Les addictions comportementales - Isabelle Varescon - E-Book

Les addictions comportementales E-Book

Isabelle Varescon

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Beschreibung

Un bilan des connaissances et des perspectives d'axes de recherche des addictions comportementales.

Qu’est-ce réellement qu’une addiction comportementale ? Parmi les principales, nous comptons les addictions aux achats, aux jeux de hasard et d’argent, au travail, à l’activité physique, à la sexualité ou encore les troubles des conduites alimentaires. Autant de situations et d’objets auxquels il peut être difficile de résister.
Dans cet ouvrage dirigé par Isabelle Varescon, des experts de chacune de ces conduites addictives (enseignants-chercheurs universitaires et/ou cliniciens) présentent une analyse ainsi que des repères quant à l’évolution des concepts et à la délimitation des contours diagnostiques. Ils détaillent et commentent également les données épidémiologiques nationales et internationales recensées pour ces addictions, ainsi que les outils d’évaluation et modalités de prise en charge existants. Bilan des connaissances à la fois techniques, cliniques et pratiques sur les addictions comportementales, cet ouvrage est un outil parfait pour des étudiants en psychologie ou en santé, ainsi que pour des praticiens en exercice ou en formation.



Un ouvrage de référence pour mieux comprendre et analyser les addictions comportementales regroupant l’expertise de plusieurs professionnels dans le domaine.


À PROPOS DE L'AUTEURE


Isabelle Varescon est professeure d’Université en Psychologie clinique et Psychopathologie à l’Université Paris Cité. Elle dirige le laboratoire de Psychopathologie et Processus de Santé (LPPS). Elle est psychologue clinicienne, docteure en Psychologie, spécialisée dans le champ des addictions. 

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Seitenzahl: 621

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Les addictions comportementales

Sous la direction d’Isabelle Varescon

Les addictions comportementales

Aspects cliniques, psychopathologiques et sociétaux

Avant-propos

Les addictions ont connu un réel essor à partir de 1990 et continuent d’intéresser, de questionner et d’interpeller bon nombre de cliniciens et de chercheurs en raison des dimensions sociétales, cliniques et psychopathologiques qu’elles convoquent.

La littérature consacrée à ce thème ne manque pas : les bases de données bibliographiques regorgent de références. En France, les ouvrages réservés aux addictions se comptent par dizaines et les articles publiés par centaines. Il faut dire que le champ d’études est vaste. Regroupées sous l’appellation addictions se trouvent des conduites diverses et complexes touchant l’individu dans sa globalité biopsychosociale, dans son rapport au monde et à autrui. C’est ainsi que les addictions aux substances, qu’elles soient licites ou illicites au regard de la législation française, côtoient les addictions sans produit appelées également addictions comportementales. Ce sont elles qui ont retenu notre intérêt présentement. Ce choix mérite quelques justifications.

Résolument pragmatique, notre entreprise repose sur un constat. Malgré les ouvrages fort intéressants qui traitent des addictions comportementales, force est de constater qu’elles sont rarement regroupées dans un même livre et que, le plus souvent, une lecture clinique, psychopathologique et sociétale n’y est pas spécifiquement consacrée. De là a germé l’idée de rassembler au sein d’un même ouvrage les principales addictions comportementales telles qu’une approche intégrative peut les concevoir. La première parution de cet ouvrage date de 2009. Cette version révisée et actualisée reprend la majorité des chapitres en introduisant toutefois l’addiction sexuelle et cybersexuelle.

Le regroupement sous une même appellation d’addiction comportementale ne doit pas conduire le lecteur à une vision unitaire des conduites qui vont être présentées. Tout regroupement implique des similitudes qui n’annulent pas pour autant les spécificités. La variété de leurs modalités d’expression, leurs manifestations plus ou moins bruyantes, les conséquences physiques, psychologiques et sociales qu’elles engendrent, les hypothèses étiologiques sur lesquelles elles reposent, la diversité des traitements proposés sont autant d’éléments qui contribuent à amoindrir l’uniformité des addictions comportementales. Toutefois, la dépendance au comportement, les effets recherchés, la répétition de l’action, l’impossibilité de résister aux impulsions, les tentatives infructueuses d’arrêt constituent le socle commun de toutes les conduites addictives.

L’objectif de l’ouvrage est de présenter de façon didactique, sous forme de chapitres, les addictions comportementales suivantes : l’addiction aux achats, l’addiction aux jeux de hasard et d’argent, l’addiction sexuelle et la cybersexualité, les troubles des conduites alimentaires, l’addiction au travail et enfin l’addiction à l’activité physique.

Dans le but de fournir des repères, des informations et des données précises au lecteur, chaque chapitre s’organise globalement de la même façon. Pour chaque addiction comportementale présentée, des définitions sont proposées. Suivent des éléments historiques utiles à leur compréhension ainsi que des données épidémiologiques européennes et internationales qui permettent de saisir l’étendue du phénomène. Les principales approches théoriques explicatives apportent plusieurs lectures dont l’objectif est de présenter les contributions des principaux courants théoriques nécessaires à une vision résolument ouverte à la compréhension de l’addiction. La variété des conduites addictives présentées conduit à décrire les caractéristiques cliniques spécifiques à chacune d’elles. Ces caractéristiques sont suivies de la présentation des différents outils d’évaluation disponibles et nécessaires au dépistage comme au diagnostic. Ensuite, un paragraphe est consacré aux modalités de prise en charge et aux traitements proposés aux personnes concernées. Enfin, chaque chapitre se termine par des perspectives d’axes de recherche qui permettront, sans doute, d’améliorer les connaissances et de proposer de nouvelles thérapeutiques et moyens de prévention.

À la fin de chaque chapitre, une bibliographie liste uniquement les références sur lesquelles les auteurs se sont appuyés pour alimenter la rédaction du texte qui les concerne. Les références bibliographiques proposées permettent au lecteur qui le souhaite d’aller plus loin dans la recherche d’informations et d’approfondissement des connaissances.

La conclusion générale se propose de dégager l’essentiel des contributions proposées au lecteur et d’ouvrir la réflexion sur les perspectives à venir en matière de recherche, d’aides et de soins au regard des publications nationales et internationales actuelles et enfin, de discuter les intérêts et les limites du concept d’addiction comportementale.

L’ouvrage que nous vous présentons regroupe six chapitres rédigés par des psychologues et psychiatres spécialistes du domaine traité. À leur expérience, issue d’une pratique clinique, s’ajoutent des activités de recherche et/ou d’enseignement. La richesse de leur formation mérite d’être soulignée, car elle contribue directement à leur conception de l’addiction et, de fait, au contenu du chapitre rédigé.

Les premières pages de l’ouvrage servent en quelque sorte d’introduction. Elles ont pour objectifs de définir et de délimiter la notion d’addiction comportementale, de la situer historiquement et de lister un certain nombre de questions qui soulèvent les interrogations les plus fréquentes.

Le premier chapitre, réservé aux achats, est le fruit du travail de Lucia Romo, psychologue clinicienne, Professeure de psychologie clinique à l’Université Paris Nanterre, et Sabrina Julien-Sweerts, psychologue clinicienne dans le service de pathologie professionnelle et de l’environnement à l’hôpital Universitaire Raymond Poincaré de Garches, et Maître de Conférences à l’Université de Reims.

Le second chapitre sur les jeux de hasard et d’argent est rédigé par Céline Bonnaire, psychologue clinicienne, Maître de Conférence-Habilitée à Diriger les Recherches à l’Université Paris Cité, spécialiste de l’addiction aux jeux de hasard et d’argent, mais aussi aux jeux vidéo. La thèse de doctorat qu’elle a soutenue brillamment en 2007 sur les joueurs pathologiques s’adonnant à différents types de jeux d’argent a été la première thèse de psychologie, en France, consacrée à ce thème.

Le troisième chapitre centré sur l’addiction sexuelle et cybersexuelle constitue un apport nouveau à la deuxième édition de cet ouvrage, il est écrit par Maria Hernández-Mora, psychologue clinicienne et membre du Laboratoire de Psychopathologie et Processus de Santé de l’Université Paris Cité.

Les troubles des conduites alimentaires font l’objet du quatrième chapitre, rédigé par Anne-Clothilde Brouwer, psychologue clinicienne, le Dr. Christine Mirabel-Sarron, psychiatre et psychothérapeute, et le Dr. Alexandra Pham-Scottez, psychiatre, praticien hospitalier au sein du Groupe Hospitalier Universitaire Paris Psychiatrie et Neurosciences sur le site de Sainte-Anne à Paris.

