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Quatre auteurs vous livrent des récits décalés, mélange d'émotion et d'humour, autour d'un fil conducteur, "la lecture", qui s'invite comme un personnage à part entière. Alice, cadre en ressources humaines, licenciée brutalement, se prend une cuite mémorable et enchaîne les péripéties et les rencontres. Maya et Jasmine, deux soeurs, tentent de convaincre leur père âgé de quitter la demeure familiale et ses souvenirs, pour une maison de retraite. Florence, célibataire déçue par ses histoires d'amour, vit chaque soir sa vie dans les livres, jusqu'au jour où l'un des personnages devient plus vrai que nature. A la Bibliothèque, Simon, étudiant, tombe sous le charme d'une mystérieuse lectrice qui modifie à jamais le cours de sa vie. La lecture sera-t-elle une réponse à leurs interrogations ?
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Seitenzahl: 180
Veröffentlichungsjahr: 2019
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À Florence … et à tous nos pingouins
Les passeurs de lumière Emilie RIGER
La bibliothèque Rosalie LOWIE
La page de trop Dominique VAN COTTHEM
La fille qui ne tournait pas les pages Frank LEDUC
Emilie RIGER
H ébétée, Alice rentra chez elle en se concentrant sur chaque pas. Après tout, ce n’était pas si naturel que ça de lever une jambe dans le vide et de l’avancer pendant que l’on restait en équilibre sur l’autre. Cela devenait même sacrément compliqué à coordonner, surtout en escarpins et quand tout le corps aspirait à s’affaler sur lui-même comme un sac de linge sale. Ce qui était déjà plus cohérent, parce que son tailleur ne devait pas sentir la rose. Depuis qu’elle avait appris la nouvelle, Alice alternait les bouffées de chaleur qui la faisaient transpirer à grosses gouttes et les plongées en Arctique à claquer des dents. Comme si le choc avait complètement déglingué son thermostat interne.
En arrivant enfin chez elle, Alice se laissa tomber sur le canapé. Elle était plantée sur son coussin, droite comme un « i », la main toujours accrochée à son sac, quand Alain débarqua deux heures plus tard.
– Ali ? Tu vas bien ?
Alice le regarda du coin de l’œil sans bouger la tête, pas sûre de lui répondre. Tant que les mots étaient enfermés à l’intérieur de son corps, ils n’avaient aucun pouvoir. Alors que dès qu’elle les ferait sortir, ils allaient se mettre à tricoter des phrases qui fabriqueraient toute une réalité dont elle ne voulait rien savoir.
Mais Alice, qui avait toujours tout maîtrisé, depuis son apparence jusqu’à sa ligne de vie, découvrit ce soir-là que les mots avaient une résolution propre et qu’ils pouvaient agir de leur seule initiative. En sortant tout seuls de sa bouche par exemple, contre sa volonté.
– J’ai été licenciée. Avec effet immédiat.
– Quoi ? Mais…
Alain s’assit dans le fauteuil à côté d’elle. Depuis leur rencontre il y a quelques mois jusqu’à cet instant précis, leurs vies étaient délicieusement parallèles. Ils avançaient dans la même direction, droit devant eux, main dans la main. Mais ce fauteuil formait un angle droit avec le canapé, et Alice avait parfaitement conscience qu’elle venait de dérailler. C’est elle qui s’était mise de travers. Leurs routes étaient maintenant perpendiculaires et allaient s’éloigner de plus en plus. Combien de temps avant qu’elle ne le perde de vue ?
– Tu savais que tu faisais partie de la dernière charrette ?
Ali regarda autour d’elle avec l’impression de s’être trompée de dimension. Tout était impeccable. Les murs blancs repeints depuis peu, les meubles élégants disposés selon les règles du feng shui, son tailleur griffé, ses ongles manucurés une fois par semaine, sa coupe de cheveux rafraîchie tous les mois… Tout était parfait. Alors, où était l’erreur ? Ce déraillement soudain venait de fendre l’armure qui protégeait sa vie.
