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1794, à travers les aventures d'une poignée de Jacobins blancs, noirs ou mulâtres, s'écrivent les grandes pages de l'Histoire des Antilles sous la Révolution, des drames et des bouleversements qui s'ensuivirent.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques-Roger Vauclin : Porte un intérêt particulier aux histoires de la géographie, des cartes maritimes et de ceux qui les ont tracées. Auteur des
Voyages de Suleimane, d'
Ivoire et malaguette et
Les violons créoles.
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Seitenzahl: 308
Veröffentlichungsjahr: 2020
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« Fais ce que dois, advienne que pourra »
Victor SCHOELCHER
Le 23 avril 1794, une division navale composée des frégates la Pique et la Thétis, de la corvette l’Espérance et de six bâtiments de transport, quittait l’île d’Aix à destination de la Guadeloupe. La flottille, formée à Rochefort, embarquait un peu plus d’un millier d’hommes de troupe.
Elle transportait aussi les commissaires civils de la République Pierre Chrétien et Victor Hughes, chargés de la mise en œuvre du décret du 4 février portant abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Ils disposaient pour cela non seulement des soldats de métier et des sans-culottes répartis sur les navires de la division, mais aussi de la guillotine neuve qu’ils avaient fait hisser à bord de la Pique.
L’Espérance accueillait en outre deux passagers qui ne faisaient partie ni de la délégation officielle ni du corps de troupes envoyés aux îles. L’un et l’autre s’étaient retrouvés à Rochefort, où, pour des raisons différentes, ils avaient obtenu d’être embarqués sur l’un des navires en partance pour les Antilles.
Pour Alexandre Jean-Baptiste, il s’agissait de rentrer chez lui. Natif de Basse-Terre, il était un de ces hommes de couleur libres auxquels la Révolution avait reconnu des droits politiques égaux à ceux des blancs. Fils d’un notaire et d’une mulâtresse affranchie, il leur était redevable du goût de la lecture, pour le versant paternel, et de celui de la musique, qu’il tenait de sa mère. Mais c’est avant tout, chez lui, le désir de liberté et l’esprit d’aventure qui prévalaient. Ils l’avaient conduit, au moment de choisir un métier, à préférer celui qui l’assurerait d’une vie au grand air. Ayant fait ses armes à bord de plusieurs caboteurs où lui fut enseigné ce qu’il faut savoir de la navigation côtière, Jean-Baptiste avait acquis, à la fin des années 1780, une petite goélette et engagé, sur des bases modestes, une activité de transporteur maritime. Longtemps interdit aux libres de couleur, comme aux noirs, le métier s’était progressivement ouvert, afin que soit garantie la fourniture à la Guadeloupe de toutes les denrées qui lui étaient nécessaires. En 1791 avait été officiellement admise la possibilité pour un libre de couleur de commander un navire de cabotage.
Clairement engagé dans le camp patriote, Jean-Baptiste se trouvait pour affaires à Pointe-à-Pitre le jour, c’était le 24 septembre 1792, où l’assemblée coloniale de la Guadeloupe avait demandé que soit partout dans l’île arboré le seul pavillon blanc. Cette marque d’allégeance à l’ordre monarchique trouvait sa source dans les fausses nouvelles venues de colonies anglaises, selon lesquelles Louis XVI, aidé des Autrichiens et des Prussiens, avait vaincu les agitateurs et entièrement rétabli l’autorité royale.
Redoutant les effets de ce retournement sur ses biens et sa personne, et résolu à apporter son soutien au parti du mouvement, Jean-Baptiste s’était promptement rendu sur le port, pour y constater que le pavillon de beaupré de la corvette La Perdrix montrait toujours les trois couleurs. S’étant assuré les services d’un canot, il avait pu approcher le navire, qui était visiblement sur le départ, et s’entretenir avec son commandant, le capitaine Duval. Celui-ci lui avait fait part de sa désapprobation des réactions précipitées des autorités locales et de son devoir de faire rapport à la métropole des évènements survenus en Guadeloupe, ainsi d’ailleurs qu’en Martinique, où l’assemblée locale avait refusé l’accès de l’île aux envoyés de Paris. Constatant que son visiteur partageait ses sentiments, et se sentait à juste titre menacé, Duval avait bien voulu l’accepter comme passager pour la traversée qui les ramènerait en France.
À leur arrivée, ils apprirent que la royauté avait été abolie le 21 septembre, et que le lendemain avait débuté l’an I de la République.
René Saint-Hippolyte était un noir libre de Saint-Domingue. Il devait son nom à celui qui, après s’être porté acquéreur de sa mère et de l’enfant qu’elle tenait par la main lors d’une vente d’esclaves organisée à Port-au-Prince, les avait promptement affranchis.
