Les assiettes cassées - Emilie Riger - E-Book

Les assiettes cassées E-Book

Emilie Riger

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Beschreibung

Qui est cette mystérieuse femme ? Nathan est hypnotisé par un vieux portrait en noir et blanc trouvé par hasard. Lassé de devoir lutter contre ce qui devient une obsession, il se lance : il prend la plume et écrit à cette inconnue dont le regard le fascine. De lettre en lettre, Nathan et Rose se dévoilent, se cherchent , se bousculent. Ils s'ouvrent l'un à l'autre avant de se refermer prudemment, puis de reprendre leur exploration. Quel sera l'impact de cette découverte, capable de tout balayer sur son passage malgré le regard des autres, les tabous, les normes que la société impose ? Les Assiettes cassées sont une invitation hors du temps à un tango épistolaire où l'intimité de l'écriture offre le trésor d'une rencontre authentique. Par-delà les différences.

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Seitenzahl: 155

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Si la matière grise avait plus de rose,

le monde aurait moins d’idées noires.

Pierre Dac

Sommaire

Chapitre

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Chapitre

1.

Madame,

Bien que je sois un parfait inconnu, je me décide enfin, en tremblant, à vous écrire. Tremblant, mais tellement fatigué de vivre sous vos yeux sans jamais pouvoir échanger un mot.

Depuis une année entière maintenant, mes journées se déroulent devant vous, heure après heure. Peut-être les trouvez-vous ennuyeuses : vous me regardez parfois, il me semble, avec agacement. Vous ne dites rien, ne faites pas le moindre bruit. Pourtant, vous prenez davantage de place dans mes pensées que les êtres qui me cernent et envahissent mon quotidien.

Au début, il s'agissait d'une contemplation purement esthétique et bien inoffensive. L'ovale de votre visage. Les boucles de cheveux voletant sur vos tempes. La façon dont la lumière s’étoile sur vos iris avant de glisser sur vos pommettes. Votre main cachée dans le cou. La ligne de vos épaules. Mais je m'égare.

Les premiers jours, vous étiez accrochée dans mon salon, sur le grand mur blanc qui forme un angle avec la baie vitrée. À la place d'honneur, pourrait-on dire. Le soir, je m'installais tranquillement sur le canapé, et mon regard errait librement entre le jardin et vous. Fasciné, je me perdais dans votre visage comme on s'abandonne à la contemplation d'un aquarium ou d'un feu de cheminée. L'expérience avait quelque chose d'hypnotique.

Mon entourage n’a rien compris à cet engouement. Leurs moqueries et leurs commentaires ont perturbé ma sérénité et brouillé mes ressentis : j’ai vite perdu patience. Alors je vous ai déplacée, et depuis vous êtes installée dans mon bureau. Dans mon antre, devrais-je dire, puisque je suis le seul à avoir le droit d’en franchir le seuil.

Je me sens parfois un peu coupable de vous avoir ainsi privée de distraction. Mais dans ce refuge, je peux vous contempler en paix, et nous passons de longues heures les yeux dans les yeux. Ce dialogue silencieux m'a comblé pendant des mois ; ce n'est plus le cas à présent.

J'aimerais connaître le son de votre voix, celui de votre rire. Découvrir toutes vos coiffures et savoir, enfin, si vos cheveux une fois détachés sont aussi longs que je l’imagine. Vos mains s'envolent-elles quand vous parlez, ou restent-elles sagement posées sur vos genoux ? Vous arrive-t-il de pleurer, ou déguisez-vous toujours vos pensées à l'ombre de vos cils ? Certains jours, je soupçonne de la peur face à ce qui vous attend. D'autres, je suis au contraire persuadé que vous ne redoutez rien et savez toujours de quelle façon agir et réagir. Vous paraissez à la fois si vulnérable et si forte.

Tout ce que j'ai pu rêver, dans vos yeux ! J’aimerais tant pouvoir vous connaître dans la vie réelle, au lieu de m’écorcher sur mes chimères. Voudrez-vous me répondre ? Aurai-je enfin la joie de vous entendre ?

