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1522, commencement de la conquête des Amériques. Se rencontrent trois figures marquantes de ces temps de chocs des mondes : un Indien cataïbe, un corsaire normand et un esclave africain, rassemblés par une opposotion commune à l'ordre injuste des conquérants espagnols...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques-Roger Vauclin : Porte un intérêt particulier aux histoires de la géographie, des cartes maritimes et de ceux qui les ont tracées. Auteur des
Voyages de Suleimane et d'
Ivoire et malaguette.
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Seitenzahl: 347
Veröffentlichungsjahr: 2020
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« Toutes les nations du monde sont composées d’êtres humains, et de tous les hommes quels qu’ils soient il n’est qu’une seule définition »
Bartolomé de Las Casas
Janvier est, aux îles Caribes, le plus plaisant des mois de l’année. Au sortir de la saison des pluies, la lumière n’est plus brouillée de l’excès d’humidité qui estompe les formes et affadit les couleurs. Les paysages exposent leur magnificence dans la transparence d’une lumière qui, jusqu’au carême, embellit les jours sans accabler les hommes.
En ce début de l’an 1522, longeant sur des eaux argentées la côte sous le vent de la Guadeloupe, les matelots du Dieppe en découvraient ainsi, en leurs moindres détails, les contours aux échancrures légères et les reliefs parés de vert intense. La végétation, plus dense dans les hauts, recouvrait toute l’île, la ligne montagneuse se découpant sur le bleu d’un ciel sans nuages. Quelques fumées se remarquaient çà et là, signalant les villages. D’autres furent aperçues, alors que le navire progressait vers le sud, mais qui ne devaient rien à des activités domestiques. Elles semblaient en effet s’échapper du sommet de la montagne, à cet endroit étonnamment dénudée. Jean Fleury, le capitaine de la nef normande, comprit que la Guadeloupe abritait, à l’égal de l’île de Mont-Serra un peu plus tôt dépassée, des soufrières comme il s’en voit au mont Etna.
Le Dieppe ne naviguait pas en solitaire. Il précédait de peu trois autres nefs et cinq galions, alourdis des prises effectuées quelques jours plus tôt à Santo Domingo.
Fondée en 1496 par Bartolomeo Colomb au bord du fleuve Ozama, sur la côte sud de l’île d’Hispaniola1, la ville de Santo Domingo devait sa prospérité à un quart de siècle de colonisation espagnole. Les nouveaux venus aux Amériques avaient trouvé sur Hispaniola, comme à Cuba, l’or qui animait leur esprit de conquête. Dans les deux îles, la collecte du précieux métal s’était largement appuyée sur le travail forcé des Indiens taïnos, occupants des lieux à l’arrivée des Européens. Les ressources des mines, cependant, comme celles du lit des rivières, furent vite épuisées. Les colons d’Hispaniola trouvèrent alors dans la culture de la canne à sucre une nouvelle source de profit. Comme aux îles Canaries, d’où elles provenaient, les cannes étaient plantées et récoltées par une main d’œuvre servile, Indiens taïnos d’abord, et bientôt esclaves africains, jugés plus résistants.
Ces conditions d’enrichissement n’étaient pas sans risques. Exposés aux révoltes d’esclaves dans les plantations, les Espagnols devaient également compter avec les rebellions organisées par des caciques taïnos opposés à la présence étrangère. Ils n’étaient pas à l’abri, en outre, des incursions brutales menées depuis la mer par d’autres Indiens, les Caraïbes, qui, habitant pour leur part de petites îles situées plus au sud, étaient à la fois d’audacieux navigateurs et de redoutables guerriers.
Sans doute les colons de Santo Domingo ne s’attendaient-ils pas à une offensive conduite, cette fois, par des assaillants venus d’Europe. Elle n’était pourtant pas absolument surprenante. Ni l’Angleterre ni la France n’avaient en effet accepté les termes du traité de Tordesillas, qui, en 1494, avait partagé entre Espagne et Portugal les terres nouvellement découvertes, sans autoriser leur fréquentation par les marins d’autres puissances européennes. Certains d’entre eux, déjà, n’avaient pas hésité à perturber le trafic maritime espagnol, pour s’emparer par la force de richesses dont le bénéfice leur était refusé. La piraterie ordinaire, cependant, pouvait céder le pas à l’activité plus honorable qui est celle du corsaire, lorsqu’un état de guerre offrait au capitaine d’un navire l’opportunité de disposer des lettres marquées du sceau royal l’autorisant à employer les armes contre l’ennemi.
Jean Fleury pouvait ainsi se prévaloir de la qualité de corsaire du roi de France.
Les hostilités entre l’empire de Charles Quint et la France de François 1er avaient débuté au mois de mai 1521, les troupes françaises ayant remporté quelques succès en Navarre en octobre mais perdu Milan le mois suivant.
Fleury était au service de l’armateur normand Jean Ango, vicomte de Dieppe. Attaché à la liberté des mers, celui-ci n’excluait pas d’ajouter aux activités commerciales du temps de paix, celles de la course contre les Espagnols en temps de guerre.
Ayant quitté Dieppe avec neuf bâtiments armés par Ango, Fleury avait d’abord choisi de croiser aux alentours des Canaries et des Açores, sur la route qu’empruntaient les caravelles espagnoles pour se rendre de la péninsule ibérique aux Indes occidentales, ou pour revenir de celles-ci. Les corsaires normands se signalèrent à l’attention de la Casa de Contratacion, l’administration qui, depuis Séville, gérait les affaires coloniales des Castillans, par la capture d’un navire revenant d’Hispaniola, qui transportait, avec un chargement de sucre, quatre-vingts mille drachmes d’or2 et six cent livres3 de perles.
