Les choco-noisettes sont meilleurs au petit matin - Appoline Deville - E-Book

Les choco-noisettes sont meilleurs au petit matin E-Book

Appoline Deville

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Beschreibung

Louise est une maman d'une trentaine d'années, fraîchement séparée de son amour de jeunesse. Alors qu'elle cherche à découvrir qui elle est en tant qu'adulte, en tant que femme et en tant que maman, elle fait une rencontre qui va faire basculer sa vie. Celle d'un vieil homme, prénommé Léon qui vit à l'autre bout de la France. Entre eux, c'est un amitié "coup de foudre", qui laissera des traces sur la jeune femme. Partagez le voyage initiatique, parcouru de méandres d'une Louise courageuse et généreuse, vers cette nouvelle vie qui s'offre à elle.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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À quoi sert vraiment l'exigence ?

Pourquoi on souhaite être excellents ?

Quand on voit dans quelle déshérence

Se retrouvent les génies souvent ?

Moi, j'voudrais leur apprendre à être heureux

Avant d'être brillants

J'voudrais leur apprendre à être heureux

souvent

Souvent

Ben Mazué

Sommaire

PREAMBULE

PARTIE 1

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

PARTIE 2

CHAPITRE I

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VII

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

PREAMBULE

Comme toujours, j’ai mis peu de temps à coucher Bérénice, c’est vraiment une enfant facile. Ce qui est une chance au quotidien, mais particulièrement ce soir, car je suis harassée de ma journée. Les embouteillages journaliers ont été à la hauteur des journées les plus difficiles. Les réunions se sont enchaînées sans s’interrompre. J’ai couru dans tous les sens… comme il m’arrive assez régulièrement. Mais celle qui est plus à plaindre, ce n’est pas moi. C’est ce petit bout : arrivée à 7h30 chez la nourrice, départ à 19h, la pauvre ne connaît que ça.

Sébastien est aussi rentré tard de son travail. Il a sa propre entreprise, spécialisée dans la diffusion de son et lumière. Son champ des possibles est varié. Il gère par exemple des évènements musicaux, comme des festivals ou des concerts, mais aussi des fêtes de collectivités ou encore des courtsmétrages. Pour lui, le Graal serait de faire du cinéma, toutefois la route est encore longue. Pour ce faire, il doit encore acquérir un peu de notoriété au-delà du secteur géographique dans lequel nous vivons. Je suis néanmoins contente pour lui, sa société fonctionne de mieux en mieux. Il le mérite, il est tellement dévoué à sa réussite.

C’est un homme ambitieux, qui attend beaucoup de la vie. Il a à cœur de montrer sa réussite à autrui. Courageux, il ne compte jamais ses heures. Il a investi beaucoup de temps dans son projet professionnel, de l’argent aussi. Nous n’avons plus d’épargne et les fins de mois sont, pour l’instant, difficiles. Mais les jours meilleurs viendront lorsque sa réputation sera installée.

Notre petite vie est rodée, néanmoins j’aspire à un peu de temps pour nous trois, cela nous a manqué ces derniers mois. Comme si nous vivions des vies parallèles parfois entrecroisées de banalités du quotidien.

Au menu de ce soir : des lasagnes que j’avais préparées dimanche pour gagner du temps. Sébastien m’a dit qu’elles étaient trop sèches. Ça l’a agacé. C’est vrai que pour quelqu’un de passionné de cuisine, mes recettes ne sont pas toujours réussies. Il me dit qu’il faut que j’arrête d’essayer d’innover, qu’il faut que je me cantonne à des choses simples. Le pauvre, après de grosses journées sans relâche et un sandwich sur le pouce pour le déjeuner, il mérite un bon repas le soir. En tout cas, meilleurs que ceux que je lui propose.

- Tu as mis où le gel douche ?, lance-t-il de la salle de bain.

- Dans l’armoire sous le lavabo en bas à gauche, lui réponds-je.

- Mais c’est n’importe quoi de les mettre là ! Il n’y a rien de logique. En plus, t’as pris senteur noix de coco ? T’as pas plutôt un truc de mec ?

- Non désolée, je vais noter sur la liste des courses.

- C’est abusé Louise, je ne vais pas me taper les courses en plus, tu pourrais un peu penser à moi…

- Pardon, promis demain, je fais un crochet au magasin durant ma pause déj.

- Pense à prendre de l’assouplissant, les serviettes sont rêches. C’est désagréable.

Je mémorise cette micro-liste de courses, ça ne devrait pas être difficile de la retenir. Je profite du temps de la douche de mon homme pour feuilleter quelques pages de mon roman. Sébastien n’aime pas quand je lis lorsque nous sommes couchés. Il dit que si je suis dans un bouquin, c’est que je m’ennuie à ses côtés. Alors j’évite.

Il a beaucoup de principes. Il est loyal, droit et honnête. Ce que j’apprécie particulièrement. Il est aussi très pudique et montre peu ses sentiments. Sans doute des restes de son éducation. J’ai toujours remarqué une sorte de distance entre son père et lui. Comme si leur amour réciproque devait être caché. Je pense que c’est pour cela qu’il aime que je sois discrète à mon tour. Il n’apprécie pas que je me fasse remarquer : pas de fous rires retentissants, de tenues ou de coiffures trop voyantes ou négligées. Il ne faudrait pas que j’aie une tâche sur moi ou des chaussures sales lorsque je sors faire des courses. Il préfère aussi que je me tienne à l’écart des discussions de famille, en tout cas, celles qui sont sérieuses. Il vaut mieux éviter de le contredire ou de sous-estimer ses propos en public. J’ai appris avec le temps à me taire, j’ai arrêté de chanter ou de danser dans la maison ou ailleurs, je fais attention à mes tenues. Je crois que je lui dois une certaine forme de maturité.

