère inaccessible au soupçon, et que je crois à la hauteur de cette confiance du siècle,—ici le curé éprouva une vive souffrance morale à s'exprimer, à conclure; il sentait son abaissement, et sa voix ne le subissait qu'avec peine. Lui, prêtre, il implorait une puissance, il lui avouait qu'il était au-dessous d'elle dans le crédit du monde: roi détrôné, il se mettait sous la protection d'un usurpateur. Une seconde fois, il reprit: Je viens donc vous prier, monsieur, à l'insu de tous, de me décharger de cette solidarité dont on me croit si peu digne.

Demain, à la nuit tombante, je vous apporterai la caisse de secours des pauvres de ma paroisse: on ne cessera de m'en croire le gardien, tandis que vous en serez le dépositaire. Par là, les âmes pieuses à qui la sainteté de mon caractère est un motif pour verser leur charité dans mes mains continueront à me la prodiguer; et désormais ceux qui chercheront à m'en ravir le fruit ne réussiront plus qu'à me tuer; s'ils me tuent, vous paraîtrez avec cette clef devant les méchants: ils resteront interdits. Les pauvres n'auront rien perdu; il n'y aura qu'un prêtre de moins.

Cette confidence, qui avait l'humilité d'une confession, avait altéré celui qui la faisait à Maurice. Le prêtre avait rougi, pâli, tremblé en un instant. Sa honte était consommée; il avait déchiré sa robe et courbé la tête. Si l'on remarque que la domination comme la vie ne respire jamais si bruyamment que lorsqu'elle s'en va, à quoi faut-il donc comparer son agonie quand elle s'affiche ainsi?

Le prêtre se tut; ses paupières étaient abaissées sur son regard.

Avec beaucoup de modestie, Maurice protesta qu'il était malheureux de sa réputation de probité en pareille circonstance, et qu'il n'en avait jamais si péniblement été fier: que, du reste, sans croire à ce mépris du siècle pour le prêtre, il consentait à sauver un ministre vénérable de doutes injurieux qu'il ne partageait pas. Bref, il accepta la responsabilité de la caisse de secours des pauvres. Ensuite le prêtre le salua, prit son bâton dans un coin et sortit.

Après avoir distribué encore à la volée quelques conseils, après avoir été forcé d'écouter les plus misérables détails d'intérêt cent fois sus et commentés, Maurice, accompagné des interpellations de ses clients, passa de l'étude à l'étage supérieur, et il entra dans la salle à manger, où il était attendu.

III

Table des matières

Maurice respirait à l'aise depuis qu'il n'entendait plus bourdonner à ses oreilles la criaillerie de ses clients, non que les devoirs de sa professions lui fussent antipathiques; mais, homme de repos parce qu'il était homme d'activité, il goûtait mieux les douceurs du paradis domestique après être sorti du chaos des affaires. Dans ce paradis, il y avait aussi une femme qu'il aimait avec toute la fraîcheur des premiers jours du mariage.

Léonide et son mari sont encore amants: la preuve peut-être, c'est que depuis une grande demi-heure que le déjeuner est commencé, ils ne se parlent pas, ils se boudent.

—Ce que vous demandez est impossible, ma chère Léonide.

—Qui prétend le contraire, monsieur? mon indifférence vous prouve assez l'importance que j'attachais à cette question: si vous m'en parlez davantage, vous m'obligerez à croire que vous y tenez plus que moi. Il y aurait prodigalité de ma part à épuiser, sur un sujet si mince, les licences que la communauté du mariage autorise. Je suppose de meilleures occasions d'importuner votre réserve.

Ironie ou allusion lointaine, Maurice répondit à Léonide avec beaucoup de douceur:

—Je tiens à vous voir toujours bonne, et c'est moi que j'accuse lorsque votre charmant naturel disparaît, comme dans ce moment-ci. Exigez de moi toute autre chose, mettez à l'épreuve ma générosité, mon dévouement à vos plus légers caprices, mon obéissance à vos ordres les plus difficiles, et je vous promets, si vous n'êtes pas satisfaite sur-le-champ, de m'accabler de cette moue tout à votre aise.

