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Raphaël est un grand frère protecteur, fragilisé par la perte brutale de ses parents alors qu'il était encore enfant. Louise, maman, pressée par une vie trop intense, découvre que son grand-oncle dont elle a hérité, n'est pas mort comme elle le pensait. Léa savoure chaque instant auprès des siens, depuis qu'elle partage sa vie avec Robin et sa fille Eulalie. Le destin a décidé de les unir, pour le meilleur, comme pour le pire... découvrez leur(s) histoire(s)...
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Seitenzahl: 423
Veröffentlichungsjahr: 2023
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T'es partout quand j'avance
Dans mon âme tu es l'île
Des souvenirs de l'enfance
Pourtant tout a changé
Depuis que t'existes plus
Des familles éclatées
Reconstruites ou perdues
Des succès, des défaites
Des amours compliqués
Et beaucoup moins de fêtes
Depuis que t'es plus là pour les organiser
Ben Mazué
Partie 1 : Raphaël
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
Partie 2 : Louise
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
Partie 3 : Léa
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
Partie 4 : Raphaël
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
CHAPITRE XX
CHAPITRE XXI
Partie 5 : Louise
CHAPITRE XXII
CHAPITRE XXIII
CHAPITRE XXIV
Partie 6 : Léa
CHAPITRE XXV
CHAPITRE XXVI
CHAPITRE XXVII
Partie 7 : Jules
CHAPITRE XXVIII
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI
CHAPITRE XXXII
CHAPITRE XXXIV
Partie 8 : Raphaël
CHAPITRE XXXV
CHAPITRE XXXVI
CHAPITRE XXXVII
CHAPITRE XXXVIII
Partie 9 : Louise
CHAPITRE XXIX
CHAPITRE XXXX
CHAPITRE XXXXI
CHAPITRE XXXXII
Partie 10 : Léa
CHAPITRE XXXXIII
CHAPITRE XXXXIV
CHAPITRE XXXXV
CHAPITRE XXXXVI
Partie 11 : Raphaël
CHAPITRE XXXXVII
CHAPITRE XXXXVIII
CHAPITRE IL
CHAPITRE L
Partie 12 : Louise
CHAPITRE LI
CHAPITRE LII
CHAPITRE LIII
Partie 13 : Léa
CHAPITRE LIII
CHAPITRE LIV
CHAPITRE LV
Partie 14 : EPILOGUE
CHAPITRE LVI
Août 1990
Victoire me tient la main. De plus en plus fort. Je ne sais pas si c’est la transpiration ou ses larmes, mais c’est tout mouillé entre nous. Je n’arrive plus à la consoler, alors j’ai décidé de sortir pour aller chercher maman. Comme elle ne revient pas, c’est peut-être qu’elle nous cherche aussi ou alors qu’elle ne retrouve plus le chemin de la maison de vacances.
Maman dit toujours que si l’on se perd sur la plage, on doit aller au poste de secours. Alors peut-être qu’elle y sera, à nous attendre. Parce que là : ça commence à faire trop long…
Victoire a beaucoup pleuré hier soir avant de s’endormir, elle avait peur. Oh moi aussi ! Mais, j’ai tout fait pour ne pas lui montrer. C’est moi le grand, je dois montrer l’exemple. En plus j’avais mal au bras, avec la brûlure que je me suis faite en cuisant les pâtes. Faut dire que c’était la première fois que j’en faisais. D’habitude, je regarde maman faire, mais là, elle n’était pas là et comme on avait faim Victoire et moi. J’ai mis du beurre dedans, elles n’étaient pas aussi bonnes que celles de maman. Mais Victoire ne m’a rien dit, elle est gentille, ma sœur, je m’inquiète pour elle parce qu’elle est triste. Je n’aime pas la voir comme ça.
Maman est partie depuis longtemps maintenant, c’était pendant la sieste de Victoire. J’étais en train de jouer avec mes voitures quand elle est venue me faire un bisou sur le front. Je me souviens bien de ce qu’elle m’a dit : « Je vais faire une course sur le marché mon petit cœur, je reviens vite, tu prends soin de ta sœur en mon absence ? ».
Alors je suis resté dans la maison de vacances, à jouer avec les voitures que j’avais prises de chez nous. Maman m’avait dit de faire un sac avec mes jouets pour partir. « Je m’occupe de tes vêtements, et toi de tes jouets, tu es assez grand maintenant pour t’occuper de ça », elle m’a dit. J’ai eu un peu peur d’oublier des choses, alors j’ai bien rempli le sac, j’ai même su prendre mon gros dinosaure que j’ai eu par le père Noël qui va dans la cheminée de papi et mamie. J’ai pas pris de crayons et de feutres, le coloriage c’est pour les filles.
Victoire s’est réveillée, on a pris le goûter, je lui ai préparé des tartines avec du beurre, juste du beurre, elle aime bien ça. Puis on a attendu, à deux. Ensuite, il a commencé à faire noir. Victoire me posait des questions, « maman elle revient quand ? », « maman elle est où ? », « et papa ? ».
Peut-être qu’elle s’est perdue ? Il faut aller demander aux sauveteurs, ils savent sans doute où elle est, ils pourront appeler mon père au pire. J’ai attendu que le soleil soit bien haut dans le ciel avant de venir à la plage parce que je sais que le matin, il n’y a personne. Donc ça ne sert à rien d’y aller.
Alors on marche Victoire et moi, avec ses larmes à elle sur nos mains et les miennes à moi que je garde dans ma tête même si c’est dur de ne pas les sortir. Maman me manque, c’est difficile de faire le grand.
Je trouve assez vite un monsieur avec une bouée rouge dans la main. C’est drôle même sans la bouée je l’aurais reconnu, ils ont des traces de bronzage comme personne les sauveteurs. On dirait des pandas, mais à l’envers.
- Qu’est-ce que tu veux mon petit ?, me demande-t-il.
- On cherche notre maman.
- On va la trouver, ne vous inquiétez pas. Comment tu t’appelles ?
- Raphaël.
- Tu as quel âge ?
- 8 ans.
- Et toi petite, comment tu t’appelles ?
- Victoire.
- Tu es toute mignonne, arrête de pleurer, ça va aller. Tu as quel âge ma puce ?
- 4 ans.
- Comment s’appelle votre maman, nous demande-t-il ?
- Michèle, Michèle Andrieu.
Je sens que ma sœur se sent mieux, moi aussi d’ailleurs. On suit le monsieur qui appelle notre maman avec son haut-parleur. Ensuite, il nous demande de nous asseoir dans sa cabane et nous donne un bonbon à chacun.
