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Christian Stangl, Walter Bonatti, Severino Casara, Maurice Herzog, Ueli Steck…
Les exploits de ces figures majeures de l’alpinisme ne sont plus à prouver. Toutefois, elles ont toutes été confrontées à un moment de leur carrière à une polémique.
Le but de ce livre n’est pas de rétablir la vérité sur quelques-uns des chapitres les plus controversés de l’histoire de l’alpinisme, mais de scruter les conséquences qu’un présumé mensonge a eues sur la vie de celui qui l’a raconté ou qui en fut victime. Seuls les cas riches de valeur humaine ont été retenus, les aventures les plus représentatives. Celles qui ont transformé une escalade en un tourment intérieur sans fin.
Mario Casella s’est penché sur l’influence que l’établissement de la vérité – parfois jusque dans les prétoires – a exercée sur les destins personnels de chacun des acteurs. L’impact d’un mensonge ou le soupçon d’un mensonge ont conditionné le futur de nombreux alpinistes, plus ou moins connus du grand public. Ce sont des ombres que les protagonistes de ce livre ont portées dans leur sac à dos pour leur vie entière.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Si l'histoire de l'alpinisme vous intéresse, vous connaissez certainement déjà quelques-uns des faits relatés ici et vous retrouverez avec plaisir des grands noms de grimpeurs qui vous ont fait rêver ; ce fut mon cas. Le poids des ombres est parfois bien lourd à porter dans son sac !" - blandine5674, Babelio
"Si l'histoire de l'alpinisme vous intéresse, vous connaissez certainement déjà quelques-uns des faits relatés ici et vous retrouverez avec plaisir des grands noms de grimpeurs qui vous ont fait rêver ; ce fut mon cas." - Natie92, Babelio
À PROPOS DE L'AUTEUR
Mario Casella est journaliste, guide de montagne, écrivain et auteur de documentaires. Il vit au Tessin, le point de départ de ses aventures et voyages autour de la planète. Ses livres et ses documentaires ont reçu plusieurs prix et ont été traduits dans plusieurs langues.
Traduit de l'italien par Étienne Barilier.
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Seitenzahl: 321
Veröffentlichungsjahr: 2020
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À celui qui a supporté l’injuste poids du mensonge parce qu’accusé à tort d’avoir menti ; à celui qui a raconté le faux, dans l’espoir que ces pages aideront à comprendre le pourquoi de son acte.
Si un homme manque d’imagination au point de ne pouvoir produire de preuves à l’appui d’un mensonge, il ferait mieux de dire la vérité tout de suite.
Oscar Wilde1
Or, quiconque énonce une chose qu’il croit ou s’imagine être vraie, bien qu’elle soit fausse, ne ment pas. En effet, il a une telle confiance dans son énoncé qu’il ne veut exprimer que ce qu’il a dans l’esprit, et qu’il l’exprime en effet.
Saint Augustin2
Au fond, l’alpinisme nous plaît encore parce qu’il n’y existe aucun critère qui permette de distinguer le vrai du faux, pas plus en face de nous-mêmes que dans le feu de l’action, qui ne sera médiée et contaminée par le souvenir que dans un second temps. Parce que l’action « est », le vrai et le faux n’existent pas en elle ; ce ne sont même pas des catégories mentales.
Alessandro Gogna3
1 Cf. Oscar Wilde, Le déclin du mensonge (ndt).
2 Cf. Saint Augustin, De mendacio, chap. III (ndt).
3 Cf. Alessandro Gogna, Italo Zandonella Callegher, La verità obliqua di Severino Casara, Priuli & Verlucca, 2009, p. 282.
Il aurait préféré souffrir pour de bon du cancer que du mensonge – car le mensonge était une maladie, avec son étiologie, ses risques de métastases, son pronostic vital réservé –, mais le destin avait voulu qu’il attrape le mensonge et ce n’était pas sa faute s’il l’avait attrapé.
Emmanuel Carrère4
Le journalisme et l’alpinisme ont toujours été pour moi deux paires de chaussures dans lesquelles j’ai eu la passion d’enfiler mes pieds. Pas après pas, ces deux activités m’ont conduit à croiser sur deux terrains différents le thème glissant de la vérité. En montagne, il m’est arrivé d’entendre des voix, même expertes, qui mettaient en doute les entreprises héroïques des alpinistes que j’admirais. Dans ces moments, j’étais emporté par une avalanche d’interrogations : jusqu’à quel point peut-on être honnête quand on poursuit, peut-être en solitaire, un objectif difficile et risqué comme l’ascension d’un huit mille ou d’une paroi encore inviolée ? Et que devient la vie d’un alpiniste sur lequel descend l’ombre du soupçon ?
Vers la fin des années quatre-vingt-dix, en pleine carrière journalistique, j’eus l’occasion d’observer de près la nature et les conséquences du mensonge dans un milieu complètement différent : la scène de la grande politique. C’était en 1997. Mon premier enfant, Zeno, était né depuis quelques mois, et je ne pratiquais plus l’alpinisme avec la témérité que le jeune homme oppose au danger, mais avec une persévérance dictée par ma passion sincère pour la montagne et l’effort physique. Sur le plan professionnel, je me sentais au contraire épuisé par la couverture quotidienne de l’actualité internationale, dont le rythme nous contraint à la superficialité et ne nous laisse jamais respirer.
