Leader sociétal - Michel Sapranides - E-Book

Leader sociétal E-Book

Michel Sapranides

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Beschreibung

Qu’est-ce qu’un leader ? Et mieux, qu’est-ce qu’un bon leader ? Comment le devient-on ? Où commencent et où s’arrêtent ses responsabilités ? Quel est exactement son rôle ? En quoi le leader d’aujourd’hui et de demain est-il nécessairement sociétal ? Dans un style personnel et enthousiaste, Michel Sapranides partage sa conception du leadership, basée sur trente ans d’expérience, notamment comme dirigeant international dans un grand groupe, puis comme entrepreneur de PME à succès. Homme d’engagements et de convictions, il destine son ouvrage aux plus jeunes pour susciter des vocations, mais aussi aux repreneurs d’entreprise, à tous les dirigeants et aux patrons de PME. Il est persuadé que les entrepreneurs détiennent les clefs du développement économique et sociétal de notre pays. À ce titre, il fonde ici la notion de « leader sociétal », défendant un leadership tourné vers le sens à donner à notre action pour contribuer à un monde meilleur. Il aborde ici le leadership avec un pragmatisme si inspirant qu’il le met à la portée du plus grand nombre.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Michel Sapranides, Franco-Grec, est entrepreneur à Paris. Il a fondé la notion de "Leader Sociétal" pour consacrer l'effort de tous ces dirigeants d'entreprise, connus et inconnus, ayant fait le choix courageux d'un leadership porteur de sens pour notre société.

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Seitenzahl: 233

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

À mon ami Fabrice Dejoux.

PRÉFACE

Quel entrepreneur, quel chef d’entreprise, quel dirigeant lucide peut-il encore ignorer cette vague de fond qui vient aujourd’hui bousculer ses priorités ?

La quête de sens s’enfle à tous niveaux d’âge, de responsabilité et de compétence dans l’entreprise.

Elle est confirmée par toutes les enquêtes disponibles sur la motivation des salariés français et européens.

Cette évolution imprègne l’esprit des lois récentes qui touchent l’entreprise et traitent de leurs nouveaux objectifs non financiers.

Déjà la loi « Pacte » de mai 2019 disposait que « l’entreprise doit désormais être gérée dans son intérêt social, en prenant en considération les enjeux sociaux et environnementaux de son activité ».

Le sens prend sa source dans la raison d’être de l’entreprise, dans son projet et dans les valeurs qu’elle souhaite porter.

Cependant un projet d’entreprise n’existe que s’il est initié, construit et conduit. La construction doit être collective mais il est difficile de conduire à plusieurs.

Le projet, et donc le sens donné aux efforts, demande un leader, « celui qui conduit ».

Michel Sapranides est un leader et son autorité – sens étymologique : « faire grandir » – l’a conduit à écrire ce livre pour s’expliquer, expliquer et transmettre.

Nous savons, comme tous les parents et dirigeants, que l’expérience est très difficilement transmissible par les mots et que seul l’exemple peut parfois y parvenir. Alors entrez dans ce livre non pas comme dans un énième cours de leadership mais visualisez, imaginez-vous dans les nombreux exemples vécus que Michel Sapranides a décidé de partager en bousculant sa réserve naturelle.

Michel Sapranides a créé avec succès un groupe industriel constitué de plusieurs PME. Après quelques années, il a souhaité en renforcer la gouvernance et avoir à ses côtés un administrateur indépendant qui puisse le questionner en toute liberté sur ses décisions. Mais il voulait aussi réfléchir plus largement au sens de son action comme entrepreneur et nous avons échangé sur la notion d’intérêt social. C’est ainsi que je l’ai connu et qu’il m’a proposé d’être son administrateur indépendant.

L’intérêt social, souvent évoqué, n’est pas défini par la loi mais en creux par la jurisprudence. Elle démontre que l’intérêt social vise simultanément la pérennité de l’entreprise, l’affectio societatis entre actionnaires et l’intérêt des parties prenantes.

