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Histoire d'un Dieppois en Guinée, au Moyen Âge, celle du jeune Paluel, compagnon de Jean de Béthencourt. Véritable odyssée qui nous fait voyager sur les routes reliant le Maghreb à Tombouctou ou sur les galères sillonnant la Méditerranée...
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques-Roger Vauclin : Porte un intérêt particulier aux histoires de la géographie, des cartes maritimes et de ceux qui les ont tracées. Auteur des
Voyages de Suleimane et du
Trésor de la Désirade.
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Seitenzahl: 345
Veröffentlichungsjahr: 2020
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« Beaucoup de choses restent à faire,qui auraient pu réussirau temps passé si on les avait entreprises. »
Jean de Béthencourt
Au septième jour du mois d’octobre 1405, Jean de Béthencourt, parti de Lanzarote à la tête d’une flotte de trois galées pour joindre la Grand’Canarie, avait, par fortune de mer, touché la côte d’Afrique au cap Bojador.
Saisissant l’occasion d’entreprendre la reconnaissance de contrées qu’il jugeait prometteuses, le conquérant des Canaries s’était avancé de quelques lieues en terre africaine, jusqu’à y rencontrer une caravane de plusieurs milliers de chameaux. Quelques dizaines d’entre eux furent hissés à bord, ainsi, à vrai dire, que certains de leurs accompagnateurs. Le chameau était depuis lors fort apprécié pour ses différentes qualités, à Lanzarote et à Fort’aventure, surtout lorsqu’il s’agissait d’y compléter des ressources alimentaires plutôt limitées.
Trois années plus tard, le cheptel insulaire était menacé d’extinction. Afin de le reconstituer, Maciot de Béthencourt, qui avait succédé à son oncle dans le gouvernement des îles, avait ordonné une nouvelle expédition sur le continent voisin. Il en avait confié le commandement au maître marinier Brument, qui disposait d’un navire unique, mais capable de porter plus de cent tonneaux.
Approchant de la côte, Brument s’était gardé d’aventurer sa nef à proximité des rudes défenses qui protègent le cap Bojador lorsqu’on l’aborde par l’ouest ou par le nord. Il avait doublé à bonne distance la falaise rocheuse, prolongée de récifs affleurant sur plus d’une lieue en mer, pour atteindre l’échancrure qui s’apercevait au sud. L’anse ouverte au détour du cap permettait en principe l’accostage, mais restait à vérifier la possibilité d’y engager sans risque une nef de charge dont le tirant d’eau devait être augmenté de la cargaison espérée. Le maître marinier avait donc dépêché en éclaireur un canot de six hommes, certains d’entre eux ayant l’avantage de connaître les lieux pour y avoir accompagné Jean de Béthencourt.
Quatre des occupants du canot étaient à la fois des mariniers et des hommes de défense. Le Normand Sylvain Paluel, qui n’avait aucune de ces qualités mais avait été du précédent voyage, dirigeait la reconnaissance. Il avait obtenu d’être assisté d’un jeune homme appelé Marcial depuis son baptême, mais qui, répondant alors au prénom d’Issan, était au nombre des captifs embarqués depuis Bojador sur la galère de Jean de Béthencourt. Le roi de Canare ayant pour règle de conduite d’assurer la liberté à ceux de ses prisonniers qui, l’ayant précédemment ignorée, embrassaient la foi chrétienne, Sylvain Paluel avait convaincu Issan d’accepter un prénom chrétien, plutôt que de s’exposer à être cédé à des trafiquants pour passer le restant de ses jours dans la servitude. L’un et l’autre étaient par la suite demeurés proches, leurs échanges étant facilités par l’accoutumance rapide d’Issan à la langue des nouveaux maîtres des îles Canares. Le concours du jeune Berbère à la recherche de chameaux était précieux, tant pour l’identification des itinéraires et des lieux d’étape que, le cas échéant, pour l’engagement de pourparlers pouvant, cette fois-ci, se conclure paisiblement.
Avant d’accéder à la berge, les hommes du canot avaient relevé sur leur passage, depuis leur entrée dans la baie, une profondeur d’eau d’environ cinq brasses, devant suffire au mouillage de la nef marchande, demeurée pour l’heure à distance du cap. Avant de procéder à de plus complètes vérifications, Paluel jugea cependant utile de prendre une vue générale des lieux depuis le sommet de la falaise, qu’il semblait possible de gagner sans grandes difficultés. Le canot amarré, et laissé à la garde de l’un des mariniers, les autres membres de l’équipe entreprirent l’escalade, puis s’avancèrent sur la hauteur rocheuse en direction des terres.
Porté vers le nord, le regard pouvait suivre, jusqu’à ce qu’elle s’estompe dans une brume de sable et d’embruns, la ligne continue de plages blondes qu’ourlaient les vagues de l’Océan. Au loin, au nord-ouest, s’apercevait la nef du maître marinier Brument, louvoyant de manière à se maintenir à distance des écueils et des bas-fonds. Sylvain Paluel remarqua également, sans encore s’en alarmer, l’accumulation nuageuse qui, en arrière du navire, masquait l’horizon. Passée l’anse qui en creusait le dessin, côté sud, et plus nettement orientée dans cette direction, la côte, bordée de terres hautes, se déployait à nouveau de façon rectiligne, jusqu’à l’infini. La ligne irrégulière des falaises, cependant, ne permettait pas de prendre une vue complète de la partie de la baie située juste à leurs pieds.
Progressant sur la hauteur, les cinq marcheurs scrutaient l’étendue de terres plates et sèches entourant la saillie rocheuse menant au cap, à la recherche de signes de vie. Mais les seules ombres visibles, parfaitement immobiles, étaient celles des quelques arbres isolés qui, çà et là, arrêtaient d’un trait bref la lumière de l’écrasant soleil d’Afrique. Les cieux, en revanche, étaient animés du bruyant et incessant ballet d’innombrables oiseaux de mer, assurés d’une prise à chacun de leurs plongeons dans les riches eaux du cap.