– Non. Je l’ignorais. Il a magouillé ça dans mon dos avec l’avocat.
Alice avait maintenant la sensation d’être une bouse de vache déposée au milieu d’un tapis persan. Elle faisait tache. Mais elle ne savait pas si c’était dans son regard à elle ou dans celui d’Alain. Il pianota sur les accoudoirs puis abattit fermement ses mains dessus.
– Bon, c’est un sacré choc. Tu vas te laisser un peu de temps pour digérer ça et puis tu rebondiras vite. Allez, je nous commande quelque chose chez le traiteur italien. Va prendre une douche, ça te fera du bien.
Il se leva pour attraper son téléphone et accrocher sa veste dans la penderie. Pour lui, ce n’était pas un déraillement, tout au plus un arrêt technique. Alice se fit violence pour se lever et renouer avec les gestes simples d’un quotidien normal. Elle lâcha enfin son sac et alla se laver.
Mais une fois qu’ils furent couchés, les lasagnes du traiteur lui restèrent sur l’estomac, et elle garda les yeux collés au plafond sans même gigoter dans les draps tout au long de son insomnie.
Dix ans qu’elle travaillait pour cette boîte. Au début, elle adorait. Gestion des ressources humaines, elle trouvait que ça avait du panache. Être le pêcheur qui va hameçonner les compétences nécessaires au développement de l’entreprise lui donnait l’impression d’être un élément essentiel de la machine. Une sorte de mécanicien en chef qui ajustait les pièces pour que tout tourne au mieux. Petit à petit, cela s’était gâté. Le rôle d’intermédiaire entre un patron et une boîte d’intérim était beaucoup moins excitant et gratifiant que pêcheur. Mais elle avait réussi à y trouver son compte en rappelant régulièrement ceux qui avaient fait leurs preuves.
Par contre la dernière évolution avait été plus difficile à avaler. Elle, qui avait tout fait pour mettre de l’huile dans les rouages, devait tout à coup « dégraisser ». Comme si elle était devenue un régime miracle ou un détergent multifonctions. Ceux qui étaient arrivés dans la boîte avec un grand sourire et prêts à retrousser leurs manches pour donner le meilleur d’eux-mêmes étaient repassés dans son bureau avec les larmes aux yeux, la colère dans la bouche et l’angoisse au ventre. Elle avait détesté ces derniers mois. Elle aurait voulu être quelqu’un d’autre. Mais Alain, PDG d’une entreprise qui trafiquait dans la finance, l’avait poussée à accepter cette évolution. C’était la loi du marché, elle n’y pouvait rien. En éliminant des pièces devenues inutiles, elle assurait la survie de l’ensemble de la machine.
Aujourd’hui que c’était son tour, elle se rendait compte que réduire les ressources humaines aux rouages d’une mécanique n’avait pas été une bonne idée, même si cela l’avait aidée à gérer la situation. Mais maintenant qu’elle aussi avait les larmes aux yeux, la colère dans la bouche et l’angoisse au ventre, elle arrachait ce voile qui masquait pudiquement la réalité et comprenait dans la douleur que la loi du marché n’avait rien à voir avec ce qu’elle vivait et ressentait.
Alice traversa les trois jours suivants comme un zombie. Et au bout de soixante-douze heures, elle se rendit compte que même les fondamentaux de sa vie qu’elle pensait inébranlables n’avaient plus aucun sens. Pourquoi se lever, puisqu’elle n’avait rien à faire ? Pourquoi se laver, puisqu’elle ne voyait personne ? Et encore plus, pourquoi s’habiller, puisqu’elle ne sortait pas ? Le soir du troisième jour, Alain lui rappela un dîner prévu chez des amis. Mais assister à une de ces soirées, qu’elle appréciait tant avant, pour mentir ou marmonner d’un air honteux qu’elle avait été virée lui donna des frissons d’horreur et elle refusa de l’accompagner. Deux jours de plus passèrent, jusqu’à l’arrivée du week-end. Cela ne changeait absolument rien pour Alice, mais Alain voulut profiter de cette occasion pour la secouer et la remettre sur pied.
