Les 100 discours qui ont marqué le XXe siècle - Catherine Lanneau - E-Book

Les 100 discours qui ont marqué le XXe siècle E-Book

Catherine Lanneau

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Si tout le monde a en tête le Je vous ai compris de De Gaulle, le Un rideau de fer s'est abattu à travers le continent européen de Churchill ou le Ich bin ein Berliner de Kennedy, peu en revanche connaissent vraiment le reste des discours d’où proviennent ces fameuses paroles et encore moins les contextes historiques. Ce livre offre donc la possibilité d’aller au-delà de ces “phrases choc” en permettant la lecture des différents discours dans leur entièreté, tout en resituant chacun d’entre eux dans son époque. S'inscrivant dans la démarche d’Eric J. Hobsbawm, l'équipe inter-universitaire et pluridisciplinaire de politologues et d'historiens à la base du présent ouvrage retrace l'histoire de ce court XXe siècle à travers les grands discours qui l'ont marqué et qui l'ont façonné. Ce livre comprend une introduction générale ainsi qu'une contextualisation historique de chaque discours. De plus, les nombreux renvois qui sont présentés permettent au lecteur de suivre l'évolution d'une même problématique à travers le temps : colonisation, guerre froide, décolonisation, etc. Parmi les discours repris dans cet ouvrage, on trouve ceux de : Jaurès (“La Volonté de paix de la France”, 1914) ; Gandhi (“Sur la non violence”, 1922) ; Hitler (“Premier discours aux généraux”, 1933) ; de Gaulle (“L’appel du 18 juin”, 1940) ; Pie XII (“Discours de Noël 1942”) ; Truman (“Annonce du largage de la première bombe atomique sur Hiroshima”, 1945) ; Hirohito (“Capitulation de l’Empereur”, 1945) ; Churchill (“Un rideau de fer est descendu à travers le continent”, 1946) ; Mac Carthy (“Des communistes au Département d’État”, 1950) ; Khrouchtchev (“Nous devons abolir le culte de la personne”, 1956) ; Roi Baudouin (“L’indépendance du Congo”, 1960) ; Kennedy (“Ich bin ein Berliner”, 1963) ; Nixon (“Démission de la Présidence”, 1974) ; Deng Xiaoping (“Allocution d’ouverture du XII Congrès”, 1982) ; Arafat (“Proclamation d’un État Palestinien”, 1988) ; Havel (“La souffrance crée l’obligation d’être juste”, 1990) ; Gorbatchev (“Je mets fin à mes fonctions de Président de l’URSS”, 1991) ; Mandela (“Déclaration d’investiture”, 1994) ; Rabin (“Le peuple israélien aspire à la paix”, 1995) ; Jean-Paul II (“Construisons un avenir nouveau”, 2000).

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Seitenzahl: 1812

Veröffentlichungsjahr: 2014

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Les 100 discours qui ont marqué lexxe

Conception graphique : Isabelle Dro

www.andreversailleediteur.com

Première édition en mars 2008

© André Versaille éditeur, 2010

ISBN 9782507052843

Édition établie et présentée par

Hervé Broquet, Catherine Lanneau et Simon Petermann

Les 100 discours qui ont marqué lexxe siècle

Préface de Jean-François Lisée

Introduction de Geoffroy Matagne

André Versaille éditeur

« Le monde a-t-il jamais été transformé autrement que par la pensée et son support magique : le mot ? »

Thomas Mann

« Cette Chambre est en grande majorité, de façon inquiétante, horriblement silencieuse. On entendrait une mouche voler. ­Écoutez ! Il n’y a aucun débat. »

Sénateur Robert Byrd

Pour Bénédicte et Loïc, voyageurs au long cours de ce siècle. Que cette boussole les conduise à bâtir un monde où ils puissent, plus et mieux, faire leur cette maxime de Térence :Homo sum, humani nil a me alienum puto.

H. B.

En souvenir de David.

S. P.

Le pouvoir des mots

Des mots. Ce ne sont que des mots. Ils ne font que parler. C’est le sentiment qui m’animait lorsque j’écrivais mon premier livre sur l’évolution des relations entre les États-Unis et la montée du mouvement indépendantiste. Des conversations, des mots dans les mémos, les transmissions diplomatiques, les négociations, les discours. Les mots reflétaient des rapports de force, des promesses, des mensonges et exagérations, peut-être. Toutefois l’activité politique, lorsqu’elle ne s’exprime pas par les mouvements de troupes, est celle qui, avec l’activité religieuse, comporte la plus forte composante de mots, contrairement à l’activité industrielle, commerciale, scientifique et artistique, où l’empreinte humaine est physique, tangible, tridimensionnelle.

Le pouvoir des mots m’est d’abord apparu, adolescent, à travers le théâtre. La capacité qu’a eu Iago de convaincre, à partir de rien, Othello de la déloyauté de sa belle Desdémone et de le conduire au meurtre constitue le plus grand avertissement lancé par Shakespeare contre le pouvoir des mots. Orwell en a démontré le mécanisme dans son roman 1984, puis le sénateur McCarthy l’a appliqué en salissant une génération de créateurs et de diplomates par la pure accumulation d’insinuations. L’évocation de ce côté sombre de la force des mots permet de mesurer son pouvoir.

Une école historique veut que l’aventure humaine ne soit que l’implacable expression de l’évolution des intérêts et des rapports de force. Les vies et les discours d’individus, si remarquables soient-ils, ne seraient que la pointe des icebergs. Il est vrai qu’aucun chef de mouvement ou d’État n’a, à lui seul, la capacité d’enclencher un cours historique complètement absent de la trame du présent. Mais les discours réunis dans cet ouvrage illustrent la faculté qu’ont eue des hommes et des femmes hors du commun de conduire leurs sociétés dans un des chemins possibles, à l’exclusion de tous les autres. Sans Hitler, la volonté de revanche allemande aurait pu s’exprimer autrement. Sans son habileté à convaincre, sans son talent à trouver le ton, la cadence, qui allait rassembler les Allemands derrière son funeste projet, l’Europe n’aurait pas subi un sort aussi extrême. De même, les mots qu’a trouvés, devant l’immense foule rassemblée devant lui à Washington, Martin Luther King, mots d’affirmation des Noirs mais de rassemblement des races, ont-ils fait plus pour changer le cours de l’opinion américaine que s’ils en avaient utilisé d’autres, plus ancrés dans la colère que dans l’espoir.

Conseiller de deux Premiers ministres, j’ai écrit quelques centaines de discours, pratique qui permet de comprendre leur importance. Le discours peut lancer une réforme, négocier un passage difficile, mobiliser ou apaiser. Pour le chef de gouvernement, la préparation d’un discours est un moment pour mettre ses idées en forme. Souvent, cela lui permet de se dégager de ses obligations quotidiennes et de faire, pour lui-même, donc pour son gouvernement, la part de ce qui est principal et secondaire, stratégique et tactique. Le discours contribue à charpenter, non seulement la communication politique, mais la pensée politique du décideur.

Pour qui entend le discours, cet amas de mots est informatif à plus de niveaux qu’il n’y paraît. D’abord le discours permet de juger si le dirigeant a une compréhension réelle du sujet qu’il traite, s’il saisit la situation qui préoccupe l’auditeur. S’il la saisit, en a-t-il une lecture originale, qui permet de dégager une avancée ? S’il est informé et original, a-t-il le talent pour convaincre de la justesse de ses vues, de l’intérêt qu’ont les autres à l’appuyer, voire modifier leurs comportements pour permettre le succès de la voie qu’il propose ? De la première ligne au paragraphe final, réussit-il à maintenir l’attention, à remuer, éclairer, indigner ou faire sourire, conduire, convaincre, mobiliser et, ce faisant, réaffirmer sa légitimité comme chef ?