Édouard Dumont, à vrai dire, n’avait pas un besoin particulier de main d’œuvre servile lorsque, au début de l’année 1770, il s’était mêlé aux transactions portant sur des captifs originaires des côtes de Guinée. Il n’appartenait pas au monde des planteurs, et si le commerce était son métier, il l’exerçait par l’achat et la revente des biens et denrées qui sont utiles aux hommes, sans songer à inscrire certains d’entre eux sur ses livres d’inventaire. Dumont ne participait pas davantage au commerce triangulaire qui faisait alors la fortune d’armateurs bordelais ou nantais et consistait à faire d’abord le voyage d’Afrique, pour y acquérir des esclaves, puis celui des Antilles, pour céder aux planteurs cette première cargaison, et enfin celui du retour en Europe, pour y écouler les denrées coloniales, sucre, café, tabac ou indigo. Ses affaires n’excluaient pas le négoce de ces produits, mais portaient principalement sur la vente aux Amériques de ce dont il était connaisseur, c’est-à-dire les vins de Bordeaux. Il partageait son temps entre cette ville, où sa famille était établie, Saint-Domingue et les ports d’Amérique du nord où l’appelait sa clientèle.
C’est pour y rencontrer un planteur du Cap-Français cherchant à placer ses excédents de sucre qu’il s’était rendu à la foire où se proposaient les esclaves débarqués des navires de traite. Gêné par un spectacle qu’il jugeait dégradant pour tous ses acteurs, il éprouva de l’indignation à constater le peu d’égards des acheteurs pour les considérations étrangères à leurs seuls intérêts : nul n’hésitait, apparemment, à briser d’évidents liens familiaux si le besoin portait seulement sur un individu. À la vue d’une femme éplorée d’être séparée du père de son enfant, il s’était résolu, en faisant une offre, à mettre la mère et le fils à l’abri d’autres souffrances.
Ayant à l’idée de proposer à la première, hors des liens de la servitude, tel ou tel service dans sa maison de commerce, il l’avait établie, avec son jeune garçon, dans une aile de sa vaste demeure de Port-au-Prince, et fait en sorte qu’elle bénéficie d’un enseignement de la langue et des usages de la colonie. Il se félicitait déjà de ses rapides progrès lorsque, dans la soirée du 3 juin 1770, la ville fut touchée par un violent tremblement de terre.
Port-au-Prince, mais aussi Léogane et le Petit-Goâve furent en grande partie dévastés, la plupart de leurs édifices publics ou privés renversés ou sévèrement endommagés. À Port-au-Prince, par chance, une bonne partie de la population avait eu le temps de se jeter hors des bâtiments et de trouver la relative sûreté des larges avenues de la ville. Au moins deux cents victimes étaient néanmoins à déplorer.
L’établissement d’Edouard Dumont s’avérant trop délabré pour abriter qui que ce soit, le négociant prit le parti de rejoindre pour quelque temps sa Guyenne natale, et d’y offrir refuge aux personnes dont il avait la charge. Par acte d’émancipation, Dumont leur avait donné, avec les prénoms d’Emma et de René, le nom de Saint-Hippolyte, qui était celui de la paroisse du Roussillon où sa propre mère avait vu le jour. L’un et l’autre firent ainsi une autre traversée de l’océan, pour connaître une vie nouvelle sur les bords de la Garonne. René y reçut l’éducation dont y bénéficiaient les enfants de la bourgeoisie bordelaise, incluant la philosophie, les belles lettres et la musique de chambre. Il révéla très tôt un rare talent d’instrumentiste sur violon, qui fut encouragé.
Edouard Dumont, pour sa part, faisait régulièrement le voyage des îles. Mais ce n’est qu’à la fin des années 1780 qu’il proposa à René de l’accompagner. En un moment où l’ordre social dans les colonies subissait les ébranlements causés par la rapide progression, en France, des principes portés par le Tiers-état.
Par son itinéraire personnel, comme par les dispositions d’esprit favorables aux idées nouvelles de sa famille d’adoption, René Saint-Hippolyte s’intéressait de près aux changements qui se dessinaient à Saint-Domingue. D’abord, pour la conquête d’une égalité des droits politiques entre blancs et hommes de couleur ou noirs libres, à laquelle s’opposaient les planteurs blancs, qui s’étaient assurés la maîtrise de la jeune Assemblée de la colonie. Ensuite, au regard de la question de l’esclavage, que l’adoption, le 26 août 1789, de la déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, ne permettait plus d’éluder.
Saint-Hippolyte fut témoin de la première révolte des mulâtres, conduite à la fin de 1790 par Vincent Ogé, un négociant qui avait représenté la colonie en France. L’exécution de celui-ci au Cap-Français, en février 1791, montra aux hommes de couleur la limite d’un combat pour l’égalité dans lequel ils ne seraient pas les alliés des esclaves noirs.
Ceux-ci s’insurgeaient à leur tour, d’abord dans la province de Saint-Marc en avril 1791, puis le 22 août, dans tout le nord de l’île. Aux côtés de leurs chefs Jean-François et Biassou, s’imposait peu à peu la figure de Toussaint Breda, qui se ferait plus tard appeler Louverture.
Pour résister aux troupes françaises chargées du maintien de l’ordre, Toussaint chercha d’abord l’appui de l’Espagne, qui tenait la partie orientale de Saint-Domingue, et était entrée en guerre avec la France au début du mois de mars 1793. Mais les changements apportés par la Révolution française devaient le conduire à d’autres choix. Le 29 août 1793, Léger-Félicité Sonthonax, commissaire civil à Saint-Domingue, décrétait de son propre chef l’abolition générale de l’esclavage dans la province du nord, mesure qui fut bientôt étendue aux autres parties de la colonie. Au mois de mai suivant, Toussaint se décidait à changer de camp pour rejoindre celui de la République.
