Les bâtisseurs du futur - Hesna Cailliau - E-Book

Les bâtisseurs du futur E-Book

Hesna Cailliau

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Beschreibung

Nous vivons une période de mutation sans précédent : le monde est devenu multipolaire mais aussi de plus en plus complexe, imprévisible et changeant. Pour faire face aux nouveaux défis et bâtir un futur qui ne soit pas la répétition du passé, il nous faut être intelligents autrement. Ce livre offre des clés pour participer au monde de demain, être acteur et non simplement spectateur :
- Faire davantage confiance à son intuition, une source de créativité bien plus grande que la raison.
- Habiter pleinement le présent pour saisir les opportunités qui se présentent.
- Retrouver l'art de ne rien faire, la respiration de l'action, faute de quoi elle n'est qu'agitation.
- Ecouter son corps, dont l'intelligence est supérieure à celle du cerveau.
- S'ouvrir aux autres cultures, le meilleur moyen d'apprendre à désapprendre pour mieux entreprendre.
- Remplacer la logique cartésienne du "ou/ou" par la logique orientale du "et/et", qui offre toujours une 3e voie.
- Descendre dans ses profondeurs parce qu'il y a dans chaque être humain tout ce qu'il faut pour exploiter son potentiel et réussir sa vie. Ce livre s'inspire des spiritualités d'Orient et d'Occident, mais aussi des dernières découvertes scientifiques et artistiques. Il montre que l'heure est désormais à la symbiose entre les civilisations, les disciplines, les générations, les hommes et les femmes, les classes sociales... c'est-à-dire à un échange équilibré où chacun dans son domaine donne autant qu'il reçoit.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Hesna Cailliau, née d'un père turc et d'une mère danoise, est diplômée de Sciences Po et de sociologie. Universitaire, conférencière et consultante sur les différences culturelles auprès des entreprises, d'organismes de formation et à l'APM (Association pour le progrès du management). Auteure des ouvrages : L'Esprit des religions (éditions Milan) et Le Paradoxe du poisson rouge (éditions Saint-Simon, 2015).

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Couverture

Page de titre

À mon père Ziya : il m’a transmis la passion de la différence. À ma mère Hilma, jardinière de la nature : elle m’a reliée au Vivant. Au compagnon de ma vie Padoue : il m’a donné un socle normand. À mes enfants Didier et Sophie : ils me poussent vers l’avant. À mes petits-enfants Nicolas, Céline, Adèle, Philippine et Antonin :

Introduction

Ajouter un seul point si petit soit-il à la magnifique broderie de la vie, discerner l’immense qui se fait au terme de nos activités infimes, tel est le grand secret du bonheur.

Pierre TEILHARD DE CHARDIN

Depuis la Renaissance, l’Europe s’est construite et développée sur l’idée d’un progrès continu grâce à la toute-puissance de la raison et de la volonté. En se projetant dans un futur idéalisé, ses élites ont tendance, encore aujourd’hui, à prêter peu d’attention aux réalités du présent. Ornous sommes entrés dans un monde radicalement nouveau,de plus en plus complexe, imprévisible et changeant. L’important désormais pour construire notre avenir estd’avoir les yeux tournés non pas tant vers le futur que versl’invisible, selon un adage chinois :« Qui voit l’invisible est capable de l’impossible. »

La meilleure illustration de ce renversement d’attitude est la grande sculpture de Thomas Schütte l’homme qui marche, les pieds dans la boue, une baguette de sourcier à la main1: allégorie du bourbier de la modernité et de l’échec de ses utopies ;la baguette de sourciermontre la possibilité de dépasser l’entrave par la force de l’intuition.

Grâce à leurs sens aiguisés les artistes pressentent souvent, bien avant les philosophes, les économistes et les politiques, les grandes mutations à venir.

Ainsi au siècle dernier, les minces silhouettes d’Alberto Giacometti au buste penché et aux yeux grands ouverts figuraient l’homme qui marche sans armes ni bagages, d’un pas décidé vers un avenir imprévisible et par là même attirant. Ses pieds surdimensionnés, comme englués dans la glaise, montrent la nécessité de s’arracher à la lourdeur des certitudes établies pour aller de l’avant et bâtir un futur qui ne soit pas la répétition du passé.