Lorsque le discours réunit plusieurs de ces qualités, lorsque vient le moment des applaudissements, ce n’est pas que le discours qui est ovationné, mais aussi le rapport qui s’est établi, à travers lui, entre celui ou celle qui a parlé et ceux qui ont écouté. Ils ont vécu une expérience commune, ne sont plus tout à fait les mêmes. (Si le discours est hué, l’impact est encore plus fort.)

En lisant les pages qui suivent, le lecteur sera diversement touché par les grands discours des uns et des autres. Certains nous semblent gauches, décalés, d’un autre âge. Comme en témoignent les mises en contexte historiques qui les introduisent, c’est que les discours doivent s’appuyer sur le temps, parfois sur l’air du temps, pour s’élever ensuite et prendre leur élan transformateur. Mais ceux qui ont traversé les décennies et les continents, le décès même de ceux qui les ont donnés et de ceux qui les ont reçus, et qui encore choquent, émeuvent et appellent à l’action, démontrent mieux que toute explication le pouvoir des mots.

Jean-François Lisée

Directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’université de Montréal (CERIUM.ca)

Février 2008

Avertissement

Ce recueil présente des discours qui font désormais partie de l’histoire, tout en n’ayant pas la prétention àl’exhaustivité. Présenter les discours politiques qui ont marqué le vingtième siècle n’est pas une tâche aisée. Les responsables de cette édition se sont heurtés à un certain nombre d’obstacles. D’abord et avant tout s’est posé le dilemme du choix des discours. Quels discours politiques devait-on retenir ? Les discours, officiels ou non, prononcés au cours duxxesiècle sont innombrables. Certains sont tombés dans l’oubli. Beaucoup ont exercé une influence importante sur le cours des événements, d’autres moins. Les effets d’un discours sur l’opinion ont parfois été immédiats ou inattendus. Dans certains cas, ces effets sont difficiles à discerner.

Lorsque Winston Churchill appelle les Britanniques à résister en mai 1940, l’effet est immédiat. Il galvanise l’opinion anglaise. La bataille d’Angleterre sera gagnée. Par contre, un quart de siècle plus tôt, le discours de Jean Jaurès ne résiste pas à la vague nationaliste et revancharde qui submerge la France en juillet 1914. En 1950, la déclaration de Robert Schuman sera suivie par la création de la CECA mais l’effet immédiat sur les opinions reste limité. Deux décennies plus tôt, l’étincelant discours d’Aristide Briand sur la renonciation à la guerre n’empêchera pas l’emballement de la course aux armements dans une Europe en proie aux extrêmes.

D’autres discours, parfois flamboyants, n’ont sur l’opinion que des effets secondaires ou indirects. Le discours prononcé par le général de Gaulle le 18 juin 1940 ne prendra toute sa signification que progressivement et deviendra surtout emblématique après la Libération. En revanche, le discours prononcé par Churchill à Fulton le 5 mars 1946 aura un impact important à l’échelle mondiale. Il en va de même pour celui prononcé en pleine guerre froide par P.-H. Spaak devant les Nations unies le 28 septembre 1948.

Certains discours ne produisent leurs effets qu’à plus long terme. Le rapport de Khrouchtchev dénonçant le culte de la personnalité et les crimes de Staline, prononcé devant le XXeCongrès du PCUS en février 1956, provoqua un véritable séisme au sein du monde communiste. Mais ses effets ne se feront sentir que progressivement. Pendant longtemps, ce rapport secret (diffusé par les soins du département d’État américain) ne sera qu’« attribué » à son auteur par la plupart des partis communistes réfractaires à toute idée de réforme, ou tout simplement dénoncé comme un faux grossier.

Le choix de certains discours peut paraître arbitraire. Le testament politique d’Allende ou le discours du président Nixon, pour ne prendre que ces deux exemples, ont-ils leur place dans un tel recueil. Ne s’agit-il pas de discours principalement à usage interne ? Sans doute. Mais en les reproduisant, nous avons tenu compte à la fois de leur importance historique et de leurs prolongements internationaux.

Il se trouvera évidemment des historiens ou des politologues pour contester légitimement nos choix ou pour rappeler que tel ou tel discours important a été omis. Nous en sommes conscients et nous en assumons la responsabilité intellectuelle. Notre objectif est de présenter un recueil de discours politiques en vue d’aider l’étudiant, et plus généralement le lecteur curieux, à mieux comprendre ce siècle de fer que fut le vingtième siècle.

Un rappel historique précède chaque discours. Le lecteur pourra ainsi situer le discours dans son contexte et peu à peu, au gré de ses lectures, suivre le déroulement du vingtième siècle.

À cet égard, nous avons partiellement adopté la thèse de E. J. Hobsbawm qui fait débuter le siècle avec la Première Guerre mondiale qui a vu l’effacement du rôle de l’Europe au profit des États-Unis ainsi que l’avènement de l’URSS.

La majorité des discours reproduits dans cet ouvrage sont disponibles par des sources diverses et ont parfois été publiés à de nombreuses reprises. C’est la raison pour laquelle les responsables de l’édition n’ont pas cru utile de mentionner les sources.

Un tel travail ne pouvait se réaliser sans le concours de nombreux intervenants. Nous tenons à remercier toutes les personnes qui, dans les bibliothèques, les ambassades et les assemblées parlementaires, les centres d’études et les universités, ont apporté leur aide pour la collecte des textes. Leur apport nous a permis, malgré la grande diversité des législations existantes, d’accomplir toutes les démarches possibles afin d’obtenir les autorisations de reproduire les discours repris dans ce volume. Malgré nos efforts, certaines démarches sont restées sans réponses. Nous avons donc pris le parti de publier des discours accessibles par ailleurs, dans des publications ou sur des sites Internet.

Notre gratitude va spécialement à Geoffroy Matagne, jeune politologue à l’université de Liège, qui a bien voulu rédiger des remarques liminaires sur l’importance du discours dans la vie politique interne et externe, et à Pierre Delvenne, étudiant en science politique à l’université de Liège, qui s’est attelé avec obstination à la recherche des discours. Nos plus vifs remerciements également au professeur Jean-Marie Frissen, qui a relu les introductions historiques, de même qu’à Freddy Lovenberg, de l’université Mons-Hainaut, qui a supervisé le travail de traduction et à Véronique Michel dont la contribution mérite d’être mentionnée.

Enfin, ce livre a pu bénéficier de la correction attentive et méthodique de Sarah Ferauge, Françoise Quittelier, Sophie Wintgens et David Lecomte. Qu’ils trouvent toutes et tous ici l’expression de nos plus chaleureux remerciements.

Hervé Broquet, directeur du CREP et chargé d’enseignement à l’école royale militaire

Catherine Lanneau, docteur en Histoire et chargée de recherches du FRS-FNRS (Histoire de l’Europe – ULg)

Simon Petermann, professeur honoraire des universités de Liège (ULg) et de Bruxelles (ULB)

Le discours politique

« Les phénomènes observés dans le champ politique semblent, dans une proportion écrasante, relever des faits de langage. »

Frédéric Bon(1985, p. 537)

Les pratiques discursives constituent une part importante des pratiques politiques. Elles sont inhérentes à l’exercice du pouvoir. Les faits de langage sont au cœur de l’action politique. Elle se déploie par la parole (discours électoral, communication devant une assemblée, réponse à une interpellation parlementaire, etc.) et par l’écrit (programme d’un parti, proposition de loi, etc.), mais aussi par les signes et les symboles auxquels sont attachées des significations (les drapeaux, les manifestations, les décorations, les défilés, etc.) (Braud, 1998, p. 55).