En mariant très tôt création de valeur – qui reste pour le chef d’entreprise un « devoir d’État » – et responsabilité sociétale de son groupe dans un projet porteur de sens, Michel Sapranides initiait, sans l’avoir encore nommée, la fonction de leader sociétal.

Aujourd’hui il est clair, en Europe surtout, que les performances en matière de RSE (responsabilité sociétale des entreprises) ou CSR (Corporate Social Responsability) ne procèdent plus des préférences des dirigeants mais sont devenues des obligations avec des résultats mesurables aux côtés des résultats strictement financiers.

La majorité des fonds d’investissement européens, par la volonté de leurs souscripteurs, exigent déjà l’atteinte de critères environnementaux, sociétaux et de bonne gouvernance dans la sélection de leurs participations.

J’ai reçu la demande de Michel Sapranides de préfacer son livre comme une preuve d’amitié et je l’ai d’autant plus acceptée que ce livre est incroyablement innovant alors même que nombre d’ouvrages de management ont été publiés sur le leadership.

Innovant car il élargit la vision du dirigeant à tout l’environnement de l’entreprise et montre que le leadership en entreprise peut ainsi devenir sociétal.

Innovant car les livres de management disent ce qu’il faut faire mais leurs auteurs n’exposent que très rarement leurs erreurs. Pourtant lorsqu’elles sont reconnues et analysées elles bâtissent une véritable expérience.

Innovant car le style est sincère, direct comme celui d’un auteur qui nous parlerait.

Jean Monnet, l’un des pères de l’Europe avec Robert Schuman, disait qu’il ne suffisait pas d’écrire une belle lettre, encore fallait-il la poster.

Michel Sapranides nous a écrit une belle lettre.

Sa propre entreprise vient d’obtenir le statut d’Entreprise à mission, ce qui est une première pour une société d’équipement électrique.

Alors emportez vite ce livre unique, lisez tranquillement et postez !

Paris le 6 novembre 2023,Jean-François Labbé

Jean-François Labbé est lorrain, marié à Martine depuis quarante-trois ans, père de quatre enfants.

Après une double formation – ingénieur Supélec et MBA de l’INSEAD, il travaille quinze ans dans de grands groupes, Usinor Steel Corporation à New York, Renault puis Thales, avant de rejoindre et diriger ses entreprises familiales, dont Berger-Levrault qui, d’imprimeur, devient sous sa conduite le premier éditeur de logiciels français pour la gestion des collectivités locales. Il est aujourd’hui président de FINERGY, holding de PME industrielles dans le domaine de l’énergie dont il est le principal actionnaire.

En 2004, il contribue à créer APIA (Administrateurs professionnels indépendants associés) pour développer la fonction d’administrateur indépendant dans les PME et ETI. Il présidera APIA de 2012 à 2015 et exerce aujourd’hui trois mandats d’administrateur indépendant.

PRÉAMBULE

L’art de diriger consiste à savoir abandonner la baguette pour ne pas gêner l’orchestre.

HERBERT VON KARAJAN

Le management consiste à faire les choses bien alors que le leadership consiste à faire les choses justes.

PETER DRUCKER

Le leadership est l’art de faire faire aux gens ce qu’ils ne feraient jamais autrement.

HENRY KISSINGER

Le leadership est, selon moi, la capacité à impliquer les personnes qui nous entourent dans la réussite d’un projet ambitieux partagé, pour le bien commun. Cela implique de développer plusieurs qualités. En premier lieu, son propre épanouissement pour pouvoir rayonner, indispensable pour soutenir toute performance collective. Ensuite, l’aptitude à constituer une équipe et à avancer tous ensemble : « Seul on va vite, à plusieurs on va plus loin. » Le leader est au service des autres qui se dépassent grâce à la confiance qu’il leur insuffle. Il est un meneur qui fédère. Enfin, avoir une vision, un rêve, quelque chose d’incroyable traduit dans un projet d’entreprise.

