Point de rencontre - Emilie Riger - E-Book

Point de rencontre E-Book

Emilie Riger

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Beschreibung

Certaines rencontres changent définitivement la vie. Parfois, il suffit d'un regard, d'un sourire, d'un parfum. Parois, il faut du temps pour comprendre l'importance de l'instant. Lorsque survient ce rendez-vous, le coeur sait qu'il ne battra plus pareil. Nous vous proposons un voyage jusqu'au point de rencontre, là où le hasard ressemble à une évidence, là où tout commence. Après "Quelques mots à vous dire" et "Un hôtel à Paris", "Point de rencontre" est le troisième recueil de nouvelles publié par Dominique Van Cotthen, Rosalie Lowie, Frank Leduc et Emilie Riger.

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Seitenzahl: 201

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Si, marchant dans la forêt, tu rencontres deux fois le même arbre, c’est que tu es perdu.Proverbe

TABLE DES MATIERES

Rêves Errances Ergé

Le cheval Frank LEDUC

Blackbird Rosalie LOWIE

L’instant présent Emilie RIGER

Pleine conscience Dominique VAN COTTHEM

RÊVES ERRANCES

Je me souviens du temps - il y a fort longtemps - où durant mon enfance encore nourrie d’insou-ciance, je m’inventais des histoires faisant ainsi de mon quotidien un chemin jalonné des fruits de mon imagination, entre passages secrets, endroits sacrés et cachettes surprises. Je me souviens encore de ces mots en guise de préambule « et si on disait que j’étais … », précieux sésames donnant accès à des terrains de jeux que seuls mes copains et moi-même étions autorisés à explorer, transformant la réalité en terre d’aventures.

« Et si on disait que j’étais… » le cow-boy et toi l’indien ?... le pirate et toi le corsaire ? … le gladiateur et toi le centurion ? …et ainsi de suite selon les personnages historiques ou fantastiques que nous découvrions dans les bouquins ou à la télévision.

Depuis, les temps ont bien changé et désormais sur l’autel de la réalité cathodique trône une telle pléthore de héros en série que même la génération des millennials ne sait plus où donner du like. Certes, Starsky & Hutch ont cédé la place aux personnages Marvel, mais la magie opère toujours dans l'esprit des lutins du monde entier lorsqu’il s’agit de se réincarner en super héros ou de s’inventer un rôle sur mesure.

Ce « Et si on disait que j’étais… » prenait toute sa dimension lorsque nous le prononcions, point de départ d’un périple nous menant tout droit qui d’une chasse au trésor, qui d’un jeu de piste ou d’une course poursuite dans un périmètre allant du portail d’entrée des Radet jusqu’aux confins du parc des Guéry. Le décor était planté et je vous rassure, personne n’a jamais été blessé, même quand les soldats de plomb prenaient le relais les jours de pluie et envahissaient la salle à manger, faisant de l’endroit un véritable champ de mines où quiconque osait s’aventurer s’exposait à une salve d’obus-billes en terre cuite.

Le danger était partout, fallait faire attention où mettre les pieds dans ces espaces de vie transformés soudainement en territoires hostiles et bunkers insolites, où l’ennemi pouvait surgir du vaisselier, se planquer dans la penderie ou trouver un abri antiatomique dans la niche de Kiki, le chien.

Les déguisements n’étaient pas en reste, comme si revêtir nos habits de lumière nous octroyait des pouvoirs surnaturels. Tantôt Viking, tantôt Chevalier, Zorro ou Josh Randall, Geronimo ou Davy Crocket, Superman ou Hulk, forts de ce côté obscur de la force, nous changions de mondes et d’époques à volonté et réinterprétions l’Histoire à notre façon. Avec un grand i comme Imagination. Notre monde s’enrichissait de ces rencontres éphémères sur lesquelles, une fois nos parties terminées, nous jouions les prolongations en nous plongeant dans les aventures extraordinaires des nombreux livres soigneusement rangés dans l’imposante bibliothèque du salon. Du capitaine Nemo aux compagnons de la Croix-Rousse, de Jules Verne à Jack London, en passant par Alix et Rahan, c’est fou le monde que nous côtoyions.