Avec ma femme Lisa, nous avons alors décidé que le moment était venu de sauter le pas et de nous lancer dans une nouvelle aventure professionnelle et humaine. Cette année-là, nous sommes partis pour Washington, où j’avais obtenu un poste de correspondant aux États-Unis pour la télévision suisse. Enfin, je pouvais me rendre en personne dans ce pays afin de le raconter au public : un défi fascinant et riche de promesses.
Cependant, le choc avec la réalité de la superpuissance américaine fut déstabilisant : le scandale des rencontres un peu trop rapprochées de Bill Clinton avec la stagiaire Monica Lewinsky venait d’éclater. La jeune femme avait levé le voile sur des moments répétés d’intimité avec le président, sans nous épargner le détail d’une fellation pratiquée tandis que Clinton était au téléphone avec un député du Congrès. Pendant des mois, mon plus grand problème fut de trouver des synonymes élégants pour éviter de recourir au mot « pompier » chaque fois que je devais parler de ce qui s’était passé dans le bureau ovale de la Maison-Blanche. À la fin janvier 1998, le président était apparu à la télévision, le doigt accusateur et le regard braqué sur la caméra : « Écoutez-moi bien. Je le répète : je n’ai pas eu de rapports sexuels avec cette femme. Je n’ai demandé à personne de mentir, pas une seule fois : jamais. Ces accusations sont fausses. » Sept mois plus tard, le même Clinton, sous la pression d’une commission d’enquête, réapparut sur les écrans pour reconnaître « des relations physiques inappropriées » avec Monica Lewinsky5.
Et si Clinton avait menti pour cacher un scandale sexuel, que dire de Ronald Reagan, qui avait menti, lui, sur la vente secrète d’armes à l’Iran pour financer la guérilla contre le gouvernement révolutionnaire sandiniste au Nicaragua ? Que dire du secrétaire d’État Colin Powell, qui le 5 février 2003 avait montré au Conseil de sécurité de l’ONU une petite fiole d’anthrax comme preuve – fausse – que l’Irak détenait des armes de destruction massive ? Le régime de Saddam Hussein, déclara Powell, avait déjà produit 25 000 litres de la substance mortelle : une excuse parfaite pour justifier une nouvelle intervention militaire. Peu de mois après, quand la guerre en Irak, décidée par George Bush, avait déjà commencé, ce fut le même Powell qui admit, consterné, que son discours de New York était fondé sur de fausses informations fournies par les services secrets américains.
Plus récemment, la propension au mensonge des politiciens américains a connu son digne prolongement avec l’avalanche de sornettes administrées par le magnat Donald Trump durant la surprenante campagne électorale qui l’a porté à la Maison-Blanche ; ainsi, la nouvelle que Barack Obama n’était pas né aux États-Unis, ou la statistique selon laquelle les Blancs tués par la police étaient plus nombreux que les Noirs.
Cependant, le mensonge n’est pas une prérogative exclusive de Washington. Dans l’autre partie du monde, Vladimir Poutine, le tsar du Kremlin, a nié avoir aligné des soldats russes en Ukraine, tandis qu’en Grande-Bretagne, Nigel Farage et Boris Johnson ont égrené un chapelet de mensonges dans leur propagande en faveur du Brexit, pour sortir de l’Union européenne. Et ne parlons pas de l’économie : il suffit de penser au scandale déchaîné aux États-Unis en septembre 2015, lorsqu’on a découvert que l’entreprise allemande Volkswagen avait produit des moteurs diesel truqués pour paraître moins polluants.
La dérive généralisée de la vérité a été jusqu’à pousser le dictionnaire Oxford de la langue anglaise à proposer le terme post-truth, post-vérité, comme mot de l’année 2016.
Après ma full immersion temporaire dans le mensonge de la politique internationale, je suis retourné au pied des Alpes suisses et j’ai remis mes chaussures d’alpinisme. Ce fut à partir de cette époque que je commençai à réfléchir sur le thème du mensonge en montagne. En effet, il m’arrivait assez souvent de tomber sur des histoires d’alpinistes, même chevronnés, qui avaient déclaré avoir escaladé un sommet prestigieux et s’étaient vus contestés ou démentis par d’autres alpinistes ou par des chroniqueurs qualifiés dans ce domaine.
Ces histoires, avec leur séquelle de polémiques, ont éveillé en moi un mélange de gêne et d’indignation face à ceux qui avaient osé trahir un des principes fondamentaux qui devraient présider à toute activité humaine : le respect de la vérité. L’alpinisme était pour moi une sorte d’île bienheureuse, où la valeur de la parole donnée était absolue. Tu affirmes avoir escaladé un sommet ? Je te crois et je n’ai pas besoin de preuves.
C’est entre autres le désir d’intégrité morale qui m’a poussé vers la montagne. Je vivais le succès d’une enquête journalistique bien faite avec les mêmes sensations que j’éprouvais quand j’atteignais un sommet par une voie difficile : avec la satisfaction d’avoir poursuivi mon objectif avec probité et honnêteté, sans tromperie ni trucs d’aucune sorte. Et pourtant tous les alpinistes ne se comportaient pas correctement.