Le temps passe et maman n’arrive toujours pas. Le monsieur nous regarde un peu plus chaque minute. Peut-être qu’il a vu que j’avais une tache sur mon tee-shirt, j’ai fait tomber un peu de jus d’orange quand j’ai voulu nettoyer la table du petit déjeuner. Papa dit que c’est honteux de se présenter comme ça. Alors je baisse les yeux et j’ai honte.
- Dis-moi, Raphaël, est-ce que tu te souviens si ta mère avait un parasol ou un paravent ? On va peut-être essayer de la chercher nous-mêmes, étant donné qu’elle ne nous a pas entendus.
- Oui, on a un parasol jaune, dis-je les yeux toujours baissés.
- Je peux regarder ton bras ?
J’ai un peu peur qu’il me touche, j’ai mal à ma brûlure.
- Ne t’inquiète pas, c’est juste pour regarder ton bobo. Je n’y toucherai pas.
Je tends tout doucement la main. Le monsieur regarde avec les yeux, mais pas avec ses mains, donc ça ne me fait pas plus mal.
- Dis donc, c’est une sacrée brûlure que tu as. Comment tu t’es fait ça ?
- J’ai voulu faire cuire des pâtes à ma sœur, et l’eau a sauté sur mon bras.
- Ta maman te laisse cuisiner tout seul ?
- Mais monsieur… je vous ai dit qu’on la cherchait.
- … Je ne comprends pas… elle n’est pas sur la plage ?
- Ben elle nous a dit que quand on était perdus, il fallait venir vous voir, alors comme elle s’est peut-être perdue… On voulait savoir si vous l’aviez retrouvée. Vous allez la retrouver, hein ?
- Où étais-tu la dernière fois que tu as vu ta mère ?
- A la maison de vacances, la maison verte dans la rue derrière là-bas.
- Depuis quand ?, me demande-t-il avec de grands yeux.
Je sens mes larmes monter, je n’arrive plus à les garder dans ma tête. Je regarde ma blessure et je ne dis plus rien. Le monsieur se met accroupi devant moi et me met le doigt sous le menton pour me forcer à le regarder. Il a des yeux bleus, c’est gentil les yeux bleus. Alors je lui dis :
- C’était le jour où il y avait le marché, maman est partie faire des courses.
- Tu es certain mon petit ? Le marché c’était mercredi, nous sommes samedi.
Je ne réponds pas, je sais que j’ai raison. Le monsieur nous regarde de plus près. Victoire a ses cheveux pleins de nœuds. J’ai essayé de lui faire prendre un bain, mais elle n’a pas voulu que je lui brosse les cheveux. Je m’en veux de ne pas avoir insisté. Papa va avoir honte de nous quand il va nous voir, il va me disputer c’est sûr.
- Ne le dites pas à papa que je me suis mal occupé de Victoire monsieur s’il vous plaît.
- Comment ça tu t’es mal occupé d’elle ?, me répond-il avec un sourire, tu lui as fait des pâtes comme un chef.
- Oui, mais ses cheveux… j’ai pas su les dénouer.
- Ses cheveux sont très jolis ne t’inquiète pas. Vous êtes en vacances ici alors?
- Oui monsieur. On habite à Reims sinon. Papa est reparti pour son travail mais il doit revenir bientôt, c’est maman qui l’a dit.
Puis il se relève et nous annonce qu’il va nous emmener à la gendarmerie pour qu’on nous aide à trouver notre maman. J’ai tout de suite peur, peur d’avoir fait une bêtise. Je regarde Victoire qui me fixe avec des larmes partout dans ses yeux et sur ses joues et plus que sur ses mains. Elle me demande quelque chose sans parler, mais je n’arrive pas à la comprendre.
Je lui reprends la main et la serre fort : « ça va aller Vic’, bientôt maman te fera plein de câlins ».
- Elle va revenir ?, me demande-t-elle avec une voix pleine d’espoir.
- Oui bien sûr, maman est aussi forte que la mer, maman elle serait capable de porter des bateaux.
Septembre 1990
Ça fait trois semaines qu’on est chez papi et mamie, c’est eux qui me l’ont dit. Tout ce que je sais c’est que c’est long. Maman n’est pas encore revenue. Je m’inquiète, j’ai peur qu’elle ait peur, quand il fait nuit, elle doit avoir froid, est-ce qu’elle mange assez ? Comment elle fait pour s’habiller si elle n’a pas de vêtements avec elle ?
J’y pense tout le temps. Et ce qui est dur aussi, c’est que je n’arrive pas à consoler Victoire. Elle passe son temps à pleurer. Les câlins de papi et mamie, c’est pas pareil, ils sont moins doux, moins chauds, ils sentent moins bon. Ils me manquent les bras de maman, sa voix aussi, elle me manque. Tout me manque chez elle. Et puis il y a papa aussi, c’est bizarre qu’il ne vienne pas nous chercher. Il doit avoir beaucoup de travail.
Papi et mamie nous sourient toujours mais je vois qu’ils sont fatigués et pas que parce qu’ils sont vieux. Des fois, je les entends discuter, ils parlent de nous, de ce qu’ils vont faire de nous. Comme si l’on était des pots de fleurs. Quand maman recevait des bouquets de fleurs, elle disait toujours : « où est-ce que je vais mettre celles-ci ? ». Bah aujourd’hui, c’est nous les pots de fleurs à placer.
C’est bientôt la rentrée, comme maman n’est pas encore revenue, on ne peut plus habiter chez nous. Alors, en attendant, on va aller dans l’école du village de papi et mamie, j’ai pas eu le temps de le dire à Mathias, c’est sûr, il va me chercher à la rentrée. Le pauvre, il va être perdu sans moi. Et moi alors ? Je connais personne ici, mes copains ne sont pas là. Et puis Victoire, elle aimait bien sa maîtresse, elle en parlait toujours de madame Poissonnier. Et maintenant elle va aimer qui ?
Victoire et moi, on dort dans la même chambre, on ne le dit pas à papi et mamie mais quand la lumière est éteinte, on se rejoint dans le même lit. On préfère parce qu’on est moins seuls. Il paraît que c’est la chambre de maman, de quand elle était petite, mais il n’y a pas son odeur. Son odeur me manque. Papi dit qu’il va nous construire une cabane dans le jardin. Au moins, ici, il y a un jardin.