Il a aussi à cœur d’avoir une maison bien entretenue, propre et rangée. Là encore, il m’a beaucoup appris, je ne prétends pas être aussi ordonnée que lui, malgré cela j’essaie. Je fais le maximum pour qu’il rentre le soir dans un foyer qui lui soit accueillant.

J’en suis à la fin de mon chapitre lorsque la montre connectée de Sébastien, posée sur la table de chevet de son côté, se met à vibrer. Mon attention est vaguement attirée quand je vois des cœurs défiler. L’expéditeur est une expéditrice, il s’agit de sa nouvelle secrétaire : Marine. Il l’a embauchée il y a quelques semaines. La charge de travail étant de plus en plus importante pour lui.

Je sens un peu ma tête tourner, comme un pressentiment que quelque chose va basculer. Je cherche son téléphone en vain, il ne doit pas être très loin si la montre s’est enclenchée. Il semble l’avoir caché, ce n’est pas dans ses habitudes. Il est encore sous la douche lorsque je le rejoins dans la salle de bain. Son téléphone m’attendait dans la poche de son jean. Le message ne pouvait être plus explicite : « J’ai adoré tes bras ce midi, tes lèvres me manquent déjà ». Des nausées me viennent, j’ai l’impression que c’est mon corps entier qui va vaciller.

Il sort alors de la douche et m’aboie dessus comme si j’étais une sale gosse prise en flagrant délit de bêtise.

- Qu’est-ce que tu fous avec mon téléphone ?

- Je… Tu… Co…, les mots me manquent.

- Montre ! Qu’est-ce qu’il y a ?, me dit-il en m’arrachant l’objet des mains.

- Elle a dû se planter, c’était sans doute à son mec qu’elle voulait envoyer ça.

- Arrête Seb, ne me prends pas pour une conne, regarde le message précédent.

Son visage se ferme, je le vois hésiter. Cette fille lui disait qu’elle avait réservé un petit endroit sympa pour 12h30… C’est difficile de faire plus accablant.

Je n’ai jamais su ce qu’était cet endroit « sympa » : un restaurant, un hôtel, qu’importe… Je n’ai pas compris, je ne comprends toujours pas d’ailleurs. J’ai juste bien intégré mes défauts. Je n’étais pas assez disponible sexuellement, je manquais même de folie sur ce plan. Il a fait allusion à une « planche à repasser », une « plante verte » aussi. Il m’a également dit que je me laissais trop aller, des sous-vêtements à mes cheveux en passant par mes ongles et ma silhouette. Il a ajouté que je le délaissais au profit de notre fille. Bref, je me suis sentie vraiment nulle.

Dans un premier temps, j’ai accepté de le croire, accepté qu’il pût y avoir des bas dans un couple, que j’étais sans doute en partie responsable de cet écart. J’ai fait des efforts pour redevenir celle dont il était tombé amoureux, pour être plus attirante, plus féminine. De son côté, il s’est engagé à renvoyer cette Marine. Notre couple comptait plus que tout selon lui, il s’agissait d’une erreur sans conséquence. J’y ai cru, je voulais que notre famille soit belle et unie pour longtemps voire toujours.

Les semaines qui suivirent, il fut plus gentil avec moi. Il jugeait moins mes qualités de maîtresse de maison ou de mère. Il m’aidait même parfois à mettre la table ou à la desservir. Je fus malgré tout plus vigilante, c’était plus fort que moi. Pour la première fois de ma vie, je le surveillais, j’avais perdu confiance, l’insouciance, la naïveté. Chaque rendez-vous tardif devenait suspicieux, chaque message reçu sur son téléphone, un risque potentiel. Mais c’est sans chercher que la gifle finale est survenue. En faisant bêtement et habituellement la lessive… vider les poches des pantalons est un basique. Mais cette facture d’une parfumerie l’était moins. Mon parfum préféré avait été acheté en double exemplaire.

Deux jours plus tard, la Saint-Valentin frappait à notre porte : il rentra tard à la maison, un bouquet de fleurs à la main, il ne m’en avait jamais offert. Il avait aussi un cadeau pour moi, mon fameux parfum bien sûr mais une seule bouteille. J’avais peu de doute sur le fait qu’il avait offert sa petite sœur à cette « Autre ». Sur lui, cette odeur que je connaissais déjà, celle de mon parfum devenu son parfum.

J’ai été terriblement déçue… de lui, de moi. J’en suis arrivée à la conclusion que je ne devais plus être assez bien pour lui ou a minima, plus celle qui lui convenait. Essayer de recoller les morceaux à nouveau était au-dessus de mes forces et surtout illusoire. Sébastien n’était jamais satisfait, d’un simple gel douche aux grands projets de vie, en passant par mes qualités de femme, de mère et d’amante, c’en était vraiment épuisant. Il m’a fallu cet « évènement » pour le remarquer. Pour la première fois de ma vie, même si j’avais peur de ses réactions, je lui ai tenu tête : je n’ai pas cédé à son chantage.

Je ne lui ai donc plus donné de chance supplémentaire. C’est Bérénice, qui m’a donné ce courage. Dans ses yeux, je trouve la force « d’être », la force que je n’avais pas avant sa naissance. Pour elle, je suis une louve, avant j’étais un agneau.

