Les Aînés, tome 2 - Serenya Howell - E-Book

Les Aînés, tome 2 E-Book

Serenya Howell

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Beschreibung

Depuis des Cycles, tous connaissent Talyä, la Furie. Celle qui fut le Maître le plus redoutable et le plus redouté de Mort. Celle qui causa massacres, bains de sang et dont le nom, aujourd’hui encore, fait frémir tous les Aspirants. Voilà ses carnets, son histoire. Avant qu’elle ne devienne légende, puis mythe. Des siècles avant l’avènement de Dënorh.

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Les Aînés

ISBN : 978-2-38199-034-7

ISSN : 2430-4387

Les Aînés, Le Cycle Honni

Copyright © 2021 Éditions Plume Blanche

Copyright © Illustration couverture, Chane

Tous droits réservés

Serenya Howell

LES AINES

LE CYCLE HONNI

(ROMAN)

 « Nous nous fabriquons souvent nous-mêmes nos propres prisons. Mais on peut aussi créer sa propre liberté. »

ROBIN HOBB - L’assassin royal

Le Cycle Honni

Il est des rêves bien trop grands pour être réalisés par l’Homme, tandis que les cauchemars, eux, ne semblent connaître aucune limite. La lumière ne se réserve qu’à quelques élus pendant que les ténèbres se repaissent du commun des mortels. Un monde d’êtres bénis des dieux et d’existences toutes plus insignifiantes les unes que les autres…

Un jour, Vie vous offre un rêve, vous laisse croire que vous êtes la personne la plus chanceuse que cette terre n’eût jamais portée. Un honneur que vous savourez jusqu’à votre réveil. Alors seulement vous comprenez qu’il s’agissait en réalité d’un cauchemar.

C’est ainsi que ce monde est fait : les pires malédictions se cachent derrière les meilleures intentions…

Or que devient-on lorsque l’on trouve son propre bonheur dans le malheur ?

Qui devient-on lorsque l’on crée sa propre lumière dans les ténèbres ?

1

Les ténèbres, douces et chaleureuses, celles qui vous accueillaient, veillaient sur votre sommeil. J’avais conscience de dormir, aussi n’était-ce dès lors plus un réel repos. Qu’importait : je savourais cet état transitoire.

— Talyä… Talyä !

Au moment où j’ouvris les yeux, tout bascula. J’étais debout au milieu de la chambre que je partageais avec mes parents et mon frère. Agrippée aux jupons de Mère, je pleurais. Tout autour de moi était si grand, si bruyant. Odrick était tout près de moi. Il avait l’air terrifié, lui qui n’avait pourtant peur de rien, ni de grimper tout en haut du grand chêne, ni de nager jusqu’à l’autre rive du lac… Que se passait-il ?

Dans un grand bruit, Père ouvrit la porte de la chambre.

— C’est trop tard, ils sont déjà là ! Je vais les retenir. Cachez-vous !

La porte se referma, emportant avec elle la lumière, emportant avec elle Père. Personne ne bougea. Odrick lança un regard désemparé à Mère. Il semblait dire « Se cacher ? Mais où ? ». Justement je connaissais une planque parfaite, celle où j’entreposais avec soin sous et friandises afin que mon frère ne me les chapardât pas. Elle était grande, cette cache, peut-être même assez pour nous trois ! Je lâchai les jupons maternels puis courus au pied de mon lit. Il y avait là trois lourdes lattes du parquet qui se soulevaient pour révéler un grand trou. En temps normal, en bouger une seule suffisait à y enfouir mes trésors, cependant avant de pouvoir s’y faufiler, j’estimai indispensable de toutes les sortir de leur emplacement.

— C’est parfait, Talyä ! Vite, glisse-toi là-dedans.

Une fois allongée dans mon trou aussi noir qu’humide, je réalisai que j’y rentrais tout juste toute seule, et encore ne pouvais-je esquisser le moindre mouvement. Mon regard croisa alors celui de Mère.

— Pas un mot, pas un bruit. Surtout, ne bouge pas.

Déjà les planches se refermaient sur moi, néanmoins je pouvais voir Mère dans les fentes entre les morceaux de bois. Quand la dernière latte fut en place, un hurlement retentit. Un cri terrible qui avait la voix de Père.

— Mère, je ne les laisserai pas m’avoir. Jamais !

Odrick venait de parler avec un ton beaucoup plus adulte que celui que je lui connaissais. Non ! J’aperçus un bref éclat lumineux, un cri étouffé. Non, pas ça, pas encore ! Par pitié ! Il y eut un gémissement de Mère puis le bruit sourd, horrible, de mon frère qui tombait au sol, son couteau de chasse planté dans le ventre.

Mère se précipitait vers lui lorsque la porte s’ouvrit à nouveau. Il y eut des cris, des rires… des pleurs aussi. Ce fut à cet instant que je le sentis, un liquide chaud et visqueux qui me coulait sur la main. Toutefois, je ne voulais pas y penser, je ne voulais pas savoir. Il y eut alors un nouveau bruit : Mère qu’on jetait au sol. Elle se débattait, elle criait, mais il y avait un homme qui lui retenait les bras au-dessus de la tête, ainsi qu’un deuxième qui s’insinuait entre ses cuisses et ses jupons désordonnés. Les autres rigolaient, réclamaient leur tour. Que voulaient-ils faire à Mère ? Non, pas ça ! Il y eut les bruits rauques de l’homme… Réveille-toi, allez réveille-toi ! … et les cris étouffés de sanglots de Mère… RÉVEILLE-TOI !

Assise dans les ténèbres, les yeux écarquillés par la terreur, la gorge sèche et la bouche ouverte sur un cri muet, je tentais de retrouver aussi bien mon souffle que mon calme. Ce cauchemar avait beau me hanter à travers les années, l’habitude n’aidait en rien : je savais que je ne pourrais plus retrouver le sommeil. À tâtons, je cherchai l’étoffe usée qui me servait de couverture puis la passai sur mes épaules avant d’abandonner ma couche. Les doigts courant distraitement sur la roche du mur, je quittai ce qui était ma demeure depuis ce qui me paraissait être toute une vie et me retrouvai dans la large grotte à flanc de falaise où se dissimulait l’entrée de mon repaire.

Ciel et mer s’offrirent à ma vue. Encore grisâtres, ils se teintaient doucement des tons rosés de l’aurore. Je resserrai la couverture autour de mes épaules et m’avançai vers le vide, où m’attendait, à fleur de roche, la corniche qui me permettait de rejoindre la terre ferme, loin au-dessus de ma tête. Une fois dehors, le vent glacé me poussa vite à claquer des dents. La belle saison serait bientôt là, néanmoins à cette heure si précoce, l’air était encore frais. J’allai m’asperger le visage au ruisseau qui me fournissait en eau douce et me convainquis que ceci serait suffisant pour chasser les derniers lambeaux de mon cauchemar. 

La petite Talyä était morte cette nuit-là, avec le reste de sa famille. 

Cependant, malgré tous mes efforts, il m’était impossible de les oublier complètement. La terreur de ce moment horrible s’était muée en une colère bien trop grande pour l’ignorer. Je ne serais plus jamais une fille ou une sœur. À cause de ces hommes, du Maudit, ne demeurait de moi que la petite voleuse qui se changeait en vendeuse de coquillages à l’occasion. Comme à chaque fois que je repensais à mon passé, l’amertume se répandit dans ma gorge et je me vis serrer les poings. 

— Un jour, je vous vengerai.

Toujours la même phrase, prononcée les yeux dans les yeux avec mon reflet, mais pas un jour n’avait passé sans que ma volonté ne brûlât de la même force.