C’est le jour de la rentrée, papi et mamie nous ont acheté des vêtements, on n’est pas repartis chez nous chercher les nôtres, alors on a dû aller au magasin pour prendre des tout neufs. J’ai pas voulu acheter beaucoup de choses, ça ne sert à rien, on ne va pas rester longtemps. J’ai pris deux jeans bleus, deux tee-shirts, une chemise et un sweat. Victoire a voulu prendre des robes, roses et bleues, ses couleurs préférées. Puis on est allés au magasin de chaussures, mamie voulait que je prenne des mocassins en cuir pour la rentrée, elle est vieille mamie dans sa tête aussi et pas que dans son corps. Et puis elle a fini par accepter, avec ses yeux qui sont tristes, mais qui essaient de sourire. J’ai pris une paire de baskets montantes, celles que je voulais depuis longtemps, quand j’avais sept ans. Il y a une boule sur la languette en dessous des lacets en forme de ballon de basket orange qui fait gonfler l’intérieur de la chaussure. Je les adore. J’ai même envie de dormir avec, mais papi dit que c’est sale et que ça ne se fait pas. Papa dirait sans doute la même chose. Mais moi je les aime trop, impossible que je les salisse. Victoire s’est acheté des ballerines… forcément c’est une fille. Mamie lui a fait plaisir pour son cartable, il y a Jasmine et Aladin dessinés dessus, elle adore ce film. Elle le regarde toujours à la maison, quand papa n’est pas là, il n’aime pas qu’on regarde la télévision. De toute façon, il n’est pas souvent là.
L’école est plus petite qu’à la maison, c’est normal c’est un petit village. Mais j’ai peur quand même. Victoire aussi, maman lui manque beaucoup, elle aurait préféré que ce soit elle qui l’emmène ce matin. Moi j’aurais carrément préféré que maman ne parte pas du tout sur le marché ce jour-là. Même si j’ai eu des super baskets, ça ne la remplace pas. D’ailleurs, je serais prêt à mettre les mocassins que mamie voulait m’acheter pour que maman revienne.
La maîtresse de Victoire est la directrice, elle vient nous chercher à la grille. Elle discute un peu avec mamie en nous regardant puis nous amène dans nos classes. Je dis au revoir à Victoire en lui faisant un petit signe de la main. J’espère qu’on se verra à la récréation, on n’a pas de copains ici.
Dans la classe, il y a déjà des élèves. Une fille me regarde avec un gentil sourire. Elle a de grands et beaux yeux verts. Elle a l’air cool, elle s’appelle Iris si j’en crois la fille qui l’appelle. C’est joli Iris. Puis il y a un groupe de trois garçons qui viennent m’accueillir.
- Salut moi c’est Julien, lui c’est Mathieu et…
- Moi c’est Nicolas, ajoute le troisième qui n’a pas l’air d’avoir envie qu’on fasse les présentations à sa place.
- Moi c’est Raphaël.
- Si tu veux, tu peux venir avec nous, il reste une place à côté de moi, me dit Nicolas.
- D’accord, réponds-je rassuré de ne pas être seul.
La maîtresse arrive enfin. Elle n’a pas une tête de maîtresse. Elle a peut-être perdu ses lunettes. Trop jeune, trop souriante. Elle fait même des blagues. Une maîtresse, ce n’est pas drôle d’habitude… Elle me regarde à plusieurs reprises et me fait participer. Comment connaît-elle mon prénom ? C’est vraiment étrange décidément. Je vais en parler à mamie tout à l’heure, peut-être qu’elle saura si cette dame est vraiment une maîtresse ou une actrice pour nous faire croire que l’école c’est bien.
La récréation sonne déjà. Je n’ai pas vu le temps passer entre les blagues de madame et les coups de coude de Nicolas pour me raconter des histoires. Je me précipite pour trouver Victoire dans la cour, elle joue avec une petite fille. Je vais les voir, je veux être sûr qu’elle va bien.
- Ça va Vic’ ?
- T’as vu, c’est Clémentine. C’est ma copine.
- Bonjour Clémentine, tu es nouvelle aussi ?
La petite a l’air timide, elle me répond d’un simple signe de tête. Ça suffit pour que je comprenne que j’ai vu juste. Elles ont l’air bien occupées alors je retourne voir mes nouveaux copains. Ils m’attendent de l’autre côté de la cour. Je leur manque déjà, je suis content.
A midi, mamie est à la grille, elle nous a fait des pâtes pour nous faire plaisir. Vic’ et moi, on ne parle pas trop, mais je crois qu’on est tous les deux rassurés. On a même hâte de repartir. Alors papi et mamie posent les questions, on répond par oui ou par non, ça a l’air de leur suffire.
L’après-midi se passe aussi vite que la matinée. Madame nous annonce qu’on aura sport deux fois par semaine. Le mardi et le vendredi. Mince, on a oublié d’acheter un survêtement avec mamie. Bah au pire, j’ai déjà les baskets.
Décembre 1990
C’est notre premier Noël sans maman et papa. On est déjà venus chez papi et mamie pour ça, seulement à chaque fois ils étaient là ou au moins, maman était là. Une fois, pour les vacances, on est venus tout seuls, mais on appelait maman tous les jours, ou elle nous appelait. Cette fois, je sais qu’elle ne nous appellera plus. C’était à la fin du mois de novembre, le vingt-cinq. Le jour de l’anniversaire de maman. J’ai surpris mamie en train de pleurer et papi la consolait. Du coup, je me suis caché derrière la porte et j’ai écouté. Normalement, ça ne se fait pas, pourtant là, c’était un cas de force majeure.
- Il faudra qu’on leur dise un jour, a dit mamie.
- Je sais, je sais : et le plus vite, le mieux, a répondu papi.
- On aurait dû le dire dès qu’on a trouvé son corps, ils l’attendent encore, je trouve ça cruel.
J’ai fait tomber ma voiture, ils m’ont entendu. Alors je suis entré dans le salon et j’ai demandé ce qu’était un corps, ils se sont regardés et j’ai compris que ce n’était pas bien pour maman. Ils m’ont dit que maman était au ciel, qu’elle avait rejoint les étoiles. J’ai tellement serré mes poings que j’ai saigné dans mes mains à cause de mes ongles. Ils m’ont dit qu’elle s’était noyée quand on était en vacances.
- Il faut le dire à Vic’, elle veut demander au père Noël que maman revienne, je leur ai dit.
- Oui mon cœur, on va lui dire, a répondu papi.
- Tout de suite !, j’ai crié en essayant de retenir mes larmes, mais là encore, c’était très difficile.
- Et papa, il est où ?
- On ne sait pas, on pense qu’il est parti en même temps que maman. Qu’ils étaient sûrement ensemble.
- Mais il était parti au travail maman avait dit.
