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Le Mali est à la croisée des chemins. Depuis 2012, il traverse une crise multidimensionnelle sans précédent, la plus grave de son histoire contemporaine. Hier, boiteux et souffreteux, il toussotait et tressautait. Aujourd’hui, failli et assailli, il frémit et gémit. Demain, si rien de concret et de durable n’est entrepris, débilité et alité, que fera-t-il ? Comment admettre que, malgré l’immensité de ses potentialités humaines, agricoles, minières et culturelles, le Mali continue à tendre sans discontinuer la sébile pour avoir l’obole ? Doit-on accepter la perpétuation d’un modèle économique et social, bancal et létal, qui a confisqué notre passé, qui intoxique notre présent et qui hypothèque dangereusement notre avenir ? Comment le Mali est-il arrivé à tout privatiser, à tout sous-traiter et à tout externaliser ? Aujourd’hui, plus qu’hier, il y a trop d’enjeux autour du Mali. Le pays est devenu un objet de convoitise au point d’être un enjeu de taille pour les puissances régionales africaines et un jeu de paille pour les puissances internationales. Le Mali ne mérite-t-il pas mieux que l’image attendrissante qu’il renvoie au reste du monde depuis au moins une décennie. Alors, pourquoi les Maliens ne prennent-ils pas le destin de leur pays en main ? Refonder ou s’effondrer ? Réapparaître ou disparaître ? Rebondir ou périr ? Se régénérer ou dégénérer ? Sans faux-fuyant et avec des éléments factuels, cet ouvrage fait le diagnostic sans complaisance de la situation du Mali. Il transcende le fait partisan et s’inscrit au-delà des agendas personnels et des arrangements circonstanciels. C’est donc un livre à visée thérapeutique destiné à enrichir la réflexion commune et qui ambitionne d’intégrer le protocole de soins qui va définitivement guérir le Mali des multiples maux qui l’assaillent. Au-delà, cet ouvrage est un pari sur l’avenir. Il se propose de fédérer les ambitions individuelles en une seule et véritable cause commune, celle du Mali. Un Mali « arc-en-ciel » où toutes les sensibilités comptent, où toutes les différences s’expriment.
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Seitenzahl: 368
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Le Mali est une grande question, la réponse est avec les Maliens.
Introduction
Chapitre 1 : Les clés pour comprendre le Mali
I.
Monographie du Mali
Économie malienne : Forces et potentialités
Économie malienne : Faiblesses et contraintes
II.
Mali : enjeux et défis
Sur le plan de la gouvernance
Sur le plan économique
Sur le plan financier et bancaire
Sur le plan politique
Sur le plan sanitaire
Sur le plan sécuritaire
Sur le plan social, humanitaire et culturel
Sur le plan écologique et climatique
Chapitre 2 : L’échec du modèle de développement du Mali
I.
Le modèle de développement du Mali
Le Cadre stratégique pour la relance économique et le développement durable (CREDD)
Les Objectifs de Développement Durable (ODD)
Le programme avec le FMI
II.
Les résultats de la mise en œuvre du modèle de développement
III.
Les critiques du programme avec le FMI
Une idéologie néolibérale survendue et pourfendue
L’austérité, la potion magique devenue tragique
La lutte contre la pauvreté, du rêve de chœur au crève-cœur
L’addiction et la malédiction de l’aide étrangère
La croissance économique, la grande supercherie
La dette, un vrai faux problème
Conclusion
Liste des sigles et abréviations
Bibliographie
« Nous sommes tous appelés à mourir, ce qui ne meurt pas, c’est le pays, pensez alors au pays. »
Mamadou Konaté.
Le Mali est un pays en crise. Il va très mal. C’est un euphémisme de le dire, presque tautologique de le répéter et même d’y insister. Aucun groupe de personnes, encore moins aucun homme providentiel, ne peut venir à bout de la crise multidimensionnelle dans laquelle le Mali est plongé depuis, au moins, une décennie. Paradoxalement – sinon fort heureusement –, dans cette situation complexe et protéiforme, le diagnostic semble relativement simple à partager. Le plus petit dénominateur commun à tous les maux qui minent aujourd’hui le Mali se résume en quelques mots : la mauvaise gouvernance, le manque de patriotisme et de civisme, l’absence de vision et de leadership. Et ces fléaux ne datent pas d’aujourd’hui, même si des circonstances malheureuses les ont propulsés récemment au-devant de la scène. Il ne faut donc pas se voiler la face. L’année 2012 ne fut pas une chute inattendue, tout comme 2020 et son excroissance 2021 n’ont pas surpris par leur soudaineté. Chacun de ces soubresauts de l’histoire récente du Mali a été le point de bascule d’une tendance lourde.
Le Mali est un pays en guerre. Il est devenu le grand corps malade du Sahel1, au chevet duquel tous les « toubibs » du monde entier, sachants et non sachants, accourent pour prodiguer soins et foin. « Il n'y a pas de citadelle inattaquable, il n'y a que des citadelles mal attaquées », écrivait Antoine de Saint-Exupéry. Point de bouc émissaire ! Les Maliens sont les premiers responsables de la situation désastreuse de leur pays. Ce sont nous, les Maliens, qui avons tourné le dos au développement de notre pays. Nous devons donc assumer notre responsabilité, sans chercher à nous en dégager ni à en faire supporter la charge à d’autres pays, encore moins à des êtres mystérieux qui peupleraient un autre monde. « Avant d’en vouloir à là tu es tombé, il faut plutôt t’en prendre à là tu as trébuché », nous conseillent les sages. Aussi, nous ne devons pas nous enfermer dans notre passé, aussi pesant et déplaisant soit-il, en ressassant les vieilles formules. Aussi, il est de peu d’intérêt de s’investir – et d’y insister – dans un requiem du populisme et dans un poncif du dogmatisme. Est-il utile de continuer à remâcher que, pendant plusieurs siècles, l’esclavage et la colonisation ont été des atrocités, des crimes commis contre nos populations ? Non ! La page doit être tournée sans être déchirée. La présence des forces internationales sur le sol malien est-elle une forme de survivance de ce passé douloureux ? Peut-être ! Estelle à l’origine de la mauvaise gouvernance et du creusement du retard économique et social du Mali ? Absolument pas !
