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Que notre imagination nous transporte à une grande élévation au-dessus du globe. À la distance où nous sommes placés, les êtres vivants qui peuplent la surface sèche du globe, ont disparu à nos yeux ;… mais, sur la surface de la mer, nous voyons encore des troupes nombreuses d’êtres animés en parcourir avec rapidité l’immense étendue, et se jouer avec les montagnes d’eau soulevées par les tempêtes. Ces êtres que de la hauteur où notre pensée nous a élevés, nous serions tentés de croire les seuls habitants de la terre : ce sont les cétacés. Leurs dimensions sont telles qu’on peut saisir sans peine le rapport de leur longueur avec la plus grande des mesures terrestres. On peut croire que de vieilles baleines ont eu une longueur égale au cent-millième du quart d’un méridien.
Rapprochons-nous d’eux ; et avec quelle curiosité ne devons-nous pas chercher à les connaître ? Ils vivent, comme les poissons, au milieu des mers ; et cependant ils respirent comme les espèces terrestres. Ils habitent le froid élément de l’eau ; et leur sang est chaud, leur sensibilité très vive, leur affection pour leurs semblables très grande, leur attachement pour leurs petits très ardent et très courageux. Leurs femelles nourrissent du lait que fournissent leurs mamelles, les jeunes cétacés qu’elles ont portés dans leurs flancs, et qui viennent tout formés à la lumière, comme l’homme et tous les quadrupèdes…
En traitant des baleines, nous ne voulons parler qu’à la raison ; et cependant l’imagination sera émue par l’immensité des objets que nous exposerons.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Bernard Germain de Lacépède (1756–1825) est un naturaliste et homme politique français. Ami de Buffon, il contribue à l’Histoire naturelle, notamment par ses travaux sur les poissons, reptiles et cétacés. Il occupe la chaire d’ichtyologie au Muséum national d’histoire naturelle. Député, puis sénateur sous le Consulat et l’Empire, il devient premier grand chancelier de la Légion d’honneur. Franc-maçon engagé, musicien et philosophe, Lacépède incarne l’esprit encyclopédique du siècle des Lumières.
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Seitenzahl: 176
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Les Baleines
Les Baleines
Histoire naturelle des Cétacés
B. Germain de Lacépède
Humanités et Sciences
Que notre imagination nous transporte à une grande élévation au-dessus du globe. La terre tourne au-dessous de nous : le vaste océan enceint les continents et les îles ; seul il nous paraît animé. À la distance où nous sommes placés, les êtres vivants qui peuplent la surface sèche du globe, ont disparu à nos yeux ; nous n’apercevons plus ni les rhinocéros, ni les hippopotames, ni les éléphants, ni les crocodiles, ni les serpents démesurés : mais, sur la surface de la mer, nous voyons encore des troupes nombreuses d’êtres animés en parcourir avec rapidité l’immense étendue, et se jouer avec les montagnes d’eau soulevées par les tempêtes. Ces êtres que de la hauteur où notre pensée nous a élevés, nous serions tentés de croire les seuls habitants de la terre, sont les cétacés. Leurs dimensions sont telles, qu’on peut saisir sans peine le rapport de leur longueur avec la plus grande des mesures terrestres. On peut croire que de vieilles baleines ont eu une longueur égale au cent-millième du quart d’un méridien.
Rapprochons-nous d’eux ; et avec quelle curiosité ne devons-nous pas chercher à les connaître ? Ils vivent, comme les poissons, au milieu des mers ; et cependant ils respirent comme les espèces terrestres. Ils habitent le froid élément de l’eau ; et leur sang est chaud, leur sensibilité très vive, leur affection pour leurs semblables très grande, leur attachement pour leurs petits très ardent et très courageux. Leurs femelles nourrissent du lait que fournissent leurs mamelles, les jeunes cétacés qu’elles ont portés dans leurs flancs, et qui viennent tout formés à la lumière, comme l’homme et tous les quadrupèdes.
