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Léa est une jeune femme courageuse, ambitieuse et dynamique. Sa vie bascule lors d'un accident de voiture qui va complètement la changer. Les séquelles sont physiques et psychologiques, elle a perdu le goût à la vie et n'aime pas ce qu'elle est devenue. Alors qu'elle tente de se faire face à cet avenir incertain, elle rencontre Robin, son professeur d'économie. Entre eux, c'est un coup de foudre, mais aucun n'est préparé à s'ouvrir à l'autre...
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Seitenzahl: 431
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Partie 1
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
Partie 2
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIII
CHAPITRE XXXIV
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
CHAPITRE XXXIX
CHAPITRE XXXX
CHAPITRE XXXXI
CHAPITRE XXXXII
CHAPITRE XXXXII
CHAPITRE XXXXIII
CHAPITRE XXXXV
CHAPITRE XXXXVI
CHAPITRE XXXXVII
CHAPITRE XXXXVIII
CHAPITRE XXXXIX
CHAPITRE L
CHAPITRE LI
CHAPITRE LII
CHAPITRE LIII
CHAPITRE LIV
CHAPITRE LV
CHAPITRE LVI
CHAPITRE LVII
Avril 2015
Une seconde pour qu’une vie bascule : juste une seconde. Après tellement d’efforts pour parvenir à mes fins, obtenir ce dont j’avais toujours rêvé. En l’espace d’un instant, tout ce pour quoi je m’étais battue s’est réduit à néant. Pas le temps de faire les comptes, pas le temps de faire le bilan, dois-je avoir des regrets ? Des remords ? C’est ma vie qui défile sous mes yeux, j’étais l’actrice principale dans ce décor si familier, pourquoi les projecteurs se sont-ils éteints ?
Mélissa
- Pourquoi tu me dis ça ? Tu n’es pas obligée d’être aussi agressive !
- Je ne suis pas agressive Melissa, je suis juste objective, et malheureusement… à ta place !, répondit Aurélie avant d’ajouter, tu ne peux plus continuer comme ça, tu es en train de gâcher sa vie.
Comme chaque mois, Mélissa et Aurélie se faisaient une journée « filles », l’occasion pour elles, de se retrouver un peu, loin de leurs quotidiens à présent éloignés. Elles réfléchissaient à leurs futurs achats, à l’aménagement de leur logement, critiquaient volontiers leurs belles-familles… Ces moments n’étaient qu’à elles, leur temps de détente et d’insouciance. Le programme était souvent très simple : spa, coiffeur, shopping, resto, hammam : de quoi se regarder uniquement le nombril et guère plus…
Pour Aurélie, ces journées étaient une véritable soupape. Conseillère de vente par téléphone et mariée depuis trois ans à Olivier, elle venait d’avoir une petite fille, Zoé, âgée d’un an. Bien que très heureuse et comblée par l’arrivée de son petit trésor, ce changement avait eu l’effet d’une tornade dans sa vie bien rodée de jeune femme. À présent, tout allait beaucoup trop vite à son goût. Elle avait l’impression de ne pas avoir assez de temps, ni pour elle, ni pour sa fille, ni pour son mari ou encore pour profiter des petites joies de la vie. Aujourd’hui, son quotidien se résumait à du stress, des couches, de l’inquiétude, des petits pots, du ménage, du repassage, du manque de sommeil et du travail bien sûr. Il y avait aussi les rendez-vous médicaux, point d’orgue le plus palpitant de son emploi du temps qui étaient constitués d’un savoureux mélange de pédiatres et de sages-femmes. Elle aimait profondément Olivier qu’elle connaissait depuis l’adolescence et était persuadée d’avoir fait le bon choix dès son premier amour. Elle se raillait donc bien de toutes les critiques que l’on pouvait lui apporter sur sa façon de vivre. Oui, elle avait rencontré l’homme de sa vie à quatorze ans. Oui, elle s’était mariée à vingt-deux ans, et oui, elle avait eu sa fille un an plus tard. Elle, qui ne regrettait rien et qui, ne se permettait pas de juger la vie sentimentale des autres, ne voulait pas qu’on lui reproche le fait « qu’elle n’ait pas profité de la vie avant de s’engager », car profiter de la vie c’est exactement ce qu’elle faisait. Elle était là où elle voulait être. Il fallait juste qu’elle trouve un peu de temps pour que le puzzle se mette en place.
Aujourd’hui pourtant, elle décidait de transgresser ses propres règles et de se mêler de la vie de sa meilleure amie. Il fallait qu’elle parle à Mélissa, qu’elle lui dise ce qu’elle pensait de sa manière d’agir avec Robin, le père de leur fille. Cela n’avait que trop duré. Elle souhaitait sincèrement aider Robin qu’elle avait appris à aimer avec le temps.
Aurélie et Mélissa s’étaient rencontrées au lycée alors qu’elles n’étaient encore qu’adolescentes. Assises l’une à côté de l’autre en cours de mathématiques, et n’étant aucunement de ferventes admiratrices de Pythagore et Thalès, elles se trouvèrent vite de nombreux autres points communs que la salle 107 du lycée Marie Curie de Vallon. Et 7 ans plus tard, elles ne s’étaient toujours pas quittées. Elles avaient tout partagé : leurs amours, leurs ruptures, leurs disputes familiales, leurs premiers contrats de travail, leurs premières fois…
Mélissa également, avait une petite fille, Eulalie, âgée de près de deux ans qui ressemblait beaucoup à son père, Robin. Les deux jeunes parents s’étaient rencontrés trois ans plus tôt dans le métro. Pour Mélissa, ce fut un véritable coup de foudre… la grande taille de Robin, son regard sérieux et triste, ses cheveux bruns légèrement en bataille, ses yeux verts pétillants. Mais au-delà de ces critères purement physiques, ce sont sa classe et sa prestance innées qui le distinguaient de la moyenne des hommes, qui l’ont envoûtée. Alors qu’il était plongé dans un livre et qu’il ne prêtait pas attention à elle, elle l’a observé sans relâche, espérant qu’il lève enfin les yeux… en vain. C’était pourtant décidé, ce serait lui l’homme de sa vie, quoi qu’il en coûte… et pour elle… et pour lui. Elle descendit à la même station, le suivit dans la rue et le conte de fées débutait…
Elle était par la suite, arrivée à ses fins et avait cessé le travail dès la naissance de leur fille, Robin gagnait bien assez d’argent pour eux trois ! Son emploi de vendeuse de vêtements dans une petite boutique du XIIe arrondissement ne lui manquait pas du tout. Elle avait d’ailleurs décidé que leurs moyens étaient assez suffisants pour qu’Eulalie soit gardée par une nourrice chaque jour même en dépit du fait qu’elle était sans activité professionnelle. Ce fut un grand sujet de discussion pour le couple, puisque Robin n’était pas de cet avis, néanmoins comme à son habitude, Mélissa n’en fit qu’à sa tête. Ses journées se résumaient donc à décider de ce que serait son achat quotidien et dans quel endroit branché de Paris, elle irait prendre un café avec l’une de ses connaissances.