Dans l'attente impatiente de vous lire,

Nathan Miller

2.

Monsieur Miller,

J’ai longuement hésité à vous écrire, tant votre lettre s’avère étrange. Je ne savais trop quelle réponse lui donner, ni d’ailleurs s’il fallait en faire une.

Je ne parviens pas à déterminer si votre irruption dans ma vie est menaçante, ou merveilleusement poétique, car même si vos mots sont très beaux, je ne suis pas sûre de comprendre à qui ils s’adressent. Ni ce que vous attendez en retour.

Je suis certes un peu farfelue, cela dit mes excentricités doivent avoir un sens, sinon elles n’ont aucune raison d’exister et de rompre l’ordre établi.

Alors qu’aviez-vous en tête en m’écrivant ? Et à qui parlez-vous ?

Rose Tassier

3.

Madame,

Je me sens tout bête. Je n’avais rien de précis en tête. Je ne sais pas non plus à qui je m’adresse.

Je m’estime d’ordinaire raisonnable et posé. Pourtant me voilà impuissant à expliquer pourquoi, un jour, j’ai eu cette pulsion incontrôlable de vous écrire. Mais j’ai lutté longtemps avant de m’aban-donner, je vous le promets.

Ma lettre n’a effectivement aucun sens, je comprends un peu tard tout le ridicule de ma démarche et ce qu’elle peut présenter d’inquiétant à vos yeux. Vos yeux, justement, sont peut-être ma seule défense. J’aime votre regard, ce qu’il exprime et ce qu’il cache. Finalement, si je réfléchis, ce qui me touche quand je vous contemple, ce sont mes pensées, mes rêveries : j’en suis seul responsable.

Je vous présente mes excuses pour vous avoir importunée avec cette excentricité incapable de se justifier, en dehors de l’élan qui me pousse vers vous sans que je puisse le retenir. L’instinct peut-être ? Mais ce qu’il dissimule, je l’ignore.

Encore pardon de vous avoir perturbée.

Respectueusement,

Nathan Miller

4.

Monsieur Miller,

Ne rentrez donc pas dans votre coquille si vite, vous n’êtes pas un escargot que je sache. L’instinct est un excellent guide, même si nous ignorons la plupart du temps quel chemin il tente d’ébaucher sous nos pas. Par curiosité, je serais tentée d’aller un peu plus loin, histoire de voir ce que cette « pulsion » cache. En écartant le côté inquiétant de votre apparition, je dois avouer (j’assume la contradiction) mon plaisir à vous lire ! Le choix de ces mots tracés à l'encre sur du papier épais, à l'heure du téléphone et d'Internet, c'est... délicieusement désuet. On se croirait dans un roman de Jane Austen.

Je reconnais toutefois avoir éprouvé une sacrée frayeur. J’ai cru à un voisin m’espionnant constamment derrière ses rideaux, quelle horreur ! Il m’a fallu arriver au moment de votre lettre où je me retrouve accrochée dans votre salon pour me rappeler cette vieille photo.

Mon Dieu, mais quel âge avez-vous ? Ce portrait date de presque trente ans ! L'ovale de mon visage s'est effondré (ces pots de crème vendus une fortune aux femmes n’ont aucun effet, ils débordent d’illusions !). La lumière ne glisse plus sur mes pommettes, elle s'accroche à toutes ces rides. Et la ligne de mes épaules ! Personne ne m'en a parlé depuis des siècles. Cette ligne s'affaissant comme le reste, j'aime autant ne plus évoquer le sujet. Cela dit... Cela dit, mes cheveux bouclent toujours.