Ces figures de marcheurs rompent avec le célèbrePenseurde Rodin, au corps puissant et musclé, assis immobile sur un socle, la tête dans les mains, plongé dans ses réflexions : image devenue le symbole en Occident de l’Homo Sapiens.Pourtant, Rodin avait initialement placé son penseur au-dessus de la porte des enfers! N’est-ce pas pour nous dire que la pensée est source de souffrance plus que de félicité ?

Plusieurs tableaux abstraits du siècle dernier préfiguraient l’avènement decemonde polycentriquedans lequel nous sommes définitivement entrés : il n’y a plus de centre ou, plus exactement, le centre est partout. Ils nous invitent à abandonner le cliché éculé de« la Méditerranée, berceau de la Civilisation »,occultant les autres comme la civilisation indienne ou la civilisation chinoise, pourtant 5 fois millénaires. La Civilisation avec une majuscule fait place à des civilisations, des styles de vie, des modes de penser, de sentir et d’agir différents. La vision ethno-centrée de l’Occident sur le monde est désormais refusée par les autres nations. Plutôt que de s’en affliger, nous devrions plutôt nous réjouir : la diversité n’est-elle pas une richesse et l’uniformité, une tristesse ?

En matière d’architecture, Frank Gehry est le premier en Occident à avoir bouleversé les codes: aux lignes et angles droits, il substitue des courbes. En déstructurant les formes, il déstructure en même temps la pensée logique et linéaire ; de l’immobilité, il fait jaillir le mouvement : ainsi à Prague sa« maison dansante »ou à Paris son« vaisseau de verre »arrimé au jardin d’Acclimatation, dont les voiles déployées invitent au rêve et au voyage. La fondation Louis-Vuitton ne pouvait trouver meilleur support pour sa marque.

En peinture, René Magritte, le maître du surréalisme, remit à l’honneurl’imaginaire,voulant libérer l’homme du contrôle de la raison, nuisible à la créativité. ClaudeMonet, chef de file du mouvement impressionniste, réhabilital’instant présent,s’attachant à capter avec ferveur« la minute du monde qui passe »,source de plénitude et non moment fugitif sans importance. Ils engagent le spectateur dans un monde sensoriel sans précédent, nous renvoient l’image d’un monde mouvant, flottant et non plus stable et figé.

Tous ces artistes annoncent l’entrée dans une période de métamorphose sans précédent.Il est préférable de parler de métamorphose plutôt que de changement. Car s’il y a des changements malheureux, la métamorphose, elle, est toujours heureuse, à l’image de la chenille qui devient papillon, ou du têtard qui devient grenouille. On ne peut plus revenir en arrière. Cela ne veut pas dire faire table rase du passé. La métamorphose ne se dissocie pas des acquis passés, tant ceux de la science et de l’art que ceux des grandes traditions de l’humanité.

Il convient désormais de s’adapter à cette nouvelle donne qui met fin à 500 ans de domination occidentale. Pour entrer de plain-pied dans cette ère nouvelle,il nous faut être intelligents autrement; cela nécessite de remettre en question la pensée rationnelle toujours dominante, toujours utile certes, mais insuffisante pour faire face aux nombreux défis de ce IIIe millénaire. Cela implique aussi de repenser notre mode de relation au monde en retrouvant le vrai sens du mot« universalité »,à savoir« l’unité dans la diversité ».Il ne s’agit plus d’imposer ses valeurs au monde en les croyant universelles mais d’honorer les différentes traditions de l’humanité et, en même temps, ce qu’elles ont en commun.

Dans un monde devenu« chaotique »avec des variables que l’on ne maîtrise plus,il est désormais impossible de prévoir l’avenir.Pour devenir un bâtisseur du futur, il convient de s’intéresser non pas tant à ce qui est là, bien établi, qu’à ce qui est en gestation. Et pour cela,faire davantage confiance à son flair, à son intuitionqu’à sa raison, développer son acuité visuelle et auditive plutôt que sa capacité d’expliquer et de démontrer.

