Les arbres qui cachent la forêt - Benjamin Nollevaux - E-Book

Les arbres qui cachent la forêt E-Book

Benjamin Nollevaux

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Beschreibung

Ainsi, dans la solitude et le silence, la forêt appelle sans cesse à la réflexion. Elle est à ce moment-là l’auberge de nos pensées, le terreau fertile d’où germent nos idées. C’est seulement dans ses bras calmes que les choses nous apparaissent claires et que certaines vérités éclatent. Tous les modèles, toutes les réponses sont dans la nature. À nous de les déchiffrer et de les mettre en pratique. Conduite en grande partie de manière artificielle, la forêt ardennaise s’apprête à vivre un tournant de son histoire. Benjamin Nollevaux, garde-forestier, vous emmène en balade durant une année entière sur les sentiers de la Semois, au gré de son travail et de ses réflexions. Tantôt avec philosophie, tantôt avec humour, il pose un regard à la fois technique et contemplatif sur une forêt en pleine évolution, que se partagent parfois avec difficulté certains de ses utilisateurs.




À PROPOS DE L'AUTEUR




Originaire de Bouillon, Benjamin Nollevaux est garde forestier et exerce son métier depuis 2017 dans la vallée de la Semois. Après avoir exploré les métiers de l’audiovisuel pendant une dizaine d’années, c’est tout naturellement qu’il est revenu vers cette forêt qui l’a vu grandir et qui le passionne tant. Tout récemment, il a décidé de prendre la plume pour nous faire partager son univers.

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Seitenzahl: 374

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Avant-propos

Quelle est la première chose que vous faites le matin ? Ouvrir les rideaux ? Allumer votre téléphone ? Vous préparer un café ? Pour ma part, au saut du lit, je file tout de suite dehors respirer quelques minutes. Peu importe le temps qu’il fait, j’ai besoin de quitter au plus vite le climat artificiel de la maison pour me connecter à l’extérieur. Après ça seulement peut commencer tout le reste.

Ensuite, après un petit déjeuner copieux, vient l’heure d’enfiler ma chemise verte et de me diriger vers les bois. Au bout de quelques kilomètres de route, je m’engage sur le chemin de la forêt. Je suis garde forestier en Ardenne, dans la vallée de la Semois.

Lorsque j’arrive au bois, je descends de la voiture et je ne dis rien. J’écoute et je regarde. Tôt le matin, dans un silence encore presque total, je vis cet instant privilégié qui donne le ton et rythmera la journée. On est traversé par quelque chose de difficile à expliquer. Je souhaite à tous d’en faire l’expérience.

Lorsqu’on passe l’entrée de la forêt, on se retrouve tout à coup ailleurs, transporté. La société des hommes fait soudain place à la société des arbres. Les règles et les codes ne sont plus les mêmes, on évolue alors dans une échelle qui n’est plus la nôtre. Nous côtoyons des êtres silencieux qui mesurent vingt fois notre taille et traversent les siècles. C’est le royaume des ombres et de la lumière, des contrastes. C’est le temple de la lenteur et du recueillement, aux antipodes de la frénésie de nos courtes vies.

Par conséquent, la popote interne de l’espèce humaine reste en dehors et semble toujours de bien moindre importance que la richesse de tout le vivant qui se déploie alors devant nous. Les querelles politiques, le prix de l’électricité ou les retards de la SNCB n’ont plus aucune importance. On évolue dans un tout autre milieu, où les lois de la nature règnent bien au-delà des lois humaines.

Pendant une grosse partie de l’année, je travaille seul et sans bruit. Si le téléphone ne sonnait pas sans arrêt, je passerais même de merveilleuses journées entières à me taire. Il y a beaucoup de mots dans le silence de la forêt et toute personne capable d’y prêter attention saura les entendre. Il suffit de s’en donner les moyens, de prendre le temps de les écouter. Tous les modèles sont là, toutes les réponses sont là.

Travailler en forêt n’est en aucun cas une fuite, mais plutôt une alternative, un chemin parallèle. Sans doute est-ce aussi un vrai désintérêt du petit monde des hommes, au profit de tout le reste. Mais c’est aussi parfois pour essayer de mieux comprendre ses semblables qu’on cherche à s’en retirer.

Quoi qu’il en soit, on ne parle jamais très bien de ce que l’on aime infiniment. Entre la forêt et moi, il est question de quelque chose qui prend aux tripes, qui fait parfois frissonner dans le ventre, quelque chose de constant et d’absolu. Avant d’être forestier, je n’ai jamais vraiment compris le fond des choses que je faisais. Mais aujourd’hui, être là donne du sens à tout. La forêt est mon milieu naturel, ma place. C’est là où je me sens le mieux.

« En quoi consiste ton métier de forestier ? Que faites-vous toute la journée dans les bois ? » La question nous est souvent posée et il est toujours difficile d’y répondre de façon brève, tant les matières concernées par notre travail sont nombreuses. Le boulot est aussi varié que les saisons, si bien qu’aucune journée ne ressemble à l’autre.

Imaginez qu’à cet instant vous vous trouviez dans un endroit précis de la forêt. Que voyez-vous ? De grands arbres ? Un sentier de promenade ? En ce même lieu, un amateur de champignons verrait peut-être un coin à girolles, un forestier serait intrigué par l’état sanitaire d’un hêtre, un bûcheron regarderait dans quel sens faire tomber les arbres, un chasseur scruterait le sol à la recherche de traces de gibier, un ornithologue s’attarderait sur un nid d’oiseau et un photographe guetterait une belle lumière. Chacun d’entre eux décrirait différemment ce qu’il a vu, alors que tous se trouvaient pourtant au même endroit. Tout le monde fréquente la même forêt, mais chacun y voit sa source d’intérêt, chacun lui porte un regard personnel.