Je quittai le point d’eau afin de rejoindre mon repaire. Un coup d’œil en contrebas, sur le chemin du retour, m’apprit que l’eau s’était suffisamment retirée pour que je pusse me lancer dans l’une de mes principales activités. Puisque j’étais levée, autant en profiter, sans compter que le vieil homme de la ferme voisine m’avait promis la tunique en laine, que j’avais tenté de lui voler avant qu’il ne me prît la main dans le sac, contre un seau de ces coquillages qu’il n’avait plus la force de ramasser. C’était ce qu’il disait à chaque fois qu’il me surprenait à chaparder dans la vieille grange. 

La pâleur du petit jour n’atteignait pas encore mon repaire, toutefois je connaissais suffisamment le lieu pour retrouver seau et poignard sans les voir. Seul témoin de ma précédente existence, je serrai le lourd manche glacé dans mon poing puis empruntai la seconde corniche qui me permettait de rejoindre mon terrain de chasse.

— Tiens, ma petite, et merci pour les coquillages.

Le vieil homme affichait une expression paternelle pendant que j’enfouissais la tunique en laine dans la grosse besace usée que je lui avais volée plusieurs années auparavant sans qu’il ne m’adressât à aucun moment la moindre remarque à ce sujet.

— La prochaine fois que tu as besoin de quelque chose, demande-le-moi et nous ferons du troc, d’accord ?

Toujours la même rengaine à chacun de nos quelques échanges, mais c’était plus fort que moi. J’étais la fille qui avait survécu au massacre de sa famille, la fille qui avait survécu toutes ces années seule. Demander de l’aide était une preuve de faiblesse que je ne voulais pas me permettre. Devant mon silence, le vieil homme poussa un soupir mi résigné mi amusé.

— Grand-mère a fait du gâteau aux noix. Tu en veux une part ? 

Je secouai la tête, bien décidée à ne pas profiter de sa gentillesse, cependant mon ventre me trahit alors en poussant un grognement bien audible. Je sentis mes joues rougir tandis qu’il laissait échapper un éclat de rire.

— N’en dis pas plus ! Je suppose que tu ne veux pas entrer… Attends-moi ici, je vais te chercher ça.

Je demeurais immobile sur le pas de la porte, le nez rivé sur la pointe de mes bottines. De mon passé, je conservais de nombreuses cicatrices dont la plus visible était certainement ma peur des espaces clos, peur que je parvenais à taire lorsqu’il me fallait visiter une grange ou autre entrepôt au contenu peut-être utile, en revanche il m’était impossible de pénétrer les habitations. Je m’y sentais bien trop vulnérable. Étrangement, j’avais toujours été à l’aise dans mon repaire. Cela tenait peut-être du fait que je savais pertinemment que jamais les hommes du Maudit ne viendraient me chercher jusque-là.

Les éclats de voix à l’intérieur de la bâtisse me tirèrent de mes sombres pensées.

— Ne touche pas à mon gâteau, vieux fou, je le garde pour le dîner !

— Ce n’est pas pour moi, c’est pour la petite aux coquillages.

— Oh ! Coupe-lui une plus grosse part, vieux radin !

Je souris malgré moi de leur échange. À vivre seule, j’avais tendance à oublier les petits plaisirs de la vie de famille, de la vie en communauté dans son ensemble. Toutefois, appartenir à un groupe, c’était devenir une proie plus visible, plus alléchante, et à cela je ne pouvais encore me résigner.

Le vieil homme réapparut pour me tendre un gros paquet enveloppé dans un torchon. Il devait bien contenir le quart du gâteau…

— Tiens, régale-toi. Reviens nous voir si tu as besoin de quoi que ce soit, d’accord ?

Je bredouillai un merci timide en m’emparant du paquet et filai sans demander mon reste.

Les jambes pendues dans le vide, les restes du gâteau au centre du torchon posé près de moi, le soleil côtoyait son zénith tandis que je griffonnais dans mon carnet. Je prenais garde à économiser mon nécessaire d’écriture, obtenu lui aussi grâce à un échange avec le vieil homme, néanmoins coucher sur les pages rugueuses les méandres de mon esprit me permettait de garder les idées claires. Ainsi apaisée, pour un temps du moins, il était temps de me remettre au travail. Ma réserve de bois était épuisée, quant à mon seau vide, il attendait d’être mené au ruisseau afin de s’y remplir… Il y avait toujours tant à faire et les journées passaient si vite.

Le crépuscule me trouva les pieds dans l’eau, à me faufiler entre les rochers pour décrocher d’un coup de lame mon repas du soir. L’existence au creux de ma falaise était paisible. J’aurais sans aucun doute pu l’apprécier à sa juste valeur si elle n’avait pas germé dans les cendres de ma précédente vie, permettant aux souvenirs de ce spectre de me hanter encore et toujours.

 

Les ombres, oppressantes, partout. 

Les cris, les pleurs, la peur puis cette odeur, toujours cette horrible odeur, épaisse, poisseuse. Il me fallut un certain temps pour réaliser que les sanglots, rapportés par l’écho, étaient en réalité les miens. Aussitôt, je me ressaisis. Mère avait dit de ne surtout pas émettre le plus petit son, le moindre bruit, ou ils me trouveraient. Trop tard, leurs yeux étaient déjà posés sur ma cachette, je le percevais à travers l’obscurité qui m’enveloppait. La lueur jaillit dans un craquement, aveuglante. Les mains se posèrent sur moi, me touchèrent, m’agrippèrent, cherchèrent à m’extraire de mon refuge. Je voulus me débattre, en vain : mon corps engourdi refusait de m’obéir. Alors la lumière engloutit mes hurlements et tout mon être avec eux.

Assise sur ma paillasse, la tête posée sur les genoux que mes bras enlaçaient, je tentais de chasser la peur et d’apaiser les battements furieux de mon cœur. Retrouverais-je un jour la paix de mes songes ? J’en doutais. Le Maudit avait apposé sa griffe sur mon existence et jamais je ne pourrais échapper à son sortilège. 

Encore pantelante, je passai la tunique de laine fraîchement acquise, avalai avec avidité les dernières gorgées d’eau de mon seau puis quittai mon refuge. Comme souvent après un cauchemar, j’allai m’installer sur le rebord de la bouche béante de ma falaise et me perdis dans la contemplation du monde à mes pieds qui s’éveillait lentement. Le doux murmure des vagues sur les rochers en contrebas était une mélodie hypnotique qui avait le pouvoir de chasser mes ténèbres. Une grosse journée m’attendait : c’était jour de marché dans un village dont le nom m’était inconnu, à quelques heures de marche. Une aubaine pour quelqu’un comme moi, toutefois je m’accordais encore quelques instants de rêveries avant de revenir à mon quotidien. 

Du moins l’aurais-je fait si un signal d’alarme n’avait soudain résonné dans mon esprit. Je me redressai, à l’affût du moindre bruit susceptible de trahir ce qui m’avait ainsi mise en alerte. Je n’entendis ni ne vis rien, pourtant je le sentis se glisser tout près de moi. Je n’étais pas seule ! Je sursautai et me retournai, manquant dégringoler de mon perchoir, mais ne trouvai rien. Tentant de me raisonner, je portai à nouveau mon regard sur les eaux infinies, aspirant à retrouver la paix qui m’habitait encore un instant auparavant. Cependant, mon cœur et mes pensées refusaient de revenir au calme. Il y avait une présence tout près de moi, j’en avais la certitude.

— C’est un endroit charmant. J’espère qu’il ne te manquera pas trop…

Avec un cri de surprise, je sautai sur mes pieds et fis volte-face pour confronter la propriétaire de cette douce voix.

Personne. 

Où que se portât mon regard, il ne m’offrait que la roche de la caverne. Pourtant, elle était bien là, impossible de le nier. Tout mon être se réjouissait de sa présence sans même savoir de qui il s’agissait. Je fus saisie d’une envie irrépressible de me jeter dans ses bras, où qu’elle fût. Pour autant, passés les premiers instants de confusion, la peur, ma vieille compagne, reprit le dessus. D’où provenait cette voix ? Qui était-elle ? Et, surtout, pourquoi tout mon être réagissait-il de la sorte à un évènement qui aurait dû me terrifier ? Un gloussement enchanteur répondit à mes pensées, semant une tendre chaleur sur son passage.