Vous vous demandez si vous êtes un leader. Il est plutôt simple de le savoir. Imaginez-vous souvent de nouvelles manières d’envisager l’avenir ? Prenez-vous facilement l’initiative de conduire un groupe dans la concrétisation d’une idée ? Aimez-vous les gens et vous suivent-ils avec enthousiasme ? Quand les choses ne se déroulent pas comme prévu, restez-vous calme pour trouver des solutions ? Cherchez-vous à apprendre de vos erreurs ? En général, réussissez-vous ce que vous entreprenez ? La liste pourrait être plus longue. Mais si vous répondez positivement sans hésiter, alors vous avez certainement l’âme d’un leader. Elle s’est peut-être déjà développée en une vocation.

Une question revient souvent : naît-on leader ou le devient-on ? Ma réponse tient dans le proverbe grec que me répétait ma mère : « O anthropos den geniete, chtizete » (« L’homme ne naît pas, il se construit. ») J’y crois fondamentalement. Parce que cette maxime est pleine d’espoir et que nous connaissons tous des exemples de personnes pour lesquelles le défi était soi-disant impossible et qui l’ont pourtant relevé.

Pour se construire, chacun s’appuie sur des ressorts qui lui sont propres. Pour ma part, l’immigration a fait naître la notion de possible. S’adapter, et vite. Perdre un être cher et vouloir être à la hauteur. Connaître et sortir de la précarité. Pour d’autres, reprendre l’affaire familiale quand on est un « fils à papa » exige de faire ses preuves, bataille pleine de mérite pour ceux qui s’imposent en se forgeant un prénom à côté d’un nom déjà installé. Les obstacles, quels qu’ils soient, peuvent devenir un socle. De même, le renforcement positif dans l’éducation, le modèle inspirant d’un proche qui entreprend, ou d’un mentor sont autant d’atouts pour se développer.

Au-delà, quand nous nous inscrivons dans la durée avec passion, la poursuite de cette construction est perpétuelle et permet de véritablement grandir. Il est bien d’en prendre conscience au plus tôt.

S’il suffisait de connaître la théorie pour réussir, ce serait simple. Or, tout réside en réalité dans la pratique. L’écart est immense entre les fondamentaux identifiés et leur mise en œuvre. Nous pouvons parler d’expériences, répétées encore et encore, pour aiguiser et affiner notre instinct. Mieux se connaître, apprendre de ses erreurs, générer de la confiance en soi en réussissant et bien d’autres éléments façonnent notre personnalité, notre savoir-faire et notre savoir-être.

Nous pouvons facilement retourner vers ce que nous maîtrisons sans effort, notre zone de confort. La vraie difficulté est de s’en extraire et d’oser se mettre en danger. Ensuite, tout dépend où nous plaçons la barre. Pour ma part, je la place à hauteur acceptable pour chacun d’entre nous, en travaillant pour la relever régulièrement, sans oublier que la somme de plusieurs contributions permet d’atteindre l’inimaginable.

Il n’existe pas de leader type, même si tel profil peut mieux réussir dans telle situation.

Je tiens à distinguer les dirigeants de grandes entreprises des propriétaires entrepreneurs. Même si je respecte les premiers, véritables sources d’inspiration pour moi, ils restent malgré tout des salariés protégés par de nombreux avantages. Le propriétaire, lui, engage souvent ses biens et l’ensemble de sa carrière auprès de ses collaborateurs, partenaires et clients. Il ne peut pas quitter le navire, n’a pas droit aux indemnités de chômage et sa pension de retraite est incomparablement plus modeste.

J’en profite pour supprimer ici toute distinction entre les femmes et les hommes. Je dis leader pour les deux. Comment pourrait-on faire une différence ? Corinne Mentzelopoulos de Château Margaux, Aliza Jabès de Nuxe, Danièle Kapel-Marcovici de Raja, Isabel Marant de l’entreprise éponyme, Anne Leitzgen de Schmidt Groupe, Sandrine Pelletier d’Aplix, pour ne citer qu’elles, sont des modèles en France. Toutes ces réussites prouvent la hauteur des qualités de ces femmes entrepreneuses. Le talent et le courage n’ont pas de sexe, ils sont affaire de caractère.