Entre temps, celui qui était devenu un officier espagnol avait surveillé l’avancée, en France, des idées de liberté. Sans être assuré de leur exacte portée, notamment aux colonies. À Saint-Domingue, Sonthonax avait libéré les esclaves ; mais ce pouvait être par opportunisme, afin de s’assurer le concours de troupes noires. Le soutien des Espagnols, cependant, n’était pas davantage la garantie d’un abandon définitif de l’esclavage. Toussaint en douta plus encore lorsque, au mois de septembre 1793, les Anglais, alliés des Espagnols, débarquèrent à Jérémie, à la pointe sud-ouest de Saint-Domingue, avec le clair projet de s’emparer de l’île. Le ralliement des colons ne laissait pas de doute sur les vues britanniques, à l’évidence favorables au retour à l’ordre social de l’ancien régime. Toussaint, qui avait lu l’abbé Raynal, était donc soucieux de savoir si, décidément, les principes abolitionnistes de l’auteur de l’Histoire des Deux Indes faisaient leur chemin à Paris, et si l’on pouvait faire confiance à la République française.
Saint-Hippolyte, qui était en rapport avec Toussaint, et disposait de facilités pour voyager de part et d’autre de l’Atlantique, était l’un de ceux qui pouvaient l’éclairer sur le cours des changements politiques en France. Peu de temps après l’attaque anglaise sur Jérémie, le pupille du négociant bordelais fut en mesure de s’embarquer pour la France, pour une mission d’information pouvant s’enrichir, si l’occasion s’en présentait, de l’exposé des avantages qu’offrirait l’alliance entre les révolutionnaires parisiens et les insurgés noirs de Saint-Domingue.
Partageant, à bord de l’Espérance, l’étroit logis réservé aux passagers, Jean-Baptiste et Saint-Hippolyte avaient été inévitablement conduits aux présentations. Non sans une certaine réserve, au tout début, liée aux préjugés qui, sans les atteindre personnellement, étaient courants dans les milieux auxquels l’un et l’autre devaient être respectivement rattachés : à Saint-Domingue comme à la Guadeloupe, noirs et mulâtres avaient le plus souvent la conviction d’appartenir à des mondes différents.
– Je n’imaginais pas, Monsieur, avait osé Saint-Hippolyte, que ce navire put accueillir à son bord plus d’un invité de marque, je veux parler de celle qui fait exception par rapport au ton tout-à-fait pâle de tous ceux qui, sur ce pont, s’affairent à la manœuvre ou se préparent à visiter les îles. René Saint-Hippolyte, citoyen français de Saint-Domingue, précisa-t-il en tendant la main à son voisin de chambrée.
– D’ordinaire, pourtant, répondit celui-ci en acceptant le geste de salut, les traversées de l’Atlantique, du moins plus au sud, font une part beaucoup plus belle aux passagers de la marque à laquelle vous faites allusion. Transportés dans des conditions assurément plus ingrates que celles qui nous sont offertes. Mais, fort heureusement, les temps semblent être au changement. Alexandre Jean-Baptiste, citoyen français de la Guadeloupe. Puis-je vous demander la raison qui vous mène dans une colonie bien modeste, si on la compare à la vôtre ?
– Vous voulez parler, sans doute, de la Saint-Domingue d’il y a quelques années. Lorsque la perle des Antilles fournissait à l’Europe l’essentiel de son sucre, de son café et de son coton, et qu’elle recevait dans ses ports plus de mille cinq cents vaisseaux chaque année. Mais, vous le savez, les fruits de sa prospérité étaient fort mal partagés, et les révoltes contre un ordre social injuste, assorties d’agressions étrangères, l’ont mise à mal. La Guadeloupe n’a pas été épargnée par des troubles de ce genre, même si, pour ce que j’en sais, ils n’ont pas atteint la même intensité. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas le projet de m’établir dans votre île. Mais simplement de m’y rendre dans les conditions de relative sûreté qu’offre notre convoi, pour, ensuite, gagner au plus tôt un port de Saint-Domingue. Et informer ceux de mes compatriotes qui m’ont envoyé à Paris de ce que j’y ai vu et entendu.
– Sans vouloir être indiscret, citoyen Saint-Hippolyte, qu’est-ce donc qui aurait principalement retenu votre attention, dans la capitale française ? Il s’y est passé tant de choses, au cours des derniers mois.
– Sans doute à cause de ma condition, qui n’est pas exactement la vôtre, je parlerai surtout aux miens de la décision votée par la Convention nationale le 16 pluviôse de cet an II, déclarant que l’esclavage des nègres dans toutes les colonies est aboli et décrétant en conséquence que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français, et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution.