- Sans doute qu’il est revenu entre temps…
- Et il est où alors son « corps » à lui alors comme vous dites ?, j’ai demandé.
Ils se sont regardés et ont attendu avant de me répondre. C’est mamie qui a eu le plus de courage :
- Il arrive qu’on ne retrouve pas les personnes, car l’océan les emporte.
Après en cachette, j’ai cherché dans les pages jaunes le numéro d’un journal de l’île d’Oléron. J’ai dit que je faisais un exposé sur les faits divers pour l’école et que j’avais quinze ans. La dame que j’ai eue au téléphone m’a dit qu’on avait retrouvé ma mère dans un parc à huitres, comme je ne savais pas ce que c’était, j’ai demandé. C’est là qu’on fait grandir les huitres. Jamais de ma vie j’en mangerai. Et elle a dit aussi que maman était morte depuis deux semaines quand on l’avait retrouvée. J’en veux pas à papi et mamie de ne pas nous l’avoir dit tout de suite. Ça doit être dur pour eux. C’est comme si maman nous avait perdus. Elle aurait été triste tellement elle nous aimait. C’est dur de parler d’elle au passé, en CE2, on apprend à conjuguer le présent, le passé et le futur. Maman, je voudrais la conjuguer au futur.
Quand elle l’a su, Victoire a pleuré. Elle pleure encore parfois quand elle s’endort. Mais je lui fais des câlins jusqu’à ce qu’elle se calme. Je ne sais pas si elle a compris ce que ça voulait dire « mourir », mais ce qui est sûr, c’est que notre maman nous manque. On dit aussi que papa nous manque aux gens, mais en vrai, on ne le voyait pas beaucoup déjà avant et les câlins, c’était pas trop son truc.
Alors pour Noël, papi et mamie ont voulu nous faire plaisir et ils ont invité les cousins, Romain et Amandine. Ils ont encore leurs parents eux : tonton Jean-Michel et tata Martine. J’ai vu que tata Martine avait souvent les larmes aux yeux en nous regardant, c’est la sœur de maman. J’en ai marre que les gens aient pitié de nous. C’est déjà assez difficile comme ça.
Heureusement, le père Noël nous a ramené un super cadeau, une console super Nintendo avec les jeux Mario 1 et Mario 2. On y a joué tout le week-end avec Romain. Les filles se sont amusées avec leurs Barbies. Elles étaient contentes aussi. Ça m’a fait du bien de voir Vic’ rigoler un peu. Du coup, j’ai demandé à tata s’ils pouvaient revenir plus souvent. J’aime bien les câlins de tata, ils ressemblent à ceux de maman.
A l’école, ma madame est toujours aussi gentille, son prénom c’est Céline, et mes trois copains de la rentrée sont devenus mes meilleurs copains. Même si je pense encore souvent à Mathias. J’aurais bientôt le droit de les inviter à dormir, papi a dit. Ici, c’est devenu chez moi, je crois, on n’en a jamais vraiment parlé avec papi et mamie, mais je ne vois pas où on pourrait habiter ailleurs.
Vic’ a une nouvelle poupée qu’elle a appelée Pétronille. Sa tête est énorme et dure comme la manette de ma console. Elle l’utilise comme une arme contre moi. Je me prends des coups de Pétronille pour un oui ou pour un non ! Mais je ne dis rien à papi ou mamie parce que je vois qu’elle va mieux. Elle est contente de retrouver ses copines à l’école, elle veut toujours mettre des robes. Elle a même recommencé à manger, il était temps, elle était devenue toute blanche. Mamie lui fait tout ce qu’elle aime, et ça me va bien. J’ai bien vu que Vic s’était fort attachée à mamie, le soir elle s’assied sur ses genoux et met ses bras autour de son cou pour regarder « madame est servie ». Pendant que mamie caresse ses cheveux, Vic pose sa tête sur son torse.
Et moi, j’aime bien rejoindre papi dans son établi le week-end. Il a des tas d’outils. Avant d’être en retraite, papi était professeur d’agriculture, je ne savais même pas que c’était possible. En tout cas, il a un grand jardin ! Des fois, on va se promener à deux dans les champs, il me montre la différence entre de l’orge et le blé, il m’explique comment on récolte le maïs. Papi c’est une encyclopédie, il devrait faire « Que le meilleur gagne ». Maman, elle aurait été plus forte à « FA SI LA chanter »...
Et puis une fois, je ne sais pas pourquoi alors qu’on longeait le cimetière, j’ai dit à papi :
- Mon copain Mathieu dit que sa mamie est au cimetière.
- …
- Maman elle est où elle ?
J’ai vu que papi réfléchissait.
- Elle est au cimetière aussi mon chéri.
- Dans une tombe ?
- Oui c’est ça dans une tombe.
- Il est où ce cimetière ?
- Juste en face de toi.
- On peut y aller ?
Papi réfléchissait encore.
- D’accord, me répond-il en baissant les yeux. Suis-moi.
Alors on a traversé le cimetière. C’est froid un cimetière, il y a des tombes de toutes les formes, de toutes les tailles. Parfois même, il n’y a que des cailloux et puis une croix.
Et puis papi s’est arrêté, alors j’ai regardé et j’ai vu une plaque où c’était écrit : « A notre fille aimée… à notre maman adorée ».
C’est pas très joli une tombe. C’est tout plat, c’est tout gris. J’ai pas osé toucher, mais je crois que c’est tout froid aussi. Papi avait les yeux tout rouges. Alors je lui ai pris la main.
- Elle te manque papi ?
- Si tu savais…
- Bah justement je ne savais pas… j’ai pensé à moi, j’ai pensé à Vic’ et parfois j’oublie que c’est dur pour vous. Je suis désolé papi.
- Si tu savais comme je suis désolé pour toi, me répond-il en lâchant un gros sanglot.
Alors je l’ai pris dans mes bras et j’ai retenu mes larmes. Il a déjà assez de chagrin, je ne veux pas qu’il en ait plus. Et puis on est repartis sans rien dire, la main dans la main.
Avant de sortir, je lui ai posé une dernière question qui me perturbait :
- Depuis quand elle est ici maman ?
- Depuis le jour de la rentrée des classes.
- Ah… et dire que j’avais peur de ma nouvelle école… maman avait peut-être aussi peur de sa nouvelle maison…
Un jour, il faudra que j’emmène Vic’ voir maman, mais pas trop vite, c’est moche un cimetière presqu’autant qu’une tombe.