Inquiétante pour les Espagnols, cette prise d’importance avait conduit Fleury à la réflexion qu’il pourrait être plus avantageux de se rendre à la source du trafic, et de récupérer dès le port d’embarquement les précieuses marchandises, dont une part lui échapperait nécessairement si elles étaient dispersées dans les cales de plusieurs navires. Le projet concernait les richesses qui se trouvent aux îles, comme le sucre d’Hispaniola ou les perles de Cubagua, sans qu’on puisse exclure celles provenant de la Terre Ferme4.
On savait en effet en Europe, à l’été 1521, que Hernan Cortès était entré au mois de novembre 1519 à Tenochtitlan5, la capitale de l’empire aztèque, et que peu de temps après, l’empereur Moctezuma s’était déclaré vassal du roi d’Espagne. De l’or en quantité avait été offert au conquistador, dont le cinquième revenait à Charles Quint. Il devait en conséquence lui être expédié. Sachant que Cortès était dans les plus mauvais termes avec Diego Velázquez, le gouverneur de Cuba, qui avait vainement tenté de le soumettre à son autorité, Fleury s’était convaincu que Santo Domingo était une étape presqu’obligée sur la route de Séville pour une flotte espagnole venant du Mexique. Et qu’il y avait donc quelque chance que l’on y trouve non seulement le produit des pêches des îles perlières, mais aussi l’or et les joyaux des Aztèques.
Une expédition sur la capitale d’Hispaniola n’était pas sans danger. Fleury l’avait jugée à sa portée. Il disposait d’une flottille importante, commandée par des capitaines aguerris, dotée d’une artillerie puissante, ayant à son bord un fort contingent de gens d’armes.
L’effet de surprise ayant certainement joué, Fleury, à la tête de quelque six cent hommes, avait de fait pu s’emparer de la forteresse et de la ville de Santo Domingo sans y rencontrer de grande résistance.
Le capitaine normand avait fait le plein de bétail, d’autres vivres et de marchandises utiles à l’entretien de sa flotte. Il avait aussi récupéré, dans les coffres de la citadelle ou les bourses des colons, un lot non négligeable de pièces d’or, de perles et de bijoux. Le butin, cependant, n’était pas à la hauteur des espérances du corsaire. La capitale de l’île Espagnole n’avait pas abrité, au moment de sa prise, les fruits de la conquête du Mexique.
À la faveur des combats livrés à Santo Domingo, cependant, bon nombre de prisonniers s’étaient échappés de la forteresse. Mais tous n’avaient pu se libérer. Les hommes de Fleury, ainsi, avaient découvert au fond d’un cachot deux hommes enchaînés, qui n’avaient pas l’apparence de délinquants ordinaires. L’un était un Indien caraïbe, l’autre un Africain. L’un et l’autre, plutôt mal en point, portaient les traces de sévices. Fleury avait ordonné qu’ils soient transportés à son bord, pour y être soignés par son chirurgien.
Lorsque, deux jours plus tard, la flotte du corsaire avait repris la mer, les deux rescapés des geôles de Santo Domingo avaient retrouvé suffisamment de forces pour répondre aux questions du capitaine.
Fleury fut surpris de constater que son passager caraïbe savait suffisamment de castillan pour se faire comprendre dans cette langue, dont le corsaire dieppois avait pour sa part une bonne pratique.
L’Indien déclara se nommer Bayaona, et avoir le rang de capitaine dans l’île de Karukera, nom par lequel les Caraïbes désignaient la Guadeloupe. Bayaona avait été capturé quelques mois plus tôt à la faveur d’une expédition de représailles organisée sur cette île par les Espagnols. Les Caraïbes de la Guadeloupe, souvent aidés de ceux de la Dominique ou d’autres îles proches, lançaient régulièrement de leur côté, en effet, des raids en direction des grandes îles du nord, en particulier celle de San Juan, que les Taïnos appelaient Boriken. Attaquant les plantations, ils mettaient à mal les fermiers espagnols et s’emparaient des Indiens taïnos à leur service. C’est de la fréquentation des Indiens de Boriken, accoutumés au langage de leurs maîtres, que Bayaona avait acquis des notions de castillan.
Les dernières escarmouches, comme les conditions de détention du chef caraïbe, n’avaient certes pas atténué le ressentiment que lui et les siens nourrissaient à l’endroit des conquérants venus d’Espagne, forts de leurs chevaux, de leurs cuirasses et de leurs arquebuses. Non contents d’occuper des terres que les Caraïbes regardaient auparavant comme un espace librement ouvert à leurs propres entreprises, les Espagnols n’hésitaient plus, depuis quelque temps, à capturer des Indiens des petites îles du sud, pour reconstituer un effectif de main d’œuvre fortement amenuisé par les effets destructeurs, sur les Taïnos, des maladies et du travail forcé. Hispaniola avait, en moins de trente ans, perdu les quatre cinquièmes de sa population d’origine.
Aux motifs économiques fondant l’autorisation donnée par la couronne d’Espagne de placer les Caraïbes en esclavage s’ajoutait la justification d’une réprobation de rites anthropophagiques qui, bien que réservés par ces Indiens à leurs seuls ennemis, heurtaient les consciences formées à une autre morale. La géographie et les mœurs bientôt confondues, il s’agissait de sévir contre les natifs des islas de los Canibales, autre appellation, dès les premiers temps de la conquête, des islas de los Caribes.