Le cinquième chapitre concerne l’addiction au travail. Il est écrit par Evelyne Bouteyre, psychologue clinicienne, Professeure de psychopathologie à l’Université d’Aix-Marseille.

Enfin, le dernier chapitre sur l’addiction à l’activité physique est présenté par Agnès Bonnet, psychologue clinicienne, Professeure de Psychopathologie Clinique à l’Université Lumière Lyon 2, et Vincent Bréjard, psychologue clinicien, Maître de Conférences en Psychopathologie clinique-Habilité à Diriger des Recherches à l’Université d’Aix-Marseille.

Je tiens à remercier ici tous les auteurs qui ont permis, de par leur contribution, la réalisation de ce livre. Le partage des connaissances, en respectant et se nourrissant des spécialités et des compétences de chacun, favorise un terrain de réflexion toujours fructueux, d’un point de vue clinique, mais aussi théorique.

Isabelle Varescon

INTRODUCTION Les addictions comportementales : définitions, évolution du concept et questions

PreIsabelle Varescon

Laboratoire de Psychopathologie et Processus de Santé (UR 4057), Université Paris Cité

Ce texte, comme précisé dans l’avant-propos, sert d’introduction à l’ouvrage. Les définitions, les repères historiques et les éléments de réponse aux questions posées permettront de clarifier le concept global d’addiction comportementale, étape qui s’avérera utile pour la lecture des chapitres ciblés qui suivent.

1. Définition

Proposer une seule définition pour un champ aussi vaste que celui présenté ici relève de la gageure. Nous allons pourtant tenter de le faire, sachant que toutes définitions, aussi complètes soient-elles, ne peuvent être exhaustives.

Commençons par rappeler les principaux éléments déjà connus qui permettent de définir les addictions au sens large.

L’étymologie d’addiction estad-dicere :« dire à »au sens d’attribuer quelqu’un à une autre personne. C’est un terme qui correspondait dans le droit romain ancien, puis au Moyen Âge en Europe Continentale, à un arrêt du juge : si une personne n’était plus en état d’assumer les responsabilités contractées à l’égard d’autrui, elle se voyait condamnée à payer avec son corps et par son comportement le manque de pertinence de ses systèmes de pensée.

Encore aujourd’hui, la définition la plus communément admise est celle initialement proposée par Goodman et utilisée par bon nombre d’auteurs : « Addictions, employée de manière descriptive, désigne la répétition d’actes susceptibles de provoquer du plaisir, mais marqués par la dépendance à un objet matériel ou à une situation recherchés et consommés avec avidité » (Pédinielli, Rouan & Bertagne, 1997, p. 8).

Cette définition descriptive inclut les notions de dépendance, de plaisir et de répétition. Ces termes ont un sens clinique très fort. Même si le plaisir n’est pas constant dans les addictions, il reste néanmoins une dimension bien présente dans le processus addictif. Mais c’est le plus souvent en raison du phénomène répétitif et du besoin lié au comportement addictif que la personne demande de l’aide.

Se référant le plus souvent à une définition générale des addictions, les addictions comportementales font rarement l’objet d’une définition à part entière ou alors pour pointer les similitudes neurobiologiques et psychologiques avec les addictions aux substances (Reynaud et al., 2016).

Ajoutées aux concepts de base caractéristiques des addictions – à savoir la dépendance, le plaisir, le besoin –, d’autres notions peuvent nous aider à définir les addictions comportementales : la notion de processus, c’est-à-dire comment l’addiction s’installe dans la vie du sujet (on ne naît pas addict, on le devient) ; la notion d’expérience : comment la personne concernée vit et se représente l’addiction qu’elle a développée. La particularité essentielle de ces addictions est que leur objet addictif est un objet commun sans toxicité apparente, utilisé par tous (achats, nourriture, jeux, ordinateurs) et qui concerne la majorité d’entre nous (travail, sport).

Ainsi, nous proposons la définition suivante : les addictions comportementales sont le résultat d’un processus interactionnel entre un individu et un objet externe, banal, à disposition de tous, qui conduit à une expérience sur laquelle se développe une dépendance principalement psychologique en raison des effets qu’elle procure et des fonctions qu’elle remplit. Cette dépendance, qui se traduit par la répétition de la conduite, la perte de contrôle, la centration et le besoin, peut entraîner des conséquences négatives pour la personne et son entourage.

2. Évolution du concept

Employé de façon courante par les Anglo-Saxons (to be addictto signifie s’adonner à), le terme d’addiction a surtout été utilisé en France dès 1990 dans le domaine de la psychopathologie, après avoir désigné auxÉtats-Unis dans les années 1970 les conduites de dépendance aux substances psychoactives.

Déjà en 1975, Peele et Brodsky, dans leur célèbre ouvrage Love and Addiction, établissaient un parallèle entre dépendance aux drogues et dépendance à une personne. Peele apportait, entre autres, une précision majeure : c’est d’une expérience que l’on devient dépendant et non d’une substance (Peele, 1985). La personne devient assujettie à l’expérience qu’elle a vécue et qu’elle veut poursuivre. C’est fondamentalement ce qui se passe dans les addictions comportementales : il n’y a pas d’utilisation de substances chimiques susceptibles de provoquer des effets psychoactifs, mais uniquement une expérience répétée par un comportement.

Même si historiquement, le concept d’addiction comportementale n’était pas mentionné en tant que tel, des similitudes entre différents troubles avaient déjà été relevées. Un des premiers à avoir décrit ce que l’on nomme actuellement les addictions comportementales est Otto Fenichel. Dans son livre La Théorie Psychanalytique des Névroses (1953), il écrit dans le chapitre consacré aux perversions et névroses impulsives que « les mécanismes et les symptômes des toxicomanies peuvent se présenter également en dehors de l’emploi de toutes drogues, les complications toxiques entraînées par l’usage de ces drogues étant évidemment absentes » (p. 460). Ces « toxicomanies sans drogue », comme les appelle Fenichel, sont des « impulsions morbides […], des tentatives infructueuses de maîtriser la culpabilité, la dépression ou l’angoisse par l’activité » (p. 462).

Certaines « toxicomanies sans drogue » datent (par exemple : le jeu d’argent), d’autres sont plus récentes, liées à l’évolution technologique. En 1990, Isaac Marks publiait un article dans le British Journal of Addiction intitulé « Behavioural (non-chemical) addictions ». Le texte exposait les similitudes et les différences entre les addictions aux substances et les addictions comportementales retenues par Marks, à savoir : les troubles obsessionnels compulsifs, les achats et jeux pathologiques, la boulimie, l’hypersexualité, la trichotillomanie, la kleptomanie, le syndrome de Gilles de la Tourette. Marks fait de la compulsion un critère majeur des addictions. Au sein du même numéro du British Journal of Addiction, Bradley (1990) et Miele et ses collaborateurs (1990) ont publié leurs commentaires sur le texte de Marks, témoignant ainsi de leurs réserves quant à l’inclusion de certains troubles dans le champ des addictions (comme le syndrome Gilles de la Tourette), notamment en raison de l’absence de plaisir qui s’en dégage.

À l’heure actuelle, aucun consensus n’existe pour établir une liste précise des différentes formes d’addiction comportementale. Le risque est d’amalgamer ce qui peut être de l’ordre de l’habitude, voire de la passion, avec les addictions qui signifient dépendance impliquant comme corollaire des conséquences négatives plus ou moins perçues par l’individu et ses proches.

Comme nous l’avons précisé précédemment, nous nous contenterons dans ce présent ouvrage de ne présenter que certaines addictions comportementales. Par conséquent, les chapitres qui vont suivre ne traitent pas l’ensemble des conduites addictives comportementales. L’ouvrage, The Behavorials Addictions (Ascher & Levounis, 2015), traduit en français (Crocq & Boeher), publié par l’American Psychiatric Association en présente d’autres…

Dans la première version de cet ouvrage publié en 2009, un chapitre était consacré à la cyberdépendance que nous définissions de la façon suivante : « la cyberdépendance peut se définir comme une dépendance au virtuel par le biais d’Internet qui se traduit par un besoin de connexion qui ne correspond pas aux besoins réels d’une personne » (Bonnaire & Varescon, 2009, p. 107). Nous précisions que pour la plupart des personnes, la culture de l’image et des nouvelles technologies n’entraîne pas de conséquences négatives, pour d’autres le recours au virtuel devient envahissant et peut constituer un refuge idéal pour échapper à d’autres obligations, à un besoin de s’évader, à un mal-être…, une sorte de fuite. La question de savoir si la cyberdépendance à elle seule constituait une véritable addiction était posée compte tenu des différents supports pour lesquels le net peut être utilisé. Il apparaît de bien distinguer ce qui relève du supportoudu contenu. Les jeux en ligne, l’utilisation des réseaux sociaux, etc. constituent en soi un potentiel addictif qui fait l’objet de recherches et au sujet duquel plusieurs publications sous forme d’articles ou d’ouvrage sont à disposition des lecteurs. Nous avons donc fait le choix dans cette seconde édition de ne pas présenter le chapitre généraliste sur la cyberdépendance (toutefois, le lecteur intéressé pourra le consulter dans la version 2009 de l’ouvrage) pour le remplacer par celui centré sur l’addiction à la sexualité et cybersexualité qui, hélas, devient un phénomène préoccupant.