— Tout va bien, petite. Tu n’as pas à t’inquiéter. As-tu déjà entendu parler de l’Appel ? 

Ce dernier mot suffit à sceller au plus profond de mon être la conviction qu’il me fallait partir, que l’on m’attendait quelque part, ailleurs. À nouveau, la peur vint siffler à mes oreilles. Rejoindre la Tour ? Comment ? Si je savais plus ou moins qu’elle s’élevait au centre de notre monde, je n’avais aucune idée de la route à suivre pour m’y rendre et je ne m’imaginais tout simplement pas demander de l’aide au vieil homme de la ferme. Nouvelle allégresse étrangère à mes pensées qui me poussa pourtant à me réjouir comme je ne l’avais plus fait depuis longtemps.

— Cesse de te tourmenter autant, c’est un jour de fête pour toi ! Prépare ton départ, je serai là demain matin.

Et soudain, je fus à nouveau seule. Néanmoins, le bonheur que j’avais ressenti à son contact demeura longtemps ancré en moi, comme un écho qui me poursuivit toute la journée durant.

Sans vraiment m’expliquer pourquoi, je me mis aussitôt à l’œuvre. Je rangeai, triai mes maigres possessions, mis de côté ce que je voulais emporter, réalisai un tas des objets dérobés au vieil homme que je souhaitais lui rendre avant mon départ. Les heures défilant, la raison prit le pas sur la passion et je pus enfin calmer ma frénésie. Je m’accordai une pause, assise face à la mer, mon nécessaire d’écriture sur les genoux. L’ivresse passée, je pouvais enfin réaliser ce qui m’arrivait. 

L’Appel. J’avais entendu l’Appel ! Je ne parvenais pas à y croire, pourtant la voix chantante avait résonné dans mon esprit ainsi que mon cœur. Finies cette lutte incessante pour la survie, cette peur qui ne me quittait plus depuis des années. J’allais vivre à l’abri dans la Tour, hors de portée de mes démons, à quelques marches seulement du plus grand rêve qu’un mortel pût concevoir en ces terres. J’allais servir les dieux et déjà, sans que je pusse me contrôler, je caressais l’espoir d’ajouter mon nom à l’édifice de ce monde. Et avec cette idée folle, une pensée vint siffler à mon oreille : peut-être aurais-je enfin l’opportunité de me venger de ceux qui m’avaient tout pris.

Je revins des méandres de mes projections fantasques et ramenai mon attention sur mon carnet. La plume à la main, il était temps de lui adresser mes adieux. Il était le miroir de cette gamine apeurée et terrée dans sa caverne que le Maudit avait fait de moi. Je partais pour une nouvelle vie et tout comme j’avais laissé mourir derrière moi la petite Talyä, le moment était venu d’abandonner la peureuse Talyä. Les derniers mots et pensées confiés au papier, je refermai cette part de ma vie pour l’enfouir au fond de la panière trouée qui regroupait les quelques effets que j’avais obtenus de manière plus ou moins honnête. Ils demeureraient cachés là, au cas où il me prendrait l’envie de les retrouver. Ou peut-être seraient-ils un jour utiles à un autre que moi. Le nécessaire d’écriture, lui, alla rejoindre la masse informe des possessions qui n’étaient pas véritablement miennes. Bien qu’acheté, lui, conserver ici plume et encrier ne mènerait qu’à les voir sécher, s’abîmer en vain.

Le crépuscule s’annonçait lorsque je me retrouvai devant la montagne de mes méfaits, ainsi ce fut à la lueur de mon feu que j’achevai enfin d’entasser mes trésors dans la besace et le seau. Je m’arrêtai un instant pour les observer avant de charger le sac sur mon dos et d’attraper le récipient de bois à bras le corps. Il faisait nuit noire dehors, mais la lueur des étoiles était suffisante, ma connaissance des lieux se chargerait du reste. Le vieil homme et sa femme s’étaient montrés plus que patients et généreux à mon égard, ils méritaient que je leur rendisse toutes ces affaires, même si, manifestement, elles ne leur avaient pas manqué. Je n’avais, en revanche, pas l’intention de m’imposer des adieux et les explications qui allaient avec. L’heure était parfaite pour leur rendre une visite en toute discrétion. 

Après plusieurs pauses afin de reprendre mon souffle, j’arrivai en vue de la ferme dont quelques fenêtres étaient encore éclairées. Ne quittant pas des yeux ces cadres lumineux, à l’affût du moindre mouvement, j’approchai à pas de loup de l’entrée principale et m’y déchargeai de mon fardeau. Je n’hésitai guère plus d’une seconde puis je filai comme une ombre dans la nuit. 

À bout de souffle, je ne m’arrêtai qu’une fois atteint le sommet de ma falaise. Les vagues paisibles reflétaient le ciel étoilé, aussi eus-je la sensation vertigineuse de me tenir au bout du monde. Je savourai ce doux frisson qui me parcourait avant de laisser échapper un rire ravi. Oui, c’était bien cela : je me tenais au bord du monde des mortels, à un pas d’entrer dans celui des dieux et de leurs élus. J’avais encore du mal à le réaliser, aussi repenser à cette voix qui m’avait conviée à les rejoindre suffisait-il à faire tambouriner mon cœur. J’aurais dû retourner à ma caverne, passer ma dernière nuit dans ma paillasse de fortune, cependant j’en étais incapable. L’excitation me tenait éveillée, alors je m’installai au sommet du monde, bien décidée à graver à jamais cette image dans mes souvenirs.

2

Je me réveillai en sursaut, réalisant seulement alors que je m’étais assoupie. Il me fallut quelques instants avant de reconnaître l’intérieur de la grande caverne et autant pour saisir ce qui m’avait ainsi tirée du sommeil : le bruit sourd, paisible, de l’air battu par deux grandes ailes. Oui, ce ne pouvait être que cela ! 

Je bondis sur mes deux pieds, encore un peu désorientée, et me passai en revue. Je me souvenais être descendue de mon perchoir pour m’apprêter au départ. J’avais passé ma tunique et mes chausses les moins usées puis coincé à l’intérieur de ma ceinture tressée le poignard de mon frère dans son fourreau. J’étais prête, je l’étais depuis des heures. Je m’élançai vers la corniche. Or, je fus vite stoppée par une intrusion dans mes pensées, une voix bien plus grave que celle de la veille, mais tout aussi bienveillante.

— L’arme reste ici.

Bien que doux, le ton était sans appel. Je suffoquai un instant, la main sur mon trésor le plus précieux, la gorge nouée par la peine. Il était tout ce qui me restait de ma chère famille, néanmoins je comprenais que les dieux ne pussent tolérer la moindre lame dans leur domaine. Le cœur déchiré, j’ôtai la relique de son emplacement, retrouvant un moment la pénombre de ma cachette. J’enroulai mon bien dans l’étoffe défraîchie d’une vieille chemise qui trônait sur le panier troué et plaçai le paquet aux côtés des autres souvenirs que j’abandonnais, le tout recouvert de ma tunique en laine, dans un maigre réconfort de garder à l’abri mes trésors. Je luttai contre les larmes qui menaçaient de passer mes paupières et me précipitai vers la lumière avant que tout courage ne me quittât.

J’atteignis la terre ferme au sommet de ma falaise en proie à un savant mélange d’excitation, de tristesse et d’appréhension. Or, une fois campée fermement sur mes deux pieds, prête à affronter mon destin, je me figeai. Je m’étais plus ou moins attendue à voir de près un Aîné, j’avais essayé d’imaginer sa majesté, je m’étais interrogée sur le Maître qui l’accompagnerait : à quoi ressemblerait-il, serait-ce un homme ou une femme… J’avais tenté de me préparer du mieux possible à cette rencontre dans l’espoir de ne pas passer pour une petite idiote ébahie, pourtant jamais je n’aurais pu m’attendre à cela. Je croisai d’abord le regard franc et rieur d’une femme d’âge mûr qui m’attendait de pied ferme à tout juste un mètre de mon point d’arrivée. J’aurais volontiers reculé d’un pas ou deux, cependant seul le vide m’attendait dans cette direction.