Il peut être aisé de tomber sous le charme du raccourci, mais nous devons veiller à ne pas nous tromper d’adversaires, encore moins d’ennemis. Au lieu de continuer à remuer les méfaits du passé et à s’époumoner avec des slogans dogmatiques et idéologiques, agissons pour l’avenir, de façon coordonnée et concertée, alors qu’il en est encore temps, pour éviter à nos braves populations, déjà soumises à une vie d’ermite et d’ascète, une énième épreuve qui pourrait bien leur être fatale. L’heure n’est plus aux accusations et aux ambitions personnelles. Entre ce qui doit être et ce qui est, il y a la vie de millions de Maliens en très grande difficulté qui requiert qu’on puisse en prendre grand soin. Le « dégagisme » n’est pas la solution. La vulgate nationaliste a ses limites. On ne joue pas à l’allumette dans une station d’essence. Les enjeux sont ailleurs. La rupture, même nécessaire, se prépare ; elle ne s’improvise pas. On n’y adhère pas par surprise ni par simple envie. Elle ne se décrète pas non plus, sous la dictature de l’émotion et de la pression, de l’idéologie et de la démagogie, du populisme et de l’extrémisme.
Voici, à ce sujet, le point de vue décomplexé de l’écrivaine Fatou Diome : « Je sais bien qu’il y a des torts que nous devons reprocher à l’Europe. Mais trois siècles de reproches ne changeront pas notre destin. Donc, chercher un coupable extérieur ne changera pas notre destin. Si ma maison brûle et je reste là et je dis : “Quelqu’un a jeté une allumette, ma maison brûle !” “Quelqu’un a brûlé ma maison !” “Quelqu’un a brûlé ma maison !”, trois saisons après, je serai encore sous les étoiles. Oui, l’Afrique peut reprocher des choses à l’Europe. Mais les défaillances de nos dirigeants, nous ne pouvons pas les justifier et les légitimer uniquement en accusant l’Europe. Ce sera nous mentir à nous-mêmes2. »
L’ennemi du Mali n’est pas ailleurs. Il a un nom. Et il est connu de tous. C’est le non-développement à l’origine de toutes les instabilités que notre pays a connues et qui prend racine, entre autres, dans la corruption, l’injustice et l’impunité.
La publication de ce livre intervient à un moment crucial de l’histoire du Mali, « un pays qui a cumulé plusieurs crises et qui est passé d’une crise à une autre sans que la précédente n’ait été résolue3 ».
Malgré un effort de concision, le présent ouvrage peut paraître épais et épineux. Ce n’est qu’une apparence. En réalité, il ne l’est pas ; c’est le sujet qu’il traite qui l’est et qui n’autorise, à ce niveau, ni contournement ni compromission. Aimé Césaire disait : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot. » Le célèbre poète n’est plus de ce monde, cet ouvrage rend hommage à son engagement, et à celui des millions d’illustres et d’anonymes maliens qui se battent au quotidien pour plus de liberté et de prospérité dans leur pays.
Le Sursaut est un essai. Son auteur n’a pas d’ambition politique, encore moins de prétention particulière. Cet ouvrage transcende le fait partisan et s’inscrit au-delà des agendas personnels et des arrangements circonstanciels. Point de méprise ! Ce n’est donc pas un plaidoyer pro domo ni un livre de marketing destiné à flatter la rétine d’un homme politique, encore moins à caresser les tympans d’une chapelle politique. Comme le dirait l’autre, « celui qui s’attend à des paroles mielleuses, genre sédatif ou anxiolytique, il peut rapidement fermer ces pages et oublier son existence ». Pour les tenants du pouvoir et leurs prétendants, ce ne sera donc pas un marchepied, ni un chausse-pied, ni un essuie-pieds, et encore moins un casse-pieds. Pour tous, une expérience à partager. Sans chercher à plaire ou à déplaire. Ni avec condescendance ni avec arrogance.
Ce livre est la contribution d’un citoyen engagé, d’un panafricaniste convaincu, dont la hardiesse n’a d’égal que son amour viscéral pour sa patrie et son attachement intégral à son continent. Sans faux-fuyant et avec des éléments factuels, documentés sur la base de sources fiables et vérifiables, il fait le diagnostic sans complaisance de la situation du Mali. Il questionne le Malien sur son rapport à la patrie. C’est, pour ainsi dire, un livre à visée thérapeutique qui ambitionne d’intégrer le protocole de soins qui va définitivement guérir le Mali des multiples maux qui l’assaillent depuis de nombreuses années.
Cet ouvrage est donc un essai destiné à enrichir la réflexion commune, avec ses apports et ses limites, avec son esprit critique et ses propositions. Comme le dirait le regretté Seydou Badian Kouyaté : « Je propose. Je n’impose pas. Et puis, je n’ai aucun moyen d’imposer quoi que ça soit4. » Dans une société démocratique, la critique est souhaitable ; dans un État en reconstruction5 (State Building), comme le Mali, la critique constructive est indispensable ; et dans un État aspirant à l’émergence, la critique constructive assortie de propositions concrètes est recommandable. Le défunt premier ministre britannique Winston Churchill, à la fermeté éprouvée et au raisonnement rigoureux, disait : « La critique peut être désagréable, mais elle est nécessaire. Elle est comme la douleur pour le corps humain : elle attire l’attention sur ce qui ne va pas6. » En 1750, face à l’énorme tollé provoqué par son livre De l’esprit des lois, l’écrivain français Montesquieu prit le parti de s’expliquer : « Nous ne devons regarder les critiques comme personnelles, que dans les cas où ceux qui les font ont voulu les rendre telles. (…) Si le critique et l’auteur cherchent la vérité, ils ont le même intérêt ; car la vérité est le bien de tous les hommes : ils seront des confédérés, et non pas des ennemis7. »
Cet ouvrage ne prétend pas à l’exhaustivité, encore moins à la perfection. Il tente de fournir des éclairages sur certains points de compréhension et d’apporter des apaisements sur quelques points d’appréhension. Il lève le voile sur les réalités et les enjeux du Mali actuel.
