Le rire philosophe - Yves Cusset - E-Book

Le rire philosophe E-Book

Yves Cusset

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Beschreibung

Les trois monologues rassemblés ici sous le titre "Le rire philosophe" sont les trois premiers textes d’humour philosophique écrits pour la scène par Yves Cusset, devenu le spécialiste du genre. Rien ne sert d’exister retrace la trajectoire d’un homme qui se découvre philosophe à son insu, comme M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir, et qui va essayer à sa manière, drôle et folle, de répondre aux questions qui l’empêchent de se trouver une place dans le monde.

De place, il est encore plus question dans Le remplaçant, l’homme qui n’a pour toute place que celle des autres, un étrange prof de philo qui ne fait que des remplacements de 2h avec sa méthode bien à lui : biphiloplus.

Le petit manuel d’engagement politique… trimbale l’étonnement philosophique du côté de l’état actuel de notre démocratie, avec un rire tricolore : noir, saignant et jaune !


Un personnage (homme ou femme)
Durée : 1h

 CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

« Yves Cusset fait de l’humour un geste de pensée » - Jean Birnbaum, Le Monde

« C’est un Devos qui aurait fait Normale Sup, avec un humour à la Marx (Karl tendance Groucho) » - Jack Dion, Marianne


À PROPOS DE L'AUTEUR

Tout aurait dû bien se passer pour Yves Cusset. Mais après une brillante thèse de philosophie et la publication de quelques essais de bonne tenue, alors qu’une honorable carrière universitaire lui tendait les bras, il prend sa valise et part faire du stand up pour élever le niveau par le rire. 

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Seitenzahl: 116

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Yves Cusset

Le Rire philosophe

Trois monologues pour une personne ou moins

ISBN : 979-10-388-0777-8

Collection : Entr’Actes

ISSN : 2109-8697

Dépôt légal : octobre 2023

©couverture Ex Æquo

©2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

Toute modification interdite.

Avant-propos écrit après coup

Quand j’étais petit, je voulais être professeur de philosophie, ça tombe bien, je suis grand et je le suis. Mais quand j’étais petit, je disais ça pour rire, je pensais vraiment que de toute façon, avec un nom pareil, ça ne pouvait qu’être rigolo. Mais j’ai déchanté. Car le document du ministère de l’Éducation nationale est formel : l’enseignement de la philosophie a pour objectif de favoriser l’accès de chaque élève à l’exercice réfléchi du jugement, et de lui offrir une culture philosophique initiale. D’emblée les choses sont claires, même si elles ne sont pas explicites : on n’est pas là pour rire. Vous avez le droit d’adopter une distance critique vis-à-vis de toute chose, à condition de vous prendre tout à fait au sérieux vous-mêmes. Non, l’autodérision est l’arme des vulgaires, de toute évidence un moyen de cacher sa paresse de penser. Eh bien, cachons-nous, car on nous surveille, rions sous cape, car il a été dit qu’on ne peut penser et rire à la fois, c’est physiologique, la tension du cerveau est incompatible avec le relâchement des zygomatiques. Promenez-vous dans une bibliothèque, ou dans un colloque de philosophie, vous verrez, tout le monde pense, personne ne rit, c’est physiologique, c’est pas par mauvaise volonté, au fond tout le monde a envie de rire, parce que c’est pas très sérieux tout ça, mais quand on cultive l’intelligence et le jugement, il ne faut quand même pas les laisser s’échapper d’un coup à travers un fou rire. On pourrait rester coincé, comme quand on louche et qu’il y a un courant d’air. Dans les bibliothèques, il n’y a ni courant d’air ni fou rire, juste des gens intelligents : ça se reconnaît un gens intelligent, il a généralement une veste en velours, surtout pas de cravate, il a l’air d’avoir des soucis et beaucoup de choses à lire, il a un petit crayon à papier avec lequel il écrit des lettres grecques toutes fines dans les marges de son in-folio, et quand il a fini (mais ça vous pouvez toujours attendre, il n’a jamais fini) il sort de la bibliothèque et allume sa pipe. Les gens intelligents m’ont toujours impressionné, les bibliothèques aussi. Mais moi bêtement j’ai été voir des gens intelligents, et je leur ai demandé l’autorisation de faire de la philosophie, mais pas sérieusement, comme ça, juste pour rire. Comme on existe quoi, pour passer le temps. « Vous voulez rire », m’ont-ils dit. Oui c’est ça exactement, je veux rire et j’ai pas encore trouvé de quoi rire dans cette chose pourtant si drôle qu’est la philosophie. Pourtant j’ai bien essayé. Mais je n’ai jamais aussi peu ri qu’en lisant Le rire de Bergson, les éclats de rire de Zarathoustra ne sont vraiment pas communicatifs et le rire métaphysique de Wittgenstein reste parfaitement métaphysique. Alors je me suis demandé : peut-on rire un peu quand même ? Les gens autorisés – avant c’était des gens intelligents - m’ont dit : « oui, vous pouvez rire, mais surtout que cela ne se voie pas, riez en privé, dans votre coin, mais pas au travail ni en public, ça déconcentre et les gens ont besoin de se concentrer ». Mais je n’ai pas pu me retenir, en tout cas pas jusqu’a chez moi, ça m’a échappé avant. Résultat, on m’a dit que je serais privé de poste pour gens intelligents (on dit généralement un poste à l’université) aussi longtemps que je ferais le con (là on peut quand même leur reconnaître le mérite de ne pas manquer de logique). Et tant que je ne voudrais pas y mettre un peu du mien et faire l’intelligent, j’irai voir là-bas si j’y suis. Là-bas, je ne vous ai pas dit, c’est dans les lycées difficiles où justement ça rigole pas. Eh bien figurez-vous – et là quelle ne fut pas ma surprise ! – que je suis alors tombé sur des gens tout à fait disposés à rire, et d’autant plus disposés que c’était pas très drôle tous les jours. Si les gens savent rire avec tant de cœur quand la vie n’est pas drôle, c’est donc que les gens sérieux ont une vie très drôle… oui, mais en privé, quand il n’y a plus personne. Et moi j’ai toujours eu envie qu’il y ait quelqu’un. Alors c’est pour eux que j’ai écrit ces textes philosophiques juste pour rire, avec eux que je les ai inventés, eux ces bons à rien qui ne savent même plus parler français, ces adolescents qui n’ont même pas lu un seul livre de leur vie, ces misérables qui ne savent que consommer au lieu de penser, eux dont se plaint si souvent le corps enseignant, autant que la tête, il faut dire que leur vie n’est pas non plus très drôle, eux dont le rire improbable et éclatant sur un visage étonné me suffit pour trouver le goût de vivre.⠍

