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Œuvre d’abord destinée à l’éducation d’un seul, le petit-fils de Louis XIV et futur roi de France,
les Aventures de Télémaque de Fénelon devient, après sa publication, un des textes français les plus largement diffusés et un des modèles de ce que les contemporains désigneront sous le nom de « roman politique ».
Mais pourquoi et comment élaborer une fiction narrative en marge d’Homère pour donner à penser, à imaginer, et peut-être même à pratiquer, une autre politique moderne ? Ce livre propose une lecture du Télémaque à la lumière de cette question.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Professeur à l’Université Paris Nanterre et membre de l’Institut Universitaire de France,
Colas Duflo est spécialiste de la littérature et de la philosophie du XVIIIe siècle. Il s’intéresse particulièrement à la place de la philosophie dans le roman.
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Seitenzahl: 208
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Dans la collection ChAMPION LES COMMENTAIRES
1. MAÏSETTI, Arnaud. Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, ou le théâtre au corps à corps. 2023.
2. FAULOT, Audrey. Manon Lescaut de Prévost, ou le « rivage désiré ». 2023.
3. DUFLO, Colas. Les Aventures de Télémaque de Fénelon, ou le roman politique. 2023.
Professeur à l’Université Paris Nanterre et membre de l’Institut Universitaire de France, Colas Duflo est spécialiste de la littérature et de la philosophie du XVIIIe siècle. Il s’intéresse particulièrement à la place de la philosophie dans le roman. Il a notamment publié : Diderot philosophe (Honoré Champion, 2003), Diderot, du matérialisme à la politique (CNRS éditions, 2013), Les Aventures de Sophie, la philosophie dans le roman au xviiie siècle (CNRS éditions, 2013) et Philosophie des pornographes, les ambitions philosophiques du roman libertin (Seuil, 2019).
Ouvrage publié avec le soutien de l’Institut Universitaire de France
Illustration de couverture :
Lorrain Claude (dit), Gellée Claude (1600-1682),
Vue d’un port de mer, effet de brume,« Ulysse quittant l’île des Phéaciens » ou bien « Enée, Iule et Achate »
INV4719
Localisation : Paris, musée du Louvre.
Photo © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Thierry Le Mage
Conception graphique : Soft Office
Diffusion hors France : Éditions Slatkine, Genève
www.slatkine.com
© 2023. Éditions Honoré Champion, Paris.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.
Tous droits réservés pour tous les pays.
ISBN: 978-2-38096-076-1
e-ISBN: 978-2-38096-105-8
Dans un livre commentant une œuvre qui porte elle-même en grande partie sur la transmission, c’est bien le moins que d’adresser quelques reconnaissantes pensées à ceux sans qui il n’existerait pas. Elles vont tout d’abord aux étudiants d’Amiens et de Nanterre qui, à différents moments de la dernière décennie, ont bien voulu s’embarquer avec moi dans la lecture du Télémaque, et cheminer d’une synthèse des travaux actuels à une interrogation sur les conditions de possibilité de l’élaboration d’une philosophie politique dans et par la fiction. Mais ce commentaire n’existerait pas non plus, on s’en apercevra à chaque page, sans tout ce qu’il doit à plusieurs générations de recherches féneloniennes, et il faut rendre hommage ici aux travaux de tous les spécialistes de Fénelon et des fictions politiques de la fin du XVIIe siècle, et particulièrement à ceux de Jacques Le Brun, François-Xavier Cuche et Jean-Michel Racault. Enfin, je remercie infiniment François Trémolières et Ariane Revel, qui ont bien voulu relire ces pages et me faire part de leurs remarques et de leurs conseils. Les bêtises qui restent me sont entièrement imputables.