Par ailleurs, la version de 2009 de l’ouvrage présentait un chapitre sur les troubles de conduites alimentaires qui ne fait pas l’objet d’une réactualisation complète dans ce présent ouvrage si ce n’est une mise à jour des critères diagnostiques. Précisons toutefois que des travaux ont débuté pour mieux appréhender l’addiction à l’alimentation qui fait référence à une dépendance à certains types d’aliments sucrés, salés et riches en calories, mesurée essentiellement par une mesure autoévaluative via la Food Addiction Scale, sans pour autant que des critères diagnostiques internationaux ne soient pour le moment disponibles.

3. Questions

Nous avons souhaité présenter ici les questions qui nous sont le plus souvent posées. Les réponses apportées ici ne sont volontairement pas complètes. L’état actuel des connaissances et la façon dont on aborde le champ des addictions comportementales ne peuvent apporter que des éléments de réponse partiels et nuancés. Toutefois, elles ont le mérite d’amorcer une réflexion et invitent le lecteur à aller plus loin dans son questionnement.

3.1. Qu’est-ce qui distingue les addictions comportementales des addictions aux substances psychoactives ?

C’est l’objet d’addiction lui-même qui les différencie. Comme leur nom l’indique, les addictions aux substances concernent les personnes présentant une consommation problématique ou un trouble de l’usage à une ou plusieurs substances psychoactives : alcool, opiacés, stimulants, etc. Les addictions comportementales, appelées parfois addictions sans drogue, se caractérisent davantage par leur action : jouer, acheter, travailler, faire du sport, etc., et le recours à un médiateur/objet d’addiction qui n’a pas de propriétés psychoactives.

Dans le cas de véritables addictions comportementales, qui supposent entre autres une dépendance, des similitudes avec les addictions aux substances sont manifestes :répétition de la conduite, plaisir, manque, soulagement, centration, mécanismes biologiques communs, souffrance, tentatives d’arrêt infructueuses.

3.2. Les addictions comportementales doivent-elles être considérées comme des maladies ?

La réponse ne peut être catégorique. Tout dépend de ce que l’on entend par maladie. Si la maladie renvoie aux troubles répertoriés par les manuels reconnus, alors la réponse est oui. Certaines addictions comportementales sont répertoriées dans le DSM-5 sous les intitulés suivants : le jeu d’argent, les troubles des conduites alimentaires. Par ailleurs, la comorbidité, qui correspond à la présence chez un même individu d’au moins deux troubles, favorise l’assimilation des addictions comportementales à une maladie.

Si la maladie renvoie à la notion de traitement pharmacologique, alors on ne peut concevoir les addictions comportementales comme des maladies : la molécule miracle qui empêcherait les joueurs ou les acheteurs compulsifs de se ruiner de par leurs excès n’existe pas !

Mais au-delà de ces considérations se pose la question du libre choix individuel des plaisirs. Nous devons veiller à ne pas« pathologiser »d’emblée tous les comportements humains qui ont trait au plaisir et/ou à la passion. Cependant, la liberté des conduites n’empêche pas de reconnaître la vulnérabilité de certaines personnes pour lesquelles le plaisir bascule dans l’excès et devient une dépendance. En effet, les éléments de réponse à la question initialement posée doivent se situer à un autre niveau et interroger la notion de dépendance. La dépendance est souvent mise en avant pour justifier la maladie. Or, la dépendance n’est pas toujours pathologique dans le sens où certaines dépendances sont tolérables pour un individu et n’occasionnent pas d’effets particulièrement néfastes sur sa vie. En revanche, la dépendance devient pathologique à partir du moment où elle envahit l’existence de la personne au point de devenir le principal centre de préoccupation au détriment d’autres investissements affectifs, relationnels, sociaux, professionnels, familiaux, etc. C’est cette dépendance pathologique qui amène les personnes à demander de l’aide pour s’en libérer. À partir de là, une aide thérapeutique s’avère précieuse pour les accompagner et leur permettre de recouvrer une certaine forme d’autonomie.

3.3. Quel regard porte-t-on sur les addictions comportementales ?

Les addictions comportementales peuvent concerner tout un chacun puisqu’elles reposent sur des conduites universelles (acheter, manger, travailler, jouer, etc.). Dans ce sens, il est impossible de les extraire du contexte socio-économique propre à notre société de consommation. Les progrès de la technologie, la diffusion intempestive des images, les publicités de tout genre, la mode vestimentaire, le « toujours plus » qui se marie au « tout, tout de suite », les « normes » imposées de ce qui est beau, de ce qu’il faut faire ou acheter pour être au « top », s’imposent à l’individu. Si elle n’est pas l’unique cause, la société de consommation favorise l’expansion de ces addictions : le recours à diverses cartes de crédit entretient les achats pathologiques, la multiplication des jeux de grattage et des jeux en ligne facilite des comportements de jeux inadaptés, etc.

Par ailleurs, certaines addictions bénéficient d’un regard social tolérant, voire valorisant. L’addiction au travail ou au sport en sont d’excellents exemples. Le regard positif de la société sur ces conduites renvoie en miroir une image assez valorisante à la personne qui s’y adonne. Pendant longtemps, l’individu gratifié et conforté par le regard que lui renvoie la société ne va pas percevoir le sens que peut prendre ce comportement, ce qu’il vient combler. On le voit bien : les dimensions sociétales s’intriquent aux particularités individuelles.

Considérées alors comme une sorte d’adaptation à la société, de solution existentielle, liées au goût de l’effort, elles ne sont pas chargées de connotations aussi négatives (honte, humiliation) que les addictions aux substances psychoactives.

3.4. Peut-on évaluer les addictions comportementales en général ?

La réponse est claire : non. Il n’existe pas un outil d’évaluation unique, commun à l’ensemble des conduites addictives. Seules les caractéristiques proposées par Goodman il y a plus de trois décennies peuvent servir de support à une évaluation générale. Les critères de Goodman sont largement diffusés et nous participons à poursuivre leur expansion en vous les présentant ici. C’est à partir d’une définition opératoire de l’addiction décritecomme un processus dans lequel est réalisé un comportement qui peut avoir pour fonction de procurer du plaisir et de soulager un malaise intérieur et qui se caractérise par l’échec répété de son contrôle et sa persistance en dépit des conséquences négatives qu’Aviel Goodman (1990) a proposé les critères suivants pour évaluer les troubles addictifs (addictive disorders) :

• Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser ce type de comportement ;

• Sensation croissante de tension précédant immédiatement le début du comportement ;

• Plaisir ou soulagement pendant sa durée ;

• Sensation de perte de contrôle pendant le comportement ;

• Présence d’au moins cinq des neuf critères suivants :

– Préoccupation fréquente au sujet du comportement ou de sa préparation,

–Intensité et durée des épisodes plus importantes que souhaitées à l’origine,

–Tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement,

–Temps important consacré à préparer ces épisodes, à les entreprendre ou à s’en remettre,

–Survenue fréquente des épisodes lorsque le sujet doit accomplir des obligations professionnelles, scolaires ou universitaires, familiales ou sociales,

–Activités sociales, professionnelles ou récréatives majeures sacrifiées du fait du comportement,

–Perpétuation du comportement bien que le sujet sache qu’il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d’ordre social, financier, psychologique ou physique,

–Tolérance marquée (besoin d’augmenter l’intensité ou la fréquence pour obtenir l’effet désiré, ou diminution de l’effet procuré par un comportement de même intensité),

–Agitation ou irritabilité en cas d’impossibilité de s’adonner au comportement ;

• Et enfin, Goodman ajoute que certains éléments du syndrome doivent durer plus d’un mois ou se sont répétés pendant une période plus longue (Goodman, 1990).