Préambule à l’avant-propos,

écrit bien plus longtemps après

Voilà 20 ans que j’ai écrit Le Remplaçant et Rien ne sert d’exister, mes deux premiers solos philosophiques « juste pour rire » (édités pour la première fois en 2005), auxquels vient s’ajouter dans cette nouvelle édition le « Petit manuel d’engagement politique à l’usage des mammifères doués de raison et autres hominidés un peu moins doués », dont la première version a été écrite sept ans après les deux premiers, et qui n’est pas aussi philosophique qu’eux. Je le précise, car je trouve toujours amusant d’indiquer en préface des livres des indications de durée plutôt que des dates. « Voilà 20 ans… », dis-je, mais pour combien de temps encore ? Car les livres n’évoluent pas avec le temps de la même manière que les êtres vivants, et il est peu probable que dans 20 ans, ce texte commence par « Voilà 40 ans… ». Je demande donc au lecteur, dont il est plus probable qu’il soit une lectrice (et j’utilise le singulier, car je doute qu’il y en ait plus d’un•e), de consulter la date d’édition de l’ouvrage et de faire ensuite un petit effort de calcul, il n’y a pas de raison qu’il n’y ait que moi qui bosse ! Ce qui est sûr c’est que j’aurais du mal à dire combien de temps ces 20 ans ont mis à passer, car je n’y ai pas fait trop attention pendant qu’ils passaient. Je me suis laissé distraire par autre chose, et je me retrouve aujourd’hui comme un idiot à me dire : « Bon sang, mais je ne les ai pas vus passer ces vingt ans ! ». Je ne peux m’en prendre qu’à moi-même, je n’avais qu’à prendre un peu le temps de les regarder passer, toutes ces années. Mais on peut toujours se corriger. Alors mon programme, pour les 20 ans à venir, ce sera de me concentrer un peu plus sur le temps qui passe, au lieu de le perdre à écrire des livres ou créer des spectacles, afin de pouvoir vous dire un peu plus clairement dans 20 ans à quelle allure ils sont passés. J’ai simplement la certitude, entremêlée quand même d’une bonne dose de doute, que le temps finit toujours par nous dépasser, parce que personne ne peut être aussi rapide que lui. Je suis dépassé, on est tous dépassés, ces textes sont dépassés. Mais c’est pour ça qu’on écrit, pas pour être à jour, à la page, dans le ton de l’époque, mais pour le droit délicieux d’être dépassé, en retard, d’aller s’inscrire dans l’immense cohorte de tous ceux que le temps s’amuse sans ménagement à balayer d’un revers de main – quand ce n’est pas d’un coup droit lifté – et de pouvoir y adjoindre comme un cancre sa signature. Car je le dis fièrement, je persiste et je signe : mon temps est passé, je suis dépassé et bientôt trépassé. Et ça, personne ne me l’enlèvera, pas même le temps qui passe !⠍

Rien ne sert d’exister

Ou comment trouver la voie quand on part de rien

et qu’on va nulle part

I.