— Talyä, je présume ?

Je hochai timidement la tête, soudain impressionnée par sa voix chaleureuse et son ton presque familier.

— Je suis Maître Dyäh et voici Maître Aynöck. 

Je suivis son geste de la main pour croiser le regard amical, presque paternel, d’un vieillard qui paraissait d’ici être la personne la plus douce de ce monde. Je serais sans doute restée ainsi à l’observer un long moment si mes yeux n’avaient été attirés par le mur d’écailles dorées dans son dos. Maître Aynöck se tenait appuyé comme si de rien n’était contre l’incarnation matérielle de toute la beauté de ces terres. Vie, car je ne doutais pas un instant me tenir devant la Reine des dieux, était tout simplement éblouissante. Les premiers rayons du soleil matinal jouaient sur ses écailles dorées pour se refléter dans ses pupilles à la sagesse infinie qui demeuraient fixées sur moi.

— Je t’avais bien dit que je viendrais te chercher…

Cette voix, ce ton moqueur et pourtant bienveillant… C’était donc l’Appel de Vie que j’avais entendu ! Celle qui était à l’origine de toute chose se tenait désormais devant moi, s’était déplacée pour moi. La Reine des Aînés avait quitté sa Tour afin de quérir en personne une petite crotteuse insignifiante au fond de sa grotte. J’eus soudain l’impression d’être la chose la plus précieuse en ces terres, mais je me ressaisis lorsque les premières larmes coulèrent sur mes joues. Avant que je ne le réalisasse, le vieil homme posa sa main sur ma tête avec un faciès complice.

— Voilà donc la fameuse Talyä… Lëysha a tant insisté pour venir te chercher que j’ai cru un instant qu’elle n’aurait pas la patience de m’attendre. 

Son rire m’arracha un sourire malgré le maelström de sentiments qui se disputaient ma conscience. Le mouvement de tête de Vie, en revanche, capta toute mon attention. Je suivis son regard, découvrant alors qu’un deuxième Aîné se tenait un peu en retrait. Au vu de ses écailles aussi jaunes que l’astre au-dessus de nos têtes, je supposai qu’il s’agissait de Soleil. Je n’eus toutefois pas le loisir de poursuivre mes interrogations. Maître Dyäh effleura l’épaule de son confrère.

— Naroth n’est pas tranquille. Ils sont trop proches pour que l’on soit réellement en sécurité. Il vaut mieux se mettre en route sans attendre…

Le Maître de Vie acquiesça d’un mouvement bref de la tête avant de m’entraîner avec lui, tandis que la femme rejoignait Soleil.

— Puis-je te demander ton aide, mon petit ?

Quelques secondes s’écoulèrent sans que je comprisse que ces mots m’étaient destinés. Je bredouillai alors une excuse puis aidai du mieux possible Maître Aynöck à grimper sur le dos de Vie. Une fois en place, il se pencha pour me tendre une main serviable, invitation à le rejoindre que je saisis après une brève hésitation. Avec une vigueur que son vieux corps ne laissait pas soupçonner, il me tira à lui et je me retrouvai juchée derrière lui en un tournemain. Il prit un court moment afin de rectifier ma position avant de m’offrir une moue amusée, la même qu’affichait mon frère au moment de se lancer dans un énième défi idiot.

— Accroche-toi…

J’eus tout juste le temps d’appliquer son conseil : une secousse dans les reins me coupât un instant la respiration. Au moins ne me ridiculisai-je pas en poussant un cri suraigu… Prise au dépourvu, je craignais de ne pouvoir me maintenir longtemps en place, toutefois Vie retrouva vite, à mon grand soulagement, une position horizontale. Nous volions droit vers le levant, droit vers ma nouvelle vie, et je n’avais pas l’intention de perdre une seule miette de ce voyage. 

La première chose que j’aperçus fut la ferme du vieil homme où, justement, une silhouette se tenait penchée sur le pas de la porte. Peut-être venait-il de découvrir mes paquets…

— As-tu pris le temps de lui dire adieu ?

Malgré le ton innocent de Vie, la question ne semblait pas avoir été posée au hasard. Je marmonnai une réponse.

— Plus ou moins…

Sa bienveillance irradia à travers mes pensées.

— Tu pourrais le regretter…

Aucun risque. J’avais perdu le compte exact des années passées ici, pourtant pas une seule fois nous n’avions suffisamment parlé pour que je lui apprisse mon nom. Je m’étais appliquée, avec succès il fallait le reconnaître, à ne surtout pas m’attacher à lui, ou à aucun autre être vivant que le Maudit et ses hommes auraient pu me prendre.

— Je suis certaine du contraire…

Comme s’il s’était agi d’une formule magique, cette phrase ouvrit une porte en moi d’où déferlèrent nostalgie, tristesse et joie. Avant que je ne pusse me ressaisir, je me retrouvai à agiter le bras, extatique. 

— Adieu Grand-père !

Une vague exclamation surprise me répondit, alors je réalisai que Vie avait perdu de la hauteur pour survoler au plus près la ferme.

— Lëysha…

Je n’aurais su dire si le ton était complice ou réprobateur, mais déjà Maître Aynöck tournait la tête vers moi afin de mieux se faire entendre.

— Ne le prends pas mal. Lëysha a tendance à se montrer… fantasque… avec ses petits préférés.

Cette phrase à elle seule ajoutait bien trop à mon capharnaüm intérieur pour que je pusse trancher dans l’immédiat de ce que je ressentais ou pensais de tout ceci. Une chose était néanmoins sûre : rien au monde ne m’empêcherait de profiter pleinement de ce voyage unique.

Je commençais à somnoler lorsqu’une longue silhouette sombre et accidentée se découpa sur la toile de feu du crépuscule. La Tour ne ressemblait à aucune construction humaine jamais créée et jamais aucune ne lui ressemblerait. Il émanait de cette pointe rocheuse une aura de mystère à la hauteur des légendes qui circulaient sur elle. Je perçus le gloussement de Maître Aynöck devant mon expression ébahie, or je n’en avais cure. Fascinée par la contemplation du domaine des dieux, qui serait dès lors ma demeure également, je le regardais se rapprocher à mesure que Dame Lëysha décrivait la lente spirale qui nous mena sur la terre ferme, à quelques pas d’une imposante porte.

— C’est ici que tu descends, mon petit. Mon Assistant, Drëck, va te faire visiter les lieux.

Avec ces paroles, la grande porte s’ouvrit sur la silhouette d’un homme d’âge mûr vêtu des pieds à la tête du même marron uniforme. Je glissai sur le flanc doré et, au moment où mes pieds atteignirent le tapis d’herbe, un écho me parvint.

— Bienvenue à la Tour.

— Bienvenue à la Tour.

Je me tournai juste à temps pour adresser un large sourire à la fois au Maître et à l’Aînée avant de les regarder se diriger à nouveau vers les cieux. Puis je reportai mon attention vers la grande porte et la silhouette, visiblement impatiente, qui m’attendait devant. Une brève hésitation plus tard, je m’élançai à sa rencontre. Mon enthousiasme fut douché en un instant quand mon regard rencontra celui, hautain, dudit Drëck qui m’accueillit avec un reniflement de dédain.

— Tout ce remue-ménage pour une gamine…

Mon air réjoui s’effaça. Je lui aurais volontiers adressé davantage qu’un regard noir, toutefois Maître Aynöck l’avait désigné comme son Assistant et j’ignorais quelle importance ce titre lui conférait dans ce lieu. Ma mine sombre, en tout cas, le laissa de marbre tandis qu’il s’écartait pour libérer le passage.