PARTIE 1

CHAPITRE I

C’est un bureau moderne. Avec suffisamment d’espace pour que chacun ne se sente à l’étroit, et lumineux grâce à des vitres allant du sol au plafond. La vue y est magnifique sur un parc arboré à perte de vue. Plus personne n’y prête encore attention, sauf moi qui rêvasse souvent en admirant la nature changer au gré des saisons. Il faut dire aussi que je suis bien placée : juste à l’angle, au fond à gauche. J’ai vu sur tout : le jardin, les collègues, les deux portes. Rien ne peut m’échapper. Je m’y sens bien.

Annabelle est là, avec sa bonne humeur et son humour que je suis parfois, même souvent, la seule à comprendre. Tantôt potache, tantôt salace, cette fille est un véritable sniper : elle commente tout, juge tout, n’a aucun filtre et dit ce qu’elle pense quelles que soient les circonstances ou les événements. Elle n’a peur ni des gens ni de sa réputation. Je l’envie secrètement d’avoir cette insouciance et cette confiance en soi.

Cette boule d’énergie, de cinq ans mon aînée, m’a accueillie comme personne quand je suis arrivée dans l’équipe. Elle a tout de suite fait preuve de beaucoup de patience pour m’expliquer chaque spécificité du métier : sa générosité a été incroyable. Je lui dois tout ce que je sais aujourd’hui. Au fil du temps, j’ai appris à la découvrir et même à la connaître. Et derrière, sa bonne humeur perpétuelle de façade, se cachent des fêlures indicibles. J’ai accepté ses silences, et lentement, elle s’est autorisée à briser en partie sa carapace pour moi. Elle est devenue ma meilleure amie sans que je ne m’en rende compte. Je ne peux plus concevoir mon quotidien sans elle.

Dans le service, nous sommes cinq. Bertrand est discipliné et calme, il travaille à son rythme. Il attend la retraite je crois. Il porte des lunettes rondes aux verres épais, sa voix de garçon et ses cheveux plaqués sur le côté lui donnent trentecinq ans, il en a vingt de plus. Souvent lorsque je lui parle, j’ai l’impression de le réveiller : comme s’il avait la capacité de dormir les yeux ouverts.

Ensuite, il y a Julien. On pourrait en dire tellement sur lui… Il doit avoir à peu de choses près mon âge, il est brun avec une coupe militaire, les yeux verts, le visage rond. C’est l’homme le plus volubile que je connaisse, on sait tout de lui en toutes circonstances. Qu’importe que vous ayez un dossier important à rendre urgemment, il pose ses fesses sur votre bureau et vous raconte chaque détail de sa vie professionnelle et personnelle. C’est simple, en dehors de son nombril, il n’y a rien. Il n’a aucune pudeur et beaucoup d’ambitions. C’est une chose que j’ai toujours jugée paradoxale. Mais je l’apprécie tel qu’il est. Il est sincère et direct, ce sont des qualités que j’aime.

Et puis il y a Christelle... En tant que grande discrète, je suis plutôt du genre à observer plutôt qu’à m’exprimer. Je me nourris de mes silences. J’ai acquis, grâce à cela, une aptitude à voir chez les gens, des détails qui passent inaperçus. J’arrive ainsi à déceler des traits de caractère qui ne sont pas flagrants. Mais je dois avouer que pour Christelle, je sèche un peu : je peine à la cerner. Elle peut être adorable avec certains comme méprisante avec d’autres. Elle a une réputation d’égoïste prétentieuse, mais je crois qu’elle cache un mal-être très profond. Sa maladresse sociale la pénalise. Personne ne sait si elle a des dents, le sourire n’étant pas une option chez elle. Côté physique, c’est la version bretonne de Kim Kardashian : blonde, teint pâle, petite et généreusement garnie aux fesses. Ce dont elle semble clairement être fière si l’on en juge les postures qu’elle aime prendre dans le bureau notamment devant les collègues masculins.

Et pour terminer, il y a moi : Louise, trente-et-un ans, assez haute pour toucher le sol, un enfant de deux ans, une fille, une pépite. Le détail le plus marquant du moment est que je suis séparée depuis peu de son père. Cela faisait dix-sept ans que nous étions ensemble, Sébastien et moi, la moitié d’une vie. C’est dire si ça structure une personnalité : j’ai grandi avec lui, j’ai appris la vie d’adulte, à être mère. Et voilà, me voici seule à bord, unique maîtresse de mon existence. J’ai peur… un peu, je suis excitée… aussi, je suis perdue… beaucoup.

« Hey Dufour, tu m’entends ? »

Annabelle me sort de mes pensées, elle adore m’appeler par mon nom de famille.

- Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Pardon, je ne t’ai pas entendue, réponds-je.

- T’as pas écouté surtout… Je te demandais ce que tu faisais de ton weekend ? Tu as ma magnifique filleule ?, me demande-t-elle.

- Oui j’ai Bérénice. Seb travaille, on n’a rien prévu de spécial. Je vais tâcher de profiter d’elle un peu. Etant donné que je pars la semaine prochaine, elle va me manquer, c’est la première fois qu’on va être séparées aussi longtemps.

- Donc c’est vraiment sûr ? Tu pars seule ? Tu vas vraiment le faire ?, dit-elle sceptique.

- Bah oui, tu en doutes encore ?

- J’avoue que ça me surprend, c’est osé, pas réfléchi, pas Louise quoi…

Ma meilleure amie ne prend décidément jamais de pincettes, elle est aussi franche que spontanée. Je ne serais pas contre le fait qu’elle m’épargne un peu quand même…parfois ça aide à prendre confiance en soi.

