Les croquemonsieur du dimanche soir - Appoline Deville - E-Book

Les croquemonsieur du dimanche soir E-Book

Appoline Deville

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Beschreibung

Et si le plus beau des héritages n'était pas une maison mais les liens que l'on tisse en la reconstruisant ? César ne s'attendait pas à hériter. Dernière d'une fratrie soudée mais bruyante, pompier discret, il mène une vie bien rangée entre la caserne et son vélo. Jusqu'au jour où son père renonce à la succession familiale et qu'il lui confie les clés de son ancienne école laissée en héritage par sa grand-mère. Une école vide, pleine de courants d'air et de souvenirs. Alors César retrousse ses manches. Il ponce, il cloue, répare. Il apprend à travailler le bois, à faire confiance, à tendre la main. Et dans cette maison en chantier, il se construit peu à peu. Entouré de Julien, son frère restaurateur au coeur trop plein, et de Camille, sa soeur médecin débordée mais lumineuse, il apprend à faire partie d'un tout. Mais lorsque la vie s'en mêle, avec sa brutalité et ses tragédies, la fragile équilibre bascule. Comment rester debout quand ceux qu'on aime tombent? Comment apprendre à recevoir quand on a cru devoir prouver qu'on méritait d'être là? "Les croque-monsieur du dimanche soir" est un roman profondément humain sur les liens familiaux, les silences trop lourds et les petites choses qui nous sauvent. Un histoire tendre et bouleversante, pleine de rires, de larmes, d'amour pudique et de seconde chance.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Sommaire

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Note de l’auteure et remerciements

1

Le quartier de mémé

Le parfum iodé de la mer m'accompagne tandis que je file sur mon vélo. En cette fin d'après-midi, je regrette de ne pas avoir pris le temps de flâner sur le port, de m'offrir un de ces moments où le temps suspend son vol. J'aurais pu observer les bateaux se balancer doucement sur leurs amarres, contempler le ballet des passants, savourer un café en laissant mes pensées vagabonder. Cette vue ne me lasse jamais. Quand l'été amène son flot de touristes pressés, j'aime m'arrêter, capturer chaque détail que les autres négligent, m'imprégner des odeurs et des sons qui échappent à leur attention.

Ce port, c'est mon ancrage. Je le possède d'une certaine façon, contrairement à ces visiteurs qui ne font qu'effleurer son essence le temps d'un séjour éphémère. Mais aujourd'hui, mes pédales tournent frénétiquement - je déteste être en retard. Julien m'a convoqué à son restaurant pour 18h, avant le service du soir. Son appel d'hier résonne encore dans ma tête, son ton inhabituellement solennel m'intrigue. Mon frère semble heureux dans sa vie, du moins c'est ce que je crois. Alors pourquoi cette urgence, cette insistance à me parler en personne ? Les réponses m'attendent : j'aperçois enfin la devanture de son établissement.

Le soleil déclinant fait miroiter la façade blanche et rouge de l'Authentique, où le lierre s'étend paresseusement autour de la porte d'entrée. L'endroit dégage une atmosphère unique, à la fois intemporelle et vivante. Je comprends pourquoi les clients s'arrachent les réservations des mois à l'avance. Julien a transformé sa passion en une réussite éclatante, même si je doute qu'il mesure pleinement l'ampleur de son succès.

Il m'attend dans l'encadrement de la porte, son éternel sourire malicieux aux lèvres, vêtu de sa chemise blanche et de son tablier rouge caractéristique. Nonchalamment appuyé contre le chambranle, les jambes croisées, il me regarde sécuriser mon vélo.

— Pourquoi tu te prends la tête ? Personne ne va te le voler, lance-t-il.

— C'est mon meilleur allié. Le perdre me briserait le coeur. Et puis je compte rester un moment, je vais te filer un coup de main ce soir.

— Un samedi soir... Tu n'as rien de mieux à faire ? Une belle à courtiser ? Une partie de poker avec tes potes ? s'enquiert-il en m'étreignant.

— Rien de tout ça. J'aime bien traîner dans ton antre avec toi...

— Eh bien merci, ça me touche. Entre, je t'offre une bière pour te donner du courage. Tu manges avant ou après le service ?

— Après, évidemment. Je veux avoir une faim de loup pour dévaliser ton frigo ce soir, je réponds avec un large sourire.

— Rien n'est gratuit dans ce bas monde, rétorque-t-il, peinant à garder son sérieux.

Je m'installe au comptoir pendant qu'il se dirige vers le fond, cherchant des verres sur une étagère fixée au mur de briques rouges.

— Alors, comment s'est passée la semaine ? je demande.

— Une folie pure. Je dois embaucher, au moins jusqu'à la fin de la saison. Depuis la naissance de Paul, Gwen ne peut plus m'épauler, Lucie gère toute la salle seule, la pauvre, et Fred m'accompagne en cuisine. On court littéralement, c'est devenu absurde.

— Tu as des pistes ? Tu veux que je passe le mot ?

— C'est gentil, merci. Lucie a une amie, Juliette, qui commence un essai la semaine prochaine. De ce que j'ai vu, c'est une perle rare, elle va nous être précieuse.

— En attendant, je peux t'aider ? Même après d'ailleurs...

— Ton métier est déjà assez prenant. Entre tes gardes et tes horaires décalés, j'ai peur que ce soit compliqué de compter sur tes bras, même précieux. Mais ta proposition me touche.

Il a raison, ma suggestion portait sa réponse en elle. La vie de pompier n'est pas de tout repos, j'en sais quelque chose. Cependant, le rythme que s'impose Julien n'a rien à envier au mien. Avec Camille, notre soeur médecin généraliste, nous menons une existence effrénée, décalée du monde ordinaire. Nos vocations font vibrer nos coeurs, même si parfois le tempo s'emballe. Les années défilent sans que nous prenions le temps de nous poser.

— Et mon petit Paul, comment va-t-il ?

Mon neveu de deux ans est le portrait craché de sa mère, Gwen, bien qu'il ait hérité du tempérament de son père. Une force tranquille, imperturbable, son sourire illuminant chaque instant. Le rêve de tous les parents, incarné.