La forêt est multifonctionnelle. Partons du principe tout simple qu’elle joue trois grands rôles : écologique, économique et social.

Par fonction écologique, on entend les rôles fondamentaux que joue la forêt dans l’environnement. Outre le fait d’être un formidable réservoir de biodiversité et d’habitats, la forêt est le poumon de la Terre. Les arbres purifient l’air, transforment le gaz carbonique en oxygène via la photosynthèse, et nous permettent de respirer. Ils absorbent aussi de grandes quantités d’eau de pluie, qu’ils acheminent vers les nappes phréatiques desquelles nous puisons notre eau de distribution. Les arbres empêchent aussi de ce fait l’érosion des sols, autrement dit la mort de ceux-ci, et a fortiori la disparition de l’humanité.

Par la fonction économique, on entend la production de bois et sa valorisation. Le bois est une valeur marchande et occupe une place importante dans l’économie de notre région. Comme tout le monde sait, il est utilisé pour la fabrication de meubles, charpentes, planches, panneaux, carton, papier… mais également pour la production d’énergie. Contrairement à certaines grandes forêts du monde, comme la taïga russe ou la forêt amazonienne, la forêt wallonne est gérée de façon durable. Cela signifie que le bois y est une source d’énergie renouvelable à l’infini, par opposition aux énergies fossiles comme le gaz ou le pétrole que l’on épuise sans les régénérer.

Par la fonction sociale, on entend l’accès du public. En plus de ceux qui y travaillent, la forêt est ouverte à tout le monde suivant certaines règles. Marcheurs, cyclistes et cavaliers arpentent ses chemins une grande partie de l’année, de même que les mouvements de jeunesse, comme les camps scouts et patros, ainsi que les écoles lors d’activités pédagogiques. La forêt joue également un rôle paysager non négligeable. Elle constitue un ensemble de lieux agréables et participe de ce fait au bien-être d’une partie de l’humanité.

Mon métier pourrait se résumer à maintenir l’équilibre entre ces trois fonctions, à veiller à ce qu’aucune ne s’exerce au détriment des autres. Par des actions de terrain, les forestiers sont les arbitres de ces trois enjeux et, au sens plus large, des relations entre la forêt et ses utilisateurs.

Pour ma part, en résumant très fort, je porte une attention particulière à ce que la fonction écologique de la forêt soit située au même niveau que les deux autres. À mon sens, la richesse d’une forêt réside bien plus dans sa biodiversité que dans sa valeur marchande. Je vois davantage ce milieu comme un gigantesque écosystème plutôt que comme une unité de production. Pourtant, c’est bien l’argent qui domine le monde. La forêt n’y fait pas exception, et malheureusement, sa richesse écologique n’est pas encore quantifiable en euros.

Raconter la forêt, c’est décrire au rythme des saisons quelques gestes techniques de mon métier et des méthodes en pleine évolution. Mais c’est surtout observer le vivant et plonger au cœur des relations délicates qu’entretiennent la forêt ardennaise et les hommes. Cela m’invite alors aussi à partager quelques pensées et réflexions que la nature a le don si particulier de faire naître en nous.

Gestionnaires devenus par la force des choses observateurs attentifs et bienveillants, les forestiers sont au quotidien les témoins actifs des chroniques de la forêt.

16 août, sylviculture traditionnelle

Nombreuses sont les appellations de mon métier : garde forestier, préposé forestier, agent DNF, agent des forêts… et j’en passe. Le nom de la fonction s’est ainsi éparpillé au gré des restructurations administratives que nos services ont subies depuis quarante ans. Notre dénomination varie donc selon l’âge ou le métier de notre interlocuteur. En résumé, et pour mettre tout le monde d’accord, je dirais simplement que nous sommes des forestiers.

Nous sommes engagés par la Région wallonne pour gérer la forêt publique, c’est-à-dire en grande majorité les forêts communales et domaniales. Nous faisons partie du Service public de Wallonie, Département Nature et Forêts, mieux connu sous l’abréviation D.N.F.

La forêt publique que nous gérons a été divisée par notre administration en différents territoires, appelés triages, d’une surface d’environ mille hectares. Chaque forestier est affecté à son triage et en assure la gestion.

En tant que sylviculteurs, par définition, les forestiers cultivent la forêt. Depuis le début du XXe siècle, cela s’est fait de manière plutôt intensive, c’est-à-dire en privilégiant la fonction économique, en ayant comme objectif principal la production de bois. Cela signifie que globalement, du début à la fin de la vie d’un peuplement, l’homme est aux manettes. Un arbre n’a le droit de vivre que si le forestier y consent. La forêt primaire a depuis longtemps disparu de Belgique.

Cette sylviculture pratiquée jusqu’à aujourd’hui pourrait se résumer comme suit : on plante des arbres en rangs sur une surface donnée, on intervient durant toute la vie du peuplement pour favoriser leur croissance et, lorsque les dimensions voulues sont atteintes, on récolte le tout. Tous les arbres sont alors vendus et abattus, ce qui ouvre çà et là de grands trous dans la forêt que l’on appelle des mises à blanc. Ensuite, après récolte, le sol est préparé pour la culture suivante, puis on replante des arbres et ainsi de suite. Les peuplements de ce type sont généralement conduits en futaie régulière, c’est-à-dire un ensemble de grands arbres d’âge et de dimensions similaires. Appelons cette méthode la sylviculture traditionnelle.