Pardonnez la répétition, mais enfin, quel âge avez-vous pour passer des heures plongé dans la contemplation d'une photo ? Vous n'avez rien d'autre à faire ? C’est peut-être là qu’il faut chercher l’origine de cette pulsion, pas chez moi. Quant au dialogue, oubliez ! Enfermée depuis un an sans voir personne (sauf vous), c'est tout net : soit j’ai sombré dans une folie proche d'un état catatonique, soit je suis terriblement en colère et... je boude (d'habitude quand je suis en colère, je casse de la vaisselle ; là, bien sûr, je ne peux pas). Dans tous les cas, vous êtes en plein monologue, alors oubliez ça et sortez prendre l'air. Vous pouvez aussi me changer de paysage, je ne serais pas contre. Mais n'allez pas vous promener dans les rues avec moi sur le dos. La photo originale est, si je me souviens bien, d'un assez grand format – vous risqueriez d'attirer quelques regards.

Clarifions les choses : la jeune femme devant laquelle vous rêvassez n’existe plus. Vous vous adressez à une inconnue détachée de cette esquisse par trente années d’expérience.

Pourtant votre lettre a fait revivre tant de souvenirs... Le jour où Philippe a pris cette photo, j'étais en train de surveiller mes enfants jouant sur la plage, mes yeux étaient fixés sur eux, quoiqu'un peu distraitement je l'avoue. Une mère ne fait jamais que surveiller ses enfants. Je devais être perdue dans mes pensées, j'imagine, comme je le suis toujours. Voilà au moins une chose immuable. C'est peut-être cela « l'ombre de mes cils » (quel poète vous êtes !), ces mille et une pensées nous agitant sans repos quand aucune idée précise ne nous tient concentrés.

À mon âge, quantité de choses m'ont effrayée. Mais s'il y a bien une leçon gravée avec le temps, c'est l’absence de choix. Apeurés ou courageux, volontaires ou à reculons, les événements nous arrivent, il faut bien faire avec. Notre seule liberté réside dans notre façon de réagir. On dit souvent : ce qui ne détruit pas rend plus fort. En oubliant de préciser combien cela use aussi, parfois. Je crois donc être comme tout un chacun, à la fois vulnérable et forte.

Dans tous les cas, je vous remercie très sincèrement, et j’en suis la première surprise, du plaisir né de votre excentricité. Votre lettre m'a rappelé des moments très doux de ma vie. Le talent de Philippe continue d’émouvoir, c’est une belle chose. N'est-ce pas la marque d'une véritable œuvre d'art, cette dimension atemporelle ?

J'espère avoir répondu à votre attente, mais de grâce, remuez-vous et ne restez pas planté devant cette photo toute la sainte journée ! Le temps passe si vite et il y a tant de choses à vivre... Je m'en voudrais de vous avoir retenu prisonnier entre quatre murs. Gardez-moi un petit regard par jour, cela me suffira amplement. Et sortez vivre votre vie, je vous en prie, il résonne dans certains de vos mots une telle solitude.

Amicalement,

Rose Tassier

PS : À l'époque, mes cheveux tombaient jusqu'aux fesses. Maintenant, je suis à peine plus raisonnable, sauf qu'ils sont blancs comme neige !

5.

Chère Rose,

Me permettez-vous de vous appeler Rose ? « Madame » allait bien avec ma méditation fantaisiste ; il me paraît trop distant depuis le début de nos échanges, c’est absurde. Votre si charmant prénom m’empêchera peut-être de rester enfermé dans mon rêve en vous donnant une existence concrète. Dans ma première lettre, je crois avoir écrit à cette photo hypnotisante, autre façon de dire que je ne m’adres-sais à personne, puisque tant de temps a passé. Et je n’ai jamais entendu parler d’une photo prenant la plume pour répondre à un admirateur ! Je jetais une bouteille à la mer en quelque sorte. En me répondant, vous devenez une personne réelle.

Je m'empresse de vous éclairer : j'ai 35 ans. Le jour où cette photo a été prise, j'aurais aussi bien pu être le gosse qui faisait des pâtés de sable à côté de vos enfants. Enfin, nous sommes à peu près du même âge j’imagine. Je me trompe ?

J'ai satisfait à votre demande. Vous trônez maintenant dans le jardin d'hiver. J’installerai des stores pour vous préserver du soleil d'été. Ainsi, vous pourrez jouir de la vue sur les arbres, magnifiques en cette saison. D'ailleurs, ce coin de verdure est mon espace préféré. La maison ressemble un peu trop à un magazine de décoration à mon goût, mais ce n’est pas si important : mon bureau est confortable. Sauf cette lacune toute récente : vous n'y êtes plus.