Déjà en son temps, Jésus soulignait :« Le monde nouveau que vous attendez est déjà là mais vous ne le reconnaissez pas »(Évangile de Thomas).

En effet la société de demain est déjà en germe dans celle d’aujourd’hui. Les institutions officielles restent encore assises sur des idées et des certitudes révolues. Ce ne sont pas tant elles qui feront bouger les lignes mais la société civile. Il faut certes du courage et de l’audace pour s’opposer aux idées convenues et affronter ce nouveau cycle qui commence. Mais le jeu en vaut la chandelle carnous vivons une période charnière de l’humanité comme il y en eut peu dans l’histoire.Soyons les acteurs et non les spectateurs de ce monde passionnant en train de naître. Nous sommes tous appelés à devenir les tisserands de la tapisserie où s’inscrira le mot« demain ».

1.Mann im Matsch. [N.d.E.]

1. L’intuition, clé de sol pour bâtir l’avenir

Avec la logique nous démontrons, avec l’intuition nous inventons.

Henri POINCARÉ

Henri Poincaré a été le premier scientifique au début duXXe siècle à réhabiliter l’intuition et à mettre en garde contre l’importance donnée à la raison : « dès que vous commencez à raisonner, vous coupez le processus de l’intuition », disait-il. Dans son livreLa Valeur de la science,publié en 1905, il dénonce l’erreur d’assimiler la science à la logique pure et compare les mathématiciens intuitifs à de« hardis cavaliers d’avant-garde ».Il faut en effet être téméraire pour écouter ses intuitions, car les découvertes qui en découlent, en bousculant les paradigmes en place, suscitent inévitablement des résistances, des moqueries et des inimitiés. Mais c’est ainsi qu’avance la science.

L’intuition est un processus inconscient qui jaillit soudain dans la conscience sans passer par un raisonnement logique. L’étymologie du mot le dit bien : du latinintuitio, elle désigne ce qui vient du dedans (IN) et qui jaillit (TU) vers l’extérieur (TIO).

« Nous savons bien des choses mais nous ne savons pas que nous le savons »,nous dit encore ce grand mathématicien français.

C’est exactement ce que pensait Socrate : l’inconscient détient tous les savoirs. Tout l’art de ce philosophe était de faire accoucher les esprits de ce qu’ils savaient déjà, sans en avoir conscience. Il comparait sa méthode à celle d’une sage-femme, c’est pourquoi il lui donna le nom de maïeutique (maïeutikèen grec signifie accoucher). Son fameux« Connais-toi toi-même »est un appelnon pas à s’introspecter mais à se connecter à la sagesse enfouie dans ses profondeurs:« Les réponses aux questions que tu te poses se trouvent en toi »,disait-il. Il est vrai, chacun a pu en faire l’expérience, que les paroles qui nous touchent le plus ne sont en fait qu’une reconnaissance de vérités que nous savions déjà intuitivement. Vérité en grec(alètheia1)signifie dévoilement. Socrate aidait ses interlocuteurs à sortir de la léthargie(lethè)dans laquelle ils étaient habituellement plongés ; ses questions pertinentes visaient à enlever le voile qui recouvre leur conscience afin que l’intuition puisse jaillir. Tel est le sens du mot latineducare, éducation :« faire sortir »quelque chose qui est en soi.

L’intuition transite par nos sens et ne dépend pas de la volonté ; elle jaillit de façon directe, spontanée, toujours surprenante voire dérangeante car elle n’a rien de rationnel. Elle se manifeste sous forme de flashes fulgurants, de ressentis fugitifs, de rêves nocturnes ou encore d’une petite voix intérieure. Bousculant les habitudes et les certitudes du conscient, elle interpelle, suscite des interrogations, voire des remises en question. Explorer l’énigme de ses surgissements demande un certain effort et aussi du courage car c’est s’aventurer dans une voie inédite et incertaine, comme le funambule sur son fil. La raison à l’inverse est rassurante : ses explications et ses démonstrations donnent l’impression de savoir où l’on va ; balisée de ces garde-fous, la voie semble toute tracée et donc plus aisée à suivre.