Outre l’irritation, les histoires de mensonges en montagne réveillèrent en moi le ver rongeur de la curiosité. Que se passe-t-il dans notre tête – me demandais-je – quand nous décidons de mentir ? Pour me documenter et affiner ma perception, je me mis à lire avec voracité tout ce que je trouvais sur ce thème. Je voulais comprendre quels peuvent être les facteurs qui poussent à falsifier la réalité ou à nier l’évidence. Comment réussit-on à persévérer dans le mensonge quand les preuves de la tromperie semblent accablantes ? Et comment peut-on supporter l’accusation d’avoir raconté des bobards dans le cas où l’on s’est comporté honnêtement ?
Je me rendis compte alors que les livres les plus éclairants n’étaient pas les essais de psychologie ou de sociologie, mais bien certaines œuvres littéraires qui tournent autour du thème de la tromperie ou de l’affabulation : du Don Quichotte de Cervantès aux personnages du Double mensonge de Shakespeare, du Pinocchio de Collodi au Félix Krull de Thomas Mann. Un des chefs-d’œuvre récents et les plus efficaces dans cette veine est sans aucun doute L’Adversaire de l’écrivain français Emmanuel Carrère6. La substance de son roman-vérité est résumée dans la quatrième de couverture du volume : « Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand a tué sa femme, ses enfants et ses parents, puis a tenté de se suicider, mais en vain. L’enquête a révélé qu’il n’était pas un médecin comme il le prétendait, et, chose encore plus difficile à croire, qu’il n’était exactement rien d’autre. Depuis dix-huit ans il mentait, et ce mensonge ne cachait strictement rien. Sur le point d’être découvert, il a préféré supprimer les personnes dont il n’aurait pu supporter le regard. Il a été condamné à la réclusion à perpétuité. »
L’aspect le plus déstabilisant du roman de Carrère est qu’il raconte une histoire tragiquement vraie : une vie construite sur le mensonge, y compris à l’égard des personnes qui étaient les plus chères au protagoniste. « Un mensonge – écrit Carrère – normalement, sert à recouvrir une vérité, quelque chose de honteux peut-être mais de réel. Le sien ne recouvrait rien. Sous le faux docteur Romand il n’y avait pas de vrai Jean-Claude Romand. »7 C’est une histoire qui jette une lumière inquiétante sur les extrêmes auxquels peut conduire le mécanisme du mensonge.
Ce sont les mêmes excès que l’écrivain espagnol Javier Cercas a sondés dans un livre-enquête à succès, L’Imposteur, dédié au personnage d’Enric Marco, un soi-disant militant antifranquiste qui avait occupé durant des années la charge de président de l’association espagnole des survivants des camps de concentration nazis. En 2005, il fut démasqué : Marco n’avait jamais été interné dans un camp d’extermination et les récits de ses combats antifranquistes étaient tous faux. L’auteur s’aventure dans une douloureuse exploration de la psyché du protagoniste, le rencontrant plusieurs fois pour de longues discussions. Ses interrogations, cependant, ne trouvent que des réponses partielles. Dans les pages conclusives du livre, quand il fait le bilan des mensonges racontés par Enric Marco, l’auteur note : « La chose la pire, c’est que je ne crois pas qu’il l’ait fait avec mauvaise foi ; je suis même sûr du contraire. C’était pur égoïsme : moi, moi, moi, moi et moi ! Pure ignorance, pure inconscience. Si Marco avait vraiment su ce que signifie en réalité tout cela, s’il l’avait vraiment compris, il n’aurait pas fait ce qu’il a fait. »8
Mon excursion dans l’histoire du mensonge, entre actualité et littérature, a fait émerger clairement l’importance de ce thème dans la vie humaine : même les héros ou les grands personnages, réels ou légendaires, mentent. L’imposteur est toujours en embuscade, au coin de la rue. Les histoires que je rassemblais sur le monde de la montagne montraient la même viscosité que les textes littéraires : en l’absence de preuves formelles, le doute s’insinuait, la polémique éclatait, et il devenait difficile de distinguer la vérité du mensonge.
Le but de ce livre n’est pas de rétablir la vérité sur quelques-uns des chapitres les plus controversés de l’histoire de l’alpinisme, mais de scruter à chaque fois les conséquences qu’un présumé mensonge a eues sur la vie de celui qui l’a raconté ou qui en fut victime. J’ai choisi d’examiner seulement les cas riches de valeur humaine, sans me préoccuper de compiler un registre exhaustif et encyclopédique de toutes les polémiques nées sur les montagnes. En les passant au crible, j’ai cherché à garder les aventures les plus représentatives. Celles qui ont transformé une escalade en un tourment intérieur sans fin.
Ce qui m’a stimulé, ce fut aussi de découvrir l’influence que l’établissement de la vérité – parfois jusque dans les prétoires – a exercée sur les destins personnels de chacun des acteurs. L’impact d’un mensonge ou le soupçon d’un mensonge ont conditionné le futur de nombreux alpinistes, plus ou moins connus du grand public. Ce sont des ombres que les protagonistes de ce livre ont portées dans leur sac à dos pour leur vie entière.
4 Cf. Emmanuel Carrère, L’Adversaire, P. O. L. collection Folio, 2000, p. 82. Lorsque l’auteur cite un texte traduit du français, nous fournissons bien entendu le texte original. Lorsqu’il cite un ouvrage dont la langue originale n’est pas le français, mais dont il existe une traduction française publiée, nous ne reprenons pas systématiquement cette traduction, afin de nous rapprocher davantage de la version italienne (ndt).
5 Le 17 août 1998, dans sa déposition devant le grand jury, Bill Clinton parla d’improperphysicalrelationship, tandis que dans son intervention télévisée, il reconnut que sa relation fut « inappropriée ».