Pour chacune des addictions comportementales présentées dans cet ouvrage, il existe des outils de dépistage et/ou de diagnostic spécifiques qui seront proposés au lecteur.

3.5. Existe-t-il un traitement unique pour toutes les addictions comportementales ?

Bien que les addictions comportementales présentent des caractéristiques communes, on ne peut imaginer un seul instant, pour peu que l’on ait une certaine pratique clinique dans ce domaine, que le traitement d’une personne anorexique, par exemple, peut être identique à celui d’un joueur dépendant. Selon le type de dépendance, les conséquences physiques, sociales et relationnelles qu’occasionne l’addiction comportementale, la proposition de traitement sera différente.

S’ajoute à la spécificité de l’addiction, la façon de concevoir l’addiction soit comme un symptôme, soit comme une maladie. Selon la vision que l’on adopte vis-à-vis de l’addiction, le traitement pourra différer. Pour certains soignants ou aidants, il s’agira de resituer les symptômes dans la problématique personnelle de l’individu et de son histoire afin d’élucider leurs sens. Pour d’autres, l’objectif sera de se centrer uniquement sur les symptômes pour les enrayer et mettre fin à l’addiction. D’autres encore s’emploieront à comprendre l’addiction à travers une lecture biologique du comportement. Plusieurs façons de penser et de traiter les addictions comportementales sont possibles.

Juste un rappel sur les premières questions à se poser avant de proposer une aide ou un traitement : Quel type d’addiction le patient présente-t-il ? Depuis quand ? Quel est le degré de gravité de l’addiction ? Quels genres de souffrance engendre-t-elle ? Existe-t-il des troubles associés ? Que souhaite le patient ? Quelles sont ses ressources psychologiques ? … Bien sûr, la liste n’est pas exhaustive, mais constitue une première étape nécessaire au choix d’une prise en charge adaptée.

Bibliographie

Ascher, M.S., & Levounis, P. (2015). The behaviorals addictions. Traduit par M.A. Crocq, & A. Boehrer,Les addictions comportementales. Paris : Elsevier Masson.

Bonnaire, C., & Varescon, I. (2009). La cyberdépendance. In I. Varescon, Les addictions comportementales. Wavre : Mardaga.

Bradley, B.P. (1990). Behavioural addictions : common features and treatment implications.British Journal of Addiction, 85, 1417-1419.

Fenichel, O. (1953). La théorie psychanalytique des névroses. Paris : PUF.

Goodman, A. (1990). Addiction : definition and implications. British Journal ofAddiction, 85, 1403-1408.

Marks, I. (1990). Behavioural (non-chemical) addictions. British Journal of Addictions, 85, 1389-1394.

Miele, G., Tilly, S., First, M., & Frances, A. (1990). The definition of dependence and behavioural addictions. British Journal of Addiction,85, 1421-1423.

Pédinielli, J.L., Rouan, G., & Bertagne, P. (1997). Psychopathologie des Addictions. Paris : PUF, Nodules.

Peele, S., & Brodsky, A. (1975). Love and addiction. New York : Taplinger.

Peele, S. (1985). How an addiction can occur with other than drug involvement. British Journal of Addiction, 80, 23-26.

Reynaud, M., Karila, L., Aubin, H., & Benyamina, A. (2016). Traité d’addictologie. Cachan : Lavoisier.

CHAPITRE 1 L’addiction aux achats

Lucia Romo1,2,Sabrina Julien-Sweerts3

1 Professeure de psychologie clinique, Université Paris Nanterre, Laboratoire Evaclispy (UR Clipsyd 4430),

2 Psychologue clinicienne, Service de pathologie professionnelle et de l’environnement, Assistance Publique des Hôpitaux de Paris, Hôpital Universitaire Raymond Poincaré, Garches, France. CESP, U1018 INSERM UPS UVSQ

3 Maître de conférences et psychologue clinicienne, Université de Reims Champagne-Ardenne, Laboratoire C2S, UR6291

Les achats compulsifs ne sont pas uniquement des « mauvaises habitudes ». De plus en plus d’études démontrent qu’il s’agit d’une dépendance présentant des caractéristiques semblables aux addictions avec substances, comme le craving pour l’alcool, ou aux addictions sans substance, comme le jeu pathologique, où la tension et l’irritabilité se manifestent si la personne ne peut accomplir ce type de comportement.

La souffrance engendrée par l’addiction aux achats, tant pour la personne que pour son entourage, est bien réelle et nous la constatons chaque jour dans nos consultations.

L’évolution et la trajectoire de vie de la personne concernée par les achats pathologiques sont complexes et nécessitent une prise en compte globale du trouble, à savoir : le dépistage, l’évaluation des comorbidités et des conséquences ainsi que les modalités de traitement adaptées à chaque patient.

1. Définition

Les achats d’objets de toute nature sont devenus des indicateurs de statut dans la société actuelle. Les valeurs sociales favorisent la dictature de la mode et du superflu, et de nombreuses personnes partagent la croyance que posséder plus, c’est valoir plus ou exister davantage. Acheter est une activité banale et sans importance de la vie quotidienne pour la plupart des personnes, mais, pour un petit nombre d’individus, elle devient difficile à maîtriser au point d’entraîner des conséquences néfastes sur la vie familiale et sociale.

Les achats compulsifs sont considérés comme une conduite addictive. Susan McElroy, psychiatre américaine, les décrit en 1994 à partir des critères suivants :

• Pensées envahissantes et gênantes concernant les achats ou des comportements d’achat inadaptés, pulsions d’achat vécues comme irrépressibles et intrusives, achats fréquents et supérieurs aux capacités financières d’objets inutiles, achats monopolisant plus de temps que nécessaire ;

• Ces pensées et comportements induisent une gêne marquée sur le plan social et familial, accompagnée de difficultés financières ;

• Ce comportement excessif d’achat n’a pas eu lieu durant des périodes de manie ou d’hypomanie.

Le lien avec les comportements addictifs se retrouve dans plusieurs caractéristiques comme les préoccupations, obsessions et impulsions, le craving, le déficit de régulation des émotions, la perte de contrôle et le sentiment de manque (Brand et al., 2019 ; Trotzke et al., 2020).

L’achat devient le centre de la vie. Le sujet doit acquérir de nouveaux objets superflus avec parfois l’utilisation du crédit à la consommation au-delà des possibilités réelles. Les achats compulsifs sont en effet associés à de graves difficultés financières et à un isolement social (Norberg et al., 2020).

Ils sont également souvent confondus avec la thésaurisation pathologique ou amassage compulsif (hoarding disorder) du fait de leur point commun qui est la difficulté à jeter et se débarrasser des objets (Norberg et al., 2020).

L’excitation dans les achats pathologiques serait liée au concept de compulsion, terme que Freud employait à propos de la névrose obsessionnelle pour désigner un comportement déclenché par une obligation interne. Dans les achats pathologiques, les patients décrivent une tension interne avec une envie très forte d’acheter qui peut devenir une obsession si l’achat ne peut être réalisé (Adès & Lejoyeux, 1999).

Les mots pour définir cette pathologie sont très variés : achats compulsifs (McElroy, Keck, Popejr, Smith & Strakowski, 1994), achats excessifs (Dittmar, 2001), achats addictifs ou addiction à l’achat (Friese, 2000), achats pathologiques (Quintanilla, Luna & Berenger, 1988), achats incontrôlés ou encore shopaholism. En 2019, la Classification Internationale des Maladies, version 11 (CIM 11), inclut les achats compulsifs dans le chapitre : « autres troubles de contrôle des impulsions spécifiques »1. Plus récemment encore, Müller et ses collaborateurs (2021) évoquent le Compulsive Buying-Shopping Disorder (CBSD).

Les achats pathologiques correspondraient à un type d’addiction « sans substance » qu’Aviel Goodman avait défini en 1990 comme suit :

• Désir de s’engager dans une séquence comportementale potentiellement dangereuse (envie irrépressible ou craving) ;

• Tension croissante jusqu’à ce que la séquence comportementale soit terminée.

• La fin de l’achat réduit, de manière temporaire, la tension ;

• L’envie, le désir ou la tension réapparaissent quelques heures, jours ou semaines plus tard (syndrome de sevrage) ;

• Existence de facteurs déclenchants externes ;

• Facteurs déclenchants et conditionnants internes (tristesse, ennui) ;

• Tonalité hédonique des premiers temps de l’addiction.

En général, les achats compulsifs vont concerner de façon préférentielle des objets différents selon le genre : les hommes achètent préférentiellement du matériel informatique, de l’équipement dans les domaines de la vidéo, de la musique et de la voiture, tandis que les femmes achètent en priorité des produits cosmétiques, des vêtements, des chaussures, des bijoux et de la lingerie (Echeburua, 1999 ; Duroy et al., 2018).