Ainsi, le travail du chercheur en sciences sociales consiste souvent à analyser des discours, des signes ou des symboles. Bon (1985, p. 537) illustre parfaitement cette omniprésence des « matériaux » linguistiques :

Des textes de philosophie politique aux discours des hommes d’État, des auto-­justifications des acteurs aux interviews sur les motivations de l’électeur, matière et langue semblent se confondre. L’événement est appréhendé par le récit qui en a été fait. Même lorsque la matérialité du fait peut être établie, la dérive naturelle du politiste le renvoie dans l’univers symbolique ; plus que de savoir ce qui s’est réellement passé, le politiste s’intéresse aux formes sous lesquelles l’événement a été représenté.

Le langage n’est pas seulement l’élément constitutif du débat politique. Il participe à la construction et à la mise en œuvre des « règles du jeu » ; à la dissimulation et à la révélation des enjeux. Il constitue à la fois un outil et une contrainte pour les acteurs. Les discours politiques sont des manifestations concrètes et centrales de cette réalité. Bon nombre d’entre eux ont un impact sur le cours des événements– variable voire potentiel, certes, mais réel. Ils sont, d’une part, des facteurs de changement et constituent, d’autre part, des balises utiles pour étudier le flux des faits historiques.

Cet ouvrage rassemble des discours qui ont acquis une importance historique majeure, pour le meilleur ou pour le pire. Ils ont été sélectionnés en fonction de différents critères au premier rang desquels figure leur portée historique. Celle-ci peut découler de leur impact immédiat, de leur influence à long terme sur le cours des événements, de leur portée symbolique actuelle et/ou de leur capacité à incarner a posteriori un moment charnière.

La période traitée s’étend de la Première Guerre mondiale à la chute de l’URSS (certains textes postérieurs ont été ajoutés lorsqu’ils s’inscrivaient dans la logique thématique de ces années qui apparaissent aujourd’hui comme une période historique cohérente) suivant en cela la thèse du « courtxxe siècle » de Hobsbawm (1997).

Des contraintes plus prosaïques ont également dû être prises en compte, notamment les droits de reproduction. Certains discours qui auraient parfaitement trouvé leur place dans ce recueil sont donc absents.

En guise d’introduction aux discours politiques sélectionnés, ce texte vise à offrir au lecteur un court éclairage théorique sur la place du discours, du langage et de la communication au sein d’un système politique, qu’il soit national ou international. Il permet de souligner qu’au-delà des « grands » discours historiques qui sont l’objet de ce recueil, la scène politique est traversée par un flux discursif ininterrompu. Seules les grandes allées d’un champ de recherche dynamique seront empruntées ici. Le lecteur désireux d’approfondir les développements qui suivent est invité à se reporter aux ouvrages mentionnés en bibliographie.

Il convient tout d’abord d’attirer l’attention sur la « permanence historique » de la communication politique. Comme le rappelle Satineau (1991, p. 5), « on se montrait et on parlait sur l’antique agora ». Le discours1, quant à lui, peut être présenté comme une forme très ancienne de communication politique.

Depuis le début duxxe siècle, celle-ci a connu– comme la communication humaine en général – des évolutions technologiques et stylistiques importantes (idem, p. 9-12). Les pratiques ont connu une croissance constante. Les méthodes se sont diversifiées. Par ailleurs, le style s’est assoupli. Il s’est développé dans des registres moins formels. La communication politique a également traversé des périodes troublées, caractérisées par une activité d’une rare intensité et de nombreuses ruptures (les événements de mai 1968 par exemple). Le contexte culturel, institutionnel, social et technologique a influencé la gestion de la communication politique au sein des différentes sociétés humaines. Les systèmes politiques autoritaires ou totalitaires ont, par exemple, développé des efforts considérables afin de contrôler les moyens de communication de masse. Dans les démocraties, de nombreux débats ont porté sur les liens entre médias et libertés fondamentales. Au-delà de ces conceptions très différentes des rôles et de la place de la communication et du discours sur la scène politique, un consensus relatif s’est établi autour de son utilité et de son efficacité.

Différentes fonctions ont été assignées à la communication politique. On lui attribue volontiers une pluralité d’objectifs, distincts ou complémentaires : la transmission d’informations, la modification de l’opinion publique voire des comportements (au premier rang desquels le comportement électoral). Plus généralement, on présente le discours politique comme un levier des gouvernants dans la relation « gouvernants-gouvernés » (Cotteret, 1991, p. 11). En réalité, la scène politique est constamment parcourue par des échanges inégaux d’informations entre ses acteurs (majorité, opposition, gouvernants, gouvernés, mouvements sociaux, etc.). La permanence du discours et de la communication est liée à la nature et à la place du langage dans un système politique. Le pouvoir n’est jamais exclusivement fondé sur la force et sur la contrainte. Comme l’écrivait Rousseau (1762, p. 354) « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir ». La quête de légitimité qui anime les gouvernants les oblige à convaincre les gouvernés– ou du moins à s’y efforcer. Élément clé de cet effort, la communication politique est donc nécessaire à l’exercice du pouvoir. En un sens, « est légitime le pouvoir qui communique avec succès les raisons de le croire tel » (Rangeon, 1991, p. 100). Les efforts continus déployés par les acteurs politiques contemporains dans le domaine constituent des indices de la permanence de cette importance, de ce pouvoir potentiel du discours– au moins aux yeux des acteurs (McArthur, 1999).

Parmi les principales fonctions du discours politique, on peut donc mentionner la construction d’une causalité politique (Braud, 2002, pp. 513-515). Dans un régime démocratique, il est indispensable pour les gouvernants de légitimer leur présence au pouvoir.L’attributionau politique d’un rôle moteur dans la vie sociale est au centre de cet effort de légitimation. À travers l’instauration d’un débat politique sur un problème donné, la publication d’analyses insistant sur les facteurs politiques, la mise en scène de rituels (inaugurations, etc.), les gouvernants tentent donc de s’approprier la paternité des évolutions sociales jugées positives.

On peut citer également la construction de repères identitaires. En effet, le langage politique se caractérise par une abondance de termes qui situent les acteurs dans le champ politique (idem, p. 508). Il existerait en ce sens un « discours socialiste », un « discours communiste », etc., caractérisés par l’usage de symboles, d’un vocabulaire, de références spécifiques.

L’imposition de grilles d’interprétation et d’analyse de la réalité est une autre fonction fondamentale du discours politique. Braud l’explique en ces termes (1998, p. 55) :

« Fondamentalement la communication politique a pour finalité de faire prévaloir des“représentations du réel”. Les faits, les événements, a fortiori les situations complexes telles qu’une crise économique ou une tension diplomatique, ne sont accessibles qu’à travers un langage qui les nomme, des catégories d’analyse qui permettent de les penser dans un univers de références déjà construites culturellement. Le chômage est une réalité politique parce qu’il y a un mot pour l’exprimer (ce n’était pas le cas il y a quelque deux siècles) et que ce mot, au centre de tant de débats, s’est chargé de fortes connotations, différentes d’ailleurs selon l’appartenance sociale ou la famille politique. »

Cet ensemble de fonctions s’accompagne d’une entreprise de « réduction de la complexité » d’une situation sociale. Celle-ci est au cœur des stratégies de communication politique. Il convient de rendre les problèmes et phénomènes tout d’abord « politiques » et « maîtrisables » (cf.supra) mais également « intelligibles ». Le discours politique va par exemple s’efforcer de réduire des conflits complexes et multidimensionnels à des oppositions simples : gauche-droite, écologie-productivisme ou Église-État par exemple. Dans sa présentation du vote comme rituel, sous le double aspect d’une « manipulation du sacré » et d’un « langage », Bon (1991, pp. 181-182) a proposé une analyse originale de cette fonction « cognitive » du discours politique. Elle mérite d’être reproduite ici :

