Le poison sur le cœur - Evelyne Néron Morgat - E-Book

Le poison sur le cœur E-Book

Evelyne Néron Morgat

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Beschreibung

« Il avait vomi sa vie intensément comme un torrent qui dévale le flanc de l’existence ignorant ses barrières, s’écrasant sur les obstacles dans des jets d’écume chargés d’adrénaline, addictifs, éphémères et impressionnants ».
Pour se reconstruire, Gabriel fuit la capitale et débarque sur Oléron. Il s’installe au cœur d’une saline qui ne demande qu’à reprendre vie. Il va alors écouter le marais murmurer, apprendre le sel, découvrir Lison et toute la bande de L’Âne Culotté à Saint-Georges. Mais la « tribu » qui l’accueille cache de bien lourds secrets et l’île Lumineuse peut aussi devenir vénéneuse. Gabriel échappera-t-il à la funeste toile empoisonnée d’un tueur implacable et mystérieux ?

Le poison sur le cœur est un roman à suspense et un hymne à Oléron. L’auteur dessine subtilement les paysages, fait éclater les couleurs, exploser les senteurs et explore les métiers ancestraux de cette île magique afin de la rendre magicienne…

À PROPOS DE L'AUTEUR

Petite-fille d'ostréiculteur et femme de marin-pêcheur, Évelyne Néron Morgat souhaite partager ces traditions maritimes en faisant vivre à travers ces pages les aventures d'une femme passionnée au destin hors du commun.
Elle a consacré ses 20 dernières années à la valorisation du village ostréicole de Fort Royer, un domaine ancestral modelé par la mer et la sueur des hommes, pour lui redonner un peu l’âme qu’il avait autrefois.
Femme de coquilles (2016) est son premier roman.

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Le poison

sur le cŒur

Évelyne Néron Morgat

Tous droits réservés©Editions Terres de l’Ouesthttp://www.terresdelouest-editions.fremail : [email protected] : 979-10-97150-34-1

 

Du même auteur :

Femme de coquille, 2016 – Editions Incartade

A la vie à la mer, 2017 – Editions Incartade

 

 

I

Le rideau de la nuit commençait à tomber. Les efforts déployés pour éclairer l’antre majestueux semblaient dérisoires. Littéralement décuplées, les dimensions donnaient subitement à l’atmosphère une puissance machiavélique. À mesure que la pénombre l’envahissait, le cœur de la basilique s’élevait, protégé par une armée monumentale de colonnes parfaitement alignées. Ces immuables soldats enserraient la nef pour mieux la plonger dans une obscurité pétrifiante. Derrière, les fresques bibliques immenses et délavées prenaient une curieuse teinte dorée à la lueur des spots. N’en déplaise aux résidents de la crypte, le mysticisme de ces peintures sacrées cernait encore le monument. Les grandes âmes admirées ici quotidiennement n’étaient donc que des invités conviés sur le tard. Le vide vertigineux contenu sous les voûtes et les coupoles plongeait l’ensemble dans un silence bien mérité après l’agitation de la journée. Les échos des bavardages insupportables qui déchiraient la solennité de ce temple de la laïcité s’amenuisaient, enfin. Le Panthéon commençait à s’assoupir. Le pendule géant n’allait pas tarder à retrouver une immobilité temporaire, suspendue aux heures de fermeture et de repos. Les grandes verrières déjà noires floutaient l’édifice dans une sarabande fantomatique et partout les statues disparaissaient derrière leurs plis de pierre. Au fond, entourée de son armée de députés et de soldats républicains, la femme au bonnet phrygien baissait la garde. Solennelle mais les traits tirés et le regard rivé au sol, elle perdait de sa superbe. Sans doute allait-elle fermer les yeux et les tambours se taire, lassés de crier aux hommes « Vivre libre ou mourir », mots gravés qui à cet instant semblaient pourtant étrangement se dissoudre.

Dans une mécanique bien rodée et sans perdre un instant, elle rangeait d’un geste assuré les livres feuilletés et déplacés par des clients en mal de culture. Pourquoi était-elle devenue libraire ? Parce que libraire c’était bien. La journée avait été longue mais elle était curieusement impatiente. Viendrait-il ? Elle glissa une mèche rebelle derrière son oreille et remplit machinalement le pot de ces hideux crayons à pompons qui arboraient les portraits des grands hommes dont les âmes hantaient assurément le bâtiment. Elle aligna une légion de boules ridicules prêtes à enneiger la basilique au premier mouvement. Après les tours Eiffel miniatures montées en porte-clés ou en magnets, ces souvenirs pourtant grotesques représentaient ses plus grosses ventes. Elle se rappela qu’elle avait vendu trois bérets en feutre dans l’après-midi et sourit en se remémorant l’air très satisfait de ces touristes asiatiques, fiers sans doute d’avoir déniché le symbole de la vie à la française. Elle vida consciencieusement les placards derrière la caisse à la recherche des boîtes cartonnées contenant ces couvre-chefs plutôt démodés. Elle devait combler les présentoirs et les attentes de ces curieux exigeants en mal d’authentiques « clichés » d’un Paris qui n’existait plus que dans les livres d’histoire. Son regard balaya avec une certaine inquiétude l’espace central qui se vidait des derniers visiteurs. Une pointe de déception se dessinait. Cela faisait tellement longtemps qu’elle travaillait entre ces murs qu’elle était devenue un animal à sang froid. Traverser une existence morne, sans joie, sans sentiment, sans envie lui donnait l’impression de passer inaperçue à côté des vivants. À gauche, la lourde porte verdâtre venait de se refermer. Dans à peine une heure, le Panthéon retrouverait sa sérénité, mais ce tombeau l’oppressait. Elle avait toujours imaginé le brouhaha qui devait emplir ces volumes déserts et glacés dès que le Soleil cédait sa place à la Lune. Certains jours, elle entendait distinctement des dialogues résonner entre le dédale de colonnes et de niches. Ainsi était-elle certaine d’avoir nettement perçu Rousseau clamer avec désespoir « L’homme est né libre et partout il est dans les fers », Voltaire en face acquiescer avec bienveillance « Aimez qui vous aime » et Zola confirmer que « La passion est encore ce qui aide le mieux à vivre », approuvant ainsi un Diderot qui venait de lancer « Il y a autant de manières d’être heureux qu’il y a d’individus ». Un soir, elle avait même surpris Jaurès râler après ses compagnons dans le repos éternel, en leur répétant « La raison sur le cœur mes amis, la raison sur le cœur, le courage c’est de chercher la vérité et de la dire », Gambetta argumenter « L’avenir n’est interdit à personne » et Hugo conclure « Car le plus lourd fardeau, c’est d’exister sans vivre » dans le silence déchiffré de Louis Braille. Du fond de sa solitude, elle vivait avec une multitude de voix, sachant que ces phrases s’accrochaient à son cerveau chaque seconde puisqu’elle les avait sous les yeux à longueur de journée sur les cartes postales du portant principal. Une sirène intérieure lui déchirait perpétuellement les tempes en lui criant qu’elle flirtait avec la folie. Cette torture était devenue insoutenable. Elle devait à tout prix faire taire cette alarme envahissante. Personne ne savait rien de sa vie. Morte depuis longtemps, elle travaillait simplement à donner l’illusion du contraire. Elle admirait la foule mais ne supportait pas de partager la vie des autres, voulait partir mais se sentait trop enracinée dans ce damier de marbre, rêvait de lumière mais se délectait de ces ombres qui résonnaient harmonieusement. Elle cherchait la chaleur d’une peau à explorer mais refusait catégoriquement que quiconque ne la touche. À chaque fois qu’un homme l’avait enlacée, l’acide l’avait consumée et la brûlure avait été insoutenable. Elle se savait jolie, les regards lubriques des mâles posés lourdement sur ses formes généreuses le lui confirmaient quotidiennement. Mais ces animaux répugnants qui bavaient intérieurement méritaient d’être écrasés comme de misérables parasites. Ils n’avaient même pas la décence de masquer cet instinct bestial attisé par une imagination érotique démoniaque. Les écorcher. Les détruire.