Cet ouvrage tord le cou à certaines contrevérités, à des vraies fausses idées adossées à des données parcellaires et partielles présentées de manière partiale. Sachant qu’un mauvais diagnostic ne peut que mener à une fausse prescription et donc à une mauvaise solution. D’où l’intérêt de poser un bon diagnostic à travers de bonnes questions soutenues par des données factuelles. Ce n’est donc pas un livre à charge.
Le Mali est confronté à « une double faillite : trop tard, et pas assez » (l’expression est empruntée à Jacques Attali). Certains ragoteront sourdement, dans les replis de la perfidie, que c’est déjà trop tard pour le Mali, et qu’il n’y a rien à rectifier, encore moins à refonder. D’autres objecteront que la situation du pays relève de la quadrature du cercle, tant les actions jusque-là entreprises sont molles, « pas assez » pour inverser durablement la trajectoire. Pour notre part, au-delà de tout esprit de clocher, nous estimons que toutes les audaces se justifient tant est que la vie (tout au moins la survie) de 20 millions de Maliens est en jeu.
Aujourd’hui, plus qu’hier, il y a trop d’enjeux autour du Mali. Et les Maliens doivent savoir qu’ils ne sont plus les seuls à décider de ce qui doit se passer au Mali. Les armées d’une soixantaine de pays, parmi les plus puissants au monde, sont présentes sur son sol. L’objectif de cet ouvrage est donc d’interroger et de faire entendre. Il s’agit d’un « donner à lire », d’un « lire à comprendre », d’un « comprendre pour agir ». Il prépare et accompagne le changement nécessaire à la refondation du Mali.
Pour les dirigeants du pays, ce livre pourrait nourrir la réflexion pour mieux guider l’action. Pour les quêteurs du pouvoir qui se préparent pour la première fois à faire le grand saut dans les eaux troubles et turbulentes de la vie politique, cet ouvrage pourrait être un canot de sauvetage pour leur éviter une noyade certaine. Le romancier brésilien Paulo Coelho, auteur du best-seller L’Alchimiste, écrivait : « Ce qui noie quelqu’un, ce n’est pas le plongeon, mais le fait de rester sous l’eau. » Ce livre pourrait être un nouvel éclairage pour les « nageurs professionnels » – ces acteurs politiques aguerris – qui ont toujours su braver les eaux de fond pour rebondir en surface. Au-delà du cénacle des spécialistes, cet ouvrage s’adresse à tous ceux qui ne sont pas à leur premier essai infructueux et qui peinent à faire prospérer leur projet de société. Ils pourront y trouver un nouveau souffle, histoire de revisiter leur « boîte à outils », en saisissant l’occasion pour réfléchir à leur trajectoire et ainsi repartir de plus belle. À tous les autres, ambitieux et superstitieux, qui attendent patiemment et vaillamment un « miracle » qui n’est pas de ce monde, la réalité se chargera de les ramener à un état plus lucide.
Ce livre est donc un paravent de responsabilité et de redevabilité pour qu’aucun candidat au suffrage universel, une fois élu, pour qu’aucun dirigeant, une fois nommé, ne puisse se prévaloir d’une méconnaissance partielle ou totale de tout ou partie du Mali, de ses défis et de ses potentialités. En clair, pour que chaque responsable élu ou nommé ait une pleine conscience de sa charge avant de l’exercer.
Cet ouvrage est aussi une base à partir de laquelle nous faisons un appel du pied aux chercheurs, universitaires et étudiants pour un meilleur partage d’un savoir qui n’est que loué.
Au-delà, ce livre est un pari sur l’avenir. Il se propose de fédérer les ambitions individuelles en une seule et véritable cause commune, celle du Mali. Un Mali « arc-en-ciel » où toutes les sensibilités comptent, où toutes les différences s’expriment. Du Nord au Sud, d’Est en Ouest. Sans distinction de couleur de peau, de confession, de statut social et d’opinion politique. Un Mali, lavé à grande eau, qui avance et qui ne regarde pas seulement dans le rétroviseur.
Qui disait que, pour cacher quelque chose à un Africain, il faut le mettre dans un livre ? Osons former le modeste vœu que cet ouvrage puisse parler au cœur des Maliens, non pour leur révéler seulement ce qui est ignoré ou pour insister sur ce qui est su, mais surtout pour les inciter à faire ce qu’ils doivent faire. Et si, à sa lecture heureuse et approfondie, l’élite politique et intellectuelle malienne prend la juste mesure des enjeux, nous en serons tous heureux et fiers pour notre pays, le Mali.
1 Extrait du Discours d’investiture du 2 avril 2021 du président nigérien Mohamed Bazoum : « S’agissant de l’EIGS, ce groupe criminel dirigé par des ressortissants des pays du Maghreb a ses principales bases en territoire malien, dans les régions de Ménaka et de Gao. Le combat contre lui sera très difficile aussi longtemps que l’État malien n’aura pas exercé la plénitude de sa souveraineté sur ces régions. La situation actuelle du Mali a un impact direct sur la sécurité intérieure de notre pays. C’est pourquoi notre agenda diplomatique sera centré sur le Mali dans le cadre d’une coordination étroite avec les pays du G5 Sahel, l’Algérie, la France, les États-Unis et les autres membres permanents du Conseil de sécurité notamment. Nous devons aider nos frères maliens à s’entendre, à mettre en œuvre l’accord d’Alger, à le dépasser même, à reconstituer pleinement leur État en vue de lutter efficacement contre le terrorisme. » Source : https://www.lesahel.org/discours-dinvestiture-du-president-de-la-republique-sem-mohamed-bazoum-avecvous-pour-vous-je-serai-un-president-de-la-republique-au-service-de-la-paix-du-progres-et-du-bonheur/