– Vous seriez dans l’erreur si vous supposiez que ma qualité de sang-mêlé, comme disent certains, me conduit à mésestimer l’immense portée de l’acte d’abolition. Pensez-vous que si cette mesure m’indifférait, Victor Hugues m’aurait accepté à ses côtés quand il va précisément en annoncer la teneur à toute la Guadeloupe ? J’imagine, d’ailleurs, que vous-même êtes l’un de ces noirs libres que beaucoup confondent volontiers avec les mulâtres lorsqu’il est question de jauger les intérêts et de fixer les statuts. À lui seul, le teint de l’homme ne doit pas faire préjuger de ses sentiments. Et les trois couleurs des populations de nos îles, je veux dire le noir, le blanc et tout ce qui est entre les deux, ne suffisent pas à en comprendre tous les ressorts.
– Nous aurons certainement l’occasion, citoyen Jean-Baptiste, d’approfondir ces questions au cours de la longue traversée qui nous attend. Tâchons pour l’instant, si vous voulez bien, d’en aménager au mieux les conditions. Vous préférez la couche du dessus, ou celle du dessous ?
Dans les jours qui suivirent, Alexandre Jean-Baptiste et René Saint-Hippolyte eurent tout loisir de faire plus ample connaissance et d’entrer dans le détail de la comparaison entre les îles auxquelles était liée leur destinée.
– Vous me disiez, Alexandre, autorisons-nous le petit nom, qu’à la Guadeloupe, tout ne se résume pas à la couleur. Pouvez-vous être plus précis. Tiens, en commençant par le blanc. Il y aurait donc des nuances ?
– Pour aller à l’essentiel, il faudrait de fait distinguer entre les colons, du moins ceux qui possèdent de grandes propriétés exploitées par leurs esclaves, et ce qu’on pourrait appeler les petits blancs, qui exercent divers métiers, dans le commerce, l’artisanat, ou les professions qui font appel au savoir de l’esprit. Les premiers ont leur habitation dans les campagnes, les seconds dans les villes, principalement Basse-Terre et Pointe-à-Pitre. Les colons ne sont pas hostiles au principe d’une administration de la colonie qui allègerait la tutelle de la métropole, mais restent attachés au maintien de l’ordre social qui les fait vivre. C’est auprès d’eux que la monarchie conserve des partisans. Les blancs de la ville, qu’indisposent le pouvoir et l’arrogance des colons, s’affichent plus résolument patriotes, et ont été prompts à arborer la cocarde tricolore. Le tableau doit être complété par la mention des agents de l’administration coloniale, à commencer par le gouverneur, désormais commissaire de la République, et celle de la troupe, officiers, sous-officiers et hommes du rang.
– Ce que vous décrivez correspond assez bien à ce qui s’observe à Saint-Domingue, où les dimensions de la colonie ont toutefois conduit à d’autres divisions : celle existant entre les grands blancs, c’est-à-dire ceux qui possèdent les plus vastes plantations et qui, résidant le plus souvent en métropole, en confient l’exploitation à des gérants, et les colons plus modestes, qu’on appelle les habitants pour la raison qu’ils sont bien présents sur leurs terres. Celle, aussi, opposant les planteurs, hostiles au régime de l’exclusif qui les maintient dans la dépendance économique de la métropole, aux négociants, qui tirent bénéfice des protections qui mettent leur trafic d’exportations comme d’importations à l’abri de la concurrence étrangère. Les premiers sont ouverts aux idées d’autonomie de la colonie, là où les seconds soutiennent le pouvoir central.
Mais je suppose qu’au-delà de ces nuances, les blancs des deux îles partagent les mêmes vues, à propos de ceux qui sont d’une couleur différente.
– De façon générale, à la Guadeloupe, on ne peut que constater la force du préjugé de couleur chez les planteurs blancs. Qui tient à la combinaison de leurs intérêts, étroitement liés au recours à l’esclavage des noirs, et de la justification qu’il leur faut bien mettre en avant. Elle se résume, comme vous savez, au postulat proclamé de la supériorité de la race blanche sur la noire, d’où il faudrait tirer la conséquence qu’il y a quelque chose de naturel à la mise en esclavage de ceux qui appartiennent à la seconde. Le préjugé n’épargne pas ceux des blancs qui ne possèdent pas d’esclaves mais trouvent dans l’avantage du teint une compensation à leur position modeste dans la société.
– À Saint-Domingue, voyez-vous, l’appel au préjugé de couleur à l’encontre des mulâtres est assez récent. Il est un effet de l’importance nouvelle prise par le groupe. Les mulâtres, dont le nombre est à peine inférieur à celui des blancs, se sont enrichis, en particulier avec la révolution du café, à partir des années soixante. Au moment des États généraux, ils étaient propriétaires du tiers des terres et du quart des esclaves de la colonie. Les blancs se sont inquiétés de ces progrès et ont tenté de les freiner par des mesures discriminatoires : les mulâtres ont été contraints de demander une permission spéciale pour aller en France ; l’exercice d’une charge publique leur a été interdit, comme celui de certains métiers ou professions ; ils ont été contraints à un service de trois ans dans la maréchaussée. Et vous savez comment les colons blancs se sont opposés à la représentation des libres de couleur à l’Assemblée nationale.