Les « jeudi filles » n’étaient par conséquent, pas aussi salvateurs que pour Aurélie, toutefois elle n’en était pas moins ravie d’y participer ne serait-ce que pour passer du temps avec sa meilleure amie.
- Tu es la seule à voir qu’il n’est pas heureux… Ou pire, peut-être, tu sais qu’il est malheureux, pourtant tu fais semblant de ne rien voir pour garder ton petit confort.
- Mais qu’est-ce que t’as aujourd’hui ? Tu t’es engueulée avec Olivier ? … t’as tes règles ?
- Je suis sérieuse Mélissa, et je vais être directe. Pardon si je te heurte. Tu as tout fait pour le conquérir... avoir un enfant de lui… et ainsi, lui mettre le grappin dessus. Tu l’as prise au piège et tu le sais très bien. Ce que tu vois moins, parce que tu ne penses qu’à toi, c’est qu’il dépérit à vue d’œil. Il ne reste que pour respecter ses principes, assumer ses responsabilités, et surtout… par amour pour Eulalie. Il est persuadé que son équilibre passe par le fait d’avoir des parents réunis. Néanmoins je doute sincèrement qu’il soit heureux et qu’il ait rêvé de ce destin pour lui.
- Arrête, je ne l’ai pas violé. Je te signale qu’un bébé, ça se fait à deux ! Et…
Aurélie ne permit pas à Mélissa de continuer sa phrase, elle avait commencé : elle ressentait le besoin de finir. Cela faisait trop longtemps qu’elle se taisait, elle en culpabilisait.
- Quand tu l’as rencontré, il ne t’a jamais caché qu’il ne voulait pas d’une relation sérieuse. Et quand il a voulu te quitter parce qu’il sentait que tu étais trop attachée, tu as tout fait pour tomber enceinte, ça ne faisait que quelque temps ! Quoi, ça a duré trois ou quatre mois ? Tu as toujours dit que tu prenais la pilule. Je sais très bien que ce n’est pas vrai, tu as peur que ça te fasse grossir.
- Et alors ? Faut absolument rencontrer son mec à la naissance comme toi pour avoir le droit de lui faire un gosse ?
- Ne sois pas désagréable…
- Parce que tu ne l’es pas toi ?
- Tu ne peux pas nous comparer, Olivier et moi. Notre couple souhaitait un enfant. Toi, tu as utilisé Eulalie comme moyen de pression pour le garder. Sincèrement, j’ai beau ne pas avoir un bac +10 en psychologie pour voir que vous allez droit dans le mur. Tu ne peux pas espérer que ses sentiments évoluent parce que tu es la mère de sa fille : l’enfant doit être le fruit d’un amour et non celui d’une manipulation.
Mélissa commençait à avoir les larmes aux yeux, elle ne supportait pas qu’on la prenne en défaut.
- J’aime ma fille, je fais tout pour ma famille.
Aurélie s’adoucit en voyant la réaction de son amie et prit un ton plus calme pour lui répondre :
- Je sais que tu aimes ta fille, néanmoins tu n’es pas très à l’aise avec elle. Aussi, tu ne peux pas nier que tu l’aimes beaucoup moins que Robin ne l’aime. Comme il le dit si bien, Eulalie est « son soleil », son monde tourne autour d’elle. Il semble qu’il n’y ait pas de place pour toi dans cette galaxie. Tu es une étrangère dans cette famille, je ne sais pas comment vous avez pu en arriver là.
Mélissa et Aurélie s’éloignaient de plus en plus, alors qu’elles se voyaient quasiment tous les jours et s’appelaient chaque soir à une époque, elles prenaient des routes différentes à présent. Aurélie s’était assagie avec le temps, aimait sa « petite » vie, avec son « petit » boulot, son « petit » appartement et sa « petite » famille qui lui apportait pourtant suffisamment de « grandes » joies. Mélissa, quant à elle, ne pouvait se satisfaire d’une vie ordinaire. Elle en voulait toujours plus. Robin était sa plus grande réussite, il était hors de question qu’elle le laisse partir. C’est vrai qu’elle n’était pas très proche d’Eulalie, elle se trouvait trop jeune pour avoir un enfant et ne savait pas comment s’y prendre. Elle pensait que cela viendrait avec le temps.
Il ne restait plus que quelques minutes de route quand la sonnerie d’un téléphone retentit, c’était celui de Mélissa. Elle le prit et vit que l’appel venait de Robin.
- Ah tu vois qu’il pense à moi, c’est lui !
- Eh bien réponds-lui, je suppose qu’il ne peut plus attendre d’entendre le son de ta voix…, dit Aurélie d’un ton cynique. Mais s’il te plaît, arrêtetoi, je ne voudrais pas que ma fille ait à venir à l’enterrement de sa mère ! »
Mélissa n’écoutait déjà plus Aurélie, elle décrocha lassée des propos blessants de son amie. Robin ne lui laissa pas le temps de parler et lui demanda où elle trouvait. Il lui reprocha de laisser encore une fois leur fille. Mélissa tentait vainement de répondre, de se justifier lorsque son téléphone lui échappa des mains. Son premier réflexe fut de s’abaisser pour le récupérer.
Certains évènements arrivent comme ça, ce sont des chamboule-tout. Ils transforment l’avenir qu’on avait idéalisé, réduisant en une fraction de seconde, les efforts de toute une vie. Je n’ai jamais cru au bonheur, ni même aux joies éphémères du quotidien… Mes valeurs ont toujours été mes seuls repères, mes principes, mes seuls guides. Un soleil est pourtant arrivé dans ma vie, mon univers gravite autour de lui, son prénom… Eulalie.
Robin
- Allo maman, c’est Robin, ça va ?
- Ah mon chéri, ça va et toi ? Je suis heureuse que tu m’appelles ! Ça me fait plaisir d’entendre ta voix… Il fait beau temps à New York ? Tu te nourris bien ? … »
Antoinette, la mère de Robin s’était mariée très jeune avec son père. A 17 ans, elle était tombée amoureuse d’Edouard, le meilleur ami de son grand-frère, de trois ans son aîné. Après quelques semaines de romance, il l’avait quittée sans ménagement et sans donner de nouvelles. Se refusant de renoncer à l’espoir de prendre son indépendance et de quitter son foyer, elle avait cherché à rencontrer au plus vite un autre homme en âge de se marier. Elle était tombée sur Charles, instituteur d’une commune voisine, dans une fête de village. Celui-ci était très vite tombé sous le charme de la jeune femme, pétillante et pleine de caractère. La trentaine approchant et après quelques semaines de romance, il estima qu’il était temps pour lui de songer au mariage. Il se dit qu’Antoinette était parfaite pour lui, certain de pouvoir faire son bonheur et que celle-ci le lui rendrait bien.