Dans moins d’une demi-heure maintenant, les lieux allaient être verrouillés pour la nuit et il n’était pas venu. Comment ne pas remarquer cet homme étrange et séduisant ? Capable de rester immobile pendant d’interminables minutes, absorbé par les détails à peine perceptibles d’une peinture ou hypnotisé par la perfection d’un corps sculpté, il était beau à mourir. À la différence de la multitude qui passait trop rapidement devant ces œuvres monumentales pour ne serait-ce que les apercevoir, il semblait chercher à s’imprégner de leur substance comme si sa vie en dépendait. Elle s’était habituée à sa présence chaque jour depuis deux semaines et malgré les années, elle l’avait reconnu tout de suite. Lui non, évidemment. L’éclat métallique de ses yeux et l’allure sauvage que lui donnaient les improbables boucles blondes éparpillées dans son cou, étaient restés cadenassés dans un des tiroirs qui ordonnaient sa mémoire. Il n’avait pas changé. Moulé dans un tee-shirt imprimé qui donnait un curieux relief aux clairs-obscurs de La Madeleine à la Veilleuse de Georges de La Tour et dissimulé dans un ample manteau de toile noire toujours ouvert, l’homme qu’il était devenu paraissait encore plus attirant. Fallait-il être étrange pour exhiber sur son torse une toile aussi mystérieuse ! Absorbée dans une rêverie mystique, cette femme brune au ventre arrondi était d’une grande beauté. Face à une simple bougie, un crâne hideux et quelques livres, elle resplendissait singulièrement. Il avait donc le symbolisme collé à la peau et osait l’afficher ouvertement. Sentant le chaos et la violence pointer au creux de son ventre, elle s’obligea à revenir à ses boîtes en carton rangées sous le comptoir qui lui usait la taille depuis des mois. Trois dés à coudre en porcelaine à l’effigie des philosophes des Lumières. Que n’avait-elle pas à l’époque que toutes les autres avaient assurément en dénominateur commun ? Elle était différente voilà tout. Intelligente aussi. Elle avait même obtenu des diplômes de différentes universités, couloirs dans lesquels elle avait longtemps traîné. Cinq médailles en toc retenues par des cordons bleu, blanc, rouge. Elle détestait ces années d’adolescence qu’elle avait traversées comme une ombre, sans être aperçue y compris par les étoiles qu’elle vénérait à l’époque. Une lame de fond dangereuse débutait sa course inéluctable. Une terrible envie de vomir l’assaillit. Un stupide mug décoré d’un incongru Panthéon collé à plat. Elle les haïssait. Elle le haïssait. Tant de rêves échafaudés. Tant d’envie désabusée. Tant de métamorphoses réalisées. Tant de désillusions, de colère et de douleur accumulées. Un coupe-papier avec un portrait de Malraux incrusté dans son manche en résine. Ils étaient tout ce qu’elle avait toujours voulu être, mais ils n’avaient jamais tendu la main au fantôme qu’elle était déjà. Il aurait pourtant suffi de briser ses chaînes pour lui laisser entrevoir un ailleurs. Au contraire, ils l’avaient utilisée, piétinée, salie, détruite. Inconsciemment, elle serrait la lame jusqu’à se faire mal. De petits décolletés en robes moulantes et de coiffures improbables en maquillages outranciers, souffrant le martyre, elle avait pourtant tenté de paraître encore plus lumineuse. Ces appels au secours tonitruants écumant parfois de rage avaient été inutiles face à la sourde cécité de leur tribu. Contrainte de dissimuler cette déchirure abominable au plus profond de son âme pour survivre, elle n’avait brûlé que partiellement la verrue de l’enfance sans en arracher la racine tentaculaire et coriace. Rien n’y avait fait, l’adolescente déguisée en adulte avait été réduite en cendres, consumée en silence d’avoir trop rêvé. L’amour, la vie puis la mort, cette sentence effroyable avait exterminé tout ce qu’il y avait d’humain en elle. La peau de son pouce allait céder sous la pression de la tranche pourtant émoussée. Soudain, elle sursauta, sentant nettement une présence juste derrière, tout près. Elle se retourna. Il était là. Un éclair déchirait son regard énigmatique. La même fossette fendait son menton. Elle se redressa, muette de surprise. Deux bras glissèrent dans son dos tandis que cette bouche sur laquelle elle avait fantasmé si souvent s’écrasait sur la sienne. Elle se souvenait du goût de cette peau, comme une empreinte indélébile et délicieuse. Une tempête déferla dans ce corps qu’elle détestait et d’un seul coup, une curieuse fièvre l’envahit. Elle voulait le dévorer absolument et répondit à ce baiser improbable cherchant en même temps à serrer ce torse pour en ressentir chaque muscle. Elle devait le retenir et le garder mais les mots fuyaient. À bout de souffle, elle mordit de nouveau ces lèvres entrouvertes et sentit des doigts courir dans ses cheveux puis presser son visage plus fort. Il l’obligea à reculer dans le minuscule cube vert affublé du ridicule nom de Point Librairie. Dans le néant assourdissant de ce tombeau glacial, une paume avide explora de larges épaules et une main agile découvrit le galbe d’un sein libéré de sa dentelle. Deux corps ondulèrent, mus par la force enivrante du désir irrépressible et un bassin comprima un ventre bouillant d’envie. La basilique tournoyait. Les colonnes s’affaissaient et la pierre autour était subitement ardente. Tout à coup, une pointe sournoise s’enfonça dans un cou perlé de sueur. Une gorge offerte bascula. Saturées d’un sang bouillonnant, ses veines martelèrent le rythme infernal d’un cœur affolé qui allait inévitablement cesser de battre. Pour empêcher le moindre filet d’air d’entrer, une bouche défigurée par un hideux rictus se colla à une autre figée dans l’incompréhension et la surprise. Un regard dominant suscita la terreur avec l’éclat implacable de la satisfaction d’avoir fait atrocement mal, attendant avec délectation l’extinction de tout sursaut de vie dans le silence absolu de cette tombe prestigieuse.

— Le souffle du Diable, mon amour, je suis le souffle du Diable… murmura une voix à la fois sensuelle et sépulcrale.

Un corps mou et presque inerte glissa en silence le long de la paroi en bois à l’ombre de piles de livres et d’une multitude de posters enroulés. La lourde porte en bronze verdâtre se referma tel le couvercle d’un cercueil, laissant une fine coulure rouge sombre, chaude et visqueuse défigurer le damier de marbre glacé.

Les grands hommes à quelques mètres de là ne tarderaient sûrement pas à revenir disserter sur l’avenir de l’humanité. Pourtant à cet instant, dans l’axe d’un regard presque éteint, la main de Saint Denis si prompte à baptiser des enfants souriants et vigoureux, donnait étrangement l’absolution à un être pétrifié au sol, dont il ne restait déjà plus qu’une masse sans vie de chair empoisonnée.

 

II

Six mois plus tard.