2https://www.youtube.com/watch?v=AHRTfCCj65E
3 L’expression est de l’homme politique malien Soumeylou Boubèye Maïga.
4 Mondafrique, Seydou Badian: l'aide au développement est ridicule (12/15), Entretien avec Seydou Badian Kouyaté, homme de lettres, auteur des paroles de l’hymne national et ancien ministre de l'Économie rurale et du Plan du gouvernement du président Modibo Keita, 16 juillet 2018, https://www.youtube.com/watch?v=RtJMe5Gi8DI
5 Selon l’analyse de l’homme politique malien Soumeylou Boubèye Maïga, ex-ministre de la Défense, ancien directeur général de la Sécurité d’État et secrétaire général de la présidence de la République : « Nous avons un pays où l’État a pratiquement disparu dans beaucoup d’endroits. Même quand il est présent, la question de son utilité sociale se pose. Donc, nous sommes confrontés à la nécessité de reconstruire l’État, c’est-à-dire de renouveler la légitimité de l’État vis-à-vis des citoyens. […] Quand on dit que les attentes sont nombreuses, cela veut dire que les frustrations peuvent l’être aussi. Parce que le rythme des solutions ne suit pas toujours le niveau des attentes. Parce que les solutions sont quelques fois plus difficiles à élaborer, à mettre en œuvre, à diffuser, à disséminer. Donc, il peut y avoir de l’impatience, beaucoup de déception. » Source : Interview de Soumeylou Boubèye Maïga, 11 avril 2016, https://www.maliweb.net/interview/soumeylou-boubeye-maiga-apropos-autorites-interimaires-regrette-gouvernement-nait-communication-tres-pertinente-1521442.html
6http://evene.lefigaro.fr/citation/critique-peut-etre-desagreable-necessaire-douleur-corps-humain-34917.php
7http://classiques.uqac.ca/classiques/montesquieu/defense_esprit_des_lois/defense_esprit_des_lois.pdf
« Le courage, c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel. »
Jean Jaurès.
Située au cœur de l’Afrique de l’Ouest, la République du Mali est un pays continental au territoire très vaste (le 8e d’Afrique et le 22e au monde), dont les deux tiers sont désertiques. À preuve, la ville de Ménaka, située au nord du pays, est éloignée de la capitale Bamako de plus de 1 500 km, presque autant que la distance qui la sépare de Taoudeni, une autre ville du nord du pays. Le Mali partage 7 420 km de frontière avec sept pays limitrophes, à savoir l’Algérie au nord, la Mauritanie au nord-ouest, le Niger et le Burkina Faso à l’est, le Sénégal à l’ouest, la Guinée et la Côte d’Ivoire au sud. Indépendant depuis le 22 septembre 1960, le Mali s’est engagé dans un système démocratique et pluraliste avec l’adoption de la Constitution de 1992. Il est répertorié parmi les pays pauvres les plus endettés (PPTE) et les moins avancés (PMA) du monde. Pourtant, il dispose d’importantes ressources agricoles, minières et énergétiques non exploitées ou sous-exploitées. Le Mali est membre du Fonds monétaire international (FMI) depuis le 27 septembre 1963 et est en programme avec cette institution financière internationale.
Le Mali est à la croisée des chemins. Depuis 2012, il traverse une crise multidimensionnelle sans précédent, la plus grave de son histoire contemporaine.
Malgré la signature en 2015 de l’Accord pour la paix et la réconciliation, et à sa suite, la tenue de la Conférence d’entente nationale en avril 2017, du Dialogue national inclusif en décembre 2019 et des Concertations nationales en septembre 2020, le Mali peine à se stabiliser avec la recrudescence des attaques terroristes et des affrontements communautaires. Dans ce contexte, la relative résilience de l’économie malienne, observée au cours des cinq dernières années avec un taux de croissance moyen de 5 %, s’explique en grande partie par le fait que les principales zones de production (essentiellement situées dans l’ouest et le sud du pays pour les mines d’or, et dans le sud et le centre pour les zones cotonnières et rizicoles) sont relativement moins touchées par la crise sécuritaire dont l’épicentre est situé au nord du pays avec des ramifications dans certaines localités du centre. D’ailleurs, les zones de conflits au nord du Mali, particulièrement la région de Taouedeni, sont plus proches des côtes européennes que des zones de productions minières et agricoles au sud et à l’ouest du pays.
Le positionnement géographique du Mali lui confère une place stratégique en Afrique de l’Ouest et lui offre des opportunités importantes. Le pays n’est certes pas prospère, mais il est surtout peu prospecté. Sa première richesse, c’est son capital humain, à majorité très jeune (près de la moitié de la population a moins de 15 ans), qui double tous les 20 ans en raison d’un taux de croissance démographique de 3,6 % l’an. Sa diaspora, premier contributeur du pays en devises, est un réel atout pour son rayonnement et son développement.
Le Mali est la troisième économie de la zone UEMOA. Il regorge d’importantes ressources agricoles, minières et énergétiques qui restent faiblement explorées et exploitées.
Un potentiel agricole impressionnant
De vastes terres cultivables : 17,4 millions d’hectares de terres sont de très aptes à faiblement aptes à l’agriculture. Les terres cultivées tournent actuellement autour de 4 millions d’hectares soit 23 % du potentiel des terres aptes à l’agriculture. Il y a 2,2 millions d’hectares de terres aménageables pour l’irrigation dont seulement 18 % sont aménagées.
D’importantes ressources en eau : Parcouru par deux grands fleuves, le Niger long de 4 184 km (le 3e d’Afrique et le 9e au monde) et le Sénégal long de 1 750 km, le Mali dispose d’importantes ressources en eau estimées à 148 milliards de m3 contre des besoins annuels estimés à 6,12 milliards de m3, soit seulement 4 % du potentiel.
Un riche cheptel : Avec 10 millions de bovins et 32 millions d’ovins et de caprins, le Mali a le 1er cheptel de l’UEMOA et le 2e de la CEDEAO, après le Nigéria.