Bien que toujours amoureuse de son cher Edouard, la jeune femme décida de céder aux avances de Charles pour enfin prendre son envol et fuir ce milieu ouvrier qu’elle dénigrait tant. Elle méritait mieux que cela et le savait. Elle s’était dit que l’amour viendrait avec le temps et avait choisi donc pour mari, un parti qui lui semblait correct pour ses ambitions. De son côté, Charles, peu naïf, savait très bien qu’il aimait davantage sa femme qu’elle ne l’aimait lui. Il avait également espéré que l’amour viendrait par la suite.
Avec le temps, le jeune instituteur avait cessé de se voiler la face. Il savait que sa femme ne le regarderait jamais avec les yeux de l’amour, qu’elle ne l’avait jamais désiré autant que lui cependant il avait eu l’égoïsme de se taire, car elle était tout ce dont il avait rêvé dès le premier regard. Les premières années de cohabitation se firent sans troubles apparents, chacun faisant sa vie comme il l’entendait. Elle, profitait de la société que le statut de son mari lui permettait de connaître, elle avait pour principe de ne côtoyer que la crème de la bourgeoisie comme si elle cherchait à faire un pied de nez à son enfance malheureuse et austère. Lui, se plongeait dans le travail pour tenter de satisfaire l’ego de sa femme. Ainsi, à 33 ans, il était devenu directeur d’école et avait obtenu les palmes académiques l’année suivante.
Il utilisa par la suite son travail comme une bouffée d’oxygène, un moyen d’éviter de voir une femme qui commençait à l’agacer et qui finit finalement par le dégoûter littéralement. Il gravit comme prévu tous les échelons qui lui étaient permis de grimper et finit par devenir recteur d’académie à 37 ans, ce qui fut considéré comme un exploit à l’époque.
De cette union naquit un seul enfant, Robin, aujourd’hui âgé de 27 ans.
- Ecoute, maman, je n’ai pas trop le temps, je voulais juste prendre de tes nouvelles, savoir comment tu allais, c’est tout… » Robin connaissait les goûts de sa mère pour la conversation, elle les avait acquis durant des années à discuter de tout et de rien dans les salons mondains de ses amies.
- Je vais bien mon chéri, ne t’inquiète pas, Jules te dit bonjour. Il t’embrasse…
Jules était le nouvel ami de sa mère, le troisième depuis le décès de son père. Il semblait que pourtant, avec celui-ci, tout était différent… Il voyait une sorte de lumière dans le regard de sa mère qu’il n’avait encore jamais remarquée avant.
- Dis-moi mon chéri, tu as rencontré Barack Obama, tu lui as parlé ?
- Mais maman, je t’ai déjà dit que je travaillais pour le FMI, je ne travaille pas pour la Maison Blanche. Je n’ai pas la possibilité, l’occasion, ni même une quelconque raison, de rencontrer le président des Etats-Unis… On n’est pas du même monde contrairement à ce que tu penses ou à ce que tu aimerais penser.
Antoinette était gentille mais avait eut dès le plus jeune âge de Robin, des difficultés à suivre son fils. Dans un premier temps, elle avait tenté de s’intéresser à son parcours scolaire, toutefois elle avait vite été dépassée. A présent, elle ne comprenait rien à tous les rouages de la vie professionnelle de son fils. Pourtant, le fait qu’il voyageait beaucoup était, selon elle, gage d’une réussite certaine. Enfin… c’est ce qu’elle imaginait. De fait, elle avait longtemps utilisé la carrière de sa progéniture, pour se mettre en avant auprès de ses amies.
Titulaire d’un doctorat en économie internationale, Robin s’était fait remarquer en écrivant des articles dans le cadre de sa thèse sur l’impact du travail illégal ou non déclaré sur la fiscalité. Il avait dans un premier temps été consultant pour l’OCDE et avait été embauché très vite dans un des cabinets du FMI. À cet âge, cette ascension était incroyable, il en avait conscience, malgré cela il restait très humble face à une telle réussite.
Ayant des horaires flexibles, il ne restait que deux semaines par mois à New York et travaillait le reste du temps depuis la France pour profiter le plus possible de sa fille. Sa relation avec Mélissa était pour le moins compliquée, il n’avait jamais souhaité s’engager avec elle, ne lui avait jamais caché ses sentiments à son égard ou plutôt l’absence de sentiments. D’abord atterré par l’arrivée de l’enfant, il avait par la suite tissé un lien au fil des semaines avec elle. Aujourd’hui, il savait très bien que la seule attache entre Mélissa et lui était leur fille. Il respectait la jeune femme pour cela, néanmoins ne parvenait pas à fonder une réelle famille avec elle.
- Bon, ça va : j’ai compris, ne t’énerve pas… Comme, on ne t’a pas souvent au téléphone, je prends juste de tes nouvelles… Tu veux dire bonjour à ta fille peut-être ?
- Comment… ? Eulalie est là ? Mais qu… Pour… Pourquoi ? Depuis quand ?
- Oui, elle est ici, Mélissa l’a amenée jeudi dernier.
- QUOI ?! Jeudi dernier, mais ça va faire trois jours maman, c’est pas possible ! Tu ne peux pas garder Eulalie à chaque fois que je pars. Quelle est la raison de Mélissa cette fois-ci ? Ça ne peut plus durer, Eulalie a besoin de sa mère !
- Robin, tu sais bien que ça me fait plaisir, je n’ai pas assez profité de toi quand tu étais enfant et tu le sais, je veux me rattraper.
- Tu n’as pas à te soulager de tes fautes grâce à ma fille, elle est bien trop petite pour supporter tout ce poids, elle a besoin d’équilibre, je…
- Robin, je suis capable de m’en occuper, laisse Mélissa tranquille, elle a besoin de se reposer.
- Tranquille ????!! Se reposer ???!!! Embrasse ma fille, dis-lui que je rentre la chercher dès que possible. Au revoir.
C’en était trop pour le jeune homme. Pourtant passer ses nerfs sur sa femme serait vain. Il fallait, en revanche, mettre les choses à plat avec Mélissa. Il n’était pas dupe, Eulalie avait été son moyen de l’accrocher, pourtant il était hors de question qu’elle continue à payer les pots cassés de ce cirque entre adultes. Les dommages étaient profonds, néanmoins il était encore temps pour sa fille d’avoir une vie heureuse et sereine.