La pluie redoublait. Le monde autour était liquide. Sous la chape de plomb posée par le ciel, les murs, les toits, les arbres et les rares vivants ruisselaient puis s’égouttaient en murmurant une rengaine morose. Il jeta un regard vers le conducteur dont le visage s’éclairait par intermittence lorsque le camion croisait un des lampadaires qui, la nuit, transformaient le pont en un tunnel lumineux. Plus de cinq cents kilomètres parcourus à ses côtés et il ne connaissait toujours pas la voix de cet homme qui l’avait pris en stop sur une aire d’autoroute aux portes de Paris. Imposant père Noël vêtu d’un polo rayé, ce routier enserrait le volant de sa semi-remorque entre son ventre imposant et sa barbe, mais restait immobile alors que son énorme engin dévorait l’asphalte. Les yeux rivés sur le ruban sombre et luisant qui résumait son horizon, les oreilles directement reliées à une radio d’information de la bande FM, il semblait dormir sans pourtant jamais fermer les paupières. La forte odeur de désodorisant qui alourdissait déjà l’air étouffant de la cabine s’accentuait à chaque balancement d’un ridicule sapin en carton bleu accroché au rétroviseur. Le passager entrouvrit sa vitre et rapprocha son nez de l’ouverture pour emplir ses poumons de cet air marin qui l’avait appelé insidieusement toutes ces années. Oléron. Il y a un mois encore, si quelqu’un lui avait dit qu’il plaquerait tout pour aller s’enterrer dans les sables de cette île, le citadin viscéral qu’il était aurait simplement explosé de rire. Il y croyait à peine, pourtant des picotements au bout des doigts et un curieux frisson dans le bas du ventre le submergeaient. Angoisse ? Excitation ? Un grognement sourd lui fit comprendre que le courant d’air frais perturbait la moiteur du cube dans lequel ils avaient mariné pendant des heures. Les ultimes minutes furent un supplice mais les premiers feux tricolores depuis des kilomètres apparurent enfin. Le moteur changea de régime et le camion s’arrêta dans le halo de lumière rouge qui colorait le bitume. Attrapant son énorme sac de toile verdâtre, il salua rapidement le père Noël qui, les yeux rivés sur la lueur écarlate, ne tourna même pas la tête. L’auto-stoppeur sauta à terre, le cœur léger. Le feu passa au vert et les six cents chevaux redémarrèrent dans un vacarme infernal, totalement incongru à cette heure nocturne dégoulinante de silence.

Feu vert. Le départ. Le début d’une nouvelle vie. Heureux, Gabriel cala sur son épaule les vingt-cinq kilos de vêtements et autres reliefs de son existence passée, entassés pêle-mêle dans ce balluchon acheté sur un coup de tête dans un surplus militaire de banlieue. Il prit la direction de la sortie de Saint-Pierre d’Oléron, la petite capitale de l’île. Presque quarante ans, déjà quelques cheveux blancs et pas une once de raison, il sourit à l’idée d’être capable de faire des choses pareilles. Improbable. Il ferma les yeux et secoua la tête. Il n’avait qu’une très vague idée de l’endroit où se trouvait la maison qui l’attendait, mais rien ne pressait. Elle serait vide de toute façon, personne ne serait là pour l’accueillir. Il se sentait libre. Non, il était libre. Enfin, sa vie lui appartenait et il était le seul maître de son destin. Quel luxe pour un mec fauché ! Il esquissa une grimace. Oléron était à ses pieds. Prisonnier des brumes carboniques de la grande cité, il en avait tellement rêvé. Il avait appris à détester Paris, ses multitudes transpirant leur solitude au rythme des rotations du métro et ses alignements sans fin de murs gris qui n’offraient d’autres perspectives qu’une histoire restée flamboyante uniquement dans l’esprit des passionnés avertis. Il comparait souvent la capitale à une araignée monstrueuse, un impeccable prédateur qui prenait dans sa toile une masse agglutinée, aveugle et condamnée, prisonnière d’un décor prestigieux orné de monuments tous plus incroyables les uns que les autres.

Fin d’agglomération. Le panneau était là, ruisselant des dernières gouttes de pluie que le ciel venait de déverser. Pas une voiture. Pas une sirène. Pas un bruit. Pas âme qui vive. À croire que cette île était déserte. En même temps, le jour n’allait pas tarder à se lever. Il approchait d’un cimetière. Une dizaine de croix se dessinaient dans la nuit au-dessus d’un mur austère et interminable. Quelques mètres plus loin, une ombre s’approcha. Il fit un bond, avant de se rendre compte qu’un cheval l’observait, placide, de l’autre côté d’une haie qu’il longeait depuis plusieurs minutes. Il s’immobilisa.

— Salut mon vieux, enchanté, moi c’est Gabriel. Tu es le premier être vivant que je croise sur ce lopin de terre isolé. Tu sais, d’où je viens, la nuit on s’attend plutôt à trouver des punks à chiens ou des bandes de dégénérés prêts à tuer pour s’approprier portefeuilles bien garnis, montres ou smartphones hors de prix. Tiens, en parlant de téléphone…

Euphorique, il extirpa un portable de sa poche et le lança le plus loin possible dans le champ juste en face.

— Voilà… Je te souhaite une belle fin de nuit.

Il changea son sac d’épaule et reprit sa route. La nuit était particulièrement noire. Seul un mince ruban de Lune, comme un sourire sadique, éclairait le bitume de temps en temps lorsque les nuages lui en laissaient la possibilité. Quant aux étoiles, elles s’étaient simplement retirées. Il avait mémorisé le plan. Après le cimetière, une longue ligne droite débouchait sur un grand virage. Un petit chemin devait s’ouvrir juste après et tout au bout s’étendaient des marais à perte de vue. La loge du saunier devait être dissimulée au milieu, quelque part derrière une haie de tamaris et de grands cyprès. Un bruissement cristallin lui permit de deviner qu’il longeait un petit chenal et que la mer devait être haute. L’eau était donc là. Il ne devait pas s’écarter de la route. Il regardait le ciel vide et sombre quand soudain une masse sortie de nulle part traversa en grognant à seulement quelques mètres devant lui. Surpris, il s’arrêta net, n’osant plus bouger et retenant son souffle malgré lui. Son cœur cognait dans sa poitrine. En un éclair, il révisa le bestiaire oléronais : pas de fauve, pas de loup ni d’ours non plus mais sûrement un sanglier qui avait sans doute eu plus peur que lui.

— Quel courage ! Brillant l’explorateur ! se moqua-t-il en reprenant son chemin, les oreilles aux aguets.

Après de longues minutes de marche dans un silence qui commençait à le submerger, un minuscule sentier apparut sur la droite. Il chercha machinalement son téléphone dans sa poche pour éclairer le bas-côté de la route et pesta en repensant au lancer magnifique qu’il avait réalisé avec son appareil sous les yeux impassibles d’un cheval immobile.

— Quel con ! Ton portable n’était pas qu’un téléphone. C’était le couteau suisse du xxie siècle. Allez petit malin, comment tu fais maintenant ? Si tu veux faire un constat photographique avec un sanglier qui te rentre dedans ou un point lumineux avec les deux sous de raison qui te restent sur le tapis du destin dans lequel tu enfonces les pieds, hein, tu fais quoi là ? Ha ! Elle est belle la liberté ! Non mais quel con, je suis…

Il s’approcha. En effet, la haie semblait s’ouvrir. Il se glissa dans l’étroit passage et sentit sous ses semelles une épaisse couche de boue moelleuse, collante et détrempée à souhait.

— Eh merde… vive les grands boulevards en fait !