« Araignée ? quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ? »
Pour Abel, Martin, Zélie, Isis et Gaïa, mes princes et princesses
Pour Télémaque, c’est une narration fabuleuse en forme de poème héroïque, comme ceux d’Homère et de Virgile, où j’ai mis les principales instructions qui conviennent à un prince que sa naissance destine à régner. Je l’ai fait dans un temps où j’étais charmé des marques de bonté et de confiance dont le Roi me comblait. Il aurait fallu que j’eusse été non seulement l’homme le plus ingrat, mais encore le plus insensé pour y vouloir faire des portraits satiriques et insolents. J’ai horreur de la seule pensée d’un tel dessein. Il est vrai que j’ai mis dans ces aventures toutes les vérités nécessaires pour le gouvernement et tous les défauts qu’on peut avoir dans la puissance souveraine, mais je n’en ai marqué aucun avec une affectation qui tende à aucun portrait ni caractère. Plus on lira cet ouvrage, plus on verra que j’ai voulu dire tout sans peindre personne de suite. C’est même une narration faite à la hâte, à morceaux détachés et par diverses reprises ; il y aurait beaucoup à corriger. De plus, l’imprimé n’est pas conforme à mon original. J’ai mieux aimé le laisser paraître informe et défiguré que de le donner tel que je l’ai fait. Je n’ai jamais songé qu’à amuser M. le duc de Bourgogne par ces aventures et qu’à l’instruire en l’amusant, sans jamais vouloir donner cet ouvrage au public. Tout le monde sait qu’il ne m’a échappé que par l’infidélité d’un copiste1.
Onze ans après la publication des Aventures de Télémaque, écarté de la cour et « exilé » en son archevêché de Cambrai, Fénelon écrit au père Le Tellier, confesseur du Roi, une lettre dans laquelle il revient sur la nature, les circonstances et la finalité de son livre. Il faut bien sûr faire la part de l’entreprise d’autojustification, qui oblige Fénelon à se défendre contre l’accusation d’avoir voulu produire et diffuser une critique directe de Louis XIV. Mais cette lettre n’en est pas moins un précieux témoignage de la manière dont l’auteur présente son propre texte. Le Télémaque serait donc un livre écrit pour un seul lecteur, le duc de Bourgogne, destiné à l’instruire sur les devoirs de sa charge et à lui communiquer « toutes les vérités nécessaires pour le gouvernement et tous les défauts qu’on peut avoir dans la puissance souveraine », en l’amusant par « une narration fabuleuse en forme de poème héroïque, comme ceux d’Homère et de Virgile ». Sans doute faut-il revenir sur ces différents éléments pour aborder l’œuvre dans toute sa spécificité.
Si Fénelon prend tant de soin à préciser qu’il n’a pas voulu donner de portrait satirique du roi dans le Télémaque, c’est bien parce que son livre a été immédiatement perçu, à tort ou à raison, mais de tous côtés, comme un livre d’opposition à la politique de Louis XIV aussi bien qu’à sa manière personnelle de gouverner2. La publication, en avril 1699, d’un livre à la dimension politique manifeste, par un auteur en conflit avec Bossuet, écarté de la cour en 1697, déchu de son titre de précepteur des enfants royaux en janvier 1699, dont le livre Explication des Maximes des saints venait d’être condamné par Rome (en mars), ne pouvait qu’avoir un parfum de scandale3.
Il y a en effet un paradoxe principiel dans le texte de Fénelon. L’univers de référence de la narration est totalement fictionnel. C’est celui de l’Iliade et l’Odyssée, et en général d’une mythologie qui n’est plus pour personne un objet de croyance, mais un répertoire de fables et une norme purement littéraire indispensable à la culture esthétique. Pourtant le Télémaque s’inscrit de bout en bout dans le contexte politique de son écriture, et le lecteur de l’époque ne s’y trompe pas, surtout dans une période où on aime à déchiffrer les romans à l’aide de « clés », plus ou moins pertinentes, satiriques ou polémiques4, et à faire des « applications ».