- J’en éprouve tout simplement le besoin, je n’ai jamais vécu seule. Je suis partie de chez mes parents à dix-huit ans pour vivre aussitôt avec Sébastien. J’aimerais savoir si j’en suis capable, ne serait-ce qu’une semaine loin de tout, sans contrainte, ça va me faire du bien ou pas. Mais au moins, je saurai à quoi m’attendre.

- Je le vois bien que tu es fatiguée. Tu ne dis rien, t’es pas du genre à te plaindre, néanmoins il faudrait aussi que tu te remplumes un peu. Il n’y a plus rien à manger là-dessus, me dit-elle en me pinçant l’épaule.

J’esquive sa remarque, je sais que ces dernières semaines m’ont marquée, je n’ai pas besoin qu’on me le rappelle. J’attends des jours meilleurs, j’aimerais juste que les gens le comprennent et aient cette même patience que je suis obligée d’avoir.

- Et toi, tu comptes faire quoi de ton week-end ?, dis-je pour changer de sujet.

- Eh bien vois-tu, me répond-elle avec un sourire non dissimulé, comme tu ne seras pas là, la semaine prochaine et que ça va encore être l’ambiance ici… J’ai décidé de me barrer pour quatre jours. J’ai posé mon lundi et mon mardi. Je rejoins ma pote Adeline dans les Ardennes, il paraît qu’elle a un nouveau mec, je vais aller le rencontrer. Tu sais qu’il n’a que vingt-quatre ans, je la chambre en l’appelant « ma petite cougar ».

Annabelle a des amis partout en France et de tous horizons. Des banquiers, des bergers, des hétéros, des homos, des vieux, des jeunes… Cette femme caméléon a la capacité de s’adapter à tous les publics et parvient à tisser des liens comme personne. Sa force ? La fidélité en amitié. Elle n’a ni conjoint, ni enfant mais se soucie de tous ses proches comme de sa propre famille. Sans doute a-t-elle souffert d’être fille unique ? D’un profond chagrin d’amour ? Personne ne le sait, même pas moi. Elle est secrète sur son passé, seul son présent semble compter. Je ne sais même pas si elle pense au futur. Je respecte tout cela en même temps.

En la voyant faire à présent une tête de dégoût, je comprends que Christelle est entrée dans la pièce. J’entends Annabelle me souffler que les vêtements moulants noirs ne sont plus à la mode depuis les années 80 et je ne peux m’empêcher de pouffer. Cela ne semble pas effrayer notre collègue qui traverse l’espace pour nous rejoindre, la mine sombre comme à son habitude. Il ne manquerait plus qu’elle essaie de nous surprendre agréablement en plus.

- Salut les filles, vous allez bien ?, nous demande-t-elle sans donner l’impression de vouloir réellement le savoir.

- Ça va merci et toi ?, lui réponds-je gênée de m’être moquée.

- Ah ma pauvre, j’ai pensé à toi le week-end dernier. J’ai eu trois rencards Tinder : tous aussi nuls les uns que les autres les mecs. Toi, qui n’as pas été sur le marché depuis… ben depuis toute ta vie en fait non ? Tu risques de te prendre de belles claques si tu restes naïve comme t’es.

Ça c’est fait. Je crois que mon seul tort est d’avoir été là au mauvais moment.

- Pardon, je ne comprends pas ?, ai-je besoin de lui répondre ne saisissant sincèrement pas où elle voulait en venir.

- Mais ma pauvre, ils ne veulent tous qu’une chose, crois-moi et vu le manque d’expérience que tu as, tu vas soit être déçue, soit les décevoir, ce qui est peut-être pire, ajoute-t-elle en pouffant.

- Le mélange de « ce qu’on dégage » et du « type de mecs qu’on sélectionne » est inversement proportionnel à la durée de la relation convoitée, répond Annabelle du tac-o-tac. Alors que je n’ai, moimême, pas eu le temps de réagir à cette gentillesse de Christelle.

Je remercie silencieusement mon amie d’avoir eu une telle vivacité d’esprit. Je la vois assez fière de sa réplique, elle peut : j’en suis encore à la phase « bouche ouverte ».

- Hein ? J’ai rien compris…, s’exclame la star des sites de rencontres.

- Louise, tu as cinq minutes ? J’aimerais que tu viennes me voir.

Notre directeur vient de passer sa tête au travers du chambrant de porte de notre bureau. Il interrompt de fait, cet échange très prolifique et hautement relié aux différentes problématiques que peut connaître l’entreprise en ce moment.

- Oui, j’arrive Christian, je te rejoins dans cinq minutes, lui dis-je en sentant mes joues déjà rougies par le stress.

Qu’il ait fait le déplacement jusqu’à notre bureau est forcément mauvais signe. Pourquoi moi ? Je vais bientôt le savoir. Je me lève tel un automate et lui emboîte le pas. Je m’attends à continuer à voir les nuages bien gris passer et stagner dans le ciel de mon existence. J’ai conscience que ce n’est pas le meilleur moment de ma vie, mais il devient long ce moment…

***

Le bureau de Christian n’est qu’à quelques pas du nôtre, toutefois il n’en a aucune ressemblance. De grands tableaux colorés jonchent les murs, des orchidées et plantes diverses ont pris possession des coins et appuis de fenêtres. D’un côté de la pièce, un immense pupitre en bois laqué, de l’autre, un salon en cuir crème. Au centre, une table en verre pouvant accueillir au moins huit personnes, dédiée aux réunions.