Il décida de composer le numéro de Mélissa, incapable d’attendre que la colère diminue… Une sonnerie, deux sonneries… Trois sonneries…
- Chéri, ça va ?
- T’es où ? Pourquoi Eulalie est encore chez ma mère ?
- Comment ça chez ta m…
- Mélissa ! Mélissa ! Réponds-moi, c’est quoi ce bruit ?
- …
Avez-vous déjà eu la sensation que votre vie se déroulait sans vous laisser de libre arbitre ? Que vous assistiez à des évènements, des joies, des peines, des drames sans pouvoir choisir ni le moment, ni le lieu, ni le contenu de l’histoire ? Vous êtes dans une sorte d’univers parallèle, spectateur de votre biopic, vous voudriez en sortir à tout prix, reprendre le contrôle, changer le scénario. Mais rien n’y fait : vous êtes inaudible, immobile, invisible….
Il a suffi d’une seconde pour que celle que j’étais ne soit plus, il a suffi d’une seconde pour qu’il soit trop tard.
Léa
05h57.
Quoi, un texto ? Un simple texto, il abuse vraiment là, quel manque de maturité ! Même un gamin de douze ans aurait eu la décence de me le dire de vive voix.
Léa ruminait toute seule. Après quelques mois de relation avec Julien, celle-ci s’achevait de la manière la plus laconique. Ils avaient passé quelques bons moments ensemble sans s’engager, sans se demander quoi que ce soit. Léa s’était attachée à lui sans vraiment en tomber amoureuse. L’un comme l’autre savait que cette histoire était à durée déterminée. Mais tout de même : la façon dont il avait agi avec elle la blessait… un texto…
Bien sûr, cela ne l’avait pas empêchée de dormir. Elle avait reçu ce fameux message la veille, alors qu’elle était dînait avec des copines. Sur le coup, elle était plutôt soulagée que cette relation cesse et aurait volontiers remercié Julien d’avoir été le premier à le faire. Elle s’était sentie libre et donc sereine pour la première fois depuis longtemps. De fait, elle avait passé une bonne soirée à rire avec ses amies.
Pourtant ce matin, la gueule de bois était bien là… au sens propre comme au figuré. La jeune femme était de mauvaise humeur. Le temps était trop gris, sa garde-robe trop colorée, ses cheveux trop longs, le réveil avait sonné trop tôt… 05h45, il était l’heure de partir travailler, elle enfila la première veste qui lui passa sous la main et sortit sans se retourner. Au pied de l’immeuble, elle se rendit vite compte qu’elle aurait froid avec ce qu’elle portait mais décida qu’elle n’avait plus le temps de faire demi-tour. N’ayant surtout pas le courage de remonter les six étages qui la séparaient de son appartement.
La pluie commença à tomber avant même qu’elle n’ait eu le temps d’arriver au supermarché où elle travaillait en contrat étudiant pour lui permettre de financer ses études et s’assurer un minimum d’indépendance financière vis-à-vis de ses parents.
Elle décida qu’il s’agissait d’une bonne excuse pour aller s’abriter dans une boulangerie et d’acheter une petite pâtisserie matinale comme elle les aimait tant. Elle s’arrêta à la première venue : « Le pain doré », à l’angle de la rue Victor Hugo et Emile Zola… Que de culture pour un quartier dont le principal sujet de conversation était la dernière vidéo Tik-Tok à la mode.
Quelques personnes étaient placées devant elle dans la file d’attente. En observant l’étal, son choix se fixa vite sur un gros cookie aux trois chocolats. Elle décida donc de consacrer ces quelques minutes passées dans la file, à l’organisation de sa journée. Le matin, avant les cours, elle travaillerait dans son magasin pour y mettre les produits fraîchement arrivés en rayon, puis elle filerait à la fac de sciences où elle était en troisième année de licence de mathématiques appliquées.
Elle souhaitait s’orienter l’année suivante en master d’économie et devait pour cela avoir les meilleurs résultats possibles, étant que celui qu’elle visait avait l’une des meilleures réputations du pays et était donc très sélectif.
Ce n’était en conséquence pas sans rechigner qu’elle devrait revenir après les cours à ce même magasin pour prendre cette fois le rôle de caissière arborant le même sourire à tous les clients, que ce soit aux pervers tout crasseux, qu’au toqué du coin qui venait acheter du papier toilette toutes les heures de chaque jour de chaque année.
Elle ne voulait pas qu’on la plaigne, elle savait que le milieu d’où elle venait n’était pas aussi aisé que celui de ses « camarades » de promo, le décalage était parfois éclatant, toutefois elle était la seule à le remarquer, enfin… elle l’espérait. Le contraste de ses préoccupations et de celles de ses amis était tel qu’elle évitait souvent les sujets de discussion les plus sensibles et cherchait toujours à se cacher derrière des banalités. Elle pratiquait l’autodérision à outrance pour prendre de vitesse les autres au cas où l’envie les titillerait de la taquiner. Cette attitude et ses très bons résultats universitaires lui avaient donné la réputation d’être quelqu’un de très à l’aise dans ses baskets avec un côté loufoque qui la rendait encore plus attrayante.
Sauf que ses baskets elle les avait aux pieds depuis des années… sa préoccupation majeure était plus de savoir comment elle allait payer son loyer, et contrairement aux filles de sa promo, elle ne cherchait pas à connaître le dernier magasin tendance ou la nouvelle médecine à la mode qu’il fallait à tout prix tester pour s’assurer un bien-être intérieur indispensable.
Pour elle, pas besoin de lui expliquer comment obtenir la clé du bonheur, sa grande fierté serait de réussir un parcours encore jamais réalisé dans sa famille. Et ce, sans qu’aucune des personnes qu’elle aimait, n’ait à se saigner ou à subir les conséquences de ses ambitions.
- Mademoiselle, que puis-je vous servir ?
Sortie de ses pensées, Léa regarda la vendeuse qui semblait commencer à s’impatienter.
- Un cookie tout choco s’il vous plaît.
- 4€
- …, dit Léa en tendant la monnaie
- Merci
- Merci, bonne journée et bon courage, répondit Léa de sa phrase bateau qui était la sienne depuis qu’elle aussi, travaillait dans le commerce. Elle savait qu’il en fallait du courage pour supporter les clients, enfin : certains surtout.
T’chouuuu !!! J’aurais préféré qu’ils affichent le prix, je me serais rabattue sur un pauvre croissant… Non mais ils savent que sur l’échelle de Richter de l’arnaque, ils sont à 12/10 ?! Si ça leur a coûté 1 euro en matières premières, c’est bien.
Les pensées négatives de Léa étaient reparties de plus belle alors même qu’elle n’avait pas encore franchi la porte de la boulangerie. Décidément, tout était « trop » aujourd’hui.