– J’ai connu le même préjugé à la Guadeloupe, et pourrais vous en fournir des illustrations personnelles. Mais nous manquerions à la complète vérité si nous n’admettions pas que l’échelle des valeurs fondée sur la couleur trouve également place dans l’esprit des mulâtres : nombre d’entre eux, dès qu’ils sont propriétaires et payent des impôts, n’aperçoivent pas les raisons pour lesquelles leurs droits civils et politiques ne seraient pas identiques à ceux des blancs ; mais n’entendent pas pour autant qu’on les situe au niveau qui est celui des noirs. Pour être courant, ce trait de caractère souffre évidemment d’exceptions. Je serais honoré que vous m’en fassiez le crédit.
– Je vous l’accorderai d’autant plus volontiers qu’il faudrait désespérer de l’humanité si le tableau général que nous offrent les colonies ne comportait pas les touches particulières qui laissent entrevoir la lumière dans un ensemble plutôt sombre.
Tenez, je vous parlais de cette séance du 4 février dernier, où la Convention a aboli l’esclavage. La décision a été prise, sans qu’une quelconque discussion ait été jugée utile, par tous les membres de l’Assemblée qui, debout, ont acclamé ceux qui venaient de proposer la mesure. C’est-à-dire les trois députés de Saint-Domingue, le noir Belley, le mulâtre Mils et le blanc Dufay. C’est Dufay qui est monté à la tribune, pour y parler des abominations de l’esclavage et des espoirs qu’il fallait placer dans la liberté. Il n’a pas craint de dire qu’il répondrait sur sa tête qu’obtenant celle-ci, les noirs de Saint-Domingue feraient le serment de fidélité éternelle au peuple français. À ces mots, une femme noire de grand âge qui était dans la tribune réservée au public, je me trouvais près d’elle, a perdu connaissance.
Pour revenir à la question mulâtre, elle commande, selon moi, l’issue des évènements en cours à Saint-Domingue. Cela tient à la situation du groupe vis-à-vis des planteurs blancs, qu’il concurrence, mais aussi de la masse des esclaves, qui sont plus de 500.000, là où le total des blancs et libres de couleur est huit fois moindre. Ces deux minorités, qui tirent profit, quoique de manière inégale, de leurs privilèges économiques, sont sur la défensive. Elles ont des intérêts communs à préserver. Pouvant pousser à l’entente, aussi bien pour réprimer les révoltes d’esclaves que pour s’opposer à l’abolition de cette inhumaine condition.
Les hommes, il est vrai, ne sont pas toujours guidés par leur seul intérêt. Les colons blancs ne l’ont pas suivi lorsqu’ils se sont opposés à la reconnaissance des droits politiques aux mulâtres. Ces derniers, pour leur part, même s’ils tiennent à ne pas être confondus avec les noirs, ne peuvent ignorer les liens que la nature a tissés. La répression de la rébellion mulâtre et l’exécution d’Ogé, en 91, ont fait comprendre que l’ordre ancien serait difficilement abattu en l’absence d’union des libres de couleur et des esclaves. Mais c’est alors l’abolition qui est en jeu, imposant au camp mulâtre de choisir entre ses intérêts et la conquête des libertés.
– C’est à juste titre que vous faites place, à côté des intérêts, aux élans de la nature, pour expliquer les ressorts de l’être humain.
Mais une autre chose est à considérer, qui est la force des idées. Sans lui être indispensable, l’éducation y contribue. Vous comme moi avons eu le privilège de l’instruction qui nous autorise cette conversation. Nous ne pouvons donc ignorer que par-delà les intérêts, l’homme, quelle que soit sa couleur, peut être guidé par des convictions qu’il croit supérieures à d’autres. Ce sont les idées nouvelles qui, depuis quelque temps, ont cours en France, qui m’ont conduit à quitter la Guadeloupe, où elles n’étaient pas partagées, puis à y retourner pour y concourir à leur succès.
– Et quelle forme prendra donc le concours du citoyen Alexandre ?
– Les circonstances en décideront. Mais, je vous l’ai dit, j’ai une certaine expérience dans la navigation. Or, vous le savez, après l’exécution du roi Louis XVI le 21 janvier de l’année dernière, la France et l’Angleterre sont entrées en guerre. Il faut s’attendre à ce que les Anglais tentent de rétablir dans les îles l’ancien régime et ses cruelles inégalités. À la Martinique, dont, aux dernières nouvelles, ils font déjà le siège, ils ont l’appui des colons qui, en septembre dernier, ont entrepris une contre-révolution royaliste, alors que l’Assemblée coloniale avait pourtant, comme celle de la Guadeloupe, reconnu quelques mois plus tôt le nouveau régime républicain. Il est clair que la Guadeloupe est sous leur menace. Je m’emploierai donc à contrarier les entreprises des Anglais, en nuisant à leur commerce. Évidemment, la chose sera plus aisée si je parviens à récupérer ma goélette.