Mon travail aujourd’hui consistera à me rendre sur plusieurs parcelles qui viennent d’être mises à blanc, et à planifier leur reboisement. Nous n’effectuerons pas ces travaux nous-mêmes, faute de temps et de matériel, mais ils seront confiés à des entreprises spécialisées.

En les reliant entre elles, les parcelles qu’il me faut visiter forment un circuit de six kilomètres que je m’apprête à parcourir à pied. Sac à dos, casse-croûte, quelques outils, et je me mets en route. Sans le vouloir, je donne aujourd’hui raison à tous ceux qui pensent que nous passons nos journées à nous promener dans les bois.

Ainsi, je marche dans la forêt, en silence. Après avoir souffert de la canicule pendant une bonne partie du mois de juillet, l’air est redevenu un peu plus respirable en cette fin d’été. Au niveau du tourisme, les aoûtiens sont bien moins nombreux que les juillettistes, mais il reste encore beaucoup de monde sur les sentiers. En évitant soigneusement les chemins les plus fréquentés, je n’aurai aujourd’hui pour toute compagnie que quelques chevreuils et les ombres bleutées du mois d’août.

Le silence de la forêt n’est pas un vide, bien au contraire, il est une présence, quelque chose de vivant que l’on accueille avec bienveillance, qui nous nourrit, nous lave des bruits du monde et nous recharge. Il est peut-être le seul luxe dont je ne pourrais plus me passer.

Très vite, mes pas me mènent sur la première parcelle. Me voici au milieu d’une mise à blanc, ce carré de forêt dont il ne reste rien hormis le ciel, des souches, des ornières d’engins et la désagréable sensation que les machines ont emporté avec elles une partie du paysage. Tous les arbres ont été abattus et évacués. Pour toute végétation, on ne trouve plus au sol que quelques ronces écrasées et des amas de branches mortes, au milieu desquelles il est impossible de marcher.

Après avoir récolté tous les arbres, il convient maintenant d’envisager l’avenir de ce morceau de forêt. Puisque la forêt wallonne est gérée de façon durable, un ensemble de règles nous imposent de reboiser une surface mise à blanc. De cette manière, l’étendue de la forêt ne diminue jamais. Nous allons donc replanter cette parcelle.

Vu l’état actuel du sol et le chaos qu’il y règne, il est impossible de replanter des arbres là-dedans. Comme dans la plupart des mises à blanc, une préparation de terrain est donc nécessaire. Autrement dit, il nous faudra faire appel à un gyrobroyeur, cette lourde machine attelée à un tracteur, qui grâce à ses chaînes métalliques rotatives réduira en miettes les branches, les souches restantes et toute trace de vie dans les premiers centimètres du sol. Après son passage, l’état du terrain sera presque comparable à un champ labouré.

La parcelle qui m’occupe en ce moment est à plat et bien située. Mais dans d’autres endroits où la pente est trop forte, il est impossible de travailler de cette manière. Il existe alors des alternatives, comme le peignage qui, à l’aide d’une machine à dents, plus légère, permet de pousser simplement les branches mortes, de les rassembler en longues bandes parallèles – des andains – qui resteront sur place pour se décomposer.

Lorsque la préparation de terrain est planifiée, il me faut maintenant choisir avec quelles espèces reboiser la parcelle. Le choix des essences est une décision importante, car elle ne se prend qu’une seule fois pour les décennies à venir. Pas question de se tromper : planter est un investissement conséquent qu’il est nécessaire de mener à bien. Utiliser une espèce inadaptée engendrerait des rendements misérables, voire la perte de la plantation tout entière. Faire le bon choix dépend de beaucoup de facteurs tels que le type de sol, son acidité, la quantité d’eau disponible, l’exposition au soleil et aux vents…

Pour orienter nos choix, nous disposons de très bons outils. Tout d’abord, la liste d’espèces qu’il nous est permis d’utiliser est arrêtée par le fichier écologique des essences. Il s’agit d’une base légale reprenant une cinquantaine d’espèces adaptées à nos stations suivies par un comité de recherche. Régulièrement mise à jour et rediscutée, cette liste évolue au gré de nos changements climatiques.

Ensuite, l’ensemble du sol wallon a été cartographié de façon précise et informatisé. En quelques clics, nous savons exactement ce qui se trouve sous nos pieds et quelles espèces seront les plus adaptées.

La seule opération à réaliser sur le terrain est une mesure de pH pour connaître l’acidité du sol. Pour ce faire, je prélève un peu de terre sous la couche d’humus, sur laquelle je verse un réactif. La teinte de ce produit m’indiquera le pH selon une échelle de couleurs.

En recoupant la liste du fichier écologique, le type de sol et son acidité, plus quelques connaissances sur la topographie des lieux, il ne me reste plus qu’une poignée d’essences parmi lesquelles choisir.

Dans le cas d’aujourd’hui, mon choix se portera sur un mélange de feuillus : une association de chêne et de charme, accompagnée en bordure de parcelle d’une lisière d’aubépine et de sorbier.

Les plants utilisés arriveront d’une pépinière forestière où ils auront été élevés pendant trois ans. Au moment d’être mis en terre, ils mesureront entre quarante et quatre-vingts centimètres et seront plantés en lignes, généralement espacées de deux mètres. Cet alignement qui n’a rien de naturel facilitera leur exploitation tout au long de la vie du peuplement.