« L’objet du discours mythique est d’introduire une intelligibilité dans le chaos, c’est-à-dire de ramener les dimensions multiples de cette expérience à un petit nombre de notions et d’opérateurs simples […]. La situation du citoyen est comparable à celle de l’indigène devant le cosmos. La vie politique lui apparaît comme un univers d’une extraordinaire complexité ; une multiplicité de groupes, de sous-groupes et de personnalités entrent en conflits qui s’organisent en un nombre considérable de dimensions. Le langage qui y est parlé est d’une nature particulière ; il suppose un long apprentissage avant de pouvoir être maîtrisé. L’intérêt général n’est souvent que la forme sous laquelle s’expriment les intérêts particuliers. La technicité croissante des problèmes qui entrent dans le champ politique avec l’extension de l’intervention de l’État, accroît encore la difficulté d’appréhension du débat politique par le simple citoyen. Or, la démocratie pluraliste somme le citoyen d’intervenir, à certains moments privilégiés, dans ce débat et d’arbitrer ces conflits. Le temps et l’investissement intellectuel qu’il peut consacrer à cette tâche sont extrêmement limités. Le seul moyen pour résoudre cette contradiction est d’opérer, à la manière du discours mythique, une réduction de cet univers complexe à un petit nombre d’oppositions. […] »

Dans cette perspective, le discours politique– construit pour plaire et convaincre – utilise les ressources classiques de la rhétorique (Bon, 1985, p. 561). Cette caractéristique serait particulièrement nette dans les systèmes politiques dont l’existence dépend d’une mobilisation de masse ou dont le fonctionnement s’appuie sur des assemblées délibératives. Dans les démocraties qui réunissent les deux « attributs », rhétorique et discours seraient tout simplement indissolubles.

Une des particularités du discours politique est qu’il est orienté vers la « sensibilité populaire » et qu’il « exploite les analogies entre les formes de la“logique rhétorique”et celles de la pensée commune » (ibidem). Cette caractéristique s’explique aisément. Les discours politiques mobilisent de manière intensive voire systématique des idéologies particulières. Celles-ci construisent un certain nombre d’entités abstraites (la « nation », le « capital », etc.) qu’il convient d’incarner. Les ressources de la rhétorique sont donc mobilisées pour leur donner vie et les rendre accessibles au plus grand nombre. L’usage de la prosopopée, de la personnification et de la métaphore « rend sensible et intelligible le monde formel de la politique » (idem, p. 562). Ces figures ont un « effet simplificateur ». Elles abordent les problèmes politiques sur un mode familier (celui des relations interpersonnelles) et elles donnent « une dimension affective aux représentations collectives ». À l’inverse, certaines notions sont « trop bien et trop immédiatement comprises par les citoyens » ; elles sont « saturées dans toutes leurs dimensions émotives » (idem, p. 563). Lorsqu’elles évoquent des « expériences négatives », l’usage de l’Euphémisme permet alors de les rejeter dans l’« univers désincarné des abstractions ».

Néanmoins, si la notion classique de rhétorique est toujours utile pour étudier les discours politiques, il faut sans doute admettre que son importance a diminué. Les campagnes électorales ne sont plus centrées sur les discours prononcés lors de grands rassemblements populaires. De nouveaux médias « visuels » sont apparus. Par ailleurs, d’événementielle, la communication politique est devenue presque permanente. Dans ces conditions, ce ne sont plus les phrases et les mots qui permettent de « représenter », de véhiculer le message (Satineau,idem, p. 39). Néanmoins, quels qu’en soient les vecteurs (l’image ou le verbe), la diffusion de grilles simplifiées d’interprétation du réel reste au centre de l’activité discursive.

Si le discours politique remplit certaines fonctions, il ne les remplit pas n’importe comment et dans n’importe quelles conditions. Selon les termes de Braud (2002, p. 504), « le langage politique se situe dans un jeu de relations entre le locuteur, son ou ses publics, et les vecteurs de communication utilisés ». De nombreuses contraintes en découlent.

Dans les démocraties, les discours politiques sont soumis à des impératifs électoraux (idem, p. 505). Les hommes politiques candidats à une élection cherchent le soutien d’électeurs dont les attentes sont multiples, très diversifiées, voire contradictoires. En fonction de l’homogénéité de son public et de ses attentes, le locuteur pourra tenir un discours catégoriel parfaitement adapté aux exigences de son public ou devra se contenter de rester à un niveau de langage très général afin d’éviter de s’aliéner des soutiens éventuels.

La position du locuteur, son rôle ou son mandat électif influencent tant la forme que le contenu de son discours. Le statut politique du locuteur doit être pris en compte. Un mandat politique de premier plan fait surgir des attentes à la fois plus nombreuses, plus contradictoires et plus intenses. La « ritualisation » des discours prononcés par des personnalités de premier plan participe à la gestion de cette complexité.

Le récepteur est, quant à lui, un acteur à part entière du discours politique (Satineau,idem, pp. 18, 25). En effet, la réception du message dépendra de différents facteurs individuels (position sociale, etc.) et psychologiques. Les concepts mobilisés par le locuteur lors de l’élaboration de son discours politique peuvent ne pas être compris par le public ou être réinterprétés.

Sur le plan technologique, l’apparition de nouveaux médias (presse écrite auxixe siècle, radio et télévision auxxe siècle, etc.) a eu des conséquences importantes sur les techniques propres à la communication politique, sur les modalités d’émission et de réception des discours. L’information peut désormais être diffusée rapidement (voire instantanément) et massivement, ce qui augmente le « caractère stratégique » de la communication politique (Gerstlé, 1992, p. 125). Dans le contexte désormais quotidien de l’urgence perpétuelle, les acteurs politiques sont amenés à réagir face à des problèmes qu’ils ne maîtrisent pas nécessairement et qu’ils n’ont pas le temps d’étudier en profondeur.

Cette nouvelle configuration a également modifié les relations entre locuteur(s) et récepteur(s). À côté de la communication « institutionnelle », qui a lieu à l’initiative des mandataires et des principaux acteurs politiques, les médias eux-mêmes suscitent l’émission de discours politiques. La communication n’est plus uniquement unidirectionnelle et ponctuelle : typiquement, de l’homme politique au citoyen au moyen d’une déclaration radiophonique ou par voie de presse. Les acteurs politiques réagissent aux discours énoncés par d’autres et répercutés dans les différents médias. Les discours tendent à se répondre.

Par ailleurs, de nouveaux lieux d’expression sont apparus : des débats radiophoniques avec intervention des auditeurs, des émissions politiques récurrentes à la télévision (autour d’un acteur politique ou d’une question d’actualité), des entretiens ou des interventions dans la presse (du quotidien généraliste à l’hebdomadaire féminin, etc.), sans oublier les effets d’écho des discours dans les différents médias (Satineau,idem, p. 16).

Les rapports entre les hommes politiques et les médias ont suscité de nombreuses analyses et commentaires. Les professionnels de la communication (journalistes, organismes de sondage, conseillers en communication, etc.) maîtrisent généralement bien mieux les logiques de fonctionnement des médias contemporains que les acteurs politiques traditionnels. Ces derniers n’ont pas ou peu de contrôle sur le sort qui sera réservé à leur message. Les journalistes qui décident d’en rendre compte vont le plus souvent n’en proposer qu’une synthèse plus ou moins fidèle. Ils sélectionnent l’information, la mettent ou non en exergue (à la une d’un quotidien par exemple).

Il convient donc de s’intéresser aux nouvelles interactions entre l’outil de diffusion et le message : quelle est l’influence des médias sur le discours politique ? Comment les médias modifient-ils les contraintes liées aux positions institutionnelles des hommes politiques ? Comment influencent-ils le « charisme » des orateurs ? Comment participent-ils à la légitimation d’un discours politique et à sa crédibilité ?