Au passage, je prenais soin de vous. À défaut de voir du monde, j'ai soigné vos oreilles avec beaucoup de diversité. Nous avons passé des heures à écouter de la musique, d'aujourd'hui ou d'hier (ne connaissant pas vos goûts, j'ai imposé les miens, nous fonctionnons un peu comme une monarchie). Ces derniers mois, quand je m'absentais plusieurs jours, je vous laissais en compagnie de Tchaïkovski : en boucle pendant une semaine, on ne s'en lasse pas, n'est-ce pas ? C'est d'ailleurs une des raisons qui m'a décidé à vous écrire : j'en étais au point où je fermais mon bureau à clé en partant, pour m’assurer que personne n'éteigne en mon absence ! Quand on met de la musique de peur de laisser une photo toute seule, il est temps d'agir, non ?

Dites-moi donc quelles sont les mille et une pensées qui agitent une mère apparemment absorbée dans la contemplation de ses enfants ? Moi aussi j'ai tendance à me perdre dans mes rêveries, comme vous avez pu le voir – cela m'est plus un plaisir qu’une gêne.

Me dire légèrement solitaire est un euphémisme, et cela ne va pas en s’arrangeant ; plus le temps passe, et plus je suis convaincu que nous le sommes tous, au fond. Une compagne partage ma vie depuis quelques années. J'ai des amis, dont quelques-uns sont sincères. Une famille qui se réunit régulièrement sans qu'il y ait d'esclandre autour de la table. Et une foule de connaissances gravitant autour de ça.

Vous êtes presque vexante, savez-vous ? Je ne reste pas « planté toute la sainte journée » devant votre portrait. Je le regarde pendant de longues heures et en même temps j’accomplis plein de choses. Je lis. Je réfléchis. J'écoute de la musique. Je rêve. Et suite à votre déménagement, je bronze.

C'est étrange, vous parlez seulement du talent de Philippe, comme si vous étiez étrangère à cette photo. Peu de temps avant sa mort, il m'a révélé votre nom et brièvement parlé de votre rencontre. Vous avez accepté sans problème d'abandonner vos droits sur votre image et refusé d'être payée. Quelques mois après, lorsque Philippe est devenu célèbre grâce à vous, quand votre photo a fait la une des magazines, vous n'avez accepté qu'à contrecœur l'argent qu'il vous avait envoyé. Quelle étrange femme vous faites ! Sans vous, il n'y aurait pas eu d’œuvre d'art.

Qu'est-il arrivé à la jeune femme de la photo pour qu'elle parle d'usure ? La vie a-t-elle été si dure avec vous ? L'est-elle encore aujourd'hui, ou bien avez-vous trouvé le bonheur ? Surveillez-vous toujours les jeux de vos enfants avec mille et une pensées en tête ? Non, je plaisante. Je sais, le temps a passé en dehors de mon cadre noir et blanc. Peut-être surveillez-vous vos petits-enfants maintenant ?

Vous, d'ailleurs, que faites-vous de vos journées ?

Répondez-moi encore, s'il vous plaît. Pendant que je vous lis, au moins, je ne reste pas « planté là ». Et comme je m'installe sur le banc au fond du jardin pour savourer vos lettres, vous me libérez ainsi du charme qui me retient « prisonnier entre quatre murs ».

Nathan Miller

PS : Avez-vous idée de ma joie en apprenant l’ampleur princière (n’ayons pas peur des mots) de vos cheveux ? Toutes les femmes autour de moi se coupent les cheveux de plus en plus courts au fil des années. Pourquoi diable les femmes font-elles ça ?

6.

Cher Nathan,

Cette avalanche de questions dans votre lettre ! Par quel bout prendre ma réponse ? Il me faudrait dresser une liste, mais heureusement, j'ai passé l'âge de ce genre de tortures (sauf les courses et la paperasse, parce que ça ne m'intéresse pas). Les rides donnent le privilège de laisser flotter pensées et idées à leur gré, sans plus chercher à les discipliner.

