Le Sacrement de l'Amour - Ivan Bounine - E-Book

Le Sacrement de l'Amour E-Book

Ivan Bounine

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Beschreibung

Le 9 mars fut le dernier jour heureux que Mitia passa à Moscou. C’est du moins ce qu’il lui sembla.
Vers midi, il remontait avec Katia le boulevard Tverskoi. Subitement l’hiver le cédait au printemps ; au soleil, il faisait presque tiède, comme si réellement les alouettes étaient déjà revenues, apportant avec elles la chaleur, la clarté, la joie. Tout était humide, tout fondait, des gouttes tombaient des maisons, les concierges cassaient la glace sur les trottoirs et jetaient à bas des toits la neige gluante ; partout il y avait beaucoup de monde et d’animation. Les nuages hauts se dissipaient en mince fumée blanche qui se confondait avec le bleu humide du ciel.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Ivan Bounine

LE SACREMENT DE L’AMOUR

L’amour de Mitia

Traducteur

Dumesnil de Gramont

© 2025 Librorium Editions

ISBN : 9782385748647

I

Le 9 mars fut le dernier jour heureux que Mitia passa à Moscou. C’est du moins ce qu’il lui sembla.

Vers midi, il remontait avec Katia le boulevard Tverskoi. Subitement l’hiver le cédait au printemps ; au soleil, il faisait presque tiède, comme si réellement les alouettes étaient déjà revenues, apportant avec elles la chaleur, la clarté, la joie. Tout était humide, tout fondait, des gouttes tombaient des maisons, les concierges cassaient la glace sur les trottoirs et jetaient à bas des toits la neige gluante ; partout il y avait beaucoup de monde et d’animation. Les nuages hauts se dissipaient en mince fumée blanche qui se confondait avec le bleu humide du ciel.

Au loin, dans la perspective du boulevard, tout était noir de monde ; la statue de Pouchkine s’élevait, douce et pensive ; le couvent de la Passion étincelait. Mais ce qu’il y avait de mieux, c’était que Katia, ce jour-là plus jolie que jamais, était tout ingénue, toute proche ; souvent, avec une confiance enfantine, elle prenait Mitia par le bras et d’en bas le regardait au visage, tandis que, heureux, avec une nuance de hauteur, il marchait d’un pas de campagnard qu’elle avait peine à suivre.

Près de Pouchkine, elle dit tout à coup :

— Comme ta grande bouche se détend drôlement quand tu ris ! Avec quelle gaucherie puérile et charmante ! Ne te fâche pas, c’est pour ce sourire-là que je t’aime. Et aussi pour tes yeux byzantins…

S’efforçant de ne pas sourire, surmontant et sa secrète satisfaction et un léger mécontentement, Mitia répondit gentiment, en regardant le monument qui maintenant surgissait devant eux dans le ciel printanier :

— En fait d’enfantillage, je crois que, sous ce rapport, nous ne sommes pas bien loin l’un de l’autre, malgré tes dix-huit ans. Et je ressemble à un Byzantin, comme toi à l’impératrice de Chine. Toutes ces histoires de Byzance, de styles, d’esthétique vous ont tout bonnement fait perdre la tête. Je ne comprends pas ta mère !

— À sa place, tu m’aurais enfermée dans une tour, n’est-ce pas ? demanda Katia.

— Non, pas dans une tour, mais j’aurais tenu à l’écart toute cette bohème soi-disant artistique, toutes ces futures célébrités d’ateliers, de conservatoires, d’écoles théâtrales, – répondit Mitia, s’efforçant toujours de garder un ton calme, affable et détaché. – Tu m’as dit toi-même que Boukovetsky t’avait déjà invitée à souper à Strelna, et qu’Egorov t’avait offert de te sculpter nue sous les traits de je ne sais quelle vague expirante : tu es naturellement très flattée d’un tel honneur !