Et vous, avec des si, vous étiez qui ?

Le « Et si … » fit son bout de chemin durant ces années d’errances imaginatives et rencontra un beau jour le « Quand je serai grand… », une sorte de grand frère sur lequel tous les espoirs semblaient permis. « Quand je serai grand, je serai astronaute…archéo-logue…explorateur…footballeur… » bref, des trucs de grand qui faisaient rêver les p’tits. La vie n’étant pas un long fleuve tranquille hormis pour Thomas Pesquet, Frank Leduc, Jean-Louis Etienne ou Michel Platini, je m’aperçus rapidement que les épaules de ce grand frère ne pouvaient porter à elles seules tous les espoirs des gamins de 7 à 18 ans, apportant la preuve irréfutable que les colosses aux pieds d’argile ne sont pas des légendes. La jeune pousse que j’étais alors ne pouvait pas s’imaginer que les espoirs placés en moi par mes parents resteraient à l’état de friche. Et que les chemins que j’em-prunterais à l’avenir seraient sevrés de ces parfums d’enfance, la vie se chargeant de déplacer mes rêves de tête de gondole au rayon congélation.

Et vous, quand vous étiez petits, vous vouliez être qui ?

La date de validité de mon « Quand je serai grand» arriva à échéance un 24 mai d’une année du siècle dernier, jour d’une rencontre fatale entre le début de ma vie active et la fin de ma vie fictive. Le coup de téléphone m’annonçant mon embauche pour mon premier job me fit certes sauter de joie mais aussi prendre conscience que la récréation était terminée. Je fêtai toutefois dignement l’événement avec mon ami québécois, le talentueux photographe André Doyon, qui avait établi son camp de base chez moi durant son séjour en France. Je m’en souviens encore puisque à partir de ce jour-là, je ne pensai plus, je fus. Par contre, je ne me souviens plus de la marque de la bière. Voilà ce qui arrive quand on prend de la bouteille.

Ce nouveau statut d’adulte enterra mes dernières illusions de devenir celui que j’imaginais quand j’étais enfant, creusant un peu plus le sillon de mes aspirations déçues. Heureusement, la vie est bien faite et m’apporta bon nombre de lots de consolation à défaut de m’avoir fait gagner celui du loto ou de m’avoir doté de supers pouvoirs. Je bossais dorénavant comme concepteur rédacteur au sein d’une agence de pub parisienne mais je ne le dis jamais à ma mère car elle croyait que j’étais pianiste dans un bordel.

N’empêche qu’il m’a souvent fallu résister à la tentation de me transformer en un autre que moi à en croire l’insistant précepte ‘‘J’aurai voulu être...’’ qui frappa à la porte de mon esprit vagabond avec ses embruns de nostalgie se fracassant sur le quotidien de ma réalité. Adieu les héros d’antan, bienvenus à ceux des temps modernes incarnés par des gens ordinaires mais animés d’une passion sans limites.

Je me souviens de ces apéros au Pacific Palissades de la rue Quincampoix où les musiciens d’un soir venaient pousser la chansonnette, entre la plancha et la tequila. Au sous-sol, juché sur une estrade recouverte de tissu en lamé rouge vermillon, un piano se tenait droit et fier comme Artaban. Le fait qu’il fut à queue expliquant sa posture. Il était à disposition de quiconque rêvait de se prendre pour Baxter Dury en agrémentant le menu avec la reprise d’un tube à la sauce relevée ou d’une mélodie aigre douce, le tout se terminant par un plat de résistance digne des plus beaux bœufs de la capitale. Là, au Pacific Palissades, j’y ai croisé Angie, Michelle, Roxanne, Mélissa, Billie Jean, Marcia, Aline et Joséphine.