— Ils viennent de partir avec Gwen. Il s'est mis en tête de réaligner toutes les chaises du restaurant. Apparemment, leur disposition laissait à désirer. Une fois satisfait, il est allé me chercher mon tablier et mon calot. Le temps file à une vitesse folle...

— Tu es certain qu'il n'est pas de moi, cet enfant parfait ?

— Idiot, réplique-t-il en éclatant de rire, m'envoyant une serviette en pleine figure. Non, et j'en suis ravi. Je n'aurais pas supporté de vivre ce qu'ont enduré les parents avec la parade incessante des filles qui inventaient mille excuses pour sonner à notre porte.

— Oui, mais au final, je reste le seul célibataire sans enfant...

— Tu as à peine trente ans, je ne m'inquiète pas encore pour toi.

— ...

Il avale une gorgée d'eau et manque de s'étrangler, secoué par un fou rire naissant.

— Tu te souviens de celle qui portait un double appareil dentaire ? En haut et en bas ? Ça la faisait zozoter...

— Oh non, c'est reparti...

— Si, la grande aux cheveux châtains avec des lunettes noires !

— Mathilde ?

— Oui, c'est ça ! Pourquoi était-elle venue déjà ?

— Aucune idée...

— Siii, attends, ça me revient. Maman l'avait installée au salon sous une couverture parce qu'elle était arrivée à pied sous la pluie...

— Vraiment ? Je n'en ai aucun souvenir...

— Tu n'étais probablement pas là, sûrement au rugby comme d'habitude. Ah, ça y est ! Elle voulait t'emprunter ta calculatrice... Même moi, j'aurais trouvé plus subtil...

Il rit tout seul, glissant au passage une remarque taquine sur ses boutons d'acné. Il me tourne le dos un instant pour ranger méticuleusement les verres avant de reprendre sa position. Toujours prompt à le ramener sur terre, je saisis l'occasion parfaite pour une plaisanterie.

— Paul est plus mature que toi, c’est évident, ce n’est pas le tien…

Il se fige, plonge son regard dans le mien et m'offre un sourire attendri. C'est tout mon frère, la douceur personnifiée.

— Il faut qu'on parle, annonce-t-il.

— Ah ! Nous y voilà ! Je me doutais bien que ce n'était pas une simple visite de courtoisie.

— C'est à propos des maisons.

— Les maisons ? De mémé Josette ?

— Oui. Papa a décidé de renoncer à la succession, en notre faveur. Je n'ai pas tout saisi, mais il n'en veut pas. Il estime qu'on en a plus besoin que lui et souhaite qu'on les reprenne tous les trois.

— Mémé possédait la moitié de la rue, on est trois, qu'est-ce que tu veux qu'on fasse de tout ça ?

Le sujet me met mal à l'aise. La perte de notre grand-mère a été un déchirement pour tous, particulièrement pour moi, le benjamin. Veuve à vingt-neuf ans, elle avait porté sa famille à bout de bras avec une force de caractère inébranlable. Même dans ses derniers jours, elle demeurait notre phare, notre refuge, notre confidente. Son départ nous a tous rendus orphelins. Je doute de la capacité de mon père à assumer ce rôle, alors qu'il nous en cède l’héritage. Suis-je le seul à y voir plus qu'une simple question matérielle ?

— Je déteste aborder ces sujets, ce n'est pas notre place. Papa n'a qu'à gérer ça lui-même.

— Mémé nous a quittés il y a presque un an. Depuis, le silence de sa rue résonne comme un reproche. Papa a repoussé l'échéance autant que possible, mais il n'a plus le choix. Je comprends ton point de vue, et tu n'as peut-être pas tort... mais essaie de voir le bon côté.

— Mémé n'a jamais vécu dans ces maisons. Elles ne m'intéressent pas.

— Elle a travaillé toute sa vie pour assurer notre avenir. Elle n'a jamais connu le repos, tout ça pour qu'on puisse avoir cette conversation aujourd'hui, s'agace-t-il. Tu veux vraiment jouer les enfants gâtés ?

Je garde le silence, reconnaissant la justesse de ses propos. Non, en fait, c'est l'exacte vérité. Si mémé Josette s'est épuisée au travail, c'était uniquement pour son fils et ses trois petits-enfants. La sobriété était sa devise, mais au fond, je sais qu'elle était surtout prévoyante. Une vie de labeur pour nous offrir l'insouciance qu'elle n'avait jamais connue. C'était ça, mémé.

Julien perçoit ma réflexion. Il sait qu'il a visé juste et poursuit sur sa lancée.

— Tu sais, le raisonnement de papa se tient aussi. Il pense qu'on en a plus besoin que lui. D'une certaine façon, il est comme sa mère. Comme toi aussi, tu lui ressembles, je sais que tu détestes recevoir. Mais ce n'est pas vraiment un cadeau.

Je fixe la mousse de mon verre vide, accrochée aux parois. Je ne sais pas ce que j'y cherche. Une réponse à lui donner ? Je n'en ai pas.

— De toute façon, tu n'as pas le choix. On a réfléchi avec Camille. Je prends celle de l'angle côté plage. Plus petite, mais avec une vue imprenable, dit-il avec un sourire radieux. Camille prend celle qui suit, elle a toujours aimé l'architecture et le jardin. Pour toi, on a pensé à l'ancienne école. Et la dernière, l'annexe, on pourrait la louer en attendant de décider de son sort. Mémé les a toujours louées, ces maisons de toute façon.

— L'ancienne école ? Tu délires ! Elle fait au moins 400 mètres carrés ! Qu'est-ce que je vais faire de tout cet espace ?

— C'est ton problème, César, répond-il fermement. Sois malin et utilise ton imagination pour en faire quelque chose. Je ne sais pas, moi... Ce n'était qu'une école de quartier à l'époque. Il y avait peutêtre vingt gamins là-dedans. On ne parle pas de la Sorbonne.