Ils sont immenses, ils se meuvent avec une grande vitesse ; et cependant ils sont dénués de pieds proprement dits, ils n’ont que des bras. Mais leur séjour a été fixé au milieu d’un fluide assez dense pour les soutenir par sa pesanteur, assez susceptible de résistance pour donner à leurs mouvements des points d’appui pour ainsi dire solides, assez mobile pour s’ouvrir devant eux et n’opposer qu’un léger obstacle à leur course. Élevés dans le sein de l’atmosphère, comme le condor, ou placés sur la surface sèche de la terre, comme l’éléphant, ils n’auraient pu soutenir ou mouvoir leur énorme masse que par des forces trop supérieures à celles qui leur ont été accordées, pour qu’elles puissent être réunies dans un être vivant. Combien de vérités importantes ne peut donc pas éclairer ou découvrir la considération attentive des divers phénomènes qu’ils présentent !
De tous les animaux, aucun n’a reçu un aussi grand domaine : non seulement la surface des mers leur appartient, mais les abîmes de l’océan sont des provinces de leur empire. Si l’atmosphère a été départie à l’aigle, s’il peut s’élever dans les airs à des hauteurs égales aux profondeurs des mers dans lesquelles les cétacés se précipitent avec facilité, il ne parvient à ces régions éthérées qu’en luttant contre les vents impétueux, et contre les rigueurs d’un froid assez intense pour devenir bientôt mortel.
La température de l’océan est, au contraire, assez douce, et presque uniforme dans toutes les parties de cette mer universelle un peu éloignées de la surface de l’eau et par conséquent de l’atmosphère. Les couches voisines de cette surface marine, sur laquelle repose, pour ainsi dire, l’atmosphère aérienne, sont, à la vérité, soumises à un froid très âpre, et endurcies par la congélation dans les cercles polaires et aux environs de ces cercles arctique ou antarctique : mais même au-dessous de ces vastes calottes gelées et des montagnes de glace qui s’y pressent, s’y entassent, s’y consolident, et accroissent le froid dont elles sont l’ouvrage, les cétacés trouvent dans les profondeurs de la mer un asile d’autant plus tempéré, que, suivant les remarques d’un physicien aussi éclairé qu’intrépide voyageur, l’eau de l’océan est plus froide de deux, trois ou quatre degrés, sur tous les bas-fonds, que dans les profondeurs voisines.
Et comme d’ailleurs il est des cétacés qui remontent dans les fleuves, on voit que, même sans en excepter l’homme aidé de la puissance de ses arts, aucune famille vivante sur la terre n’a régné sur un domaine aussi étendu que celui des cétacés.
Et comme, d’un autre côté, on peut croire que les grands cétacés ont vécu plus de mille ans, disons que le temps leur appartient comme l’espace ; et ne soyons pas étonnés que le génie de l’allégorie ait voulu les regarder comme les emblèmes de la durée, aussi-bien que de l’étendue, et par conséquent comme les symboles de la puissance éternelle et créatrice.
Mais si les grands cétacés ont pu vivre tant de siècles et dominer sur de si grands espaces, ils ont dû éprouver toutes les vicissitudes des temps, comme celles des lieux : et les voilà encore, pour la morale et la philosophie, des images imposantes qui rappellent les catastrophes du pouvoir et de la grandeur.
Ici les extrêmes se touchent. La rose et l’éphémère sont aussi les emblèmes de l’instabilité. Et quelle différence entre la durée de la baleine et celle de la rose ! L’homme même, comparé à la baleine, ne vit qu’âge de rose. Il paraît à peine occuper un point dans la durée, pendant qu’un très petit nombre de générations de cétacés remonte jusqu’aux époques terribles des grandes et dernières révolutions du globe. Les grandes espèces de cétacés sont contemporaines de ces catastrophes épouvantables qui ont bouleversé la surface de la terre ; elles restent seules de ces premiers âges du monde ; elles en sont, pour ainsi dire, les ruines vivantes ; et si le voyageur éclairé et sensible contemple avec ravissement, au milieu des sables brûlants et des montagnes nues de la haute Égypte, ces monuments gigantesques de l’art, ces colonnes, ces statues, ces temples à demi détruits, qui lui présentent l’histoire consacrée des premiers temps de l’espèce humaine, avec quel noble enthousiasme le naturaliste qui brave les tempêtes de l’océan pour augmenter le dépôt sacré des connaissances humaines, ne doit-il pas contempler, auprès des montagnes de glace que le froid entasse vers les pôles, ces colosses vivants, ces monuments de la Nature, qui rappellent les anciennes époques des métamorphoses de la terre !