— Tant pis, je ne renoncerai pas à l’art, même pour toi, dit Katia. Il se peut que je sois mauvaise, comme tu le dis souvent, continua-t-elle, – bien que jamais Mitia ne lui eût rien dit de pareil, – peut-être suis-je corrompue, mais il faut me prendre comme je suis. Et ne nous disputons pas ; cesse donc d’être jaloux, ne fût-ce qu’aujourd’hui, par une si belle journée ! Comment ne comprends-tu pas que, malgré tout, tu es pour moi le meilleur, l’unique ? demanda-t-elle à mi-voix, avec insistance, et, le regardant en face de ses yeux arrondis, avec une séduction artificielle, lentement, pensivement, elle déclama :

Entre nous sommeille un mystère,

L’âme à l’âme a donné un anneau…

Ces derniers vers achevèrent de piquer Mitia au vif. En général, il y avait jusque dans cette belle journée bien des choses fâcheuses et douloureuses. Fâcheuse, la plaisanterie de Katia sur sa gaucherie puérile : ce n’était pas la première fois qu’elle faisait de telles plaisanteries, et elles n’étaient pas le fait du hasard. Bien souvent, Katia se montrait son aînée et – involontairement, donc tout à fait naturellement – manifestait sa supériorité, et Mitia en souffrait, voyant là l’indice d’une secrète perversion. Fâcheux, ce « malgré tout » (« malgré tout, tu es pour moi le meilleur »), prononcé, on ne savait pourquoi, d’une voix soudainement assourdie ; mais plus que tout fâcheux ces vers, déclamés sur un ton maniéré. Cependant, même ces vers et cette déclamation, c’est-à-dire ce qui lui rappelait le plus le milieu qui lui enlevait Katia et excitait vivement sa haine et sa jalousie, Mitia les supporta assez aisément en cette heureuse journée du 9 mars, le dernier jour heureux qu’il eût passé à Moscou, comme il le pensa souvent par la suite.

Ce jour-là, en revenant du Pont Kouznetzky où Katia avait acheté chez Zimmermann divers morceaux de Scriabine, elle parla, entre autres sujets, de la mère de Mitia, et dit en riant :

— Tu ne t’imagines pas, comme, à l’avance, j’ai peur d’elle !

Pas une seule fois encore depuis qu’ils s’aimaient, ils n’avaient, sans que l’on sût pourquoi, fait allusion à leur avenir, au dénouement de leur amour. Et voici que tout à coup Katia parlait à Mitia de sa mère, et en parlait, non point simplement, mais comme s’il allait de soi que c’était sa future belle-mère…

II

Puis tout parut continuer comme auparavant.

Mitia accompagnait Katia au studio du théâtre des Arts, aux concerts, aux soirées littéraires, ou bien venait chez elle et y restait jusqu’à deux heures du matin, profitant de l’étrange liberté que laissait à sa fille la mère de Katia, une dame aux cheveux framboise, toujours en train de fumer, toujours fardée, – une bonne et douce personne qui, depuis longtemps, vivait séparée de son mari, lequel s’était créé une seconde famille. Il arrivait aussi que Katia vînt voir Mitia dans sa chambre meublée, et, comme auparavant, leurs rendez-vous se passaient presque tout entiers dans le lourd enivrement des baisers. Mais Mitia gardait l’impression que quelque chose d’effrayant avait soudain commencé, qu’il y avait un changement en Katia et dans son attitude envers lui.

Rapidement s’envola ce temps léger, ce temps inoubliable de leur première rencontre, ce temps où, se connaissant à peine, ils avaient tout à coup senti que ce qui les intéressait le plus, c’était d’être seuls l’un avec l’autre et de se parler seul à seul du matin au soir – où Mitia s’était si brusquement trouvé transporté dans ce monde féerique de l’amour qu’il attendait secrètement depuis son enfance et son adolescence. C’était par un mois de décembre froid et beau qui, chaque jour, parait Moscou d’un givre épais et du globe rougeâtre d’un soleil bas. Janvier, février avaient emporté l’amour de Mitia dans le tourbillon d’un bonheur ininterrompu qui semblait déjà réalisé, ou du moins tout près de l’être.

Et pourtant ce bonheur commençait déjà (et de plus en plus souvent) à être troublé, empoisonné. Déjà il semblait souvent qu’il y eût deux Katia : l’une, celle que, dès la première minute où il l’avait connue, Mitia avait ardemment désirée, exigée, et une autre, la vraie, l’ordinaire, qui, malheureusement, ne coïncidait pas toujours avec la première. Mais Mitia n’avait alors rien éprouvé de comparable à ce qu’il sentait aujourd’hui.