Malgré toutes les données dont nous disposons, le choix d’une essence reste une décision incertaine, car nous n’avons aucune garantie sur l’état du climat dans cinquante ou cent ans. Une espèce bien adaptée aujourd’hui ne le sera peut-être plus demain. C’est pourquoi nous utilisons toujours un mélange d’au moins deux ou trois essences, pour éviter de mettre tous nos œufs dans le même panier.

Depuis plusieurs années, les populations de grand gibier ont explosé, à tel point qu’il est bien difficile de réussir une plantation de ce type sans la protéger un minimum du cerf et du chevreuil. Ces animaux sont très friands de jeunes pousses, et particulièrement d’essences les plus rares.

La parcelle que je projette de reboiser aujourd’hui se trouve dans une zone où le cerf n’est pas présent. Seuls quelques chevreuils pourraient poser problème. Comme protection, on utilisera simplement un répulsif naturel. J’ajoute donc au devis la pose d’une petite touffe de laine de mouton sur chaque chêne, qui par l’odeur dégagée repoussera le chevreuil.

Dans les endroits où la pression de gibier est plus forte, on utilise parfois du latex de couleur bleue, beaucoup moins naturel et plus cher. Grâce à sa couleur et son odeur, il est assez efficace contre l’abroutissement, à condition de répéter l’opération pendant plusieurs années. Lorsque la pression de gibier est vraiment trop forte, chaque plant peut alors être protégé par une gaine en plastique, haute de deux mètres, fixée à un tuteur en bois. Dans les cas extrêmes, la parcelle est parfois même entièrement clôturée.

Une fois planté, le peuplement sera conduit jusqu’à maturité par les générations de forestiers qui me succéderont. Façon de parler car, dans l’absolu, la forêt n’a jamais eu besoin des hommes pour pousser, mais dans le cadre d’une sylviculture traditionnelle, nos interventions permettront à cette parcelle de produire un maximum de bois de grosses dimensions pour sa surface donnée.

La préparation de terrain, la plantation et la protection contre le gibier sont planifiées. Mon premier devis est terminé, je me remets en marche vers la parcelle suivante.

Il n’y a pas de forestier s’il n’y a pas de notion de terrain. La forêt se vit, autrement que sur les cartes ou les écrans. Il faut marcher, le plus possible. La marche est le mode de déplacement le plus naturel qui soit. Elle nous ramène à la simplicité de notre condition, nous remet à notre juste place au milieu de la nature, et nous permet donc de rester humble. De plus, son rythme lent nous offre la possibilité d’être parfaitement conscient de tout ce qui nous entoure. C’est le seul moyen de voir, entendre, sentir, se rendre compte, observer et parfois comprendre. Car outre ses effets positifs bien connus sur la santé, la marche permet aussi de penser. Pour ma part, pas besoin de torrents d’adrénaline ou d’aventures quotidiennes, c’est en marchant dans les bois que je me sens le plus en vie. Certaines personnes se perdent sur les chemins de la forêt, d’autres se trouvent.

À ce propos, le plus simple et le meilleur conseil qu’un ancien forestier m’ait donné à ce jour est de ne jamais revenir à son point de départ par le même itinéraire. Ne jamais faire d’aller-retour, mais préférer une boucle. Et quand cela n’est pas possible, revenez sur vos pas en parallèle, en vous décalant simplement de quelques mètres. Forcez-vous à faire ce petit détour ou ce petit écart. Cela semble tout bête mais, grâce à cela, vous verrez deux fois plus de choses, sans dépenser plus de temps. C’est un conseil que j’applique tous les jours en pensant à lui.

À peine le temps de glisser vers mes pensées et de goûter au passage à quelques mûres que me voici déjà arrivé sur la deuxième parcelle.

La sylviculture traditionnelle appelle beaucoup d’interventions humaines dans les jeunes années d’un peuplement.

La parcelle où je me trouve est une mise à blanc qui vient d’être reboisée il y a quelques mois par une plantation du même type que celle que je viens de planifier. Durant tout l’été, la végétation a poussé entre les lignes. Fougère aigle, ronce, genêt… sont autant d’adventices dont les jeunes arbres de petite taille subissent directement la concurrence. Actuellement dominés en hauteur et privés de lumière, ces derniers finiront par mourir si l’on n’intervient pas.

Il est donc nécessaire de couper ce qui dérange, en faisant simplement passer un homme avec une débroussailleuse dans les lignes. C’est ce qu’on appelle un dégagement de plantation. Il se fera soit en plein – on coupe tout ce qui pousse sauf les jeunes arbres –, soit uniquement autour des plants pour maintenir un peu d’humidité au sol et le protéger des vents desséchants.

Toujours dans le cadre de cette sylviculture, il est admis qu’un dégagement doit avoir lieu durant les trois premières années de la vie du peuplement. Après ça, les arbres atteignent généralement une hauteur suffisante pour ne plus être concurrencés.

Mes pas m’emmèneront toute la journée sur des situations similaires. Tantôt pour reboiser une parcelle, tantôt pour faire dégager une plantation. Les devis s’enchaînent, entrecoupés d’épisodes de marche dans l’instant présent. Sur les chemins de la forêt, je travaille dans le plus beau bureau du monde. Mais les réflexions s’accumulent. Cultiver cet espace sauvage de façon si ordonnée et artificielle est matière à discussion.

29 août, la main de l’homme

« Et si pour vivre et méditer sur le sens de ma vie, il me faut trouver un endroit privilégié, voisin du paradis, celui-ci me convient à merveille. » Peter Anger

Je n’ai jamais réussi à aller vivre très loin de la forêt. En tout cas, jamais très longtemps. Le temps de l’enfance a fait place au temps des découvertes, des voyages et des expériences, pour bien vite devenir le temps du retour aux sources. On y revient tous, tôt ou tard. Aucun ailleurs ne m’a jamais paru aussi séduisant que la vallée de la Semois. En plus d’être un grand espace de liberté, c’est aussi l’endroit où se trouvent ma famille, mes amis et un paquet de bien beaux souvenirs. Et mes souvenirs, j’ai choisi de continuer à vivre au milieu.