Il hésita un instant avant de réaliser que ses Dr. Martens ne risquaient plus grand-chose. Elles étaient déjà pleines. Il sentait la vase glisser entre ses orteils. Il changea son sac d’épaule à nouveau et s’enfonça dans la pénombre. La pluie se remit à tomber et quelques branches griffèrent son blouson de cuir transformé en éponge. Bizarrement, il se rendit compte que rien n’entamait sa bonne humeur. Il y était presque. Au hasard, il tentait d’assurer chaque pas. Il marchait dans le sillon très mou qui s’offrait à lui. Il dérapa et se retrouva dans une flaque d’eau jusqu’en haut des chevilles. Laissant échapper un juron, il explosa finalement de rire. Prenant son gros balluchon dans les bras pour soulager son dos douloureux, il scruta l’obscurité afin de se repérer. Tout autour, la nature assoupie respirait bruyamment. Les clapotis d’une eau assurément présente partout répondaient aux coassements des grenouilles et parfois même à des oiseaux de nuit. Les gouttes de pluie s’écrasaient dans les marais et battaient un rythme confus mais cristallin. L’air liquide de cette nuit glaciale de février agitait la végétation dans une mélodie étrange, mélancolique et inquiétante. Il n’aurait su dire depuis combien de temps il marchait. Ne cherchant plus à éviter les pièges humides et sentant son jean lui coller à la peau, il avançait. Son cuir imbibé pesait à présent autant que son sac.

Finalement un espace se dégagea devant lui. Il observa les arbustes et distingua à gauche un toit de tuiles qui luisait sous l’infime éclat de lune. Une petite maison s’égouttait en silence. Il s’approcha, en fit le tour et trouva enfin une porte. Machinalement, il posa sa main sur la poignée. Fermée, bien sûr. Il se rappela alors que la clé se trouvait sous une curieuse barrique en forme de cône tronqué qui servait de table pour les apéros prolongés de l’été. Il déposa son barda sur le palier et souleva avec peine le tonneau à sel ancestral qui gisait sur le côté du mur. À tâtons, il passa ses doigts sous le fond en bois et en extirpa une grosse clé rouillée d’un autre temps. Il ouvrit la porte qui s’exécuta dans un grincement lugubre, palpa le montant et trouva le vieil interrupteur. La peinture s’écaillait sous ses mains. Il releva la languette en plastique, mais malgré un claquement sec, rien ne se déclencha. Pas de lumière. Il avança prudemment et buta dans ce qui lui sembla être une chaise. Il referma la porte et lâcha son sac au sol. Il descendit la fermeture éclair de son blouson et eut une furieuse envie de s’allumer une cigarette. Il avait prévu d’arrêter et grimaça à l’idée qu’il s’était en effet coupé du monde en jetant son portable mais qu’inconsciemment il avait sauvé ses clopes et son briquet. Une puissante camisole dont il avouait être complètement dépendant.

— Un homme libre disiez-vous ? Billevesée ! rigola-t-il, si, si Monseigneur, j’arrête demain.

Dans une poche intérieure, il récupéra une masse cartonnée et détrempée qui contenait par miracle, quelques cigarettes à peu près sèches. Après trois reprises infructueuses et tremblantes de nervosité, une flamme salvatrice embrasa sa Marlboro. À la lueur de ce flambeau ridicule, il explora brièvement la pièce, cligna des yeux et découvrit un espace rectangulaire encombré d’une table bancale, de quelques sièges et d’une banquette en fer forgé couverte d’un épais édredon rouge et or. Un vieux poêle endormi trônait juste en face. Il respira à fond mais la poussière lui prit la gorge et il toussa. Se débarrassant enfin de son armure liquide, il la mit à égoutter sur le dossier d’une des chaises. Toujours à l’aide de son briquet, il repéra une caisse de vin éventrée qui contenait des pommes de pin et des bûchettes. Il ouvrit la trappe du poêle et glissa dans le ventre de cette antiquité de quoi allumer un bon feu. Les écorces sèches, la résine et le papier journal s’enflammèrent aussitôt. Il resta immobile de longues minutes, les mains posées sur la fonte pour tenter de se chauffer un peu. Une lumière orangée commençait à envahir la pièce. Hypnotisé, il sentit une grande fatigue le gagner. Il s’effondra sur la banquette et s’enroula dans l’édredon en plumes. Le silence qui régnait l’obligea à écouter plus fort. Le feu crépitait dans le petit foyer et le halo rouge qu’il émettait le réchauffa plus que la température ambiante vraiment glaciale. Dehors les tamaris et les cyprès grinçaient sous le vent et l’eau tout autour livrait inlassablement sa symphonie de sons cristallins. Il avait déjà oublié les sirènes hurlantes, le grondement permanent des moteurs et les bruits quotidiens des citadins qui, collés les uns aux autres à la faveur de murs toujours trop fins, s’isolaient stratégiquement dans leur immense solitude. Il était réellement seul. Il était loin. Il était bien. Il avait choisi. Il ne savait pas encore s’il regrettait ce choix, mais pour se reconstruire le prix à payer était cette retraite qu’il commençait juste à toucher du doigt. « Connais-toi toi-même ». Socrate avait posé là les fondements de tout parcours réfléchi. S’il voulait se relever, il devait d’abord savoir qui il était. Les yeux ouverts et agrafés au plafond, il fut submergé par des images fuyantes de son passé. Des cheveux blonds, bruns, longs ou courts défilèrent avec leur cortège de lèvres rouges, de corps sensuels, magnifiques et offerts, de mots enflammés de passion ou de colère jetés brutalement mais sans écho, derrière des portes claquées violemment pour tourner des pages qui en définitive se ressemblaient toutes. Restés prisonniers des draps froissés après des nuits agitées sous alcool, des parfums entêtants revinrent à la charge, enivrant une course effrénée contre l’âge et le temps, pour croquer, dévorer mais surtout ne rien rater. Il avait vomi sa vie intensément comme un torrent qui dévale le flanc de l’existence ignorant ses barrières, s’écrasant sur les obstacles dans des jets d’écume chargés d’adrénaline, addictifs, éphémères et impressionnants. Il gardait en bouche le fiel de cette trajectoire folle, irréfléchie et pourtant reprise juste après, quelles que soient les blessures infligées, les déchirures irréparables et les brûlures inavouables. Autant de souvenirs rarement agréables mais au contraire souvent douloureux qui refaisaient surface régulièrement comme pour le rappeler à l’ordre. Il voulait une rupture. Pour survivre, il avait choisi non pas la fuite, mais une retraite stratégique, constructive et bien pensée. Dehors un oiseau semblait annoncer le lever du soleil. Enfin, dans la chaleur d’une plume poussiéreuse au fond d’un marais isolé et inconnu, il ferma les yeux et s’assoupit entre les pierres de cette loge de saunier ancestrale au cœur d’une île magique pour ne pas dire magicienne.

 

III

Gabriel n’avait aucune idée de l’heure qu’il était et mit quelques instants à reprendre pied. Rêvait-il ? Où se trouvait-il ? Il n’aurait su l’affirmer avec certitude, mais les coups qui résonnaient dans la pièce semblaient bien réels. Il s’extirpa avec difficulté de la marquise qui lui avait offert ses bras pour cette courte nuit. Atterré, il constata qu’il avait toujours son jean boueux sur lui. Il se leva en titubant. La lumière filtrait par les fentes des antiques volets qui tentaient désespérément d’obturer les deux fenêtres pourtant déjà occultées à l’intérieur par des rideaux aussi jaunes et épais que leur histoire paraissait longue. Il ouvrit la porte pour comprendre enfin l’origine du vacarme qui faisait trembler les murs moyenâgeux. Le paysage qui s’offrit était à couper le souffle. Deux marais immenses et strictement identiques s’étendaient à perte de vue. Presque à ses pieds, un chenal vide s’égouttait attendant la marée montante pour reprendre vie. Partout, la salicorne rougeoyait de plaisir et au milieu, quelques aigrettes garzettes défilaient fièrement, exhibant au passage leur plumage immaculé. Des pièces d’eau argentées perçaient géométriquement cette nature mouvante et verdoyante. Un héron cendré s’envola à une dizaine de mètres et poussa un cri rauque qui le fit sursauter. Les coups recommencèrent et il s’aperçut que le grand porche en bois de la dépendance accrochée à la maison était ouvert. Au moment où il tournait la tête, curieux, une silhouette apparut. Armée d’une pelle, une grande vareuse de laquelle dépassait une tignasse brune surgit de la grange et s’arrêta net. Deux yeux d’un vert étrange le fixaient, furibonds.