Karukera, l’une d’entre elles, restait rétive à la soumission, mais Bayaona s’était pour sa part retrouvé captif à Santo Domingo, sa qualité de chef lui ayant valu les mauvais traitements préalables au sort plus définitif auquel il devait s’attendre.
Son compagnon de geôle était lui aussi en mesure de répondre aux questions de Jean Fleury. Il put expliquer à celui-ci comment il avait été capturé sur les côtes de Guinée par des marins portugais, qui l’avaient ensuite vendu à des Espagnols. Ceux-ci l’avaient conduit sur l’île d’Hispaniola, où il se trouvait depuis plus d’une année, pour y travailler dans les champs de canne à sucre en compagnie d’autres esclaves africains. Certains d’entre eux avaient été transportés sur la grande île des Indes occidentales depuis l’Andalousie ou les Canaries où, déjà, se cultivait la canne. À leur contact, Samori, ainsi se nommait le Guinéen, avait acquis un peu de la langue castillane que ses compagnons d’infortune avaient en commun. Suffisamment pour leur transmettre l’esprit d’insoumission qui ne l’avait jamais quitté. Samori, en fait, avait été jeté en prison pour avoir été convaincu de fomenter une révolte dans une plantation de la région d’Azua, à l’ouest de Santo Domingo.
Fleury comprit que la prison, les sévices et la commune détestation de leurs tourmenteurs avaient rapproché les deux hommes.
Les Français n’ayant pas alors d’ambition territoriale sur les îles, le corsaire normand n’apercevait aucune raison de partager l’animosité manifestée à l’égard de ceux qui s’efforçaient de défendre leur espace de vie, ou d’approuver la contrainte brutale exercée sur des travailleurs qui n’avaient pas choisi de servir leurs maîtres. Il voyait bien, en revanche, l’intérêt de tout secours qui serait apporté aux adversaires d’un ennemi commun. Il en savait suffisamment sur les Caraïbes pour connaître leur penchant à considérer de la même manière tous les ressortissants d’une même nation, et par exemple à n’opérer aucune discrimination dans le jugement le plus défavorable qu’ils portaient sur les Espagnols. Il se pouvait que le sort partagé de Bayaona et de Samori ait suscité chez le premier un sentiment de bienveillance à l’égard du second, et plus généralement, de tous les Africains présents à Hispaniola. Pour les Français, qui faisaient parfois escale dans les petites îles au sud-est de Boriken, il n’avait pas entendu parler de conflits ou de mésentente avec les Caraïbes. Rien n’interdisait de passer de la neutralité existante à une solidarité utile à l’affaiblissement des Espagnols.
Fleury proposa donc à Bayaona de le ramener sur son île. L’itinéraire offrait accessoirement au corsaire l’occasion de surveiller les passages entre la mer des Caribes et la mer océane, que pourraient bien emprunter les envoyés de Cortès. Fleury ajouta que Samori pouvait bien entendu être du voyage. Ce dernier regrettait l’éloignement de ses frères de lutte, mais son absence des montagnes d’Hispaniola n’avait, chacun le lui assurait, rien de définitif. Ses leçons devaient d’ailleurs porter leurs fruits, puisqu’avant même la fin de l’année 1522, une première révolte d’esclaves éclatait autour du moulin à sucre de l’Amiral Diego Colomb.
Sur la route de Karukera, Bayaona livra à Fleury quelques indications sur les îles et leurs occupants. Il ne lui dissimula pas l’hostilité réciproque persistant entre son peuple et ces autres habitants de la région qu’étaient les Taïnos, cause d’une activité guerrière traditionnelle, dans laquelle, à vrai dire, les Caraïbes avaient généralement l’initiative. Il arrivait, toutefois, que les deux nations fassent front commun contre la menace espagnole. Voici quelques années, ainsi, des Caraïbes d’Ayay6, renforcés par d’autres venus du sud, s’étaient alliés aux Taïnos de Boriken en lutte contre les Espagnols. Mais ces derniers l’avaient emporté, et envoyé depuis Boriken une flotte et des troupes qui avaient décimé les populations indiennes qui habitaient Ayay et certaines des îles voisines.
Tout en ne se privant pas d’expéditions dans les grandes îles du nord, les Caraïbes habitaient principalement les petites îles du sud de l’archipel, regardées comme inutiles par les Espagnols, et de ce fait moins exposées à leur installation permanente. Un village caraïbe se trouvait sur Liamuiga7, les communautés les plus importantes étant établies sur les îles qui, à partir de la Guadeloupe, se succédaient en arc de cercle en direction du sud-ouest. Les liens étaient forts, d’une île à l’autre, la mer étant moins un obstacle qu’une voie de communication, pour des Caraïbes accoutumés à franchir chenaux et bras de mer sur des canots creusés dans des troncs d’arbre, aux dimensions suffisantes pour accueillir, pour les plus grands, jusqu’à soixante personnes. Les rassemblements étaient fréquents, en particulier, entre les Caraïbes de Karukera, de Waitikubuli et de Joanacaera, autrement dit de la Guadeloupe, de la Dominique et de la Martinique.
À bord du Dieppe, Bayaona s’était montré curieux des façons de vivre des marins français, et désireux d’apprendre leur langage. Contre l’enseignement de la manière de désigner en français le ciel, le soleil ou telle sorte d’oiseau, il leur apprenait comment appeler, dans la langue des Caraïbes, les habitants des mers, baleines, requins, mérous ou poissons volants, aperçus sur leur passage. Il leur précisa que les termes qu’il employait étaient ceux de la langue des hommes, les femmes caraïbes disposant de leur propre langage.