Là, j’aurai voulu être pianiste…

Je me souviens de cette expédition sur la rivière Romaine, à l’autre bout du monde, où je rencontrai des baleines qui folâtraient dans le port de Havre Saint Pierre, des ours qui pointaient leur museau à la brunante et des brûlots qui prenaient ma peau pour du gâteau. Je n’oublierai pas Bob, l’ouragan, à l’humeur particulièrement cyclo(ne)thymique et au caractère bien trempé. Là-bas, au pays de la démesure, outre des situations jamais vécues, une rencontre inoubliable avec Bernard Voyer, guide-explorateur-conteur-alpiniste-skieur-conférencier, bref un personnage hors norme dont la carrure, la bonté, les connaissances et la fiche wikipédia sont à la mesure de son pays. Démesurées.

Là-bas, j’aurais voulu être aventurier…

Je me souviens de JM. Renard, brillant illustrateur dont le passe-temps favori était de distribuer des coups. Des coups de crayon. Il se tenait toujours prêt à dégommer le Renard et lorsqu’il commençait à croquer des instantanés de vie, c’était un spectacle. Affûter la mine, noircir la page, mettre les formes, arrondir les angles, tracer les contours, donner une expression, esquisser un paysage, puis dégainer son couteau et ses aquarelles avant d’immortaliser le croquis dans ses carnets de voyages. Il en a tiré des portraits, le bougre, qui finirent sur papier glacé.

À le voir, j’aurais voulu être dessinateur…

Je me souviens de ce jour où je me retrouvai à la table de quatre gens de lettres jonglant avec les mots comme Maradona avec un ballon et que l’art de manier la plume comme les Dalton le goudron avaient fait accéder à une certaine notoriété dans les cercles littéraires.

Habitués aux mondanités et aux serrages de pattes, ils sillonnaient dans la plus grande convivialité les villages de Navarre à bord de leur bibliobus, accueillant à bras ouverts et sans ergots surdimensionnés tous ceux qui voulaient toucher leur bosse des lettres. Et de ce fait transformaient leur mine en or. Ce soir-là, ils avaient fait étape dans un rustique saloon de thé et m’avaient pris en aparté. Avaient rassemblé sur le zince leur butin de 42 euros 195 centimes, gain de leur journée marathon. M’avaient demandé de leur tirer le portrait pour garder une trace de leur tête, craignant qu’elle ne devienne trop grosse si jamais la célébrité s’abattait sur eux, comme cela arrivait fréquemment dans l’univers impitoyable de l’édition. Je m’exécutai sur le champ, déclenchant la fleur au fusil avec l’espoir de m’en sortir indemne. Idem pour eux, ils s’en sortirent bien. Histoire de mettre un peu de beurre dans les épinards et d’achever cette soirée bien ou mal, ils m’emmenèrent au Casino du coin et insistèrent dans un élan de générosité soudain à me faire jouer à la roulette russe. J’avais un peu les jetons car je ne connaissais pas la langue de Molotov en dehors de kopeck et de vodka. Ce qui me sauva la mise.

À ma gauche se tenait Frank L.*, historien émérite et théologien appliqué, qui ne se déplaçait jamais au Bellagio de Las Vegas sans Descartes dans son sac, ce qui lui fit jouer plus d’un tour au poker tout en dédicaçant sur tapis vert ses bibles à ses disciples.

En face de moi, Rosalie L*. était une adepte des cadavres exquis qu’elle accrochait au-dessus de sa cheminée comme trophée après ses retours de jogging. Son talent de taxidermiste lui avait valu moult prix dans le microcosme de l’édition sauvage et elle en reversait les gains à la ligue de protection des libellules de la Côte d’Opale.

À ses côtés, Emilie R*., fan de Philippe Djian dès la première heure, ne se séparait jamais de ses doggy-bags qu’elle remplissait jour et nuit de toutes les idées qui lui traversaient l’esprit, provoquant chez elle une surchauffe cérébrale à plus de 37,2 dès le matin.

Enfin, Dominique VC.1 aurait très bien pu être meneuse de revue sur les planches du Théâtre de Liège mais elle bifurqua comme effeuilleuse à la cour de Belgique. Son chemin semblait tout tracé mais sa passion pour le flamenco lui donna envie d’aller voir si les castagnettes étaient plus clinquantes ailleurs. Elle devint célèbre en Andalousie où elle fut désignée ‘’bailaora’’ de l’année 2018.