Une des dernières semaines d’août vient de s’écouler, dans la monotonie bleue de l’été. En alternance avec d’autres missions, je continue à planifier reboisements et travaux dans de jeunes plantations. Il ne me reste ce matin que deux endroits à visiter avant d’avoir terminé l’ensemble de mon triage.

Toujours dans le cadre de la sylviculture traditionnelle, une parcelle qui a été reboisée et dégagée doit aussi être regarnie, car de nombreux plants succombent à leur premier été en forêt. En parcourant les lignes de la plantation où je me trouve ce matin, je constate que la reprise des jeunes arbres est particulièrement mauvaise.

En temps normal, tous les plants sont sujets à la crise de la transplantation, c’est-à-dire le choc généré par le dérangement du système racinaire lors de l’arrachage dans la pépinière. Lorsqu’ils sont plantés en forêt, cela se traduit dans le meilleur des cas par une légère difficulté de croissance et dans le pire des cas par la mort.

En plus de cette réaction normale et des dégâts causés par le gibier, les plants doivent désormais faire face à de nouvelles difficultés que sont les canicules et sécheresses à répétition, ce qui rend de plus en plus difficile la réussite d’une plantation classique. Dans ce cas-ci, malgré la bonne qualité des plants au départ, les vents de mars ont asséché le sol nu et la chaleur écrasante de l’été a porté le coup de grâce à beaucoup d’entre eux.

Pour boucher les trous dans les lignes, il me faut compter les plants qui n’ont pas survécu et les faire remplacer, en espérant sans trop y croire que les étés suivants leur réserveront meilleur accueil.

En circulant dans la plantation, je constate qu’il n’y a pas moins de sept cents plants à remplacer sur les deux mille présents. Un tel chiffre n’est pas la norme, mais est hélas de plus en plus fréquent. Dans plus de nonante pour cent des cas, une plantation doit être regarnie au moins une fois.

Lorsque tous les efforts fournis pour boiser une parcelle portent leurs fruits et que les arbres atteignent une certaine hauteur, leur croissance peut se poursuivre normalement. Nous les laissons alors pousser sans intervenir pendant une quinzaine d’années.

Un peu plus loin se trouve une parcelle d’épicéas âgés de vingt ans. La plantation réalisée à l’époque a donné de bons résultats et les arbres mesurent à présent plus de dix mètres de hauteur. Leurs branches se sont développées et forment un fourré dense, à tel point qu’il est impossible pour un homme d’y entrer. C’est le moment d’y réaliser un élagage de pénétration.

L’élagage consiste à faire couper à la main toutes les branches basses du tronc sur les deux premiers mètres de hauteur. Le pied des arbres ainsi nettoyé permettra aux forestiers, et plus tard aux exploitants, de circuler dans la parcelle pour y travailler.

Sans intervention humaine, l’élagage est un phénomène qui se produit naturellement en forêt, car la forte concurrence entre les jeunes arbres provoque la mort des branches basses privées de lumière. Mais dans un but de productivité, nous prenons les devants sur la nature, pour pouvoir entrer et travailler plus vite dans le peuplement. Il est à noter que l’élagage est une opération réservée exclusivement ou presque aux peuplements résineux.

De retour au bureau l’après-midi, je rédige l’ensemble des devis correspondant à toutes les parcelles visitées pendant le mois d’août. Préparation de terrain, plantations, dégagements, regarnissages, élagages, tous ces travaux seront répartis en lots et seront soumis à un appel d’offres. Un grand nombre d’entreprises et d’indépendants locaux soumissionneront, le marché étant attribué à celui qui propose le prix le plus intéressant. Une partie de ces travaux ne sera pas mise en adjudication mais réalisée par les ouvriers forestiers de la commune, dans le cas des communes qui en disposent encore.

Avec toutes ces interventions, on constate tout de suite que la sylviculture traditionnelle nécessite au départ bien des investissements en temps et en argent. Sur les quatre premières années de la vie d’un peuplement, on ne compte pas moins de sept interventions humaines. Parfois viennent encore s’ajouter à cela une taille ou un défourchage.

Jusqu’à aujourd’hui, ces gros investissements étaient rentables à long terme, tant les forestiers étaient certains de récolter plus tard le fruit de leur travail. Aujourd’hui, rien n’est moins sûr. Le changement climatique rend tout à fait incertaine cette manière artificielle de cultiver la forêt. Même si nous avons encore pour l’instant de belles réussites avec des plantations traditionnelles, que deviendront ces rangées d’arbres dans les décennies à venir ? C’est le moment ou jamais de remettre notre approche en question et de rendre la forêt plus résiliente. Il y a lieu de s’interroger sur le fait que la forêt ait toujours poussé sans nos interventions, qu’elle ait traversé les âges et qu’elle n’ait jamais ressemblé à celle que nous avons créée aujourd’hui. À nous forestiers de nous en inspirer et d’aller chercher nos réponses dans ses origines.

14 septembre, le temps du brame

Les brises légères et mélancoliques de septembre s’amusent dans le sommet des arbres. Les ciels bleus monotones ont laissé place à ceux parsemés de nuages, ceux qui racontent une histoire. Le vent souffle, l’air est plus frais, enfin.