À mon tour d’être curieuse : vous ne travaillez donc jamais ? La façon dont vous décrivez votre vie me fait penser à celle d'un jeune retraité oisif. À 35 ans ? Vous avez braqué une banque sans vous faire attraper ou quoi ?

Je suis très heureuse de mon déménagement et un peu triste d'apprendre la mort de Philippe, nous nous étions perdus de vue depuis des années. Je ne suis pas étrange, quelle idée, je suis simplement logique. Si chacun s’acharnait à protéger son image, combien d'artistes seraient privés de création ? Allons donc, je ne suis pas la tour Eiffel pour contraindre un photographe à me demander mon autorisation !

Quant à cette histoire d'argent, je n’estimais pas le mériter. La dimension artistique de la photo vient du talent de Philippe, je me suis contentée d'être une jeune maman surveillant ses enfants sur la plage. J'ai eu de la chance, il a appliqué son talent à mon visage. Il l'aurait tout aussi bien fait avec une fleur ou un caillou. L’essence d’une œuvre, ce n'est pas l'objet montré, mais le regard porté dessus par l’artiste. Sinon, les pommes et les oranges de Cézanne ne seraient pas au musée d'Orsay, ni l’urinoir de Du-champ à Pompidou. J'ai été largement récompensée de ma participation : Philippe nous a donné un grand tirage qui reste accroché dans notre chambre : mon mari voulait s'éveiller et s'endormir devant. Et puis Philippe nous a également offert des portraits des garçons absolument superbes (les portraits, nos enfants aussi, bien sûr !). J'aurais aimé pouvoir rester cohérente avec moi-même jusqu'au bout mais, quand Philippe m'a envoyé ce chèque, j’ai dû renoncer à mes principes. Mon mari venait de mourir, je me retrouvais seule pour élever trois enfants. Je n'ai pas eu le luxe de refuser.

L’évènement qui m’a le plus durement abrasé le cœur fut la mort de mon mari. Quand on a la chance de rencontrer cette « moitié » dont parlent les livres et les films, comment supporter cet arrachement ? Son absence est une blessure dont on ne guérit jamais vraiment. On apprend seulement à vivre avec. Il y a les jours faciles, et les autres... insoutenables. Puis j'ai vécu, simplement. J'ai eu ma part de rires et de larmes, de rêves réalisés et de regrets infinis, de courage et de faiblesse.

Ces années m’ont un peu patinée, il faut bien l’avouer. J'ai quelques kilomètres au compteur, pourrait-on dire. J’ai pu changer certaines pièces, la plupart s’obstinent aujourd’hui à grincer, couiner et protester. En attendant, la voiture roule, alors j’aime autant me concentrer sur le paysage.

Au fait, avant d’oublier... Vous ne prenez pas le soleil derrière des vitres, durant ces longues heures dilapidées à me regarder ? Les fenêtres laissent passer les rayons UVB, vous bronzez, certes, essayez de ne pas en abuser. En revanche, elles bloquent les rayons UVA, les « bons », à l’origine de la fabrication de la vitamine D. Vous avez les inconvénients sans les avantages. Mais je vous ai percé à jour : vous parlez de vos lectures sur le banc du jardin uniquement pour me convaincre d’écrire des lettres sans fin !

Dites, c'est une idée ou vous n'avez pas l'air vraiment emballé par votre « compagne » ? Vous ne débordez pas de romantisme en parlant d'elle, vous qui décrivez une photo avec de si jolies formules ! Et puis bon, j'ai passé l'âge de prendre des gants : ces gens qui vous « cernent », compagne, amis, famille et tutti quanti ont surtout l'air de vous ennuyer. Et quel cynisme ! « Quelques amis dont certains sont sincères » ? La belle affaire ! S'ils ne le sont pas, en quoi méritent-ils votre affection ? Vous savez, les plus terribles disputes ont explosé avec mes amis. Je suis un peu pétardière et, malgré mon âge, difficile de me corriger !