Bientôt, cependant, l’attention de l’escouade fut attirée par des sons qui ne devaient rien à l’agitation criarde des sternes et des goélands. Semblant provenir du bas de la falaise, ils rappelaient, par leur force et leur régularité, ceux que produisent marteaux et maillets lorsqu’ils s’abattent sur les pièces de bois façonnées par le charpentier. S’étant approchés du débord rocheux, sans méfiance particulière, les éclaireurs furent saisis de stupeur : en contrebas, à demi hors d’eau, se voyait une galère entourée d’hommes visiblement affairés à sa remise en état. L’allure et la mise des travailleurs, les toiles, tentures et effets déployés alentour, ne laissaient pas de doute sur l’appartenance sarrasine du navire et de son équipage.
Bien que rapide, le geste de Paluel, invitant ses compagnons au repli, fut trop tardif : dos à la baie, l’homme qui paraissait diriger les travaux avait clairement vu, dans la lumière du midi, des visages observant le chantier depuis la hauteur. Sur quelques ordres brefs, les mariniers au travail, promptement munis d’armes, se ruèrent en direction de l’éperon rocheux, dont les abords pouvaient être contournés du côté des terres.
Pour avoir réagi sans détour, Azaggagh, le capitaine de la galère, n’en était pas moins sidéré par sa découverte. Le cap Bojador, de fait, n’était pas connu pour être un lieu de rencontres fréquentes entre navigateurs berbères ou arabes et des étrangers qui, à première apparence, semblaient être des chrétiens d’Occident. Certes, depuis près d’un siècle, Génois, Majorquins, Espagnols et Portugais fréquentaient les îles Canares, notamment pour y capturer des natifs, généralement cédés, ensuite, à des trafiquants italiens, aragonais ou même maghrébins. Plus récemment, des Français avaient à leur tour visité les îles, et, avec le soutien du roi de Castille, s’étaient installés à Lanzarote et à Fort’aventure. Mais, pour leur navigation depuis l’Espagne, ils joignaient directement Lanzarote au départ de Cadix, sans longer la côte africaine. Les marins des autres nations choisissaient plus volontiers cet itinéraire, mais ne s’avançaient pas au-delà du cap Noun, à l’orient de l’île de Lanzarote. Seuls, de rares navigateurs de Gênes ou de Majorque s’étaient aventurés plus au sud, sans doute jusqu’au riu del oro mentionné sur les cartes majorquines. Les marins d’Al-Maghrib1, bien qu’ayant, pour certains, navigué jusqu’à la rivière de l’Or et même au-delà, n’avaient pas, pour leur part, de raisons particulières de descendre la côte : les produits d’Afrique parvenaient à leurs marchés par les routes caravanières intérieures. En outre, les vents et courants, tout au long de la bordure côtière, portaient régulièrement au sud, rendant très malaisée la route du retour.
Azaggagh, de fait, n’avait, au départ de sa course, nul projet de joindre le cap Bojador. Connu des navigateurs arabes, qui lui ont donné son nom, ce site figurait sur les cartes de Majorque comme le terme d’une route en ligne directe sud-est-quart-sud depuis la Grand’Canarie. Mais la résistance farouche des Canariens aux tentatives de mainmise sur cette île avait découragé bien des entreprises de conquête, y compris la plus récente, celle des Français. N’ayant aucune intention de naviguer en direction de l’une ou de l’autre des îles Canares, Azaggagh n’était pas davantage intéressé par de quelconques activités de pêche en des parages où, pourtant, les ressources en poisson étaient abondantes. Le séchage des produits de la mer ne faisait pas partie de son industrie. Sa galère, en fait, se trouvait là par accident.
D’abord établi à Tétouan, d’où partaient ses navigations de commerce et de course, le marin berbère avait eu la chance de se trouver en mer lorsque, en 1399, la ville avait été dévastée par les troupes d’Henri III de Castille. Il avait alors trouvé refuge à Salé, et poursuivi ses entreprises depuis la façade atlantique de l’empire mérinide. Avantageusement située sur le trajet reliant Fès à Marrakech, la ville était alors au comble de sa prospérité. Son port, dont les défenses avaient été considérablement renforcées depuis le raid castillan de 1260, était un lieu privilégié d’échanges avec l’Europe. Azaggagh, pour sa part, s’était spécialisé dans le transport de produits et denrées en provenance du sud. Il embarquait régulièrement du sucre extrait des cannes cultivées dans la vallée du Souss pour le livrer dans les ports du nord. Il lui arrivait également de recueillir, au lieu où l’oued Noun atteint la côte, les marchandises entreposées à Tagaoust, devenue, après le déclin de Noul-Lamta, le centre principal du commerce transsaharien, pour les acheminer par cabotage jusqu’à leurs acquéreurs, marchands de Marrakech ou de Fès pour la plupart.
C’est précisément alors qu’il parvenait à l’embouchure de l’oued Noun, à ce moment asséché, en vue d’y emporter un chargement d’ivoire et de peaux tannées venant du sud du grand désert, qu’Azaggagh eut le déplaisir d’être déporté par un coup de vent hors du point choisi pour l’accostage. Déterminé à regagner la rive sans retard, le maître marinier fit hisser les voiles triangulaires sur les deux mâts de la galère afin d’aider à la poussée des rames. Malencontreusement, le vent se retourna brusquement et l’embarcation fut ramenée à trop vive allure vers la côte, jusqu’à y venir heurter violemment un obstacle imprévu, roc affleurant ou épave immergée. Le mât portant la voile d’avant ne résista pas au contrecoup de l’impact, et s’abattit sur la proue. Plusieurs rames furent en outre brisées. Azaggagh fit replier la grande voile et, à force de rames, parvint à écarter le navire de la bordure côtière. Lorsqu’un semblant d’ordre fut rétabli à bord, et qu’une voile put être à nouveau hissée, la rive était déjà à bonne distance. Le vent avait finalement choisi de porter au sud, direction qui était, en permanence, celle des forts courants de cette partie de mer. La proximité du crépuscule ne permettant pas d’envisager une nouvelle tentative d’accostage, le capitaine du navire choisit de le maintenir éloigné de la côte, et de le laisser filer vers le midi.