Je manifeste mon désaccord en boudant. Ce n'est pas très mature à mon tour, mais je n'ai rien d'autre sous la main pour l'instant, et les arguments me manquent. Julien ne s'abaisse pas à mon niveau et feint d'ignorer ma mauvaise humeur.

— Camille sera la première à s'installer. Elle est enchantée. Son jardin sera deux fois plus grand que celui qu'elle a maintenant, un paradis pour les petits. Elle a déjà donné son préavis.

— Et toi ? je finis par demander après un long moment de résignation.

— Après la saison : impossible de déménager maintenant. Gwen et moi sommes ravis aussi. Vivre au-dessus du resto c'est pratique, mais ça fait du bien de s'en éloigner parfois. J'irai travailler à vélo, il n'y a qu'un kilomètre.

— Je dois réfléchir à tout ça. Ce projet...

Mon frère m'interrompt, la malice brillant dans ses yeux. Je m'attends au pire.

— Toi, tu dois d'abord réviser tes tables de multiplication. Nous n'acceptons pas les cancres dans cette école, lance-t-il en pointant son doigt vers le plafond.

Je me mords la joue pour ne pas lui donner la satisfaction de mon rire et lui renvoie la serviette. Tout fier, il se dirige vers la cuisine en chantonnant :

— 4x1, 4 ; 4x2, 8 ; 4...

La bonne nouvelle, c'est que ce petit malin va devenir mon voisin, et ça, ça n'a pas de prix.

2

Un aperçu du futur

Le vélo glisse sans effort sur la route côtière. La brise marine caresse mon visage tandis que je pédale tranquillement, savourant chaque instant de ce trajet que j'emprunte habituellement à toute vitesse. Le soleil descend doucement vers l'horizon, baignant les façades des maisons dans une lumière dorée qui me fait voir différemment ces bâtisses que je connais depuis toujours.

L'ancienne école... Mes pensées y reviennent sans cesse depuis ma conversation avec Julien. Je ralentis devant sa silhouette imposante, découpée contre le ciel du soir. Les grandes fenêtres semblent me regarder, comme si elles attendaient que je prenne une décision. Deux cent cinquante mètres carrés. L'idée me paraît toujours aussi absurde.

Je descends de mon vélo et m'approche du portail en fer forgé. Les souvenirs remontent doucement : mémé Josette qui passait tous les matins pour s'assurer que les volets étaient bien ouverts, qui surveillait l'état de la toiture après chaque tempête. Elle prenait soin de ces maisons comme si elles étaient des êtres vivants. Je comprends mieux maintenant - ce n'était pas tant les pierres qui comptaient que ce qu'elles représentaient pour nous.

Mon téléphone vibre dans ma poche. Un message de Camille :

— Alors, Julien t'a parlé ? Je parie que tu fais ta tête de mule…

Je souris malgré moi. Ma soeur me connaît trop bien. Je tape rapidement une réponse :

— Je suis devant l'école. C'est immense...

— C'est parfait pour toi ! Viens dîner à la maison, on en parle ?

Une bourrasque plus forte fait claquer un volet mal fermé, me faisant sursauter. Le bruit résonne dans la cour déserte, comme un écho du passé. Je reste là un moment, à contempler ces murs chargés d'histoire. L'histoire de notre famille, celle de mémé, et peut-être bientôt la mienne.

Mon téléphone vibre à nouveau. Cette fois, c'est Julien :

— 4x7, 28 ; 4x8, 32... Tu révises ?

Je secoue la tête en riant. Impossible d'avoir la paix avec ces deux-là. Pourtant, je réalise que c'est exactement ce qui me manque : leur présence quotidienne, nos chamailleries, nos fous rires. Peutêtre que cette histoire de maisons n'est pas qu'une question d'héritage ou de mètres carrés. Peut-être que c'est l'occasion de recréer ce que nous avions enfants, quand nous vivions tous à quelques pas les uns des autres.

Je remonte sur mon vélo, mais au lieu de rentrer chez moi, je prends la direction de chez Camille. Elle aura sûrement préparé trop à manger, comme d'habitude. Ses enfants me bombarderont de questions sur mon travail de pompier, comme toujours. Et nous parlerons de l'avenir, de ces maisons qui nous attendent, de la vie qui continue.

En pédalant, je repense à ce que disait Julien sur mémé : une vie de labeur pour notre insouciance. Je crois qu'elle serait heureuse de nous voir tous réunis à nouveau dans sa rue. Même si je ne sais pas encore ce que je vais faire de cette école démesurée, je sais une chose : je ne serai pas seul pour y réfléchir.

Un dernier rayon de soleil illumine la façade de l'Authentique quand je passe devant. Par la fenêtre, j'aperçois mon frère qui s'affaire déjà aux préparatifs du service du soir. Il lève la tête, me fait un clin d'oeil complice. Je lui réponds d'un geste de la main, songeant que finalement, certains changements sont peut-être pour le mieux.

"4x9, 36", je murmure pour moi-même en souriant. Il va falloir que je révise sérieusement si je veux être à la hauteur de ma nouvelle adresse.

3

Les bidochons dans le salon

— Bon, qu'est-ce qu'on fait de ce truc ?

— Eh bien, on le loue comme papa nous l'a demandé, non ? répond Camille avec une évidence feinte dans la voix.

— Oui, mais 'louer' ou 'louer’ ? demande Julien, en appuyant sur chaque mot comme si la nuance était limpide.

La conversation tourne en rond, et j'ai l'impression d'assister à un épisode des Bidochons grandeur nature. Je décide d'intervenir avant que l'un des deux ne se grille les derniers neurones. La nuit promet d'être longue si je ne reprends pas les rênes.

— Bon, on va voter à main levée, d'accord ?

Leurs regards se croisent puis convergent vers moi, accompagnés d'un hochement de tête las. Ils ne prennent même pas la peine de simuler un semblant d'enthousiasme face à ma proposition. Mais je ne vais pas me laisser décourager par ces deux rabat-joies.

— Bordel, c'est l'hôpital qui se fout de la charité. Je ne voulais même pas entendre parler de ces baraques, et me voilà en mode G.O du Club Med à essayer de vous arracher un signe d'intérêt.