Enfin, au-delà des contraintes liées au statut du locuteur, des contraintes technologiques ou des contraintes économiques, l’efficacité de la communication politique dépend aussi de la « culture politique » de la société au sein de laquelle elle se déploie. Comme le souligne Gerstlé (idem, p. 125), « n’importe qui ne produit pas n’importe quoi sous prétexte qu’il parle à tout le monde à travers un média de masse. Les préconstruits culturels, les codes symboliques, les normes et les règles du jeu de la communauté concernée imposent lourdement leurs contraintes ».

Lorsqu’on parle de culture politique, on fait référence habituellement à un ensemble de croyances fondamentales et de valeurs largement partagées au sein d’une communauté politique (Paletz et Lipinski, 1994, p. 3). Ces croyances et ces valeurs constituent une contrainte importante pour tout orateur public. Elles influencent les (inter) actions politiques de différentes manières. Les acteurs politiques évitent de prendre des décisions ou des positions publiques qui violent de manière patente des éléments de la culture politique en vigueur. A contrario, elle fournit des opportunités et des justifications pour proposer et avancer des politiques (idem, p. 4-5). Il faut toutefois souligner le caractère relativement malléable et vague des référents culturels. Des mots et concepts identiques (« égalité » et « liberté », par exemple) peuvent servir à légitimer des politiques très différentes.

Par ailleurs, la culture est une construction sociale qui est apprise par les individus. Elle peut varier dans le temps et l’espace. Dans ce contexte, le rôle des médias est crucial (idem, p. 5-6). D’une part, ils contribuent à transmettre la culture politique d’une génération à l’autre. Ils diffusent des valeurs, des croyances, des attitudes dans la société de telle sorte que certaines sont largement partagées. D’autre part, les médias de masse fournissent la possibilité de propager de nouvelles idées dans la société et d’accélérer les changements que connaît une culture politique déterminée.

À côté de la culture politique qui s’inscrit dans la durée et ne se modifie que graduellement, le discours politique s’insère pour sa part dans l’actualité immédiate. Il subit les contraintes de la conjoncture politique, économique, sociale, internationale, etc. Quelle que soit la capacité des hommes politiques à l’influencer (révélations, déclarations, etc.), ils sont régulièrement amenés voire contraints à prendre la parole. Or, « parler », c’est « s’insérer dans un système sans fin de prises de positions et de réactions où ce qui s’est dit hier commande étroitement la façon de s’exprimer aujourd’hui, laquelle doit anticiper ce qui se dira demain » (Braud, 2002, p. 506).

On le voit, la communication politique est au cœur de la vie politique contemporaine. Avec la multiplication des activités discursives et le caractère massif et rapide de leur diffusion, le discours politique est devenu un phénomène presque « permanent » (Satineau). Néanmoins, en certaines circonstances, « un » discours peut prendre une dimension particulière, « marquer » au sens propre une époque, faire l’événement. Il se révèle capable d’« articuler les rêves, offrir de l’espoir, remuer les cœurs et les esprits et proposer à leurs publics des visions d’un avenir meilleur » (McArthur, 1999). Il permet de donner sens aux faits historiques, de mettre au jour les tensions, les craintes et les espoirs propres à une époque, de comprendre les mobiles des acteurs, le contexte d’une décision et de mobiliser pour l’action politique. Ce recueil rassemble de tels discours. Il propose ainsi au lecteur une porte d’entrée originale sur l’histoire duxxe siècle.

Geoffroy Matagne, Aspirant du FNRS, Université de Liège

Bibliographie

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1 – Jean Jaurès

La volonté de paix de la France

29 juillet 1914

Alors que l’on semble s’acheminer vers le déclenchement d’un conflit, les partisans de la paix refusent encore de croire en sa fatalité, multipliant les appels à la conciliation et au règlement diplomatique. En France, c’est le député socialiste Jean Jaurès qui incarne sans doute le mieux ce combat, au grand dam du camp nationaliste qui lui voue une haine féroce. À l’avant-veille de sa fin tragique, le tribun prononce son dernier discours, entre dénonciation des horreurs de la guerre et confiance dans le désir de paix de son pays et du prolétariat allemand.

Les causes lointaines et immédiates de la guerre

Les raisons profondes de la Grande Guerre sont à trouver à la fin duxixe siècle avec la montée des impérialismes et des nationalismes et avec le jeu d’alliances stratégiques sous-tendu par des intérêts économiques croissants et par certaines ambitions colo­niales. À la Triple Alliance ou Triplice (1882) unissant formellement l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et l’Italie, répond une Triple Entente virtuelle (1907) entre la France, la Grande-Bretagne et la Russie. Des rivalités impériales opposent l’Autriche-Hongrie, en perte de vitesse dans les Balkans, à la Russie qui cherche un accès aux Détroits et se veut la protectrice des peuples slaves. De même, une concurrence navale existe entre la Grande-Bretagne, puissance maritime par excellence, et une Allemagne surarmée, cible d’un revanchisme français cristallisé sur la récupération de l’Alsace-Lorraine. L’étincelle sera l’assassinat à Sarajevo, le 28 juin 1914, du prince héritier austro-hongrois François-Ferdinand par le nationaliste serbe Princip. Vienne y voit l’occasion d’un conflit localisé avec Belgrade dont elle craint le nationalisme exacerbé et peut compter sur Berlin qui la pousse à la guerre malgré les risques réels d’une intervention russe en faveur des Serbes. Le Tsar semble, lui aussi, résolu au conflit et la France ne pèse pas autant qu’elle le devrait pour l’en dissuader. Londres, elle, tente plusieurs médiations mais sans réellement les assortir d’une menace suffisante pour faire reculer les puissances centrales.

Tout s’accélère le 23 juillet, lorsque Vienne pose un ultimatum à la Serbie en des termes volontairement inacceptables, comme la présence sur son sol d’agents austro-hongrois chargés d’enquêter sur l’assassinat de Sarajevo. Le 24, Berlin approuve les termes de cette note que Belgrade refuse partiellement le 25. Vienne déclare dès lors la guerre à la Serbie le 28, provoquant une mobilisation partielle de la Russie le 29, puis une mobilisation générale le 30. Le 1er août, après expiration d’un ultimatum, l’Allemagne déclare la guerre à la Russie, entraînant la mobilisation de la France. Le 3 août, c’est à Paris que Berlin déclare la guerre avant de violer, le lendemain, la neutralité belge et de pousser ainsi Londres, qui en était garante, à prendre part au conflit.

Les divisions du monde socialiste et la personnalité de Jaurès

Face à la menace de guerre, les socialistes européens ne parlent pas tous d’une même voix. Aux congrès et réunions de l’Internationale ouvrière, on se divise sur l’emploi de la grève générale pour empêcher la guerre. Les Allemands y sont opposés et veulent s’en tenir à des démonstrations pacifiques tandis qu’une partie des Français y voient un moyen d’action utile, quitte à ne pas l’appliquer si les conditions ne sont pas réunies. Faute d’accord, on s’en tient au mot d’ordre très vague voté à Stuttgart en 1907 : tout faire pour éviter la guerre et, si elle se déclare, pour l’interrompre. Mais les socialistes français eux-mêmes ne sont pas unanimes. Leur chef historique, Jules Guesde, est sur la même ligne que les Allemands tandis qu’une minorité extrémiste se déclare partisane, comme la plupart des leaders syndicaux de la Confédération générale du travail (CGT), d’une grève générale révolutionnaire en France, quoi que décident les autres peuples, au nom de l’antimilitarisme et de l’antipatriotisme développés par Marx. Entre ces deux tendances naviguent des modérés qui considèrent la guerre comme le produit du capitalisme et d’ambitions économiques concurrentes dont sont finalement victimes les masses laborieuses.