Des potentialités minières et énergétiques exceptionnelles
De nombreuses ressources minières : Près de 1 million de km
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de bassin sédimentaire, d’importants gisements de gaz et d’uranium, plus de 2 milliards de tonnes de réserves en minerai de fer, des réserves de bauxite estimées à 1,2 milliard de tonnes et des réserves de manganèse de plus de 20 millions de tonnes. En 2017, les réserves aurifères du Mali étaient estimées à 830 tonnes soit environ 16 ans de production annuelle.
D’importantes potentialités énergétiques : Seuls 250 MW d’énergie hydro-électrique sont exploités à ce jour sur les fleuves Niger et Sénégal dont le potentiel s’élève pourtant à 1 GW. Le Mali pourrait devenir un grand producteur d’énergie solaire car il bénéficie de 7 à 10 heures d’ensoleillement par jour toute l’année (avec une irradiation moyenne, de 5 à 7 kWh/m2/J contre une moyenne mondiale estimée à 4-5 kWh/m2/J).
Une intégration régionale prometteuse et attractive
UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) : 119 millions de consommateurs avec un PIB cumulé de 125 milliards de dollars US. Actuellement, le Mali est importateur net de cette union sans barrière douanière. Ce qui aussi pose le problème du manque de compétitivité des entreprises maliennes à conquérir un tel espace.
CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest) : 367 millions de consommateurs avec un PIB cumulé de 565 milliards de dollars US.
ZLEC (Zone de libre-échange continental) : 1,2 milliard de consommateurs avec un PIB cumulé de 2 500 milliards de dollars US.
Une Diaspora dynamique et contributive
Population malienne immigrée dans le monde : Près du tiers de la population malienne, environ 6 millions de personnes résident à l’étranger. 90 % seraient en Afrique, principalement en Côte d’Ivoire (environ 2 millions) et subsidiairement en France (entre 100 000 et 200 000 ressortissants maliens).
Transferts d’argent au Mali : Les Maliens du monde ont envoyé, dans leur pays d’origine, 1 milliard de dollars en 2017, environ 538 milliards de francs CFA soit 6,7 % du PIB. A ce titre, le Mali occupe la 10e place dans le classement des pays africains qui ont reçu le plus d’argent de leur diaspora. Ces fonds constitueraient des sources de financement plus sûres et plus stables que les investissements du secteur privé (IDE) et l’aide publique au développement (APD).
Expérience et expertise : La diaspora malienne, riche des potentialités des pays d’accueil, dispose de compétences techniques et de ressources financières nécessaires pour améliorer sa contribution au développement du Mali.
L’économie malienne est fragile, extravertie et peu diversifiée. Sous-industrialisée, elle fait face à d’importantes faiblesses et contraintes exacerbées par la crise sécuritaire qui secoue le pays depuis au moins une décennie et, depuis peu, par la crise sanitaire liée à la pandémie de la Covid-19 qui a amplifié les fragilités et les vulnérabilités existantes avec des conséquences socio-économiques importantes sur la vie des populations. L’activité économique repose principalement sur les secteurs primaire (39,3 % du PIB à fin 2018) et tertiaire (36,7 % du PIB), et reste fortement dominée par l’informel. Elle souffre, entre autres, d’un sous-financement par le système bancaire local et d’une faible pression fiscale, ce qui l’expose à une forte dépendance à l’aide extérieure. Après un taux de croissance économique de 4,8 % un an plus tôt, l’activité économique s’est contractée de 2 % en 2020, en lien avec les conséquences de la pandémie de la Covid-19 et de l’embargo économique et financier imposé par la CEDEAO consécutivement aux évènements d’août 2020.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, le Mali est un pays qui a tout mais qui manque de tout. Il connaît des risques structurels et systémiques liés à la vastitude de son territoire, aux aléas climatiques, aux fragilités sociales, à son mode de gouvernance, et à son modèle économique et social. Tout sensément, les problèmes du Mali peuvent se résumer à deux facteurs essentiels : la faiblesse de la production et la mauvaise répartition de la richesse ainsi créée qui compromettent la viabilité de son modèle de développement.
Une situation sécuritaire fragile
Depuis une décennie, le Mali traverse une crise multidimensionnelle sans précédent, la plus grave de son histoire contemporaine. Malgré la signature en 2015 de l’Accord pour la paix et la réconciliation, et à sa suite, la tenue de la Conférence d’entente nationale en avril 2017, du Dialogue National Inclusif en décembre 2019 et des Concertations nationales en septembre 2020, la situation sécuritaire demeure instable avec la persistance des attaques terroristes et des affrontements communautaires, entraînant d’importants déplacements des populations locales à l’intérieur du pays et à l’extérieur.
L’enclavement du pays et l’insuffisance des d’infrastructures
Les infrastructures de transport (routes, réseaux ferroviaire, fluvial et aéroportuaire) sont insuffisantes et/ou vétustes. Le réseau routier est faible avec une densité estimée à 4,6 km/100km2. Enfin, la plupart des zones de production sont enclavées. Selon l'indice de compétitivité des infrastructures, le Mali occupe le 118ème rang sur 137 pays classés dans le monde en 2017 avec un score moyen de 2,7 contre une moyenne attendue de 4 points (World Economic Forum, Rapport mondial de compétitivité 2017-2018).
En raison de l’enclavement du pays, il y a un renchérissement des facteurs de production. La capitale malienne (Bamako) est à 1 000 km du port le plus proche. Le pays est confronté, entre autres, à des problèmes de disponibilité et d’accessibilité de l’énergie avec un taux d’accès à l’électricité encore faible (35,1 %).
La dépendance du pays par rapport à une agriculture essentiellement pluviale
L'agriculture malienne est essentiellement de type pluvial, avec une saison des pluies qui dure entre 4 et 5 mois (mai - septembre) dans l’année. Le secteur agricole occupe 8 actifs sur 10 alors qu’il ne contribue que pour environ 40 % du PIB. Cette sous-productivité se déteint sur l’ensemble des secteurs économiques.