Enfin, réussir ne veut pas dire être dans la compétition permanente : le plus de chiffre d’affaires, le plus de bénéfice, la plus grosse voiture… Réussir, c’est avant tout être heureux, en phase avec ce que nous souhaitons être. Un équilibre entre la performance professionnelle, l’harmonie avec nos proches et le respect fondamental de valeurs profondes.

99 % des entreprises de l’Union européenne comptent moins de 50 employés. Il faut y démocratiser les pratiques du leadership pour le développement de notre économie, créer des emplois et améliorer le niveau social global.

Ma contribution est celle d’un entrepreneur de PME à travers son expérience. Nous avons besoin de la richesse du vécu des patrons français, de tous ces acteurs essentiels de notre société qui méritent d’être appréciés à leur juste valeur.

J’ai voulu écrire ce livre pour partager ma passion et mon point de vue sur le leadership avec le plus grand nombre, formaliser et structurer mes idées, générer des échanges, mesurer mon évolution à différentes étapes de ma vie et de ma carrière. Transmettre et apprendre, aussi, surtout.

Il faudra toujours des dirigeants, mais ils seront dorénavant majoritairement responsables, dans le sens où ils ont la volonté de protéger nos vies et notre planète. Il s’agit de créer trois équilibres : le nôtre, celui entre notre vie privée et notre activité professionnelle et enfin celui de notre entreprise, entre la performance financière et le bien commun. Nous sommes entrés dans l’ère du leader sociétal.

INTRODUCTION

Dans le domaine professionnel, je considère avoir accédé au leadership à l’âge de 27 ans. Pour la première fois, je me retrouvais promu à la tête d’un centre de profit et d’une équipe dans le grand groupe ABB qui m’a formé. Je pris cette fonction très au sérieux, il fallait que je sois à la hauteur de l’opportunité qui m’était donnée. Je n’en étais évidemment qu’à mes débuts. La véritable notion de leadership, je la découvris dix-huit mois plus tard, peu après ma nomination au nouveau poste de directeur commercial de notre filiale française. Je recherchais alors une formation pour améliorer mes capacités. Je me tournai vers l’excellence de l’INSEAD (Institut européen d’administration des affaires) et découvris le professeur Manfred Kets De Vries, sommité sur le sujet du leadership. Il animait un programme destiné aux grands dirigeants et à leur développement. Avec toute la fougue de ma jeunesse, je décrétai que c’était exactement ce dont j’avais besoin. Début 1997, je posai donc ma candidature en écrivant une lettre à M. De Vries. Quelle déception ce fut de ne pas être retenu ! Cela ne m’a évidemment pas découragé. Au contraire. Je me suis en outre largement consolé depuis en découvrant ses livres, puis ses interviews.

Je veux aussi dire ma reconnaissance pour mon directeur général de l’époque, Fabrice Dejoux, qui prit le risque de promouvoir le benjamin de la bande. À 29 ans, je dirigeais une équipe à laquelle j’appartenais par mon premier poste, composée de douze responsables commerciaux dont la moyenne d’âge avoisinait les 50 ans. À l’annonce de ma nomination, l’un des commerciaux s’interrogea : « Comment se fait-il que le seul qui n’ait pas les cheveux gris ait été choisi ? » J’ai dû apprendre vite pour gagner la légitimité de les diriger. J’ai observé notre directeur général et je m’en suis inspiré. Je suis toujours resté en contact avec lui, même après que nous avons tous les deux quitté ABB. La longue maladie contre laquelle il s’est battu avec courage et dignité nous a rapprochés au point de faire de nous les meilleurs amis. Nous avons passé des moments formidables d’échanges dans l’intimité, animés par la même passion de l’entreprise et de notre pays. Je prenais des notes sous ses yeux, impressionné par sa capacité d’analyse et sa singularité. Un grand leader. Je lui dédie ce livre.