Après la déferlante estivale, quelques derniers touristes parcourent les rives de la Semois. La plupart ont déjà regagné leurs foyers, laissant derrière eux une curieuse sensation d’absence, d’atmosphère sous vide et de calme retrouvé. On ne s’agite plus, les échos quittent la vallée, les campings se vident, le marchand de glace ferme son échoppe. On empile et on enchaîne les kayaks. Peu à peu, la Semois redevient silencieuse, nous laissant entre autochtones, livrés à nous-mêmes et prêts à affronter l’hiver. Les plus prévoyants commencent déjà à scier leur bois de chauffage. L’ambiance est un brin nostalgique et apaisante. La forêt ne m’appartient pas, mais en cette période de rentrée j’ai toujours l’impression de la retrouver un peu « pour moi ».

Ainsi, le retour de la fraîcheur donne une énergie retrouvée à tous ceux qui comme moi redoutent l’été. Dans la forêt, c’est chez les cerfs que le changement de température se traduit le plus. Le temps frais mais surtout le raccourcissement des jours provoque chez eux des changements hormonaux et déclenche la période du rut. C’est le fameux temps du brame.

Les cerfs, excités par les biches en chaleur, se mettent à pousser des cris graves, rauques et puissants, qui résonnent dans toute la forêt. Ces cris servent à la fois à attirer les femelles et à intimider les autres mâles.

Durant le brame, les cerfs dévorés d’un désir de reproduction n’ont plus conscience du danger. Leur taux de testostérone explose et leur comportement change du tout au tout. Ils deviennent agressifs entre eux, ne s’alimentent presque plus et, dans certains cas, perdent jusqu’à vingt-cinq pour cent de leur poids. Ils peuvent aussi parfois se montrer hostiles envers les humains s’ils se sentent dérangés. Voilà pourquoi – entre autres – il est conseillé de les laisser tranquilles durant cette période et de les écouter à bonne distance.

Chaque cerf dominant régnera sur une harde de plusieurs biches qu’il s’octroiera le droit de féconder. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’est bien la biche qui, réceptive une seule journée par an, décidera du moment de l’accouplement.

Les cerfs dominants me font penser à certains hommes, en particulier ces machos bruyants qui crient plus fort que les autres, ces pseudo-mâles alphas qui, dès qu’ils en ont l’occasion, se vantent d’être le patron à la maison, alors qu’en réalité la décision de passer à l’acte revient toujours à madame.

Pour permettre aux cerfs de se reproduire en paix, des zones de quiétude temporaires ont été matérialisées par des affiches, où l’accès au public est formellement interdit durant le brame.

Il existe aussi en forêt publique quelques zones de quiétude permanentes, principalement là où vivent les cervidés. L’accès y est interdit toute l’année.

Même si le but premier est de protéger les animaux des nuisances humaines, cela profite surtout aux chasseurs. Les cervidés non dérangés s’installeront de façon durable dans ces zones et constitueront un stock intéressant de gibier à tirer. Par la même occasion, cela assure aussi aux chasseurs une petite réserve de bois de cerf à ramasser, à condition de passer avant le forestier.

Ces zones n’ont en fait de quiétude que le nom, car bien que la plupart des utilisateurs de la forêt en soient exclus, on y lâchera bientôt chiens et traqueurs, alors même que le brame n’est pas terminé.

En théorie, le cerf brame du 15 septembre au 15 octobre. Mais cette année, voilà déjà près de deux semaines que les premiers coups de gueule ont été entendus. De manière générale, on observe ces dernières saisons un rut particulièrement précoce.

Le brame, c’est un cri venant du plus profond de la forêt d’Ardenne. Nombreux sont les gens à sortir les soirs de septembre et à venir parfois de loin pour écouter chanter les cerfs. Que l’on aime ou pas, cet appel ne laisse personne insensible.

Suite à une demande grandissante de la part du public, la commune où je travaille a décidé d’organiser en ce mois de septembre une soirée sur le thème du brame en collaboration avec les forestiers.

À notre grande surprise, ce n’est pas moins d’une centaine de personnes qui ont répondu présentes ce soir. Trois collègues et moi recevons les gens dans une salle, où nous leur présentons un petit exposé sur le brame avec support vidéo. Nous mettons en avant quelques généralités sur les cerfs, leur milieu de vie, leurs comportements, puis nous nous attardons sur la période du rut. Il s’ensuit une série de questions-réponses en attendant que la nuit tombe.

Puis, après la théorie, place à la pratique. Au bout d’une heure d’échange, nous rassemblons tout le monde à l’extérieur de la salle et nous répartissons le public en petits groupes. Chaque forestier accompagnera un groupe sur le terrain dans un endroit différent de la forêt pour une écoute encadrée.

Me voici sur le parking accompagné d’une quinzaine de personnes. Après leur avoir donné quelques consignes, comme mettre leur téléphone en silencieux, essayer de parler le moins possible et d’être délicats avec les portières des voitures, nous nous dirigeons en convoi vers la forêt.

L’endroit où je les emmène est bien connu pour être un haut lieu de brame. Sur un sommet, au milieu des plaines et entouré par la forêt, le site est idéal. Mais de ce fait, il est aussi fort fréquenté.

Malgré l’heure tardive de ce soir de semaine, plusieurs autres personnes sont déjà sur place lorsque nous arrivons. Dans un silence relatif et une nuit avancée, nous nous rassemblons. Puis, à la lumière de la lune, nous avançons à pied quelques centaines de mètres pour gagner le site. Certains sont un peu hésitants, d’autres sont impatients.