Pour mémoire, rappelons que le règne personnel de Louis XIV commence en 1661, avec la mort de Mazarin et l’arrestation de Fouquet. Il ouvre une première période très brillante sur le plan culturel, marquée notamment par les controverses autour du théâtre, et particulièrement celui de Molière (1662, L’École des femmes ; 1664, première version du Tartuffe ; 1665, Dom Juan ; 1666, Le Misanthrope…), auquel Louis XIV accorde son soutien – notamment en autorisant finalement la représentation et la publication du Tartuffe en 1669. Les années 1680, avec l’installation définitive de la Cour à Versailles en 1682, la mort de Colbert et le mariage secret de Louis XIV avec Mme de Maintenon en 1683, ouvrent une période plus sombre. La persécution des protestants, déjà renforcée depuis plusieurs années, culmine avec la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. La France est engagée dans une succession de guerres, depuis les entreprises aux Pays-Bas de 1683 jusqu’à la guerre de succession d’Espagne, qui ne prend fin qu’en 1714. La plupart des États d’Europe s’emploient à contrer la puissance française. Comme l’État ne peut pas financer les coûts de cette politique, la crise économique est permanente, marquée par des périodes de famine (par exemple dans les années 1693-1694). La division civile s’installe, attisée par les persécutions religieuses – contre les protestants et contre les jansénistes. Le roi, vieillissant, à Versailles, est coupé des réalités du pays, mais aussi, de plus en plus, des mouvements d’idées. Monique Cottret décrit dans cette période à la fois l’apogée et le début du reflux de l’absolutisme louis-quatorzien5. Depuis la Hollande, après l’édit de Nantes, les protestants exilés dénoncent le despotisme oriental du « Nabuchodonosor français ». En France même circulent des critiques contre le Roi et son entourage. En Angleterre, la Glorieuse Révolution de 1688 promeut un modèle concurrent, qui donne à penser à tous ceux qui s’intéressent à la chose publique. Le désir d’une autre politique s’exprime, y compris dans des cercles proches du pouvoir, qui rêvent d’une nouvelle politique chrétienne, dont Fénelon témoigne. Le Télémaque est aussi l’œuvre d’un auteur qui entend se donner les moyens de penser la réforme – et former l’esprit de la personne la mieux placée pour mettre un jour en œuvre la transformation de l’absolutisme louisquatorzien.
Fénelon est né en 1651, dans une famille de très ancienne noblesse du Périgord, mais de peu de fortune. Ordonné prêtre en 1677, docteur en théologie, il a très tôt une activité de prédication et des responsabilités éducatives. En 1679, il est supérieur de l’institut des Nouvelles Catholiques, qui accueille des jeunes pensionnaires protestantes converties au catholicisme. En 1685-1687, après la Révocation, il mène une série de missions de prédication dans des territoires qui, officiellement, n’étaient plus protestants depuis peu, et qui dans les faits l’étaient encore pour partie. Il écrit des Dialogues sur l’éloquence, où s’énonce une esthétique du discours qu’on peut encore déchiffrer dans le Télémaque, une Réfutation du système du Père Malebranche (tous deux publiés de façon posthume), et fait paraître De l’éducation des filles en 1687, puis un Traité du ministère des pasteurs en 1688. La même année, il rencontre Mme Guyon, dont la mystique va l’aider à formuler sa propre spiritualité. Esthétique, philosophie, politique et mystique : tous ces thèmes vont se retrouver dans le Télémaque.
La réputation de Fénelon l’introduit dans des cercles proches du pouvoir. Il est estimé de Fleury, de Bossuet, du duc de Beauvilliers, du duc de Chevreuse, de Mme de Maintenon… Si bien que, en 1689, lorsque Louis XIV choisit le duc de Beauvilliers comme gouverneur du duc de Bourgogne (né en 1682), Fénelon en devient le précepteur. C’est évidemment un poste considérable puisqu’il s’agit d’éduquer le « Petit Dauphin », c’est-à-dire le fils aîné du Grand Dauphin, soit le deuxième sur la liste de succession du trône : former le futur roi de France. Or c’est bien pour son royal élève que Fénelon va se lancer dans une série d’œuvres fictionnelles, ce qu’il n’aurait certainement pas eu l’occasion de faire hors cette circonstance particulière, quel que soit son goût pour la littérature, puisque ce n’est pas là ce qu’on attend d’un homme d’Église de son rang en cette fin de XVIIe siècle.