Samori, pour sa part, portait un grand intérêt aux navires tels que celui sur lequel ils se trouvaient, et qui n’était pas très différent de ceux à bord desquels Portugais puis Espagnols l’avaient jadis tenu dans les chaînes. Il s’était vite convaincu que la possession et la maîtrise de ce genre d’embarcations représentaient l’unique moyen de retrouver un jour sa terre natale.
La Guadeloupe, en cette année 1522, n’avait guère changé depuis que Christophe Colomb l’avait abordée lors de son deuxième voyage aux Amériques, et appelée du nom d’un couvent de l’Estramadure. À la vue de la grande flotte s’approchant de la côte, et comme ils l’avaient fait à l’arrivée des caravelles de Colomb, les villageois s’étaient repliés à l’intérieur des terres. Ils furent bientôt convaincus par Bayaona de réserver le meilleur accueil à ceux qui l’avaient tiré des griffes de l’Espagnol.
À demi surpris par des modes d’existence dont on leur avait déjà parlé, les équipages de Fleury apprécièrent l’hospitalité des insulaires, le confort des hamacs de coton à l’abri de leurs habitations, la richesse et la variété des mets qu’on leur servait en abondance : crabes, tortues, poissons, gibier, fruits et racines, accompagnés de cassave, une sorte de galette faite de farine de manioc.
Fleury s’étant extasié devant l’abondance des eaux, chutes, sources et rivières, qui se trouvaient dans l’île, du moins dans sa partie occidentale où ils avaient accosté, Bayaona l’assura que les Français seraient toujours les bienvenus lorsqu’ils souhaiteraient y faire aiguade8. Il se proposa de lui montrer les contours de l’île en son entier, ainsi que les îles environnantes, certaines d’une nature plus ingrate et de ce fait plus rarement fréquentées par les gens de sa nation.
Le capitaine normand mesurait parfaitement l’intérêt de prendre une connaissance complète de cette partie des îles du Vent, où pourrait s’établir une base de repli pour les opérations menées contre les grandes îles espagnoles, et de contrôle du trafic entre les Indes d’occident et l’Europe. Il ne pouvait néanmoins oublier ses devoirs dans le conflit en cours, et ne souhaitait pas s’attarder trop longuement en Guadeloupe. Dès que possible, il lui faudrait reprendre la mer, et poursuivre sous d’autres latitudes la guerre de course engagée avec succès depuis quelques mois. Fleury devait donc se consacrer entièrement à la remise en état des navires qui avaient souffert des récents affrontements avec les Espagnols, à l’approvisionnement en vivres et en eau de toute la flotte, et à la préparation d’une nouvelle traversée de la mer océane. Pour autant, il ne fallait en aucune façon désobliger le chef caraïbe Bayaona.
Après avoir réfléchi à la manière de consolider l’entente avec ses hôtes, il convoqua l’un de ses lieutenants, un Dieppois d’une vingtaine d’années.
Prénommé Erik, il était le fils d’Henri Paluel, un marchand versé dans le commerce maritime qui, après avoir exercé son activité à partir de Venise, où les Paluel étaient établis depuis le début du XVe siècle, en avait déplacé le cours vers l’Europe du nord9. C’est Henri Paluel qui, peu après le premier voyage de Colomb aux Indes occidentales, avait convaincu son propre père Gilles, le chef de la famille, que celle-ci devait quitter Venise pour retrouver sa terre d’origine. Venu à Dieppe sur ses vieux jours, Gilles Paluel s’y était lié d’amitié avec Jehan Ango, un Rouennais lui aussi passionné par la mer et les découvertes. Leurs enfants avaient su s’entendre, Henri s’étant rapproché de Jean Ango pour collaborer activement aux armements maritimes auxquels le fils de Jehan avait donné un élan considérable. C’est en sachant faire le choix de la confiance que Jean Ango avait demandé à Fleury de prendre à son bord le jeune Erik Paluel, dont les qualités de marin furent vite reconnues par le corsaire du Roi.
– Mon cher Erik, lui exposa Fleury, je vais te demander de me remplacer dans une mission qui réclame intelligence et discrétion.
Intelligence, d’abord, pour comprendre nos interlocuteurs et préserver, voire même renforcer, la bonne entente que nous avons avec eux. Bayaona, que nous avons ramené de Santo Domingo, et qui est l’un des principaux chefs de la Guadeloupe, où nous nous trouvons, veut nous montrer les îles alentour. Nous ne pouvons lui faire le déplaisir d’un refus. Puisque la direction des travaux à effectuer sur nos navires et la préparation de nos prochaines opérations me retiennent à terre ou sur mon vaisseau, tu vas l’accompagner. Ou plutôt le prendre avec toi sur la plus légère de nos nefs, quitte à hisser à bord, ou remorquer, une pirogue permettant d’accéder là où un grand navire ne pourrait s’aventurer. Tu devras retenir toutes les indications utiles à une bonne science des lieux, et prendre un relevé soigneux des côtes, de leurs passes et de leurs dangers.
Nos bonnes relations doivent s’étendre aux Africains que les Espagnols mettent de force aux travaux de leurs champs, et dont Samori, tu le connais, est un représentant. Il est dans les meilleurs termes avec Bayaona. Il vous accompagnera dans votre tour des îles.
Mon projet, en fait, est de forger une sorte d’alliance entre ces Africains désormais d’Amérique, les Caraïbes et nous-mêmes. Sa réalisation devrait porter un coup d’arrêt aux ambitions des Espagnols, qui ne reculent devant aucune exaction pour les assouvir. L’organisation du nouveau monde, selon moi, devrait être plus équilibrée, et reposer sur des principes de respect entre les nations, plutôt que sur une volonté d’asservissement brutal.