Ils échangent un regard complice, un léger sourire aux lèvres. Je devine qu'ils savourent le moment : se faire sermonner par le petit dernier semble les amuser plus qu'autre chose.

— Une location saisonnière rapporterait plus, je poursuis, mais demanderait plus d'investissement et donc de temps. Qui est pour ?

Le silence qui suit est éloquent. Aucun bras ne se lève, pas même le mien. En toute honnêteté, je suis soulagé. Je ne me vois pas jouer les guides touristiques ni les femmes de chambre. Mes talents culinaires étant ce qu'ils sont, autant oublier la confiture maison et le pain frais du matin. Julien s'éclaircit la gorge, cherchant à justifier sa position, bien que ce soit inutile à mes yeux.

— Franchement, dans un monde idéal, j'aurais adoré. Choyer les touristes, leur préparer des petites douceurs, partager mes coins préférés de la région... Mais je vois déjà à peine Gwen et Paul, je n'ai pas le temps pour ça. Et même en nous y mettant tous les trois..., Il secoue la tête. Vu nos emplois du temps de dingues, impossible d'assurer un accueil décent. Je le sens mal, ce plan. La dernière chose que je souhaite, c'est qu'on finisse par se prendre la tête. Ce n'est pas le but, enfin je ne crois pas.

— Entre mes cinquante heures hebdomadaires, mes trois tornades sur pattes et un mari fantôme, je ne peux qu'approuver, renchérit Camille. Tu es d'accord, César

— À deux cents pour cent.

Pour officialiser notre décision collective, je pose la question qui semble couler de source :

— Et donc, qui est pour une location annuelle ?

Je lève la main, seul. Les autres me regardent avec des sourires en coin. D'accord, ce sont des petits malins. Pendant que je reste planté là, ils commencent leur inspection minutieuse de la maison : Camille s'aventure dans la cuisine tandis que Julien se dirige vers la buanderie. Je garde le silence, attendant l'explication qui ne devrait pas tarder.

— Non mais tu as vu ce chantier ? souffle Julien à Camille.

— Même pas en rêve, je ne loue pas cette ruine," répond-elle.

La lumière se fait enfin dans mon esprit. Je comprends leur réticence et leur manque flagrant d'enthousiasme.

— Les loulous, j'étais le premier à rechigner quand il s'agissait de récupérer ces maisons. Vous m'avez bombardé d'arguments, même les plus déloyaux... Si, si ! 'Mémé ne voudrait pas que ça parte à des étrangers', 'Pense à papa qui vieillit'... et j'en passe. Et là... vous me faites vos têtes de Droopy. Vous... vous n'êtes pas sérieux ?

— Mais tu ne vois pas tout ce qu'il faut faire pour mettre cette baraque aux normes, César ? ose mon frère, un brin exaspéré.

Je comprends évidemment où il veut en venir, je suis suffisamment lucide. Les murs nécessitent une sérieuse remise à neuf, pour le dire sobrement. Il serait également nécessaire d'abattre une ou deux cloisons afin de gagner en clarté et en espace dans le séjour. Les châssis, quant à eux, sont vieillissants et ne garantissent plus une isolation efficace. La cheminée appartient à une autre époque, tout comme l'escalier dont la peinture s'écaille. Et n'abordons même pas la cuisine qui nécessite une rénovation totale, ni la salle de bains dans son jus des années 60.

— Tu t’attendais à ouvrir les poches sans y glisser tes mains ? lui dis-je.

— En ce qui me concerne, je ne m’attendais pas à un état aussi délabré en tout cas…, répond Camille.

— Bah moi ça me va, m’entends-je dire.

— Ça te va quoi ? me répondent-ils à l’unisson.

— Je vais faire ces travaux.

Ils me regardent comme si j’avais perdu la raison. Je suis effectivement peut-être devenu fou, l’avenir nous le dira.

— Quoi ? Vous ne me faites pas confiance ?

— Si… mais, commence Julien.

— Mais enfin… tu ne vois pas le chantier, enchaîne Camille.

— Si bien sûr, autant que vous, enfin je l’espère. Il me reste beaucoup de congés à poser, j’ai envie depuis toujours de faire quelque chose de mes mains, c’est le moment ou jamais.

— Mais tes congés ne suffiront pas César, pas si tu fais ça seul en tout cas.

— Mon emploi du temps est malléable, je m’y adapterai. Je suis le seul à pouvoir faire ces travaux sans que ça nous coûte un bras. Je ferai en sorte de m’entourer des bonnes personnes, ça ira.

— Je peux te donner quelques contacts de personnes qui m’ont aidé pour le resto, répond mon grand frère avec un soulagement et un enthousiasme non dissimulés.

— Je te fais à manger gratuitement à vie, enchaîne Camille.

— Non la bouffe, c’est mon truc, rétorque Julien. C’est moi qui lui offre !

Je pouffe, ce sont des gamins.

— Bande de vermines, vous êtes des manipulateurs. Ils rient à leur tour de bon coeur.

— Je vais finir gros, avec les mains calleuses et le dos fracassé, c’est tout ce que j’ai gagné dans cette conversation, leur dis-je.

— Ah bah voilà ! Julien te donne à manger et moi je soigne ton cholestérol et ta lombalgie. On forme une équipe formidable, non ?

— On est en France, c’est la sécu qui paie…Tu gagnes sur tous les plans, quoi ?

Camille éclate de rire.

— Tu as tout compris…, répond-elle.

— Tu es une saloperie toi, dit-il.

— En plus, ça changerait des hypocondriaques qui viennent me voir deux fois par semaine.

— Quoi ? Monsieur Lachaud est encore passé ? Quand est-ce que tu vas comprendre qu’il en pince pour toi.

— Il a 85 ans César !

— Bah c’est donc qu’il a finalement une bonne santé, s’il est arrivé jusque-là, répond Julien.

Camille se fige, les yeux scintillants, un début de sourire aux lèvres, comme si elle avait enfin compris quelque chose.