Alors le dimanche midi, elle le pria doucement mais fermement de rentrer chez lui et de lui foutre la paix pour l’instant. Si elle entendait encore « prends-toi en main », « secoue-toi », « c’est une question de volonté » ou « tu es une battante, tu vas y arriver », elle allait le faire passer par la fenêtre.
Son départ lui donna un regain d’énergie. Alain parti, son téléphone muet et son appartement vide, elle se fondait dans la masse des oubliés du dimanche. Elle se sentait enfin libre de réagir comme elle le voulait. Elle s’habilla vaguement et descendit faire des courses. En fait, elle n’avait pas besoin de grand-chose pour ses projets. Un peu de menthe fraîche et des citrons verts qu’elle trouva à l’épicerie du coin. Au retour, elle ouvrit sa boîte aux lettres qui restait dans le noir depuis plus d’une semaine et tria son courrier. Cela faisait des années qu’elle prenait ça comme une corvée, et ce jour-là, rien ne vint contredire son sentiment. Des factures, des pubs et, cerise sur le gâteau, une convocation à Pôle Emploi avec un conseiller suite à son licenciement. Bienvenue en enfer. Alice se félicita d’avoir vu large en faisant ses emplettes et remonta chez elle le pied léger pour entamer ses préparatifs. Piler la glace. Mettre le rhum, l’eau gazeuse, le sucre et le jus des citrons verts dans un grand shaker. L’odeur qui montait de la menthe fraîche grossièrement hachée était revigorante, et pour la première fois depuis bien longtemps, Alice sentait sur ses lèvres un vrai sourire. Il faudrait qu’elle pense à remercier le dieu des petits riens pour les bonheurs qu’il cachait dans la vie de tous les jours.
En temps ordinaire, elle buvait peu, et jamais seule. Elle avait l’alcool mondain, comme on dit, ce qui limitait sa consommation à une ou deux prises maximum par semaine. Toujours en quantité raisonnable et en bonne compagnie. Mais Alice pensait que ce qui venait de lui arriver méritait un traitement exceptionnel.
Au cours de ses réflexions moroses de la semaine, elle avait réalisé que jamais, mais vraiment jamais de sa vie, elle n’avait pris une cuite. Même jeune étudiante, même pour ses vingt ou ses trente ans, même pour son premier job ou l’achat de son appartement, elle était toujours restée sobre. Légèrement guillerette certains réveillons, mais c’était tout. Alors elle s’était dit qu’il était temps d’expérimenter cet état d’ivresse totale, et que si elle ne se prenait pas une cuite pour son licenciement, elle ne le ferait vraiment jamais. Comme elle ne voulait pas risquer d’étaler publiquement un comportement qu’elle aurait à regretter plus tard, elle préférait le faire toute seule, comme une grande. De toute façon, apparemment on oubliait tout, alors comme ça il n’y aurait personne pour lui rappeler ses âneries.
Au premier verre, Alice fredonnait tranquillement en écoutant de la musique, les lumières tamisées du salon mettant en évidence la décoration recherchée qu’elle avait étudiée pendant des mois dans les magazines.
Au second verre, elle dansait pieds nus sur le plancher vitrifié.
Au troisième verre, elle se fracassa le petit orteil contre le pied du lampadaire, très design, mais qu’elle n’utilisait presque pas à cause de sa lumière blanchâtre qui donnait une mine de papier mâché et mal à la tête.
Au quatrième verre, elle eut un soudain ras-le-bol de tous ces objets qui l’entouraient. Elle s’était encore cognée plusieurs fois, au coude ou à la tête, ils prenaient trop de place. Et en plus, elle était incapable de dire si elle les aimait ou pas. Ils étaient beaux, ça c’était sûr, et parfaitement assortis. Mais est-ce qu’ils la touchaient ?
Au cinquième verre, la réponse était non, sans aucune ambiguïté. Elle décida donc de faire le ménage. Et puisqu’il fallait absolument qu’elle se prenne en main et se secoue, elle s’y mit immédiatement, pour ne pas encore repousser au lendemain. Allez hop, droit devant toi ma fille, s’encouragea-t-elle.