Une alliance, qui repose généralement sur des intérêts communs, doit être toutefois scellée par des engagements réciproques. Chez nous, en Europe, on recourt volontiers à la solution du mariage princier. Il nous faut, pour ici, trouver autre chose. C’est là qu’intervient l’exigence de discrétion dont je te parlais. Nous avons rapporté de Santo Domingo, tu le sais, des objets de valeur. Je vais t’en confier quelques-uns. Plus précisément, un petit coffre garni de pièces d’or, ainsi qu’un sac de perles. Le tout d’une quantité non démesurée, mais suffisante pour, le moment venu, organiser une expédition ou consolider une défense. Mon idée est que ce trésor de guerre soit en quelque sorte le bien commun des trois parties appelées à s’allier, et puisse être employé, en tant que de besoin, à leur protection, ou même au soutien d’une seule d’entre elles, si le besoin s’en faisait sentir.
– Je comprends, Capitaine, votre dessein. Mais êtes-vous assuré que les Indiens de la Guadeloupe et les Africains d’Hispaniola mesurent exactement l’intérêt d’un lot de pièces d’or, ou d’un sac de perles, et sauraient les utiliser à l’organisation de leur défense ?
– Ne prends pas, Erik, nos partenaires pour des ignorants. N’oublie pas que l’or dont sont faits les ducats d’Espagne est le même que celui dont sont confectionnées les parures que portent les Indiens du Mexique. Ils en connaissent parfaitement la valeur. Quant à Samori, il vient de Guinée, d’où provenait, jusqu’à ce qu’on le cherche aux Indes, tout l’or, ou presque, dont l’Europe a eu besoin.
Pour les perles, Bayaona sait combien les Espagnols les apprécient. Et comment ils se les procurent. En obligeant les Indiens de Cubagua10, une petite île proche de la Terre Ferme, à plonger jusqu’à cinq ou dix brasses, et parfois davantage, pour récolter les huitres qui y sont en abondance. J’ai d’ailleurs appris à Santo Domingo que les Indiens de la Tierra de Gracia, qui est en face de Cubagua, se sont révoltés et ont attaqué l’îlot. Les Castillans se sont enfuis à Hispaniola. Ce que nous avons pris aux Açores sur la caravelle venue de Santo Domingo était peut-être le fruit de leurs dernières récoltes. Certes, les Indiens qui ont chassé les Espagnols ne sont pas des Caraïbes, et ces derniers ne s’estiment sans doute pas en devoir de venir au soutien des premiers. Il ne serait pas inutile, cependant, de voir avec Bayaona, comment organiser dans les lieux une collecte dont les fruits n’iraient plus vers l’Espagne. Ce pourrait être, après tout, l’une de nos premières opérations communes.
Par ailleurs, si les Caraïbes n’ont pas d’accès direct à nos fabricants de canons, ils sont accoutumés à la pratique des échanges, et pourraient la mettre en œuvre avec n’importe quel marchand d’Europe naviguant dans leurs eaux, à l’exclusion, bien entendu, des Espagnols. Au besoin, la troisième partie à l’alliance, c’est-à-dire nous-mêmes, pourrait s’occuper des fournitures.
– Certes, Capitaine. Mais comment, selon vous, devront se prendre les décisions, quant à l’emploi de l’or et des perles ? Nous ne pourrons évidemment, pour ce qui nous concerne, être toujours présents dans ces eaux pour en délibérer.
– L’idéal serait certainement qu’une entreprise commune ne soit engagée que lorsque les trois forces se trouveraient réunies. Mais on ne peut exclure les cas d’urgence, où l’une ou l’autre serait absente. Il nous faut, de plus, fonder solidement la confiance. Et par exemple admettre, j’ai songé à cette formule, que face à un danger imminent l’emploi de la totalité de la ressource puisse être décidé par seulement deux des trois parties. Le risque existe, bien entendu, qu’un tel évènement survienne précisément lorsque nous ne serions pas là, et soit motivé par autre chose que la légitime défense. Je suis néanmoins prêt à miser sur un engagement loyal. Nos partenaires, par ailleurs, ne peuvent perdre de vue qu’en cas de rupture du pacte de confiance, le rapport de forces ne serait pas en leur faveur. La balance des chances de respect de l’accord et des risques de perte m’incite à penser que l’on pourrait même admettre qu’en cas d’impérieuse nécessité, l’une des trois parties puisse librement employer le tiers de la ressource commune.
– Je peux concevoir, Capitaine, qu’un pacte de ce genre puisse se conclure entre un petit nombre de personnes. Mais il ne serait sans doute pas de grande solidité s’il devait être connu de beaucoup.
– Je te parlais de discrétion, Erik, là où je voulais dire secret. Si l’engagement des trois nations peut recevoir un certain écho, son détail, et surtout son gage, ne doivent être connus que de Bayaona, de Samori et de toi-même, qui me représente. Il s’agit d’un pacte entre trois personnes, qui seules pourront en mettre en œuvre les dispositions.
Il faudra prévoir qui, en cas de disparition ou d’empêchement de l’une d’entre elles, lui succèdera dans cette charge. Le secret doit naturellement s’étendre au lieu où la ressource sera entreposée. Voilà une autre de tes tâches : à toi de trouver, avec tes deux partenaires, l’emplacement convenant à l’affaire.
Paluel se dit que ce devait être un effet de l’état de corsaire, où s’oublient les traits ordinaires de la vie en société, que d’imaginer un monde régi par la bonté naturelle des hommes, mais s’employa néanmoins à exécuter les ordres de Jean Fleury.