Mai 1997
Aujourd’hui, ma journée est chargée. Le mercredi, c’est toujours pareil. Le matin, j’ai cours. J’enchaîne une heure trente de français, une heure d’histoire et une heure de maths. Ce midi, je rentre vite fait à la maison. Je pourrais rester au collège à buller avec les copains, mais je veux soulager un peu mamie. Elle a déjà assez de travail comme ça et elle n’est plus toute jeune malheureusement.
Avec mes économies et les petits boulots que je fais depuis trois ans, j’ai pu m’acheter un scooter d’occaz. Il me permet d’aller plus vite pour la route. Ça m’a pris des années, mais j’avais mon objectif. Quand j’ai vu que papi passait beaucoup de temps sur la route pour nous (c’est le problème des villages, le bus ne passe que deux fois par jour), j’ai cherché un moyen de me déplacer seul.
Alors j’ai demandé à madame Lacquement si je pouvais tondre sa pelouse, elle a dit oui. Puis elle a parlé de moi à monsieur Berné, je balade son chien. Et de fil en aiguille, j’ai eu mes clients réguliers. Depuis que j’ai douze ans, j’économise. Il y a six mois, j’ai commencé à chercher un scooter. J’ai réussi à trouver la perle rare, on l’a retapé avec papi et il est comme flambant neuf si on le regarde de loin. Maintenant, je vais et viens sans ennuyer papi. J’arrive même à payer mon essence tout seul.
Alors le mercredi, je me dépêche, je prépare à manger pour tout le monde. Il est hors de question que cela soit quelqu’un d’autre. Je ne sais pas hyper bien cuisiner alors c’est pâtes à la tomate et cordon bleu, riz et poisson pané ou purée saucisses. J’essaie quand même de varier les plaisirs.
Comme Vic’ n’a pas l’école, elle est à la maison le mercredi. Mamie ne peut pas tout faire. La garder et faire à manger. L’année prochaine ce sera différent, ma sœur sera au collège aussi. Du coup, mamie va enfin reprendre son club de couture le mercredi matin. Elle ne dit rien, pourtant je sais que ça lui manque. Elle s’est beaucoup privée pour nous. Papi aussi. Ce sont des saints. Il faut que je les aide, je leur dois bien ça.
Une fois qu’on a fini de manger. Vic’ et moi, on débarrasse. On fait la vaisselle et je l’emmène à l’athlé. Ça va, on a de la chance. Le stade est à un kilomètre, on y va à pied. Elle adore ça Vic’. Elle touche un peu à tout mais je crois qu’elle sera vraiment forte au saut en longueur. Elle fait déjà 4,10m alors qu’elle n’est que benjamine. Ses entraîneurs sont contents et moi je suis fier. Elle est gentille Vic’, elle ne demande pas grand-chose et elle m’écoute. En plus, elle travaille bien à l’école, bien mieux que moi. Elle ira loin. C’est tout ce que je lui souhaite après ce qu’on a vécu.
Je rentre à la maison, je fais un bisou à mamie et je reprends mon scooter. On a un match contre le lycée Wallon aujourd’hui. Je fais du hand. Je suis pivot. Je n’aime pas perdre alors je râle beaucoup, mais mes copains sont au courant donc ça va. Mat, Ju et Nico sont dans la même équipe que moi. J’ai négocié avec le coach pour prendre Mat, il n’était pas rapide. Du coup, il a été placé dans les buts et finalement, il ne s’en sort pas trop mal. L’équipe est plutôt bonne même… en tout cas à l’échelle scolaire. Notre coach pense qu’on peut gagner les départementaux. Ce serait cool. Faut juste que ça ne génère pas trop de déplacements dans la foulée, je dois continuer à m’occuper de la maison, de Vic’ et de faire mes travaux dans le quartier. J’ai besoin d’économiser pour m’acheter une voiture. C’est dans trois ans le permis, mais justement : tout ça, ça coûte cher.
C’est d’ailleurs pour ça que j’ai refusé d’intégrer le club de la ville. Un sélectionneur est venu me voir il y a quelques mois. Il voulait que je les rejoigne. Il disait que j’avais un « énorme potentiel ». C’était impossible, ajouter deux entraînements par semaine et les matchs le samedi. Dans une autre vie, ça aurait pu, mais pas la mienne.
Et c’est pas grave, tout ce qui compte pour moi c’est que les trois autres doigts de la main aillent bien. On a déjà perdu le pouce. Ma sœur c’est le petit doigt, mamie l’annulaire, papi l’auriculaire, maman… c’est le pouce bien sûr. Moi je suis le majeur pour bien dire à la vie ce que je pense d’elle. J’emmerde le destin, je serai plus fort, j’en fais le serment.
Il est 17h, pas le temps de rigoler avec les copains. J’ai demandé à madame Blanc, la maman de Clémentine de reprendre Vic’, faut que j’aille la rechercher. On va rentrer à la maison. Mamie n’aura pas su s’empêcher de nous faire un gâteau au yaourt comme d’habitude. J’espère qu’elle a mis de la pâte crue de côté, c’est quand même ce qu’il y a de meilleur. En plus, j’ai vraiment faim. Faut vraiment que je suive des cours de cuisine ou que mamie m’explique.
On a fait du chemin. Dans notre malheur, on a de la chance. Jamais on n’aurait connu papi et mamie aussi bien si l’on était restés à Reims. La Bretagne c’est beau. On a nos petites habitudes, je les aime bien même si j’ai toujours peur que quelqu’un disparaisse à jamais. Comme un mauvais souvenir…
Mars 2004
Je pensais vraiment qu’on était tranquilles, qu’il n’y aurait plus de surprises… Mais là franchement, papi et mamie auraient pu nous le dire… Pourquoi attendre les dix-huit ans de Vic’… D’accord, il faut être majeur pour hériter, mais quand même ! Ils auraient pu nous dire que la maison était toujours là.
Après je me doute qu’elle n’avait pas disparu. J’avoue que je n’y avais pas du tout pensé non plus… si j’avais posé des questions, peut-être qu’ils m’auraient répondu… mais le coup du « voici les clés de la maison, elle vous appartient à tous les deux », c’est dur. On va faire quoi de ce truc ? Reims c’est loin.
On est à deux sur la route… Je roule, mais on ne parle pas beaucoup. Vic est un peu stressée, je le vois. Pour elle aussi, ça doit être un sacré bordel dans sa tête. Le GPS nous annonce encore deux minutes de route. C’est étrange, je reconnais certains lieux. La boulangerie par exemple, le vieux chêne au centre de la place n’a pas changé. Je tourne instinctivement à gauche, je sais que la maison n’est pas très loin.