Jean Jaurès est l’un d’eux. Issu de la bourgeoisie, diplômé de l’École normale supérieure, élu du Tarn, il a d’abord siégé au centre gauche avant de rejoindre les rangs socialistes en 1893. Patriote, il croit en la nation et en la nécessité de la défendre. S’il prône la grève générale internationale et simultanée, c’est surtout dans l’espoir qu’elle parvienne à imposer l’arbitrage aux potentiels belligérants. En cas d’échec ou de lâchage des socialistes allemands, il appelle chaque Français à faire son devoir. C’est pourtant lui qui concentre sur son nom la haine exacerbée de la droite nationaliste. Intellectuel brillant, orateur inspiré, il est l’objet d’attaques incessantes et d’une virulence rarement égalée dès ses prises de position lors de l’affaire Dreyfus. Parce qu’il est séduit par la philosophie germanique à laquelle il a consacré sa thèse et parce qu’il est partisan d’une réconciliation franco-allemande, il est considéré par ses adversaires comme un agent de l’ennemi. Issu d’une famille qui compta deux amiraux, personnellement favorable à une armée de milices purement défensives à laquelle chaque homme concourrait de vingt à quarante-cinq ans, il est cependant régulièrement accusé d’antimilitarisme et de haute trahison. Chacun de ses meetings, chacun de ses discours à la Chambre suscite les huées et les injures du « camp d’en face ».

Une dernière harangue pour la paix

Le 29 juillet 1914, il est à Bruxelles pour une réunion du Bureau socialiste international. Le soir, il participe à un meeting au Cirque royal et parle trois quarts d’heure devant plus de huit mille personnes, sans compter les centaines d’autres qui n’ont pu entrer dans la salle. Le discours de Jaurès est connu par le compte rendu qu’en fit le lendemain le socialiste belge Louis Piérard dans Le Peuple. Si l’orateur sait que Vienne a déclaré la guerre à Belgrade, il ignore que la Russie a commencé à mobiliser et veut croire encore à un conflit local. Sous les acclamations incessantes de son auditoire, il en appelle à la raison humaine, appuyée à la fois sur l’héritage du christianisme et sur celui de la Révolution française, pour éviter une guerre dont il décrit crûment les inévitables ravages : destructions, maladies, misère. Épinglant les responsabilités, certes écrasantes, des puissances centrales, il loue la volonté de paix de la France, son pays, dont il croit sincèrement qu’il a tout fait et fera tout pour empêcher le conflit, avec plus de fougue encore qu’il ne salue la volonté des prolétaires allemands, manifestation d’une diplomatie socialiste. Une fois encore, il s’exprime tout autant en patriote qu’en militant mais les événements vont, très vite, rendre son discours caduc.

Deux jours plus tard en effet, la propagande nationaliste a raison de Jaurès. C’est en tant que traître à la patrie qu’il périt au café du Croissant, le soir du vendredi 31 juillet 1914, d’un coup de pistolet tiré par un jeune déséquilibré, Raoul Villain. Membre des Jeunes Amis de l’Alsace-Lorraine, celui-ci applique à la lettre, sans forcément l’avoir lue, l’injonction parue dans L’Action française du 23 juillet : Tuer Jaurès. La nouvelle se répand rapidement et l’on redoute en haut lieu une explosion de colère du monde ouvrier. Mais c’est plutôt la tristesse qui domine et, à l’annonce de la mobilisation, les Français, quelle que soit leur opinion ou leur classe sociale, obéissent à l’ordre de rejoindre. Le 4 août, les obsèques de Jaurès sont même l’occasion d’affirmer l’union sacrée face à l’ennemi, le disparu recevant l’hommage officiel du gouvernement. À l’heure du choix, le patriotisme l’a emporté, comme Jaurès l’avait toujours prédit. En 1919, Raoul Villain sera acquitté au nom de la Victoire et de la réconciliation nationale et, cinq ans plus tard, le cartel des gauches fera transférer les cendres de Jean Jaurès au Panthéon. Le monde était entré dans un nouvel avant-guerre, au cours duquel le « pacifisme patriotique » défini par Jaurès allait inspirer les théoriciens de la sécurité collective et de l’arbitrage mais également se heurter, en bien des cas, à ce pacifisme intégral qui conduisit l’Europe aux accords de Munich2.

La volonté de paix de la France

En rentrant à Paris, je dirai à mes compatriotes avec quelle émotion, moi qui suis dénoncé comme un sans-patrie, j’ai entendu acclamer ici la France de la grande Révolution.

Nous ne sommes pas ici cependant pour nous abandonner à ces émotions, mais pour mettre en commun nos forces de raison et de sentiment et tâcher d’écarter la guerre. On dirait que les diplomaties ont juré d’affoler les peuples.

On négocie ; il paraît qu’on se contentera de prendre à la Serbie un peu de son sang (rires) ; nous avons donc un peu de répit pour assurer la paix. Mais à quelle épreuve on soumet l’Europe !

Quand vingt siècles de christianisme ont passé sur les peuples, quand depuis cent ans ont triomphé les principes des droits de l’homme, comment se fait-il qu’il soit possible que des milliers d’hommes puissent, sans savoir pourquoi, sans que les dirigeants le sachent, s’entre-tuer sans haine ?

Ce qui me navre le plus, c’est l’inintelligence de la diplomatie. Regardez les diplomates de l’Autriche-Hongrie ; ils viennent d’accomplir un chef-d’œuvre ; ils ont obscurci toutes les responsabilités autres que la leur. Quelles qu’aient été les folies des autres dirigeants, au Maroc*, en Tripolitaine*, aux Balkans*, par la brutalité de sa note*, avec son mélange de violence et de jésuitisme, la diplomatie d’Autriche-Hongrie semble avoir voulu passer au premier plan. (Applaudissements)

Et l’Allemagne ? Si elle a connu la note austro-hongroise, elle est inexcusable d’avoir permis une pareille démarche. Et si l’Allemagne officielle n’a pas connu la note autrichienne, quelle est cette sagesse gouvernementale et que signifie la Triple Alliance ? Quoi ! Vous avez un contrat qui vous lie et qui vous entraîne à la guerre et vous ne savez pas ce qui va vous y entraîner ! Je demande quel peuple a donné un exemple pareil d’anarchie.

Si l’on pouvait lire dans le cœur des gouvernants, on ne pourrait y voir si vraiment ils sont contents de ce qu’ils ont fait. Ils voudraient être grands ; ils mènent les peuples au bord de l’abîme ; mais, au dernier moment, ils hésitent ; le cheval d’Attila effarouche encore, mais il trébuche. Cette hésitation des dirigeants, il faut que nous la mettions à profit pour organiser la paix.

Nous, socialistes français, notre devoir est simple ; nous n’avons pas à imposer à notre gouvernement une politique de paix. Il la pratique. Moi qui n’ai jamais hésité à assumer sur ma tête la haine de nos chauvins, par ma volonté obstinée et qui ne faillira jamais de rapprochement franco-allemand, j’ai le droit de dire qu’à l’heure actuelle le gouvernement français veut la paix et travaille au maintien de la paix. (Ovation)

Le gouvernement français est le meilleur allié de paix de cet admirable gouvernement anglais qui a pris l’initiative de la conciliation. Et il donne à la Russie des conseils de prudence et de patience.

Quant à nous, c’est notre devoir d’insister pour qu’il parle avec force à la Russie de façon qu’elle s’abstienne. Mais si, par malheur, la Russie n’en tenait pas compte, notre devoir est de dire : « Nous ne connaissons pas de traités secrets. Nous ne connaissons qu’un traité : celui qui nous lie à la race humaine. » (Ovations)

Voilà notre devoir et, en l’exprimant, nous nous sommes trouvés d’accord avec les camarades d’Allemagne qui demandent à leur gouvernement de faire que l’Autriche modère ses actes. Et il se peut que la dépêche dont je vous parlais tantôt* provienne en partie de cette volonté des prolétaires allemands.