Le lampadaire qui avait failli l’estropier fut le premier à prendre la direction du trottoir. Il fut suivi par la toile abstraite accrochée au-dessus du canapé, qui lui donnait le blues avec ses formes agressives et ses couleurs criardes, puis par les volumes en cuir soigneusement reliés qui occupaient ses étagères. Franchement, depuis le temps qu’elle les avait, ils sentaient la poussière. Tout se passa bien jusqu’au guéridon en marbre de la cuisine. Le style bistrot parisien était très chic, mais elle buvait toujours son café debout. D’abord parce que le bruit de la tasse heurtant la pierre était insupportable, ensuite parce que le plateau était tellement froid qu’elle n’avait aucun plaisir à s’installer dessus. Cela lui donnait la chair de poule aux avant-bras. Il était donc logique qu’il rejoigne lui aussi le libre-service qu’elle était en train d’improviser au pied de son immeuble.
Mais peut-être que le marbre avait une âme, après tout, il avait été fabriqué au cœur de la terre pendant des millénaires. Toujours est-il qu’il se rebella, et vint s’écraser brutalement contre son orteil déjà malmené. Cette fois, l’alcool ne suffit pas à anesthésier la douleur, et Alice poussa un hurlement accompagné d’une avalanche de jurons qu’elle ne savait même pas connaître. Maudit karma !
La voisine sortit de chez elle en courant. Alice n’avait jamais daigné lui adresser la parole, ne répondant que par un hochement de tête pincé à ses salutations. Elle lui avait toujours trouvé un air un peu bohème, ce qui était soit inquiétant, soit étranger à son univers. Mais ce soir-là, elle fut bien contente de la voir arriver et réagir comme elle en était incapable. Un licenciement et cinq mojitos l’avaient dépouillée de son légendaire esprit de décision.
Alors qu’elle s’occupait de pleurer et de ressasser ses tourments, la voisine rentra chez elle le temps de décrocher son téléphone puis revint s’asseoir sur la marche de l’escalier à côté d’elle.
– Ça va aller. Les secours arrivent.
– Non, plus rien n’ira jamais bien, gémit Alice.
– Allons bon, qu’est-ce qui se passe ?
– J’ai été licenciée. Et je ne suis même pas capable de prendre une cuite sans me blesser !
Un silence suivit sa sortie larmoyante alors qu’Alice se recroquevillait autour de son pied fracassé toujours écrasé sous le marbre.
– Vous me l’auriez dit, je serais venue boire avec vous. Et on aurait porté ce foutu guéridon à deux.
La suite n’était plus qu’un épais brouillard dans l’esprit d’Alice, qui confirmait par l’expérience qu’une cuite menée avec diligence affecte la mémoire. Il était possible qu’elle ait félicité l’un des pompiers pour sa musculature admirable, notamment au niveau de ses fessiers judicieusement moulés par l’uniforme. Et qu’elle ait expliqué à sa voisine qu’elle ne lui parlait pas dans les escaliers parce qu’elle ressemblait à une gitane. Mais au petit matin, la seule chose qui lui importait était de rentrer chez elle pour pouvoir s’affaler dans son canapé et dormir.
Quand elle se réveilla quelques heures plus tard, avec un mal de tête à perdre ses cheveux, Alice se sentait sale, épuisée, et désespérément seule. Personne pour l’aider à se laver avec son pied dans le plâtre. Personne pour aller lui chercher des antidouleurs ou lui préparer un repas chaud. Elle tenait serré dans ses bras un sac en plastique qu’elle n’avait jamais vu. En se concentrant très fort, elle se souvint vaguement qu’elle l’avait rapporté de l’hôpital. Sauf qu’en fouillant dedans, il apparut clairement qu’il n’était pas à elle. Il y avait un pull en laine très doux, une paire de lunettes et un livre. Alice soupira.