On se gare, je traîne pour éteindre le moteur. Je suis tellement stressé que je suis sur le point de vomir… Les grands-parents ont laissé la maison intacte. Rien n’a changé depuis notre départ. Ils nous ont dit qu’il n’avait jamais coupé l’eau et l’électricité. « Donc la maison est restée chauffée, on a même payé un chauffagiste pour l’entretien annuel ». Ils nous ont dit qu’ils n’y étaient jamais retournés, que ça aurait été trop dur pour eux. C’est vrai que pour nous, ça va être de la rigolade.
Tu parles d’une surprise. Cette vie-là, j’avais cherché à l’oublier et me voici avec une clef dans la main devant une serrure que je reconnais vaguement. Vic’ est derrière moi, comme si elle se cachait. Je dois trouver le courage pour nous deux. Alors je tourne cette fichue clef.
La porte s’ouvre sans mal. Je m’attendais à quoi ? Un bois qui s’effrite, des toiles d’araignées à retirer avec un sabre, des rats qui m’attaquent ? Nos blousons sont suspendus dans le sas d’entrée. Je reconnais tout de suite ma veste à capuche LC Waikiki, j’en étais tellement fier. Je serais bien incapable de l’enfiler à présent. La veste verte de maman est là, je m’approche pour la sentir. Comment est-ce possible que son odeur soit encore là ? A peine perceptible, mais toujours là. Je l’avais oubliée… j’ai un nœud dans la gorge. Parfois c’est dur d’avoir des souvenirs. J’aurais dû profiter beaucoup plus de maman, la serrer beaucoup plus dans mes bras, lui dire beaucoup plus que je l’aimais. Maintenant, ce qui me reste c’est son odeur en beaucoup moins.
Le temps se fige. J’entends les copains crier à la sortie de l’école, on court tous vers la grille. Ma mère est la plus belle, je suis fier, j’aurais dû lui dire à l’époque. Elle ne l’a jamais su. Je suis encore le nez dans mes songes lorsque je me rappelle que je ne suis pas seul. Vic est derrière moi comme tétanisée.
Je lui souris et lui tends la main, j’essaie de lui donner la force qui lui manque. Nous entrons dans le séjour. Je m’attendais à plus de poussières. Maman insistait pour que la maison soit propre et rangée avant notre départ en vacances, rien ne traîne. Le temps s’est arrêté dans cette maison il y a quatorze ans. Les canapés se font face, maman prenait toujours celui de gauche, je me collais toujours à elle le soir avant d’aller au lit, c’était notre moment alors que Victoire dormait déjà.
Je me retourne vers elle, elle a les larmes aux yeux. « Je ne me souviens de rien », me dit-elle.
- Tu veux aller dans ta chambre ?
- Je ne sais pas…
- On n’est pas obligés de tout faire aujourd’hui, on pourra revenir une autre fois.
- Je ne sais pas…
Je la serre contre moi et l’enlace. Elle s’effondre littéralement. Je comprends que ce soit trop pour elle. Ça l’est déjà pour moi.
- Est-ce que tu veux que j’aille chercher nos albums photo et qu’on les regarde. C’est un début ?
- Je veux bien… , me répond-elle en se frottant le nez avec sa manche.
- Je te proposerais bien de te faire un chocolat chaud, mais le lait risque d’être périmé tu ne crois pas ?
- T’es con, t’arrives même à rire dans un moment pareil…
- Tu ne penses pas que le pire est derrière nous, non ?, lui réponds-je sincèrement.
- Oui, tu as raison… c’est tellement vrai. On ne peut plus les perdre. Au contraire, je ne peux que retrouver des souvenirs ici.
Et à partir de ce moment, nous n’avons plus vu le temps passer. C’est bizarre cette sensation de ne pas être chez soi alors que l’on y est quand même. On a passé la journée à regarder des photos et fouiller dans nos armoires des jouets ou des vêtements figés dans le passé. Puis, le soir venant, on a décidé de revenir le lendemain pour récupérer quelques objets. On n’a pas osé dormir là, ça aurait été trop, trop vite. Alors on a pris une chambre d’hôtel dans la ville voisine. Je suis à peu près sûr qu’il n’existait pas cet hôtel quand on était petits, tout comme la zone commerciale qui l’entourait.
La seconde journée a été plus facile surtout pour Vic’. Elle s’est même mise à aérer la maison, à ouvrir les fenêtres en grand. Nous avons parcouru toutes les pièces en dehors de la chambre des parents. Le lieu étant encore trop sacralisé. On a même réussi à sourire devant des pots de café d’un autre temps et des paquets de cigarettes en chocolat. Le jardin était totalement en friche. Je me suis dit que ça valait la peine de passer des heures chez les voisins pour me faire un peu d’argent, c’était une sorte d’entraînement pour ce que j’allais affronter.
Finalement, la route du retour s’est faite plus légèrement. J’ai raconté à Vic’ quelques souvenirs qui me revenaient du coup. Elle m’a écoutée avec beaucoup d’intérêt et un sourire d’enfant. La machine à remonter le temps a eu des effets même sur elle. La route était longue, je la voyais réfléchir. Et finalement, elle a lancé la bombe.
- Avant même de savoir pour la maison…
- Oui Vic’ ?
- … Tu sais que c’est le moment des inscriptions aux universités ?
- Bah oui, on l’a fait ensemble.
- Oui… sauf qu’il y a une inscription que j’ai ajoutée.
Je suis surpris, normalement ma sœur ne me cache rien ou alors je ne la connais pas aussi bien que ça.
- Où ça ?!
- A Reims…, me répond-elle sans oser affronter mon regard.
- A Reims !! Mais c’est hyper loin de chez nous.
- Bah non justement, peut-être que chez nous c’est justement là-bas.
Je suis sonné. J’étais à mille lieues d’imaginer ce que ma sœur avait en tête. Durant toutes ces années, elle n’a toujours pas récupéré ses repères. Je m’en veux de ne pas avoir su lui donner.
- C’est l’université qui est intéressante ou c’est parce que tu veux repartir là-bas ?
- Les deux… enfin surtout le fait de repartir, je crois.
- Tu n’es pas heureuse avec papi Gustave et mamie Odette ?
- Si bien sûr… mais il est temps que je vole de mes propres ailes, tu ne crois pas ? Et tu as assez fait le papa toi. Tu dois aussi vivre ta vie. Tu l’as bien mérité.
- Mais il y a plein de belles villes en France, pourquoi Reims ?
- A ton avis ?
- D’accord, dis-je dépité.
- J’ai une chose à te demander.