La pluie n’avait pas cessé dehors, elle continua sa route, il ne lui restait plus que cinq minutes avant d’arriver au supermarché. Dans trois heures, elle en sortirait pour entamer le début de sa « vraie » journée.
09h05.
Les cours commençaient à 9h30, Léa n’avait pas le temps de se promener en sortant du magasin, il fallait aller vite. Aujourd’hui, elle avait de la chance, le feu du grand carrefour à proximité était au vert pour les piétons. Elle se précipita pour profiter de l’occasion. Chaque seconde comptait. Elle entendit crier, se retourna, malgré cela, il était « trop » tard, la voiture était « trop » près.
…
Une douleur, l’obscurité, cette douleur…
La douleur est douceur, sans elle, il ne serait que trop facile d’expier sa faute. Elle me rappelle au plus profond de moi, dans mon sang, dans ma chair et dans ma descendance que mon fardeau est mon seul ami. La douleur est ma compagne, elle est devenue ma drogue, ma meilleure ennemie… Elle me rappelle bien malgré moi au monde des vivants pour le meilleur et bien trop souvent pour le pire.
Robin
- Monsieur Sitone, j’ai bien peur d’avoir à vous annoncer une très mauvaise nouvelle.
Après avoir trouvé un vol en urgence de New York, Robin était arrivé dans le courant de la soirée à l’hôpital de Vallon. Il n’avait cessé toute la nuit de faire les cent pas dans le couloir des urgences. Entre la porte amenant au bloc et la machine à café, il piétinait, ressassait cette journée, se remémorait l’appel qu’il avait passé à Mélissa quelques heures plus tôt et des conséquences qu’il avait déjà et qu’il aura peut-être. Il connaissait maintenant tous les détails de ce couloir, sa lumière bleue était douce et apaisante, ses tableaux de nature morte, renforçaient cette quiétude émanant des lieux, ce qui était paradoxal compte tenu de l’état dans lequel étaient les personnes qui le peuplaient. Il avait fini par se trouver une chaise posée à côté d’un ficus qui lui permettait de ne plus voir cette double porte battante dont l’accès lui était malheureusement interdit et qui ne laissait jamais apparaître le médecin qui avait pris en charge sa compagne.
Mélissa… Méliss… Mel… Robin avait fini par s’endormir vers 4h du matin et avait réussi à trouver un peu de répit avant le grand saut vers la culpabilité éternelle… Il avaité été sorti de son sommeil par une infirmière, venue le chercher pour voir le docteur Rodrigo, chef des urgences, qui s’était occupé personnellement du cas de Mélissa. Encore sous le choc de toute cette agitation de ces dernières heures, c’est fébrile, qu’il s’avança vers cet éminent spécialiste de la traumatologie. Il avait une sorte d’angoisse, de pressentiment qui le mettait particulièrement mal à l’aise. La peur de ce qu’allait lui annoncer le médecin lui donnait le vertige. En dépit des heures interminables d’attente, il n’était toujours pas prêt à écouter ce qu’il allait entendre.
- Bonjour Docteur. Je vous écoute, dit-il la mine contrite.
- Votre compagne est arrivée avec des traumatismes très importants, nous avons tenté de la soigner, toutefois elle n’a cessé de faire hémorragies sur hémorragies et, malheureusement, de plus en plus fortes. Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir, malgré cela, elle a perdu beaucoup trop de sang. J’ai bien peur qu’il ait été déjà trop tard quand elle est arrivée ici.
- Qu… Que voulez-vous dire ?
- Votre femme vient de succomber à ses blessures monsieur Sitone, je suis sincèrement désolé de la peine que je vous cause en vous le disant de manière si directe. Mais je pense que c’est encore la meilleure manière d’annoncer une si triste nouvelle.
Robin se décomposa en un instant, sa tête se fit immédiatement plus lourde, sa vue se brouilla jusqu’au moment où il ne vit que des ombres tournoyer autour de lui. Il avait besoin de s’asseoir pour reprendre ses esprits. La dimension que prenaient les évènements, le dépassait complètement. C’était d’ailleurs le cas depuis qu’il avait rencontré Mélissa, néanmoins cette fin tragique était loin d’être celle qu’il avait imaginée.
- Vous vous sentez bien monsieur Sitone ?, s’enquit le médecin. Vous voulez un verre d’eau ? Un café ?
- Non… Merci… Je voudrais la voir s’il vous plaît.
- Je comprends. Une infirmière viendra vous chercher quand elle sera prête. Je vous présente encore toutes mes condoléances monsieur Sitone ».
Le docteur Rodrigo tapota doucement l’épaule de Robin comme si le simple fait d’avoir un contact humain pouvait résoudre les peines les plus vives. C’était malheureusement le seul soutien que les médecins pouvaient apporter dans de telles circonstances.
Pour Robin, ce réconfort ne suffisait évidemment pas. Il ne réalisait pas ce qui se passait, c’est pourquoi il ressentait le besoin de la voir. Il savait que la fin était inéluctable, mais n’avait jamais imaginé un épilogue aussi tragique. Non ce n’est pas possible, comment avait-il été aussi égoïste ? Il n’avait jamais aimé Mélissa, certes, malgré cela il aurait pu au moins faire semblant, ne pas la repousser continuellement. L’amour serait venu avec le temps… On ne reproduit pas les mêmes erreurs que ses parents, il aurait pu réussir à avoir une famille heureuse, il aurait pu donner à sa fille l’image d’un couple heureux. Au lieu de cela, en plus d’avoir été à l’origine du décès d’une personne qui aurait dû lui être chère (et elle le sera à l’avenir, il se le promettait), il avait gâché l’avenir de la personne qui comptait le plus au monde pour lui, en la privant de sa mère.
Il avait commis l’irréparable. Pourrait-il se le pardonner un jour ? Serait-il à la hauteur des espérances de sa fille ? Pourrait-elle regarder son père dans les yeux sans éprouver de la haine, du dégoût, de la rancœur ?
Torturé, fatigué, sa tête était un brouillard sans fin. L’infirmière arriva au beau milieu de cette grisaille. Il put enfin passer au travers de ces deux portes battantes. Il aurait finalement préféré ne jamais avoir à le faire.
Il m’arrive de réaliser que je me connais moins moi-même que je ne connais les autres, cela me rend perplexe. Je n’ai jamais su prendre le recul nécessaire pour comprendre qui j’étais réellement. Je peux anticiper les réactions de mes proches, ma famille, mes amis… je ne suis même plus surprise par les gens que j’aime. Mais en ce qui me concerne, je suis parfois une énigme : qui suis-je réellement ? Je n’en ai aucune idée…
Léa
- Retrouvée inconsciente après une collision avec un véhicule. Projetée contre un mur. Tension à 7/5, pouls à 52, Glasgow à 7, aucun signe apparent d'hémorragie, très forte probabilité de multiples os brisés dont le bassin
- Bon alors je veux NFS, chimi-iono, coag complète, apportez-moi 5 culots de O nég. Je veux aussi des clichés face et profil du thorax, du rachis, du cou et du bassin. Appelez la chir, on va avoir besoin d'un bloc... Allez, à trois, 1,2,3 ...."