—Très-bien, monsieur; vous mettez à ma disposition ce que je ne souhaite pas, pour vous dispenser de m'accorder ce que je désire, ce que je désirais tout à l'heure: entendons-nous. On ne saurait être plus magnifique à bon marché. «Ne regarde pas tant cette étoile, car il n'est pas en mon pouvoir de te la donner.» Le mari qui usa de cette fade courtoisie, prévoyait que sa femme allait lui demander une voiture: il changea la question.

—En voudriez-vous une?

—Qu'ai-je dit? vous m'offrez une voiture parce que je vous ai demandé le motif qui a amené une jeune paysanne dans votre cabinet. Beau secret, pour s'en tourmenter, ma foi!

—Permettez, Léonide, mais ce mot est ma justification prononcée par votre bouche. Ma fortune est à vous; mais le secret des autres, non, puisqu'il n'est pas à moi.

—C'est donc un secret? repartit Léonide avec un étonnement presque sincère.

—Ou plutôt une confidence, Léonide; c'est peu grave, mais cela doit être tenu caché.

—Vous voilà donc le confesseur des jeunes fermières du pays? Vous ne laisserez bientôt rien à faire à monsieur le curé. Les femmes mariées appartiennent-elles également à votre circonscription morale? Et quand vous rencontrez les maris, vos paroles sont-elles verrouillées avec eux comme avec moi?

Ces derniers mots ne permirent plus à Maurice de douter que sa femme était au courant d'une visite qu'il avait reçue quelques jours auparavant, et que, pour tout au monde, il eût voulu tenir cachée. Il affecta cependant de suivre le fil du propos.

—Votre raillerie est presque une vérité, Léonide. Ma condition, trop peu comprise par vous jusqu'à présent, est toute de discrétion. Je ne suis pas coupable du tort qu'on fait au confessionnal en déposant dans mon cabinet les actes de la conscience; mais je dois, digne ou non des attributs de ma charge, la remplir avec rigueur.

—Quel air sévère vous prenez, monsieur! bientôt ce sera à mon tour de vous dire: Quittez cette moue dont vous m'accablez,—car vous m'accablez!—Croyez-le, je respecte fort les priviléges de votre charge, mais je suis bien peu rassurée par vous sur les graves exigences qu'elle impose. Vous riiez fort, ce me semble, lorsque, au sortir de votre conversation privée avec la jeune fermière, vous vous êtes mis hier à table?

—C'est que le conseil qu'elle est venue chercher avait apparemment son côté plaisant.

—Ah! vous donnez aussi des conseils. Je le présumais fort, sans en avoir la certitude. Je crois même qu'on vient d'assez loin en solliciter chez vous. Après les confesseurs, allez-vous ruiner les avocats? Je ne pensais pas qu'un notaire...

—Fût à la fois un avocat et un confesseur, n'est-ce pas, Léonide? cela est ainsi pourtant: c'est à notre défaut que les avocats vivent. Quand l'accord est impossible chez le notaire, l'office de l'avocat commence: nous sommes les bons génies des affaires; eux en sont les mauvais.

—N'y a-t-il pas encore de saints parmi les notaires?

—Non, Léonide, car je n'en connais pas qui résistassent à la séduction de deux beaux yeux.

Maurice baisa la main de Léonide.

—Songiez-vous à nous, ma bonne amie, il n'y a qu'un instant, lorsque vous me demandiez les secrets de mon cabinet? Vous êtes-vous figuré, non, cela n'est pas possible, l'affreuse position dans laquelle nous placerait celui qui, familier à notre intérieur, divulguerait ce qu'il couvre de son ombre et de son silence? L'immoralité que vous exécreriez alors chez un autre, la professerons-nous à notre avantage, sans trembler devant des représailles? Vous êtes-vous représenté une délation?

—Assez, Maurice... ce serait être trop cruellement puni. Parlez bas: vous faites penser à des choses qui révoltent. J'ai peine à croire que tous les malheurs causés à vos affaires par une imprudence de mes paroles égalassent jamais la douleur où une délation nous plongerait.

—Une délation!

Léonide se troubla et pâlit.