Deux jours plus tard, la galère doublait le cap Sabi, sans approcher les bords d’espaces désertiques où il était vain d’espérer trouver des moyens de réparation. En fait, Azaggagh s’était convaincu que le meilleur parti à prendre était de suivre la côte jusqu’au cap Bojador pour, si la chance n’était pas contraire, regagner l’anse qui lui fait suite. Là, selon l’expérience d’autres navigateurs, pouvaient se trouver un mouillage relativement sûr, ainsi que des arbres permettant de récupérer le bois nécessaire aux réparations et remplacements à effectuer. Resterait à armer l’équipage du courage nécessaire à un retour long et difficile.
Dès qu’il comprit que les hommes découverts en contrebas avaient eux-mêmes surpris sa propre équipe, Sylvain Paluel ordonna aux trois mariniers de rejoindre en toute hâte le canot et, avec l’homme de garde, de regagner la nef afin de prévenir son capitaine, qui saurait quelles dispositions prendre pour porter assistance à ceux qui demeuraient à terre. Pour favoriser leur repli, Issan et lui s’élancèrent ostensiblement dans la direction opposée, vers l’intérieur des terres, sachant qu’ils ne pourraient échapper à la troupe nombreuse lancée à leur poursuite, mais qui, peut-être, n’avait pas pris l’exacte mesure du nombre des intrus.
La manœuvre réussit, dans la mesure où le canot, ayant à son bord les quatre mariniers, put reprendre la mer et voguer à vive allure en direction de la nef du maître Brument. Celle-ci s’était elle-même écartée du cap, compte tenu des risques que laissait présager un ciel désormais assombri de lourdes masses nuageuses.
Pour Paluel et Issan, en revanche, l’issue fut telle que prévue. Bientôt cernés par leurs poursuivants, ils n’eurent pas d’autre choix que celui de la reddition. Encore leur sort eût-il été moins favorable, si Azaggagh n’avait d’emblée jugé déraisonnable de se priver du concours de bras supplémentaires alors qu’allait devoir s’entreprendre une pénible remontée de la côte vers le nord. Les deux prisonniers n’échappèrent pas pour autant à quelques rudoiements, spécialement quand les hommes d’Azaggagh aperçurent, sans pouvoir l’arrêter, le canot fuyant vers le large, en direction d’un navire étranger.
Lorsque les occupants de celui-ci purent informer le capitaine Brument de la situation, il n’était malheureusement plus temps d’envisager une quelconque opération sur l’anse Bojador. La menace orageuse, le renforcement du vent, exigeaient au contraire un éloignement rapide de la côte. Les hommes restés à terre ne pourraient être secourus que lorsque les conditions naturelles le permettraient, et que la nef pourrait ressortir de l’abri qu’il s’agissait pour l’heure de regagner, à Fort’aventure ou sur une autre île canare.
Issan, qui parlait la même langue qu’Azaggagh, fut interrogé en priorité. Sylvain Paluel ayant eu le temps de lui confier qu’il se garderait désormais de l’appeler par son prénom de baptême, le jeune Berbère n’avait pas de raison, à ce détail près, de taire la vérité : celle de sa capture en ces lieux par le Français Béthencourt, celle de son séjour forcé aux îles Canares, et celle de l’objet de l’expédition, qui était d’acquérir des chameaux auprès d’une caravane côtière, telle que celle qu’il avait accompagnée voici trois années.
– Il existerait donc, releva Azaggagh, une route caravanière de bord de mer. Il faudra, mon jeune ami, m’en dire plus car, vois-tu, j’ai une certaine expérience du commerce au sud de l’oued Noun, et les caravaniers avec lesquels je traite proviennent de lieux situés beaucoup plus à l’intérieur des terres. Nous en reparlerons le moment venu. Quant à la façon d’acquérir les chameaux qui est celle des maîtres actuels des îles Canares, tu en es le vivant témoignage. J’ignorais, décidément tu m’apprends bien des choses, que la rapine est, dans ces îles, une manière de commercer. Pour l’heure, la divine providence vous a placé, toi et ton comparse, sur mon chemin pour m’assister dans la tâche de ramener à bon port, contre le courant et sans doute le vent, une galère qui n’avait rien à faire ici, sinon réparer sa mâture et quelques autres de ses moyens de naviguer. Ouvrage qui est à peu près achevé. Considères-toi comme étant désormais à mon service. Évidemment, ton expérience de chamelier ne fait pas de toi un marin accompli. Mais tu sauras te rendre utile sur un navire où il y a beaucoup à faire. Mes hommes t’enseigneront l’essentiel sans tarder. Nous devons en effet quitter ces lieux dès que possible, avant le retour de la nef des chrétiens de Lanzarote. À ce propos, dis à celui qui t’accompagne qu’il devra lui aussi, bien entendu, se mettre à la rame s’il est apte, ou à toute autre besogne qu’on lui prescrira. J’aurai tout loisir, plus tard, de décider de son sort.
Issan n’entreprit pas de poursuivre ce qui n’était pas vraiment un entretien, mais indiqua seulement au capitaine Azaggagh que, pour sa part, il devait très certainement son salut à la protection que Sylvain Paluel, tel était le nom du chrétien, lui avait assurée au moment de sa capture, comme par la suite.