– Je partage vos vues sur les espoirs qu’autorisent les principes que la Révolution française met à l’honneur, tout en restant sur mes gardes au sujet de leur pérennité. Comment, cependant, ne pas admettre que les décisions de la Convention tranchent singulièrement avec les propos de mépris, accompagnés de brutalités humiliantes, auxquels nous avons été si longtemps accoutumés ? Sans doute devrons-nous, au final, compter sur nos propres forces pour être vraiment libres, mais je dirai à Toussaint que, pour l’heure, nous aurions tort de ne pas chercher l’appui de ceux qui disent haut et fort que tous les hommes naissent libres et égaux en droits.
Mais vous me faisiez part, Alexandre, du dessein d’une sorte de guerre de course que vous feriez aux Anglais. Étant en France, si j’ai bien compris, depuis plus de deux ans, n’avez-vous pas songé à vous y perfectionner dans le combat terrestre ? Car admettez qu’à y bien réfléchir, pour mener à bien vos entreprises maritimes, il vous faudra disposer d’un port qui ne soit pas aux mains de nos ennemis. Ce qui pourrait bien être le cas si, lorsque nous parviendrons à Basse-Terre, nous devions constater que les troupes britanniques y sont arrivées avant nous.
– Mon premier souci, en débarquant en France, a bien été, mon cher René, de me joindre aux combattants de la liberté. Peut-être savez-vous qu’à peine la monarchie renversée, une députation dirigée par Julien Raimond, l’un des vôtres, demandait à l’assemblée, avec l’abolition de l’esclavage, la formation d’une légion de soldats de couleur qui serait au service de la Révolution. Peu après était créée la Légion franche des Américains du midi, composée de volontaires des Antilles et des comptoirs d’Afrique. La légion était commandée par le chevalier Joseph Bologne de Saint-Georges, l’un des miens, cette fois-ci, puisque né à la Basse-Terre d’un colon planteur de cannes et d’une esclave. Figurez-vous que la mère et l’enfant ont accompagné le colon et son épouse, les Bologne, sur les bords de la Garonne, un peu comme il vous est arrivé, selon ce que vous avez bien voulu me conter. Pour ce qui me concerne, vous pensez bien que je ne pouvais pas me dérober. À la fin de 92, j’ai rejoint à Lille l’unité de Saint-Georges, qui allait devenir le 13e régiment de chasseurs à cheval. Nous avons combattu les Autrichiens en Belgique, d’une manière qui a été jugée plus qu’honorable.
Malheureusement, Saint-Georges a été victime des dissensions opposant Dumouriez, le général de l’armée du nord, à la Convention. Saint-Georges, qui commandait la place de Lille, a défendu la ville contre les troupes envoyées par Dumouriez. Quelques mois plus tard, en novembre 93, accusé bien à tort d’idées monarchistes, il a été arrêté, et n’a toujours pas été libéré.
Entre temps, avait été formé le projet d’envoyer le régiment à Saint-Domingue. Mais beaucoup des légionnaires n’ont pas souhaité retourner dans une colonie où ils craignaient de retrouver leurs maîtres et de connaître à nouveau l’esclavage. La Convention a renoncé à envoyer la Légion aux colonies.
Je voulais bien, pour ma part, rejoindre la Guadeloupe et continuer d’y servir la République, mais, si possible, à bord de mon navire, où je me sens plus à l’aise que sur le dos d’un cheval. La Marine, où j’avais quelques contacts grâce au capitaine Duval, qui m’avait ramené en France sur la Perdrix, a bien voulu entendre mes raisons, et les faire valoir à Victor Hugues. Dont l’accord me vaut l’honneur de partager avec vous cette cabine.
– Je connais bien le chevalier de Saint-Georges, dont vous me parlez. Non pas personnellement, mais à travers ses œuvres. Il se trouve, je crois vous l’avoir dit, que j’ai appris un peu de musique. J’essaie de faire en sorte que mon violon traduise ce que me montrent les partitions. Celles des concertos du chevalier sont particulièrement plaisantes. Saint-Georges est à n’en pas douter l’un des grands compositeurs de notre temps. Telle a été, d’ailleurs, sa réputation auprès des cours d’Europe, à commencer par la française. Il aurait pu diriger l’Académie Royale de Musique si certains n’avaient vu dans son origine un obstacle à cette légitime ambition.
– L’homme a bien des talents. Chacun sait, par exemple, qu’il est un redoutable escrimeur. Seul, dit-on, le chevalier d’éon a pu le vaincre, lors d’un assaut organisé en 87 à Londres par le prince de Galles.
Mais de votre côté, René, hormis votre fréquentation des tribunes de l’Assemblée, à quoi d’autre d’instructif avez-vous employé votre séjour parisien ?
– En fait, je n’y ai passé que quelques mois. J’y suis arrivé en ces moments tourmentés de la fin 93, où républicains et royalistes s’affrontaient férocement en Vendée, pendant que l’on exécutait à Paris les principales figures des Girondins. J’en ai regretté quelques-unes, en particulier Olympe de Gouges, cette femme de lettres qui a voulu que les droits des femmes ne soient pas différents de ceux des hommes, en même temps qu’elle a condamné l’esclavage des noirs. Elle était proche de la Société des amis des Noirs, dont les statuts, cependant, ne permettaient pas qu’elle en fût membre, comme elle le souhaitait.