— Mais c’est tellement vrai ça ! Je vais lui ressortir la prochaine fois que je le vois… pas plus tard que… demain… sûrement…

— Bon les loulous, je dois vous laisser, le resto ouvre dans deux heures, lance Julien avant d’ajouter, merci César, tu gères.

Il s’approche de moi et me fait une accolade appuyée, avant d’en faire de même pour Camille. Nous nous retrouvons donc seuls avec ma soeur, qui continue de scruter la maison. J’en profite pour l’observer avec plus d’attention. Elle a les traits tirés, les yeux tristes. Je la sens un peu ailleurs, contrariée, stressée, je ne sais pas dire ce qu’il se passe exactement.

— Ça va ?

— Oui pourquoi ?

— T’inquiète pas, je vais gérer, lui dis-je pour la rassurer.

— Je sais, j’ai entièrement confiance en toi, me répond-elle en souriant.

— Il y a quelque chose que tu ne me dis pas…

Elle plante son regard dans le mien. Son air devient soudain plus sérieux, elle a perdu sa légèreté.

— Ce monde est fou et nous sommes des poulies dans ce rouage aliéné. J’espère que cette maison apportera du bonheur aux personnes qui y habiteront.

C’est assez énigmatique, je ne sais pas quoi répondre à cela, pas pour l’instant, pas tant que je ne comprends pas ce qu’il se passe dans sa tête. Comme à mon habitude, j’évite les sujets sensibles, peut-être qu’un jour je grandirai mais pas tout de suite.

— Ça tombe bien, on va bientôt être voisins, on pourra nous appeler la rue des fous. Tu en seras la gardienne.

Je la prends dans mes bras, c'est la seule chose dont je sois capable. Parler n'a jamais été mon fort.

— Cette folie sera douce avec moi, je te le promets…

4

Paulette et Raymond

J’ai toujours trouvé le mois de septembre plus calme que les autres. Je sais que c’est subjectif. L’effet "fin de vacances" se fait entendre. Plus d’adolescents dans les skate-parks qui se cassent les poignets ou se brûlent sur les structures chauffées par un soleil au zénith, plus de gamins qui tombent du toboggan dans les parcs de la ville, plus de personnes ivres au milieu de la rue cherchant leurs clés et finissant par se cogner sur un mur, plus de randonneurs prenant un coup de chaud au milieu de la journée et ayant oublié de prendre une gourde.

Seuls les promeneurs calmes peuplent les lieux. C’est assez perturbant de voir cette intensité sur quelques semaines se transformer en calme plat du jour au lendemain.

La caserne aussi se dépeuple. Une partie de l’équipe en profite pour poser ses congés, partir loin d’ici ou tout simplement profiter des leurs dans un calme relatif retrouvé.

Aujourd’hui, nous sommes trois pompiers d’astreinte. Paolo, le petit dernier de vingt-trois ans est présent. Déjà papa d’une petite Jade, il forme avec Mélodie une famille magnifique. J’ai presque dix ans de plus que lui, et je ne sais pas si un jour, je serai capable ou aurai la maturité de l’imiter. Paolo, du haut de son mètre quatre-vingt-quinze, est un véritable nounours, une force tranquille capable de partir comme une étincelle et d’enflammer des brasiers. Ma grandmère aurait dit de lui : "Il est bon comme du pain mais vif comme un fil électrique".

Nous sommes accompagnés de Yann, ancien champion de natation. Notre meilleur allié lorsqu’il s’agit d’un accident maritime. Yann est fraîchement divorcé, il en souffre beaucoup, même si sa quête de virilité ou sa pudeur l’empêchent de se confier à nous. Il tente le plus possible de faire partie de la vie de sa fille Lucie, à l’âge difficile de treize ans. J’ai de la peine pour lui, alors souvent je lui propose de venir boire des bières à côté de l’Authentique. Il m’aide aussi dans la rénovation de la location, il est habile de ses mains, ce qui est une véritable chance pour moi, il m’apprend beaucoup.

De la mort de son mariage est née notre amitié, la vie est étrange.

Nous avons commencé notre service à 8h, il ne s’est rien passé depuis. Pas d’appel, pas de sonnerie, pas de visite, le ciel est bleu azur. La journée est parfaite pour flâner dans la cour de la caserne. J’offre à mes compagnons de me lancer dans la confection du repas. Yann se propose de faire une salade de pâtes pendant que je lance la cuisson de la viande. Paolo nous abandonne pour ses exercices.

Alors que nous nous apprêtons à passer à table, le téléphone sonne. Une vieille dame en panique est au bout du fil, elle arrive à peine à nous donner son adresse. C’est assez proche de la caserne. Nous y sommes en quelques minutes. La dame nous ouvre, un mouchoir à la main, les yeux rougis et humides. Elle fait peine à voir tant elle tremble comme une feuille.

— Mon Raymond est tombé…

— Il est où madame ?

— Dans le jardin, il y a quelques marches au fond après l’olivier, il ne les a pas vues je crois… ou alors il n’a pas su… Oh mon Raymond, répond-elle la voix cassée.

Nous traversons la maisonnette en quelques pas. Le vieil homme est allongé sur le côté, il tente de se relever en vain. Il est visiblement épuisé d’avoir essayé.

— Je n’ai pas su le porter, dit sa femme.

— Ça va, ça va Paulette, ne t’inquiète pas. Il n’y a rien qui ne puisse être réparé.

Paolo est troublé, il entoure la vieille dame de ses bras pour l’aider à s’asseoir.

— On va s’occuper de votre mari, madame, lui dit-il. Il a raison, "il n’y a rien qui ne puisse être réparé".

Yann et moi nous orientons vers le vieil homme qui tente de masquer sa douleur. Je le soupçonne de vouloir préserver sa femme.

— Monsieur, vous arrivez à bouger vos jambes ? lui demande Yann.

— Pas celle-ci, répond-il.

Je regarde Yann, nous savons tous les deux que le col du fémur est probablement cassé. Je vais chercher la civière. Nous le déplaçons avec la plus grande délicatesse. Les rictus sur son visage ne trompent pas : il souffre terriblement. Pour autant, il ne quitte pas du regard sa femme. Il semble bien plus inquiet pour elle que pour lui.