Cela ne va d’ailleurs pas de soi, même dans cette situation pédagogique : le passage par la fiction reflète une spécificité du projet pédagogique de Fénelon. Bossuet, qui avait tenu le même rôle de précepteur auprès du Grand Dauphin de 1670 à 1680, avait rédigé ou fait rédiger une série de textes présentant des idées fondamentales, comme le Discours sur l’histoire universelle ou le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même. Il avait également contribué à l’élaboration d’une collection de textes grecs et latins classiques traduits et éventuellement expurgés, ad usum delphini – collection dont Fénelon dispose et qu’il utilise sans doute également. Mais Bossuet n’écrit pas lui-même de fictions. Le passage par le plaisir et l’imagination est bien un choix lié aux idées de Fénelon en matière d’éducation de la jeunesse. Il n’est pas d’ailleurs, dans son fondement, une innovation puisqu’il s’agit bien de mettre en œuvre le classique précepte qui invite à « instruire en amusant » et que Fénelon lui-même revendique dans la Lettre au père Le Tellier citée en épigraphe6.
Fénelon écrit donc d’abord un certain nombre de fables, qui sont une manière de faire passer des réflexions morales et politiques dans et par la narration, qui les illustre ou qui travaille à y conduire le lecteur. Il ne les publiera pas lui-même et elles semblent pour certaines rédigées un peu au jour le jour – manifestement, il ne s’agit pas de faire œuvre. On sent qu’il a lu La Fontaine, mais aussi ses sources antiques, et qu’il n’est pas insensible à la mode du conte de fées dont Perrault et Mme d’Aulnoy donnent des illustrations dans les mêmes années. On y trouve des fables animalières ou parfois allégoriques, des petites nouvelles à la grecque, des contes. Il s’agit de moquer les passions et de faire l’éloge de la vertu. Plus l’élève de Fénelon grandit, plus les fables peuvent prendre un tour profond.
Fénelon écrit également des Dialogues des morts, qui mettent en scène des morts antiques et modernes qui échangent, deux à deux, des propos sur leur vie passée, sur la politique, sur la morale. Il a ici deux grands modèles, Lucien, pour l’antiquité, et Fontenelle, avec ses Nouveaux dialogues des morts. Mais, face à ces deux auteurs qui jouent du renversement sceptique (Platon qui ne croît pas à l’amour platonique, Descartes mis à égalité avec un imposteur, etc.), les dialogues de Fénelon, qui gardent cependant un ton enjoué et même un certain goût de la surprise ironique, sont à visée pédagogique : ils permettent à l’élève de se familiariser avec des personnages de la mythologie, de l’antiquité et de l’histoire moderne, et de transmettre des valeurs morales et politiques.
Cette série de fictions pédagogiques est couronnée par la Suite du quatrième livre de l’Odyssée d’Homère ou Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse. La rédaction du livre remonte peut-être aux années 1694-1695, comme le pensait Albert Cahen, mais Jacques Le Brun suggère qu’il aurait pu être commencé dès 1692. Quoi qu’il en soit, rien n’empêche de penser qu’il y ait eu différentes versions puisqu’il est certain que le texte était connu, au moins partiellement, sous forme manuscrite, plusieurs années avant sa parution. Or, dans cette période, la vie de Fénelon connaît d’importants bouleversements.