La société, fondée en 88, a réuni Mirabeau, Condorcet, La Fayette, l’abbé Sieyès, l’abbé Grégoire, et bien d’autres personnalités qui réclamaient l’interdiction de la traite des noirs, l’égalité des droits entre les blancs et les hommes de couleur libres dans les colonies et l’abolition progressive de l’esclavage. Elle s’est heurtée à la résistance des colons de Saint-Domingue et des petites Antilles, représentés à Paris par le club de l’hôtel de Massiac.
Lorsque je suis arrivé à Paris, à vrai dire, l’heure n’était plus aux disputes entre clubs et sociétés de pensée. Les oppositions se réglaient de façon plus expéditive.
L’abbé Grégoire, pour sa part, a jusqu’ici traversé les tempêtes sans dommages, et sans cesser de porter son habit ecclésiastique, bien qu’il ait été l’un des rédacteurs de la Constitution civile du clergé. Le sachant farouche partisan de la suppression immédiate de l’esclavage, j’ai pensé qu’il était de ceux que je devais rencontrer. Ce qui vous explique ma fréquentation de la Convention, où il siège toujours. Je l’y ai vu et entendu soutenir avec force le projet de décret d’abolition.
Toussaint Louverture entendra donc parler de Grégoire, après avoir lu Raynal, vous savez, cet autre ecclésiastique, qui a écrit l’Histoire des deux Indes, il y a bien un quart de siècle. Un pamphlet, déjà, contre la colonisation européenne et l’esclavage des noirs. J’ai eu l’occasion d’en présenter quelques passages à Toussaint, qui n’a pas bénéficié d’une éducation aussi complète que celle que mon tuteur a bien voulu m’assurer, mais était fort intéressé par certains des propos de l’abbé. En particulier ceux où il expose qu’il ne manque aux nègres dans les fers de l’esclavage qu’un chef assez courageux pour les conduire à la vengeance. Et qu’il s’interroge, je le cite de mémoire : « Où est-il, ce grand homme, que la nature doit à ses enfants vexés, opprimés, tourmentés ? Où est-il ? », avant d’annoncer : « Il paraîtra, n’en doutons point, il se montrera, il lèvera l’étendard sacré de la liberté ».
Quand je lui ai fait part de l’impression faite sur Toussaint par les écrits de Raynal, Grégoire a compris que pouvaient se trouver dans la colonie de Saint Domingue des hommes, tels que Toussaint Louverture, capables d’y imposer la liberté, et qu’il convenait de les y aider, tout en s’efforçant d’éviter les débordements de violence comparables à ceux dont, depuis quelques mois, le cours de la révolution offre en France le triste spectacle. À tort ou à raison, Grégoire a pensé que je pouvais délivrer un utile message d’alliance républicaine entre les patriotes de Paris et ceux des colonies. Et a fait en sorte que je puisse rejoindre la division navale formée à Rochefort, en partance pour les Antilles.
Après plusieurs semaines de navigation sans incidents, la flottille se rapprochait des îles. Une relation de confiance s’était peu à peu nouée entre Jean-Baptiste et Saint-Hippolyte, qui avaient longuement disserté sur l’histoire des nations et des idées, les rapports entre les hommes, l’oppression et la liberté. Il leur arrivait aussi de s’occuper à autre chose, notamment à la musique. Jean-Baptiste avait un réel talent de flûtiste et s’appliquait à accompagner le violon de Saint-Hippolyte, qui ne voyageait jamais sans son instrument. Un marin de l’Espérance, natif de Bayonne, aimait à se joindre avec eux pour soutenir les mélodies des sonorités de son petit tambour de basque, fait d’un cerceau de bois maintenant une peau de chèvre tendue, entouré de grelots. L’insolite assortiment conférait du rythme aux compositions, et produisait un effet musical nouveau, que l’équipage tout entier semblait apprécier.
Un matin, Saint-Hippolyte fut surpris de voir Jean-Baptiste s’affairer devant la petite table où ils prenaient d’ordinaire leur repas. Non pas, cette fois-ci, devant un quelconque déjeuner, mais devant un objet en ivoire, qui semblait être une poire à poudre de facture ancienne. Jean-Baptiste s’évertuait à en fermer convenablement l’extrémité la plus large, celle par laquelle s’introduit la poudre ensuite distribuée par le bec verseur, mais apparemment sans pouvoir y parvenir. La partie principale de la poire était ornée d’un décor de chasse, finement sculpté. Également faite d’ivoire, l’extrémité, à dessin de frise, devait en principe se visser sur la première. Les effets du temps, sans doute, avaient ce résultat que les deux parties ne s’emboitaient plus correctement.
– Si vous comptez faire la guerre aux Anglais avec ce genre d’instrument, mon cher Alexandre, l’interpella Saint-Hippolyte, je crains que nos adversaires ne vous fusillent à plusieurs reprises avant que nous n’ayez eu le temps de charger votre arme une seule fois.
– Vous voyez bien, cher René, que nous n’avons pas là un accessoire de combat. Il s’agit d’une antiquité. J’aime bien les objets faits d’ivoire. Particulièrement les poires à poudre. Celle-ci est fort ancienne. Elle pourrait bien remonter au XVIe siècle. Je l’ai acquise à Lille, pour peu de chose, auprès d’un marchand de curiosités.