Très tôt le lendemain matin, l’Espérance, l’une des nefs de la flotte française, ayant à son bord Bayaona, Paluel et Samori, doublait la pointe sud de la partie montagneuse de la Guadeloupe, pour se diriger d’abord vers un petit groupe d’îles et îlots ressemblant à autant d’émeraudes serties d’or déposées sur un vaste écrin aux couleurs de la haute mer. Au-delà s’apercevait une autre île montagneuse, de plus vaste dimension. Bayaona montra du doigt Waitikubuli, qui abritait, comme Karukera, de nombreux villages caraïbes.
Obliquant vers l’est, sur les indications de Bayaona, le navire contourna ensuite par le sud une île aux formes arrondies, à peu près dépourvue de relief. Paluel reconnut Marie-Galante, à laquelle Christophe Colomb avait simplement donné le nom de son navire. Bayaona fit comprendre que l’île disposait de peu de ressources, et qu’elle n’était guère fréquentée des siens. Paluel jugea qu’exposée à la vue de tous côtés, elle se prêtait mal au dépôt de ce qu’il transportait. Il se fit en outre la remarque que sa configuration pourrait bien en faire un terrain de choix pour la mise en culture de cannes à sucre et, dès lors, susciter les convoitises espagnoles.
L’avancée sans heurts de la nef normande sur des eaux calmes laissa au lieutenant de Fleury tout loisir de présenter à ses compagnons de croisière le projet du capitaine. Dans un castillan de part et d’autre un peu approximatif, il en soumit d’abord la teneur à Samori. Non sans avoir au préalable rapporté à celui-ci un épisode de l’histoire familiale, un Paluel, son arrière-grand-père, ayant eu le privilège de séjourner en pays de Guinée, pour ensuite, en compagnie d’un expert en art culinaire venu de ce pays, s’établir en Italie. Samori ne fut pas insensible à cette évocation, faisant préjuger d’une meilleure compréhension réciproque. Pour autant, il n’était pas persuadé que, dans le cas d’un autre partage du nouveau monde qui ferait une place aux Français, ceux-ci n’auraient pas recours aux mêmes pratiques que les Espagnols s’il s’agissait de mettre des champs en culture. Les temps présents, toutefois, étaient clairement en faveur de la coalition qu’on lui présentait. De surcroît, sa volonté d’être en mesure de manœuvrer les grands navires dont usaient les Européens le conduisait à envisager avec faveur la fréquentation prolongée des marins de Normandie. Peut-être même y avait-il, dans l’accord qui lui était proposé, la perspective d’acquérir, un jour, la nef de ses rêves. Samori déclara à Paluel qu’il était prêt à conclure le pacte, et à en respecter les termes.
Bayaona trouva assez naturel que se renforcent des liens déjà créés entre les trois nations rassemblées sur le même navire. Il ne pouvait complètement exclure le cas où ses partenaires d’aujourd’hui, ou leurs semblables, en viendraient un jour à décevoir sa confiance, mais il était porté à écarter cette éventualité. Ayant constaté les progrès du trafic maritime des Européens dans les îles Caribes, où ils avaient désormais coutume de se ravitailler en eau et en vivres, il ne tenait pas pour négligeable la perspective de disposer de perles ou de pièces d’or qui, à défaut de trouver un usage quotidien, permettraient d’acquérir plus facilement les outils et marchandises qui se trouvent à bord des navires de passage. Cet aspect du pacte proposé par le Français Paluel lui paraissait toutefois secondaire, au regard du rapport d’alliance, défensive et pourquoi pas, offensive, dont il était le gage.
Une fois l’accord conclu entre les trois hommes, il restait à choisir le lieu où déposer le trésor de guerre.
Remontant au nord depuis Marie-Galante, l’Espérance avait approché la côte de la partie orientale de la Guadeloupe, dépourvue des montagnes élevées et des abondants cours d’eau que l’on trouve à l’ouest, et l’avaient longée jusqu’à une pointe battue par les vagues, portant un amoncellement de roches faisant penser à un château fort, et qui semblait peu hospitalière. Cette pointe dépassée, s’apercevaient au sud-est des ilots sablonneux que le pilote jugea prudent d’éviter, mais surtout, au nord, une curieuse terre oblongue, uniformément élevée au-dessus des flots. Il ne pouvait s’agir que de la Désirade mentionnée sur les cartes marines. Frappé par la singularité de l’imposant éperon rocheux, Paluel s’étonna que certains aient mis en doute sa découverte par Christophe Colomb, au terme de sa deuxième traversée vers les Amériques. Il lui parut que, venant de l’est, la première terre que l’on devait apercevoir sur cette longitude était nécessairement celle-ci, méritant alors, au terme de longues journées de navigation, son appellation de « terre désirée ». Elle ne se montrait pas pour autant d’abord facile, raison pour laquelle, sans doute, le navigateur génois, en 1493, ne s’y était pas attardé.
Bayaona exposa que l’île n’offrait guère de ressources, à l’exception, sur la côte, de poissons de roche en abondance et, sur terre, de baies, de fruits et de grands lézards. Les Caraïbes y installaient parfois leur campement, plutôt du côté de sa pointe orientale, où se trouve une source aux abords de laquelle s’élèvent de nombreux arbres à pain. Mais ce n’était pas un lieu d’habitat permanent.