À ces époques reculées, les immenses cétacés régnaient sans trouble sur l’antique océan. Parvenus à une grandeur bien supérieure à celle qu’ils montrent de nos jours, ils voyaient les siècles s’écouler en paix. Le génie de l’homme ne lui avait pas encore donné la domination sur les mers ; l’art ne les avait pas disputées à la Nature.
Les cétacés pouvaient se livrer, sans inquiétude, à cette affection que l’on observe encore entre les individus de la même troupe, entre le mâle et la femelle, entre la femelle et le petit qu’elle allaite, auquel elle prodigue les soins les plus touchants, qu’elle élève, pour ainsi dire, avec tant d’attention, qu’elle protège avec tant de sollicitude, qu’elle défend avec tant de courage.
Tous ces actes, produits par une sensibilité très vive, l’entretiennent, l’accroissent, l’animent. L’instinct, résultat nécessaire de l’expérience et de la sensibilité, se développe, s’étend, se perfectionne. Cette habitude d’être ensemble, de partager les jouissances, les craintes et les dangers, qui lie par des liens si étroits, et les cétacés de la même bande, et surtout le mâle et la femelle, la femelle et le fruit de son union avec le mâle, a dû ajouter encore à cet instinct que nous reconnaîtrons dans ces animaux, ennoblir en quelque sorte sa nature, le métamorphoser en intelligence. Et si nous cherchons en vain dans les actions des cétacés, des effets de cette industrie que l’on croirait devoir regarder comme la compagne nécessaire de l’intelligence et de la sensibilité, c’est que les cétacés n’ont pas besoin, par exemple, comme les castors, de construire des digues pour arrêter des courants d’eau trop fugitifs, d’élever des huttes pour s’y garantir des rigueurs du froid, de rassembler dans des habitations destinées pour l’hiver une nourriture qu’ils ne pourraient se procurer avec facilité que pendant la belle saison : l’océan leur fournit, à chaque instant, dans ses profondeurs, les asiles qu’ils peuvent désirer contre les intempéries des saisons, et, dans les poissons et les mollusques dont il est peuplé, une proie aussi abondante qu’analogue à leur nature.
Cette habitude, ce besoin de se réunir en troupes nombreuses, a dû naître particulièrement de la grande sensibilité des femelles. Leur affection pour les petits auxquels elles ont donné le jour, ne leur permet pas de les perdre de vue, tant qu’ils ont besoin de leurs soins, de leurs secours, de leur protection. Les jeunes cétacés ne peuvent se passer d’une association qui leur a été et si utile et si douce : ils ne s’éloignent ni de leur mère, ni de leur père, qui n’abandonne pas sa compagne. Lorsqu’ils forment des unions plus particulières, pour donner eux-mêmes l’existence à de nouveaux individus, ils n’en conservent pas moins l’association générale ; et les générations successives, rassemblées et liées par le sentiment, ainsi que par une habitude constante, forment bientôt ces bandes nombreuses que les navigateurs rencontrent sur les mers, surtout sur celles qui sont encore peu fréquentées.
Ces troupes remarquables présentent souvent, ou les jeux de la paix, ou le tumulte de la guerre. On les voit, ou se livrer, comme les bélugas, les dauphins vulgaires et les marsouins, à des mouvements rapides, à des élans subits, à des évolutions variées, et, pour ainsi dire, non interrompues ; ou, rassemblés en bandes de combattants, comme les cachalots et les dauphins gladiateurs, ils concertent leurs attaques, se précipitent contre les ennemis les plus redoutables, se battent avec acharnement, et ensanglantent la surface de la mer.