— Ne reste pas plantée là comme une idiote, entre.

Je m’exécutai en lui passant devant et, lorsque le lourd panneau de bois claqua avec un bruit sourd dans mon dos, je me retrouvai dans un long couloir plongé dans la pénombre. Drëck me dépassa avec un soupir agacé et continua sans vérifier si je le suivais ou non. Je le rattrapai juste à temps pour l’entendre marmonner.

— Ce n’est pas mon truc les petits… Dälya sera ravie de t’accueillir…

Je ne prêtai guère attention à son attitude désagréable, trop occupée à découvrir les lieux qui défilaient autour de moi. Nous passâmes devant un huis au moins aussi massif que celui que je venais de franchir, puis nous quittâmes la pénombre du lieu pour un couloir plus éclairé sur notre droite alors que nous arrivions en vue d’un grand escalier, celui-là même dont les marches menaient sans doute vers les hauteurs de la Tour. Notre course prit fin devant une porte des plus ordinaires à laquelle mon guide frappa deux coups brefs avant d’entrer.

— Dälya, la nouvelle est pour toi.

Il me planta là sans autre explication. Je me retrouvai dans ce qui ressemblait à une salle de classe, face à trois enfants qui ne devaient pas avoir vu leur dixième printemps, quatre autres qui ne pouvaient guère se vanter d’avoir beaucoup plus et une jeune femme à peine plus âgée que moi qui venait à ma rencontre, tout sourire.

— Voici l’héroïne du jour ! Sois la bienvenue à la Tour. Mon nom est Dälya, c’est moi qui t’aiderai à trouver ta place ici, de même que je t’apprendrai à lire et écrire pour suivre plus facilement les enseignements des Maîtres. Comment t’appelles-tu ?

Je tiquai un instant sur son discours, avant que sa question ne me ramenât à la réalité.

— Talyä. Et je sais très bien lire ou écrire, merci.

J’espérais ne pas avoir eu un ton trop froid, toutefois leurs comportements à tous commençaient à m’agacer. Certes, il m’apparaissait désormais que j’étais petite pour mon âge, et bien plus menue que ces personnes visiblement bien nourries, mais tout de même pas au point de passer pour une enfant… Devant moi, la jeune femme prit un air navré.

— Ne te fâche pas, au premier abord j’ai cru que… enfin, beaucoup débarquent ici sans avoir eu la chance d’apprendre les lettres. Bref, tu arrives juste à temps pour le dîner, je te ferai visiter le reste du bâtiment après le repas.

Puis elle se tourna vers la petite troupe qui ne détachait pas son regard de moi et ils se levèrent pour se rendre vers ce qui devait être la salle où serait servi le dîner. Tandis que j’allais leur emboîter le pas, Dälya m’arrêta d’une main sur l’épaule et referma la porte, nous isolant ainsi du groupe.

— Je n’ai pas le temps de t’expliquer dans l’immédiat tout ce que cela implique, mais vous n’êtes que trois à avoir répondu à cet Appel et tu es la seule à avoir été ramenée par les Aînés eux-mêmes. Si cela ne suffisait pas déjà à lancer les rumeurs, c’est Dame Lëysha en personne qui est partie te chercher alors qu’elle ne quitte jamais la Tour. Je préfère te prévenir : tu vas être le centre de toutes les attentions pendant quelque temps, il faudra t’y habituer. 

Je grimaçai pour seule réponse et la laissai me guider à travers les couloirs vers ce qu’elle me présenta comme le réfectoire : une grande salle déjà chargée de jeunes gens de tous âges et qui continuait à se remplir. Nous faufilant jusqu’à une place libre, je pus constater que Dälya n’avait pas menti : sur notre passage, j’accrochai tous les regards et murmures. Je saisissais vaguement que mon arrivée avait un caractère exceptionnel, cependant je ne comprenais pas pourquoi je suscitais un tel intérêt. Je n’étais somme toute guère différente d’eux. Néanmoins, je ne doutais pas que mon nouveau guide se ferait une joie de m’éclairer, au moment propice, sur le sujet.

3

Surtout ne pas bouger, ne pas faire un bruit. Malgré l’odeur, malgré la peur, ne pas émettre le moindre son, étouffer les pleurs pour ne pas être débusquée. Trop tard, la grande lumière était déjà de retour, les mains s’emparaient de moi, m’arrachaient à ma cachette…

Assise sur ma couche, les yeux grands ouverts sur l’obscurité, je suffoquais en silence, le corps couvert de sueurs froides. Il me fallut, me sembla-t-il, une éternité pour retrouver mon calme. Une fois ma vue accoutumée aux ténèbres alentours, je découvris avec surprise les formes qui m’entouraient avant que la mémoire ne me revînt. Le dortoir de la Tour, que je partageais avec sept autres filles. Je m’étais raisonnée au moment d’endurer le réfectoire et sa masse grouillante, j’avais pris sur moi afin de m’endormir dans cette pièce exiguë, entourée d’inconnues… Néanmoins, je ne tenais plus. J’étouffais, et ce n’était pas seulement à cause du cauchemar. Je me figeai lorsque j’entendis Dälya remuer au-dessus de moi puis, le silence revenu, je m’enroulai dans une couverture et glissai telle une ombre hors du dortoir. À la lueur de mes souvenirs encore frais de la veille, je retrouvai la sortie qui menait aux extérieurs réservés aux Aspirants, non sans faire un crochet par les cuisines pour me désaltérer.

Je renouai pour mon plus grand plaisir avec la fraîcheur de la nuit et son ciel constellé d’éclats. Je longeai le bâtiment à la recherche d’un recoin à l’abri du vent et m’y pelotonnai avec un soupir de soulagement. Les yeux rivés sur les étoiles, mes pensées vagabondaient avec l’espoir que le sommeil me retrouvât. Toute à l’euphorie de l’Appel, je n’avais pas réalisé qu’il me faudrait dès lors vivre enfermée entre les murs de la Tour, parmi les autres élus. Si évoluer en communauté n’était qu’une question d’habitudes à reprendre, il m’était impossible de me sentir en sécurité, même ici, au pied de la demeure des dieux. Existait-il encore en ce monde un lieu où je me sentirais chez moi ? Je chassai ces pensées et décidai d’accorder une chance au temps de faire son œuvre.

La fatigue allait l’emporter quand un bruissement près de moi remit ma conscience en alerte. Une silhouette se détacha des ombres du jardin.

— Tu ne revenais pas, je commençais à m’inquiéter…

Dälya était une personne beaucoup trop douce et attentionnée pour son bien, cependant je supposais que grandir ici n’avait rien à voir avec survivre à l’extérieur… Elle patientait, debout devant moi, comme si elle attendait une réponse à une question qu’elle n’avait pas posée. Dans l’optique de goûter à nouveau à la solitude, je tentai de la rassurer.

— Un cauchemar m’a réveillée. J’avais besoin de sortir un peu, je ne vais pas tarder à rentrer. Retourne te coucher.

Je crus entrevoir un sourire puis elle se mit en mouvement. Toutefois, mon soulagement s’envola tandis qu’elle s’installait à mes côtés au lieu de retourner sur ses pas.

— Les premiers temps ne sont évidents pour personne, mais tu t’y habitueras. La vie est agréable ici et l’Appel efface bien vite ceux que nous laissons derrière nous. Tu verras, dans quelques jours ils ne seront plus qu’un doux souvenir.

Je n’avais pas la moindre envie de lui avouer que personne ne me manquerait ni de lui raconter pourquoi, cependant puisqu’elle voulait parler, autant en apprendre plus sur mon nouvel univers.

— Tu es ici depuis longtemps ? 

Nous étions appuyées épaule contre épaule et la lueur des étoiles éclaira son visage qui, à mes yeux, était teinté de nostalgie. Elle réfléchit un moment avant de répondre.