— Qu’est-ce que vous faites là ? cracha-t-elle.

Surpris, il bafouilla.

— Ben, je viens d’être réveillé par un assaut insupportable de coups dans la cloison de mon humble demeure aux premières lueurs du jour. Et vous, à quelles fins cherchez-vous ainsi à assaillir ma forteresse ?

— Quoi ? rétorqua la vareuse incrédule.

— Vous cherchez de l’or ? Du pétrole ? Un trésor ? Je peux vous aider ? On partage ? poursuivit-il amusé devant l’incompréhension de la jolie frimousse légèrement agressive qui l’observait.

— …

La chevelure sauvage s’éparpilla sur des fines épaules littéralement noyées dans la toile rugueuse et délavée. Deux mains rouges se posèrent sur le manche de la pelle en bois curieusement menaçante.

— Bon, vous allez me répondre ? Que faites-vous chez Joseph ? aboya-t-elle.

— Ah oui ! Joseph. C’est grâce à lui que je suis là.

— Hum… et comment puis-je être sûre que vous avez l’autorisation d’être là justement ?

— C’est un secret, ne le dites à personne, mais Joseph est mon jumeau, souffla-t-il mystérieux avec un clin d’œil.

— Jumeau ? Vous ne vous ressemblez pas pourtant… souligna-t-elle perplexe.

Les deux grands yeux inquisiteurs luisaient d’une singulière couleur émeraude et tentaient de percer l’éclat métallique du regard amusé qui les fixait.

— Si vous le permettez, je vais me changer à défaut de pouvoir me doucher et je vous offre un café ? plaisanta-t-il en montrant son jean maculé, entrez, je vous en prie, et n’ayez aucune crainte je ne mange de la viande que la nuit, c’est une règle que tous les loups-garous respectent, ajouta-t-il hilare, s’engouffrant dans la maison.

— Très drôle… bougonna-t-elle en posant sa pelle le long du mur.

Elle lui emboîta le pas mais à peine entrée, fit brusquement volte-face, apercevant cet étranger presque nu fouillant dans un énorme sac, sûrement à la recherche de vêtements bouchonnés pour remplacer ceux très froissés qu’il portait. Il pencha la tête tout sourire.

— Ne vous sauvez pas. Je porte le minimum syndical obligatoire, vous ne risquez rien, rigola-t-il en se tournant pour enfiler un jean et un pull en laine effectivement enroulés façon sushi.

Une fois sa ceinture bouclée et ses baskets lacées, il se dirigea vers son interlocutrice rougissante, s’effaça pour la laisser entrer puis referma la porte avant de se pencher sur le petit poêle en fonte espérant le rallumer et réchauffer un peu la pièce. Il ouvrit le meuble d’angle à la recherche de café et tomba sur une boîte en fer blanc pleine d’une poudre qui sentait plus ou moins l’arabica poussiéreux. Dubitatif, il sortit également un percolateur bosselé et le remplit avec l’eau minérale qui restait dans sa bouteille, indispensable compagne lors de son voyage en poids lourd la veille. Au bout de trois reprises, le bec de gaz le moins corrodé de la petite gazinière qui rouillait tout au fond sous le poids des ans, s’enflamma. Il posa la cafetière dessus et revint s’asseoir autour de la table, priant d’un simple geste sa visiteuse matinale d’en faire autant. Prenant son visage entre ses mains et se frottant les yeux pour se réveiller tout à fait, il respira à fond puis releva enfin la tête vers les deux pierres précieuses qui l’observaient toujours en silence.

— Reprenons donc. Bonjour, moi c’est Gabriel et vous ?

— Lison, répondit-elle simplement avec encore une interrogation soutenue dans le regard.

— Lison, répéta-t-il en partant à la recherche de deux tasses ou autres contenants disponibles.

Au bout de quelques minutes d’une fouille infructueuse, il soupira, désarmé. Agacée, la jeune femme se leva d’un bond et se dirigea droit vers le buffet pour en sortir deux bols.

— Inutile de chercher le sucre, Joseph n’en avait pas. Mais il est où Joseph, vous le savez ? demanda-t-elle sur un ton qui ne laissait aucune échappatoire possible.

— Précisément, je ne sais pas. J’ai reçu une lettre m’annonçant qu’il partait pour un tour du monde ou de lui-même plus exactement. Il avait besoin de réaliser ce rêve pour se reconstruire. Il me proposait de venir habiter les lieux le temps de son absence pour prendre soin de sa saline et me poser un peu. Sur un coup de tête, j’ai accepté et me voilà. Je n’en sais pas plus… désolé, finit-il dans un murmure.

— Faire le tour du monde et de lui-même, mais cela ne veut rien dire… souffla-t-elle alors qu’un minuscule ruisseau salé commençait à envahir ses grands yeux devenus sombres.

La cafetière se mit à siffler et Gabriel remplit les bols ébréchés d’un liquide brûlant mais pas très odorant. Il détailla subrepticement le visage presque enfantin qui le fixait. Encadré de longues boucles brunes, il était difficile de lui donner un âge. Plus de trente ans, sans doute. Les rides délicates qui accentuaient la forme en amande de ses grands yeux en témoignaient. Mais moins de quarante, certainement. Les taches de rousseur très discrètes qui éclairaient la finesse de ses traits le laissaient entendre. Il se dit que cette fille était aussi belle et attirante qu’elle semblait sauvage, fragile et inaccessible.

Des doigts minuscules, discrètement ornés d’un bouquet argenté de fleurs en éclats de verre poli élégamment torsadées, s’extirpèrent des manches élimées et s’agrippèrent à la faïence fumante.

— Lison, parfois dans une vie on peut avoir besoin d’aller voir plus loin avant qu’il ne soit trop tard. Joseph va bien, c’est certain. Il réalise un rêve audacieux, c’est très courageux et c’est tout à son honneur.

— Il faut bien être un homme avec tout l’égoïsme soi-disant héroïque propre à ce sexe tout puissant pour être capable de raisonner de la sorte ! lâcha-t-elle avec colère en vidant d’un trait le breuvage très chaud qui lui avait été offert.

Précipitamment, elle ouvrit la porte et disparut. Gabriel se leva pour lui emboîter le pas et la rejoindre. Elle avait déjà sorti une brouette chargée d’un tas de sel, visiblement bien plus lourd qu’elle et s’éloignait sur le petit sentier chaotique en direction de la route.

— Attendez… enfin… je vais t’aider, cria-t-il.

— Je n’ai besoin de personne ! rétorqua-t-elle sans tourner la tête vers un Gabriel dépité.

 

IV

Le break couvert de poussière stoppa au pied d’une fortification, tout près d’une majestueuse entrée royale surmontée d’un fronton triangulaire brandissant fièrement son blason de pierre. Malvina détacha avec difficulté ses mains du volant, comme si ses doigts ankylosés s’y étaient collés au fil des centaines de kilomètres parcourus. Elle coupa le moteur et ouvrit la portière. Un effort conséquent lui fut nécessaire pour s’extraire du siège en cuir qui lui moulait les fesses depuis son départ, six heures plus tôt.