- Dis-moi.
- On en fait quoi de cette maison ?
- Je ne sais pas encore… Pourquoi ?
- Je peux y habiter au moins le temps de mes études ? Quitte à ce que je te paie un loyer ?
- T’es malade ou quoi ? N’importe quoi… enfin oui bien sûr que tu peux y habiter, elle est à toi. Mais il est hors de question que tu me donnes un centime.
- Merci.
- Vic’ ? Tu sais que je ne pourrai pas t’accompagner moi. Je dois rester avec papi et mamie. Je ne peux pas les laisser seuls. Ça me déchire de devoir choisir entre vous.
- Je sais oui, mais comme je te dis, le papillon a besoin de s’envoler.
- Tu es sûre que tu sauras vivre là-bas ? Seule ? Ça me fait flipper moi de savoir ça.
- T’inquiète pas pour moi. On ne m’oblige pas. C’est moi qui en ai envie.
- Tu me donnes l’autorisation de venir passer des week-ends ?
- C’est une obligation, me répond-elle en souriant.
Elle est devenue adulte ma sœur… Je ne l’ai pas vu venir. Le petit doigt prend de la distance, pourvu qu’il reste intact. Je ne sais pas comment on répare les cassures d’auriculaires. Si j’avais su, j’aurais fait médecine.
Aujourd’hui
Faut que j’appelle Vic’, elle va forcément en rire. En plus, c’est l’occasion de l’entendre. Depuis que j’ai racheté le bar, je n’ai plus une minute à moi et pour eux… les petits me manquent, ma sœur me manque. Mamie me manque et ne parlons pas de papi.
Enfin, je ne vais pas me plaindre, j’adore ce que je fais et je sais que je le fais bien. Les clients sont satisfaits et le bouche-à-oreille fonctionne plus vite que je ne l’aurais espéré. A cette allure-là, je vais pouvoir réduire la durée de mon prêt.
Mais à cet instant précis, ce qui compte c’est de prendre une petite pause pour appeler ma sœur. J’ai un peu de temps avant l’ouverture, ça tombe bien.
- Allo ?
- Salut Vic’, ça va ?, j’adore entendre sa voix.
- Ah Raph’ ! Justement, ta filleule te réclamait ce matin… ça va et toi ?, me répond-elle.
- Fais-lui un énorme bisou pour moi tu veux ? Moi, ça va. Je t’appelais juste vite fait pour te raconter un truc fou, lancé-je emballé comme jamais.
- Tu t’es fiancé ?, me répond-elle sarcastique.
- Ah ah très drôle, tu ne lâcheras jamais le truc toi. Non beaucoup plus intéressant que ça. Il y a un taré qui m’a envoyé une lettre. Je l’ai reçue ce matin. Enfin… étant donné le contenu, on peut dire qu’elle nous est adressée à tous les deux, commencé-je à expliquer.
- Qui ça tous les deux ?, me demande-t-elle.
- Bah toi et moi !, lui dis-je comme s’il était évident que nous étions irrémédiablement liés.
- De quoi tu parles ?
- Ce gars qui m’a écrit, il nous dit qu’on a le même père. Du coup, il serait notre frère. Enfin… plutôt demi-frère vu ce qu’il raconte.
- Il sait que nous ne sommes pas hyper riches ce type ? Il perd son temps s’il veut qu’on lui donne de l’argent ou un reste d’héritage. T’es sûr qu’il ne confond pas avec quelqu’un d’autre ?, me demande-t-elle légèrement inquiète.
- Ben pour le coup, il donne tellement de détails, qu’il parle bien de papa. J’en suis persuadé, rétorqué-je sincèrement, navré de la chambouler un peu.
- Du genre ?, me dit-elle du tac-au-tac.
- Il sait qu’il était directeur marketing de Bolainse à la fin des années quatre-vingt, qu’il s’appelait Jean-Jacques. Qu’il était marié avec maman et…
- Bah s’il était marié avec maman, il n’y a pas de débat. C’est pas notre frère !
- Tu sais Vic’ je pense sincèrement qu’il n’en veut pas à la maison si c’est ce qui t’inquiète. Et quand bien même, c’est ton foyer, je ne laisserai jamais quelqu’un te la prendre. Non, je crois qu’il cherche une famille. Je t’enverrai des photos de sa lettre pour que tu la lises. Selon lui, papa se serait tapé une secrétaire du nom de Marie Mazin.
- Ça ne me dit rien…, me répond-elle visiblement apaisée.
- Tu m’étonnes : c’est n’importe quoi et en plus t’étais pas encore née donc même si c’était le cas... Il parle de 1985.
- Il s’appelle comment ?
- Pierre.
- Et il dit quoi d’autre ?
- Je te la fais courte : Né sous X en octobre 1985. Il a d’abord été élevé dans des foyers et des familles d’accueil. Il a ensuite été adopté vers l’âge de dix ans. Il y a deux ans, en recherchant ses parents biologiques, il a découvert que sa mère était morte à l’accouchement. Cette fameuse Marie Mazin. Et donc, contrairement à ce qu’il pensait, il n’avait pas été abandonné. Mais pas de trace du père. Finalement, quelques semaines plus tard, il a retrouvé sa sœur jumelle, elle aussi adoptée. Bah oui, il a découvert qu’il avait une sœur le bougre ! Elle s’appelle Laurène, elle a un restaurant dans le Var. Depuis, ils sont heureux, ils s’aiment, enfin pas tant que ça puisqu’il cherche son père… et contre l’avis de sa sœur. En l’occurrence notre père.
- Eh ben… effectivement ce n’est pas rien. Si tout cela est vrai, sa vie n’a pas toujours été rose non plus. Et il attend quoi de toi ?
- Il veut me rencontrer, nous rencontrer.
- Tu vas le faire ?
- T’es malade, j’ai pas le temps pour ces conneries.
- Qu’est-ce que tu as à perdre ?
- Je te l’ai dit, du temps. Tu as tes deux enfants, moi j’ai mon bébé : c’est mon bar.
- Ça, j’avais remarqué, me taquine-t-elle. Mais pourquoi tu es sûr que ce n’est pas vrai pour papa ?
- Pourquoi ce serait vrai ?
- Parce que tu me dis toujours que tu as moins de souvenirs de papa, car il n’était jamais là.
- Ça constitue une preuve ?
- Non, mais du coup, ça n’interdit pas le doute.
- Tu veux quoi ? Que j’y aille ?
- Oui.
- Pourquoi ?
- Parce que ce n’est pas moi qu’il souhaite voir mais pourtant moi je veux en avoir le cœur net, insiste-elle.