— Ça sera la dixième année cet automne. J’avais douze ans au moment où j’ai entendu l’Appel de Dame Velnëa. J’ai même été convoquée dans le Nid quand elle a Mué, il y a cinq ans. C’est Maître Alvënya qui a été choisie et depuis je m’occupe des petits à sa place.

Elle avait eu un léger haussement d’épaules à l’évocation de la Mue, aussi devinai-je sa déception sans vraiment pouvoir la comprendre.

— Il y aura d’autres occasions, non ?

Ma remarque lui arracha un petit rire qui sonna faux et je la sentis se blottir plus encore contre mon flanc.

— Tu dis ça parce que tu ne sais pas encore comment les choses fonctionnent ici…

— Alors explique-moi.

Je m’étonnai de l’entrain et l’empathie qu’éveillait chez moi Dälya, or je n’aurais jamais imaginé la voir avec une autre expression que l’air ravi qu’elle avait affiché de mon arrivée à notre coucher.

— Pour faire simple, tout le monde ne peut pas devenir Maître de n’importe quel Aîné. Il y a des affinités, des caractères… Les rumeurs vont bon train, c’est un peu notre passe-temps de deviner qui sera le prochain Maître. Alvënya et moi étions les deux grandes favorites de cette Mue. Dame Velnëa a choisi et maintenant, si tout se passe bien, elle n’aura pas besoin d’un nouveau Maître avant une bonne centaine d’années. Je ne serai plus là pour retenter ma chance…

Le silence s’installa, m’abandonnant à mes pensées. Vivre à la Tour ne me paraissait, tout d’un coup, plus aussi plaisant. La jeune femme qui me tenait compagnie était déjà persuadée, à vingt-deux ans, que son rêve ne se réaliserait jamais. Et elle aurait toute une vie à servir les chanceux pour déguster sa déception… L’idée ne me plaisait pas, pourtant je tentai de détourner ses pensées vers moi plutôt que sa propre histoire.

— Pourquoi y a-t-il déjà toutes ces rumeurs à mon sujet alors que je suis tout juste arrivée ? J’ai l’impression que tout le monde me connaissait avant même que je ne passe la porte de la Tour…

Cette fois, j’obtins un rire franc.

— Ce n’est pas une impression, nous savions tous qui tu étais avant que tu ne mettes un pied à la Tour. Oh, pas ton nom, ton histoire ou même ton visage, mais qui tu pourrais bien être. Maître Aynöck approche des cent cinquante ans et, avec toute l’admiration que j’ai pour lui, il parvient au terme de son existence. Nous en avons tous conscience, c’est un fait. Et voilà qu’un matin, nous apprenons que Dame Lëysha a lancé son Appel. Dans les prochaines années, nous assisterons à sa Mue. Jusqu’à présent, Drëck était le nom qui revenait le plus souvent. Il est l’Assistant de Maître Aynöck après tout. Sans oublier qu’il a été appelé à seulement six ans !

Elle marqua une courte pause, pour me laisser le temps, supposai-je, d’assimiler ces informations.

— Et le soir suivant son Appel, nous découvrons que Dame Lëysha est partie en personne chercher un des appelés. Et avec une escorte, qui plus est ! La Reine des Aînés n’a pas le droit de quitter la Tour, surtout durant les périodes où Asroth est en activité. Néanmoins, elle l’a quand même fait… pour toi. Si tu as l’âge requis au moment de la Mue, tu seras sans doute notre candidate favorite.

Je voyais bien ses yeux brillants d’interrogation posés sur moi, aussi tentai-je de détourner une fois encore son attention.

— Il y a un âge requis ?

Elle acquiesça d’un mouvement de tête.

— Il faut avoir dix-sept ans au jour de la Mue pour pouvoir être convoqué dans le Nid. Il y a eu des problèmes et des accidents avec des Maîtres trop jeunes à l’époque où la limite d’âge n’existait pas. Cesse donc de me faire languir ainsi. Quel âge as-tu ?

Je lâchai une grimace malgré moi. Or, après tout ce qu’elle m’avait raconté, elle méritait bien d’en apprendre un peu plus sur ma personne. Je réalisai vite que je n’avais plus tenu le compte des années depuis longtemps. Après l’irruption du Maudit dans ma vie, il y avait eu ces quatre années à passer de tantes en oncles au gré des bonnes consciences et des désillusions, puis ma fugue, les vols, le vagabondage, avant de trouver ma cachette et la ferme du vieil homme. Combien de temps tout cela avait-il duré ? Timidement, je me décidai à poser la question qui me permettrait de combler mes lacunes.

— En quelle année sommes-nous ?

Dälya parut surprise un instant, puis elle se ressaisit et prit un air bienveillant avant de me répondre.

— Nous sommes au beau milieu de l’année 1073.

Je faillis m’étouffer à cette annonce. Sept ans… J’avais passé plus de temps dans ma caverne qu’auprès de mes parents et mon frère… Onze années que ma famille avait été massacrée sous mes yeux sans que je ne tentasse rien pour me venger…

— Alors ?

Dälya me fit perdre le fil de mes pensées et je lui répondis sans réfléchir.

— J’ai fêté ma dix-septième année cet hiver.

Son air ravi me conduisit à regretter aussitôt ma confidence.

— Les autres vont devenir dingues quand ils apprendront cela. Drëck sera tellement déçu, lui qui passe son temps à clamer que tu n’es qu’une gamine. C’est officiel, tu décroches la première place de notre liste de candidats à la succession de Maître Aynöck !

Bien malgré moi, son allégresse me gagna et, même si je ne voulais pas vraiment y croire, je me pris à rêver qu’ils eussent tous raison.

Une dizaine de jours s’étaient écoulés depuis mon arrivée à la Tour et je devais reconnaître que Dälya avait vu juste sur tout ou presque. J’avais vite trouvé mes marques et j’avais été happée par la routine quotidienne des Aspirants. Je me retrouvais, un peu contre mon gré, à aider Dälya dans l’encadrement des plus jeunes. N’ayant toutefois pas l’intention de finir aux cuisines ou à la laverie, je prenais sur moi et acceptais ma tâche. Quant aux rumeurs, si j’avais espéré qu’elles s’étouffassent avec le temps, c’était sans compter Dälya qui laissa échapper que j’avais déjà l’âge requis pour la Mue. Or, ma réputation n’en était qu’à ses débuts…

Quand la cloche annonça ce jour-là la fin du cours, je patientais, comme à mon habitude, jusqu’à ce que les plus âgés fussent sortis afin de poursuivre l’enseignement des lettres aux plus jeunes. Tandis que la salle se vidait doucement, j’entendis mon nom résonner à travers la pièce. Après un sursaut surpris, je me tournai vers Maître Aynöck, toujours assis derrière son bureau.

— Drëck est occupé. Auriez-vous la gentillesse de porter ceci jusqu’à mes appartements, mon petit ? 

Je bredouillai mon assentiment et m’empressai de rassembler les carnets de notes du Maître sous un bras avant de présenter l’autre au vieil homme, comme j’avais vu Drëck le faire les jours précédents. Je me sentis rougir lorsque mes condisciples s’écartèrent dans un murmure pour nous ménager un passage. Ce n’était pas encore le jour où les rumeurs à mon sujet cesseraient… Je me contentai de rentrer la tête dans les épaules et suivis, plus que je ne le guidais, Maître Aynöck. À l’hésitation que je marquais à chaque palier du grand escalier, il gloussa, amusé.

— Nous allons au dernier étage.

Je comprenais mieux désormais pourquoi le pauvre homme avait besoin d’aide. Quelle idée de loger au plus haut le plus âgé de tous ! Je supposais cependant que sa position dans la Tour était surtout due à sa compagne. 