— Allez mamie, debout ! se moqua-t-elle.

Remettant un peu d’ordre dans ses longs cheveux bruns emmêlés par les courants d’air marin qui avaient envahi l’habitacle pour lui permettre de tenir bon contre une fatigue sournoise, elle attrapa son sac et referma la voiture. Brouage. Première escale de ce pèlerinage dédié à une enfance qu’elle n’avait pas revisitée depuis des années, comme pour se souvenir d’où elle venait. Sans perdre une seconde, elle pénétra dans l’enceinte de la petite ville fortifiée qui s’élevait de façon incongrue au-dessus d’une immensité de marais. Pratiquement en courant, elle gravit l’escalier en moellons pour accéder au sommet du rempart qui ceinturait la place forte sur plus de deux mille mètres. Elle s’appuya sur le muret et dirigea son regard vers la mer. Elle put l’apercevoir au loin, tel un tiret bleu séparant la terre de l’horizon, emplit ses poumons des notes iodées qui caressaient la cité et sourit. À l’origine ce port, bien sûr implanté sur le littoral, comptait parmi les plus importants d’Europe pour le commerce de l’or blanc, le sel. Il pouvait accueillir plus de deux cents bateaux. Transformé en port de guerre fortifié par des ingénieurs royaux illustres comme Vauban, ce quadrilatère et ses huit bastions surmontés d’élégantes échauguettes, avait été progressivement abandonné par l’océan dont il se trouvait maintenant à trois ou quatre kilomètres. Malvina se noya dans ce panorama multicolore composé de marais argentés et de champs teintés de verts ou de bruns plus ou moins sombres, piquetés çà et là de petites cabanes ostréicoles aux couleurs éclatantes. Combien de fois, enfant, avait-elle joué ici lors de la promenade dominicale imposée par la mère ? Aujourd’hui classé parmi les plus beaux de France, ce village resplendissait. Il racontait encore les larmes éperdues d’une certaine Marie Mancini, maintenue contre son gré dans cette prison à ciel ouvert pour l’éloigner à tout jamais de son premier véritable amour, destiné lui, à un avenir royal en la personne de Louis le quatorzième. Malvina se revit dans ses petites robes en dentelle fleurie, perchée en haut de ces remparts sous un regard maternel toujours trop sévère. Elle s’entendit imiter les lamentations d’une grande dame très belle et très triste dont elle ne connaissait à l’époque ni l’histoire ni même le nom, appelant désespérément un amoureux qui ne viendrait jamais. Aussi émue que trente ans en arrière, elle se retourna pour s’adosser aux pierres taillées puis embrassa du regard la géométrie presque parfaite des ruelles qui découpaient la ville, parsemée de bâtiments restaurés et impressionnants. À ses pieds, elle reconnut les forges, puis sur la gauche, l’imposante halle aux vivres, lumineuse du fait de ses milliers de briques rouges, exhibant ses alignements interminables de fenêtres sur deux étages et plus loin les magasins à poudre. Au centre, l’église Saint-Pierre et Saint-Paul massive et plutôt basse, cherchait sans doute à s’abriter derrière les murs d’enceinte protecteurs. Malvina respira un grand coup et décida de s’aventurer le long des fortifications, juste pour se souvenir des fabuleuses histoires qu’elle se racontait à propos des souterrains secrets, dissimulés dans les flancs des deux bastions. Ainsi, des princesses extraordinairement belles pouvaient échapper aux griffes de leurs geôliers monstrueux, sauvées à temps par des princes valeureux qui venaient les enlever la nuit, pour les emmener en canot par les fossés et les chenaux. Elles embarquaient enfin sur des galions magnifiques et partaient loin, beaucoup plus loin, à l’autre bout de la planète. Perdue dans ses songes, elle ne remarqua pas tout de suite le grand oiseau perché sur un nid au sommet d’un chêne moribond, juste de l’autre côté des douves. La cigogne blanche émit un claquettement caractéristique avec son bec pour avertir l’intruse qui approchait. Ce repère douillet construit avec patience grâce à plus de cent kilos de matériaux laborieusement agencés était le sien et toute tentative de partage était vaine. Malvina sursauta.

— Eh l’oiseau, murmura-t-elle, que tu es beau dans ton costume noir et blanc sur tes bas rouges. D’où arrives-tu ? Du lointain Niger ? Comment fais-tu pour avoir autant d’énergie après un voyage de quatre mille kilomètres ? Misère, moi au bout de six cents je n’en peux plus, alors… respect.

La cigogne gonfla ses ailes et les rabattit devant elle pour réaliser une sorte de révérence, compromis entre grâce et agressivité. Avançant fièrement son mètre de hauteur et au moins le double en envergure, elle toisait la jeune femme de son regard noir, son long bec rouge légèrement entrouvert. Malvina décida de rebrousser chemin, ne voulant pas importuner davantage cette incroyable voyageuse dans la construction de l’habitat dédié à sa future progéniture. La soirée s’annonçait grise et fraîche. Elle décida de se promener dans les différents ateliers d’art qui avaient investi les maisons un peu partout dans le village. Après avoir traversé l’atelier d’un céramiste aux goûts un peu trop criards, elle se décida à entrer dans une galerie de peinture. Elle passa la porte basse pour se retrouver dans un hall assez sombre et tout en longueur. Partout des toiles de tailles et de formats très différents tentaient d’éclairer les lieux. Quelques grands vases ternis par la poussière et des visages moulés dans le cuir surveillaient les collections. Les dimensions de cette galerie étaient surprenantes. Étonnée, Malvina jugea en souriant qu’elle devrait être ouverte seulement en saison. Rester là en hiver condamnait à prendre le risque de collectionner également rhumes, angines et bronchites en tout genre, tant la température était glaciale et l’air ambiant chargé d’humidité. Chaque peinture était éclairée par un spot ridicule qui mettait plus en valeur les nombreuses toiles d’araignée que les toiles de maître. Immobile face à un grand tableau, elle se laissait imprégner par l’atmosphère inquiétante que dégageaient les arabesques infernales d’une mer en furie, quand une voix la tira de sa rêverie.

— Il vous plaît ? demanda une jeune femme dont les mains étaient couvertes de taches bleues.

Malvina se retourna et fut immédiatement attirée par un regard chaleureux illuminé par un sourire étincelant, presque charmeur.

— Beaucoup ! Je peins moi-même et je possède une galerie à Paris. Cette œuvre me parle vraiment. Profondeur du mouvement, perspective parfaite, dialogues des couleurs, symbolisme des formes, c’est une des plus belles mises en scène qu’il m’ait été donné d’admirer.

Les joues de l’artiste s’empourpraient à mesure que le flot de qualificatifs s’écoulait en résonnant entre les murs plusieurs fois centenaires et d’ordinaire désespérément silencieux. Malvina, ravie de l’intérêt que lui portait la jolie rousse aux cheveux incroyablement frisés, continua son éloge avec passion.

— Je vous offre un thé ? osa l’artiste troublée et prête à tout pour que le torrent de mots ne se tarisse pas tout de suite.

Depuis le temps que Juliette croupissait dans ce trou transpirant d’une histoire presque oubliée, cette rencontre lui semblait inespérée. D’habitude, la plupart des curieux qui papillonnaient au milieu de ses œuvres étaient simplement trop heureux de s’abriter des pluies automnales ou ravis de se mettre au frais pour résister aux chaleurs estivales étouffantes. Jamais personne ne l’avait prise au sérieux de cette façon. Elle commençait à dessiner non pas un nouveau tableau mais une véritable perspective d’avenir.