6 Emmanuel Carrère, L’Adversaire, P. O. L. collection Folio, 2000.
7 Cf. op. cit., p. 99.
8 Javier Cercas, L’Imposteur, trad. fr., Actes Sud, 2017.
Un bon menteur commence toujours par se tromper lui-même.
Peter Stiegnitz
À la fin de l’été 2010, un éclair déchire le ciel numérique de la Toile. C’est l’aveu d’un mensonge, d’une tromperie qui indigne toute la communauté internationale des alpinistes. La voix brisée par l’émotion, Christian Stangl, grimpeur renommé et skyrunner autrichien, confesse : « Je n’ai pas atteint le sommet du K2 comme je l’avais annoncé il y a quelques jours. » Le selfie posté sur la Toile à titre de preuve de son entreprise avait été pris à 7500 mètres d’altitude : plus de 1000 mètres au-dessous du sommet véritable ! L’escalade en solitaire, sans oxygène, en septante heures, de camp de base à camp de base, annoncée le 13 août précédent, n’avait en réalité pas eu lieu.
La nouvelle, diffusée depuis un salon de l’Hôtel Bristol à Vienne, bouleverse la tranquillité matinale du 7 septembre 2010, se propageant d’un site Internet spécialisé à un autre. J’en apprends les détails au cours d’un de mes vagabondages réguliers sur les sites web dédiés à la montagne, justement durant les jours où, pour la télévision suisse, je suis en train de préparer un documentaire sur les champions sportifs qui, à un moment donné de leur carrière, ont vécu une crise profonde ; certains d’entre eux furent même conduits au suicide.
Je finissais de dresser la liste des cas où pêcher pour raconter cette face cachée du sport de compétition. Dans mon petit carnet, j’avais noté divers noms. Au premier rang figuraient les footballeurs : du dirigeant de la Juventus, Gianluca Pessotto, aux gardiens de deux nations rivales, l’Italien Gigi Buffon et l’Allemand Robert Enke.
Gianluca Pessotto, ex-défenseur de la Juve et de l’équipe nationale italienne, tenta de se suicider en se jetant d’une lucarne du siège du club turinois avec un rosaire dans les mains. Le toit d’une voiture garée au-dessous l’a sauvé. Un événement que le joueur a raconté en 2008, deux ans après son geste désespéré, sous le titre emblématique de : Le match le plus important.
Si Gianluigi Buffon, après une crise dépressive épuisante, a guéri pour se faire plus actif que jamais dans les buts, le gardien allemand Robert Enke, en revanche, n’y est pas parvenu : un soir de l’automne 2009, il s’est jeté sous un train, après six années caractérisées par une insupportable alternance de périodes dépressives et de rémissions.
Dans le cyclisme aussi, discipline pour laquelle on parle surtout de dopage, la dépression et le burn-out se cachent derrière chaque coup de pédale. Les noms les plus connus vont de l’Espagnol José María Jiménez, dit « El Chava » (le Sauvage), mort d’un infarctus le 6 décembre 2003 alors qu’il était hospitalisé dans une clinique psychiatrique madrilène pour un syndrome dépressif, au « Pirate » Marco Pantani, frappé du même mal entre 2001 et 2003 et mort à Rimini le 14 février 2004 d’une overdose de cocaïne, dans un contexte dont les arrière-plans ne sont pas encore totalement éclaircis.
À cette liste qui voyage sur deux roues s’ajoute le cas du Suisse Pascal Richard, qui gagna en 1996 la première médaille d’or de cyclisme sur route, une discipline olympique qui venait alors de naître. Richard s’était en outre déjà adjugé diverses courses classiques dans la première moitié des années quatre-vingt-dix. Lui aussi fut atteint d’une dépression et, comme il le racontera plus tard pour notre documentaire télévisé, il était sur le point de donner suite à ses pulsions suicidaires quand il apprit la nouvelle de la mort de Pantani.
Pour ce qui concerne les sports les plus populaires en Suisse – ceux qui sont liés à la neige et au ski –, je m’étais concentré sur la crise la plus connue des passionnés suisses : celle du sauteur à skis Simon Ammann, le « Harry Potter volant », qui après son double or olympique à Salt Lake City en 2002 avait traversé une période creuse et caractérisée par des difficultés psychologiques et de motivation.
Durant la préparation du documentaire, la liste des noms potentiellement intéressants s’allongeait de jour en jour, et touchait tous les genres de sport. J’ai commencé par prendre contact avec les premiers noms de ma longue liste et j’ai essuyé, c’était prévisible, les premiers refus et autres signaux de fermeture. Le thème était trop délicat, surtout pour ceux qui étaient parvenus à sortir du tunnel.
Et c’est justement ces jours-là qu’éclate l’affaire du skyrunner autrichien : une étoile de l’alpinisme international, connu pour avoir escaladé en un temps record les plus hautes montagnes de tous les continents, s’effondre sous la pression médiatique et annonce, en larmes, qu’il a menti. J’ai l’intuition que je tiens l’une des histoires qu’il faut raconter pour mieux comprendre ce qui peut se passer dans la tête d’un sportif de haut niveau.