Tout cela pouvait s’expliquer. Les soucis féminins du printemps avaient commencé : achats, commandes, interminables transformations de ceci ou de cela, et en réalité Katia était obligée d’accompagner souvent sa mère chez les couturières ou les modistes ; de plus, elle avait un examen à passer dans l’école théâtrale privée dont elle suivait les cours. Sa préoccupation, ses distractions pouvaient donc être parfaitement naturelles. Et c’était bien ce que Mitia, à tout instant, se disait pour se consoler. Mais ces consolations ne le soulageaient pas – ce qu’en dépit d’elles disait un cœur soupçonneux était plus fort et prenait chaque jour plus d’évidence ; l’inattention intérieure de Katia à son égard grandissait toujours et avec elle augmentaient la méfiance et la jalousie de Mitia. Les éloges du directeur de l’école tournaient la tête de Katia, et elle ne pouvait s’empêcher de les répéter à Mitia. Le directeur lui avait dit : « Tu es l’orgueil de mon école », – il tutoyait toutes ses élèves – et, outre les cours communs, il lui donna pendant le carême des leçons particulières afin qu’elle brillât aux examens. Or, il avait la réputation de dépraver ses élèves ; chaque année, il en emmenait une avec lui au Caucase, en Finlande, ou à l’étranger. Et Mitia se mit dans la tête que maintenant le directeur avait des vues sur Katia qui, bien que n’y étant pour rien, s’en rendait sans doute compte et avait ainsi avec cet homme des rapports honteux, criminels. Et cette pensée le tourmentait d’autant plus que l’indifférence de Katia était par trop évidente. Il semblait que Katia commençât à s’éloigner de lui. Il ne pouvait penser avec calme au directeur. Mais s’il n’y avait eu que le directeur ! Mitia avait l’impression que d’autres intérêts l’emportaient sur l’amour de Katia. Pour qui, pour quoi ? Mitia ne le savait pas ; il était jaloux de tout et de tous, et surtout de ce qui, dans son imagination, paraissait faire vivre Katia en dehors de lui. Il lui semblait qu’elle était invinciblement entraînée loin de lui et peut-être vers une chose dont la seule pensée l’épouvantait.

Une fois, Katia, en présence de sa mère, lui dit, en plaisantant à moitié :

— En général, Mitia, vous avez sur les femmes les idées du Domostroi. Vous feriez un parfait Othello. Je ne pourrai jamais être amoureuse de vous, ni vous épouser !

La mère répliqua :

— Et moi, je ne m’imagine pas l’amour sans la jalousie. À mon avis, qui n’est pas jaloux n’aime pas.

— Non, maman, dit Katia, qui avait toujours tendance à répéter les paroles d’autrui, la jalousie, c’est un manque d’estime pour la personne qu’on aime. Si l’on ne me croit pas, c’est que l’on ne m’aime pas, ajouta-t-elle, en évitant de regarder Mitia.

— Selon moi, reprit la mère, c’est la jalousie qui fait l’amour. Je l’ai lu quelque part. C’était fort bien démontré, et avec des exemples tirés de la Bible où Dieu lui-même est appelé jaloux et vengeur…

Quant à l’amour de Mitia, désormais c’était presque uniquement par la jalousie qu’il se manifestait. Ce n’était point une jalousie ordinaire, mais, à ce qu’il lui semblait, une jalousie particulière. Katia et lui n’avaient pas encore franchi la dernière limite de l’intimité, encore qu’aux instants où ils étaient seuls ils allassent très loin. Et maintenant, à ces moments-là, Katia était encore plus passionnée. Mais cette ardeur même commençait à paraître suspecte et inspirait parfois à Mitia un sentiment affreux. Tous les sentiments dont était faite sa jalousie étaient affreux, mais il y en avait un parmi eux qui l’était plus que tous et que Mitia était incapable de caractériser, ni même de comprendre. Il consistait en ce que les manifestations de la passion, cela même qui était si délicieux, si voluptueux, plus sublime et plus beau que tout au monde lorsqu’il s’agissait d’eux, paraissait indiciblement infâme, voire monstrueux, lorsque Mitia se représentait Katia et un autre homme. Alors, il éprouvait pour Katia une haine violente et une répulsion presque physique. Tout ce qui se passait entre eux seuls était à ses yeux empreint d’un charme et d’une chasteté édéniques. Mais, dès qu’à sa propre place il se représentait quelqu’un d’autre, tout changeait instantanément, tout se transformait en quelque chose d’impudique, d’abject, qui excitait en lui le désir d’étrangler Katia – Katia avant tout, et non le rival imaginaire.