Le chef caraïbe indiqua qu’il était inutile de border la côte nord de cette île, qui, faite de rocs constamment assaillis par les lames, n’offrait aucun accès. La côte sud, où se voyaient des plages, n’était pas beaucoup plus accueillante, car le plus souvent bordée de récifs de corail qui en rendaient l’abord périlleux pour qui n’avait pas une parfaite connaissance des eaux. Longeant des lieux déserts, à la beauté farouche, qui ne risquaient guère d’attirer de nombreux visiteurs, Paluel jugea que là peut-être pourrait se choisir une cache convenant au projet en cours. Consultés, ses partenaires approuvèrent l’idée. Sa mise en œuvre obligeait à faire appel au savoir particulier de Bayaona.
À peu près à mi-distance des deux extrémités de la côte sud, celui-ci suggéra de mettre la nef en panne, et d’utiliser la petite pirogue à leur disposition. Les trois hommes y prirent place, avec pour tout bagage le coffret et le sac dont ils avaient la charge, l’un et l’autre enveloppés de toile goudronnée, ainsi que quelques instruments aratoires. Habilement guidée au travers des passes séparant les récifs, la pirogue, accompagnant le mouvement de la vague, atteignit un rivage de sable blanc, bordé d’arbustes que Bayaona conseilla à ses compagnons d’éviter, leurs fruits recélant un poison que distillaient également leurs feuilles, du moins par temps de pluie.
L’étroite bande côtière venait buter sur le flanc à forte pente, recouvert d’une végétation dense, de l’élévation s’achevant en plateau aperçue depuis l’Espérance. Bayaona mena le petit groupe jusqu’en un point où il paraissait possible d’entreprendre l’ascension. Indiquant que non loin de là se trouvait une source, il ajouta qu’en se retournant, il était fréquent qu’en cette période, l’on aperçoive en mer, juste en face d’eux, le souffle des baleines, qui sans doute appréciaient ces parages.
La source reconnue, les trois hommes reprirent une avancée ardue, au travers d’un fouillis d’arbustes et d’herbes hautes, d’où s’élevaient parfois les troncs plus forts d’arbres à l’écorce rouge. Le terrain plat succédant à la pente fit comprendre que l’on avait atteint le plateau, sans que la marche ne s’avère plus aisée. La pente d’autre sens ensuite abordée était plus raide encore que la précédente, la végétation se faisant toutefois plus clairsemée. Prenant appui, afin d’éviter les glissades, sur les branches basses des arbres, les marcheurs amorcèrent la descente vers la côte nord de l’île jusqu’à entrevoir un amas rocheux qui, arrêtant la pente, laissait place avant qu’on l’atteigne à une surface relativement plane. Bayaona montra le site, qu’il déclara aisément reconnaissable en même temps qu’ignoré de tous, et dit à ses deux compagnons que c’est là qu’il fallait cacher leur marchandise. Samori et Paluel n’avaient aucune objection à formuler, et avaient plutôt hâte de se défaire de leurs encombrants fardeaux. Ceux-ci furent donc logés au fond d’une fosse creusée non sans difficultés, puis recouverts de cailloux, de terre et de branchages.
Sur le retour, Samori et Paluel proposèrent à Bayaona de donner à leur accord l’appellation de pacte du Souffleur, le gage en étant entreposé au-dessus d’un lieu que les plus grands des animaux marins invitaient à désigner ainsi.
Le crépuscule s’annonçait lorsque les trois hommes rejoignirent l’Espérance. Le pilote dut éloigner celle-ci de terres qui, dans l’obscurité, pouvaient être dangereuses. La journée suivante permit de compléter par le nord le tour de la Guadeloupe, pour rejoindre le reste de la flotte.
Samori avait largement trouvé le temps d’exposer à Paluel qu’il souhaitait se perfectionner dans l’art de la navigation, et qu’il serait heureux d’accompagner dans leurs traversées, du moins quelque temps, les marins du Dieppe, ou d’un autre des navires aux ordres du capitaine Fleury. Paluel l’assura qu’il appuierait sa demande.
Il ajouta celle-ci à son rapport sur la mission qui lui avait été confiée. Satisfait de l’heureuse avancée de son plan, Fleury ne vit pas d’inconvénient à accueillir Samori à bord de l’un de ses navires, à charge pour Paluel d’enseigner au Guinéen le métier de marin, et toutes autres choses qui seraient utiles au succès du pacte conclu sur l’île de la Désirade.
– Tu pourras même, mon cher Erik, apprendre bientôt à Samori quels sont les vents qui balayent le golfe de Gascoigne et la mer de Manche, car j’ai le projet de t’envoyer à Dieppe, quand le gros de la flotte restera aux abords de l’Espagne et du Portugal.
Il se trouve en effet qu’à Santo Domingo, j’ai appris un certain nombre de choses, dont il faut que Jean Ango ait connaissance sans retard. Par exemple que Cortès, désormais, tient fermement Mexico, et déploie son emprise sur toute la Nouvelle Espagne. Qu’il y amasse quantité d’or, pierres précieuses et autres richesses, dont une part revient naturellement à Charles Quint. Il m’a été confirmé qu’elle sera expédiée très bientôt à l’Empereur depuis Vera Cruz, qui est au sud-ouest du golfe qui s’ouvre entre Cuba et le Yucatan. De leur expérience des traversées de la mer océane, les Espagnols ont semble-t-il retenu la pratique consistant à dépêcher leurs navires depuis les Indes occidentales vers Séville à partir de la fin du printemps. Raison pour laquelle, je vais m’embusquer du côté des Açores, par où ils ne manqueront pas de passer, pour attendre leur venue. Et tenter de m’emparer près de l’arrivée de ce qui a été manqué au départ. Tu en informeras Ango, auquel tu remettras le courrier qu’il me reste à rédiger.