Plus j’avance dans ma réflexion et plus je comprends que la sagesse n’a pas de limite. Je partage ici mes enseignements basés sur trente années de pratique du leadership. Je veux surtout transmettre mes convictions, notamment aux plus jeunes, pour faire éclore une nouvelle génération de leaders, tournée vers le développement sociétal, et bâtir une économie plus forte dans notre pays, des valeurs universelles pour un monde meilleur. Utopique, jugeront certains. Mais on n’atteint pas la lune en se focalisant sur le doigt qui la montre.

1UNE BASE SOLIDE

1.1 ENFANCE

1.2 VOULOIR

1.3 HYGIÈNE DE VIE

1.4 FAMILLE

1.5 HUMILITÉ

1.6 AUTHENTICITÉ

1.7 AUTORITÉ

1.1 ENFANCE

Le récit de votre vie n’est pas votre vie. C’est votre récit.

JOHN BARTH

Dans tous les âges, l’exemple a un pouvoir étonnant ; dans l’enfance, l’exemple peut tout.

FRANÇOIS DE FÉNELON

Il y a toujours, dans notre enfance, un moment où la porte s’ouvre et laisse entrer l’avenir.

GRAHAM GREENE

LA DYNAMIQUE DE LEADER PREND SES RACINESdans l’enfance. Elle est essentiellement influencée par l’entourage et imprégnée des expériences vécues dès le plus jeune âge. En ce qui me concerne, j’ai retracé cette période et réuni des épisodes qui ont forgé mon esprit à aller de l’avant.

Après dix ans de conflits, la Grèce était ruinée. Une longue guerre civile avait suivi la Seconde Guerre mondiale. Mon père, orphelin, marié et deux enfants, décida de forcer son destin. Le 14 août 1956, le jour de ses 25 ans, il se présenta au consulat général de France à Thessalonique pour retirer sa feuille de « Mise en route d’un travailleur étranger ». Il décrocha ainsi le sésame d’un premier emploi comme ouvrier agricole et arriva seul chez la famille Grandidier en Moselle, à Baronville. Mes quatre grands-parents avaient eux aussi quitté la région du Pont (au nord de la Turquie) pour fuir l’extermination des Grecs pontiques et rejoindre la Grèce, en 1923 dans le cadre du traité de Lausanne. Après quelques mois en Lorraine, mon père partit pour l’Yonne où il fut berger, puis HTM (Homme Toutes Mains) et conducteur de tracteur. Début 1959, il s’installa dans les Yvelines, toujours au service d’exploitants agricoles. En mai 1962, ma mère, totalement démunie avec mes deux sœurs et mon frère, décida de rejoindre son mari en France de façon impromptue. Mon père était depuis peu ouvrier à l’usine Renault de Flins-sur-Seine et logeait chez les Vassiliades, au-dessus de leur bar-restaurant, à Aubergenville. La mère, Eugenia, femme d’une générosité exemplaire, proposa spontanément le gîte et le couvert à la famille réunie. Les Sapranidis (notre nom avant notre naturalisation) prirent ensuite leurs aises dans un appartement HLM du quartier des Bougimonts, aux Mureaux. C’est là que je naquis en 1966, succédant à ma troisième sœur dans la généalogie familiale. J’étais le petit dernier d’une fratrie de cinq enfants. Nous vivions le quotidien d’une famille d’immigrés modestes, en manque de repères, mais qui s’intégrait. Malheureusement, le foyer était en proie à des violences presque quotidiennes.

J’ai eu mon premier contact avec les affaires à l’âge de 5 ans. Depuis 1969, en plus du métier d’ouvrier de mon père, mes parents étaient devenus commerçants sur le marché forain des Mureaux où ils tenaient un étal de produits orientaux : semoules, olives, épices… Un jour, j’avais été placé à une extrémité du stand avec des petits sachets de cacahouètes coques à tout juste un franc. Je disais bonjour, tendais le sachet, prenais la pièce et disais merci, j’imagine, sous le regard attendri de nos clients. Une autre époque. Si je garde en mémoire le souvenir de cet évènement aussi lointain, c’est parce qu’il éveille en moi l’excitation d’un enfant fier de participer et de contribuer à l’effort commun. Il est le marqueur précoce d’un trait de ma personnalité. Visiblement, l’acte du commerce m’enthousiasme depuis un moment.