- Bon, en fait, il souhaite te voir aussi, avoué-je.
- Ah bah c’est bon alors, j’y vais moi!
- Mais pourquoi ?
- Parce que maintenant j’ai des doutes, me dit-elle.
- J’aurais jamais dû t’en parler en fait, soufflé-je.
- Trop tard. Il t’a filé son numéro ?
- Oui.
- Envoie-le-moi.
- Never, dis-je catégoriquement pour essayer de garder l’ascendant sur ma sœur.
- Très bien. Appelle-le toi-même alors, je m’adapte sur le planning. Mais pas le mercredi, tu sais que c’est galère avec les petits, me répond-elle même pas un peu intimidée.
- Victoire, t’es pas sérieuse ?, dis-je en désespoir de cause.
- Bon je te laisse, Hugo m’appelle. Je t’aime Raph’. Tiensmoi au courant !
Je reste là avec mon téléphone dans la main. J’étais persuadé que cette conversation téléphonique prendrait une autre forme, j’étais persuadé d’en rire avec ma sœur, j’étais persuadé de la connaître. J’étais persuadé d’être plus vieux et plus mature qu’elle. A quel moment les choses ont-elles changé ?
Je reste là avec mon téléphone dans la main et je cherche le courage d’appeler un homme qui pourrait finalement être mon frère…
J’appréhende de le revoir. Depuis son départ, tellement de choses se sont passées. Il m’a connue toute fébrile, apeurée, doutant de tout. Et aujourd’hui…
Eh bien aujourd’hui je vis au paradis, celui qui était le sien auparavant, celui qu’il m’a offert. Depuis son « départ », j’ai eu ma deuxième fille Léontine, je suis mariée à ce qui se rapproche de « ma » perfection. Je suis plus sereine, plus confiante, plus forte. Bref je ne suis plus la même.
Je lui dois tout ça à Léon, mais aussi la tristesse de l’avoir perdu, l’incompréhension de ce qu’il a fait. J’ai cru qu’il était mort, tout le monde le croit encore d’ailleurs. Pourquoi a-t-il simulé sa propre disparition ? A-t-il conscience de la cruauté de ce scénario ? Sait-il que si j’avais pu choisir entre sa maison et lui, il aurait eu ma préférence ? Je ne sais pas comment lui dire, je lui en veux de m’avoir fait mal, seulement sans cette douleur, en serais-je là aujourd’hui ? Aurais-je parcouru tout ce chemin ?
Incontestablement, Léon a vécu des choses difficiles. J’ai appris à le connaître avec le temps, surtout après sa disparition. Issu d’une relation entre une jeune Allemande et un officier français, il a été rejeté par les siens dès la naissance. Aux yeux de tous, il était le fruit du déshonneur. C’est donc seuls, qu’ils ont affronté la vie rude d’après-guerre, toutefois unis par un amour indéfectible.
Il n’a pas eu la chance de connaître son père qui est mort d’une crise cardiaque peu après son retour en France. Léon a souffert de n’avoir jamais su si ce dernier avait pour intention de repartir en Allemagne auprès d’eux…
A la mort de sa mère, il est parti chercher des réponses sur l’île d’Oléron où sa demi-sœur française vivait sans avoir la moindre connaissance de son existence. Il n’a jamais osé l’affronter ou se présenter. Et, c’est en ces terres qu’il a rencontré son grand amour : Jean et qu’il a posé ses valises. Des décennies de bonheur enfin méritées jusqu’à ce que Jean s’éteigne. Je suis arrivée peu de temps après et, sans le vouloir, j’ai remué ce passé enfoui.
A la suite d’une séparation difficile. Je quittai Sébastien, le père de ma fille Bérénice, j’avais décidé de prendre le large sur cette île qui avait marqué mon enfance, juste pour quelques jours. Mes grandsparents y ayant eu une maison durant des années, j’avais besoin de m’y ressourcer, de retrouver la petite fille qui m’avait tant manquée.
Léon était le propriétaire de ma location. J’ai tout de suite adoré les lieux. Comme si j’y étais chez moi. Je ne croyais pas si bien dire. Léon m’a conviée une seconde fois quelques mois plus tard, avec ma meilleure amie Annabelle et ma fille. Quelques jours après notre retour, j’apprenais que j’héritais de sa propriété suite à son décès. Léon avait découvert qui j’étais, la petite fille de sa demi-sœur française, celle qu’il n’avait jamais réellement eu le courage de connaître.
Les choses se sont accélérées. J’ai tout plaqué pour cette maison. Il faut dire aussi que Baptiste, le voisin de Léon y était pour beaucoup. Un bébé et un mariage plus tard, je peux dire sans hésiter que je suis chanceuse et heureuse.
Mais voilà que Léon a simulé sa mort. J’ai hérité d’un vivant qui se terre aujourd’hui dans un petit village du Périgord. Je l’ai appris par la belle et mystérieuse Léa dont la maison secondaire ne se trouve pas très loin de chez nous. Je suis allée la voir il y a trois semaines pour discuter de Léon, j’avais envie d’en apprendre un peu plus sur lui, je ne m’attendais pas à cela. Elle m’a projeté une bombe en pleine tronche : « Léon n’est pas mort », avec ça j’ai ravalé ma salive. J’ai d’ailleurs peut-être gobé une ou deux mouches. Et aujourd’hui, je me retrouve avec des questions, beaucoup de questions.
Alors j’ai pris mon courage à deux mains, et surtout le volant de ma voiture et me voici devant son portail. Que vais-je lui dire ? Comment va-t-il réagir à ma venue ? Près de deux ans sont passés. C’est long, mais c’est infiniment court. Combien de temps vais-je regarder sa maison ? Je la détaille, je l’imagine en ces lieux.
Je n’aurais pas envisagé autre chose pour lui. Une longère typique en pierres couleur sable, une toiture en ardoise, des volets vert d’eau, du lierre qui couvre une partie du mur de la façade. Devant la bâtisse, des cailloux blancs. Un vieil orme vient faire de l’ombre à un banc posé sur la pelouse. Cette maison est charmante. Il a décidément bon goût.
Tel un automate, je sors de ma voiture et pose mon doigt sur la sonnette. Sera-t-il là ? Va-t-il me reconnaître à cette distance ? Mon cœur va exploser, peut-être que nos retrouvailles se feront aux urgences après ma crise cardiaque. Je n’ai pas pensé à prendre une tenue de rechange si je reste plusieurs jours à l’hôpital. Léontine et Bérénice vont être perdues sans moi si je meurs.