L’économie malienne est très sensible aux impacts des changements climatiques. Le pays a connu une succession d’épisodes de sécheresse depuis 1973 suite, entre autres, à une baisse de 20 % de la pluviométrie en 40 ans
La faible diversification des exportations et de la transformation des matières premières
L’économie nationale a une forte dépendance structurelle à l’égard de deux produits de base (l’or et le coton) qui représentent plus de 80 % des recettes d’exportation du Mali. Cette dépendance expose le pays aux fluctuations des cours boursiers de ces deux produits et aux aléas de la pluviométrie. D’après le rapport du FMI, les indices de diversification des exportations maliennes restent relativement faibles depuis une cinquantaine d’années, et sont encore inférieurs à ceux de nombreux autres pays à faible revenu ou producteurs de produits de base, ainsi qu’à la moyenne de l’Afrique subsaharienne et de l’UEMOA.
L’économie est peu transformée. La situation du secteur industriel est catastrophique. Bien qu’il existe une forte demande domestique, seule une infime partie des matières premières est transformée localement. Par exemple, moins de 3 % de la production cotonnière est transformée par les industries textiles locales.
Le sous-financement structurel de l’économie par le système bancaire local
Au Mali, à l’instar des autres pays de l’UEMOA, le financement de l'activité économique est essentiellement assuré par le crédit bancaire qui représente environ 90 % de l'endettement du secteur privé.
La contribution du secteur bancaire au financement de l’économie (crédits à l’économie exprimés en pourcentage du PIB) est très faible. Elle n’est que de 28 %. Selon la Banque Mondiale, ce ratio est de 141 % au Maroc, 173 % en Afrique du Sud, 213 % au Canada, 244 % aux États-Unis, 361 % au Japon.
Les banques maliennes n’interviennent que faiblement dans les secteurs vitaux de l’économie réelle comme l’agriculture et l’industrie. Les crédits à moyen et long termes, nécessaires au financement des investissements, représentent moins du quart (22 %) du total des concours bancaires.
La faiblesse du secteur privé et la prépondérance du secteur informel
Le secteur privé demeure informel à plus de 80% et contribue à hauteur de 11 % du PIB. Il est peu compétitif pour les raisons suivantes : (i) une faiblesse de l’entrepreneuriat liée à la prédominance des activités de commerce, (ii) une corruption élevée, (iii) un environnement des affaires peu favorable, (iv) un faible encadrement des entreprises, (v) un marché bancaire peu favorable au développement des PME/PMI, et (vi) une insuffisance de main d’œuvre qualifiée.
En plus du niveau relativement élevé du chômage, le marché du travail est caractérisé aussi par le poids extrêmement élevé (97 %) des emplois informels qui sont généralement précaires et peu rémunérés.
La gouvernance et la lutte contre la corruption
En termes de gouvernance, hormis une expérience démocratique prématurément interrompue en 2012, 2020 et 2021, et en dépit d’importants moyens mobilisés pour lutter contre la corruption, les résultats restent très mitigés. Plusieurs indicateurs confirment le caractère systémique et endémique de la corruption au Mali. Sur la base de l’indice de Perception de la Corruption (IPC) de Transparency International, le Mali a l’un des taux de prévalence de la corruption les plus élevés au monde. En se classant 130e sur 180 pays dans le monde en 2019, le Mali perd 25 places au classement en l’espace de 8 ans (2012-2019). Durant cette période, son score déjà très faible, par rapport à la moyenne mondiale et même par rapport aux références sur le continent, s’est dégradé de 5 points, passant de 34/100 en 2012 à 29/100 en 2019.
Selon le baromètre mondial de la corruption 2019, six Maliens sur dix pensent que la corruption a progressé au cours des douze derniers mois. Ils étaient deux fois moins nombreux en 2015.
Selon les experts officiels, « la corruption demeure importante au Mali et reste perçue comme le principal mal de la gouvernance qui annihilerait la majorité des efforts consentis pour le développement. Elle touche pratiquement l’ensemble des secteurs, notamment la politique, la défense et la sécurité, la santé, l’éducation, la gestion financière, et la justice8. »
Un front social en ébullition
Depuis plusieurs années, le climat social est sérieusement perturbé avec la profusion des revendications catégorielles et corporatistes liées, entre autres, à la cherté de la vie, au creusement des inégalités sociales, au non-respect des engagements pris par l’État. Les Autorités s’attèlent avec les partenaires sociaux à trouver les compromis nécessaires pour apaiser le front social, condition indispensable à la reprise de l’activité économique.
Autrefois berceau de vieilles civilisations9 et héritier de grands empires10, le Mali rayonna de mille feux, irradia le continent africain et inspira le monde entier.
Hier, boiteux et souffreteux, il toussotait et tressautait. Aujourd’hui, failli et assailli, il frémit et gémit. Demain, si rien de concret et de durable n’est entrepris dès maintenant, débilité et alité, que fera-t-il ? Diantre ! Où sont ses enfants ? Où sommes-nous ? Où est l’élite politique et intellectuelle malienne ? M’enfin !
Quelle est cette République qui fait l’apologie de la violence et de l’impunité ? Quelle est cette République qui donne la courte échelle de l’ascension aux voleurs des deniers publics et aux violeurs du droit à la vie ? Quelle est cette République dans laquelle, pour être reçu et écouté, promptement et prestement, il suffit de s’autoproclamer activiste, youtubeur, influenceur, Facebooker, Snapchateur, Instagrameur ou TikTokeur, en s’armant d’un téléphone et d’un forfait internet pour investir les réseaux sociaux en y déchargeant sa bile ? Quelle est cette République dans laquelle, pour avoir droit à une déférence sur mesure, il faut vociférer et pestiférer en manifestant et en saccageant les biens publics et privés ? Quelle est cette République dans laquelle, pour octroyer un statut hors norme à sa contrée, il faut prendre les armes contre son propre pays, déserter son armée, créer et entretenir des milices et des groupes armés, tuer des paisibles citoyens, prendre en otage et même égorger des grands serviteurs de l’État (soldats et préfets) dont le seul tort est de rester fidèles à la patrie ? Quelle est cette République des petits arrangements et des gros dérangements ? Quelle est cette République qui n’agit qu’en fonction des rapports de force ? Quelle est cette République qui n’est pas à l’écoute de la colère légitime de son peuple, de sa demande pressante à la sécurité, à la justice et à la paix ? Quelle est cette République ? Cette République n’est pas le Mali.