Faute de pouvoir complètement visser l’extrémité de la poire, Jean-Baptiste prit finalement le parti de la manœuvre inverse et, ayant détaché l’embout d’ivoire, examina l’intérieur du réceptacle. Pour s’apercevoir qu’il était en partie occupé par une sorte de compartiment oblong, également fait d’ivoire, aux plaquettes légèrement disjointes. S’aidant d’une lame, il acheva de détacher l’une d’entre elles, pour voir ce que pouvait bien contenir le singulier appareil. Présentée à la lumière du jour, l’ouverture de la poire à poudre fit apparaître, dans le logement qu’elle recélait, ce qui semblait être un minuscule rouleau de parchemin.
Suivant la manœuvre, Saint-Hippolyte n’était pas moins intrigué que l’acquéreur de l’antiquité. À l’aide d’une pince de toilette, ce dernier parvint à extraire de sa cache la petite pièce de peau de chèvre ou d’agneau qui y sommeillait à l’évidence depuis longtemps. Asséchée et craquelée, elle ne pouvait être dépliée sans risques. Saint-Hippolyte conseilla de l’humidifier avant toute tentative d’examen plus complet.
Ce traitement appliqué, le mince parchemin, déplié et séché, révéla le dessin d’une carte.
– Celui qui a voulu conserver ici le tracé de sa route, observa Jean-Baptiste, était sans doute un marin. C’est une pratique prudente, lorsqu’on navigue en mer, de préférer le parchemin au papier, qui ne résiste pas longtemps aux intempéries. Mais voyons un peu ce qu’il a voulu cacher aux regards indiscrets.
Sans doute à raison des imperfections de sa protection d’ivoire, le document avait subi quelques dommages et ne pouvait être complètement déchiffré.
On y distinguait clairement, néanmoins, les contours d’une île à la forme allongée, régulièrement élevée au-dessus des flots. À ses abords figurait une baleine, dont le souffle était représenté à l’aplomb d’un chemin assez précisément dessiné, dont les contours sinueux suggéraient une montée vers les hauteurs. À son terme se voyait une sorte de tas de pierres marqué d’une croix à la façon grecque. Des éléments de gradation renseignaient sur la position du site dans l’ensemble de l’île. Au-dessus du dessin, un cartouche portait une appellation, dont seules, cependant, la première lettre, un D majuscule, et la dernière, qui était un a minuscule, étaient lisibles. L’espace entre ces deux signes pouvait laisser supposer la présence d’une demi-douzaine de lettres.
– Nous avons là des caractères latins, releva Jean-Baptiste. À mon avis, cette carte doit donner l’indication d’une tombe, quelque part sur une île de la Manche, que fréquentent les baleines. Peut-être la tombe d’un ami, ou qui sait, d’un ennemi, victime du coup d’arquebuse justifiant que la carte soit cachée dans une poire à poudre.
– Vous allez bien vite en besogne, Alexandre. Les baleines sont assez communes dans beaucoup de mers du globe. Et les marins du nord de la France ne se sont pas toujours contentés de fréquenter celles qui sont proches de leur port d’attache. Mais, s’il faut commencer par-là, nous pourrions déjà faire le recensement des îles allongées qui se trouvent en Manche, en mer du Nord, ou dans les eaux avoisinantes, pour voir lesquelles portent un nom qui correspondrait aux indications dont nous disposons.
Au prétexte de s’informer sur le détail de leur voyage, les deux hommes furent autorisés par le lieutenant Lacaille, qui commandait l’Espérance, à consulter les cartes nautiques du bord. L’examen minutieux de celles décrivant les abords des côtes de l’Atlantique, de la Manche et de la mer du Nord, aux abords de la France, de l’Angleterre, de la Belgique et de la Hollande, ne permit pas d’identifier une île dont les caractères auraient rappelé ceux qui ressortaient du dessin porté sur la pièce de parchemin. La plupart étaient trop basses, ou présentaient des contours trop tourmentés. Jersey, à la rigueur, aurait pu être retenue, mais l’île n’avait jamais été désignée par une appellation où se retrouvaient un D et un a.
– Nous avons peut-être tort, Alexandre, de nous en tenir à l’idée de l’indication d’une sépulture. Après tout, une croix aux branches d’égales longueurs peut n’avoir aucune signification rituelle, et simplement marquer l’emplacement d’un entrepôt. Les cartes que l’on dissimule, d’ailleurs, si l’on veut bien en croire la plupart des légendes, sont celles de trésors cachés, dignes d’intérêt pour les vivants, plutôt que de tombes, dont bien peu se soucient.
– Sans doute. Il n’y a pas de raisons bien solides, en outre, de limiter nos recherches aux parages de l’Europe du nord. Au XVIe siècle, en admettant que la poire à poudre a été confectionnée à cette époque, les navigateurs français parcouraient le monde entier. Dans ces conditions, mon cher René, il vaut mieux renoncer, je crois, à élucider ce mystérieux dessin. Car nous n’aurons pas le temps de passer en revue toutes les îles de la planète avant d’atteindre la mienne.