Dans les phases de préparation de mon reportage télévisé, j’avais passé en revue tous les sports de compétition, écartant l’exercice physique que je pratique le plus souvent : l’alpinisme. Mon esprit se refusait à l’inclure dans la catégorie des sports de compétition, même si la passion de la montagne peut se transformer en un défi impitoyable, avec chronomètres, diplômes, médailles, gloire, sponsors, dopage, mensonges et trahisons. Le meilleur et le pire de toutes les autres disciplines sportives.
Avec frénésie, je me mets à écrire un courriel à l’attaché de presse de Stangl, dont le nom est indiqué dans les dépêches d’agence en provenance de Vienne. En pesant mes mots, je lui explique mon projet de documentaire télévisé, énumérant les noms des personnes déjà contactées et soulignant que je n’ai pas l’intention de diaboliser qui que ce soit. Je veux plutôt essayer de clarifier les mécanismes et les motifs déclencheurs de ces crises de la psyché qui dans certains cas ont abouti à une issue extrême.
Qu’est-ce qui distingue ma requête des autres que Christian Stangl doit certainement recevoir ? C’est simple : je fréquente assidûment le monde vertical, et comme Stangl, je suis guide de montagne. Ma personnalité de journaliste et d’auteur de documentaires passe au second plan dans ce cas particulier.
Je presse la touche « envoi » sans grand espoir.
Je reste presque muet de surprise quand, décrochant pour répondre à un appel téléphonique, j’entends à l’autre bout de la ligne une voix un peu rauque, au fort accent autrichien. Impossible de s’y méprendre, c’est Christian Stangl. Il vient de parler avec l’ami qui s’occupe des contacts avec la presse et veut savoir avec plus de précision qui je suis – durant la conversation je me rends compte qu’il a déjà fait quelques recherches sur la Toile – et quelles sont mes intentions. Quand il a obtenu les renseignements souhaités, il annonce qu’il lui faut quelques jours pour y penser. Je sens qu’une petite brèche s’est ouverte, même si Stangl précise que dans tous les cas il veut me connaître personnellement avant de se décider à parler devant une caméra de télévision. Le lendemain, cependant, il m’envoie un courriel qui me propose quelques dates pour la rencontre et l’éventuelle interview, chez lui. À ce moment je comprends que c’est gagné. Il s’agit de se préparer au mieux pour une rencontre qui va compter.
À Maurizio Donati, le vidéaste avec lequel je réalise le documentaire, j’explique que le déplacement en Styrie pourrait aussi se transformer en une mesure pour rien, s’agissant du tournage. Nous serons seulement deux : pas de preneur de son ni aucun autre accompagnateur. C’est la condition posée par le skyrunner autrichien, dont l’humeur changeante pourrait aussi le pousser à refuser de nous ouvrir la porte quand nous ferons tinter la sonnette.
Pour faire mieux comprendre l’état dans lequel se trouve Stangl, je raconte à Maurizio – personne intelligente et informée, mais complètement ignorante des vicissitudes de l’alpinisme – les coulisses du scandale vécu par l’homme qui est au centre de nos attentions. Il suffit de regarder quelques vidéos sur le web pour comprendre qui était Christian Stangl jusqu’en août dernier : un sportif tenace qui considère la haute montagne comme une piste où règne le chronomètre. La ténacité de Stangl ressort clairement des séquences dans lesquelles on le voit s’entraîner. Dans une vidéo, on le voit courir à la montée dans une forêt, le dos chargé d’un pneu aussi lourd que volumineux. Dans une autre, Stangl est enfoncé jusqu’à la ceinture dans la neige profonde avec sac à dos et planche de snowboard sur les épaules, en train de monter sans hésitation une pente raide par la voie la plus directe.
Dans son livre Skyrunner, publié quelques mois à peine avant la vilaine histoire du K2, on trouve sept pages dédiées au « Tourenbuch eines Rasenden » (palmarès d’un enragé), le récit des ascensions d’un sprinter9.
D’abord, ce sont les premières escalades dans les Alpes, qui à la fin des années quatre-vingt aboutissent à l’obtention du diplôme de guide de montagne. Au début des années quatre-vingt-dix ce sont les expéditions en Amérique du Sud, dans le Karakorum en Asie, et en 1998 l’ascension en solitaire du premier huit mille, le Shishapangma (Tibet).
Puis, à partir de 2002, se succèdent les courses chronométrées en altitude, avec l’ascension, en Argentine, de l’Aconcagua (6956 mètres) en 4 heures et 25 minutes du camp de base au sommet. Trois ans plus tard, Stangl escalade dix sommets de plus de 6000 mètres dans les Andes en seulement sept jours. En 2006, comme on peut le lire sur le quatrième de couverture du même ouvrage, « Christian Stangl a transformé l’Everest en une excursion d’une journée », grimpant au sommet depuis le versant chinois en seulement seize heures et quarante-deux minutes depuis le camp de base.
Dans cette interminable liste figure une ligne apparemment insignifiante où il est question d’une tentative au K2, interrompue à la cote de 8100 mètres. Un petit grain de sable dans un palmarès10 qui pour le reste file tout droit, sans obstacle, et qui impressionne même ceux qui ne partagent pas cette manière de fréquenter la montagne. Le tout en solitaire et à la course.
Même si je sais que ce ne sera pas le thème central de notre documentaire, j’explique dans les détails à Maurizio comment a éclaté la polémique sur le mensonge de Stangl au K2. Ce sont des bribes d’information ennuyeuses qui pourraient néanmoins être fondamentales pour raconter les mécanismes déclenchés dans l’esprit du grimpeur, dans la montagne et pendant les jours qui ont suivi son ascension.