Fût-on le maître auguste, on ne peut aller contre la volonté de quatre millions de consciences éclairées.

Voilà ce qui nous permet de dire qu’il y a déjà une diplomatie socialiste qui s’avère au grand jour et qui n’agit pas pour déchirer les cœurs, ni troubler les consciences.

Nous les avons entendus, nos chauvins, dire maintes fois : « Ah ! comme nous serions tranquilles si nous avions en France des socialistes allemands modérés et calmes. » Eh bien ! hier, les socialistes à la mode française furent à Berlin, et au nombre de cent mille manifestèrent. Nous enverrons des socialistes français en Allemagne où on les réclame et les Allemands nous enverront les leurs, puisque les chauvins français les réclament. (Rires)

Si dans l’entraînement mécanique et dans l’ivresse des premiers combats nos maîtres réussissent à entraîner les masses, à mesure que le typhus achèverait l’œuvre des obus, à mesure que la mort et la misère frapperaient, les hommes dégrisés se tourneront vers les dirigeants allemands, français, russes, italiens, demanderont quelles raisons ils peuvent donner de tous ces cadavres. Et alors, la Révolution déchaînée leur dirait : « Va-t-en et demande pardon à Dieu et aux hommes ! »

Mais si nous évitons l’orage, alors j’espère que les peuples n’oublieront pas et qu’ils diront : « Il faut empêcher que le spectre ne sorte de son tombeau tous les six mois pour effrayer le monde. »

Hommes humains de tous les pays, voilà l’œuvre de paix et de justice que nous devons accomplir !

(Les auditeurs sont debout)

Compléments

Maroc : Enjeu pour la France qui commence à l’investir dès 1900, le Maroc est également convoité par l’Allemagne. Afin de tester l’Entente cordiale, celle-ci débarque à Tanger en 1905 sous prétexte d’y défendre ses intérêts et de protéger l’indépendance de la région. On frôle alors la guerre mais la conférence d’Algésiras (1906) place le pays sous contrôle international. Néanmoins, la France reprend rapidement sa conquête et s’entend même avec l’Allemagne (1909) pour une sorte de partage des retombées économiques. En 1911, une nouvelle crise a lieu lorsque la France, à la demande du Sultan, intervient à Fès et Meknès. C’est l’incident d’Agadir qui voit les Allemands dépêcher la canonnière Panther. Mais le ministre français Caillaux temporise, au grand dépit de certains cercles bellicistes du Quai d’Orsay, et s’entend avec Berlin : la France aura les mains libres au Maroc moyennant la cession à l’Allemagne d’une partie du Congo français.

Tripolitaine : Vilayet ottoman, la Tripolitaine attire, à la fin du xixe siècle, de nombreux colons italiens. C’est officiellement pour protéger ceux-ci que Rome déclare la guerre aux Turcs en novembre 1911 et reçoit, par le traité de Lausanne d’octobre 1912, le droit d’occuper la région. En réalité, il existe aussi, en toile de fond, un donnant-­donnant sur le Maroc avec Paris et un blanc-seing de la Russie.

Balkans : Les tensions dans cette région proviennent de l’opposition entre l’Autriche-­Hongrie et la Russie. En 1878, le congrès de Berlin tente d’aplanir les choses et d’arrêter l’expansion russe vers la Méditerranée en créant une petite Bulgarie autonome, en assurant l’indépendance de la Serbie, du Monténégro et de la Roumanie et en confiant l’occupation temporaire de la Bosnie et de l’Herzégovine à l’Autriche-Hongrie qui les annexe néanmoins en 1908, en dépit de la suzeraineté turque théorique. C’est l’intervention de l’Allemagne qui, en 1909, évite la guerre à ce propos. En octobre 1912, poussés par la Russie qui espère toujours contrôler les Détroits, la Bulgarie, la Serbie, le Monténégro et la Grèce déclenchent la première guerre balkanique qui se solde, en mai 1913, par la fin de la « Turquie d’Europe » l’Empire ottoman ne conservant que la région d’Istanbul. Mais le partage des territoires conquis entraîne une deuxième guerre balkanique entre les vainqueurs (juin-juillet 1913). La Bulgarie, isolée, en sort grande perdante, les Roumains et les Turcs ayant aidé les Serbes et les Grecs à l’affronter.

… la brutalité de sa note : Il s’agit de l’ultimatum austro-hongrois à la Serbie (23 juillet 1914) que l’Allemagne connaissait avant son envoi et dont elle avait suivi la préparation sans rien faire pour en modérer les termes.

… la dépêche dont je vous parlais tantôt : Il s’agit d’une dépêche télégraphiée au journal Le Temps depuis Saint-Pétersbourg et selon laquelle l’Autriche a donné à la Russie l’assurance qu’elle ne porterait pas atteinte à l’intégrité de la Serbie. Jean Jaurès, toujours optimiste, écrit dans L’Humanité du 30 juillet que « cette assurance permettra à la Russie de ne pas se jeter, précipitée, dans le conflit ».

2 – Pierre Brizon

Les soldats français sont des citoyens

24 juin 1916

La Grande Guerre met le socialisme français et européen à rude épreuve, attisant ses oppositions internes : faut-il soutenir l’effort de guerre national et oublier toute solidarité de classe ou tenter de renouer les liens avec les camarades de l’autre camp pour obtenir la paix ? En 1916, Pierre Brizon choisit le second terme de l’alternative et défend ouvertement son désir d’une paix sans annexions, désir qui heurte la majorité des Français, de gauche comme de droite. Cependant, son discours annonce les grandes interrogations qui, sur fond de révolutions russes et de démoralisation, traverseront 1917, l’année clé du conflit.

La SFIO, de l’Union sacrée aux divisions internes

Août 1914 : la France entre dans la guerre sous le signe de l’Union sacrée. À la Chambre, les socialistes votent unanimement les crédits de guerre, l’état de siège et la restriction des libertés puis, à la fin du mois, acceptent d’entrer au gouvernement, dérogeant à leur tactique de non participation au pouvoir. Au fil des mois cependant, le mouvement ouvrier réalise que la guerre s’installe dans la durée, que les pertes sont de plus en plus importantes et que rien n’indique qu’une issue au conflit soit proche. Un courant minoritaire naît progressivement au sein de la SFIO3 à partir de la puissante fédération de la Haute-Vienne (Limoges) épaulée par le député de la Seine Jean Longuet, petit-fils de Karl Marx. En mai 1915, cette minorité rend public un texte qui rappelle le mot d’ordre voté par l’Internationale à Stuttgart en 1907 : œuvrer à faire cesser la guerre. Toutefois, elle se refuse à appeler les soldats français à briser leur fusil.

Les réels pacifistes se trouvent en fait à gauche des minoritaires. On les appelle les « zimmerwaldiens », en référence à une réunion socialiste internationale tenue dans le village suisse de Zimmerwald en septembre 1915, réunion au cours de laquelle s’opposent les partisans d’une simple reprise des relations internationales et les défenseurs d’une nouvelle Internationale, dont Lénine fait partie. Deux Français y sont présents : il s’agit de syndicalistes, même si l’un est aussi membre de la SFIO. Au cours de l’année 1916, le mouvement pacifiste acquiert davantage de visibilité car la conjoncture se modifie. Le secrétaire de l’Internationale, l’anversois Camille Huysmans, se rallie au Comité pour la reprise des relations internationales né de Zimmerwald tandis que les socialistes allemands, hier très unis, possèdent désormais une aile pacifiste active4. Du 24 au 30 avril 1916, une nouvelle conférence socialiste se tient en Suisse, à Kienthal. Les participants français sont, cette fois, des députés : Alexandre Blanc, élu du Vaucluse, Jean Raffin-Dugens, élu de l’Isère, et Pierre Brizon, élu de l’Allier. Ceux-ci sont condamnés par les instances de leur parti, qui voudraient les exclure mais ne s’y résolvent pas pour éviter d’en faire des martyrs.