Je ne sais pas si c’est triste ou si c’est beau. Nous lui administrons un peu d’antalgique avant de le transporter. Quelques minutes après, il reprend un peu de couleurs. Sa femme est à ses côtés dans l’ambulance, elle lui tient la main.

— Nos enfants habitent à des centaines de kilomètres. Ils travaillent, je n’ai pas osé les déranger, dit-elle timidement.

— Vous avez bien fait madame, nous sommes là pour ça, lui dis-je. Il ne manquerait plus que personne n’ait besoin des pompiers, on perdrait notre travail… On ne peut être que reconnaissants, vous savez, lui dis-je en souriant.

Le reste du trajet se passe dans un relatif silence, chacun dans ses pensées. Paolo au volant, n’en mène pas large. Je sais qu’il est très proche de sa grand-mère. Ce n’est pas compliqué de s’identifier et de se projeter un peu. Yann tente d’avoir un sourire rassurant. Quant à moi, je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour ce couple parfait qui va probablement vivre la première séparation de sa vie. Et à cet instant, je ne suis pas sûr que cette nuit puisse être un jour réparée.

5

Devenir un homme

La rénovation de l'annexe progresse à merveille. Cela fait trois mois que je lui consacre la majorité de mon temps libre. Honnêtement, contrairement à ce que j'ai pu laisser croire à Camille et Julien au début, je n'étais pas très sûr de moi. Cependant, ils m'ont accordé leur confiance, et j'ai décidé de me faire confiance à mon tour. En plus de Yann, je me suis tourné vers Olivier, un excellent ami de mon père qui est charpentier-ébéniste. Face à mon désarroi, il m'a prodigué une aide inattendue en me laissant les clés de son atelier, en m'autorisant à récupérer de vieilles pièces inutilisées, et en me transmettant son savoir. "Je n'ai jamais vu quelqu'un apprendre aussi vite, tu as ça dans le sang, petit," m'a-t-il répété à plusieurs reprises.

Je dois admettre que les semaines qui viennent de s'écouler ont été parmi les plus passionnantes de ma vie. Jamais je n'aurais imaginé que travailler le bois, le restaurer, le modeler m'apporterait autant de plaisir et de satisfaction.

Intuitivement, peut-être parce que cela me semblait le plus accessible, j'ai débuté par l'escalier. À la vue du résultat bluffant, j'ai poursuivi sur ma lancée en m'attaquant au parquet du haut. À maintes reprises, je me suis surpris à regarder ma montre en pleine nuit, réalisant que le temps avait filé sans que je ne m'en rende compte.

Par la suite, Olivier m'a assisté pour la pose des châssis. Il m'a une fois de plus enseigné de précieuses leçons à ce stade, prodiguant des conseils, et j'ai fini par me débrouiller tout seul.

Le chantier touche à sa fin, et cet endroit va me manquer. Ces moments de solitude consacrés à la recherche, à la réflexion, à l'adaptation m'ont apporté bien plus que je ne l'aurais imaginé. D'une certaine manière, ici, je suis devenu un homme. À présent, je vais reprendre ma vie d'avant, oscillant entre la caserne, le restaurant et mon appartement. Le blues de la fin des travaux m'envahit.

Des coups à la porte me tirent de mes pensées. Il fait nuit, et j'espère ne pas avoir fait trop de bruit. Je m'approche de la porte d'entrée que je viens tout juste de poser. Julien se tient devant moi, les yeux cernés, les cheveux en bataille, mais son visage respire la satisfaction. Il me tend un pack de bière.

— Elle avait raison, me dit-il en guise d’introduction.

— Bonjour… qui ça ? lui demandé-je, en prenant le pack.

— Camille, me répond-il en m’embrassant. Il paraît que tu es devenu une chouette et que tu bosses la nuit… tu es un malade, on n’a jamais dit que c’était urgent… si ?

— Je ne me force pas, c’est un p…

— Oh putain, souffle-t-il les yeux écarquillés.

— Quoi ? Y a un truc qui ne va pas ? lui demandé-je angoissé.

— César, c’est magnifique, cet endroit est méconnaissable.

Il se tourne vers moi et appuie ses propos : « C’est incroyable ce que tu as fait ». Il est ému, je le connais. Il m’emporte avec lui et me trouble. Il continue de scruter chaque millimètre carré de la pièce, il prend son temps, assez pour que j’angoisse encore plus de son avis.

— Bordel, tu es bon, Mémé serait tellement fière de toi.

Je reste silencieux, désemparé face aux compliments. Les doutes qui m'ont tourmenté rendent difficile l'acceptation de ces éloges, et je préfère détourner le regard.

— Ne me dis pas que tu n’es pas fier de toi César ?

— Je devrais ?

— Pourquoi tu doutes toujours de toi sérieux ? Tu as passé des heures et des heures ici, tu t’es investi et le résultat est dingue, sois content de toi bordel.

Je lui souris timidement. Je suis heureux qu’il soit satisfait du résultat, soulagé surtout.

— Je t’ai apporté une pépite du Nord. C’est Max, un pote ch’ti qui fait cette bière. Elle s’appelle la Cédille, ça te tente ?

— Avec plaisir… ça a été ton service ?

— Très bien. Ça se calme sérieusement là, moins de touristes, plus de résidents qui n’étaient pas venus ces derniers mois. Je n’ai plus besoin de faire deux services, je revis.

— Je suis désolé, je ne t’ai pas du tout aidé ces derniers temps.

— Arrête tes conneries…

— Et Gwen et Paul, ça va ?

— Au top, j’ai hâte de voir les fêtes de fin d’année arriver. Je compte fermer quelques jours pour passer un peu de temps en famille. Tu viendras ? On serait hyper contents de fêter Noël dans la nouvelle maison.

— Tu peux compter sur moi, évidemment.

— Je vais demander à Camille et Matt, peut-être même les parents, ceux de Gwen aussi. Ce serait l’occasion de tous les revoir, ça fait longtemps.