Cet homme ambitieux, dont la carrière a largement dépassé les frontières de la France et même de l’Europe, a réellement l’air empathique. Je le sens se soucier du bien-être de ses collaborateurs et je sais qu’il n’hésite pas à apporter son aide pour les dossiers les plus ardus. Néanmoins, comme tout homme aussi impliqué dans sa carrière et dans une société de cette dimension, il faut que ça tourne et les objectifs chiffrés sont sa priorité.

- Louise, je voulais te voir. Tu sais que j’ai beaucoup de plaisir à travailler avec toi. Tu as toujours apporté une réelle plus-value dans ton service mais aussi dans notre direction. Je sais que tu es appréciée pour tes qualités humaines et professionnelles à la fois en interne et en externe, et qu’on te fait confiance.

- Merci, dis-je du bout des lèvres, ne sachant pas trop pourquoi son introduction était aussi élogieuse.

- Mais cette dernière année, j’ai pris le temps de t’observer. Tu as passé un réel cap. Je te sens davantage en confiance vis-à-vis des clients, tu t’imposes plus facilement et toujours à juste titre. Tu as pris la bonne direction, donc je souhaiterais te valoriser pour ça.

- Euh… merci à nouveau mais puis-je te demander pourquoi tu me dis tout ceci ?

- Je souhaite te nommer au poste de responsable du portefeuille omnicanal.

- P… pardon ? Mais c’est de loin, le plus gros de toute l’entreprise !! Tu réalises l’importance de ce périmètre ?

- Oui je le sais, et c’est pour cela que je ne vois personne d’autre à ce poste. Un recrutement externe m’obligerait à former quelqu’un et je n’en ai pas le temps. Toi, tu connais le périmètre, la majorité des clients concernés, les produits que nous avons. Bref, tu es quasiment opérationnelle. Je sais bien que tu ne pourras pas tout gérer toute seule, surtout pas à court terme. Et avec les déplacements que je souhaite très fréquents, il faudra toujours quelqu’un pour gérer les tâches quotidiennes ici. J’ai donc décidé de lancer un recrutement pour que tu puisses avoir une personne qui te seconde. A terme, ton équipe grossira en fonction de tes résultats. Vois ça comme une première étape. Alors, qu’en dis-tu ?

Un ange passe, je mesure rapidement les conséquences que cela aurait sur mon emploi du temps, sur ma vie personnelle déjà bancale. Mes résolutions ces dernières semaines, mes envies de changements de vie, je les ai faites en pensant à ma fille. Alors il me paraît bien impossible de la sacrifier pour mon travail, pas maintenant, ni même jamais d’ailleurs.

- Ecoute Louise, voici ce que je te propose. Tu pars en vacances, tu y réfléchis. Sache que l’augmentation sera belle et que ce changement ne sera effectif qu’en septembre. J’ai besoin de la validation du comité exécutif, on se réunit dans deux semaines. Je ne vais pas te demander de commencer pendant les vacances scolaires, ça n’a pas de sens. Et comme ça, ça te laisse le temps de recruter quelqu’un et aussi de définir ton organisation.

- D’accord, on fait comme ça, lui dis-je un peu plus revigorée mais tout de même abasourdie.

- Je sais ce qui te perturbe et je peux le comprendre. J’ai moi-même trois enfants. Mais qu’on le veuille ou non, des directeurs qui sont prêts à nommer des femmes à ce poste, ça ne court pas les rues. Réfléchis-y. Je sais que tu as les compétences, n’en doute pas un instant. Ce n’est pas machiste, cette remarque, c’est la réalité du monde du travail.

Je sors de son bureau en ressassant tout ce qu’il vient de me dire. Il n’a pas tort sur le côté inégalitaire des promotions selon le genre. Il y a encore quelques mois, j’aurais sauté sur l’occasion. J’ai conscience qu’il s’agit d’une chance incroyable, en tout cas, professionnellement.

Mais dans mon état actuel, c’est la fatigue qui gouverne mes pensées, je ne me sens pas prête pour un tel défi. Je sais que j’en suis largement capable, mais là tout de suite, je doute. Pourquoi maintenant ? C’est trop tôt… ou pas… peutêtre dois-je me faire violence ?

Je regarde ma montre, je suis à nouveau en retard, la nourrice va me sauter à la gorge. Nous sommes lundi et je sais qu’elle a sa séance de sport à 19h. Le timing sera encore serré ce soir pour la gestion de Bérénice. Comme tous les soirs, notre relation va se résumer à du pratico-pratique : bain, repas, brossage de dents, pipi, lavage de mains, histoire expédiée, au lit. Et même avec le rythme de commandant allemand que je vais lui imposer, je sais que la petite se couchera trop tard pour se lever trop tôt. Cette nouvelle perspective professionnelle qui s’offre à moi, me force à revoir le fond de mon organisation mais aussi les priorités que je me fixe pour atteindre le bonheur.

CHAPITRE II

Après bien des semaines de cohabitation difficiles, Sébastien a pris une nouvelle maison en location dans un village voisin. Celle-ci appartient à un de ses amis de lycée.

Malgré cela, se sentant encore chez lui dans ce qui était notre maison, il passe régulièrement… sans prévenir, sans frapper pour signaler son arrivée. Cette attitude commence à m’agacer sérieusement. J’ai besoin de plus d’intimité depuis que je ne lui appartiens plus.

C’est vrai que la séparation est encore récente et j’ai conscience que chacun doit prendre ses marques à son rythme. J’ai la garde de Bérénice quasiment tout le temps en attendant d’officialiser réellement les choses. Son père la prend quand son emploi du temps le lui permet.