Pourquoi mentir ? Fut-ce un mensonge élaboré en toute conscience ou plutôt une forme d’auto-illusion générée dans un esprit altéré par l’altitude, et pressé par la volonté d’obtenir à tout prix un résultat ?
Le but de notre documentaire est de donner, autant que possible, quelque élément de réponse à ces interrogations. Et pour pouvoir le faire, avant de se trouver face à face avec le « menteur », il faut reparcourir pas à pas les étapes du scandale, depuis son début.
Le 13 août 2010, Christian Stangl, du camp de base du K2, appelle l’Autriche avec son téléphone portable, et annonce qu’il vient de regagner sa tente après une ascension de septante heures qui l’a conduit au sommet. La nouvelle devient publique : Christian est arrivé en solitaire à la cime à 10 heures du matin le 12 août, il a pris quelques photos et il est redescendu au pied de la montagne après avoir dormi quelques heures, la nuit, à l’abri d’un rocher.
Les rédacteurs du site spécialisé Explorerweb.com (ExWeb), une autorité dans le monde de l’alpinisme himalayen, demandent aux amis autrichiens de Stangl d’envoyer une photo du sommet pour témoigner de l’escalade. Sur le selfie pris par Christian Stangl, on ne trouve aucun point de référence permettant d’identifier le visage de l’alpiniste et le lieu précis de la photo. ExWeb demande plus de détails : d’autres photos dans leur format original, sans retouches, et avec toutes les métadonnées (format, heure et coordonnées de la prise de vue) ou les relevés du GPS de l’alpiniste. « Aucun problème – c’est la réponse qui arrive d’Autriche – nous fournirons le tout après le retour de Christian chez lui. »
Oui, parce que Stangl a quitté le camp de base le 14 août déjà et se trouve quelque part sur le glacier du Baltoro, en route pour Skardu, après quoi il prendra l’avion d’Islamabad à Vienne.
La Toile, cependant, voit se propager les premiers doutes sur l’entreprise de l’Autrichien. Un alpiniste kazakh et quelques membres d’une expédition roumaine engagés sur la même montagne expriment sur leur blog leur scepticisme à propos de la retentissante performance de Stangl : « Il n’y a pas de traces sur la montagne » ; « Personne n’a dormi dans les camps d’altitude C2 et C3 » ; « Il ne peut pas être passé par la voie Česen, il y avait là-bas d’autres alpinistes, ils l’auraient vu » ; « Par où est-il monté ? ».
Les rédacteurs du site ExWeb réclament une seconde fois les preuves irréfutables de l’ascension et insistent sur la demande d’une photo originale en format RAW, et qui ne soit retouchée en aucune manière.
Le 30 août, Christian Stangl, fatigué de la polémique déclenchée sur la Toile, et désormais en Autriche depuis une dizaine de jours, publie une prise de position conclusive dans laquelle il souligne que, après ces dernières précisions, il ne s’occupera plus de « discuter et de défendre l’ascension du K2 ».
Le site ExWeb reproduit en intégralité le communiqué de Stangl et termine son article en écrivant que « tant qu’il ne reçoit pas de nouvelles preuves à l’appui de la prétendue ascension du K2 par Stangl, Adventurestats (le site géré par ExWeb, et qui tient une liste officielle des escalades himalayennes) ne reconnaît pas cette ascension comme valable ».
La parole de Stangl est mise en doute et la communauté internationale rejette la performance de l’alpiniste autrichien. Pire : elle le désavoue sur toute la ligne, sans pourtant le traiter ouvertement de menteur.
Dans la nuit du 6 au 7 septembre, sur la boîte de réception de Christian Stangl apparaît cependant un message accompagné de deux photos qui ruinent son récit. Les rédacteurs d’ExWeb lui ont envoyé un détail du fond de montagnes et d’arêtes, tiré du selfie pris – selon le skyrunner autrichien – sur le sommet du K2. En parallèle, une autre photo prise au camp 3, sur la même montagne, par une expédition antérieure. Les fonds sont identiques, et facilement superposables. On y reconnaît sans équivoque la présence d’un épaulement neigeux, le long de l’éperon ouest du K2. Les carottes sont cuites !
ExWeb demande une réponse. Le lendemain matin, Stangl convoque en toute hâte la presse dans un hôtel viennois et admet : « Durant l’ultime phase de l’ascension, je suis tombé dans une sorte d’état comateux dû au stress et à la peur d’échouer. Je me suis trouvé comme en transe, et convaincu d’avoir atteint le sommet. »
Quand il m’ouvre la porte, Christian Stangl a l’air d’un zombi. Une barbe de plusieurs jours, les yeux rougis, le regard éteint, perdu dans le vide.