En 1689, la nomination au poste de précepteur du duc de Bourgogne marque un moment de grande faveur. L’année suivante, Fénelon est également nommé précepteur du duc d’Anjou, le frère cadet – et futur roi d’Espagne Philippe V. Il sera également le précepteur de leur plus jeune frère, le duc de Berry. Il entre à l’Académie française en 1693. Il devient archevêque de Cambrai en 1695. Mais des tensions surviennent dans le parti de la dévotion qui avait soutenu sa carrière. Le mysticisme de Mme Guyon est condamné par Bossuet et par Mme de Maintenon. Mme Guyon est finalement emprisonnée à Vincennes. Fénelon la défend, et surtout défend sa propre doctrine de l’amour désintéressé de Dieu, indépendamment du salut, contre Bossuet, notamment dans son Explication des maximes des saints sur la vie intérieure, qui paraît en 1697 et aggrave la polémique avec Bossuet, qui obtient sa disgrâce. Prié de se retirer dans son diocèse de Cambrai, il perd le titre et la pension de précepteur des Enfants de France en 1699. Son Explication des maximes des saints est condamnée par le pape à la demande du roi de France. C’est dans ce contexte d’extrême tension que parait Les Aventures de Télémaque.
Fénelon a toujours affirmé, comme dans la lettre au père Le Tellier citée ci-dessus, que cette publication n’était pas de son fait. Un valet chargé d’établir une copie du manuscrit aurait porté le texte à un libraire de Paris, lequel était pressé de le publier, à la fois parce que le texte circulait déjà sous forme manuscrite, suscitant ainsi une attente, et parce que la disgrâce de Fénelon puis la condamnation de l’Explication des maximes des saints avait créé un bruit considérable autour de sa personne7. Mais l’entourage de Fénelon n’était peut-être pas pour rien dans cette publication. Et l’histoire du valet indélicat signifie au moins que Fénelon faisait faire des copies du texte qui n’était donc pas, dans son esprit, seulement destiné à un seul lecteur, aussi auguste soit-il.
Le parfum de scandale lié à cette publication favorise une lecture polémique qui l’interprète comme une condamnation publique de la politique de Louis XIV, quoi qu’en dise Fénelon dans la lettre au père Le Tellier – de ce point de vue, il est vrai que le Télémaque reprend et diffuse publiquement des thèses constantes chez Fénelon, exprimées quelques années plus tôt de manière privée dans une sévère et anonyme Lettre à Louis XIV. Le succès même du livre, immédiat et massif, ne peut qu’aggraver la disgrâce de Fénelon.
Néanmoins Fénelon a pu espérer revenir en cour, et sa pensée influencer la politique française. Après tout, il reste proche de certains personnages influents dans l’entourage du duc de Bourgogne. Il conserve des liens avec le petit Dauphin même après sa disgrâce ; il échange avec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, et continue à préparer avec eux l’éventuelle succession du trône, exprimant dans différents textes le souhait d’une monarchie chrétienne renouvelée en son fondement et appuyée sur une noblesse héréditaire forte, contre l’absolutisme de Louis XIV. De fait, l’âge avancé de Louis XIV laisse espérer une succession possible. En 1711, le Grand Dauphin meurt, ce qui fait du Duc de Bourgogne l’héritier direct de la couronne. Mais en 1712, celui-ci meurt à son tour : l’élève de Fénelon n’aura jamais régné ; Louis XIV aura survécu à son petit-fils. À sa mort en 1715, quelque mois après Fénelon, c’est son arrière-petit-fils, né en 1710, qui lui succèdera sous le nom de Louis XV.