Léa était allongée sur une table d’opération entourée de plusieurs médecins et d’infirmières encore plus nombreuses. Elle était consciente de ce qui se passait, ne ressentait aucune douleur, ce qui était irréel compte tenu du sang qu’elle voyait partout sur son corps. Elle décida de se lever, mais étrangement, personne ne prêta attention à elle. Elle cria aux médecins de tout arrêter, que tout allait bien, toutefois aucun ne répondit ou ne se retourna. Que pouvaient-ils avoir de si important à faire pour ne pas répondre à ses plaintes ? Elle se fraya un chemin dans cette foule de blouses blanches et découvrit l’impensable…
Elle se vit allongée sur cette table avec un tube dans la bouche, son tee-shirt découpé laissant entrevoir son torse et… l’intérieur de son corps. Un homme d’une quarantaine d’années se postait devant elle avant de lui infliger une décharge pour la réanimer, et pour cela, il tenait des tiges avec à leurs bouts des électrodes qui étaient collées directement à son cœur. Elle ne s’y connaissait pas particulièrement en médecine, mais supposait que cet organe… vital… était perpétuellement en mouvement quand les personnes étaient en vie. Ce qui ne semblait plus être le cas pour elle. Et d’ailleurs, pourquoi et comment pouvaitelle se voir ?
C’était donc le moment… : celui auquel elle aurait dû être préparée, celui qu’elle attendait autant qu’elle le redoutait depuis le plus jeune âge. La mal-bénédiction de sa famille. Elle n’allait pas y échapper. Il était l’heure de faire ce choix, ses parents avaient tenté de la préparer d’aussi loin qu’elle se souvenait, mais elle n’était visiblement pas prête à passer de l’autre côté. De quel côté que ce fusse d’ailleurs…
Elle entendait sa mère, Elise, lui dire alors qu’elle n’avait que 8 ans :
- Le choix est simple : soit tu décides de mourir, soit du décides de vivre et ton don surgira… Ma fille, je ne serai pas avec toi à ce moment-là, pourtant je t’en prie, fais le choix de la vie : aucune d’entre nous ne l’a regretté jusqu’à présent.
- Mais Maman, ce sera quoi mon don ? Comment je saurais quand ça sera le moment de choisir ?
- Tu sauras reconnaître le moment…
- Alors… je pourrai voir l’avenir comme toi ?
- Je n’en ai aucune idée ma puce…
- Ou peut-être je pourrai manipuler la pensée des gens comme tante Sidonie ?
- Ma chérie, je ne peux pas savoir ce que tu vas devenir, ton don t’appartient, personne ne peut le connaître tant que tu ne l’as pas encore.
À quinze ans, Léa avait grandi, de la même manière que sa maturité. Aussi, son regard sur les évènements et sur les gens était plus réfléchi. Avec le temps, elle avait remarqué certaines choses sur sa famille et particulièrement chez les personnes qui étaient dotées d’une capacité extraordinaire.
- Maman, depuis quand as-tu cessé d’entendre de l’oreille gauche ?
- Il y a une vingtaine d’années pourquoi ?
- Et depuis quand as-tu des visions ?
- Pourquoi ces questions ?
- Parce Tante Amélie est en fauteuil roulant, tante Dolorosa est muette… Sidonie est…
- Où veux-tu en venir ?
Le visage d’Elise était crispé, elle regardait intensément sa fille, une faible lueur d’espoir dans les yeux s’éteignit en entendant les dures paroles de sa fille.
- Nous sommes une famille d’estropiés, un vrai zoo ambulant ! Toute l’école ne parle que de nous… Nous ne sommes pas normaux et je sais pourquoi ! A cause de cette foutue magie…
Elise appréhendait cette discussion depuis des années, elle aurait souhaité éviter le sujet, mais se devait de dire la vérité à sa fille.
- La contrepartie pour avoir une vie extraordinaire est de donner une partie de soi-même… Voici l’histoire complète de ta famille. Je te le demande ma chérie, fais le bon choix.
- Ça veut dire quoi ? Qu’on meurt si l’on veut et si l’on décide de ne « presque pas » mourir, on y laisse un morceau d’humanité pour devenir une bête de foire ? Mon choix est tout fait maman, et avec tout le respect que je te dois et l’amour que je te porte, je ne serai pas une Mary Poppins façon Picasso !
Ce fut la dernière fois que Léa et sa mère abordèrent le sujet. Léa culpabilisait d’ailleurs depuis de ses paroles très dures et qui concernaient des personnes qu’elle aimait par-dessus tout. Elise de son côté, n’avait jamais osé aborder le sujet à nouveau. Elle ne savait pas comment convaincre sa fille alors préférait se taire plutôt que d’être maladroite et de la braquer encore plus qu’elle ne l’était déjà.
Bien qu’ayant la capacité de voir l’avenir, ses visions ne lui avaient rien indiqué sur le destin de sa fille. Parfois, elle se rassurait, en se disant qu’elle n’avait jamais eu la capacité de voir son propre futur, et que d’une certaine manière, ses filles étaient le prolongement d’elle-même. C’est à la naissance de Camille, sa première fille, qu’elle le réalisa. Il lui était impossible de voir ce que la vie destinait à sa fille… L’arrivée de Léa quelques années plus tard ne fit que le confirmer. Parfois, elle s’en inquiétait, et si le fait qu’elle n’ait aucune vision du futur de ses filles, était parce qu’elles n’en avaient pas ?
Maintenant que le grand moment était arrivé, Léa regrettait de ne pas en avoir parlé plus à ses proches, de ne pas avoir essayé de les comprendre… Il était maintenant trop tard, elle ne les reverrait sans doute plus… Camille, sa sœur, avait été confrontée à cela bien avant elle. À vingt-trois ans, Léa était à son tour face à un choix : vivre une vie qu’elle ne connaissait pas encore ou mourir… vivre différemment ou mourir… vivre ou mourir trop tôt…
Une douleur intense atteignit sa poitrine, s’étendit à l’ensemble de son corps pour aboutir finalement à sa tête. Il lui semblait que celle-ci était dans un étau. La souffrance était si intense qu’elle ne voyait plus rien, l’obscurité était partout. Puis soudain, la lumière.
- C’est bon, j’ai retrouvé un pouls. On essaie de la stabiliser et on l’envoie au bloc immédiatement.