Néanmoins, la différence entre un achat pathologique et un achat « normal » reste encore une limite parfois difficile à établir.

2. Repères historiques, évolution du concept

Des exemples de personnes présentant des problèmes d’achats compulsifs ou de « fringale des achats » existent depuis l’Antiquité. Les cas d’achats compulsifs étaient assimilés à une transgression sociale, à la prodigalité, à la dépense excessive (Adès & Lejoyeux, 1999). L’excès de dépense était considéré comme contraire au bonheur et à la tranquillité de l’âme. À Athènes (594 av. J.-C.), on signalait déjà des cas de femmes enclines à des excès d’achats. Les Romains, en 215 av. J.-C., établissaient des normes pour la réduction d’extravagances dans les bijoux et les vêtements. Le contrôle de la prodigalité permettait ainsi de maintenir un équilibre social et la transmission de patrimoines familiaux (de la Gándara, 1996).

Entre les XVIe et XIXe siècles, être dépendant signifiait « s’adonner ou se consacrer habituellement à la pratique d’un vice ». Au XVIIe siècle, le terme addiction ne correspondait pas seulement à la consommation excessive de certaines substances, le sens était plus vague et concernait tout comportement ou habitude qui s’éloignait des normes sociales, comme cela pouvait être le cas des achats compulsifs (Rodriguez-Villarino et al., 2001).

L’achat compulsif apparaît dans la nosographie psychiatrique à partir de la deuxième moitié du XIXe siècle. Mais les premiers textes cliniques sur ce trouble remontent à Kraepelin (1915), qui le décrivait comme presque exclusivement féminin (80 à 90 % de femmes), et à Bleuler (1924), qui définissait l’oniomanie (manie d’acheter), comme un comportement impulsif, excessif et irréfléchi, une « pulsion réactive » du même groupe que la kleptomanie ou la pyromanie. La notion d’achat compulsif apparaît dans le Manuel Alphabétique de Psychiatrie (1960) sous le terme de prodigalité (Valleur & Velea, 2002). Afin de mieux comprendre dans quelle mesure il existe un nombre important d’arguments en faveur de l’intégration des achats pathologiques parmi les troubles addictifs, nous allons nous intéresser à l’étendue de ce trouble en population générale et dans des sous-groupes cliniques ainsi qu’aux modèles explicatifs.

3. Données épidémiologiques 

Les études de prévalence réalisées en population générale sont encore peu nombreuses en France. Citons pour exemple l’étude de Lejoyeux, Mathieux, Embouazza, Huet et Lesquen (2007a) qui proposait à 200 femmes fréquentant un magasin parisien de remplir un questionnaire sur les achats compulsifs. Les résultats obtenus montrent que 32,5 % des personnes interrogées présentaient un score significatif à ce questionnaire. Parallèlement, les femmes acheteuses compulsives passaient plus de temps sur les sites d’achat en ligne et avec leur téléphone portable, tout en utilisant moins les objets achetés que dans le groupe contrôle. Dans une autre étude réalisée via les réseaux sociaux en France, Chauchard et ses collaborateurs (2021) trouvent une prévalence de 14 % dans une population encore exclusivement féminine.

À l’occasion d’une étude européenne menée sur 800 personnes, 27 % des participants avaient un score supérieur au seuil d’achats compulsifs. Les achats étaient associés à un mode de « réparation narcissique », de recherche d’identité, à des croyances quant à la possession de biens matériels associés à l’idée du bonheur (Dittmar, 2005).

D’autres recherches aux USA signalent qu’entre 2 et 10 % de la population générale pourrait présenter les critères d’achat pathologique et que pour 66 % d’entre eux, l’évolution serait chronique (Elliott et al., 1996 ; Black et al., 2000). Des recherches plus récentes estiment la prévalence entre 5 et 8 % de la population adulte (Müller & Mitchell, 2011 ; Maraz et al., 2016).

Pour McElroy et ses collaborateurs (1994), la compulsion de l’achat serait en rapport avec les troubles de l’humeur, les obsessions-compulsionset le contrôle des impulsions. Toujours aux USA, Koran, Faber, Aboujaoude, Large et Serpe (2006) ont estimé qu’entre 1,8 et 16 % de la population générale présentaient les critères d’achats pathologiques (avec envies très fortes et incontrôlées d’achats, malgré des conséquences négatives). La population de cette étude était de plus de 2500 adultes et l’instrument central utilisé était laCompulsive Buying Scale, une échelle d’achats compulsifs en sept items. Les auteurs insistent sur l’importance des facteurs psychologiques, des comorbidités psychiatriques ainsi que sur les facteurs plus socio-économiques comme la facilité d’obtenir des crédits, l’incapacité à gérer ses finances, la dissolution de la structure familiale traditionnelle, sans oublier le manque d’information adaptée pour les consommateurs et le contrôle des crédits.

Les achats pathologiques ne concerneraient pas seulement les adultes. Les adolescents seraient également affectés avec, par conséquent, des répercussions directes sur l’économie familiale pour ceux qui vivent chez leurs parents. Le choix de certaines marques, de vêtements et de chaussures essentiellement, serait nécessaire pour être reconnu et s’intégrer dans des groupes ou bandes de leur âge (Garcés, 2002).

Au sein d’une population estudiantine parisienne, Duroy et ses collaborateurs (2018) trouvent une prévalence de 7,7 % d’achats compulsifs,avec des achats surtout orientés vers des vêtements et des produits cosmétiques, et observent comme variables associées la présence d’affects négatifs, le détachement et la désinhibition.

En résumé, la fréquence des achats compulsifs pourrait se situer entre 1 et 10 % de la population générale selon les études et les instruments d’évaluation utilisés (Maraz et al., 2016 ; Kuss & Lopez-Fernandez, 2016). La population concernée souffre essentiellement des répercussions (sociales, matérielles, émotionnelles) engendrées par ce trouble. Pourtant, malheureusement, les personnes ne cherchent pas d’aide psychologique de prime abord, augmentant la difficulté à évaluer exactement la réalité du problème.

Mais comment expliquer ces difficultés à maîtriser, à contrôler les comportements d’achats malgré les conséquences négatives ? Cette contradiction apparente, que nous retrouvons comme l’un des points centraux de toutes les dépendances, nous amène à devoir approfondir les hypothèses explicatives de cette addiction comportementale.

4. Principales approches explicatives

Aujourd’hui, les principaux arguments en faveur d’une notion d’addiction au sens large sont (Varescon, 2005) :

• La reconnaissance du phénomène de dépendance qui existe dans les différentes addictions ainsi que la répétition de conduites ;

• La notion de contrainte ;

• Les passages d’une addiction à une autre et l’association fréquente de plusieurs addictions ;

• La place centrale de l’addiction dans la vie du sujet et les similitudes dans les propositions thérapeutiques.

Les achats pathologiques n’échappent pas à ces caractéristiques. Il est toutefois important de considérer les dépendances en général comme un continuum pour lequel à un extrême se situeraient des sujets présentant un niveau très élevé de dépendance, et à l’autre extrême, ceux qui montreraient seulement des habitudes.

Après ces quelques rappels, citons certaines caractéristiques propres aux achats pathologiques. En 1987, Rook en décrivait trois : le besoin spontané d’acheter est inattendu et urgent ; l’impulsion est puissante et contraignante et, pour finir, le sujet éprouve, au moment de l’achat, l’impression qu’il est dans le magasin au bon moment, au bon endroit et que l’objet est fait pour lui, mais après l’achat, la honte et la désapprobation de l’entourage prédominent.

Quelques années plus tard, Valence, D’Astous et Forher (1998) prennent en compte d’autres caractéristiques comme l’importance de la sensation de manque ou de besoin, l’implication dans la situation d’achat, la fréquentation des magasins et les relations avec les vendeurs. La signification psychologique de la dépense et de la possession serait différente pour chaque type d’acheteur :

a) Le consommateur émotionnel est très attaché à la valeur sentimentale de l’objet : l’achat est une sorte d’autothérapie anxiolytique ou antidépressive ;

b) Le consommateur impulsif est envahi par un désir soudain d’acheter, avec un sentiment de culpabilité après l’achat ;

c) Le consommateur fanatique, comme un collectionneur, achète le même objet de façon répétée ;

d) Pour l’acheteur compulsif, l’achat est une lutte contre les tensions intérieures et les angoisses, avec un sentiment de frustration si l’achat n’est pas possible.