III

Le jour de l’examen, qui eut enfin lieu la sixième semaine du Carême, tout le bien-fondé des tourments secrets de Mitia parut se confirmer plus que jamais.

Katia ne le voyait plus, ne faisait aucune attention à lui ; elle lui était devenue totalement étrangère, toute au public.

Elle eut un grand succès. Elle était tout en blanc comme une jeune mariée, et l’émotion la rendait ravissante. On l’applaudissait avec entrain, avec chaleur, et le directeur, un acteur suffisant, aux yeux impassibles et tristes, assis au premier rang, ne lui adressait parfois des observations que pour mieux la faire valoir ; il parlait doucement, mais de telle sorte qu’on entendait dans toute la salle sa voix qui exaspérait Mitia.

— Plus de naturel ! – disait-il gravement, calmement, avec tant de familiarité et d’autorité que Katia semblait être son entière propriété. – Ne joue pas, vis ! – ajoutait-il en détachant les mots.

Et c’était insupportable. Insupportable aussi la lecture qui provoquait les applaudissements. Katia, confuse, s’empourprait d’un rouge ardent, parfois sa petite voix faiblissait, le souffle lui manquait, et c’était touchant et charmant. Mais elle récitait avec ce chantonnement vulgaire, cette affectation et cette niaiserie dans chaque son que l’on considérait comme le comble de l’art dans ce milieu détesté de Mitia, où Katia vivait déjà de toutes ses pensées. Elle ne parlait pas, mais s’exclamait tout le temps avec un pathétique incompréhensible, sur un ton de prière excessive dont rien ne justifiait l’insistance. Et Mitia, tant il avait honte pour elle, ne savait où poser ses regards.

Mais le plus affreux, c’était ce mélange de pureté angélique et de perversité qu’il y avait dans Katia, dans son petit visage empourpré, dans sa robe blanche qui, de l’estrade, paraissait plus courte, car les spectateurs, dans la salle, voyaient Katia d’en bas, dans ses petits souliers blancs et ses jambes gainées de bas de soie blancs. « La jeune fille chantait à l’église », disait, ou, plus exactement, chantait aussi Katia avec une naïveté affectée, exagérée, à propos d’une jeune fille à l’innocence angélique. Et Mitia se sentait avec Katia plus d’intimité – comme on le sent toujours dans une foule pour la personne qu’on aime – et éprouvait en même temps une hostilité qui confinait à la haine ; il éprouvait aussi de l’orgueil, ayant conscience que c’était quand même à lui qu’elle appartenait ; et cependant son cœur était déchiré de douleur : « Non, tout est fini, non, elle ne lui appartenait plus ! »

Après l’examen il y eut à nouveau d’heureux jours. Mais Mitia n’avait plus la même confiance facile. Katia, en se rappelant l’examen, disait :

— Que tu es bête ! Tu ne sentais donc pas que c’était pour toi seul que je récitais si bien !

Il la tenait sur ses genoux et, penché, baisait son genou nacré et nu, embrassait sa poitrine découverte, et se taisait. Il n’arrivait pas à oublier ce qu’il avait éprouvé pendant l’examen, et ne pouvait avouer que ces sentiments ne l’avaient pas encore abandonné et, à chaque instant, renaissaient avec plus ou moins de force. Katia, de son côté, devinait ses sentiments secrets, et une fois, au cours d’une dispute, elle s’écria :

— Je ne comprends pas pourquoi tu m’aimes, puisque tu trouves que tout est si mauvais en moi ! Enfin, que veux-tu de moi ?