— Volontiers, s’empressa de répondre l’admiratrice, les yeux rivés sur les teintes plutôt sombres et dérangeantes de cette houle déchaînée.

Malvina chercha à masquer le trouble qui grandissait en elle depuis plusieurs minutes. À chaque fois qu’elle croisait ce regard hypnotique, elle avait la sensation d’être pénétrée insidieusement. Elle serra furtivement les poings.

Elle suivit la jeune artiste dans une pièce minuscule qui jouxtait la salle d’exposition. La jolie rousse s’activa dans la préparation d’un thé aux senteurs délicieusement fruitées. Malvina ne pouvait détacher son attention des anneaux d’or qui dansaient au milieu des boucles rouges. Un grand châle noir réchauffait le gracieux corps fluet et donnait à chacun de ses mouvements une beauté surréaliste. Sous le charme, elle fixait cette inconnue mystérieuse et son air mélancolique mais séduisant. Elles bavardèrent pinceaux, qualité de toile, inspiration, l’une cherchant à décrypter la personnalité de cette femme attirante au talent indéniable et l’autre essayant d’affirmer sa volonté de figurer en haut de la liste des futurs artistes exposés dans cette galerie parisienne, qu’elle imaginait déjà très en vue. Elles sirotaient le doux breuvage et au bout d’une heure, elles avaient l’impression d’être des amies inséparables se retrouvant après des années de silence et des parcours très différents mais ancrés exclusivement dans la peinture. Toujours entraînée par ce regard sombre et enflammé, Malvina fit le tour complet des œuvres entassées plus qu’exposées entre ces murs fortifiés, s’attachant à faire quelques belles phrases bien senties pour caractériser chacune d’entre elles.

Le jour déclinait, alors la Parisienne prit congé avec une grande classe, distillant habilement une confiance absolument nécessaire si elle voulait espérer revoir la magnifique jeune femme. Non sans avoir pris la carte de visite de l’artiste, elle l’embrassa tendrement sur les deux joues et sortit, laissant planer le mystère et l’incertitude sur une possible prochaine rencontre, mais dans son atelier oléronais cette fois.

Malvina reprit rapidement la route, heureuse d’avoir trouvé un nouveau sens à sa morne existence. Que le destin pouvait être charmant parfois ! Offrir subitement de telles perspectives quand la vie semblait n’en ouvrir aucune. De la magie au détour de quelques tas de pierres, certes bien conservés, mais c’était tout de même incroyable ! L’excitation de l’imprévu et le délice de la surprise, tout ce qu’elle aimait. Le cœur léger, elle dévora le bitume qui menait dans l’île d’Oléron, avec en ligne de mire l’installation d’un atelier de peinture dans la vieille demeure familiale noircie dont elle avait hérité alors qu’elle n’avait pas encore dix-sept ans. Elle ne pouvait pas se permettre de perdre la moindre seconde, elle avait tout à faire pour renaître. Le ronronnement de la petite sirène de plaisir qui lui avait envahi l’esprit quelques heures auparavant s’était métamorphosé en alarme tonitruante et douloureuse qui ne la lâcherait qu’une fois le travail exécuté. Elle savait ce qui lui restait à accomplir et devait se hâter pour ne pas sombrer à nouveau dans les ténèbres, car elle ne connaissait que trop bien cette torture effroyable. Elle roula vite, très vite. Rien ne pouvait freiner l’accomplissement de son nouveau rêve d’être artiste peintre, pas même la dangerosité des virages traîtres et meurtriers qui venaient mourir au pied du viaduc. Obnubilée par cette rencontre fantastique, elle ne pensait désormais qu’à une seule chose, revoir Juliette, s’imprégner de Juliette, plaire à Juliette, pour vivre Juliette. L’obsession de percer ses secrets les plus intimes, ses passions, ses rêves et les raisons de ce talent qui faisait d’elle un être tout à fait exceptionnel.

 

V

La matinée était déjà bien avancée. Gabriel avait ouvert la petite maison pour lui faire prendre l’air. À l’image des longères d’antan, la demeure était minuscule et tout en longueur. La pièce qui l’avait accueilli pour la nuit était flanquée d’une unique chambre et d’un cabinet de toilette sans ouverture caché dans le fond. Après deux heures de ménage intensif, qui lui semblaient avoir duré des jours entiers, il y voyait un peu plus clair. Sacrifiant un de ses tee-shirts, puisqu’il n’y avait ni éponge ni chiffon, il avait nettoyé et dépoussiéré les lieux pour ranger ses maigres affaires. Grâce à une vieille balayette en bois hérissée de quelques rares poils, il avait enlevé le plus gros des toiles d’araignée qui pendaient harmonieusement au plafond et découvert la véritable couleur des pavés de terre cuite assemblés au sol. En se débarrassant du tapis très dense de crottes de souris qui couvrait chaque recoin, il pensa avec amusement qu’il prenait un risque en s’installant au royaume d’une communauté aussi importante sans avoir été présenté. Ces rongeurs allaient le dévorer pendant son sommeil et vu leur nombre, il ne resterait absolument rien de lui. Par la fenêtre de la chambre, la vue était imprenable et surtout plus lumineuse depuis que les carreaux avaient perdu leur épaisse couche de crasse jaunâtre. Le mobilier réduit au strict minimum, était composé d’un sommier et d’un matelas tapissier, tellement lourd qu’il avait eu du mal à le retourner. Avachie contre l’un des murs, une armoire branlante affichait clairement sa fin de vie. Il avait à peine osé l’ouvrir de peur qu’elle ne s’écroule comme un château de cartes. Pour compléter cet assortiment rudimentaire, une table carrée entourée de quatre chaises trônait fièrement au milieu de la cuisine. Ces incroyables assemblages de barreaux vermoulus devaient tanguer dangereusement sous le poids des aventuriers qui tentaient de s’y asseoir. Un joli meuble d’angle à deux étages veillait jalousement sur un ensemble de vaisselle disparate et en face un buffet expiait ses fautes dans des lamentations lugubres à chaque ouverture ou fermeture de l’un de ses tiroirs. Chaque détail parachevait le luxe certain de ce logis douillet et chaleureux comme une grotte excavée dans une falaise de granit. Exactement ce qu’il fallait à un ermite en quête de spiritualité et condamné à faire pénitence ! Se détacher du carcan matérialiste de la vie moderne, d’accord, mais là c’était carrément le Moyen Âge ! La salle de bains, très spartiate, était équipée d’une douche, mais sans eau chaude, de toilettes sans chasse d’eau et d’un évier en pierre orné d’un gros robinet de jardin. Ici, pas de frigidaire, pas de chauffage, pas de machine à laver. Rien. Une caverne préhistorique. Il savait que Joseph était perché, mais pas à ce point. Comment avait-il réussi à vivre ici pendant des années ? Perplexe, il s’assit puis éclata de rire en se renversant sur ce lit finalement confortable. Certains problèmes restaient cependant entiers. Pas d’eau chaude et pas d’électricité. Un grondement sourd résonna au fond de son ventre. Il se rendit compte qu’il avait faim mais en réfléchissant, il ne lui restait qu’une moitié de barre de céréales goût « pâte à papier » achetée la veille dans une station d’autoroute. Il avait envie d’un repas chaud.

— Allez mon vieux, bouge, il est déjà plus de midi ! se dit-il en riant, heureux de se sentir comme un Robinson isolé sur son îlot à des années-lumière des terres étincelantes de la modernité dictée par le xxie siècle.