C’est pourquoi les messages que nous envoie l’inconscient, au lieu d’être retenus et sondés, sont en général vite effacés et engloutis sous l’accumulation d’arguments rationnels. On préfère continuer à se comporter comme auparavant même s’il en résulte au final plus de peines que de joies. Mais, à la longue, le voile qui sépare le conscient de l’inconscient s’épaissit et finit par devenir aussi dur et opaque qu’une carapace de tortue : la lumière ne passe plus. Telle est la définition des« âmes mortes »de Gogol.

Semblable à un vitrail, l’âme en effet a besoin de la lumière du jour pour être éclairée. Le mot Dieu vient du latindies, qui veut dire précisément« jour ». Privé de cette lumière, l’individu tombe dans la confusion mentale et la souffrance : la dépression, l’activisme, la violence voire la folie en sont les symptômes.

Dans la Bible, le rêve de Jacob où, pendant toute une nuit « il se bat avec un Inconnu » (c’est-à-dire avec le connu du dedans), est une belle illustration du combat auquel se livrent le conscient et l’inconscient dans l’intimité de chaque être humain. Jacob eut ce rêve la veille du déclenchement de la grande bataille qui devait avoir lieu entre son frère et lui, songe bénéfique puisqu’il va leur permettre de se réconcilier. Son inconscient réussit à percer sa conscience en lui montrant sa part de responsabilité dans leur querelle, depuis le fameux « plat de lentilles » où par sa ruse il vola à Esaü son droit d’aînesse. Le changement de son nom est là pour attester son passage à un degré supérieur de conscience : il n’est plus Jacob le manipulateur qui s’est battu contre Dieu pour arriver à ses fins, il est désormais Israël « celui qui s’est battu avec Dieu », c’est-à-dire avec l’esprit de vérité. Bien des artistes ont représenté cet épisode célèbre en l’intitulant « le combat avec l’ange ».

À plusieurs reprises, la Bible montre lepouvoir salvateur des rêves.Ainsi, Joseph, le fils préféré de Jacob, possédait la clé des songes. Grâce à sa capacité d’interpréter ceux du Pharaon, il devint son vizir et le premier planificateur de l’histoire. Seul à avoir compris le sens du célèbre songe des« 7 vaches grasses »et des« 7 vaches maigres »,il sut engranger de la nourriture pendant les 7 années d’abondance, permettant ainsi de faire face aux 7 années suivantes, de disette.

Il y a des rêves prémonitoires comme il y a des rêves inspirants. Aussi devrions-nous les noter et les examiner avec une extrême attention car ils nous donnent des informations précieuses pour notre évolution sous forme de mise en garde ou de direction à suivre, voire de réponse pour résoudre une difficulté. « Un rêve non interprété, c’est une lettre non lue », disent les rabbins du Talmud. Selon les Hindous, les mythes sont plus vrais que l’histoire, les rêves, plus vrais que la réalité. C’est pourquoi au lieu de la question classique : « Avez-vous bien dormi ? », ils demandent : « Avez-vous bien rêvé ? »

Pour toutes les grandes traditions spirituelles, le moi conscient n’est qu’une petite boucle accolée à la vaste sphère de l’inconscient. L’existence de cet immense royaume caché et des trésors qu’il renferme se révèle à travers ses messages. À ce titre il estnotre meilleure boussole dans la vieet nullement le siège de la psychopathologie, comme le pensait Sigmund Freud, le père de la psychologie moderne en Occident. Sceptique et matérialiste comme bien des chercheurs de son époque, il se méfiait de l’intuition et percevait l’inconscient comme l’entrepôt de tout le mal qui est en l’être humain.« L’inconscient pollue le conscient »,disait-il. Carl Gustav Yung fut le premier psychologue à parler de« la sagesse de l’inconscient »,ouvrant ainsi la voie à un changement de paradigme : de nombreux psychiatres reconnaissent désormais queles troubles mentaux puisent leurs racines dans le psychisme. C’est parce que notre moi conscient résiste à la sagesse de notre inconscient que nous devenons malades. Freud, néanmoins, continue à marquer encore bien des esprits: ouvrir l’inconscient équivaut à ouvrir la boîte de Pandore, provoquant le déferlement de tous les maux de l’humanité.