Comment les Maliens, qui ont si magnifié la cohésion sociale, la solidarité, l’entente, l’entraide et l’unité nationale, au point de les sacraliser dans la devise de leur pays (« Un peuple, un But, une Foi »), sont-ils arrivés à la mésentente et à la mésestime jusqu’à s’entretuer et être incapables de s’asseoir pour discuter et convenir des solutions endogènes aux problèmes existentiels auxquels ils sont confrontés ? Comment le Mali a-t-il pu en arriver là, au point de dévier de sa trajectoire historique ? Comment ne pas être attentif aux prémices du repli identitaire qui pourraient affecter l’unité nationale et le sentiment d’appartenance commune ?
Comment admettre que, malgré l’immensité de ses potentialités humaines, agricoles et minières, le Mali continue à tendre sans discontinuer la sébile pour avoir l’obole ? À quoi cela sert de mourir riche si l’on doit vivre pauvre ? À quoi cela sert de mourir en paix si l’on doit vivre en guerre ?
Comment ne pas enrager de bon cœur lorsqu’une bonne partie de la richesse intérieure et de l'aide extérieure est détournée par quelques aigrefins pour être transférée sur des comptes personnels à l’étranger, dans des pays qui ont déjà bouclé leur cycle développement ? Selon le rapport annuel 2020 de la CNUCED, les flux financiers illicites (FFI) coûtent au Mali chaque année au moins 5 % de son PIB11, soit au bas mot 500 milliards de francs CFA, ce qui représente plus que l’aide publique au développement (497 milliards de francs CFA12) et trois fois les investissements directs étrangers nets (1,8 % du PIB13). Aussi paradoxal que cela puisse paraître, voilà le Mali, réputé être un pays très pauvre (PMA) et très endetté (PPTE), qui donne en réalité au reste du monde plus qu’il n’en reçoit ! Tel un palmier qui laisse paître sous un soleil de plomb ses frêles riverains confrontés à la Covid et à la poche vide, pour ombrager à mille lieues les crésus se prélassant avec le grisbi des pendards. Donc, au lieu que les pays occidentaux s’époumonent à aider le Mali, ils disposent d’un levier plus facile à mettre en œuvre et plus efficace dans sa finalité : fermer leurs frontières (financières) aux capitaux qui sortent illicitement du Mali. Aussi simple que ça ! L’économiste français Thomas Piketty n’y va pas de main morte pour apostropher les pratiques peu orthodoxes des puissances occidentales en Afrique : « Plutôt que de se donner bonne conscience avec une aide qui revient souvent à payer à prix d’or des consultants étrangers, l’Union européenne devrait obliger ses multinationales à publier de façon la plus claire les bénéfices réalisés et les impôts payés14. » À l’appui de sa thèse, le célèbre économiste français précise : « Nous savons que les bénéfices et les revenus rapatriés par les entreprises étrangères atteignent entre 5 % et 10 % du PIB des pays, ce qui est considérable. Et encore ne s’agit-il ici que des flux licites qui ne comptabilisent pas tout l’argent qui s’évade vers des paradis fiscaux. C’est en tout cas bien plus que l’aide publique au développement. Il y a de l’hypocrisie derrière le discours qui est tenu aux Africains sur la modernisation et la lutte contre la corruption. Ce sont souvent les entreprises européennes qui bénéficient de régimes fiscaux peu transparents15. »
Alors, doit-on accepter la perpétuation d’un modèle économique et social, bancal et létal, proposé ou imposé – qu’importe d’ailleurs lequel des deux – qui a confisqué notre passé, qui intoxique notre présent et qui hypothèque dangereusement notre avenir ? Comment le Mali est-il arrivé à tout privatiser, à tout sous-traiter, à tout externaliser, sa sécurité, sa santé, son économie, son système bancaire, sa monnaie, son espace aérien, sa télécommunication, et même (s’il vous plaît) la collecte et le ramassage de ses ordures ? Déjà en 1978, l’essayiste Yero Hamady rappelait qu’au Mali, on disait couramment « fèn bè ye wari de ye », autrement dit « tout s’achète ». À la suite, il s’interrogeait : « Quel serait donc le prix de la dignité nationale ? »
Sous les prédictions et les imprécations des thaumaturges, censés assurer pouvoir et savoir, richesse et noblesse, protection et affection, on casse des œufs sur la route en espérant que ce rituel résoudra nos problèmes… On déverse du lait frais dans le fleuve en espérant qu’il « irriguera » les canaux asséchés de notre avenir obstrué… On s’abstient d’apprendre et de réviser ses leçons en espérant qu’avec le « stylo magique » des occultistes, on va réussir à l’examen ou au concours… On mise ses maigres économies sur l’acquisition d’un « portefeuille magique », censé être garni de billets de banque après les incantations énergiques des exorcistes… Est-ce la rançon de la désillusion ?
À un moment ou à un autre, il va falloir tomber les masques. Les portes de la maison « Au petit bonheur la chance » sont définitivement closes. En réalité, elles n’ont jamais existé.
Quel sachant ne se souvient pas de cette parole de bon sens de Khalil Gibran : « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. » ? Alors osons résister face à la facilité et à la fatalité !
Que nous arrive-t-il ? Vendre du coton brut pour acheter du coton hydrophile afin de soigner nos blessures et panser nos plaies ? Creuser le sol tout en escomptant atteindre la lune ? Élever des poussins tout en espérant qu’ils vont devenir des aigles ? Poursuivre la génuflexion tout en récusant l’annexion ? Continuer de traîner les pieds pour mieux tendre la main ? Le Mali peut-il descendre plus bas dans l’échelle de l’humiliation ? Comment notre pays est-il devenu la risée de la planète ? Comment le Mali est-il devenu un objet de convoitise au point d’être un enjeu de taille pour les puissances régionales africaines16 et un jeu de paille pour les puissances internationales17 ? Comme le dirait l’autre, le Mali peut-il continuer à être « un sujet de préoccupation mondiale », le « ballon » qui fait le tour entre les « clubs » du monde ? Comment le Mali peut-il célébrer en 1961 le départ du dernier soldat de l’armée coloniale française et, 60 ans après, prestement demander l’intervention et le déploiement sur son territoire de l’ancienne puissance coloniale et des armées de plus de 60 pays dans le monde ?