Le cerf, comme bien d’autres espèces, était autrefois un animal diurne vivant dans les plaines. Héritier de siècles de chasse et de peur, il fut contraint de s’adapter au rythme de l’homme et de se retrancher dans les bois. Ce n’est qu’à la nuit tombée qu’il s’aventure désormais avec prudence dans les plaines à la recherche de nourriture, ou pendant le brame attiré par les biches.

En place depuis quelques minutes à peine, nous distinguons déjà à l’oreille cinq cerfs différents autour de nous. Dans le noir complet, seuls les sons nous permettent de deviner ce qui se passe. Un jeune cerf et un plus âgé se défient par la voix. Ils essaient de s’intimider et se jaugent sans arrêt. À chaque fois que le juvénile pousse des petits cris, le vieux mâle lui répond gravement de sa lourde voix qui transperce la nuit. Pendant vingt minutes, les deux animaux vont ainsi se tester, jusqu’à ce que le plus jeune finisse par s’éloigner.

Pendant ce temps, plusieurs personnes nous posent des questions ou discutent à voix basse. Mais cela n’a aucune incidence sur les animaux. Le plus ennuyeux est sans doute le va-et-vient continu des voitures qui arrivent, repartent, allument leurs phares, les éteignent, claquent leurs portières…

Plus tard dans la soirée, nous entendons de plus en plus distinctement deux autres cerfs qui s’avancent l’un vers l’autre. Au bout de quelques minutes, nous devinons leur présence dans la prairie à moins de cent mètres de notre groupe. Au clair de lune, nous finissons par apercevoir leur silhouette. Tout à coup, le silence de la nuit est déchiré par un claquement sec qui résonne dans toute la forêt. Têtes baissées, ils se sont jetés l’un sur l’autre pour combattre. Les bois s’entrechoquent, la lutte est intense, à tel point que nous pouvons même sentir le sol trembler sous nos pieds. Au bout de quelques minutes, le moins résistant des deux s’éloigne, à bout de souffle, laissant ses biches au vainqueur.

En fin de soirée, nous regagnons les voitures, enchantés par ce que nous venons de vivre. Et tandis que minuit sonne, nous quittons les plaines, où nous laissons les cerfs vaquer à leurs bruyantes amours.

Je retournerai les écouter deux jours plus tard, seul, dans un endroit moins fréquenté. L’expérience sera plus intense en solitaire, loin de tout, dans le grand silence de la nuit.

J’aurais aimé prendre le temps d’étudier plus en détail la vie des cerfs et leurs comportements. Mais se spécialiser dans un domaine, c’est passer à côté de mille autres. Vu l’éclectisme de notre travail et de la forêt, j’aimerais en louper le moins possible. Comme disait Luc Bison, conteur et forestier notable de la forêt de Compiègne : « Je veux rester un amateur éclairé et surtout ne pas devenir spécialiste de quoi que ce soit. Si je deviens spécialiste de quelque chose, je n’aurai plus de temps pour tout le reste. »

18 septembre, imiter la nature, hâter son œuvre

Ce matin, il fait 9 °C, et on ne dépassera pas les 16 °C durant l’après-midi. Cette fois, la chaleur abrutissante de l’été nous a définitivement laissés tranquilles. Le bol d’air que je respire est un stimulant, bien meilleur qu’un double expresso, qui me tiendra en forme jusqu’au soir. L’air frais le matin, ça pardonne tout, même les excès de la veille s’il y en a eu. Tandis qu’une goutte de rosée perle sur tout ce qui dépasse, le monde s’éveille doucement, au son de l’Angélus, dans une vigueur incroyable qui donne envie de parcourir la forêt tout entière.

Pour bien se représenter la forêt ardennaise, il convient de faire la distinction entre les peuplements de feuillus et de résineux. Ce sont là deux mondes distincts qui se côtoient au sein d’un même massif sans se mélanger tant leur sylviculture est différente – en tout cas toujours dans le cadre de la méthode traditionnelle.

La forêt de feuillus est majestueuse, lumineuse et aléatoire. Souvent issue de taillis naturel que l’on a laissé monter en futaie, elle est composée en majorité de chênes et de hêtres, mais aussi de bouleaux, de charmes, de merisiers, de peupliers… Lorsqu’on s’approche de l’eau, on y trouve également de l’érable, du frêne, du saule et de l’aulne. La lumière disponible au sol et la bonne qualité d’humus permettent aussi à de nombreuses espèces arbustives et herbacées de pousser. Il n’est pas rare de travailler au pied d’arbres âgés de cent cinquante ans, voire plus, tant leur croissance est lente avant d’atteindre des dimensions d’exploitabilité.

La forêt de résineux, que les gens appellent familièrement les sapins, est quant à elle sombre, ordonnée et artificielle. Au paroxysme de la productivité, les arbres sont cultivés en rangs et en carrés comme une armée de clones. C’est la domestication de la forêt par l’homme. La croissance des résineux est deux à trois fois plus rapide que celle des feuillus et permet de produire très vite une grande quantité de bois, mais souvent au détriment des sols et de la biodiversité. Pendant les trente premières années d’un peuplement résineux, rien ne pousse au sol hormis quelques mousses et champignons, tant le couvert est dense et la lumière absente. On y trouve un épais tapis d’aiguilles, qui se décomposent mal et forment un mauvais humus acide.

Dans les deux cas, lorsqu’un peuplement a subi toutes nos interventions dans le jeune âge et que les arbres ont atteint une certaine hauteur, nous commençons à y réaliser des éclaircies. Il s’agit là de passer à intervalles réguliers dans les parcelles pour y marquer les arbres à prélever dans le but de favoriser les plus beaux sujets. En limitant progressivement la concurrence, nous permettons aux arbres d’avenir de se développer et nous augmentons de ce fait la valeur économique de la forêt.