Ayant quelques mots à se dire, ces quatre-là avaient coutume de se réunir une fois l’an dans un hôtel à Paris. Leurs paroles durant cette réunion étaient enregistrées par greffier, validées par un jury composé de leurs propres personnes avant d’être consignées et publiées dans un recueil de nouvelles. En voici le condensé.

-Remonter le temps et se retrouver au Moyen Âge parmi les robaïres, les cherche-pots, les traîne-bissacs et les brayauds. C’est dans ce monde que la jeune Florie a une sainte vision qu’elle n’oubliera jamais. (Le cheval - Frank Leduc)

-Se servir du noir pour éclairer son chemin. C’est ce que Vic, en quête de vérité sur sa propre famille va expérimenter. Et si ce blackbird - annonciateur de secrets - la guidait vers la lumière ? (Black bird - Rosalie Lowie)

-Vivre l’instant présent c’est désormais la résolution d’Adrien que le confinement a réduit à l’apa-thie et que l’usage de l’écran total va rendre addictif à une loi des séries assez particulière. (L’instant présent - Emilie Riger)

-Se connecter à son inconscient, c’est la solution de Nathalie pour s’extirper de sa modeste condition de caissière. Mais une succession de situations insolites va la mener bien plus loin. (Pleine conscience - Dominique Van Cotthem)

Les jeux sont faits.

Les dés sont jetés.

Les fantastiques sont de retour. La preuve, je vous dévoile mon carré d’as. Certaines rencontres méritent des révérences…des rêves errances.

Et cette petite voix intérieure qui me parle chaque fois que je les lis…j’aurais voulu être écrivain…

Amicalement vôtre.

Ergé

1 Les prénoms ont été retranscrits dans leur intégralité mais par souci d’anonymat, les noms ont été abrégés.

Le cheval

Frank Leduc

L’imaginaire est supérieur à la réalité, parce qu’il la sublime sans entraves.

Mais parfois, dans certaines circonstances, l’inverse peut également se produire.

Jour de la Saint-Jean 1429 - Val de Loire.

Un petit hameau, à quelques lieues de Patay.

Le voyageur fit le tour de son cheval comme s’il le voyait pour la première fois. Florie fulminait. Au loin, les tambourins annonçaient pourtant l’arrivée de la garnison, mais imperturbable l’homme ne s’en souciait guerre. Suspicieux, méticuleusement il inspectait. Comment pouvait-on être indifférent à pareil tumulte ? Elle était à deux doigts de lui demander de se hâter, mais se ravisa. Au cuir de sa selle et au pourpre de sa redingote, il est évident qu’il ne venait pas de la région. Il souleva chaque sabot afin de s’assurer que le fer y était bien clouté et qu’il n’y avait pas d’espace. Bien sûr qu’il n’y en avait pas, Florie ferrait des chevaux depuis qu’elle avait quatre ans alors elle savait s’y prendre. Personne ne lui avait jamais fait de remarques désobligeantes, même pas le Sénéchal qui était pourtant volontiers méprisant avec les brayauds2.

– Tiens, gamine, dit l’homme en lançant une pièce à terre.

Elle se mordit le haut de la lèvre pour ne pas hurler, heureusement qu’elle travaillait davantage pour les animaux que pour leur propriétaire. Au fond des entraves le Faure3 rit sans retenue. Il connaissait le caractère tempétueux de sa fille et savait exactement ce qu’elle pensait à ce moment précis. Elle lui jeta un regard noir charbon puis ramassa la pièce avant que quelqu’un ne la lui vole. C’était une livre tournois de vingt sous en argent peu abîmé, frappée du visage du défunt Philippe II et des armoiries du royaume de France, une pièce comme on en voyait peu par ici.

– Ça ira, demanda le voyageur ?

Elle hésita à houspiller, mais ignorant tout de l’identité de celui à qui elle avait à faire, se contenta de lui tendre la bride.

– Ça ira.