Dans le milieu du jour suivant, le temps s’étant éclair-ci, la galère d’Azaggagh, plus complètement remise en ordre de marche par d’ultimes travaux nocturnes, reprenait la direction du nord, sans qu’aucune autre voile ne soit visible dans les parages du cap. La nef du maître marinier Brument, de fait, ne devait reparaître dans les lieux que quelques jours plus tard, sans pouvoir constater autre chose que la disparition des deux hommes manquants, et de leurs ravisseurs.
Sylvain Paluel, qui avait eu l’occasion, aux îles Canares, de s’initier au maniement des rames, avait été incorporé à l’effectif des mariniers rameurs. La plupart de ceux-ci eux étaient, comme sur les galères des nations d’Europe, des hommes libres, qui avaient fait le choix d’un métier qui requiert de la force, mais aussi du savoir-faire. Quelques-uns étaient, comme le jeune Normand, des prisonniers ou des esclaves du maître de bord, mais ni leur nombre ni leur situation ne justifiaient de mesures particulières d’entrave.
La remontée vers le nord demandait, comme attendu, du temps et des efforts. Compte tenu des courants contraires, et de l’allongement du parcours qu’exigeaient les manœuvres à la voile, Azaggagh savait qu’il faudrait bien une dizaine de jours pour doubler à nouveau le cap Sabi, et certainement autant pour retrouver l’embouchure de l’oued Noun. Les pluies des jours précédents avaient heureusement permis de constituer des réserves d’eau douce suffisantes, et les ressources en poisson, séché ou fraîchement pêché, ne manquaient pas.
Pour détourner son attention de l’épreuve infligée par l’incessant maniement de la rame, Paluel, dans l’incapacité d’imaginer ce que pourrait être son avenir, passait en revue les circonstances qui l’avaient conduit jusqu’à se retrouver au service forcé d’un capitaine berbère.
Natif des environs de Dieppe, il avait assez tôt quitté la ferme familiale pour se former au travail du bois auprès d’un huchier établi dans les faubourgs de la ville, l’une des plus prospères de la côte normande. Jean Aubin, à l’égal de tous les huchiers de France, qu’un édit royal de 1382 associait aux menuisiers afin de distinguer leur métier de celui des charpentiers, travaillait le bois pour la confection de portes, lambris, coffres, armoires et autres pièces d’ameublement, souvent agrémentés de sculptures. Le maître Aubin avait précisément un goût particulier pour l’ornementation des mobiliers : pinacles à jour, colonnettes de sièges ou entailles de dessus de coffres montrant des animaux, des feuillages ou des scènes familiales. Son savoir-faire s’exprimait au mieux dans les décors de retables ou de stalles de chœurs d’églises, qu’il parait de sujets finement sculptés, en bas-relief ou en ronde bosse. Travaillant des bois choisis avec soin, conservés à l’état brut pendant plusieurs années, le maître huchier ajoutait parfois à ses ouvrages de chêne ou de noyer des incrustations d’autres matériaux, os, nacre ou ivoire. Il lui arrivait également de confectionner de petits objets de culte, tels que des crucifix, dans cette matière précieuse qui se trouvait parfois à bord des nefs espagnoles ou génoises venues décharger leur cargaison à Harfleur.
Il était cependant difficile, pour un artisan normand, de se procurer une défense d’éléphant, l’ivoire convoyé depuis les ports de Méditerranée ou du Maghrib étant généralement acheminé par la Seine jusqu’à Paris, où des artisans de grand talent savaient le transformer en d’admirables diptyques ou triptyques ornant les autels et retables de quelques-unes des plus riches églises ou abbayes de France. Abondantes au siècle de Saint-Louis, les fournitures d’ivoire d’éléphant s’étaient cependant raréfiées, les tourneurs parisiens étant parfois conduits à lui substituer diverses sortes d’os ou d’ivoires marins.
Admis comme apprenti chez le maître huchier Aubin, Sylvain Paluel était admiratif des résultats auxquels pouvait conduire le travail de l’ivoire, surtout, précisément, lorsqu’il s’exerçait à partir de dents d’éléphants d’Afrique, l’objet sculpté trouvant alors une coloration d’autant plus blanche qu’il était ancien. Le jeune apprenti avait retenu ce détail, avec d’autres enseignements sur la manière de tourner l’ivoire, à l’occasion d’une visite, à laquelle avait bien voulu l’associer le maître Aubin, de l’atelier parisien d’un tailleur d’images où se confectionnaient des pièces à usage religieux comme des objets profanes, coffrets, valves de miroir ou pièces d’échiquier. Sylvain Paluel s’était convaincu que le chef d’œuvre qu’il devrait réaliser, pour un jour accéder à la maîtrise, devrait être fait d’ivoire.
Il s’était, dans le même temps, pris de curiosité pour les lieux d’où provenait la précieuse matière. En règle générale, les défenses d’éléphant étaient convoyées jusqu’en Europe par des navires génois ou vénitiens, au départ d’Alexandrie, où parvenaient les marchandises venant de l’Inde ou de Nubie. Il arrivait aussi que de l’ivoire se trouve dans le chargement des caravanes transsahariennes qui, venant de Guinée, rejoignaient les ports du Maghreb Al-Aqsa2 ou de l’Ifriqiya3.
Le peu que l’on savait, dans la Normandie de ce tout début du XVe siècle, des pays et des peuples vivant au-delà des déserts et des chaînes montagneuses de l’Afrique du nord, venait des récits de voyageurs musulmans accompagnant les caravanes, rapportés par les marins et commerçants de Méditerranée, ou retranscrits par de rares clercs ou savants, et parfois mis en scène dans les cartes imagées qui se confectionnaient en Italie ou à Majorque. La belle mappemonde offerte en 1380 par le roi d’Aragon à Charles V de France, assortie de commentaires en langue catalane, montrait ainsi le Mussé Melly, seigneur des nègres de Guinée, riche de l’abondance d’or qu’on recueille sur ses terres. Sur le même panneau s’apercevait l’image d’un éléphant doté de puissantes défenses, à la majesté naturelle rehaussée de parures chamarrées.