Nous nous asseyons dans sa petite cuisine où, avec sa compagne Birgit, nous sirotons un thé. Je suis venu seul. Maurizio m’attend, croisant les doigts, dans la pension du village où nous logeons. J’explique à Stangl comment je compte organiser le documentaire. Je comprends (j’y suis aidé par les regards de Birgit) que Christian a décidé de saisir cette occasion pour expliquer calmement l’expérience traumatisante qu’il a vécue ces dernières semaines. Tandis que je clarifie les contenus et la forme du reportage télévisé, le skyrunner cherche à savoir jusqu’à quel point je connais son curriculum alpinistique. Par chance, je me suis bien préparé, et stimulé par la liste des sommets et ascensions qui sort de ma bouche, Stangl se laisse aller et m’explique comment est né le projet d’escalader au pas de course et en solitaire les deuxièmes montagnes, par ordre de hauteur, de tous les continents. « Après avoir escaladé les seven summits, je voulais être le premier à escalader aussi les second seven summits. Aujourd’hui, si l’on n’est pas le premier à faire quelque chose de nouveau, on est seulement un anonyme qui copie quelqu’un d’autre… Et à la longue, indéniablement, cela m’a mis une pression. Il faut surpasser les réussites de celui qui vous a précédé, mais quel défi brutal ! Le danger augmente, on prend toujours plus de risques, il faut escalader des parois toujours plus difficiles et plus dangereuses. On tire sur la corde, toujours plus… jusqu’à ce qu’à un moment donné les choses finissent par mal tourner ! »
Puis, pour être sûr que j’ai bien saisi l’idée, il me lance deux questions : « Tout le monde sait que les premiers conquérants de l’Everest sont sir Edmund Hillary et le sherpa Tensing Norgay. Mais qui furent les seconds ? Personne ne le sait ! Ou bien : qui est le deuxième à avoir escaladé les 14 huit mille de la planète, après Reinhold Messner ? Presque personne ne le sait ! » Et, dépité, il ajoute : « L’histoire de l’alpinisme est ainsi faite… »
Je dois l’arrêter. C’est un fleuve en crue qui doit donner libre cours à une agitation interne depuis trop longtemps contenue. L’expérience d’auteur de documentaires m’a enseigné que le premier récit devant une caméra de télévision est toujours le meilleur, celui qui transmet les émotions vraies. Mais la caméra est restée avec Maurizio. Je prie Christian de s’arrêter : « Nous aurons le temps d’en parler demain. Es-tu d’accord ? »
Je voulais discuter avec lui de la façon d’organiser aussi quelques séquences en extérieur, pour les utiliser comme scènes de reportage, en vue du montage. Je pensais à quelque cascade de glace ou à un entraînement dans la neige sur les collines de la Styrie, mais depuis des jours il pleut jusqu’à basse altitude : il fait trop chaud et il serait compliqué d’organiser une sortie de quelques heures dans ces conditions. L’impétuosité de l’épanchement verbal de Christian m’a fait comprendre qu’il ne vaut pas la peine de perdre du temps à filmer une banale séquence de faux entraînement. Ses réflexions sur le séisme psychologique qui continue de le secouer sont beaucoup plus expressives que n’importe quelle image.
Quelle est mon impatience de communiquer à Maurizio qu’il peut préparer la caméra et le micro pour le lendemain !
Ce jour-là, tandis que Maurizio dispose le matériel, je sirote avec Christian une tasse de thé dans son petit salon spartiate, orné de quelques objets rapportés de ses expéditions aux coins les plus reculés de la planète.
J’ai à peine posé ma première question que le fleuve en crue, bloqué la veille, se remet impétueusement en mouvement. Le récit tourbillonne tout de suite autour de deux mots : « K2 » et « peur ».
Christian explique qu’avant la dernière expédition, il avait déjà tenté deux fois cette ascension. La première, en 2008 : « Tout allait pour le mieux, et après quinze jours à peine j’ai eu l’occasion de parvenir au sommet ! »
Ce furent cependant les jours d’une des plus grandes tragédies de l’histoire de l’alpinisme dans l’Himalaya. Tandis que Stangl atteignait la cote de 8100 mètres, pas moins de 24 grimpeurs, sur la pente sommitale du K2, furent emportés par la chute d’un énorme sérac, dans un couloir difficile et exposé, dénommé Goulot de bouteille.
Après cette terrible nuit, entre le 1er et le 2 août 2008, seuls 13 grimpeurs réussirent à rentrer vivants au camp de base, certains avec de graves séquelles physiques et des gelures. Ce furent quarante-huit heures de frisson qui, pour les différentes nations des alpinistes impliqués (coréens, norvégiens, américains et l’Italien Marco Confortola) et grâce à l’écho médiatique rendu possible par les nouvelles technologies de transmission satellitaire, occupèrent les premières pages des journaux et téléjournaux du monde entier.
Stangl dit qu’il rentra chez lui déçu, « mais – du moins en apparence – non traumatisé ». Tant et si bien que l’année suivante il repartit sans tarder avec l’intention de tenter à nouveau sa chance. « Déjà durant la marche d’approche je me suis rendu compte que j’avais peur de cette montagne », murmure-t-il les yeux baissés. « J’étais terrorisé par le Goulot de bouteille : je savais que si un morceau de glace se détachait pendant mon passage, c’était la fin ! »
Le 4 juillet 2009, jour où il tenta d’atteindre le sommet, tout se passait bien : les grimpeurs partis du dernier camp, et qui avaient gagné à la roulette russe du Goulot de bouteille, étaient une douzaine, dont Stangl. À moins de 300 mètres du sommet, cependant, énorme désillusion : « À tour de rôle, nous avions ouvert la voie dans la neige profonde, jusqu’à 3 heures de l’après-midi. Nous étions partis à 1 heure du matin et après quatorze heures d’ascension, nous ne parvenions pas à avancer… c’était trop tard ! Dans le cours de la dernière heure nous avions grimpé à peine 50 mètres et nous étions douze à nous relayer ! J’ai compris que c’était inutile : le souvenir de ce qui était arrivé l’année précédente était encore trop présent ! Nous sommes tous redescendus et personne, cette année-là, n’est arrivé au sommet. »
Christian m’explique qu’il est rentré très amer de cette deuxième expérience. Il n’avait pas pour autant l’intention de renoncer ; avec obstination, il commença tout de suite à préparer une nouvelle expédition au K2, pour 2010. Mais auparavant, il avait mis au programme une coûteuse expédition en Antarctique pour escalader le Mont Tyree, le deuxième sommet en altitude après le Mont Vinson. Une étape inévitable de son projet second seven summits.