Ensuite, ce fut le trou noir… elle se réveilla dans une chambre qu’elle ne connaissait pas, complètement déboussolée, son esprit comme dissocié de son corps. Une infirmière vint à son chevet, Léa essaya de lui parler, mais cela lui était impossible.
- Bonjour mademoiselle, je suis Véronique, je suis votre infirmière. Vous avez eu un accident. Ne vous inquiétez pas, vous êtes hors de danger. Vous avez dû subir une opération. Un médecin va très vite venir vous expliquer les détails… N’essayez pas de parler : le tube que vous avez dans la bouche vous permet de respirer, nous allons le retirer dès que possible. En attendant, je viens pour prendre votre température et m’assurer que tout va bien.
L’infirmière prit la main sur celle de Léa en signe de réconfort. Une image apparût à la jeune femme alitée avec une rapidité étonnante et un éclat sans pareil, comme-ci un éclair lui avait transpercé l’esprit. L’image s’anima et dévoila l’infirmière bataillant avec un chien noir qui s’accrochait à son bras. Les hurlements étaient effrayants, les grognements assourdissants.
La vision s’arrêta à l’instant même où l’infirmière ôta sa main pour mettre ses gants. Léa vit alors une énorme cicatrice sur le bras de la femme qu’elle avait devant elle. Elle était fixée : elle avait un aperçu de son « cadeau » de la vie, de ce fameux pouvoir. Restait à savoir quel était le prix qu’elle allait devoir en payer.
Septembre 2015
La linéarité est rassurante, mais la vie ne l’est pas, linéaire. Elle est sinueuse, sournoise. Elle peut être source d’allégresses comme source de tristesses et de tragédies. Pour ce qui me concerne, lorsque ma vie a basculé, c’est qu’elle a pris plus de sens, c’est en m’éloignant encore plus de la surface de l’eau que j’ai compris l’importance de ma présence sur cette maudite planète. Je n’ai rien souhaité… je n’ai rien envié, mais j’ai tout provoqué… Comment peut-on vivre avec une telle faute sur la conscience ? J’ai la réponse : on ne peut pas, on subit, on cherche juste un peu de répit.
Robin
- Salut, Pierre, ça va ? demande Robin.
- C’est à toi qu’il faut poser la question mon pote… Tu vas mieux ?
Pierre se tenait debout sur le palier de l’appartement de son ami. Il était venu prendre de ses nouvelles, cela faisait quelques semaines qu’il n’avait pas vu Robin et s’en inquiétait. Les deux jeunes hommes se connaissaient depuis l’enfance, Robin qui n’avait jamais été très extraverti, était devenu à présent complètement sombre depuis le décès de Mélissa.
- Rentre…, invita Robin sans faire l’effort de cacher son manque d’envie.
- Alors quoi de neuf ?, répondit Pierre, qui fit mine d’ignorer l’humeur maussade de son ami.
- Et toi
- Ouhh lalala, qu’est-ce qu’il est causant mon pote ! Ta connexion wifi permanente à un dictionnaire déconne ?
- Qu’est-ce que tu racontes ?
- Non laisse tomber t’es pas en mode « ouverture » sur le monde alors on va arrêter de faire de l’esprit.
Un léger rictus apparut sur les lèvres de Robin. Sa mauvaise humeur en devenait contagieuse. Il regretta immédiatement d’avoir été aussi peu accueillant. Après tout, Pierre avait fait l’effort de venir le voir et n’avait cessé de l’appeler au cours des dernières semaines sans se lasser. Il se décida de faire un effort pour mettre son ami un peu plus à l’aise. Restait juste à trouver quoi dire… L’art de la conversation lui était devenu difficile.
Pierre profita de ce silence pour faire le tour du salon, rien n’avait changé depuis la dernière fois qu’il était passé, toujours la même austérité. Des centaines de livres tapissaient le mur du salon, tous parfaitement alignés sur des étagères murales. Une télévision qui n’avait apparemment pas servi depuis des lustres semblait dormir sur un meuble blanc laqué qui contrastait avec la moquette noire de l’appartement. Quelques jouets étaient entassés dans un coffre. Apparemment, même Eulalie avait cessé d’avoir une vie animée depuis ce funeste jour. Attristé par ce constat, Pierre leva les yeux vers le maître des lieux. Il vit une mine blafarde, des yeux grisés vidés de toute envie. Les sourcils froncés de Robin lui donnaient un air pensif, tourmenté entre remords et culpabilité.
- Et où est donc ma chère et tendre filleule ? Tu sais bien que je ne suis venu que pour elle, alors j’aimerais ne pas avoir fait toute cette route pour rien.
Robin sentit de la taquinerie dans le ton de la voix de Pierre. Il se dit que son ami était décidément prêt à beaucoup d’efforts pour le sortir de sa torpeur. Il lui en fut reconnaissant. Pourtant les mots ne sortaient pas aisément en ce moment pour lui, il n’avait d’ailleurs jamais été un bon communiquant. Les relations humaines, de manière générale, n’étaient pas naturelles. Il regarda longuement celui qu’il considérait comme son frère et finit par briser le silence.
- Elle fait la sieste, elle ne va pas tarder à se réveiller. Son parrain lui manque. Elle me parle sans cesse de toi.
Les yeux de Pierre pétillèrent. Il adorait sa filleule qui le lui rendait bien. La fillette avait une place particulière dans son cœur et il s’inquiétait aussi de la situation actuelle pour elle.
- Très bien, je vais attendre qu’elle se réveille et vais devoir supporter son père en attendant.
Pierre afficha un franc sourire, Robin y répondit timidement.
- Attends, laisse-moi voir, c’est quoi ça ? Un début de sourire ? Peut-être un jour reverrai-je tes dents ? Tu sais, elles ne sont pas si moches…
Robin fit mine de ne pas entendre cette remarque. L’heure n’était pas encore à la rigolade. Rentrer dans ce jeu était au-dessus de ses forces.
- J’ai une bonne nouvelle pour ta filleule et toi aussi j’espère. Mon contrat avec le FMI se termine en mars de l’année prochaine. Je ne serai plus que consultant pour eux. Je n’aurai quasiment plus à aller à New York.
Pierre ne put se retenir d’aller prendre Robin dans ses bras.
- Eh mais c’est génial, tu reviens à temps complet parmi nous alors ?! , dit-il en desserrant son étreinte.
- Oui à partir de mars, nous serons là tout le temps ici Eulalie et moi. Ce sera plus de stabilité pour elle, avec des personnes qui l’aiment au quotidien.