Mon père quitta Renault début 1972 et mes parents acquirent à Hardricourt un bar-restaurant où nous avons emménagé à l’étage. Dans le même élan, ils achetèrent un pavillon à Mézières-sur-Seine.

Mais un drame familial vint s’abattre sur nous : ma sœur aînée mourut d’un accident de voiture, elle n’avait que 21 ans. J’en avais 6. Plongés dans la douleur, mes parents placèrent leurs trois derniers enfants en pension au Foyer hellénique orthodoxe de Châtenay-Malabry. Pendant quelque temps, je me repliai sur moi-même, puis je ressentis un manque infini. Pour la première fois, d’une manière précoce, j’éprouvais l’injustice absolue et l’absence essentielle, à la fois physique et métaphysique. Je n’ai jamais évoqué cette tragédie. Pourtant, ma sœur était toujours à mes côtés, elle comptait plus que tout pour moi. Si belle, si intelligente – et surtout si jeune. À la maison, sa photo est encadrée et accrochée telle une icône. Je la regarde rarement, entre douleur et admiration. J’ai une profonde affection pour ma grande sœur, par-delà la mort. J’aimerais tellement la prendre dans mes bras. Je suis convaincu qu’elle me donne beaucoup de force dans ma vie de tous les jours. Inconsciemment, je veux bien faire aussi pour elle. Si elle me regarde de là où elle est, j’espère qu’elle est fière de moi. Je pense qu’elle l’est.

À 7 ans, je revins chez mes parents. Je me souviens avoir travaillé certains dimanches après-midi derrière le comptoir. J’adorais le contact avec nos clients, les servir. Je développais ma connaissance des consommations comme le diabolo, le lait-fraise, l’indien, le tango, le perroquet et le baby ! J’aimais bien recevoir les pourboires. Il m’est arrivé de travailler également chez nos amis les Vassiliades. Ce qui demeure présent en moi lorsque j’y repense aujourd’hui, c’est l’excitation. J’étais à la manœuvre et j’aimais ça. Taillé pour le commerce.

Début 1974, mon père s’associa pour créer la Publicité urbaine, en concurrent de la jeune entreprise JCDecaux. Son partenaire signait les contrats avec les communes, mon père produisait et installait les abribus avec leurs affiches. Quand il fut escroqué par cet associé, l’aventure tourna court. Notre famille fut ruinée, nos trois affaires mirent simultanément la clef sous la porte. Nous pûmes malgré tout conserver notre pavillon de Mézières-sur-Seine où nous étions tous réunis. Mais les huissiers ne tardèrent pas à venir s’emparer de la majorité des meubles. Une période dure, régulièrement sans chauffage en plein hiver. Je garde clairement en mémoire un soir où nous n’avions pas grand-chose à manger. Ma mère fut incroyable : elle prépara une assiette de riz pour mon frère, une autre pour moi, et disposa un bol d’eau sucrée au centre de la table. Nous prenions alternativement une cuillère de riz et une cuillère d’eau sucrée. Un festin. Je revois aussi le percepteur avec sa sacoche en bandoulière, un personnage hautement important, car il apportait chaque mois les allocations familiales. Eugenia Vassiliades fut encore une fois d’un grand soutien pour notre famille. Elle nous portait des vêtements et des petits sacs de collations avec, souvent, un fruit grenade à l’intérieur. Mon père devint chauffeur de car.