Entre temps, le Télémaque aura commencé son existence publique, métamorphose décisive puisque ce passage d’un destinataire unique à un public produit des effets non programmés sur la réception du texte et par là sur son interprétation, le message n’ayant pas le même sens selon qu’il s’adresse à un roi ou à ses sujets. Les éditions se multiplient, mais aussi les commentaires, réfutations ou éloges. Les traductions circulent dans toute l’Europe. Le siècle des Lumières, qui oublie un peu la dimension proprement chrétienne du message de Fénelon, se reconnaîtra en revanche complètement dans les valeurs morales véhiculées par le Télémaque, qui va très rapidement devenir un classique lu, cité, imité, et même parodié durant tout le dix-huitième siècle – mais aussi représenté en peinture, en gravures, mis en vers, représenté sur la scène ou adapté à l’opéra (Campra, Scarlatti, Mozart…). Très vite se publient des fictions manifestement inspirées du Télémaque, soit de manière sérieuse, comme Les Voyages de Cyrus (1727) de Ramsay, Séthos (1731) de l’abbé Terrasson, Bélisaire (1767) de Marmontel, soit de manière parodique, comme Le Télémaque travesti (1715) de Marivaux ou Candide (1759) de Voltaire, jusqu’à Aragon et ses Aventures de Télémaque en 1920. La diffusion du Télémaque s’amplifie même au XIXe siècle et accompagne la massification de la lecture : entre 1810 et 1850, on en produit 237 éditions pour plus d’un demi-million d’exemplaires, et autour de 1840 Télémaque est le livre le plus vendu en France8. La célébrité va au-delà même de la diffusion du texte, puisque les images inspirées du Télémaque en diffusent les plus fameux moments, en toile de Jouy, en papier peint, en images d’Épinal… Lu par tous, rapidement devenu norme du goût, objet d’enseignement et classique scolaire, le Télémaque imprègne la littérature et la philosophie française au moins jusqu’à la Première Guerre mondiale. L’étude de la réception et de la postérité du Télémaque est en elle-même un objet critique9. Destin singulier d’une œuvre écrite pour un seul lecteur et dans un contexte historico-politique immédiat bien déterminé !
L’écriture fictionnelle chez Fénelon est donc entièrement liée à la situation pédagogique. Une fois finie sa charge auprès du duc de Bourgogne, il n’écrit plus d’œuvre de fiction. Les textes de Fénelon après le Télémaque sont des écrits de religion, de politique, ou même consacrés à la littérature, comme ceux qu’il écrit pour l’Académie française, mais ne sont pas des œuvres « littéraires » au sens où elles viseraient avant tout à produire un effet esthétique. Au reste si, comme nous croyons aujourd’hui, le propre de la littérature est d’avoir sa fin en elle-même, et si l’on voulait pousser le paradoxe dans des termes qui n’auraient pas grande signification pour Fénelon tant l’interrogation serait anachronique, on pourrait se demander si le Télémaque est bien une œuvre littéraire en ce sens, tant elle est entièrement commandée par sa finalité éducative et politique.
Qu’est-ce d’ailleurs que le Télémaque et comment qualifier le genre auquel il appartient ? La question, dès la parution de l’œuvre et encore aujourd’hui, a mobilisé la critique. C’est qu’elle engage aussi, d’une certaine façon, la lecture qu’on doit en faire. Elle reflète aussi d’emblée un certain embarras, car il s’agit d’un livre assez unique, qui va être beaucoup imité mais dont il n’y a pas vraiment d’exemple antécédent. À la parution, d’ailleurs, les contemporains ne savent pas trop comment le qualifier. On souligne la beauté du style et la poésie, ou bien on s’indigne, comme Bossuet, qu’un homme d’Église se laisse aller à de telles complaisances littéraires. On voit bien la référence à l’épopée antique, mais aussi les modèles de littérature plus contemporaine, comme la pastorale, la fable ou même le roman.
Fénelon lui-même, dans la lettre au père Le Tellier, parle de « narration fabuleuse en forme de poème héroïque » et cite Homère et Virgile. C’est dire que le modèle littéraire est bien l’épopée antique, sous ses trois grands poèmes que sont l’Iliade, l’Odyssée et l’Énéide. Mais, en même temps, Fénelon ne parle pas d’épopée, ne serait-ce que parce que le Télémaque est en prose. Il s’agit d’une transposition, et en ce sens d’un exercice littéraire d’imitation, qui réécrit l’univers épique dans le langage prosaïque. Christine Noille-Clauzade a montré que ce qui pourrait passer pour une périphrase renvoyait en fait à une catégorie générique promue par Macrobe pour distinguer les fictions mensongères dont la seule fin est le divertissement du lecteur et les fables allégoriques dont le but est moral et qui visent à dévoiler une vérité : « la narration fabuleuse est ainsi le concept par lequel Macrobe dédouane un certain genre de fiction philosophique (ou un certain usage philosophique, allégorique, de la fiction) à la fois du soupçon de gratuité (but d’instruction), du soupçon de fausseté (sujet fondé sur le vrai) et du soupçon d’immoralité (développement chaste)10 ».