Julien est heureux comme un enfant… comme toujours… Il a réussi à se construire des projets joyeux, j’admire sa capacité à se réjouir de plaisirs fugaces, à les voir alors que le commun des mortels ne les remarque même pas. Même si sa vie de restaurateur lui prend beaucoup de temps, il réussit à faire de petits riens de moments inoubliables.

— Tu es d’humeur festive dis-moi ?

— Tu n’imagines même pas à quel point. D’ailleurs j’ai un service à te demander.

— Dis-moi.

— Comme tu sembles être habile de tes mains, me dit-il en montrant le reste de la pièce.

Il ne finit pas sa phrase, ce que je trouve étrange. J’attends, il finira bien par accoucher.

— Tu aimes travailler le bois ?

— Je dois dire que c’est devenu une obsession tout comme toi… tu es passionné… par les herbes aromatiques.

Il éclate de rire, c’est bien mon frère, il s’amuse de tout.

— Bon ! Eh bien, tu pourrais confectionner un landau à ton filleul dans ce cas alors ?

Il y a trop d’informations dans une phrase aussi courte. « Ton filleul », donc a priori un garçon, dont je serais le parrain… Je n’ai toujours pas bougé quand il ouvre une bière et me la tend. Il est fier de son effet ce con, je le vois. Il peut, je n’ai rien vu venir.

— Félicitations ! lui dis-je en le prenant dans mes bras.

— Félicitations à toi… enfin… si tu acceptes… d’être son parrain…

— Mais évidemment, je suis hyper fier ! C’est un petit mec ?

— Il se pourrait bien oui, me répond-il avec une joie non dissimulée.

— Marcel ?

— Toujours pas non.

— Mais enfin… quand est-ce que tu vas avoir le courage ? C’est un signe que tu aies un deuxième garçon !

— Jamais… Je te laisse cette joie.

— Impossible. C’est Pagnol qui a enfanté César pas l’inverse et tu le sais.

— J’ai déjà Paul, j’ai honoré la tradition familiale pagnolesque, tout comme Camille avec notre Manon des sources à nous.

— Mais… justement Julien, le frère de Paul, c’est Marcel !

— Bah justement non ! Ça manquerait d’originalité de reproduire la même fratrie.

— Mémé va se fâcher…

— Elle sait que c’est toi qui auras le courage d’appeler ton fils Marcel.

— Ouais, faut-il encore que j’aie des enfants…

— Ça viendra César, il suffit juste que tu trouves ta Rosalie.

Il éclate de rire avant de prendre une longue gorgée de bière. Je l’imite. Cette Cédille a définitivement du charme. Me voici parrain, fini d’être le petit dernier…Heureux qu’il devienne mon premier.

6

Les petits plats dans les grands

Ce soir, le restaurant de Julien est fermé. Pour l'occasion, Camille a souhaité nous convier à un dîner chez elle. Ma soeur est évidemment accompagnée de son mari Matthieu. Comme à son habitude, elle a mis les petits plats dans les grands. Elle n'est pas capable de se contenter du minimum même en semaine, entre deux journées de travail. Pourtant, le comité est restreint à notre tout petit cercle familial. Julien et Gwen sont de la partie, les enfants jouent à l’étage.

Ermite depuis des semaines, je n'ai que très peu profité d'eux ces derniers temps. Elle en a conscience, je sais qu'elle fait cet effort ce soir pour moi. C’est une grande soeur dans tous les sens du terme, un peu maman, un peu confidente, un peu guide. Elle m'est précieuse. J’espère qu'elle s'en rend compte. Aujourd’hui, je suis content d'être ici, c'est grâce à elle, grâce à eux.

— Pour l’apéro, j’ai préparé des tapas. Viande, poisson, végé, c’est vous qui choisissez. C’est la même base, focaccia. J'ai fait lever la pâte toute la nuit, j’espère qu’elle est bonne, s'enthousiasme Camille.

— Ça a l’air divin, répond Julien, comment tu fais pour avoir toutes ces idées ?

— Moi la question que je me pose, c’est : quand est-ce qu’elle dort ? enchaîne Gwen.

— Le mois dernier, on est parti sur un coup de tête en weekend avec Matthieu. On a décidé de partir à Vérone. C’était canon hein chéri ?

— A fond, répond-il la bouche pleine.

— C’est une ville magnifique… Bref… Qui dit Italie, dit meilleure bouffe du monde. On a passé notre temps à s’arrêter dans les boulangeries pour tester leurs sandwiches… À tomber par terre, alors depuis j’ai une obsession en tête, faire de la focaccia.

— La bouffe italienne est la meilleure selon toi ? s'offusque Julien.

Ça y est… les bidochons sont de retour… Je connais la suite, ils vont se taquiner. Je n’ai connu que ça avec eux, je crois. Ils sont les inventeurs de la vanne et de l'auto-vanne. Même si leur amour est « vache », il est évident.

— La France a la meilleure gastronomie du monde, s’emporte Julien.

— Pour le sucré, je suis d’accord, haut la main même, les pâtisseries françaises sont au-dessus du lot, mais pour le salé…

— Tu oses comparer le cassoulet aux coquillettes ? La bouillabaisse aux calamars à la romaine ? La quiche lorraine à la pizza ? Mauvaise gens va !

— Tu as fini Jean-Pierre Coffe ?

— J’ai plus de cheveux, répond-il en souriant malicieusement… Non sérieusement c’est une tuerie. Tu pourras me donner ta recette ?

— Pour que tu puisses t'enrichir sur ma tronche dans ton resto… et surtout après ta longue tirade. Monte là-dessus, tu verras Montmartre.

Cette phrase était l’une des favorites de notre grand-mère. Gwen éclate de rire.

— C’est quoi cette expression ?

— J’en ai d’autres… « Compte là-dessus et bois de l’eau » …, dis-je ou encore « C'est pas le couteau le plus aiguisé du tiroir » J’aime bien aussi celle-ci : « Il n’a pas toutes les frites dans le même cornet », ou encore…"

— Éteignez-le !! réplique Camille.