Alors, par où commencer ? Comment ça, par où commencer ? Ce n’est pas un peu bizarre comme question ? Demander par où commencer, n’est-ce pas justement une manière de commencer ? Du coup, est-ce que je n’aurais pas déjà commencé, en fait ? Et est-ce que j’ai pas déjà répondu à la question « Par où commencer » en commençant par cette question ? Est-ce qu’on n’a pas là une question qui s’annule dès lors qu’elle est posée ? Mais si elle s’annule, est-ce que j’ai vraiment commencé ? Est-ce que je ne suis pas plutôt en train de repousser le moment de commencer vraiment, avec toutes mes questions ? Est-ce que je ne ferais pas dans la procrastination précoce ? Comment on peut savoir ? Comment on sait qu’on a commencé ? Comment on sait comment c’est commencer ? Et pourquoi ? Oui pourquoi commencer ? Pourquoi faudrait-il absolument qu’il y ait un point de départ ? De toute façon, ce point peut-il être autre chose que d’interrogation ? Y a-t-il quoi que ce soit que l’on puisse affirmer avec certitude, d’un coup, pour commencer ? Un seul point pourra-t-il jamais abolir l’interrogation ? Une phrase qui se finit par un point n’est-elle pas toujours une question qui s’avance cachée ? Derrière chaque point, n’est-ce pas l’interrogation qui point, et tout point n’est-il pas le germe d’une question que le point d’interrogation développe, un point c’est tout ? Un point c’est tout, mais non, un point c’est rien, après tout, n’est-ce pas, quand il n’est point d’interrogation ?

Où peut bien s’arrêter l’interrogation ? Pourquoi sommes-nous là ? Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ? Pourquoi l’air ? Pourquoi la lumière ? Pourquoi l’existence ? Pourquoi la fin de l’existence ? Pourquoi l’univers ? Et en fin de compte, pourquoi quelque chose plutôt que rien ? Et pourquoi se poser toutes ces questions, n’est-ce pas là la seule question à se poser ? Ou plus encore : pourquoi la question pourquoi ? Et pourquoi pas ? Pourquoi pourquoi pas et pourquoi pas pourquoi ou pourquoi pourquoi et pourquoi pas pourquoi pas ?

Comment ? Quoi ?

Comment faire autrement que de se demander pourquoi ? Mais pourquoi se demander comment faire autrement ? Ou plutôt, comment se demander pourquoi sans se demander en même temps pourquoi se demander comment ? Mais surtout pour qui ? Pourquoi pas pour qui ? Qui pourrait se demander pourquoi et comment pourrait-il se demander pourquoi sans d’abord savoir ni pour qui ni comment ce pourquoi se demande ?

 Vous avez des questions ?

II.

Excusez-moi, c’était juste une petite crise. Oui, je suis malade : j’ai un gros problème avec l’affirmation, mon système immunitaire est incapable de se défendre contre les questions. Le médecin m’a dit :

« Aucun doute, le diagnostic est clair : spasmes d’étonnement, allergie à la certitude, flatulences interrogatives, vous avez un gros doute hyperbolique chronique, cher monsieur, c’est encore bénin, mais il faut surveiller, le malin génie n’est pas loin. Il est même peut-être juste à côté de vous. Peut-être y a-t-il des antécédents, vous avez des philosophes dans votre famille ?

- Non, je vois pas… À part Mémé peut-être, mais elle ne s’en est jamais rendu compte. Alors je ne sais pas si ça compte.

- Non… En clair, certains sont pédophiles, d’autres psychopathes, vous, vous êtes philosophe. Et le philosophe est aux questions ce que le psychopathe est aux crimes et le pédophile aux enfants : un obsédé.

- Ah oui comme ça c’est plus clair. Et les philosophes pédophiles ? »

J’ai commencé la philosophie dans le ventre de ma mère : j’avais une position fœtale en forme de point d’interrogation ; en fait, je somatisais, car ma mère se demandait si elle me désirait vraiment. Avant même d’avoir des questions, j’ai donc été moi-même un grand point d’interrogation. Le jour de l’accouchement, j’ai refusé de sortir du ventre de ma mère, je demandais : « Qu’est-ce qu’exister sinon être jeté là sans raison ?». À défaut d’une réponse claire et distincte, je décidai donc de rester. À l’intérieur. Ça a été le début de la phase de grossesse que les médecins ont appelé : in utero-gation. Mais quelques 36 mois plus tard, je finis par sortir parce qu’il y avait une nouvelle question qui me taraudait : « Est-ce que je ne risque pas d’être un peu en retard à l’école, moi ? », et je délivrai ainsi ma mère d’une grosse interrogation qui finissait par lui devenir insupportable. Depuis, je n’ai plus jamais trouvé ni ma voie ni ma place. Mes premiers mots furent une question, je la posai à mon père le matin de mon second jour d’école : « Dis papa, est-ce qu’il y aura toute la vie école et cantine ? ». J’attends toujours sa réponse. Et à l’école, c’était pareil, je passais mon temps à regarder les mouches voler : « Est-ce que la mouche, elle sait qu’elle est une mouche ? ». Je ne suis pas pour autant devenu diptérophile… Oui, le diptérophile est aux mouches ce que le pédophile est aux enfants, et c’est vrai que les philosophes peuvent avoir un désir irrépressible d’enculer les mouches.