Mais c’est aussi qu’il s’agit d’éviter de parler de « roman », genre moralement et esthétiquement douteux, peu compatible avec ce qu’on attendrait d’un homme de l’état et de la qualité de Fénelon. Dès 1700, ainsi, Faydit se livre à une critique systématique dans sa Télécomanie :
Le profond respect que j’ai pour le caractère et pour le mérite personnel de M. de Cambray me fait rougir de honte pour lui d’apprendre qu’un tel ouvrage soit parti de sa plume et que de la même main dont il offre tous les jours sur l’autel au Dieu vivant ce calice adorable qui contient le sang de Jésus Christ, le prix de la rédemption de l’univers, il ait présenté à boire à ces mêmes âmes qui en ont été rachetées la coupe du vin empoisonné de la prostituée de Babylone ; car c’est ainsi que les Pères ont nommé tous ces livres détestables qui, sous des fictions ingénieuses et élégamment écrites, ne contiennent que des histoires de galanterie et d’amourettes, des descriptions fabuleuses du temple et du palais de Vénus et de l’île enchantée de l’amour et de l’empire du petit Cupidon avec ses flèches, comme le plus grand des dieux11.
Le terme roman est encore souvent péjoratif, et le restera longtemps. Le genre en son entier, encore mal identifié, est considéré comme de la sous-littérature sans véritables normes et sans goût, composée de fictions invraisemblables et faciles faites pour le rêve et le divertissement. Plus rigoureusement, selon sa définition classique, celle par exemple proposée par Pierre-Daniel Huet, le roman est une fiction d’aventures amoureuses en prose12. Or, ici, il y a bien fiction en prose, mais l’amour n’occupe pas une place centrale (même s’il est aussi présent : puisqu’il s’agit d’éduquer un jeune homme, il faut aussi le mettre en garde contre les charmes excessifs de cette passion). Si bien que, dans les années qui suivent la parution, selon qu’on veut défendre Fénelon ou l’attaquer, on rangera le Télémaque plutôt du côté de l’épopée ou du côté du roman13. À l’éloge de son disciple Ramsay en tête de l’édition de 1717 faisant de Fénelon un véritable poète épique s’oppose Faydit, qui le rapproche de La Calprenède, Scudéry et Gomberville : « Est-il possible que M. de Cambray, qui est si éclairé, n’ait pas prévu tant de funestes suites qui proviendront de son livre ? Les jeunes filles les plus modestes et les religieuses mêmes les plus austères s’autoriseront par son exemple et s’exciteront à lire des romans. En quelle conscience et de quel front oserait-il leur défendre d’en lire, lui qui en compose de si galants14 ? »
Au-delà des querelles idéologiques la catégorie même de « roman » n’est pas pleinement fixée en ce début du XVIIIe siècle (elle ne l’est peut-être pas même encore vraiment aujourd’hui). Fénelon hérite du roman héroïque de l’âge baroque15, qui intégrait volontiers des éléments épiques (et à propos duquel on peut élaborer une définition du roman l’enracinant dans une histoire longue comme épopée en prose), mais dont il condamne par ailleurs la dégénérescence du goût, la galanterie et l’invraisemblance : « pour les héros de roman, il n’ont rien de naturel ; ils sont faux, doucereux et fades16 ». Certains passages héritent très manifestement du genre de la pastorale, mais épuré de la galanterie qui en constitue pourtant le fond17. D’autres encore, on y reviendra, regardent vers le roman utopique, mais sans qu’aucun soit pleinement une utopie18.
Au fond, l’œuvre de Fénelon, parce qu’elle est à sa façon (et paradoxalement sans jamais chercher à l’être) profondément novatrice, est plus facile à qualifier a posteriori