– Oh, mais c’est pas vrai ! Je me débarrasse de mes vieux bouquins et voilà que je trimballe ceux des autres !
Alice abandonna l’objet coupable sur le canapé puis se traîna jusqu’à la salle de bains avaler un antalgique et faire comme elle pouvait un brin de toilette. Le temps qu’elle revienne s’assoir sur ce qui semblait devenir son QG avec son café, sa voisine entrait après avoir frappé à la porte.
– Je suis venue voir comment tu allais. C’est cassé, hein ? demanda-t-elle en pointant du doigt le plâtre posé sur la table basse. Tiens, je t’ai apporté un peu de soupe et des clémentines.
Etonnée, Alice la regarda déposer ses présents puis tenta de redevenir civilisée.
– Je vous remercie. Pour avoir appelé les secours cette nuit, et pour le repas.
– Écoute, tu m’as vomi sur les pieds, alors je pense que l’on peut se tutoyer.
– Oh… (Cette étape honteuse avait bienheureusement été effacée de sa mémoire.) Désolée. Pour l’épisode nauséeux. Et… je t’ai vraiment traitée de gitane ?
La voisine hocha la tête en riant et Alice la trouva soudain très jolie, avec sa crinière bouclée et sa longue jupe multicolore. Elle s’éclipsa sans traîner et Alice se jeta sur le bol de soupe. La chaleur réconfortante l’endormit dans la foulée.
Elle se réveilla en pleine nuit. Les deux béquilles posées près d’elle prouvaient que la voisine était repassée pendant son sommeil et qu’elle avait dû trouver l’ordonnance abandonnée dans l’entrée. En fait cette gitane était un ange et Ali se demanda si elle l’ignorait vraiment depuis des années simplement parce que son look ne lui plaisait pas. Tout à coup, c’est son comportement à elle qui ne lui plaisait plus. Plus du tout, même. Elle était coincée avec ses tailleurs tristes. Ennuyeuse avec son appart de magazine. Écœurante avec ses licenciements à tour de bras pour ensuite pleurnicher sur le sien.
Ses yeux se posèrent sur le livre rapporté par erreur. Et au lieu de continuer à râler, elle le prit et l’ouvrit. Après tout, le titre était éloquent. Et si c’était vrai ? Ali était tellement perdue qu’elle voulait bien quelques conseils pour retrouver sa capacité à discerner réalité et cauchemar. À croire qu’il avait été écrit pour elle !
A u réveil, le soleil était haut et Alice se sentait inexplicablement bien. Son livre s’était révélé bien plus agréable que ses sempiternelles insomnies et elle avait dormi comme une souche. À la réflexion, elle ne se rappelait pas avoir dormi aussi bien depuis des mois. Puisqu’elle en était à tenter des expériences, elle décida de tester l’usage de ses béquilles. Son sac en travers de la poitrine, elle attrapa les engins qui lui paraissaient bien dangereux et partit pour une expédition à l’extérieur. Mais dès sa porte franchie, un sacré obstacle se présenta à elle : les escaliers. Penaude, elle était sur le point de faire demi-tour quand une voix l’interpella :
– Vaut mieux descendre sur les fesses, si vous n’avez pas l’habitude.
Surprise, Alice releva la tête pour croiser le regard de son voisin. Décidément, la cage d’escalier de son immeuble était un vrai hall de gare. Elle ne se voyait vraiment pas se traîner par terre, merci bien, elle avait encore une certaine notion du ridicule malgré ses exploits de la nuit. Elle allait hocher poliment la tête et se réfugier chez elle quand elle prit conscience de sa frustration à devoir rentrer. Elle avait envie de sortir. Allait-elle vraiment se priver de ça simplement parce que se déplacer sur le postérieur manquait d’élégance ? Décidant soudain que non, elle s’assit prudemment sur la première marche et entama sa descente. À son grand étonnement, non seulement c’était pratique et rapide, mais en plus c’était presque amusant. Pleine de reconnaissance, elle se releva une fois en bas et salua le voisin d’un grand sourire :
– Merci beaucoup pour le tuyau.