La voix des pacifistes

La division interne des socialistes éclate clairement à la Chambre des députés le 14 juin 1916, lorsque Pierre Brizon (1878-1923) lit à l’assemblée un manifeste des minoritaires allemands. Né dans une famille modeste, ancien élève de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, Brizon a mené, durant une décennie, une carrière de professeur dans diverses écoles normales, professionnelles ou industrielles, en étant chaque année muté pour cause de propagande socialiste jugée intempestive. En 1906, il échoue à se faire élire député de l’Isère mais y parvient quatre ans plus tard dans son département natal de l’Allier. À la Chambre des députés, il se fait rapidement connaître pour ses talents d’orateur infatigable, dénonçant avant tout les pouvoirs du Sénat, le militarisme et les conquêtes coloniales. La guerre renforce ses convictions. Le 14 juin 1916, il explique à la Chambre pourquoi il ne votera pas les crédits militaires. S’appuyant sur les minoritaires allemands, il met en exergue le sacrifice inutile d’une génération et la ruine morale et matérielle des deux camps, prélude à une possible guerre de revanche en cas de victoire de l’un sur l’autre. Comme eux, il appelle dès lors son gouvernement à une paix immédiate sans annexions.

L’indignation est grande dans l’assemblée et Paul Deschanel, qui la préside, affirme qu’aucun Français n’acceptera une telle abdication. Alexandre Blanc rétorque que le discours « kienthalien » trouvera plus d’écho dans les tranchées que dans les travées de la Chambre et Pierre Brizon assène : nous refusons de voir tomber nos soldats pour donner Constantinople à la Russie. En décembre 1916, après un nouveau discours antigouvernemental, décision est prise d’appliquer la censure au député de l’Allier et de l’exclure temporairement de la Chambre des députés. Au sein même de la SFIO, les débats sont houleux. Fustigé par les majoritaires, Brizon dérange également les minoritaires qui qualifient son intervention de courageuse mais inopportune. Au Conseil national du parti, en août 1916, il persiste et lance à ses détracteurs : vous nous traduirez devant le tribunal socialiste. Mais le parti socialiste n’est pas là. Il est dans les tranchées ; et son cœur est à Zimmerwald et à Kienthal5. Toute cette agitation est contemporaine de la très meurtrière bataille de Verdun, au cours de laquelle les Allemands ont le dessus jusqu’en octobre 1916. C’est dire si le message des « Kienthaliens » passe mal au sein du monde politique français mais également au sein de l’opinion publique qui, de toute façon, n’en est que très partiellement informée.

Les minoritaires deviennent majoritaires

L’année 1917, celle de l’essoufflement, voit cependant les minoritaires et les « Kienthaliens » gagner en puissance au sein de la SFIO, sur fond de grèves en France et de mutineries dans plusieurs divisions. Dès septembre, il n’y a plus de ministre socialiste au gouvernement français ; en Allemagne, les opposants à la guerre sont en passe de devenir majoritaires et en Russie, la première puis la deuxième révolution laissent à penser qu’un armistice séparé pourrait être signé avec l’Allemagne. Une nouvelle conférence socialiste censée cette fois réunir des représentants de tous les partis est prévue à Stockholm, sous l’égide de Huysmans. Vingt-cinq partis répondent présents mais pas ceux des pays alliés, dont la France, car les autorités ont refusé de délivrer des passeports aux délégués. C’est l’échec. Plusieurs réunions ont lieu mais non une conférence générale qui aurait pu renouer le contact entre les divers mouvements socialistes et empêcher la future scission de l’Internationale.

La révolution d’Octobre puis la signature par Lénine de la Paix de Brest-Litovsk bouleversent la donne et amènent en France une recomposition au sein de la SFIO. Les partisans de l’Union sacrée deviennent minoritaires tandis qu’un vaste regroupement s’opère au centre autour de thèses pacifistes mais antibolchevistes. Les « Zimmerwaldiens / Kienthaliens », pour leur part, se partagent entre une aile droite qui rejoint le centre, une aile gauche révolutionnaire et bolcheviste et un entre-deux dans lequel navigue Pierre Brizon. Partisan d’un bouleversement social, séduit par le bolchevisme mais de façon plus sentimentale que raisonnée, celui-ci lance un hebdomadaire « défaitiste » et féministe, La Vague qui, tiré à 300 000 exemplaires, rencontre un succès certain sans pour autant ébranler une opinion publique majoritairement favorable à une paix victorieuse. Après le congrès de Tours de 1920, Brizon rejoint le parti communiste, dont il sera exclu deux ans plus tard pour déviationnisme de droite. Il co-fondera alors une union socialiste-communiste visant à reconstituer l’unité ouvrière, mais décédera quelques mois plus tard. Depuis 1919, il n’était plus député, n’ayant pas réussi à se faire réélire dans l’atmosphère d’exaltation patriotique qui régnait en France depuis la Victoire.

Les soldats français sont des citoyens

Messieurs,

Après deux ans d’une guerre qui dévaste l’Europe, la ruine, la saigne, la menace d’épuisement, les gouvernements des pays belligérants demandent encore des milliards et encore des hommes, pour prolonger cette guerre d’extermination.

Au moment d’un vote si grave, notre pensée se tourne vers la paix dans la liberté, vers ceux qui y travaillent avec la conscience d’accomplir le plus beau devoir qui soit au monde, vers les courageux socialistes de la minorité allemande… […] Et voici ce qu’ils disent : « Dans cette guerre monstrueuse entre deux coalitions formidables, dans cette guerre désormais immobilisée malgré le flux et le reflux des batailles, il n’y a et il n’y aura ni vainqueurs, ni vaincus. Ou plutôt tous seront saignés, ruinés, épuisés.

Avec la jeunesse dans la tombe, les meilleures générations sacrifiées, la civilisation en partie détruite, la fortune perdue, la désolation partout, une victoire serait-elle une victoire ?

Et s’il y avait, par malheur, des vainqueurs exaspérés et des vaincus irrités, la guerre recommencerait pour la vengeance, pour la revanche.

Car la guerre n’a jamais tué la guerre. […]

La prolongation de la guerre n’est plus, depuis longtemps déjà, qu’une barbarie militairement inutile.

Il faut arrêter la guerre. Assez de morts ! Assez de ruines ! Assez de souffrances !

Il faut obliger notre Gouvernement à déclarer ses conditions précises de paix. Il faut lui imposer la paix immédiate sans annexions. Si nous faisons cela, nous savons qu’il y aura dans les autres pays des socialistes et des hommes de bonne volonté pour exercer la même pression contre la guerre, pour la paix, pour la liberté des peuples. » […]

Annales de la Chambre des Députés, 24 juin 1916

3 – Appel du Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd

14 mars 1917

ou 27 mars6

La révolution russe de Février 1917 est un événement capital dans l’histoire de la Grande Guerre même si la mémoire collective a surtout retenu celle d’Octobre. C’est pourtant dès le printemps que le camp allié est placé devant l’incertitude : quelle va être l’attitude du nouveau régime face à la guerre ? Va-t-il la poursuivre ou, au contraire, négocier la paix avec l’ennemi et lui donner ainsi l’avantage en lui permettant de se concentrer sur un seul front ? Quel sera, par ailleurs, l’impact des événements russes sur les mouvements socialistes européens ? C’est dans ce contexte qu’intervient l’appel au cessez-le-feu du Soviet de Petrograd qui, sans être le gouvernement officiel de la nouvelle Russie, n’en dispose pas moins d’un poids politique et moral évident.

Les origines de la révolution de Février 1917