Je m’évertuai à faire bonne figure, pourtant j’arrivai devant la porte du dernier étage essoufflée et lasse. Je restai figée comme une idiote sur le pas de la porte tandis que le Maître pénétrait dans ses appartements. Je croisai son regard rieur quand il se tourna vers moi. 

— Entre, entre. Pose les carnets sur la table et viens t’asseoir. Drëck ne devrait pas tarder et j’aimerais que nous puissions discuter un peu tous les deux, avant.

Je m’exécutai et tentai, tant bien que mal, de ne pas laisser mon regard courir avec curiosité sur chaque parcelle du lieu. Maître Aynöck s’était installé dans un fauteuil devant un âtre où brûlait un petit feu et il m’invita d’un geste à l’imiter dans le siège vide à ses côtés. Je n’étais pas encore en place que le vieil homme poursuivit.

— Lëysha m’a dit que tu avais encore beaucoup de cauchemars…

Je me figeai, tant de surprise que de mal-être. Les cauchemars étaient partie intégrante de mon existence, du moins depuis que j’avais croisé la route des hommes du Maudit. Je n’avais jamais imaginé, ni même espéré, que mon arrivée à la Tour les fît taire tout à coup. Et si Dälya en était témoin presque quotidiennement, ce qui la poussait à prendre l’habitude idiote, mais je devais l’avouer, réconfortante, de venir me rejoindre dans mon lit lorsque je m’éveillais tremblante et au bord des larmes, je n’avais pas pensé un seul instant que Dame Lëysha en personne eût pu les remarquer, ni même s’en inquiéter. 

Sans savoir quoi répondre et n’ayant en aucun cas l’envie de confier à un Maître ce que j’avais réussi à taire à ma camarade, je me contentai de hausser les épaules en silence. Le vieil homme me gratifia d’une mine compatissante, néanmoins il ne paraissait pas vouloir aller plus loin si c’était contre ma volonté. Je fus soulagée de le voir poursuivre comme si de rien n’était.

— Je peux demander à Alvënya de te préparer de quoi avoir des sommeils paisibles, si tu le souhaites. 

D’abord étonnée par la proposition, je me surpris à y réfléchir sérieusement. Depuis combien de temps n’avais-je pas passé une nuit calme ?

Alors que je m’apprêtais à accepter, un doute se glissa en moi. Qu’adviendrait-il de la mémoire de ma famille, de ma volonté de les venger un jour, si les cauchemars cessaient ? Deviendraient-ils de simples souvenirs doux-amers comme me l’avait assuré Dälya ? Oublierais-je ce que le Maudit avait fait aux miens, à moi ? Ou pire : lui pardonnerais-je ? Cette idée me révulsa, sans compter que je n’estimais pas mériter cette quiétude tant que mes proches ne pourraient reposer en paix. Si ces cauchemars étaient mon fardeau, ils étaient tout autant mon phare, la lueur qui attisait ma douleur pour que jamais je ne perdisse de vue mon objectif. La paix viendrait avec la vengeance, je n’en accepterais aucune autre. Je secouai la tête, un rictus plus ou moins rassurant sur les lèvres.

— Je vous remercie de vous inquiéter pour moi. Je préfère que les choses restent telles qu’elles le sont.

Loin d’être surpris ou même contrit, Maître Aynöck s’enfonça davantage dans son fauteuil avec un air entendu.

— Lëysha était certaine que tu refuserais, je devais tout de même te le proposer…

Le regard perdu dans les flammèches de l’âtre, il reprit d’un ton doux, presque rêveur.

— Je me doute que ce n’est pas facile, mais tu devrais oublier ta rancœur. Lëysha a de bien plus grands projets pour toi…

À ces mots, je me figeai, aussi bien mentalement que physiquement. Avais-je bien compris ? Sous-entendait-il que… Je n’osais y croire, pourtant un sourire béat se dessinait déjà sur mon visage lorsque deux coups discrets résonnèrent à la porte, me tirant de mes pensées. Je me tournai vers leur origine et croisai le regard d’un Drëck si surpris qu’il faillit en lâcher son plateau. S’il se ressaisit vite, j’aperçus tout de même un éclair de colère dans ses yeux. J’avais soupçonné que cette situation n’était pas banale. Je compris, à la réaction de l’Assistant, que je n’avais rien à faire là. Je me levai d’un bond et reportai mon attention sur Maître Aynöck. S’amusait-il du tableau que nous formions ? 

— Je vais vous laisser.

— Vraiment ? J’avais pourtant demandé à Drëck de porter le thé pour trois personnes…

Un coup d’œil rapide au plateau posé désormais sur la table me confirma la présence de trois tasses, néanmoins le regard noir de mon condisciple était suffisamment dissuasif pour que je trouvasse l’audace de refuser l’invitation.

— Je dois y aller, on m’attend en bas.

Le faciès rieur de Maître Aynöck me confirma qu’il n’était pas dupe, cependant il accepta mon excuse d’un geste de la main, alors je filai retrouver la place qui était la mienne sans demander mon reste. Je ne pus toutefois m’empêcher d’afficher un visage radieux quand je retrouvai Dälya et les petits.

4

Si je m’étais d’abord réjouie de l’intérêt que me portaient Dame Lëysha et son Maître, je devais découvrir qu’il venait avec son lot d’inconvénients. Je me serais volontiers passée de l’attention de mes condisciples comme des rumeurs qui allaient avec, m’élevant au rang de mascotte de notre génération, sans oublier que cette succession que l’on me prêtait n’était pas du goût de tout le monde. Drëck voyait d’un mauvais œil ces petites entrevues que Maître Aynöck s’amusait à provoquer au fil des mois et, les fois où il ne se chargeait pas lui-même de me rappeler de manière plus ou moins menaçante que c’était lui, l’Assistant des Al’Lëysha, ses amis prenaient le relais. Dans d’autres circonstances, une telle situation m’aurait inquiétée, poussée à me montrer discrète ou même fuir, cependant j’étais à ce point au centre de tous les regards qu’ils ne pouvaient guère plus que cracher leur venin. Et finalement, ce qui devait arriver, arriva. 

Je ne savais par quelle magie étrange tout finissait toujours par se savoir parmi les Aspirants, toutefois la rumeur de ma rencontre nocturne avec Dame Lëysha emplissait le réfectoire dès le dîner suivant. Il n’y avait, en réalité, guère à raconter sur le sujet : un cauchemar plus féroce que les autres m’avait poussée à sortir dans la fraîcheur de la nuit en quête de calme et Vie en avait profité pour apparaître de derrière le muret qui nous séparait du domaine des Aînés. Oui, nous avions échangé quelques mots, avant tout dans l’idée de me convaincre d’accepter cette fameuse décoction somnifère que me proposait régulièrement Maître Aynöck. Aînée et Maître refusaient d’entendre les raisons qui me poussaient à décliner leur offre, mais je m’en accommodais : leur détermination à vouloir mon bien-être était touchante et réconfortante. Je ne sus ni comment ni même pourquoi cette entrevue devint, avec les murmures, la preuve que nous nous retrouvions fréquemment, Dame Lëysha et moi-même, dans le secret de la nuit pour discuter ensemble, néanmoins ce fut bien la rumeur qui naquit de cette rencontre. Et ce fut celle qui porta le coup de grâce à Drëck.

Nous étions en fin de matinée et j’aidais les deux plus âgés du groupe dont nous avions la charge avec Dälya, à trouver leurs marques dans leurs nouvelles corvées en cuisine. Je tentais d’ignorer les chuchotements dans mon dos qui reprenaient les rumeurs de la veille quand l’Assistant de Maître Aynöck me passa devant avec guère plus qu’un grognement à mon égard. Comme à mon habitude, je l’ignorai, reprenant ma conversation avec mes deux protégés jusqu’à ce qu’un bruit sec de plateau posé avec vigueur et de vaisselle entrechoquée ne me fît me retourner dans un sursaut.