Heureusement, la petite ne semble pas souffrir de la situation. Elle ne pose aucune question : pour elle, tout est normal. Sébastien n’a jamais été très présent.

Nous sommes samedi vers la fin de matinée, je suis en train de préparer le repas lorsque je le vois débarquer dans la cuisine située à l’arrière de la maison. Il est passé par le jardin pour récupérer quelques outils. Apparemment, il a sauté la case « porte d’entrée ».

- Salut, me dit-il sans trop prendre le temps de me regarder.

- Salut, lui réponds-je sans guère plus d’attention pour lui.

La conversation démarre doucement, c’est le moins que l’on puisse dire. Il prend place sur un tabouret en face de moi alors que je suis devant mon plan de travail en train de couper des fruits frais.

- Tu fais quoi à manger ?

- Un tajine au poulet, Bérénice est dans sa chambre si tu veux la voir.

- Ça sent bon, ça te dérange si je reste manger avec vous ?

- Tu n’as rien d’autre de prévu ?

- Non pourquoi ?

- A ton avis ?, réponds-je ironiquement.

- Tu ne peux pas passer à autre chose Louise ? C’est bon j’ai compris. J’ai merdé mais franchement, tu ne vas pas tout gâcher à cause de ta fierté.

Ces paroles comme toujours, et l’intonation de sa voix, me déplaisent. J’ai l’impression d’être une enfant capricieuse qui boude parce qu’elle n’a pas ce qu’elle souhaite. Je décide de ne pas répondre, la discussion, nous l’avons déjà eue, je n’ai pas envie de recommencer ce dialogue de sourds.

- Je te laisse mettre la table pendant que je prépare la semoule. Comment ça se passe chez Antoine ? Tu es bien installé ?

- Oui ça va, j’ai eu de la chance qu’il ait justement une maison de disponible. Il me dit qu’il va sûrement la vendre. Du coup, je me dis qu’on pourra sans doute l’acheter, ce sera un investissement pour plus tard.

Je décide encore une fois de ne pas relever. Un de nous deux ne comprend visiblement pas la situation. J’espère secrètement que ce n’est pas moi. Je réussis doucement à ne plus voir mon avenir avec lui.

- Si tu veux, ma sœur me propose sa salle à manger. Du coup, tu pourrais prendre celle-ci ? Qu’est-ce que tu en penses ? J’accepte ?

- Bon, j’ai compris, tu n’es pas ouverte à la discussion aujourd’hui, un autre jour sans doute… d’accord, pourquoi pas pour la salle à manger. La cuisine est équipée. Il ne me reste qu’un salon à avoir. Je prends le lit de la chambre d’amis ?

- Tu peux prendre celui de notre chambre : peu importe, dis-je sincèrement détachée des aspects matériels.

- Et pour le crédit de la maison ? Je ne peux pas payer ET la location ET la maison. Tu te doutes… sauf si ton objectif est de me faire crever.

Son ton se fait un peu plus menaçant. Le connaissant, il vaut mieux que je calme de suite l’échange.

- Je ne te demande rien, évidemment. Je le paie, en attendant de savoir si je rachète la maison ou pas. Sauf si tu la veux.

- Tu sais très bien qu’avec mon statut d’indépendant et les crédits que j’ai pour ma boîte, je ne serai jamais accepté par la banque.

- C’est pour ça que je te propose, c’est quand même la maison qui a vu naître Bérénice, je ne peux pas me résoudre à la vendre. Et au moins, cela lui amène de la stabilité.

- Il n’y a que toi qui ne veux pas recoller les morceaux, à partir du moment où tu décides de la séparation, c’est toi qui en es responsable. Tu ne penses pas à ta fille ?

- Justement…

Si seulement je pouvais lui dire que c’est en particulier pour que Bérénice ait une mère épanouie que j’ai décidé de prendre cette décision difficile. C’est pour elle que j’ai choisi de nous rebâtir un nouvel avenir. Mais il ne comprendrait absolument pas. Il me trouve égoïste, c’est aussi ce que je ressens : je me choisis moi pour la première fois de ma vie. Je vis dans la culpabilité, j’espère tous les jours que ma décision est bien la bonne.

Bérénice fait son apparition chargée de ses trois doudous identiques. Sébastien se lève pour aller la chercher et la fait valser dans ses bras.

Le rire franc de ma fille me donne un sentiment étrange, mitigé. Je la sais heureuse au contact de son père, ça me fait du bien et me rassure. Mais je me reproche de lui retirer des moments de complicité avec lui et me dis aussi que parfois, je ne serai pas là pour les voir.

Je n’ai jamais réellement vécu de séparation, j’ai connu Sébastien toute jeune. Mais j’imagine aisément que la présence d’un enfant dans le couple doit certainement rajouter une dose non négligeable de doute et de tristesse.

***

Le repas se passe comme si rien ne présageait : un couple normal avec son enfant. Sébastien parle beaucoup de son travail comme toujours, il se garde bien d’évoquer sa secrétaire. D’ailleurs, je ne cherche même pas à savoir si elle travaille toujours là-bas. Je tente de me détacher de cela. Les premiers jours ayant été bien trop durs pour moi, je ne veux plus revivre cette douleur. Il m’annonce qu’il part en milieu de semaine pour un tournage dans le Lubéron. Il est assez fier de me citer les quelques acteurs un peu connus qui sont à l’affiche de ce court-métrage.

- Tu pars quand exactement ?

- Jeudi pourquoi ?

- Mais enfin, je ne serai pas rentrée ! Tu comptes faire quoi de Bérénice ? Tu oublies que c’est toi qui la gères dès lundi jusque dimanche soir ?