Quelle est cette conspiration du silence ? À vouloir écouter sans entendre ? À vouloir parfaire sans rien faire ? Le sort du Mali est-il une fatalité ?
Sommes-nous conscients de l’absence de l’autorité de l’État sur une frange importante du territoire national ? Sommes-nous dans un déni de la réalité ? Pour sortir de notre profond « sommeil intellectuel », ne devrions-nous pas « vendre notre lit », comme le suggère fortement le médecin-entrepreneur Claudel Noubissie ?
Avons-nous tiré toutes les leçons du passé ? Que reste-t-il, finalement, de notre maison commune, le Mali ? La peinture de façade ? Un État en état de désintégration ? Pendant combien de temps encore allons-nous continuer à pleurer nos morts, à soigner nos blessés, à rechercher nos disparus, à secourir nos déplacés et nos réfugiés ? À quand la fin du décompte macabre ? Pendant combien de temps encore les populations continueront-elles à souffrir d’assassinats ciblés, d’enlèvements de personnes et de bétail, d’extorsions de fonds et de paiement de rançons ? À quand la fin de cette série noire ? À quand la paix, la sécurité et la justice pour les populations maliennes plongées depuis dix ans dans un deuil interminable ? À quand la fin de ces longues années d’éclipse ? À quand ?
Au Mali, la personne humaine est-elle toujours « sacrée » et « inviolable » comme le proclame vertement la Constitution du pays ? L’État est-il toujours le débiteur du droit à la sécurité des populations ? Ou doit-on continuer à assister, en observateur passif et en stérile spectateur, à la décadence et à la partition de notre propre pays, jadis un verrou stratégique de la bande sahélo-saharienne connu pour sa résilience et reconnu pour son refus de la résignation ? Sinon, comment comprendre l’exaspération des divisions internes, la cristallisation des postures individuelles, la prolifération des revendications corporatistes, la vitupération sur le front politico-politicien, la dilacération des valeurs de patriotisme et de civisme, la persévération des abus en tout genre, la propagation des propos âpres et âcres, des polémiques incessantes et incandescentes, des comportements excessifs et transgressifs ? Sinon, à beau être un fervent partisan de la transparence, a-t-on réellement besoin d’un mégaphone pour parler à un ami avec qui nous partageons la même pièce18 ? Comment peut-on s’opposer pour tout et rien ?
Comment peut-on par passion pour son pays, ou tout uniment par compassion pour ses maigres ressources, casser les biens publics pour clamer son mécontentement et même les caillasser pour déclamer son contentement ? Comment peut-on changer positivement la situation de notre pays sans que nous changions nous-mêmes de posture ? Quand allons-nous enfin nous interroger nous-mêmes plutôt que de tout rejeter sur l’autre ? Le sage Gandhi ne disait-il pas à ses concitoyens : « Commencez par changer en vous ce que vous voulez changer autour de vous » ? Chateaubriand renchérissait : « C’est le devoir qui crée le droit et non droit qui crée le devoir. »
Pourquoi le Mali ne prend-il pas son destin en main ? Pourquoi ne faisons-nous pas une union sacrée autour de l’essentiel, le Mali, le précieux patrimoine commun que nous devons léguer aux générations futures comme nous l’avions hérité de celles qui nous ont précédés ?
Pourquoi ne pas conjuguer nos énergies et nos intelligences pour mener le seul combat qui vaille, celui de préserver et de promouvoir ce légendaire pays, qui nous a tout donné et à qui nous avons (presque) tout refusé ? N’est-il pas grand temps de laisser nos pieds pour prendre nos mains ?
Face à tant d’enjeux et de défis, un seul choix s’est présenté à moi : combattre pour la dignité des Maliens et m’engager pour la refondation du Mali. Au nom de ma conscience et du droit19. M’engager pour la cause nationale, l’émergence d’un Mali nouveau. M’engager pour un destin continental, l’émancipation de l’Afrique. Mon seul parti, c’est le Mali, c’est l’Afrique.
J’ai choisi la voie de la responsabilité, du refus de la servitude, de la servilité et même de la suggestibilité. « C'est un idéal pour lequel j'espère vivre et que j'espère accomplir. Mais si nécessaire, c'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir20 », pour ainsi paraphraser Nelson Mandela. Mais convenons dès à présent, il n’y aura pas de répit ni d’effort au rabais. Mais, de grâce, ne nous engageons pas seulement lorsque les « vaches sont maigres », accélérons aussi la cadence lorsque « le génie sort de la bouteille ». Et qu’enfin l’image et la réputation de notre beau pays soient sauves ! Et que son développement puisse enfin s'amorcer.
Ce combat pour la refondation du Mali, la construction d’un Mali nouveau, je le veux digne, fort et humain. Les difficultés sont évidentes et doivent être affrontées et vaincues dans un combat homérique. Car, comme l’écrivait Pierre Corneille dans son ouvrage Le Cid, « À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ».
Dans un domaine où les indifférences internes et les interférences externes saisissent jusqu’aux meilleures volontés, nous ne pouvons dissimuler nos doutes, encore moins simuler nos peines. Depuis quelques années, les bruits de bottes patientent avec insistance à la porte de notre cochlée et à la périphérie de notre muse. À coup sûr, de façon subtile mais décisive, ils s’intensifieront. Les « roulements d’yeux », les « coups de poing sur la table », les « tapages de pieds » ne nous effraient guère. Avec tenue, et bien souvent avec retenue, nous continuerons à nous battre et à résister, jusqu’à l’ultime frémissement du temps imparti, à la conspiration à pas feutrés, aux attaques à fleurets mouchetés et aux intimidations à peine voilées, par de la privation et de la sédation à forte dose. L’engagement au service du Mali et de l’Afrique est et restera ferme, In sha Allah