Souhaitant en savoir davantage sur le mystérieux continent d’où venait l’ivoire, Paluel se rapprocha d’abord des pieux établissements où se recueillaient les savoirs du passé. Certains récits, émanant de religieux de divers ordres, faisaient état du royaume chrétien d’un prêtre Jean qui, à croire les relations les plus récentes, serait situé en Nubie, aux confins du Nil et des déserts d’Egypte. Un moine espagnol, selon le livre de ses voyages, serait parvenu jusque-là, après avoir longé en compagnie de navigateurs d’al-Maghrib toute la côte des Maures, doublant le cap de Noun et celui de Bojador, jusqu’au fleuve de l’Or, pour emprunter ensuite les routes intérieures. Les bénédictins des abbayes normandes, cependant, n’avaient pas de lumières particulières sur l’état présent du royaume de Melly. L’un d’eux fit en outre observer à l’apprenti Paluel qu’au siècle précédent, Marco Polo, après d’autres voyageurs, situait le royaume du prêtre Jean dans la partie la plus orientale de l’Asie.
Passionné par ce qui pouvait se trouver dans les livres, ou sur les cartes, à propos de ces pays lointains où l’on trouve l’ivoire et bien d’autres merveilles, l’apprenti tourneur obtint du prieur de Sainte-Marie de Valmont qu’en contrepartie de l’entretien, ou de la réparation, des mobiliers de l’abbaye, lui soit enseigné le latin.
Un peu plus tard, Paluel se tourna vers les marins de Dieppe, les pensant plus au fait que les moines des dernières connaissances touchant au continent qui, après Gibraltar, est bordé par la mer océane.
Les nefs dieppoises, cependant, de faible tonnage, étaient principalement occupées à la pêche, du hareng surtout, mais aussi du maquereau ou de la morue de Manche. Le port accueillait tout ce qui est indispensable à l’exercice de cette activité, et servait également au trafic de produits agricoles, blé, vins ou cidre. Les échanges s’effectuaient essentiellement avec des marchés de proximité : Angleterre, Flandre, Bretagne ou Aquitaine. Quelques navires castillans, dispensés des droits de coutumes selon les privilèges accordés par Philippe VI de Valois, déchargeaient parfois à Dieppe le fer indispensable à la confection d’outillages, mais fréquentaient plus volontiers le port d’Harfleur.
Les marins de Dieppe n’avaient, à propos de l’outre-mer, que les échos des récits d’aventures advenues à des navigateurs espagnols aux îles Canares, qui font face à la côte des Maures, au sud-ouest de la péninsule ibérique. Il se disait ainsi qu’en 1393, des marins de Biscaye et d’Andalousie, commandés par le seigneur d’Almonaster, avaient abordé l’île de Lanzarote et capturé plus de cent cinquante Canariens, dont le roi de la contrée. On savait en outre, en pays de Caux, que le baron de Saint-Martin-le-Gaillard, Jean de Béthencourt, qui avait participé à l’expédition du duc de Bourbon contre Tunis, au soutien des Génois, en juin 1390, et fréquenté des marins de Castille, s’était pris d’intérêt pour les îles Canares. Au point d’avoir auprès de lui, en son château de Grainville-la-Teinturière, deux natifs de Lanzarote, sans doute acquis auprès de trafiquants d’Espagne, puis baptisés sous les prénoms d’Alphonse et d’Isabelle et désormais à l’abri de toute servitude, l’édit de Louis le Hutin du 3 juillet 1315 interdisant un tel état sur le sol de France.
Dans le courant du printemps 1402, Sylvain Paluel, qui allait vers ses seize ans, résolut de se rendre en la paroisse de Grainville, située à trois lieues de la côte, en direction de Fécamp, sinon pour y rencontrer le seigneur Béthencourt, du moins pour tenter d’y recueillir quelques détails sur les îles qui bordent l’Afrique et, peut-être, pour y apercevoir les Canariens. Il y apprit que Jean de Béthencourt, accompagné des deux Canariens, s’en était allé à la Rochelle, avec le projet d’organiser une expédition vers Lanzarote. Aux dernières nouvelles, l’entreprise, assurée du concours financier de Robert de Braquemont, cousin du seigneur de Grainville, avait en outre trouvé l’appui d’un chevalier vendéen, Gadifer de la Salle. Selon toute vraisemblance, Béthencourt et Gadifer avaient probablement déjà pris la mer en direction de l’Espagne.
Ayant repris ses travaux d’apprenti en façonnage et tournage du bois, Paluel eut quelques mois plus tard connaissance, en même temps que toute la Normandie, du retour à Grainville-la-Teinturière de Madame de Béthencourt, qui avait accompagné son époux jusqu’à Cadix, et appris de lui, à nouveau de passage dans cette ville, qu’ayant pris possession de quelques-unes des îles Canares, il venait d’en faire hommage au roi de Castille. Le monarque, en retour, avait assuré Béthencourt de son entier soutien dans la poursuite de ses entreprises.
Jean de Béthencourt, accompagné de trois Canariens et une Canarienne, fut lui-même à Harfleur et, quelques jours plus tard, à Grainville, à la fin du mois de février 1405, au terme d’une navigation de trois semaines depuis Fort’aventure. Celui qu’on appelait le roi des îles Canares reçut un accueil particulièrement chaleureux, les Normands ayant pu suivre, grâce à ses courriers réguliers, les étapes d’une conquête qu’il entendait poursuivre, et, si possible, étendre au continent voisin, afin, disait-il, d’ouvrir le chemin du fleuve de l’Or. Mettant en avant les ressources que l’on pouvait trouver dans ces contrées, à l’image des graines d’orsolle dont il avait fait provision, et qui permettent de teindre la laine des plus belles nuances de rouge ou de violet, Béthencourt était en fait venu recruter des volontaires pour la mise en œuvre de son projet. Tout le pays sut bientôt qu’il comptait regagner les îles Canares avec le plus grand nombre possible de Normands de tous métiers, auxquels étaient promis terres et bons traitements. Le neuvième jour du mois de mai, une troupe imposante d’hommes et de femmes de toutes conditions, gentilshommes, laboureurs, hommes de défense, représentants des divers corps de métiers, prenait la mer à Harfleur pour les îles Canares. Sylvain Paluel était de ceux-là.