- Ah merde, j’avais zappé et j’ai encore plus zappé ton voyage narcissique et nombriliste. Honnêtement, tu ne peux pas rentrer plus tôt ? Ou ne pas partir tout simplement ? Franchement, on s’en fout que tu ailles faire ta bobo à l’autre bout de la France pour soi-disant prendre l’air et te regarder le nombril. Ça va t’apporter quoi ? J’ai du boulot moi, j’ai pas le temps de jouer contrairement à toi !

Je sens que la moutarde me monte au nez. En dix-sept ans de relation, je n’ai jamais élevé la voix, j’ai toujours été docile et d’accord avec lui, surtout en façade. Je connais les colères dont il peut faire preuve et son caractère qui me fait peur parfois. J’ai pris le pli de prendre sur moi jusqu’à ces derniers temps. Aussi, j’essaye de peser mes mots pour ne pas le froisser, néanmoins reste ferme, il est hors de question que je ne parte pas pour que monsieur ait encore la victoire.

- Ce n’est pas un jeu, c’est ta fille, son éducation, elle doit aussi voir son père, dis-je de la manière la plus neutre possible.

- Tu as quelqu’un ? C’est pour ça que tu veux partir c’est ça ?

Il semble fou de colère. Sa mâchoire est crispée, ses poings sont serrés.

- N’importe quoi… ne retourne pas la situation. Je pars, ce n’est pas négociable. Si tu veux aller sur ton tournage, ne t’en prive pas mais ne mets rien sur mon dos. Vois avec ta mère, si elle n’est pas disponible, je demanderai à la mienne… nous aurons des solutions, au pire, on peut même demander à Annabelle.

Encore une fois je suis arrangeante, je m’en veux déjà d’avoir proposé des solutions. Mais évidemment, mon instinct de mère a besoin d’être rassuré sur la condition de ma fille pour les jours à venir.

- Annabelle, je sais pas trop. Je suis sûr que c’est elle qui te bourre le crâne contre moi. Je ne l’ai jamais aimée celle-là.

- Détrompe-toi, elle est neutre, elle me laisse faire mes choix comme une grande. Contrairement à toi qui n’a toujours pas compris que j’étais une adulte.

- Nous voilà repartis… bon tu me sers un café ? Je vais aller fumer ma clope.

Je m’exécute docilement. Il prend sa tasse de café et sors dans le jardin en passant par la baie vitrée. Je l’observe par la fenêtre, il a le regard porté au loin, il contemple son bien. Il se sent chez lui, c’est indéniable. J’espère que le temps fera son œuvre. On en a tous besoin, même lui, j’en suis persuadée.

Je regarde également Bérénice jouer avec ses petites licornes que sa marraine lui a achetées pour Noël. Je sais que je pars pour faire le point mais une chose est sûre, ce petit bout d’humain va me manquer cruellement. Alors que ne plus voir l’autre humain adulte sera une réelle bouffée d’oxygène.

CHAPITRE III

La maison de mes parents se situe à quelques kilomètres de chez moi, c’est celle dans laquelle je suis née et j’ai grandi. Ils n’ont jamais déménagé et ne le feront nullement, je crois. Je pense qu’ils n’aiment pas être en dehors de leur village, de leurs habitudes. Certaines personnes sont comme cela. J’ai vite compris que je n’avais pas hérité de ce trait de caractère. J’aime quand les choses changent, rencontrer de nouvelles personnes, goûter à de nouvelles saveurs, voir de nouveaux paysages, encore et encore. Ce n’est en aucun cas de la lassitude de mon quotidien mais plutôt de la curiosité.

Sébastien m’a appelée hier matin pour me dire qu’il ne garderait pas Bérénice de la semaine finalement. Il ne m’a pas laissé le choix. Ses arguments étaient irréfutables et déjà entendus : « c’est moi qui ne fais pas d’effort pour la réconciliation », « je suis la mère, c’est à moi de gérer ». J’ai longuement hésité. Les choix étaient multiples, je pouvais décider de ne pas partir, de la prendre avec moi au risque de la fatiguer un peu ou alors demander de l’aide… J’ai choisi un compromis entre la première et la troisième option, j’ai décidé d’écourter mon séjour de deux jours et ai demandé à mes parents de garder ma choupette quatre jours.

C’est étrange parfois ce qu’on s’inflige, je sais que je vais souffrir de ne pas voir ma fille même pour si peu de temps. Depuis qu’elle est née, je ne lui ai jamais lâché le petit orteil. A sa toute première rentrée scolaire, je pense que je vais rester cachée derrière la grille toute la journée pour voir si tout se passe bien aux récréations, pour observer comme elle agit, comment elle se comporte avec les autres… Mais aujourd’hui, une petite voix me dit qu’il faut vraiment que je parte… seule.

Cette cacophonie autour de moi est assourdissante, tout le monde a un avis sur mon couple, sur mon état cérébral, sur mon avenir. Je suis totalement perdue. Je n’avais jamais vraiment réfléchi à mon futur, je suivais le mouvement, sans espoir ni envie. Je faisais ce qu’on me demandait. Mais là, pour la première fois, je suis seule au gouvernail, personne pour me dire ni quoi faire ni comment. C’est un peu tard à trente-et-un ans pour faire ce constat ? Ou tôt ? Chacun son rythme. Quoi qu’il en soit, j’ai appelé le propriétaire de la location, je lui ai expliqué que j’avais un contretemps familial, il ne m’en a pas tenu rigueur. Les touristes ne se bousculent pas à cette époque de l’année.