Quoique fâché d'avoir causé une douleur à sa femme, Maurice, d'un autre côté, imagina avec joie qu'il avait éloigné de l'entretien l'accident étranger qu'elle avait appelé du dehors.

—Craignez tout, Léonide; mais changeons de propos. Nos domestiques écoutent; Reynier, votre frère, entre à chaque instant, et il est impossible d'avoir rien de caché pour lui. Je propose la paix: conciliateur né des autres, que je le sois chez moi, s'il vous plaît. A la fin, vous avez souri. Non, vous n'avez pas eu la faiblesse d'imaginer, Léonide, que je tramais quelque intrigue avec cette fermière en sabots et en bonnet.

—Sous ce bonnet, Maurice, et dans ces sabots, j'ai aperçu une jolie figure, un charmant petit pied.

—C'est possible, Léonide.

—Vous l'avez donc remarqué?

—Où serait le mal?

—Je ne dis pas. Mais j'admire la rare prérogative de votre profession. Elle vous assimile à un ministre. Vous êtes les ministres de la police générale de la société. N'avez-vous pas un pied sur chaque seuil de maison? une oreille contre chaque mur? un œil dans chaque appartement? Ce que les autres ignorent, vous le soupçonnez; ce qu'ils soupçonnent, vous le savez, et ce qu'ils savent, vous, de par le droit d'être mieux informés, vous pouvez hautement le nier.

A l'accent décidé de sa femme, et surtout à la tournure infatigable qu'elle imprimait au dialogue, brusquement transporté de nouveau du terrain étroit d'un petit fait sur le champ perfide des allusions, Maurice vit qu'il n'éviterait pas les questions qui allaient lui être adressées. Cette opiniâtreté l'affligea. A son tour, il força la conversation à rentrer dans la ligne d'où il avait tenté de l'écarter, dût-il, pour obtenir ce résultat, avouer nettement à Léonide la frivole déposition de la fermière.

—Si vous saviez, Léonide, dans quel but cette enfant m'a consulté, vous chasseriez de votre esprit toute prévention.

—Me croyez-vous donc bien curieuse de m'assurer qu'il y a de l'amour là-dessous?

—De l'amour! Léonide?

—Sans doute; la petite fermière est jeune, elle est fort bien, elle est triste: donc elle aime... Mais passons.

—Oui, j'en conviens, elle aime un brave garçon qui l'épousera.

—A la Saint-Jean ou à Pâques; que m'importe, mon ami?

Il devenait de plus en plus évident pour Maurice que sa femme tenait à percer un mystère autrement intéressant pour elle que celui dont il s'efforçait maintenant de la préoccuper, et sur lequel il ne demandait pas mieux que de satisfaire sa curiosité. Mais le sacrifice n'en était plus un; on exigeait davantage. Par une concession promptement consentie, il espéra cependant détourner le coup dont il avait déjà éprouvé la menace. Il revint avec une condescendance malheureuse sur un sujet épuisé.

—Tenez, je n'ai pu m'empêcher de rire malgré moi de l'excès de prudence de ces deux amants. Le jeune homme, depuis quatre ans, apporte fidèlement à l'étude, et à l'insu de sa fiancée, six francs d'économie chaque dimanche, afin de réunir quinze cents francs pour acheter un remplaçant à l'époque où il sera appelé au service. C'est une surprise qu'il ménage à celle qui sera sa femme, et dont il ne lui fera part qu'au jour de la cérémonie nuptiale.

—Mais c'est très-louable, mon ami. Est-ce cela qui vous faisait rire?

—Sans doute; car, de son côté, la jeune fermière, ne supposant pas à son fiancé les moyens de se racheter du service militaire, amasse, à force de sacrifices et de privations, une somme égale qu'elle dépose aussi chez moi, chaque dimanche: sa joie est d'offrir un remplaçant pour bouquet de noces à son mari. Je me réjouis d'avance de leur étonnement lorsqu'ils se gratifieront l'un l'autre du même cadeau. Maintenant, vous comprenez, Léonide, qu'en révélant leur double confession, je romprais le charme qui lie par la générosité ces deux amants, et j'empêcherais peut-être un bon mariage et une belle action.