Machinalement il voulut enfiler son vieux cuir, mais se ravisa constatant en maugréant qu’il était toujours détrempé. Refermant la porte derrière lui, il remit la grosse clé du paradis sous le tonneau évasé. En passant devant le grand grenier à sel, il aperçut deux sacoches couvertes de catadioptres flanquées contre les pierres du mur. Il approcha et découvrit un authentique Solex très poussiéreux. Il enleva le morceau de toile qui protégeait la selle à ressorts et saisit l’engin par le guidon pour le sortir. Il replia la béquille centrale. Elle émit un grincement strident comme pour signifier son mécontentement à ce perturbateur sans-gêne qui venait troubler un long sommeil de plusieurs décennies. À la lumière du jour, Gabriel fit le tour de l’antiquité et constata que les chromes étaient ternis par le voile de la patine du temps qui passe, le cadre rond et noir était légèrement piqué de rouille mais que les roues à rayons avaient toujours fière allure. Il décrocha le levier de relevage terminé par l’emblématique boule noire et le poussa vers l’avant pour descendre le moteur en position basse, mettant ainsi le galet en contact avec le pneu. Il s’installa sur la selle, posa ses mains sur les poignées un peu collantes et donna quelques coups de pédales. Le Solex ne démarra pas mais bonne nouvelle, le moteur n’était pas grippé puisque le piston n’était pas bloqué dans le cylindre. Perchant de nouveau le Solex sur sa haute béquille, Gabriel dévissa le bouchon en aluminium du réservoir et fit tanguer le deux-roues pour constater qu’il n’y avait plus beaucoup de carburant. Après une rapide exploration du garage, il ressortit avec un petit bidon d’essence, un autre d’huile pour deux temps et une pompe rutilante pour regonfler les pneus. Après quelques tentatives infructueuses, il jeta au sol cet outil artificiellement pulmoné et estampillé Made in China qui venait simplement de rendre l’âme en râlant.

— Bon, pour moi le combustible idéal c’est un bon cognac, sec, sans rien d’autre et pour toi ? Je crois savoir qu’il faut couper ton essence, mais à quelle hauteur ? Tu le préfères riche ce mélange ? Ben mon vieux, c’est le début de la fin, je parle à un Solex en espérant une réponse, je touche le fond là ! s’exclama-t-il à voix haute en faisant tout de même un tour d’horizon pour vérifier que personne ne l’épiait.

Maladroitement, il remplit le petit réservoir fixé sur un flanc du moteur puis hésita en enlevant du doigt la poussière agglutinée sur le ridicule phare rond. Il ajouta une mesure d’huile, serra le pas de vis du bouchon et secoua l’engin pour tenter de mélanger le tout. Sans même ranger les bidons à leur place, il grimpa sur la selle, fermement décidé à en découdre avec ce deux-roues de collection qui devait à tout prix l’emmener au village le plus proche. Pour rassasier au plus vite cet estomac qui criait désormais famine, il se mit à pédaler comme un dératé sur le chemin chaotique, prenant soin d’éviter les nombreuses flaques laissées par la pluie tombée durant la nuit. Enfin sur la petite route, il s’immobilisa un instant, pour respirer à fond, pestant sur ses jambes qui ne suivaient pas le mouvement et sur ses poumons qui recrachaient des années de pollution marlboréenne. Il reprit son souffle et détaillant le moteur, il remarqua une petite languette métallique. Devinant qu’il s’agissait du starter, il le poussa vers la gauche et pédala de plus belle en pressant à fond sur le levier de décompresseur accroché à droite du guidon. Au bout de quelques mètres, le moteur toussa puis comme par miracle, démarra en pétaradant. Poussant un « Yahoo ! » tonitruant, il relâcha la fine manette en aluminium et cessa de pédaler. Le Solex ronronnait et avalait les mètres d’asphalte à la vitesse d’une bicyclette lancée à toute allure.

— Bienvenue dans le team Joe Bar à la française ! lança Gabriel en éclatant de rire, me voilà comme monsieur Hulot, en vacances ! Allez, mon vieux Jolly, jump ! Jump! « I’m a poor lonesome cowboy… » chanta-t-il à tue-tête.

Le froid lui rougissait les mains et traversait les mailles de son pull mais il se sentait léger, simplement heureux. Une dizaine de minutes plus tard, au détour d’un virage, l’équipage fier mais frigorifié entrait dans un petit village. Sur le panneau d’agglomération, planté derrière une bassée végétalisée luisait le nom de Saint-Georges d’Oléron. Une imposante église romane apparut au bout de la rue. Elle coupait en deux une grande place envahie d’arbres majestueux, comme alignés pour mieux la surveiller. Dans le prolongement trônaient d’incroyables halles couvertes d’une double toiture à quatre pans en ardoise et décorées de chapelets de fleurs très colorées. Gabriel arrêta son terrible engin et le jucha non sans mal sur sa béquille centrale qui émit cette fois un son guttural pour protester contre cette manipulation sauvage sans les égards dus à son grand âge. Il avança sous la monumentale charpente rectangulaire supportée de chaque côté par six piliers en bois dont la base était appuyée sur des massifs de calcaire. Deux colonnades de poteaux soutenaient une charpente plus haute, dominant la première en son centre. Les trois travées étaient bordées d’épaisses tables en chêne portées par des grosses pierres taillées, ancestrales à en juger par leur incroyable usure. Ces dizaines de petits dolmens rendaient l’ensemble remarquable et racontaient avec panache les joyeux marchés dominicaux, cœur de vie de la petite cité. À l’autre bout de la place, deux châteaux se côtoyaient. Dans l’alignement de l’église et des halles, le premier semblait habité. Il imposait pompeusement deux tours flanquées de chaque côté de sa façade travaillée. Mis en valeur par un jardin clairsemé qui le dégageait nettement, il trônait pour marquer sa domination architecturale. En revanche, à gauche, derrière une curieuse grille en fer richement forgé, l’autre était dissimulé par une végétation assez dense. La farandole sauvage d’arbres et d’arbustes abandonnés ne laissait entrevoir que quelques ouvertures bordées de pierres, obturées par des volets très anciens. Un perron débouchait sur une large porte rongée et noircie. Gabriel pensa qu’un incendie avait certainement dévoré la magnificence des lieux. Juste en face, de l’autre côté de la place, une vieille enseigne suspendue retint son attention. Sur une plaque boursouflée par la rouille pendue à une chaîne de l’âge de la bâtisse et qui se balançait au premier filet d’air, il put lire le curieux nom du seul établissement visiblement ouvert à cette époque de l’année : L’âne culotté.

Curieux mais surtout affamé, il traversa la terrasse dallée de pierres usées par le passage quotidien des habitués. La façade était couverte par l’imposante chevelure dénudée de feuilles d’une énorme glycine qui enchevêtrait à loisir ses longues tiges en torsades inextricables. Il poussa la porte voilée de buée et découvrit une pièce mansardée, éclairée par quelques lampions plantés dans des ceps de vigne vernis, élégamment enrubannés de vieilles toiles d’araignée poudrées de poussière. Gabriel lança un bonjour sonore et enjoué à la poignée d’hommes accoudés à l’épaisse tranche de chêne qui servait de bar. Aucun mot ne lui parvint en retour mais toutes les têtes se tournèrent en même temps pour dévisager cet intrus qui venait de perturber leur long flot de ragots matinaux. Puis la vingtaine de coudes reprit sa place en polissant une fois de plus et dans un mouvement très coordonné la surface centenaire qui soutenait à grand renfort de verres, les méandres de leur quotidien. Légèrement intimidé, le visiteur étranger s’installa à une petite table près de la cheminée qui flambait au fond de la salle, histoire de se réchauffer un peu. Un petit homme, aux rides taillées en sourire, enroulé dans un épais tablier délavé fit le tour du comptoir et vint se planter devant lui.