Au moment où je me gare, Bérénice comprend qu’elle arrive chez ses grandsparents, je la vois ravie. Une grande balançoire, une basse-cour, des lapins… De quoi l’occuper quelque temps au moins. Nous avançons côté à côte dans l’allée lorsque je vois ma mère sortir avec un grand sourire pour ma fille, elle se précipite vers elle pour la faire tournoyer et l’embrasser. Enfin, elle se retourne sur moi et me sourit chaleureusement, je m’étais attendue à un accueil plus froid étant données les circonstances.

- Bonjour maman, lui dis-je en l’embrassant. Papa est ici ?

- Il faut lui laisser du temps, il a encore du mal à digérer, me répond-elle.

- Bérénice, ça te dit d’aller faire un peu de toboggan ma chérie ? Je vais aller chercher ton sac, dis-je pour épargner ma fille de cette conversation.

Ma chère petite tête brune ne s’en prive pas, elle part en courant avec son doudou dans la main. Le chien de la maison, une cane corso qui répond au doux nom de Zoé, l’accompagne pour son plus grand bonheur. La bête, au pelage gris-argenté et aux yeux bleus perçants, est plus grande que Bérénice. Et, bien que terrifiante pour un étranger, je la sais protectrice et affectueuse à l’égard de ma fille.

- Il n’accepte pas que je vous amène Bérénice pour quelques jours ?, finis-je par demander.

- Ça et tout le reste… votre séparation aussi, tu avoueras que c’est ridicule non ?

- Maman, je ne comprends pas pourquoi vous ne vous mettez pas à ma place.

- Mais si justement, tu as tout pour toi, et tu gâches tout ! Un homme qui t’aime, qui travaille comme un forcené pour sa famille. D’ailleurs, c’est bien normal qu’il n’ait pas le temps de garder sa fille… et toi pendant ce temps-là, tu prends du bon temps. Mais enfin, on ne t’a pas élevée comme ça ! Ton père a honte.

Je prends une gifle. Je suis bien incapable de répondre à cela, les mots ne viennent pas. De toute façon, ils seraient bloqués par les larmes que je retiens. Je lutte pour ne pas m’effondrer. Mes parents pensent que je suis devenue folle ou dépressive, je ne veux pas leur donner raison. Pas maintenant.

Je me retourne vers ma voiture la tête basse, les épaules courbées, ma position préférée depuis des années, je ne me souviens plus depuis quand j’ai commencé à me taire. Mais le constat est clair : je suis comme ça aujourd’hui. Peut-être a-t-elle raison ? Peut-être ne suis-je pas capable de vivre seule ? Peutêtre suis-je trop exigeante pour ma vie?

Je prends les valises de Bérénice et reviens vers elle. Je lui fais un câlin avec mes dernières recommandations : d’être sage, polie, d’aider mamie si elle le peut et ne pas rechigner lorsqu’il est l’heure de se coucher. Elle m’écoute distraitement, elle est déjà en vacances chez ses grands-parents, je sens que je suis de trop dans ce décor. Je l’embrasse avec tout mon amour, dans le cou, sur les joues, le front, je la respire une dernière fois et me lève.

Ma mère nous observe les bras croisés sur son ventre avec un sourire timide ou gêné, je ne sais pas bien déceler. Je la remercie une dernière fois et l’embrasse. Je peux à présent, prendre la route. Décidément, personne ne m’épargne pour ce voyage. De ma meilleure amie, à ma fille, en passant par mon futur exconjoint et mes parents, tous voient cette escapade comme une erreur. Si bien, que j’en arrive à en douter moi-même.

***

J’ai attendu la sortie du village pour sangloter, j’ai eu trop peur de croiser mon père en balade à pied ou sur son vélo. Mais lorsque mes larmes se sont montrées, elles n’ont plus voulu me quitter durant un temps infini. Les huit heures de route vont être longues à ce rythme. Pleurer m’épuise. Je décide alors de mettre un peu de musique pour sortir de cette morosité. Je passe ma playlist préférée. Le son de la voix de Clara Luciani m’apaise, je pense à Bérénice. Lorsque nous entendons cette chanteuse à la radio, elle me dit « C’est maman ! C’est maman qui chante! ». Du haut de ses deux ans, elle est persuadée que c’est moi. Avec une fierté non dissimulée et sans aucune honte, je ne rétablis pas la vérité. Mais en toute objectivité, seuls mes longs cheveux châtains et ma frange peuvent être un point commun. J’ai également les yeux couleur noisette, mais mon gabarit est plus petit : je suis fine et athlétique. Le sport faisant partie de mon quotidien. Et du reste, j’ai certainement la pire voix qu’il est possible d’avoir et d’entendre.

Les kilomètres défilent, à mesure que je m’éloigne de chez moi, je commence à respirer de mieux en mieux. Je fais une pause sur une aire d’autoroute. Mes plaisirs coupables : sandwich triangle, muffin à la pâte à tartiner et soda édulcoré. Conséquence des nuits blanches que j’enchaîne depuis des mois, j’ai beaucoup de mal à garder les paupières ouvertes. Si j’avais aimé le café, j’aurais sans doute vidé le distributeur. Mais je reste une enfant sur certaines choses : pas de café, pas d’alcool, et pas de cigarettes… Les excès se font rares chez moi, et j’avoue que j’ai eu un temps des difficultés à comprendre ceux qui en faisaient. A présent, alors que je gagne en maturité, je change d’avis et envie ces personnes qui ont la capacité de faire preuve d’insouciance.