Les origines et la compréhension du trouble sont différentes en fonction des approches, des modèles psychothérapeutiques, qui, néanmoins, ne sont pas exclusifs. Nous allons évoquer brièvement ces approches.

4.1. Approche psychodynamique

Pour Fenichel (1953), l’ensemble des dépendances comportementales peut représenter un mode substitutif de la satisfaction sexuelle. La théorie des addictions de Joyce McDougall (1978) explique l’addiction en tant que lutte du sujet avec une partie de lui-même. Les conduites de dépendance montrent l’échec de constitution ou de conservation d’un objet interne, avec le recours à des objets externes partiels, et sont une forme particulière de « théâtre du réel » se substituant à l’imaginaire défaillant, dont l’activité servirait à surmonter la douleur psychique et les conflits (Pedinielli et al., 1997).

Les principales motivations évoquées par les patients sont des aspects compensatoires d’un mal-être, de vengeance et de difficultés existentielles (Elliott et al., 1996).

Les « fissures du self », le décalage entre le « Moi réel » et le « Moi idéal » ainsi que les mécanismes de compensation seraient des facteurs de risque pour l’addiction (Dittmar, 2001).

L’achat pathologique est considéré par certains auteurs comme une forme d’autotraitement de la dépression. L’affect dépressif serait un déclencheur de l’envie d’acheter, elle-même accompagnée du soulagement momentané au moment de l’achat, entraînant ainsi le cercle vicieuxsuivant : les achats déclenchés par les affects dépressifs alimenteraient une aggravation de la dépression qui augmenterait le comportement des achats (Christenson et al., 1994).

4.2. Approche cognitive 

Parmi les aspects impliqués dans un achat normal, nous pouvons citer : la perception d’un besoin ou d’un manque précédant l’achat, la signification de la situation d’achat, la possibilité réelle financière de l’achat.

Les phases de préparation de l’achat et les relations avec le vendeur, si vendeur physique il y a, nécessiteraient d’être analysées pour mieux comprendre le phénomène de l’achat compulsif. Dans les phases de préparation de l’achat, nous pouvons décrire une phase d’éveil avec l’idée d’achat qui se déclenche, une phase de recueil d’informations, une phase d’évaluation de différentes alternatives, une phase de choix et une phase de post-achat. Dans le cas des acheteurs compulsifs, ces phases peuvent être altérées. Les comportements, les cognitions et les émotions peuvent être particulièrement différents de ceux de l’achat normal. Par exemple, la phase d’éveil peut être déterminée par une obsession d’achat qui peut durer des jours si l’achat n’a pas lieu. Il y a des cas où il n’y a pas de recueil ni de traitement d’information avec une évaluation des alternatives, le choix arrive sans réflexion et par ailleurs, dans la phase de post-achat, la culpabilité est souvent le sentiment qui domine (Adès & Lejoyeux, 2001).

Il est important de constater le caractère continu des achats d’objets précis, des objets liés à l’apparence physique (vêtements, chaussures, bijoux, crèmes, etc.). Les achats compulsifs sont des comportements solitaires, mais le plus souvent dans le but de se comparer aux autres. Les mécanismes de la dynamique familiale (c’est-à-dire le rapport avec l’argent et le sens des achats dans la famille), le rôle de l’estime de soi et l’autonomie personnelle seraient trois vecteurs principaux qui conduiraient à ce trouble (Scherhorn et al., 1990).

Faber (2000) décrit comme principaux déclencheurs émotionnels des achats : l’ennui (58,3 %), le stress (54,2 %), la déprime (50 %), la colère (41,7 %) et l’irritabilité (33,3 %). Les achats pathologiques sont liés à des difficultés d’autorégulation et de contrôle des impulsions (Rose, 2007). La gestion des émotions est corrélée à des traits spécifiques de personnalité chez des acheteurs compulsifs. Par exemple, l’achat pathologique de vêtements est déclenché par des états dépressifs, suivis d’autodépréciation, d’une faible estime de soi, puis vient le passage à l’acte : l’achat, qui provoquera un sentiment de culpabilité (de la Gándara, 1996).

Pour les femmes, les dimensions émotionnelles et d’identité, les attitudes positives envers les achats associées aux interactions sociales, les notions de plaisir et de loisir dans l’achat seraient prédominantes. Pour les hommes, les achats seraient davantage associés à des habitudes de la vie quotidienne.

Une anxiété élevée, la présence d’achats pathologiques chez les parents des acheteurs compulsifs, le fait d’avoir reçu des cadeaux en compensation d’événements stressants ou négatifs et la substitution de cadeaux matériels à la place de l’attention parentale sont corrélés à une fréquence élevée d’achats pathologiques (Cole & Sherrell, 1995). Des études existent également sur le style d’attachement (Kwok et al., 2018) : chez des sujets ayant eu un attachement insecure, un objet perçu comme réconfortant et humain peut favoriser l’attachement à cet objet.

Les facteurs de risque s’articulent autour des variables de personnalité, des types de communication familiaux dysfonctionnels, des déterminants comportementaux (l’utilisation de cartes de crédit, etc.), des variables socio-économiques, de l’anxiété et du style de coping (Edwards, 1992).

Le modèle de Mandel, Rucker et leurs collaborateurs (2017), le Compensatory Consumer Behavior Model, explique ce comportement par l’écart entre le soi perçu et le soi idéal, et la façon dont la personne va essayer de résoudre cette discrépance avec le consumérisme.

4.3. Approche sociale et culturelle 

La société de consommation, avec les stratégies de marketing qui y sont associées, semble également influencer les comportements d’achats compulsifs. Cependant, peu d’études le confirment. Toutefois, la disponibilité de l’argent et l’accès facile à de grands centres commerciaux seraient des éléments facilitateurs non négligeables (Rodriguez-Villarino et al., 2001).

Black (2007a) évoque plus précisément deux facteurs qui seraient associés aux achats pathologiques, à savoir les possibilités de crédit et le temps de loisirs. Rose (2007) insiste sur ce premier point en expliquant que les problèmes d’achat dans les sociétés occidentales seraient étroitement liés au phénomène du nombre de cartes de crédit par foyer dont la moyenne a plus que triplé entre 1990 et 2002. Pour ces auteurs, le problème d’addiction aux achats pourrait être l’un des plus importants du XXIe siècle. Pour Dittmar (2001), l’acquisition de biens comme les vêtements ou les bijoux serait en rapport avec la baisse du moral des personnes, et se réaliserait pour des motifs différents de l’achat d’autres produits dits « d’impulsivité basse ».

Depuis la crise de la COVID-19, les ventes sur Internet ont explosé. En France, la vente en ligne pèsera bientôt 15 % du commerce de détail soit un achat sur six (Fédération de l’e-commerce, Fevad,www.fevad.com). Or, les achats par Internet ont des particularités : une possibilité d’acheter 7 jours/7, 24h/24, sans relations sociales directes (donc sans la pression des vendeurs souvent évoquée par les acheteurs pathologiques), une possibilité de rendre le produit après l’achat à nouveau sans contact avec les vendeurs ; le paiement se fait virtuellement et il est difficile pour certains acheteurs d’avoir pleinement conscience de la valeur de l’argent (Trotzke et al., 2015).

Dans le cadre des achats pathologiques, il est donc nécessaire de bien repérer le type d’achat ; le lieu : en magasin ou en ligne ; le moyen de paiement : carte de crédit, chèque ou espèces ; ainsi que le destinataire de l’achat : pour la personne concernée ou pour offrir.

Les achats compulsifs seraient un comportement de compensation associé à des valeurs matérialistes, à la réparation de l’humeur et à la personnalité. Dans les achats compulsifs, d’une part, la valeur de l’argent, des objets matériels, donnerait un sentiment de sécurité, et d’autre part, la tendance au matérialisme plus importante au sein des jeunes générations serait à prendre en considération (Dittmar, 2005). En effet, chez les adolescents, cette variable « matérialisme » déterminerait fortement les décisions de consommation (Islam et al., 2017). Estévez et ses collaborateurs (2021), qui avaient mis en évidence un lien entre le matérialisme et le jeu pathologique (trouble lié aux jeux de hasard et d’argent) parfois associé aux achats pathologiques, retrouvaient cette variable« matérialisme »comme facteur de maintien du comportement. Ils observaient également le rôle essentiel des amis et de la famille comme modèles. Ainsi, le matérialisme pourrait être une stratégie de coping pour lutter contre les émotions négatives telles que la solitude, l’anxiété et/ou l’incertitude.

Vignette 1.1.