Il est aisé de voir, d’après la longueur de la vie des plus grands cétacés, que, par exemple, deux baleines franches, l’une mâle et l’autre femelle, peuvent, avant de périr, voir se réunir autour d’elles soixante-douze mille millions de baleines auxquelles elles auront donné le jour, ou dont elles seront la souche.
La durée de la vie des cétacés, en multipliant, jusqu’à un terme qui effraie l’imagination, les causes du grand nombre d’individus qui peuvent être rassemblés dans la même bande, et former, pour ainsi dire, la même association, n’accroît-elle pas beaucoup aussi celles qui concourent au développement de la sensibilité, de l’instinct et de l’intelligence ?
La vivacité de cette sensibilité et de cette intelligence est d’ailleurs prouvée par la force de l’odorat des cétacés. Les quadrupèdes qui montrent le plus d’instinct, et qui éprouvent l’attachement le plus vif et le plus durable, sont en effet ceux qui ont un odorat exquis, tels que le chien et l’éléphant. Or, les cétacés reconnaissent de très loin et distinguent avec netteté les diverses impressions des substances odorantes ; et si l’on ne voit pas dans ces animaux des narines entièrement analogues à celles de la plupart des quadrupèdes, d’habiles anatomistes, et particulièrement Hunter et Albert, ont découvert ou reconnu dans les baleines un labyrinthe de feuillets osseux, auquel aboutit le nerf olfactif, et qui ressemble à celui qu’on trouve dans les narines des quadrupèdes.
Nous exposerons dans divers articles de cette Histoire, et notamment en traitant de la baleine franche, comment les cétacés ont reçu l’organe de la vue le mieux adapté au fluide aqueux et salé, et à l’atmosphère humide, brumeuse et épaisse, au travers desquels ils doivent apercevoir les objets ; et ils peuvent l’exercer d’autant plus, et par conséquent le rendre successivement sensible à un degré d’autant plus remarquable, qu’en élevant leur tête au-dessus de l’eau, ils peuvent la placer de manière à étendre sur une calotte immense, formée par la surface d’une mer tranquille, leur vue, qui n’est alors arrêtée par aucune inégalité semblable à celles de la surface sèche du globe, et qui ne reçoit de limite que de la petitesse des objets, ou de la courbure de la terre.
À la vérité, ils n’ont pas d’organe particulier conformé de manière à leur procurer un toucher bien sûr et bien délicat. Leurs doigts en effet, quoique divisés en plusieurs osselets, et présentant, par exemple, jusqu’à sept articulations dans l’espèce du physétère orthodon, sont tellement rapprochés, réunis et recouverts par une sorte de gant formé d’une peau dure et épaisse, qu’ils ne peuvent pas être mus indépendamment l’un de l’autre, pour palper, saisir et embrasser un objet, et qu’ils ne composent que l’extrémité d’une rame solide, plutôt qu’une véritable main. Mais cette même rame est aussi un bras, par le moyen duquel ils peuvent retenir et presser contre leur corps les différents objets ; et il est très peu de parties de leur surface où la peau, quelqu’épaisse qu’elle soit, ne puisse être assez déprimée, et en quelque sorte fléchie, pour leur donner, par le tact, des sensations assez nettes de plusieurs qualités des objets extérieurs. On peut donc croire qu’ils ne sont pas plus mal partagés relativement au toucher, que plusieurs mammifères, et, par exemple, plusieurs phoques, qui paraissent jouir d’une intelligence peu commune dans les animaux, et de beaucoup de sensibilité.