— Bah quoi, je veux vous apporter un peu de culture moi… Vous me remercierez le jour où vous serez coincés dans un repas peuplé de beaufs, je vous aurai formé à ça.

— N’importe quoi, pourquoi ça nous arriverait ?

— On est tous le beauf de quelqu’un, ne l’oublions pas, réplique Gwen.

— Pas faux, répond Matthieu.

Alors que Camille commence à expliquer sa recette, j'en profite pour me rendre à la cuisine afin de me resservir en bière. Gwen me suit et opte pour une eau infusée que Camille lui a préparée.

— Elle pense à tout ta soeur, me souffle-t-elle.

— Je ne sais pas comment elle fait…, lui dis-je.

— Je ne la vois jamais se détendre.

— C’est son truc.

— Et sinon, en parlant d’Italie, ça te tente d’y aller aussi ?

— Oui mais en vespa, ai-je pour réponse.

— Ça risque de prendre du temps…

— Justement, c’est le but. Prendre un café au lever du soleil devant les arènes de Vérone, manger une glace devant la fontaine de Trévi, s’asseoir sur le bord du Pô et regarder le pont du Rialto durant des heures… Et bien sûr, voyager entre chacune de ses villes en Vespa, sans savoir avant où sera la prochaine étape, en laissant faire le destin… C’est comme ça qu’on découvre des pépites, pas en prenant l’avion sur un week-end ou en se déplaçant en métro pour gagner du temps… Je ne juge pas Camille mais moi, j’aime le « voyage oisif », je crois qu’ils appellent ça le « slow travel ».

— Je ne te savais pas si romantique, me dit-elle en souriant.

— Tu trouves ça romantique ?

— Un peu oui, en tout cas atypique. C’est pour ça que tu n’as pas de voiture ? Et que tu te déplaces toujours en vélo ?

— En partie oui, la seule urgence dans la vie, c’est de vivre non ?

— Tu es vraiment le frère de Camille ?

J’éclate de rire…

— J’espère…

— Ça a tellement de sens ce que tu dis, si seulement, on résonnait tous comme ça.

— En tout cas, c’est une réelle question que je me pose : pourquoi les gens se dépêchent et s’obstinent à faire des choses qui ne les passionnent pas, qu’ils n’apprécient même pas. C’est ouf.

Un large sourire illumine son visage tandis qu'elle caresse doucement son ventre. La grossesse lui va à ravir. Ses yeux scintillent encore plus que d'habitude, surtout lorsqu'elle pose son regard sur mon frère. Leur amour n'a jamais été aussi évident, et je suis vraiment heureux pour eux.

— Mais avant d’aller si loin, la France aussi est belle ! Je rêve d’en voir chaque recoin. Tous les départements ont leurs joyaux. Carcassonne, Bonifacio, Provins, Amiens, Lille, Lyon… c’est notre Histoire tout ça.

— Et Aubagne je suppose ?

— Aubagne, Marseille, évidemment…

— Tu commences quand ? me demande-t-elle.

Je suis gêné qu’elle me pose cette question. J’en ai trop dit et je n’en ai jamais parlé à qui que ce soit. Elle le remarque, j’avais oublié qu’elle me connait depuis que j’ai quinze ans, presque la moitié de ma vie.

— Qu’est-ce que tu ne me dis pas ?

— Bah… pour mes vingt ans, mes potes de la caserne m’ont offert une boîte, une sorte de tirelire avec l’inscription « envie de voyage ». Dedans, ils avaient mis pas mal de billets. Je leur avais dit que j’avais envie de découvrir le monde…

— Mais c’est génial ? Je n’ai jamais su ! Tu es parti où ?

— Je me suis acheté mon vélo avec cet argent.

— Tu es sérieux ?

— J’ai honte… Mais je me suis un peu rattrapé depuis. L’année suivante, j’ai mis quatre-vingt-dix-neuf papiers numérotés dans cette boîte. Tous les six mois, j’en tire un au sort et je prends quatre jours pour aller dans le département du numéro correspondant.

— Tous les six mois, tu visites un département ?

— Bah déjà à ce rythme-là, ça va me prendre cinquante ans… J’en aurai soixante-dix quand je finirai.

— Pas faux…

Nous restons silencieux. Je me sens totalement ridicule, j’espère qu’elle ne va pas m’inviter à un dîner de cons.

— J’adore ce concept ! Je peux te le piquer ? Ou mieux, on pourra venir avec les garçons et Julien dans une de tes virées ?

— A… Avec plaisir, lui dis-je soulagé.

— Tu es allé où pour l’instant ?

— Charente, Pas-de-Calais, Territoire de Belfort, Pyrénées Orientales, Haute-Normandie, Nièvre, Basse-Normandie, Gironde, Côtes-d’Armor, Moselle, Seine-Maritime, Yvelines.

— Cachotier… je n’ai rien vu. Sauf peut-être les côtes d’Armor, je me souviens que tu étais parti là-bas. Qu’est-ce que tu as préféré pour l’instant ?

— Franchement, quand tu prends vraiment le temps, chaque recoin même considéré comme moins populaire ou sexy de la France est beau.

— Même le Pas-de-Calais ?

— Tu as déjà vu les plages là-bas ? Les terrils, témoins d’un passé mineur, devenus des lieux de détente pour les promeneurs, ils y font même pousser des vignes, tu imagines ? Le Cap Blanc Nez, les marais autour de Saint-Omer !

Je m’arrête sur ma lancée, elle va vraiment finir par m’inviter à un dîner.

— Tu sais ce qu’il te manque ? finit-elle par me demander. Je l’interroge du regard.

— Une personne avec qui partager tout ça.

Je suis étonné de sa remarque, même si je me suis déjà fait la réflexion. Je regarde mes pieds, peut-être auront-ils une réponse.

— A moins que tu ne l’aies déjà trouvée cette moitié ?

— Quoi ? Comment ? intervient Camille surexcitée par le sujet. César veut enfin se caser ! J’ai la personne qu’il te faut !