—Je comprends, en effet, que vous soyez discret, répliqua malignement Léonide, qui remportai, tout en la dédaignant, une première victoire sur l'impénétrabilité de Maurice,—je ne vous blâme plus de votre silence.

La petite guerre finit là. Léonide eut encore plus de finesse que son mari n'avait de peur. Elle ne poussa pas plus loin le succès, de crainte, en triomphant davantage, de paraître conquérir ce qu'elle tenait à mériter. La portée de son caractère, à défaut d'une longue expérience, lui avait appris que le droit conjugal, pour être maintenu, doit passer en habitude et n'être jamais une faveur ou une victoire.

Cette scène entre Maurice et Léonide, et provoquée par celle-ci, n'avait été qu'un long prétexte de sa part pour obtenir une explication sur la visite dont Maurice lui avait fait un mystère.

Mais si Léonide avait montré de la curiosité plus qu'elle n'en avait envie sur un incident bien léger, Maurice, de son côté, avait défendu son silence avec une raideur de principes un peu exagérée pour la circonstance. C'est qu'en réalité, ils étaient entraînés par des motifs plus graves, celui-ci à se taire, celle-là à interroger. Une comédie s'était jouée derrière le rideau. Ils s'étaient attaqués avec le trouble de la mêlée, de peur de s'avouer, en précisant leur rôle dans le combat, la cause qui les mettait en présence. Il est temps enfin de le dire: leur ménage avait sa plaie secrète comme presque tous les ménages: la leur veut un instant de commentaires.

Par suite d'arrangements de famille, Léonide avait été élevée à Beauvais chez une de ses tantes. La fille unique de cette tante, à peu près de l'âge de Léonide, partageait avec elle les caresses les plus tendres et les avantages d'une bonne éducation. Excellente femme, la mère d'Hortense se fût reproché comme une injustice la moindre faveur accordée à l'une dont l'autre n'eût pas joui. Pour elle, Hortense et Léonide étaient ses deux enfants. Dans le monde, elles s'appelaient cousines; mais, dans l'intimité, se dédommageant de ce titre qu'elles trouvaient trop réservé, elles échangeaient le doux nom de sœur. A l'âge où les âmes encore sans sexe sont sans rivalité, il était naturel que les deux cousines s'accordassent parfaitement dans leurs goûts. Jusqu'au terme de cet âge, rien de ce qui composait le bonheur de l'une n'avait été interdit à l'autre; bonheur il est vrai, dont il était facile de faire deux parts: celui de porter des robes de la même étoffe, et d'où résultait celui plus vif encore d'être prises l'une pour l'autre, à cause de la ressemblance.

Cette affection jumelle se prolongea jusqu'à dix-sept ans, bien qu'avant même cette époque, Hortense et Léonide n'eussent déjà plus aucune trace de conformité dans le caractère. Hortense était restée une femme petite, mais gracieuse avec embonpoint; mesurée dans ses mouvements pleins de rondeur; formée pour les jeunes gens de vingt ans; charmante enfant pour ceux de trente; ni brune ni blonde, ou plutôt brune le matin, en peignoir, quand ses cheveux tombaient en masse, et blonde le soir, quand, bien nattés, bien tirés à cent épingles, ils s'appliquaient plus rares à ses tempes; d'humeur égale, prisant un point de broderie bien au-dessus de la lecture la plus passionnée. L'adolescence venue, Léonide osa se dire qu'elle s'ennuyait aux jouissances tranquilles d'Hortense; ensuite elle la plaignit d'être si froide, et enfin elle se débarrassa d'une confidente si complétement dépourvue d'imagination. Bientôt arriva, pour les deux cousines, le moment où les jeunes filles, fatiguées de poursuivre l'idéal à travers les livres et les rêveries, se heurtent à la réalité; heure de désenchantement qui ne manque jamais de sonner. Hortense fut aimée la première. Un jeune homme de Beauvais,—c'était Maurice lui-même,—reçu depuis plusieurs mois dans la famille des deux cousines, et cachant, sous des dehors posés, de riches qualités d'âme, fut agréé d'abord comme ami de la maison. N'ayant pas encore arrêté ses projets d'avenir, il ne déclara pas tout de suite ses intentions à la mère d'Hortense: il aima mieux lui en laisser pressentir le but honorable que de les lui révéler sous des restrictions sans fin. Un de ses amis seulement,—Jules Lefort, négociant en laines à Compiègne,—eut son aveu formel d'épouser Hortense dès qu'il aurait réalisé quelques héritages de famille destinés à l'achat d'une étude d'avoué. Jules Lefort l'encouragea à ce mariage, regrettant beaucoup de son côté de n'avoir pas à consulter ses lumières sur une semblable résolution. Car Jules Lefort, ainsi que Maurice, adoptait de bonne heure la marche méthodique de la vie, et se soumettait à son niveau; il croyait plus sage de l'accepter à l'âge des fortes résolutions que de la contrarier pour la reprendre plus tard avec le désavantage du regret, de la vieillesse et du dépit. Les deux amis envisageaient le but de l'existence sans illusion: quelques années à vivre, des enfants pour continuer leurs noms, une fortune à gagner pour la leur laisser, et puis le repos dans un bon fauteuil ou dans la tombe. Les plus habiles, après s'être bien retournés, pensaient-ils, arrivent là: ils y arriveraient sans secousse et de plein gré: n'étaient-ils pas les plus raisonnables?