L’organe de l’ouïe, qui leur a été accordé, est renfermé dans un os qui, au lieu de faire partie de la boîte osseuse, laquelle enveloppe le cerveau, est attaché à cette boîte osseuse par des ligaments, et comme suspendu dans une sorte de cavité. Cette espèce d’isolement de l’oreille, au milieu de substances molles qui amortissent les sons qu’elles transmettent, contribue peut-être à la netteté des impressions sonores, qui, sans ces intermédiaires, arriveraient trop multipliées, trop fortes et trop confuses à un organe presque toujours placé au-dessous de la surface de l’océan, et par conséquent au milieu d’un fluide immense, fréquemment agité, et bien moins rare que celui de l’atmosphère. Remarquons aussi que le conduit auditif se termine à l’extérieur par un orifice presque imperceptible, et que, par la très petite dimension de ce passage, la membrane du tympan est garantie des effets assourdissants que produiraient sur cette membrane tendue le contact et le mouvement de l’eau de la mer.
Mais, comme l’histoire des animaux est celle de leurs facultés, de même que l’histoire de l’homme est celle de son génie, tâchons de mieux juger des facultés des cétacés ; essayons de mieux connaître le caractère particulier de leur sensibilité, la nature de leur instinct, le degré de leur intelligence ; cherchons les liaisons qui, dans ces mêmes cétacés, réunissent un sens avec un autre, et par conséquent augmentent la force de ces organes et multiplient leurs résultats. Comparons ces liaisons avec les rapports analogues observés dans les autres mammifères ; et nous trouverons que l’odorat et le goût sont très rapprochés, et, pour ainsi dire, réunis dans tous les mammifères ; que l’odorat, le goût et le toucher sont, en quelque sorte, exercés par le même organe dans l’éléphant ; et que l’odorat et l’ouïe sont très rapprochés dans les cétacés. Nous exposerons ce dernier rapport, en faisant l’histoire du dauphin vulgaire. Mais observons déjà qu’une liaison analogue existe entre l’ouïe et l’odorat des poissons, lesquels vivent dans l’eau, comme les cétacés ; et de plus, considérons que les deux sens que l’on voit, en quelque sorte, réunis dans les cétacés, sont tous les deux propres à recevoir les impressions d’objets très éloignés ; tandis que, dans la réunion de l’odorat avec le goût et avec le toucher, nous trouvons le toucher et le goût qui ne peuvent être ébranlés que par les objets avec lesquels leurs organes sont en contact. Le rapprochement de l’ouïe et de l’odorat donne à l’animal qui présente ce rapport, des sensations moins précises et des comparaisons moins sûres, que la liaison de l’odorat avec le goût et avec le toucher ; mais il en fait naître de plus fréquentes, de plus nombreuses et de plus variées. Ces impressions, plus diversifiées et renouvelées plus souvent, doivent ajouter au penchant qu’ont les cétacés pour les évolutions très répétées, pour les longues natations, pour les voyages lointains ; et c’est par une suite du même principe que la supériorité de la vue et la finesse de l’ouïe donnent aux oiseaux une tendance très forte à se mouvoir fréquemment, à franchir de grandes distances, à chercher au milieu des airs la terre et le climat qui leur conviennent le mieux.
Maintenant si, après avoir examiné rapidement les sens des cétacés, nous portons nos regards sur les dimensions des organes de ces sens, nous serons étonnés de trouver que celui de l’ouïe, et surtout celui de la vue, ne sont guère plus grands dans des cétacés longs de quarante ou cinquante mètres, que dans des mammifères de deux ou trois mètres de longueur.
Observons ici une vérité importante. Les organes de l’odorat, de la vue et de l’ouïe, sont, pour ainsi dire, des instruments ajoutés au corps proprement dit d’un animal ; ils n’en font pas une partie essentielle : leurs proportions et leurs dimensions ne doivent avoir de rapport qu’avec la nature, la force et le nombre des sensations qu’ils doivent recevoir et transmettre au système nerveux, et par conséquent au cerveau de l’animal ; il n’est pas nécessaire qu’ils aient une analogie de grandeur avec le corps proprement dit. Étendus même au-delà de certaines dimensions ou resserrés en-deçà de ces limites, ils cesseraient de remplir leurs fonctions propres ; ils ne concentreraient plus les impressions qui leur parviennent ; ils les transmettraient trop isolées ; ils ne seraient plus un instrument particulier ; ils ne feraient plus éprouver des odeurs ; ils ne formeraient plus des images ; ils ne feraient plus entendre des sons ; ils se rapprocheraient des autres parties du corps de l’animal, au point de n’être plus qu’un organe du toucher plus ou moins imparfait, de ne plus communiquer que des impressions relatives au tact, et de ne plus annoncer la présence d’objets éloignés.