C’est après quelques mois passés à Fort’aventure qu’au mois d’octobre 1405, il fut de l’expédition organisée en direction de la Grand’Canarie et qui, parvenue par l’effet des vents et des courants à proximité du cap Bojador, permit aux Normands de prendre pied sur le continent voisin.
Les retrouvailles de Sylvain Paluel avec l’Afrique, trois années plus tard, se présentaient sous un jour nettement moins favorable.
À la faveur des relèves qui permettaient aux rameurs de prendre les temps de repos nécessaires, il put échanger quelques mots avec Issan, à qui avait été confié le soin d’assurer le service du bord. Interrogé sur ce qu’il fallait attendre de l’avenir, une fois retrouvée la terre ferme, celui-ci ne put faire autrement que de distinguer entre son propre sort et celui de son compagnon d’infortune.
– Pour ce qui me concerne, Messire Sylvain, je vais évidemment continuer de me trouver pour un temps sous la coupe du maître du bord. Mais nos usages veulent qu’en règle générale, un croyant ne puisse se trouver dans le cas d’être l’esclave d’un autre croyant. Le capitaine Azaggagh, de surcroît, ne tiendra sans doute pas à désobliger la tribu berbère à laquelle j’appartiens, ou d’autres qui lui sont proches, et avec lesquelles il a certainement coutume de commercer. Tôt ou tard, je devrais donc retrouver la liberté de mes mouvements. Je crains fort, en revanche, qu’il en aille différemment pour vous-même. La pratique, dans la situation qui est la vôtre, est, à moins que puisse s’envisager le versement d’une rançon, de monnayer le captif auprès de qui voudra bien s’en porter acquéreur.
– Tu es, mon cher Issan, tout à fait autorisé à user du tutoiement lorsque tu t’adresses à moi, même s’il s’agit de m’annoncer de sombres perspectives. Celles que tu décris pourraient bien, d’ailleurs, conduire à ce que soit moi qui, désormais, applique à ta personne le vouvoiement de respect dû à l’homme libre par celui qui ne l’est pas. Car je ne suis pas de ces princes d’épée ou de robe pour qui, par contrainte ou contre indulgences, peuvent s’assembler des rançons.
– Soyez en tout cas assuré, messire Sylvain, que j’emploierai toutes mes ressources, si réduites soient-elles, à l’adoucissement de votre infortune.
Sur cet engagement, Issan entreprit de jouer quelques notes sur la mince flûte de bambou dont il ne se séparait jamais, provoquant un froncement de sourcils chez le capitaine Azaggagh. Mais, alors que la nuit tombait, et qu’il n’était pas question de relâcher l’effort dans la pénible remontée de la côte vers le nord, celui-ci choisit de ne pas faire obstacle à un divertissement de nature à soutenir le moral des rameurs. Il en fut remercié du charme inattendu formé du contraste entre le phrasé agile et sinueux de mélodies inspirées des étapes caravanières, et la cadence lourde et régulière qu’imprimaient les rames frappant la surface de l’eau.
Le sentiment d’évasion provoqué par cet intermède musical ne pouvait longtemps résister, dans l’esprit de Sylvain Paluel, à la considération des réalités. Celle de la condition d’esclave qui, selon toute vraisemblance, l’attendait, occupait l’essentiel de ses réflexions.
Le jeune Normand n’ignorait pas les pratiques d’esclavage qui avaient cours, de part et d’autre de la Méditerranée. Si elles n’étaient pas en usage dans le royaume de France, des Français pouvaient y prêter la main, comme cela s’était produit aux îles Canares. Non pas du fait de Jean de Béthencourt, qui préférait le bénéfice moral de la conversion au gain financier tiré du monnayage de captifs, mais de certains des hommes qui l’avaient accompagné dans la conquête des îles. Ainsi, quelque temps après la fondation des établissements de Lanzarote et Fort’aventure, Bertin de Berneval, l’un des gentilshommes normands demeuré aux îles, avait mis à profit l’absence de Béthencourt, repassé en Espagne afin d’y quérir l’appui du roi de Castille, pour, aidé de quelques complices, s’emparer d’une quarantaine de Canariens et les remettre au patron d’une nef espagnole. Plus tard, Bertin avait été arrêté à Cadix, mais les Canariens avaient été entre temps conduits en Aragon pour y être vendus. Quelques-uns des acolytes de Bertin, craignant le courroux de Béthencourt et de Gadifer de La Salle, avaient pour leur part tenté de rejoindre la côte des Maures, mais leur embarcation s’était échouée. La plupart s’étaient noyés. Deux avaient survécu mais étaient depuis lors esclaves des sarrasins. Paluel s’attendait, sans enthousiasme aucun, à partager leur sort.
L’esclavage était, sous l’empire mérinide, et plus généralement dans les différentes principautés constituées au sud de la Méditerranée, un aspect ordinaire de la vie quotidienne. La condition d’esclave pouvait résulter de circonstances très diverses, tenant à la naissance, à l’issue d’une bataille, à l’incapacité d’honorer une dette, comme à des faits de capture, fortuits ou résultant d’entreprises délibérément conduites à cette fin. L’acquisition d’esclaves dans les royaumes sis au-delà du désert et leur acheminement vers le nord tenaient une place importante dans l’activité des marchands arabes ou berbères du Maghreb Al-Aqsa et de l’Ifriqiya qui contrôlaient les routes sahariennes. Les esclaves étaient ensuite revendus, soit à des acquéreurs locaux, qui les affectaient à leur service domestique ou à certains travaux des champs, soit aux commerçants italiens ou catalans établis dans les fondouks de Tunis ou de Salé. Ceux-ci les plaçaient ensuite sur un vaste marché englobant la péninsule ibérique et la plupart des rives de la Méditerranée. Les esclaves africains cultivaient la canne à sucre dans le royaume de Grenade ou en Andalousie. Ailleurs en Espagne, au Portugal et en Italie, ils étaient plus volontiers affectés au service personnel de leurs propriétaires.