- Je suis content, vraiment. Ce n’était effectivement pas une vie pour la petite, prendre l’avion toutes les deux semaines, changer de logement, de nourrice tout le temps, ce n’était pas sain. Et même pour toi, ce sera mieux, tu vas pouvoir te reposer sur les gens qui t’aiment et en qui tu as confiance. T’es pas un surhomme tu sais, t’as le droit de demander de l’aide.
- Je sais… C’est pour ça que je reviens. Ma fille a besoin d’une éducation saine et équilibrée, d’une vie stable… enfin la plus « normale » possible. Je ne peux pas remonter le temps, mais je peux essayer d’arrêter les dégâts à présent.
Gêné par ce moment de confidence, Robin baissa les yeux pour éviter le regard de Pierre. Il se leva brusquement, prétextant avoir entendu Eulalie se réveiller. Il revint cinq minutes plus tard, avec une petite fille tout endolorie agrippée à son père, dans un demi-sommeil, les yeux à peine ouverts recouverts par une mèche de ses cheveux ondulés.
Petite, j’avais cette impression continue que l’environnement qui m’entourait n’était pas le mien. Je n’étais pas à ma place sans savoir pourquoi. J’ai tenté durant des années de m’intégrer à ce monde qui me paraissait hostile, de cacher mes différences. J’y suis parvenue… en apparence… mais ce n’était qu’un leurre. Au plus profond de moi, le malaise est présent… constamment.
Plus tard, j’ai enfin compris qu’il fallait cultiver cette différence pour trouver ma place. J’ai alors considéré la normalité comme une médiocrité… J’ai redoublé d’efforts, mais cette fois pour me distinguer. Je ne savais pas que le destin m’aiderait dans ma quête. Sordide et odieux destin : pourquoi as-tu participé d’une manière aussi funeste ?
Léa
Quand ses parents arrivèrent, Léa était assise au bord de la piscine en regardant l’eau bouger au gré de la brise. Le temps était encore clément pour l’époque, cela faisait trois mois qu’elle se trouvait à Callas dans le sud de la France. Ses parents avaient souhaité l’y emmener dans leur maison secondaire pour lui changer les idées. Ils savaient qu’elle aimait par-dessus tout, les collines de la Provence. C’était le seul endroit où elle se sentait sereine, elle le disait ellemême.
Pourtant, depuis le jour de l’accident et de l’annonce de la paralysie de ses membres inférieurs qui s’en suivit, Léa ne sortait pas de sa morosité. Elle évitait tout contact avec les gens. Elle restait dans son fauteuil roulant, silencieuse pendant des heures sans prêter attention à la vie extérieure, celle qui ne la concernait pas.
Elle n’était pas rancunière et n’en voulait à personne. Elle connaissait en partie sa destinée depuis l’enfance, mais n’assumait plus à présent sa décision d’adulte. Elle avait choisi la vie, ce fameux jour du quatorze avril. Et pourtant il lui semblait que celle-ci s’était arrêtée quand même au moment où l’usage de ses jambes lui était devenu impossible.
Elise, la mère de Léa s’inquiétait de plus en plus. Elle qui était capable de voir l’avenir pour les détails les plus futiles ou anodins comme pour les grands évènements de toutes les personnes qu’elle croisait, se sentait bien frustrée d’être aveugle pour ses filles. Mais après tout, c’était la destinée de chaque parent de s’inquiéter pour son enfant. Elle n’échappait pas à la règle tout comme son mari Marc, qui réussissait un peu mieux qu’elle à cacher son angoisse permanente.
Pour Elise, le fait que cette capacité hors-norme ne s’appliquait ni à elle ni à sa descendance, l’avait d’abord contrariée. Pensant que, du coup, cela n’avait que très peu d’intérêt et que ça ne valait pas la peine d’y avoir laissé une oreille en chemin. Mais le temps entraînant la sagesse, elle s’en était fait une raison et disait que parfois les surprises qu’offrait la vie, étaient un cadeau, et qu’elle pouvait les apprécier comme toute personne « normale ». Elle pensait souvent à la fameuse scène du film Forrest Gump, dans laquelle il était assis sur un banc en attendant un bus et reprenait une phrase de sa mère « la vie est comme une boîte de chocolat : on ne sait jamais sur quoi l’on va tomber ». C’était devenu sa philosophie de vie faute de pouvoir changer les choses. Mais pour l’heure, son état d’esprit était complètement différent. Voyant Léa dépérir de jour en jour, elle détestait l’idée de ne pas connaître l’issue de cette longue et triste agonie de sa fille. Elle avait tenté de la divertir, de la faire rire, de lui parler de choses sérieuses, du réchauffement climatique, de la crise économique, de sa famille… rien n’y faisait, rien ne la faisait sortir de son mutisme.
C’était Marc, son mari, qui lui avait donné l’idée qui lui semblait être la bonne. Alors qu’ils étaient partis un samedi matin acheter quelques légumes sur le marché du village, il avait pris un oignon et avait dit à sa femme : « Si ta sœur était là, elle nous ferait une pissaladière du tonnerre… ah ta sœur… si elle n’existait pas, il faudrait l’inventer… Qui est le grand chef cuisinier qu’elle a réussi à convaincre de lui donner ses plus grands secrets de cuisine ? Tu n’as pas vu qu’elle comptait nous faire la surprise de nous rejoindre ?»
Ce fut un électrochoc pour Elise, là était la clé. Léa depuis le début avait complètement nié son don. Elle ne connaissait pas encore ses capacités parce qu’elle n’avait pas cherché à les développer et les avait plutôt enfouies au fond d’ellemême. Elise en était persuadée, elle retrouverait le goût de la vie lorsqu’elle comprendrait que ce qu’elle avait perdu était largement compensé par une pépite cachée en elle. Restait alors à découvrir cette pépite. Il lui semblait que Léa avait eu des flashes avant de se renfermer de plus belle, peut-être pouvait-elle aussi lire l’avenir tout comme elle ?
Sa fille était devenue une énigme, il fallait la percer pour pouvoir l’aider. Elle avait alors ressassé durant des jours et des jours et avait fini par trouver une idée qu’elle savait « dangereuse ». En ce sens qu’une fois la mécanique enclenchée, Léa pouvait très bien relativiser son mal-être et prendre possession de sa nouvelle vie ou alors s’y complaire et gâcher le reste de son existence par la rancœur et le dégoût d’elle-même.
En entrant dans la cour et en voyant sa fille plongée dans ses pensées comme toujours, son cœur battait la chamade. Elle était au bord du malaise tant, il lui semblait qu’il battait vite. Léa ne prêta pas attention à l’arrivée de ses parents. Ce n’est qu’au son d’une voix qu’elle ne connaissait pas qu’elle leva les yeux. C’est avec un regard plein d’interrogations qu’elle regarda d’abord son père puis sa mère. Ils ne répondirent pas à ces questions muettes, c’était à elle de faire un effort.