Il n’en est pas ainsi des organes du mouvement, de la digestion, de la circulation, de la respiration : leurs dimensions doivent avoir un tel rapport avec la grandeur de l’animal, qu’ils croissent avec son corps proprement dit, dont ils composent des parties intégrantes, dont ils forment des portions essentielles, à l’existence duquel ils sont nécessaires ; et ils s’agrandissent même dans des proportions presque toujours très rapprochées de celles du corps proprement dit, et souvent entièrement semblables à ces dernières.
Mais l’ouïe des cétacés est-elle aussi souvent exercée que leur vue et leur odorat ? Peuvent-ils faire entendre des bruissements ou des bruits plus ou moins forts, et même proférer de véritables sons, et avoir une véritable voix ?
On verra dans l’histoire de la baleine franche, dans celle de la jubarte, dans celle du cachalot macrocéphale, dans celle du dauphin vulgaire, que ces animaux produisent de véritables sons.
Une troupe nombreuse de dauphins férès, attaqués en 1787, dans la Méditerranée, auprès de Saint-Tropez, fit entendre des sifflements aigus, lorsqu’elle commença à ressentir la douleur que lui firent éprouver des blessures cruelles. Ces sifflements avoient été précédés de mugissements effrayants et profonds.
Un butskopf, combattu et blessé auprès de Honfleur en 1788, mugit comme un taureau, suivant les expressions d’observateurs dignes de foi.
Dès le temps de Rondelet on connaissait les mugissements par lesquels les cétacés des environs de Terre-Neuve exprimaient leur crainte, lorsqu’attaqués par une orque audacieuse, ils se précipitaient vers la côte, pleins de trouble et d’effroi.
Lors du combat livré aux dauphins férès vus en 1787 auprès de Saint-Tropès, on les entendit aussi jeter des cris très forts et très distincts.
Un physétère mular a pu faire entendre un cri terrible, dont le retentissement s’est prolongé au loin, comme un immense frémissement.
L’organe de la voix des cétacés ne paraît pas cependant, au premier coup-d’œil, conformé de manière à composer un instrument bien sonore et bien parfait : mais on verra, dans l’Histoire que nous publions, que le larynx de plusieurs cétacés non seulement s’élève comme une sorte de pyramide dans la partie inférieure des évents, mais que l’orifice peut en être diminué à leur volonté par le voile du palais qui l’entoure et qui est garni d’un sphincter ou muscle circulaire. La cavité de la bouche et celle des évents sont très grandes. La trachée artère, mesurée depuis le larynx jusqu’à son entrée dans les poumons, avait un mètre de longueur, et un tiers de mètre de diamètre, dans une baleine néanmoins très jeune, prise sur la côte d’Islande, en 1763. Or il serait aisé de prouver à tous les musiciens qui connaissent la théorie de leur art, et particulièrement celle des instruments auxquels la musique peut avoir recours, que la réunion des trois conditions que nous venons d’exposer, suffit pour faire considérer l’ensemble de l’organe vocal des cétacés, comme propre à produire de véritables sons, des sons très distincts, et des sons variés, non seulement par leur intensité, mais encore par leur durée et par le degré de leur élévation ou de leur gravité.
On pourrait même supposer dans les cris des cétacés, des différences assez sensibles pour que le besoin et l’habitude aient rendu pour ces animaux plusieurs de ces cris, des signes constants et faciles à reconnaître, d’un certain nombre de leurs sensations.
De véritables cris d’appel, de véritables signes de détresse, ont été employés par les dauphins férès réunis auprès de Saint-Tropez. Le physétère mular qui fit entendre ce son terrible