Malgré son âge, l’homme enfourcha sa monture avec une surprenante agilité, puis, sans un geste d’affection envers la bête ni un regard vers la jeune paysanne, prit la direction du village à bride abattue. Lui au moins n’allait pas être en retard, tempêta Florie ! Elle courut jusqu’au sommet du talus et se hissa sur la pointe des pieds afin de voir au-delà des toits de glui. Ils arrivaient, ils étaient bien plus nombreux qu’elle ne l’avait imaginé. Peut-être cent ou cent-cinquante, des chevaliers, une véritable armée ! Entre les nuages blancs, les reflets du soleil sur leurs armures argentées ressemblaient à des éclairs au milieu de la grisaille. Florie n’avait jamais vu quelque chose d’aussi beau et tout le monde s’entassait déjà à l’entrée du village pour assister au défilé. Il y avait des drapeaux et des blasons de toutes les couleurs, ceux du Dauphin Charles, ceux du duc d'Alençon, du Bâtard d’Orléans, de la papauté et aussi beaucoup d’autres qu’elle ne connaissait pas. Mais, celui qu’elle cherchait le plus, un étendard blanc, bicorne, frappé de la fleur de Lys, elle ne le trouva pas.

– Papa ils arrivent, cria-t-elle. On doit partir tout de suite !

Le père se leva pour la rejoindre en haut du monticule. Il posa ses mains chaudes sur les épaules de sa fille et regarda à son tour. Il devenait vieux, sa vue avait baissé et il ne parvint pas à distinguer grand-chose. Il soupira.

– Tu sais moi les chevaliers, hormis leurs chevaux, ça ne me passionne guère.

– Tu ne vas pas rater ça ?

– Non, car tu me raconteras. Il faut que je termine le récurage des étriers avant qu’ils ne nous apportent leurs montures pour la nuit. Va les voir toi, ça sera mieux.

Elle ne se fit pas répéter l’autorisation.

– Je peux prendre Jumy pour descendre ?

– Le Faure réfléchit quelques instants.

– Non ! Il va y avoir trop de monde en bas. Des cohortes de robaïres à essayer de détrousser et des cherche-pots à quémander.

– Avec tous ces chevaliers ?

– Les chevaliers sont là pour les Bourguignons, pas pour les robaïres…

Florie discutait beaucoup, souvent, trop au goût de son père, mais cette fois le temps était compté et elle abdiqua avant même de combattre.

– D’accord, acquiesça-t-elle anormalement vite.

– Elle sauta au sol, trébucha, faillit tomber dans le purin, se rattrapa, et détala comme un lapin. Arrivée au vieux portail en bois recouvert de lierre elle se retourna.

– Je rentre avant la nuit, d’accord ? À tout à l’heure ! ponctua-t-elle avant qu’il n’ait le temps de répondre.

Elle courut plus vite que jamais. Le chemin rocailleux était en pente si bien que par moments elle avait l’impression de voler. Même sur Jumy elle ne serait pas allée plus rapidement. L’entrée du village se trouvait à une demi-lieue. Pour y parvenir, elle passa devant les brabailles d’Adelphe qui la suivirent du regard avec curiosité. Le fourrage avait été abondant à l’hiver et les moutons n’avaient pas la maigreur habituelle. Son cœur battait fort et pas seulement parce qu’elle cavalait. Il y avait autre chose. Chaque nuit Florie y pensait. Elle rêvait de voir la sorcière, de l’apercevoir, même de loin. Quelques semaines plus tôt, lorsqu’elle avait libéré Orléans, les gens avaient réalisé qu’elle n’était pas une légende et les traînes-bissacs4 avaient vite propagé la rumeur. Elle était réelle, de chair, de sang et d’os comme elle. Après le duché, ce sont les autres villes de Loire qui étaient tombées devant les chevaliers du Dauphin Charles. Les cacanajes5 s’étaient alors amplifiés. Elle était guidée par Dieu disaient les uns, par le Diable disaient les autres…, peu importe, elle était guidée ! Florie n’était pas pieuse, on lui reprochait suffisamment, mais en cette sorcière-là, elle voulait bien croire !