Paluel avait été étonné d’apprendre qu’un bon dixième de la population de Séville était composée de noirs, esclaves ou libres. Don Gonzalo de Mena y Roelas, l’archevêque de la ville, avait dans le courant des années 1390 édifié un établissement hospitalier spécialement dédié à ces morenos. Des esclaves africains, quoique en nombre inférieur à ceux provenant de contrées slaves et orientales, étaient présents à Barcelone. D’autres s’achetaient en Provence, ou encore en Roussillon, alors rattaché à la couronne d’Aragon. Il se disait que l’évêque d’Elne s’était en 1402 procuré un sarrasin noir de 17 ans pour un peu moins de 50 livres barcelonaises. Des esclaves d’origine africaine se rencontraient à Gênes, à Venise, ou en plus grand nombre en Sicile.
Des courants de traite, concernant des captifs de toutes origines, s’organisaient en direction de la méditerranée orientale. Certains esclaves destinés au service des harems pouvaient avoir l’infortune d’être mutilés afin d’être dans l’incapacité de procréer. Ce funeste sort atteignait parfois des esclaves appelés à des fonctions domestiques dans des contrées relevant de la chrétienté, lorsque le mélange des populations n’était pas souhaité. Paluel ne pouvait qu’espérer échapper aux traitements les plus sévères, tout en étant bien incapable de prévoir de quoi seraient faits les jours, les mois et sans doute les années à venir.
La remontée au nord lui laissant du loisir, le capitaine Azzagagh put reprendre plus avant l’interrogatoire d’Issan.
– Ainsi donc, d’après toi, une grande caravane se trouvait, il y a trois années de cela, aux alentours du cap Bojador. Il est temps de m’en dire davantage, et sur sa provenance, et sur sa destination. Mais d’abord, toi-même, d’où viens-tu ? à ta façon de parler, je dirais que tu es un Sanhadja.
– Ma mère, capitaine, a grandi dans la palmeraie d’Aguinane. La demeure familiale est à Warzazat. Amennay, mon père, nous y rejoint de temps à autre. Entre deux traversées du désert. Il est en effet un chef caravanier appartenant, vous l’avez compris, à la grande tribu Sanhadja.
– C’est lui qui commandait cette caravane attaquée par les chrétiens, qui t’ont fait prisonnier ?
– Non pas. Je l’ai une fois accompagné depuis Sijilmasa jusqu’à Timbuktu par les routes de l’intérieur, qu’il a coutume d’emprunter. Mais, pour cette fois, il s’agissait d’un parcours spécial, dont il n’était pas particulièrement connaisseur. La caravane était commandée par un Djodalla, une tribu du grand sud, sanhadja comme nous, mais qui vit en bordure de mer, et possède seule le secret des itinéraires qui, au long des côtes, mènent au pays des Soudan. Amennay, en me demandant de me joindre à cette caravane, m’avait quand même prescrit de relever soigneusement son parcours.
– Mais vous n’êtes pas allés bien loin. Voilà un chemin qui n’est pas des plus sûrs. Et pourquoi donc l’emprunter ? Je ne vois pas à quoi d’intéressant il peut bien conduire.
– Au bout de cette route côtière, capitaine, se trouve cela même que l’on va chercher par l’intérieur : l’or, l’ivoire et les esclaves. Que l’on échange contre ce qui s’apporte depuis le Maghreb Al-Aqsa, étoffes, parures, bijoux, ustensiles, et surtout contre le sel, dont on a grand besoin en pays de Guinée.
– Mais le sel se recueille dans les mines de Taghaza, qui est droit au sud de Sijilmasa, d’où l’on fait directement route vers Timbuktu. Tu ne vas pas me faire croire que vous avez chargé du sel à Taghaza, pour le ramener au bord de l’océan, avant de l’acheminer à nouveau vers le pays des Soudan ?
– Il est vrai, capitaine, que le sel se procure principalement, aujourd’hui, à Taghaza. Mais il existe d’autres mines. L’une d’entre elles, appelée Aoulil, se trouve, bien après Bojador, non loin de la mer. Elle était jadis florissante, dit-on, mais a été délaissée en raison des combats incessants engagés pour son contrôle. Pourtant, il s’y confectionne toujours des briques de sel, ainsi que l’a appris un grand marchand de Fès pour le compte duquel mon père a coutume d’effectuer des opérations de traite. Almahroûk Al-Qawwas, ainsi se nomme-t-il, considère que les propriétaires du sel de Taghaza, où tout le monde se presse, ont des exigences excessives. Il a donc souhaité renouer avec les fournisseurs d’Aoulil, et pour cela, organisé une caravane qui les rejoindrait par la côte, comme cela se faisait plus communément dans l’ancien temps.
– J’ai vaguement entendu parler de ce vieil itinéraire, qui ne m’inspire guère de sympathie car, s’il se poursuivait un peu plus au nord, il pourrait nuire à mon propre trafic maritime. Tu comprendras donc que la mésaventure advenue à votre caravane ne m’afflige pas à l’excès. Mais à supposer que vous ayez pu atteindre Aoulil, il vous restait quand même un joli chemin à parcourir pour rejoindre Timbuktu, ou autres places où vous auriez pu échanger vos marchandises contre celles des vendeurs du Soudan ?