Dans sa correspondance avec Jules Lefort, Maurice se plaisait à détailler minutieusement les qualités distinctes des deux cousines; et les éloges qu'il en écrivait étaient confirmés par chacune des réponses de l'ami, qui louait sur parole. Il passa bientôt en habitude chez les deux amis de ne plus s'entretenir que de Léonide et d'Hortense, auxquelles les lettres et les réponses étaient communiquées. Au bout de six mois, Jules Lefort de Compiègne était de la famille: on n'avait plus que son visage à connaître, ce qu'on ne désirait pas le moins; Léonide surtout, qui poussait le roman par lettres jusqu'à croire que Jules serait infailliblement son mari. Elle fondait cette espérance sur la chaleur qu'il mettait à parler d'elle dans sa correspondance avec Maurice. Jules, qui n'était pas romanesque, justifiait peut-être la pensée de Léonide.

Sur ces entrefaites, mourut l'oncle d'Hortense, riche corroyeur de Compiègne, très-connu de Lefort qui n'avait jamais cessé d'être en relation d'affaires avec lui. Sa mort arrêta le vaste mouvement de sa tannerie. Cette suspension, trop prolongée, pouvait ruiner l'établissement entier; pour prévenir un tel malheur, la sœur du défunt, la mère d'Hortense, fut obligée, sous peine de perdre un magnifique héritage, de faire choix dans sa famille d'une personne attentive à ses intérêts et capable en même temps de continuer les affaires jusqu'à leur liquidation. Ce fut Hortense qu'elle désigna. Elle partit pour Compiègne, chargeant Léonide, sa confidente et sa cousine, de réviser les lettres de Maurice, qui, de son côté, donna à Jules Lefort la mission délicate de lui marquer la place qu'il occuperait dans la fidélité d'Hortense mise à l'épreuve de l'éloignement.

L'épreuve fut singulière. Rapprochés pour un règlement d'intérêts communs à dresser, Jules et Hortense s'occupèrent plus d'eux-mêmes que des absents; très-positifs tous deux, ils s'estimèrent d'abord sous le rapport commercial, et ils finirent par se persuader, sans songer à mal, qu'ils feraient une excellente maison en continuant celle du défunt, ou plutôt en en fondant une nouvelle.

Jules Lefort était moins coupable qu'on ne se l'imagine en s'installant dans le cœur d'une femme dont son ami était en possession. Maurice, quelque précision qu'il eût apportée dans ses lettres à distinguer une cousine de l'autre, n'avait pu si bien faire, que les qualités dont il s'était plu à parer Léonide répondissent exactement à sa figure et fussent justifiées de telle sorte que toute méprise fût impossible. Par l'interversion la plus bizarre et pourtant la moins surnaturelle, Jules Lefort ne sépara pas du visage d'Hortense, lorsqu'il la vit pour la première fois, les attraits qu'accordaient à Léonide les lettres de Maurice. Il vit tout à la fois la femme aimante, comme Maurice lui avait peint Léonide, dans la femme bonne, la femme d'esprit dans la femme d'ordre, et quand Hortense essaya de le détromper, sans y tenir beaucoup, il était trop tard: Jules se contenta de son erreur.