Les rapports de confiance qui unissent vos familles lui permettront aisément de comprendre, par ailleurs, pourquoi je t’ai choisi pour la mission que tu as accomplie à la Désirade. Tu lui en feras un rapport fidèle, en précisant de vive voix, sans rien omettre, ce que la prudence ne m’autorise pas à coucher sur parchemin. Tu ajouteras qu’il me paraît sage, je pense qu’il partagera ce point de vue, de ne pas faire état de notre périple du côté de la Guadeloupe. Nul n’a besoin de savoir, dans les ports de la Manche ou d’ailleurs, que nous avons par là des alliés et des ressources.
Samori et toi partirez sur l’Espérance, la nef de Desfossés, sur laquelle vous avez déjà fait le voyage de la Désirade. Elle a l’avantage d’être légère et rapide. Ne vous attardez pas à Dieppe, car j’aurai besoin de toutes mes forces pour surveiller le retour des galions espagnols. J’indiquerai à Desfossés les points où vous pourrez me retrouver aux Açores. Ne revenez pas les mains vides. Je ne souhaite pas me trouver à court de poudre, de balles ou de boulets. Voyez avec Ango comment, à Dieppe ou à La Rochelle, compléter mon armement, en vous faisant accompagner d’un galion, s’il le faut.
Les derniers jours du séjour caribéen des équipages normands furent agrémentés de festivités où musique et danse étaient à l’honneur.
Puis l’ensemble de la flotte corsaire mit à la voile, prenant un cap nord-est sitôt après avoir contourné par le sud les deux terres formant la Guadeloupe, et doublé la Désirade, pour engager une nouvelle traversée de la mer du nord11.
Quatre semaines plus tard, la nef de Desfossés, laissant Fleury et les autres navires aux environs des Açores, prenait la direction des côtes françaises.
Sur la route de Dieppe, Samori avait vite appris l’art d’escalader la mâture, de travailler sur les vergues et de carguer une voile, mais aussi de lire la carte et la boussole, de prendre la hauteur du soleil à midi pour fixer une latitude, ou de mesurer la force et la direction des vents. Il avait cependant exprimé à Paluel son inquiétude à l’idée de se retrouver bientôt quelque part en Europe. Il fut rassuré lorsque son associé lui exposa que le fait de poser le pied dans le royaume de France, où l’état de servitude était proscrit depuis un édit royal de 1315, était une garantie de liberté.
Il n’était pas exceptionnel, d’ailleurs, de voir à Dieppe des Africains. Il arrivait qu’il s’en trouve, certes en petit nombre, à bord des vaisseaux d’Ango de retour des côtes de Guinée. L’armateur normand n’hésitait pas, en effet, à braver les interdits portugais pour se procurer directement les denrées et fournitures qui se trouvent dans ces parages, cuirs, ivoire ou malaguete. Jean Ango connaissait lui-même les côtes d’Afrique, pour y avoir accompagné son père en 1504. Il eut plaisir à évoquer ce souvenir en accueillant dans le port normand l’envoyé du capitaine Fleury, Erik Paluel, accompagné de Samori.
Paluel remit à Ango la lettre de Fleury, et lui en confirma la teneur en la complétant des précisions convenues, touchant au pacte scellé sur l’île de la Désirade.
L’armateur marqua au jeune marin son entière approbation de l’initiative prise par son capitaine. Il lui dit apprécier tant la perspective d’alliances locales contre la puissance espagnole que celle d’un refuge dans les Indes occidentales où pourrait s’entreposer en toute discrétion une part des ressources provenant des prises de guerre.
Ango pria même Paluel d’inviter Fleury à prévoir une pareille mise à l’abri, dans le cas où le corsaire parviendrait à s’emparer de valeurs plus importantes. Il s’agissait à la fois de renforcer les moyens nécessaires aux opérations futures, et de se prémunir contre tout revers de fortune, un combat naval où l’ennemi serait en supériorité pouvant entrainer un nouveau changement de mains des fruits d’une capture. Certes, pour tout ce qui serait rapporté au port de Dieppe, la part du souverain devrait être rigoureusement prévue. Sans toutefois qu’elle soit indûment augmentée des prélèvements additionnels que, trop souvent, les commis de l’autorité royale se croient autorisés à décompter.
Dans les jours qui suivirent, Paluel eut l’occasion de montrer à Samori l’atelier de son parent Aubert, qui travaillait l’ivoire à Dieppe, comme il l’avait fait auparavant à Venise, où il avait appris le métier de son père Frédéris et de son grand-père Sylvain. Celui-là même qui, avant bien d’autres Européens, avait voyagé en Guinée, du moins par les routes intérieures. Samori fut heureux de recueillir certains récits et anecdotes qui se transmettaient dans la famille Paluel, et qui lui rappelaient son pays.
Dans le cours de l’été 1522, Paluel et Samori reprenaient la mer en direction des Açores.
1. Hispaniola, ou l’île Espagnole, désignait au XVIe siècle la grande île du nord de la Caraïbe qui est aujourd’hui divisée entre Haïti et la République Dominicaine
2. Soit environ 250 kilogrammes
3. 276 kilogrammes
4. Le continent américain
5. Aujourd’hui Mexico
6. Aujourd’hui Sainte-Croix, l’une des îles Vierges américaines
7. L’île de Saint-Christophe, aujourd’hui St Kitts
8. Faire aiguade : se ravitailler en eau douce, dans le langage de la marine du XVIe siècle
9. Cf. Jacques-Roger Vauclin, Ivoire et malaguete, Ipagine, 2017
10. Cubagua est une petite île de la mer des Caraïbes, proche de Margarita, au nord-est du Venezuela
11. Les termes de mer du nord, ou de mer océane, désignaient alors l’océan Atlantique