– Sans doute, mais comme vous le laissez entendre, capitaine, Timbuktu n’est pas le seul marché où les commerçants de l’empire du Mâlli échangent l’or, l’ivoire et les esclaves contre le sel et autres marchandises qu’on leur propose. Il en existe de moins éloignés des régions côtières. Oualata, par exemple, qui est aujourd’hui une place plus modeste que Timbuktu, mais où se pratiquent les règles de l’Islam en matière de commerce. Les marchandises venues du Mâlli s’échangent aussi à Ouadane, qui est plus au nord. Selon ce que m’en avait dit mon père, Al-Qawwas était en outre persuadé que l’on pouvait trouver de la poudre d’or en se rapprochant de l’océan, précisément, auprès d’un fleuve nommé, il doit y avoir une raison à cela, rivière de l’Or. Au mieux, la course de sa caravane était alors raccourcie. Au pire, nous aurions poursuivi notre marche jusqu’à Ouadane ou Oualata. De là, le chemin du retour vers Fès est parfaitement connu.
– Je vois. Cet Al-Qawwas, dont le nom ne m’est pas inconnu, me semble tout de même aimer le risque. Et en quoi donc consiste exactement son commerce ?
– Il s’intéresse, comme tout bon marchand, à ce qui se vend cher après s’être acquis à bon compte. Mais il a certainement besoin d’or, pour payer ses fournisseurs et obtenir les protections qui lui sont nécessaires. Et d’esclaves, car il possède des plantations de canne à sucre dans le Souss et au royaume de Grenade. Ayant eu l’occasion de le visiter un jour que j’accompagnais mon père à Fès, je pourrais vous conduire jusqu’à sa demeure. Il trouverait certainement avantageux d’avoir recours aux services d’un capitaine aussi expérimenté que vous l’êtes, ne serait-ce que pour la bonne marche de ses affaires à Grenade.
– Ne penses pas un instant, Issan, m’amadouer par ces petites flatteries. N’oublies pas que je t’ai trouvé en compagnie d’étrangers qui, par principe, nous sont hostiles. Ton cas est celui d’un suspect, sur le sort duquel je n’ai pas encore pris de décision. Il sera bien temps, ensuite, de s’intéresser, si besoin est, à ton marchand de Fès.
Le capitaine Azaggagh avait pris soin d’assurer, dans la remontée au nord de sa galère, autant d’escales que nécessaire pour préserver les forces de ses rameurs. Il parvint ainsi à retrouver l’embouchure de l’oued Noun sans que son équipage ait été trop éprouvé par l’imprévu cabotage d’aller et de retour qui l’avait mené jusqu’au cap Bojador. La clémence des éléments permit à la galère de s’amarrer, cette fois-ci sans encombre, au point habituel de rencontre entre les convois terrestres et les mariniers en charge de réceptionner leurs marchandises.
Ce jour-là, personne n’était présent au lieu de rendez-vous, il est vrai différé de plusieurs semaines. Azaggagh savait pourtant trouver non loin de la côte les messagers qui porteraient, jusqu’à Tagaoust si nécessaire, la nouvelle de la présence d’un navire à l’embouchure de l’oued. Il dépêcha quelques hommes au long de la rivière asséchée, avec mission de trouver ceux qui sauraient informer ses clients qu’il était prêt à effectuer les transports convenus. Le message ayant été rapidement transmis, Azaggagh estima qu’il faudrait une bonne journée pour qu’il parvienne à Tagaoust où, pensait-il, les marchandises avaient été conservées, une autre journée pour qu’y soit organisée une caravane, et trois jours pour que celle-ci parvienne jusqu’à son navire. Il espérait que le temps demeurerait, pendant ces cinq journées, suffisamment clément pour ne pas l’obliger à s’éloigner à nouveau d’une côte qui ne s’était pas montrée hospitalière.
Au matin du sixième jour, les hommes d’Azaggagh chargeaient sur la galère, sous l’œil admiratif de Sylvain Paluel, les faisceaux de défenses d’éléphant apportés par les caravaniers, ainsi que des ballots de peaux tannées et de petits sacs hermétiquement clos qu’on pouvait supposer garnis de poudre d’or. L’humeur du capitaine avait été affectée par l’annonce, de la part des envoyés de ses clients, d’un règlement diminué de frais d’entreposage imprévu des marchandises, ainsi que de convoyage supplémentaire, depuis la côte et jusqu’à celle-ci. Il lui fallait s’attendre, en outre, à ce que ses rameurs réclament des compléments de salaire pour le labeur supplémentaire entraîné par l’allongement du trajet. Il se promit en conséquence d’obtenir pour la cession de son prisonnier chrétien un prix de nature à couvrir largement ces intempestives pertes de gain.
Pour Azzagagh, la suite du voyage relevait presque de la routine. Il s’agissait de remonter jusqu’au port des Mesguina4, en bordure du Souss, puis de là, par cabotage, atteindre les étapes usuelles d’Amogdul5 puis d’Asfi6, joindre ensuite le mouillage de Mazagem7, avant d’atteindre Anfa et enfin Salé, terme de la navigation. Au port des Mesguina, le maître de la galère laissa un message à transmettre au chef caravanier Ammenay, à Warzazat, pour l’informer que son fils Issan était sain et sauf, quoique pour un temps placé sous la protection du capitaine Azzagagh, afin d’honorer certaine dette qu’il avait contractée auprès de lui. Une partie de la cargaison, destinée à des marchands de Marrakech, fut déchargée à Asfi. Le reste, commandé par des marchands de Fès, fut acheminé jusqu’à Salé.
1 Afrique du nord de culture arabe ou berbère
2 Aujourd’hui, le Maroc
3 Partie de l’Afrique du nord correspondant aujourd’hui à la Tunisie, l’est de l’Algérie et la Tripolitaine (ouest de la Libye)
4 Aujourd’hui, Agadir
5 Aujourd’hui, Essaouira
6 Safi
7 Mazagan