«Je serais heureux avec elle, si tu y consens, écrivit Jules Lefort à Maurice; d'ailleurs, je crois que ton refus arriverait un peu tard.»

«Sois heureux avec elle,» répondit Maurice, qui, ayant deux ans d'attente devant lui avant d'être en mesure d'acheter une charge d'avoué, eût craint d'empêcher Hortense de contracter un mariage d'où son bonheur dépendait, et devenu, s'il avait bien compris Jules Lefort, une espèce de réparation.

Celle qui fut inconsolable, ce fut Léonide: le mari que prenait Hortense était celui qu'elle perdait. Sa jalousie était d'autant plus poignante, qu'elle avait vu une passion déclarée dans l'attachement tout de raison de Jules pour elle, homme qu'en jeune fille exaltée elle aimait de tout le romanesque d'une intrigue dont le héros était inconnu. A cette douleur se joignit celle de l'amour-propre froissé. Hortense n'était pas une femme étrangère qui lui volait sans préméditation un amant, c'était sa cousine, c'était presque une sœur, c'était celle qui possédait toutes les faiblesses de son cœur pour l'homme qu'elle usurpait. Impitoyables dans leurs propos, les petites gens brodèrent sur le texte: il y eut des persiflages, des compassions railleuses. La santé de Léonide en fut affectée: Maurice eut pitié. Il se proposa pour réparer personnellement un tort qu'en réalité n'avait pas même son ami, bien plus blâmable à la rigueur envers lui qu'envers Léonide: il fut accepté par dépit. Maurice, à qui une famille noble et riche de la Vendée avança généreusement les fonds nécessaires à l'achat d'une charge d'agent de change en souvenir d'une amitié de collége toujours chère au fils aîné de cette famille, épousa Léonide, deux mois après le mariage d'Hortense avec Jules Lefort. Mais les deux cousines étaient à jamais séparées par une haine que les deux amis tentèrent inutilement d'éteindre dans des fêtes de famille. Léonide ne pardonna pas; vindicative autant qu'Hortense était oublieuse et bonne, elle altéra le bonheur domestique de celle-ci en répandant des doutes injurieux sur l'intimité où elle avait vécu avec Maurice. Après avoir plaisanté longtemps des propos que la haine de Léonide jetait entre leurs ménages, les deux amis jugèrent dans l'intérêt de leur réputation de ne plus se voir. Le silence de la calomnie ne s'obtient que par l'absence: ils se séparèrent; Jules Lefort accrut considérablement sa fortune dans le commerce des laines: Maurice acquit à Chantilly une étude de notaire après s'être défait de son titre d'agent de change, qu'il avait acheté au lieu d'une étude d'avoué, comme il en avait eu d'abord le projet. Victor Reynier, le frère de Léonide, avait déterminé chez Maurice ces différentes résolutions d'existence.

Dès que Jules Lefort apprit l'installation de Maurice à Chantilly, il entama avec lui une correspondance ignorée des deux cousines. C'est à Maurice qu'il voulut confier les épargnes de son commerce, heureux de remettre en de si fidèles mains ce qu'il enlevait aux chances de la fortune et qu'il s'assurait dans l'avenir. Une transaction grave et du plus grand poids pour le reste de sa vie l'ayant obligé de s'aboucher avec Maurice, il s'était rendu auprès de lui à Chantilly. Les deux amis s'étaient serré la main en pleurant. Mais, malgré leurs précautions, l'entrevue fut découverte par Léonide, et c'était pour en savoir à tout prix le motif qu'elle avait si indirectement persécuté son mari, sous le prétexte de connaître l'insignifiant entretien qu'il avait eu la veille avec la fermière.

IV

Table des matières

La paix était conclue entre les deux époux, aux dépens d'une confidence que Maurice, eût-elle été plus sérieuse, n'était pas en droit de refuser à Léonide: il n'en était pas moins récompensé par toutes les immunités de la reconnaissance.