Mme D. : « Je ne peux pas comprendre pourquoi je réagis comme cela, quand j’étais petite nous n’avions pas beaucoup d’argent dans ma famille, on devait compter l’argent sans arrêt, à Noël on avait droit à un seul cadeau et maintenant je n’arrive pas à me contrôler comme si l’argent n’avait pas la même valeur qu’avant ».

4.4. Approche biopsychosociale 

Un modèle explicatif biopsychosocial des achats pathologiques en trois facteurs déterminants a été proposé par Christenson et ses collaborateurs (1994). Nous le résumons dans le tableau ci-dessous.

Tableau 1.1. Modèle explicatif biopsychosocial des achats pathologiques, d’après Christenson et al. (1994)

5. Caractéristiques cliniques

Évoquons à présent les aspects cliniques qui accompagnent les achats pathologiques, et rappelons les caractéristiques du trouble de contrôle des impulsions qui sont souvent associées aux achats pathologiques :

a)Incapacité à résister à l’impulsion, au désir ou à la tentation d’accomplir un acte dangereux pour soi-même et/ou les autres ;

b) Une sensation croissante de tension ou d’excitation précédant le passage à l’acte ;

c) Une sensation de plaisir, de récompense ou d’apaisement apparaissant au moment du passage à l’acte ou peu de temps après (Wise & Tierney, 1994).

Pour Black (2007b), les caractéristiques principales des achats compulsifs seraient l’anticipation – dans le sens où la personne est préoccupée par l’achat –, la préparation de l’achat et la dépense.

Les antécédents de l’achat compulsif reposeraient, entre autres, sur la déception de soi-même, les sentiments de colère, d’anxiété, d’ennui et de culpabilité.

L’achat compulsif est un comportement solitaire. Il concerne en général, pour les femmes, des vêtements dans 96 % des cas et des chaussures dans 75 % des cas. Les acheteurs compulsifs rencontrent plus de difficultés pendant les fêtes de fin d’année et pendant les vacances.

L’achat compulsif peut être décrit comme un trouble chronique, avec des périodes de rémission. Une particularité très importante est que les troubles psychiatriques associés existent chez 60 à 100 % des acheteurs compulsifs. Selon Starcevic et Khazaal (2017), les troubles de l’humeur seraient présents dans 95 % des cas, les troubles anxieux dans 80 %, 62,6 % de troubles de la personnalité, 30 % de troubles d’usage de substances, 18,7 % de troubles obsessionnels compulsifs et 9,1 % d’anxiété sociale. Les personnes souffrant d’achats compulsifs présenteraient des troubles anxieux, mais aussi une alcoolodépendance (Christenson et al., 1994). La kleptomanie apparaît également dans la littérature comme souvent associée aux achats pathologiques (McElroy et al., 1994).

Par ailleurs, les acheteurs compulsifs présenteraient une histoire de pathologie psychiatrique familiale plus fréquente (Black & Moyer, 1998).

D’autres caractéristiques cliniques liées aux dimensions de personnalité, comme la recherche de sensations, ont été identifiées. L’achat serait un moment de sensation forte, particulièrement recherché par ces personnes qui ne supportent pas bien l’ennui.

Une différence mérite d’être établie entre les collectionneurs et les acheteurs compulsifs, car ni la façon d’acheter, ni les cognitions et les émotions associées aux achats, ni les conséquences de ces comportements ne sont similaires, comme le montre le tableau suivant présenté par Adès et Lejoyeux en 2001 :

Tableau 1.2. Différences entre les achats des acheteurs compulsifs et des collectionneurs, d’après Adès et Lejoyeux, 2001 (p. 33)

5.1. Achats compulsifs et autres addictions 

5.1.1. Troubles du comportement alimentaire

Des auteurs se sont intéressés à la comorbidité entre troubles du comportement alimentaire (TCA) et achats compulsifs et ont montré une fréquence plus importante de TCA chez les acheteurs compulsifs (Mitchell, Redling, Wonderlich, Crosby, Miltenberger, Smyth, Stickney, Gosnel, Burgard & Lancaster, 2002).

Une étude chez des femmes présentant des troubles de conduite alimentaire indique que 16,6 % d’entre elles présentent un trouble du contrôle des impulsions, et que les achats compulsifs sont le syndrome le plus comorbide, suivi de la kleptomanie. Il existe un lien fort entre les achats pathologiques et l’impulsivité chez des patients présentant des TCA (Fernandez Aranda, Poyastro Pinheiro, Thorntonil, Berrettini, Crows, Fichter et al., 2008).

Deux ans auparavant, l’équipe du Dr Fernandez Aranda étudiait des patients boulimiques et montrait que 17,6 % d’entre eux présentaient un comportement d’achats pathologiques (Fernandez Aranda, Jimenez-Murcia, Alvarez-Moya, Granero, Vallejo & Bulik, 2006). Selon Harnish et ses collaborateurs (2019), il serait important de tenir compte de l’écart que le sujet perçoit entre le soi actuel et le soi idéal.

5.1.2. L’addiction au sport ou à l’exercice physique 

Une étude sur le lien entre l’exercice physique et les achats pathologiques montre que ces derniers sont plus fréquents parmi le groupe de patients dépendants à l’exercice physique, 63 %versus38 % (Lejoyeux, Avril, Richoux, Embouazza & Nivoli, 2008). Toutefois, au sein de cette étude, toutes les personnes concernées par les achats pathologiques et lesport intensif ne perçoivent pas leurs comportements comme pathologiques.

5.1.3. Le jeu pathologique 

Dans une étude portant sur 30 joueurs pathologiques, hommes et femmes, les troubles de contrôle des impulsions les plus fréquents étaient les achats compulsifs (23 %) (Black & Moyer, 1998). Déjà en 2003, Grant et Kim montraient que chez des patients joueurs pathologiques, les troubles du contrôle des impulsions les plus fréquents étaient les achats pathologiques et la sexualité compulsive (Grant & Kim, 2003). Cette association a également été mise en évidence par Estévez et ses collaborateurs (2021).

Vignette 1.2.

Mr G. souffre d’un problème de jeu pathologique et d’achats pathologiques. Il joue à des jeux de grattage et aux lotos sportifs. Parallèlement, il achète souvent sur Internet où il ne se rend compte qu’une fois qu’il reçoit les objets du montant dépensé et de la quantité d’objets achetés. Il arrive aussi à vendre certains objets sur Internet afin de compenser les dettes, mais les dépenses sont toujours bien supérieures aux recettes.

5.2. Troubles de l’humeur et régulation des émotions 

Les troubles de l’humeur se retrouveraient dans 95 % des cas d’addiction comportementale (Starcevic & Khazaal, 2017). En ce qui concerne les achats compulsifs, 31,9 % des femmes présenteraient la comorbidité de dépression (Christenson et al., 1994).

Les émotions négatives sont généralement retrouvées dans les études comme des facteurs de déclenchement des achats pathologiques et des facteurs de maintien. Par exemple, Miltenberger et ses collaborateurs (2003) ont montré qu’avant les achats pathologiques, la tristesse, l’anxiété et l’ennui sont au premier plan. Durant les achats, le sujet ressent une euphorie, un soulagement, une relaxation et de la joie. Après les achats, la culpabilité, la tristesse et l’ennui prédominent.

Les conséquences financières et les problèmes légaux engendrés par ces achats ainsi que le sentiment de culpabilité peuvent augmenter la dépression chez les femmes.

En résumé, le facteur le plus corrélé aux achats compulsifs est la dépression. La dépression peut aussi contribuer à un biais d’évaluation des conséquences négatives, par exemple une minimisation du montant des achats. Le diagnostic différentiel avec un trouble bipolaire est très important.

Vignette 1.3.

Mme B. :« Quand je me sens mal, j’ai besoin d’acheter, je me sens triste, je me sens nulle, je sens que je n’intéresse personne, que je suis seule. Quand j’achète… je me sens bien tout de suite, je me sens quelqu’un d’important, digne d’amour, mais après la culpabilité arrive et je pense à mon mari et à mes enfants et je me dis que c’est vraiment une maladie ».

Certaines conditions facilitent l’addiction à l’achat : l’éloignement de la famille, la solitude, l’insatisfaction dans le couple ou dans le travail sont des facteurs de risque. Les achats permettent d’être un peu « reine d’un jour ». On voit bien comment la dépression est un facilitateur de ce trouble, mais est aussi une conséquence (Echeburua, 1999).

Vignette 1.4.