Cette activité, qui consiste à désigner les arbres à prélever, s’appelle le martelage et va nous occuper une grande partie de l’année. Je ne sais pas si c’est la fonction première de notre métier, mais c’est en tout cas celle qui va nous demander le plus de temps – et qui nécessite peut-être le plus d’expérience. À partir de novembre, nous martèlerons en équipe durant deux jours par semaine, et ce jusqu’au mois de mai.

Dans une forêt naturelle, les arbres dominés finissent par mourir d’eux-mêmes par manque de lumière ou d’eau au profit des dominants. En martelant, fonction économique oblige, nous prenons les devants sur ce phénomène. Cela permet à la fois de valoriser les arbres dominés avant qu’ils ne meurent, tout en donnant une valeur ajoutée aux dominants.

Pour ne pas prélever des arbres de manière aléatoire dans les bois et guider l’ensemble de la forêt de façon homogène, tout le massif forestier répond à un ensemble de lignes directrices que l’on appelle l’aménagement.

Toute la forêt a donc été cartographiée en détail et divisée en compartiments, qui correspondent à des blocs d’environ dix à cinquante hectares. Chaque année, nous travaillons dans des compartiments différents, selon un ordre défini par l’aménagement. C’est ce qu’on appelle la rotation.

Avant de commencer la saison du martelage, il y a lieu de repérer au préalable tous les compartiments où le passage est prévu. À l’aide de quelques données récoltées sur le terrain, nous allons quantifier le degré de concurrence entre les arbres, pour ensuite prendre la décision d’y réaliser ou non une éclaircie.

Après avoir établi la liste des parcelles à marteler, nous établirons aussi une estimation du volume de bois à y prélever, ainsi que sa valeur en euros. En termes de volume, nous essayons de ne jamais prélever plus que l’accroissement, autrement dit lors d’une éclaircie de ne pas ôter à un peuplement plus de bois qu’il n’a pu en produire depuis notre dernier passage.

Au bureau avec mes collègues, nous faisons le point autour d’un café sur la saison de martelage à venir. On discute, on partage son ressenti sur l’état actuel de la forêt, on évalue chez qui le travail sera le plus long, par où nous allons commencer, comment nous allons former les équipes selon les compétences et affinités de chacun, etc. Une fois la saison planifiée dans les grandes lignes, nous laissons ça de côté jusqu’au mois de novembre.

26 septembre, nourrissage

La production de bois n’est pas la seule rentrée d’argent liée à la forêt. La commune où je travaille, comme la plupart des communes forestières wallonnes, loue sa forêt aux chasseurs.

Dans la vallée de la Semois, on chasse surtout les espèces de grand gibier que sont le cerf, le chevreuil et le sanglier, ainsi que le mouflon qu’on y a réintroduit. Le petit gibier est, lui, beaucoup plus rarement tiré. Il n’y a pas de perdrix par ici et le faisan introduit au Moyen Âge pour la chasse a disparu depuis plusieurs décennies, en grande partie à cause de la destruction de son biotope avec l’arrachage de haies et l’utilisation de pesticides. Quant au gibier d’eau, la nature vallonnée du terrain ardennais ne permet pas l’existence de grandes étendues d’eau stagnante. Il y a bien quelques étangs ici et là, mais à part sur la Semois, où le canard colvert et la bernache du Canada abondent, on trouve peu de populations d’oiseaux d’eau. La chasse de ce type de gibier est donc très peu pratiquée.

La forêt communale que nous gérons est divisée en plusieurs territoires de chasse loués aux plus offrants. Pour un territoire donné, celui qui propose le meilleur prix remporte le droit d’y chasser pour une période de douze ans. Il devient alors le titulaire du droit de chasse.

Le prix de location étant généralement trop élevé pour le titulaire seul, les chasseurs se regroupent en sociétés. Ainsi, le titulaire est souvent épaulé financièrement par des chasseurs actionnaires, qui versent de l’argent à la société en échange du droit d’y chasser plusieurs journées par an. Et plus il y a de gibier sur un territoire, plus la société attire d’actionnaires.

Chaque titulaire a donc intérêt à ce qu’un nombre important d’animaux vive sur le territoire qu’il occupe. On parle ici surtout des espèces sanglier et cerf, les seules à attirer vraiment les actionnaires en masse. Le chasseur assuré de pouvoir tirer quelque chose paiera sans problème une somme élevée, tandis que celui qui ne verrait aucune bête irait mettre son argent ailleurs. Certains chasseurs peuvent payer jusqu’à deux mille euros par jour pour chasser sur un territoire où le grand gibier abonde.

Dans des cas comme ceux-là, ou dans les petites chasses qui n’investissent rien dans l’aménagement de leur territoire, les recettes couvrent largement les dépenses. Et quand la société rentre plus d’argent qu’elle n’en dépense, elle fait du bénéfice. La chasse devient alors non plus un loisir ou une activité de régulation, mais bien un business.

Pour garantir la présence d’une population élevée de gibier et donc pratiquer un business rentable, les moyens employés par les chasseurs sont nombreux.

En Wallonie – plus précisément au sud du sillon Sambre et Meuse – le nourrissage du grand gibier est encore autorisé. Les chasseurs ont donc le droit de nourrir les animaux directement en forêt, selon des conditions et des règles définies par la loi. Légalement, on distingue deux types de nourrissage pour le gran