– De rien. Je suis un expert des bras et jambes cassées. Dites-le si vous avez besoin d’aide, je suis souvent chez moi.
Jusque-là, Alice était convaincue en le voyant traîner à n’importe quelle heure en jean et les cheveux ébouriffés qu’il devait être un de ces électrons libres qui semblaient toujours déambuler sans qu’on sache vraiment ce qu’ils faisaient. Sinon il n’aurait pas eu cet air nonchalant perpétuel. Comme si l’heure n’avait aucune importance et qu’il n’avait nulle part où aller. Mais ce matin, au lieu de voir cela comme une tare indélébile, Alice se dit qu’il pourrait sûrement lui donner d’autres conseils avisés sur la façon de gérer son temps quand on n’avait rien à faire.
– Merci, c’est très gentil de votre part. Dites-moi… Euh…
Elle se sentit tout à court de mots. Comment dire à quelqu’un qu’il avait l’air d’un fainéant et que son expérience de flemmard serait la bienvenue pour l’aider à occuper ses journées ? Il attendait patiemment sa question et elle fit une tentative.
– Je viens d’être licenciée. Je ne sais pas trop comment réagir, quoi faire. Pour ça aussi vous auriez des idées ?
Il éclata de rire avant de secouer la tête.
– Non, désolé, aucun tuyau pour ça. Je suis infographiste, je bosse chez moi. Si vous avez des compétences dans ce domaine, je suis preneur, je n’en peux plus des heures sup.
Contrite, Alice piqua un fard pour la seconde fois depuis son réveil. Décidément, elle avait une capacité étonnante à se fier aux apparences pour se mettre le doigt dans l’œil jusqu’au coude, ou la mauvaise habitude d’être soi quand on ne veille pas sur ses vraies valeurs ! se morigéna-t-elle intérieurement. Elle présenta des excuses au voisin et partit pour la grande aventure d’une balade en béquilles.
Dehors, il faisait beau. Alice n’avait pas vraiment d’objectif. En fait, elle n’avait absolument aucune idée de l’endroit où elle voulait aller. Elle avait simplement suivi son envie de prendre l’air. Mais maintenant qu’elle était plantée sur le trottoir (d’où son capharnaüm avait disparu, signe qu’il avait été utile à quelqu’un), elle ne voyait pas ce qu’elle pouvait fabriquer, à part errer piteusement dans les rues vers un lieu incertain. Ce qu’elle entreprit de faire contre toute raison, l’idée de retourner chez elle bredouille la déprimant. Elle cherchait… Quelque chose. Quelque chose à vivre. Quelque chose à ressentir. Quelque chose à raconter. Et elle décida de laisser faire le hasard.
Elle entama donc sa recherche de l’inattendu en apprenant à coordonner ses pas avec ses béquilles. Tout se passa très bien jusqu’au moment où dans une crise de confiance excessive, elle voulut accélérer pour griller la politesse à une voiture sur un passage piéton. Il s’ensuivit une gamelle lamentable où elle finit enroulée autour d’un poteau, une béquille entre les dents.
– Ne me dites pas que vous êtes encore complètement saoule ?
Alice sursauta, morte de honte à cette interpellation. Et se sentit dans la peau d’un homard qu’on ébouillante en reconnaissant le pompier qui avait soulevé le guéridon de marbre pour la libérer. Quand il ramassa sa béquille tombée à terre et lui tint le coude pour l’aider à reprendre son équilibre, elle fit de son mieux pour retrouver un semblant de dignité.
– Absolument pas. Je ne bois jamais d’habitude !
Il éclata de rire. Son jean était moins sexy que son uniforme, mais il était charmant quand même.
– Je sais. Vous me l’avez répété une trentaine de fois pendant le trajet jusqu’aux urgences. Vous allez mieux ?
– Oui. Et merci pour votre aide. J’espère que je n’ai pas dit trop de bêtises, je ne me rappelle rien.
– Non, aucune bêtise. Juste que j’avais un beau petit cul.