Mme F. fait des achats pathologiques dans des catalogues de vente par correspondance. Elle cache ces achats et les dépenses à son mari, et elle se retrouve avec 60000 euros de dettes sur six crédits. Elle ne sait pas comment annoncer la situation à son mari. Malgré cela, elle continue à faire des achats pathologiques (pour la maison, pour elle, notamment des chaussures), surtout quand elle ne sent pas bien.

5.3. Les troubles et dimensions de la personnalité

Les principaux troubles de la personnalité associés aux achats compulsifs seraient le trouble de la personnalité évitante (15 %), borderline (15 %) et obsessionnelle-compulsive (22 %) (Müller et al., 2008 ; Krueger, 1988). Les achats compulsifs seraient également associés à des traits narcissiques (Black & Moyer, 1998).

Selon la théorie de Cloninger (1993), les trois dimensions fondamentales pour décrire la personnalité seraient : l’évitement du danger, la recherche de nouveauté et la dépendance à la récompense. Chez les acheteurs compulsifs, ces trois dimensions se traduiraient de la façon suivante : une forte dépendance à la récompense, une recherche de nouveauté importante, accompagnées d’un bas évitement du danger.

Les caractéristiques de l’achat compulsif sont proches du trouble du contrôle d’impulsions comme nous l’avons déjà souligné précédemment. L’impulsivité peut être définie comme un manque de réflexion d’anticipation, associée à un besoin de récompense à court terme, une recherche de sensations.

Les troubles obsessionnels-compulsifs sont proches de la problématique des achats compulsifs. Les similitudes se situent surtout au niveau d’une compulsion avec un caractère imposé et incontrôlable accompagné d’un effet de soulagement immédiat de l’anxiété (Christenson et al., 1994).

Par ailleurs, les troubles de contrôle des impulsions et les troubles obsessionnels-compulsifs pourraient représenter des degrés d’expression différents d’un trouble unique, expliquant ainsi les similitudes avec les comportements impulsifs incontrôlables entraînant parfois de graves conséquences (McElroy et al., 1994). Entre 3 et 35 % des personnes souffrant d’achats compulsifs présenteraient une comorbidité avec des troubles obsessionnels-compulsifs, des rituels de lavage et une association fréquente avec l’amassage compulsif.

Dans une étude française, 23 % des sujets obsessionnels présentaient les critères d’achats compulsifs alors que seulement 4 % présentaient ces critères en population contrôle (Lejoyeux et al., 2005). Selon cette équipe, la dépression est plus importante chez les sujets présentant à la fois un trouble obsessionnel-compulsif et un comportement d’achats compulsifs.

Les conséquences négatives des achats pathologiques sont bien réelles : escroqueries, dettes, problèmes avec la justice, détérioration des relations interpersonnelles, solitude, divorces, tentatives de suicide, d’où la nécessité de dépister précocement ce trouble à travers un entretien clinique et l’utilisation d’instruments d’évaluation adaptés.

6. Évaluation – Diagnostic

L’évaluation des achats compulsifs nécessite, comme pour les autres troubles psychiatriques, un entretien clinique approfondi et l’utilisation de questionnaires et d’échelles d’évaluation. Nous allons à présent lister les principaux outils d’évaluation des achats pathologiques.

En France, Adès et Lejoyeux (1999) ont traduit l’autoquestionnaire sur les achats compulsifs, adapté de celui de Christenson et ses collaborateurs (1994). Dans ce questionnaire de 19 items sollicitant des réponses « oui ou non », un score supérieur à 10 est évocateur d’une difficulté dans les achats (Varescon, 2005). Parmi les domaines évalués par ce questionnaire se trouvent : la fréquence des achats, les achats considérés comme non nécessaires, les sommes d’argent dépensées. Le questionnaire évalue également les facteurs associés aux comportements d’achat compulsif comme les états psychologiques, les situations sociales et également les caractéristiques du contexte : le type de magasin, les produits et les caractéristiques de ces produits. D’autres questions concernent les différences dans les types d’achats : si les objets ne sont pas utilisés, s’ils sont cachés, ce que fait la personne après un achat normal et après un achat pathologique, le temps consacré aux achats pathologiques ainsi qu’aux achats normaux, l’effet de la publicité, des vendeurs, ou à partir de quel moment la personne pense avoir un problème d’achat pathologique.

Une autre échelle de dépistage en cinq items, laCompulsive Buying Scale, a été proposée par Faber et O’Guinn (1992), composée de la façon suivante :

• Tout l’argent est-il dépensé au moment de la paie ?

• Achetez-vous des choses même si vous n’en avez pas les moyens ?

•Vous arrive-t-il de faire délibérément des chèques sans provision ?

• Faites-vous des achats pour vous sentir mieux ?

• Vous sentez-vous anxieux ou nerveux si vous ne pouvez pas acheter ?

À partir de trois réponses positives, la personne peut présenter un problème d’achat compulsif qu’il faut approfondir par une évaluation clinique à partir d’un entretien exhaustif. Les cinq questions de Faber et O’Guinn (1992) montrent que 5,9 % de la population des USA présentaient les critères d’achats compulsifs en population générale (ce questionnaire présentait un alpha de Cronbach de 0,95 et 0,92). Néanmoins, en employant des critères plus restrictifs, seulement 1,1 % des personnes en population générale sont détectées acheteurs compulsifs. Il existe une autre version de cette échelle à 19 items (Faber & O’Guinn, 1992 ; Valleur & Velea, 2002).

Au Canada, Valence et ses collaborateurs (1998) utilisent une échelle de dépistage en 13 items avec trois facteurs : une tendance à la dépression, une réaction au stress et un sentiment de culpabilité après l’achat.

En 1996, Monahan, Black et Gabel ont développé un instrument, le Yale Brown Obsessive-Compulsive Scale Shopping (YBOCS-Shopping), version qui évalue les cognitions et comportements associés aux achats compulsifs. Cet instrument a une bonne validité, un bon coefficient alpha de Cronbach et est également très sensible au changement. Il comporte 10 items et des options de réponse allant de 0 à 4. Cet instrument évalue, entre autres, le temps passé à penser aux achats, les interférences de ces pensées dans la vie sociale, dans le travail, le stress associé aux achats, le degré de contrôle sur les pensées, les achats et le temps passé à acheter.

Le questionnaire d’achats compulsifs élaboré par de la Gándara (1996) avec 8 items, de type Likert en 5 points, représente une mesure globale d’un problème d’achat pathologique.

LeSaving Inventory Revised(Frost, Steketee & Grisham, 2004) est un autoquestionnaire avec 23 items et les sous-échelles suivantes :l’échelle d’acquisition sur l’achat compulsif et une échelle« d’encombrement »avec des difficultés pour se débarrasser des objets. Mais ces questionnaires n’ont pas été validés dans la population française. Daniel Black propose de poser trois questions pour dépister la potentielle présence d’achats compulsifs :Vous sentez-vous très préoccupé par les achats et les dépenses ?Ressentez-vous que votre comportement d’achat est excessif, inapproprié ou incontrôlable ?Avez-vous des désirs d’achats, envies, fantaisies, culpabilité et problèmes dans votre vie, problèmes financiers ou légaux ?

D’autres évaluations complémentaires peuvent être d’un grand intérêt afin de déterminer la prise en charge adaptée, en fonction des caractéristiques psychopathologiques de chaque patient, par exemple l’évaluation des dimensions de personnalité ou des troubles de la personnalité, avec des entretiens structurés.

7. Modalités de prise en charge

Dans ce paragraphe, nous allons décrire différents types de prise en charge spécifiques utilisées dans le cas de problèmes d’achats compulsifs. Rappelons que la demande d’aide tarde souvent à venir et qu’elle est associée à une symptomatologie anxio-dépressive importante (Müller etal., 2019).

Les thérapies de soutien ont l’intérêt d’établir une relation de confiance, d’aborder les problèmes liés aux achats comme la culpabilité ou la honte. Elles peuvent déboucher ensuite vers une psychothérapie psychanalytique ou cognitivo-comportementale (Adès & Lejoyeux, 1999) associée ou non à un traitement médicamenteux.

7.1. La prise en charge médicamenteuse 

Le traitement des troubles psychiatriques associés consiste, le plus souvent, à proposer un antidépresseur en cas de dépression. Le traitement de la dépression permet une amélioration des achats compulsifs. Néanmoins, aucun traitement pharmacologique n’a fait l’objet d’une évaluation contrôlée en tant que traitement spécifique de l’achat compulsif (Lejoyeux, Lequen & Marinescu, 2006 ; Lejoyeux, 2007b).

7.2. La place de la motivation dans la prise en charge