— Dépêche-toi de monter ça si tu ne veux pas qu’il mange froid…

Sans attendre ma réponse, Drëck me tourna le dos et quitta les cuisines. Ce ne fut qu’une fois qu’il se trouva hors de ma vue que je réalisai qu’il ne portait pas la tunique et les chausses marrons que nous revêtions tous. Je n’étais pas certaine de comprendre ce qui venait de se passer, pour autant le silence qui régnait soudain dans la pièce me confirma qu’il ne s’agissait pas d’un évènement anodin. Mon corps réagit seul. Il abandonna mon esprit à ses délibérations, et je me retrouvai donc à gravir les étages, chargée d’un lourd plateau.

J’émergeai de mes pensées brouillées devant la porte du dernier étage. Encombrée comme je l’étais, je ne pouvais guère frapper, cependant je ne m’imaginais pas un instant entrer sans m’annoncer dans les appartements de Maître Aynöck. Je délibérais encore avec moi-même lorsque la porte s’ouvrit d’elle-même.

— Y a-t-il un problème, Drëck ? 

Le vieil homme afficha un air surpris en découvrant qu’il ne s’agissait que de moi et je devais avoir une expression au moins aussi étonnée. Bien vite, il retrouva son sourire paternel puis s’écarta pour me permettre de passer. Un peu perdue, je posai le plateau sur la table et m’apprêtai à ressortir à l’instant où la voix de Maître Aynöck m’arrêta.

— Vas-tu me laisser déjeuner seul après avoir porté un plateau pour deux personnes ?

Je jetai un coup d’œil sur la table. En effet, Drëck avait préparé deux assiettes. Surprise encore de la situation, je bredouillai.

— Votre Assistant ne devrait pas tarder…

C’était idiot, je le savais. Si Drëck avait eu l’intention de déjeuner avec le Maître, il ne m’aurait pas ordonné de monter le plateau à sa place. Il me manquait des pièces pour compléter ce puzzle, j’en avais bien conscience, et j’espérais que Maître Aynöck me les apporterait. La tête légèrement penchée sur le côté, son regard se voila un moment avant de revenir sur moi. Je crus y voir un instant de la tristesse, toutefois il retrouva rapidement sa douce bienveillance.

— Il semblerait que je doive me passer de mon Assistant… Veux-tu bien rester déjeuner avec moi ?

Je craignais de ne toujours pas clairement saisir la situation, mais si partager son repas pouvait lui faire plaisir, de quel droit le lui refuserais-je ?

Bien que mal à l’aise au départ, la douceur habituelle de Maître Aynöck me mit vite en confiance et nous discutâmes comme nous en avions l’habitude lors de nos entrevues, à savoir surtout de moi, de mes cauchemars et le peu de mon passé dont j’acceptais de parler. Les assiettes vidées, le silence s’installa. Maître Aynöck m’observait avec un regard amusé et, à nouveau, je me faisais l’effet d’une étrangère dans ce lieu.

— Je voudrais te poser une question, mon petit…

Je me raidis à sa remarque, sur la défensive. Ce n’était pas la première fois qu’il cherchait à creuser plus loin dans l’origine de mes cauchemars, pourquoi je ne tenais pas à m’en débarrasser, et il m’était toujours délicat de détourner la question sans paraître irrespectueuse. Un éclat espiègle passa dans les yeux du Maître.

— J’aimerais que tu sois mon Assistante, si tu es d’accord bien entendu.

Je demeurai interdite, la bouche bée sur une question que je ne parvenais pas à formuler. Après près de sept mois passés à la Tour, il y avait encore beaucoup d’éléments qui m’échappaient sur son fonctionnement, néanmoins j’étais sûre d’au moins une chose : aucun de mes condisciples n’aurait jamais l’idée de refuser une telle proposition ! J’aurais voulu accepter, or trop d’interrogations se bousculaient dans mon esprit pour que je pusse espérer formuler une réponse claire. Scrutant ma réaction, Maître Aynöck décela mon trouble.

— Drëck a quitté la Tour à l’heure du déjeuner. C’est pour cela qu’il t’a chargée de monter le repas. Je suppose qu’il savait pertinemment à qui je proposerais sa place… Alors, qu’en dis-tu ? 

Drëck était parti… Pouvait-on réellement agir de la sorte ? Pouvait-on décider de tourner le dos aux dieux, et d’autant plus quand on les servait d’aussi près que lui ? Soudain, la lumière se fit dans mon esprit. C’était à cause de moi. Ou plutôt à cause de toutes ces rumeurs à mon sujet, mais le résultat était le même : Drëck avait abandonné l’espoir d’avoir sa chance. Contrairement à Dälya qui s’investissait dans notre communauté sans rien attendre en retour, lui était incapable de rester ici à regarder son rêve lui échapper. Dans le fond, je pouvais le comprendre : à force d’entendre autour de moi que je serais le successeur de Maître Aynöck, je me risquais de plus en plus à y croire. Comment réagirais-je le jour venu si le choix de Dame Lëysha ne se portait pas sur moi ? Je préférais ne pas y penser pour le moment, toutefois je me soupçonnais plus proche de Drëck que de Dälya dans ce domaine…

— Talyä ? 

Un sursaut me ramena à la réalité et je chassai les pensées parasites, me concentrant sur la proposition de Maître Aynöck. Avant que je le réalisasse, un grand sourire étira mes lèvres.

— Ce serait un honneur, Maître.

J’étais encore essoufflée lorsque la porte de la salle de classe se dressa devant moi. Le mélange d’excitation et d’appréhension qui accaparait mon esprit n’était pas pour aider à retrouver mon calme. Appuyé à mon bras, Maître Aynöck semblait, comme toujours, se divertir de la situation. Je venais de passer mes premiers instants d’Assistante à courir dans le grand escalier et je soupçonnais qu’il ne s’agissait là que du début. J’avais d’abord descendu le plateau, bien moins lourd cette fois, jusqu’aux cuisines avant de gravir à nouveau les étages afin d’accompagner le Maître, ainsi que ses carnets, jusqu’à la classe. Et déjà, nous franchissions la porte sans que j’eusse pu reprendre contenance. Un joyeux brouhaha régnait jusque-là au-delà de l’huis. À notre entrée, en revanche, il se mua en un bourdonnement de chuchotements. Je me raidis en déposant les notes du Maître sur son bureau, déterminée à honorer mon nouveau statut, puis je regagnai ma place à la table que je partageais avec Dälya qui m’accueillit d’une mine surprise et une foule de questions dans le regard.

— Comme vous l’avez peut-être remarqué, Drëck a choisi de nous quitter aujourd’hui. C’est une décision qui nous attriste tous, cependant je vous prierai de respecter son choix. Talyä a été proposée pour assurer les fonctions d’Assistante de la lignée Al’Lëysha et elle a accepté. Assurez-vous de réorganiser la prise en charge de ses corvées. Il me semble que cela vous concerne surtout, Dälya…

L’intéressée acquiesça d’un bref mouvement de tête, mais ses traits en disaient long tandis qu’elle ne me lâchait pas du regard. En réalité, elle n’était pas la seule à me dévisager ainsi, toutefois les expressions autour de moi étaient pour le moins variées. Je me fis soudain l’effet d’une étrangère qui aurait pénétré sans le savoir un sanctuaire interdit. Cependant, au lieu de tenter de disparaître sous ma table, je redressai le menton, fière. Je n’avais pas à me sentir coupable, après tout. C’était Drëck qui avait choisi d’accorder plus d’importance aux ragots qu’à l’espoir. Je ne l’avais pas poussé à passer la grande porte, encore moins à me céder sa place. Il s’agissait de son choix et, comme l’avait souligné Maître Aynöck, il fallait le respecter. Derrière son bureau, le vieil homme se gratta la gorge dans l’idée de ramener à lui l’attention de ses élèves.

— Bien, cela étant dit… Où en étions-nous… Ah oui, la grande bataille de 907 !