Grâce aux récentes découvertes des neurosciences, il ressort que nos intuitions sont plus proches de la réalité, moins dans les croyances que la raison, aussi importe-t-il de les identifier avant qu’elles ne dérivent en certitudes. Croire, c’est accepter sans aucune preuve ce que l’on nous raconte.

La raison, osons le dire, a donné lieu à bien des théories erronées, voire absurdes. Ainsi Arthur de Gobineau2et sa théorie de l’inégalité des races, fondée sur la supériorité de la race blanche, chargée d’apporter au monde la civilisation. De même René Descartes et sa théorie d’animal-machine mû par des automatismes et dénué d’intelligence et de sensibilité. La rupture qu’il opère entre l’homme et la nature relève de la même logique que la coupure entre le corps et l’esprit qui se trouve au fondement de sonDiscours de la méthode.Cette coupure artificielle a influencé toute la médecine occidentale, qui traitait l’organe malade sans prendre en considération la totalité de la personne. Désormais, le lien entre le stress et le cancer est chose établie par les oncologues chevronnés. Les médecines chinoise et indienne ont toujours su que les maladies quelles qu’elles soient étaient psychosomatiques, que l’on ne pouvait pas séparer le corps du psychisme, c’est pourquoi il n’y a qu’un seul mot dans leur langue pour les désigner.

Autre magistrale erreur d’aiguillage : le dogme de la lutte des classes de Marx, présentée comme universelle : or celle-ci est inséparable de l’exigence d’égalité, et donc inapplicable dans les sociétés traditionnelles qui considèrent l’inégalité comme une valeur naturelle et, comme telle, bénéfique (c’est le cas par exemple de l’Inde et de la Chine). Freud commit la même erreur avec son« complexe d’Œdipe »,qui n’est pas généralisable aux sociétés où l’enfant est élevé par tout le clan familial.

Pour toutes les grandes traditions de l’humanité, l’intuition est l’intelligence supérieure : elle est qualifiée de « 6e» ou de « 7esens », ou encore de « 3eœil » dans la mesure où elle voit, au-delà des apparences, le sens caché des choses. Noêsis désigne chez les anciens Grecs l’intuition divine. Ce mot vient du verbe noeïn, qui signifie sentir, ressentir, entrer en résonance. Mais l’intuition ne peut jaillir que si la raison et son corollaire, l’esprit critique, se mettent en veilleuse. Un verset de la Genèse le dit bien : « Ève fut tiré d’Adam dans son sommeil. » Voilà une manière imagée de dire que la sensibilité s’éveille quand la raison dort. Ève, symbole du féminin de l’être, l’équivalent du yin chinois.

Chez les hindous,vijnanadésigne la connaissance intuitive qui permet de diriger le mental et de l’éveiller à la réalité telle qu’elle est et non pas en fonction de ses désirs ou de ses craintes.Bouddha,« l’éveillé »,est l’épithète donnée à une lignée de sages qui ont« intuitivement saisi »la vérité du monde, inaccessible au simple raisonnement.

L’équivalent en arabe devijnanaestaqil; la racineqlévoque l’idée de lien et se retrouve dans le motqalb, cœur. Cité à plusieurs reprises dans le Coran,aqildésigne l’intelligence du cœur, celle qui relie, et non pas l’intelligence rationnelle qui sépare et oppose comme ce mot est habituellement traduit en français. Cette erreur de traduction montre bien notre idéalisation de cette fonction qui a atteint son sommet avec les philosophes des Lumières. Les révolutionnaires de 1789 ont même édifié une déesse de la raison.

Dans notre monde occidental qui souffre encore d’un excès de testostérone, le temps est venu de remettre à l’honneur le féminin de l’être :

« Connais en toi le masculin mais adhère au féminin »,recommandaitLao-tseu.

La raison ne permet de saisir les choses que du dehors : elle analyse, conceptualise, modélise, organise, synthétise, comptabilise, balise… mais n’agit que sur la croûte du réel. Or on ne connaît une chose que de l’intérieur, en se liant à elle, en s’identifiant et en vibrant avec elle. La sagesse hindoue qualifie la réalité visible demaya, d’