Cette époque m’a profondément marqué et apporté. Je suis, à ce jour, très sensible aux personnes démunies et je tends la main à ceux que je croise sur mon chemin. Les voir rassurés me rend heureux. Eugenia Vassiliades est un modèle, je reproduis ce qu’elle a fait pour moi. Du côté des affaires, la faillite de mon père a fait de moi une personne rigoureuse qui gère ses entreprises en bon père de famille, pendant longtemps sans associé et avec des résultats probants. Dans mon inconscient, cette douloureuse mésaventure doit me limiter dans ma prise de risque, je pense ne pas avoir droit tant que cela à l’erreur. Mais j’y ai travaillé.

Je me suis demandé à quel moment j’avais pris pour la première fois la tête d’un groupe pour le conduire à la réussite. En cherchant bien, je me suis souvenu d’une situation en CE2. J’avais 8 ans, nous étions en classe et la maîtresse, Mme Sturtzer, nous annonça que, l’après-midi, nous allions faire une course de relais. La classe serait divisée en deux, je serais le leader d’une équipe et un camarade, celui de l’équipe adverse. À la récréation du matin, je rassemblai mes coéquipiers et les soumis à un test individuel de vitesse. Mon idée était de les classer du moins rapide au plus rapide, de manière à créer une dynamique pendant l’épreuve. La maîtresse remarqua notre attroupement, s’approcha et souhaita une explication. Elle exigea que nous cessions notre manège sur-le-champ. La course eut lieu dans un ordre de passage aléatoire et nous l’emportâmes malgré tout. Ce que je retiens, c’est d’abord cette volonté de gagner absolument. Je suis également interpellé par ce jeune garçon qui n’hésite pas à regrouper les troupes et à imaginer une stratégie. Tout cela n’est pas très différent de ce que je suis aujourd’hui.

En début de CM1, j’étais allé assister à une journée en CM2 pour tester mes capacités, en particulier de calcul. Un saut de classe était en effet envisagé. Même au niveau supérieur, je me distinguai immédiatement des meilleurs en résolution de problèmes. J’aimais aussi la conjugaison, l’histoire et la poésie. Il n’y eut finalement pas de suite à ce projet de saut de classe. J’ai longtemps eu le sentiment d’être passé à côté d’une opportunité. En réalité, je n’aurais pas tenu le niveau sur la durée, notamment par manque de structure et de sérénité dans le foyer familial.

À la Noël 1977, nous avions déménagé dans un pavillon à Carrières-sur-Seine, rue du Progrès (ça ne s’invente pas). Mon père avait retapé la maison puis était devenu chauffeur-livreur. Ma mère reprenait le travail après quelques années d’inactivité professionnelle, brièvement comme ouvrière chez Leflat-Saint-Merri, à Colombes, avant de rejoindre près de chez nous l’usine de production de joints automobiles Mesnel, où elle appliquait une sorte de vernis au pinceau à longueur de journée. Après plusieurs années de bons et loyaux services, elle dut quitter cette entreprise en raison d’une santé fragile.

En janvier 1978, j’avais intégré la classe de 6e du collège Maurice-Berteaux à Carrières-sur-Seine. Mon huitième établissement en neuf ans. Pendant deux ans, je maintins le niveau malgré des difficultés d’attention. À l’entrée en 4e, les meilleurs élèves passaient en 4e A et, à ma grande surprise, j’y fus admis également. La 4e B était plutôt réservée aux familles plus modestes et, disons-le clairement, « aux étrangers ». Je ne restai que deux jours en 4e A, car une parente d’élève convainquit la direction de l’école de me faire quitter la classe de son fils. Un moindre mal, j’étais de retour parmi mes meilleurs copains. Le fils de cette dame n’obtint jamais son bac. Des années plus tard, alors jeunes mariés et déjà bien lancés dans la vie, mon épouse Maria et moi devînmes incidemment voisins de cette charmante femme qui m’avait fermé les portes de la 4e A. Quand je la croisai, j’avoue avoir pris un malin plaisir à lui parler de ce que je devenais. Ce qui m’a marqué dans cette expérience, c’est une forme d’injustice. Opinion fondée ou pas, je l’avais en outre pris pour du racisme envers moi, issu d’une classe sociale modeste, avec mes cheveux noir ébène et bouclés, ma peau mate. Un sentiment que j’ai ressenti comme immigré, mais qui ne m’a jamais rendu aigri. Au contraire, j’étais fier d’être différent. Une véritable richesse. En étymologie, par exemple, beaucoup de mots d’origine grecque s’expliquaient facilement pour moi. Aujourd’hui, je ne supporte pas l’injustice et le racisme, sous toutes leurs formes.