Sur la pente sommitale, glaciale et isolée, de cette paroi antarctique, le destin lui joua cependant un autre mauvais tour. À quelques dizaines de mètres du sommet, son compagnon de cordée fut frappé et blessé gravement par un rocher détaché du sommet. La pierre, après avoir traversé en diagonale toute la paroi de neige et de glace, alla heurter de plein fouet son ami, « comme guidée par le malheur. Une maudite malchance ! »
La voix de Christian se brise d’émotion et de fureur tandis qu’il me raconte le calvaire de la terrible descente : « Cet accident me fit perdre mon traditionnel optimisme. D’abord le K2 manqué de peu en 2008 à cause de la chute du sérac au Goulot de bouteille, puis en 2009 la renonciation forcée à 300 mètres du sommet ; pour finir, l’accident du Mont Tyree. Cette série de mésaventures m’avait fait mesurer la mince ligne qui sépare le succès heureux de l’échec rageant, quand un objectif semble presque à portée de main. »
Le rythme de ses engagements pris et annoncés ne lui donna pas cependant le temps de réfléchir avec calme sur la spirale négative dans laquelle il s’était engagé. Le K2 l’attendait à nouveau, pour la troisième année consécutive.
Cette fois, me raconte Christian, durant l’approche de la montagne, j’avais découvert une compagne à mes côtés : la peur ! « Tandis que je marchais, une ombre me suivait : c’était la peur de l’échec ! Une peur accompagnée par la frayeur d’un nouvel accident : une avalanche, une chute, un rocher qui te heurte. »
Le débit presque frénétique de Christian ralentit soudain, devient plus réfléchi. Sans que je le lui aie demandé, il commence à parler de sa jeunesse : « La peur d’échouer a été omniprésente dans ma vie. Durant les quinze ans où j’ai travaillé comme électrotechnicien, je ressentais une grande pression. Ma vie n’était pas en danger, mais je me demandais sans arrêt : “L’entreprise qui me donne du travail existera-t-elle encore l’année prochaine ? Serai-je licencié ?” Et quand j’ai quitté ce travail pour me consacrer à la montagne, l’entreprise a effectivement fait faillite ! Mes collègues se sont retrouvés au chômage. »
La peur de Stangl n’avait pas trait à son travail seulement : « Tu donnes le meilleur de toi-même pour quelque chose qui un jour, malgré ton engagement, échoue. Une peur de ce genre, si elle dure des années, t’épuise, t’écrase peu à peu. Et tandis que je m’approchais à nouveau du K2, je sentais que j’avais toujours plus de peine à supporter ces pensées négatives. Je me demandais : “Comment sortir de cette situation ?” »
L’unique façon d’en sortir, même si Christian ne le formule pas tandis qu’il me parle, c’était d’atteindre le sommet du K2.
À ce moment de l’interview, mon interlocuteur semble soulagé : il a pu clarifier les faits antérieurs qui l’ont conduit à mentir. Ce qui le pousse, ce n’est pas tant la recherche de circonstances atténuantes que la volonté d’éclaircir l’état de crise profonde qui a généré le mensonge.
Je ne lui demande rien sur le déroulement précis de l’ascension. Il ne m’intéresse pas de savoir d’où et jusqu’à quel point il a escaladé le K2 en 2010. Il s’agit de futiles questions techniques. En revanche, ce qu’il m’intéresse de savoir, c’est s’il se souvient du moment où il a décidé de mentir, de descendre et de raconter le faux.
Christian remue nerveusement sur le canapé et déclare qu’il n’a pas de souvenirs très précis de ce moment, peut-être à cause de l’altitude et de la fatigue. « C’était une solution rationnelle pour sortir de ce cul-de-sac dans lequel je me trouvais. C’était comme si j’avais la tête prise dans un étau. En moi, une voix disait : “Tu ne peux pas monter, si tu le fais tu meurs, et si tu descends ta vie est finie en un autre sens, parce qu’il n’est pas admissible d’échouer trois années de suite sur la même montagne !” J’étais seul et j’avais perdu le sens de la réalité. Une fois retourné au camp de base, annoncer que j’étais arrivé au sommet du K2 a été pour moi me libérer d’un cauchemar ! »
À ce moment, pour la première fois de notre rencontre, ma nature de journaliste et ma passion pour l’alpinisme m’emportent, et avec une pointe d’indignation que je n’arrive pas à refréner, je lui réponds que j’ai peine à comprendre. Le K2 est un grand objectif pour tout alpiniste, c’est une montagne constamment sous le feu des projecteurs, aussi connue du grand public que son frère aîné l’Everest. Comment peut-on raconter une blague grosse comme cette montagne en pensant que tout le monde va l’avaler sans broncher ?