L’ambiance à la maison n’était toujours pas apaisée. J’étais le témoin de scènes qu’un enfant ne doit ni voir ni subir. Alors, dès que je le pouvais, je m’échappais dehors avec les copains. La rue était ma maison, mon refuge. Si cela me faisait beaucoup de bien, ce n’était pas idéal pour apprendre. Disons, pour faire bref, que mon adolescence fut chaotique. Je n’y étais plus, mes résultats scolaires finirent par s’écrouler en 3e. Je n’acceptai pas la décision du conseil de classe de me faire redoubler et tentai quand même l’examen de passage en seconde. Sans succès. Ma deuxième 3e fut pire que la première, sauf en mathématiques. En fin d’année, je n’acceptai toujours pas la décision du conseil de classe qui, cette fois, m’orientait en BEP. Par expérience, je choisis la commission de l’académie. Madame Lhomme, ma professeure de mathématiques et professeure principale, mit tout son poids et toute son autorité dans la balance. Résultat : direction la seconde. Je poursuivis ainsi ma scolarité au lycée technique Léonard-de-Vinci à Saint-Germain-en-Laye. Je lui en suis infiniment reconnaissant.

Quand j’eus 16 ans, mes parents me proposèrent de passer les deux mois des vacances d’été chez ma grand-mère maternelle en Grèce. Habituellement nous y allions en famille et en voiture, des voyages dont je garde un bon souvenir. Cette fois-ci, mon père me remit ma pièce d’identité, une autorisation de sortie du territoire et me déposa place Stalingrad à Paris pour prendre un bus qui allait donc traverser l’Europe. France, Italie, Yougoslavie tout du long et arrivée à Thessalonique. De là, il fallait se rendre à pied à la gare ferroviaire avec ma grande valise (à l’époque, sans roulettes), acheter un billet et embarquer à bord du train pour Florina, soit six heures pour quelque cent cinquante kilomètres. Une expédition. À l’arrêt de Messonissi, douze kilomètres avant ma destination, je décidai de descendre du train pour faire du stop et arriver plus vite, le village de ma grand-mère se trouvant à l’opposé. Une première voiture me conduisit jusqu’à Diastavrossi, puis une seconde jusqu’à Meliti, d’où je terminai à pied. Trois jours et deux nuits, quel périple ! Mais je vois ce voyage, seul à un jeune âge, comme une expérience réussie. À aucun moment je ne ressentis de l’appréhension ou de l’ennui. J’étais en mission, il fallait l’accomplir. D’autant que la récompense était à la hauteur : deux mois chez ma grand-mère, un bonheur d’être entouré de sa gentillesse, bonheur auquel s’ajoutait celui d’être avec une bonne bande de copains, encore mes amis à ce jour.

Certains étés, j’allais chez ma tante maternelle adorée, aujourd’hui défunte, à Perdikkas-Ptolemaïda, où je retrouvais également mes trois cousins germains. Jeunes, ils développaient déjà l’affaire familiale de commerce de fruits. Des maîtres sur les marchés forains des alentours dans l’art de vendre du raisin (entre autres). Alors adolescent, je partais avec l’un d’entre eux à minuit pour l’approvisionnement au marché de gros de Thessalonique qui ouvrait ses portes à 3 heures du matin. Nous revenions pour 6 heures sur les marchés d’Amyntheo le lundi, de Ptolemaïda le mercredi et de Kozani le samedi. J’étais très fier d’être de la partie. Nous criions : « 100 (drachmes) les 3 kilos » ou encore : « Stafilaki pou kolaï sto filaki »