Les conquérants de l’Everest - Henri Vernes - E-Book

Les conquérants de l’Everest E-Book

Henri Vernes

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Beschreibung

L'Everest fascine. Découvrez l'histoire de ceux qui l'ont vaincu! Le 29 mai 1953, l'Everest, majestueux, terrifiant et glacé, est vaincu. Ce pic inviolé que tant d'expéditions ont affronté en vain était un défi que l'Homme se devait de relever. Enfin, après tant d'efforts infructueux, l'Anglais Edmund Hillary et le Sherpa Tensing Norgay en atteignaient le sommet. S'ils en étaient les vainqueurs, leur exploit n'a été possible que grâce aux voies tracées par d'autres alpinistes avant eux. Chaque expédition qui les a précédés a contribué à la victoire finale et tous ceux qui ont participé à cette lutte contre la montagne méritent le titre de « Conquérants de l'Everest ». C'est à tous ceux-là, depuis la découverte, en 1852, du premier sommet du monde, qu'Henri Vernes a consacré son récit. De 1852 à 1953, découvrez l'odyssée pleine de ténacité et d'héroïsme des hommes acharnés à vaincre le premier sommet du monde. Plongez-vous dès à présent dans la fabuleuse histoire d'une montagne mythique et de ceux qui ont tenté de rejoindre son sommet! Par l'auteur du célèbre Bob Maurane. EXTRAIT Malgré son échec retentissant, la seconde expédition anglaise à l'Everest devait cependant porter des fruits, ceux de l'expérience. Tout d'abord, on avait remarqué que l'homme, en bonne condition physique, réussissait à s'adapter aux effets des hautes altitudes. Avec de l'entraînement, une certaine adaptation respiratoire se produisant et la teneur du sang en hémoglobine s'accroissant, il pouvait ainsi s'habituer à respirer un air de plus en plus pauvre en oxygène. À propos de l'escalade du Col Nord qui le mena, pour la première fois, à 7 000 mètres, le docteur Somervell avait écrit: « Je n'oublierai jamais notre première ascension de cette maudite pente de neige et de glace. Chaque pas était une épreuve, chaque mètre un combat, jusqu'à ce que nous tombions à moitié morts de fatigue au sommet ». Pourtant, il décrivit sa seconde montée du Col Nord de façon toute différente : « Après un jour ou deux passés au Camp III (6 400 mètres), nous remontâmes au Col Nord. L'ascension du col, cette fois-ci, fut dure, mais sans plus. Et, après l'avoir atteint, Morshead et moi gardions assez d'entrain pour aller reconnaître l'itinéraire de l'Everest ».




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Seitenzahl: 250

Veröffentlichungsjahr: 2018

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© Éditions Jourdan

Paris

http://www.editionsjourdan.fr

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ISBN : 978-2-39009-321-3 – EAN : 9782390093213

Toute reproduction ou adaptation d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie ou microfilm, est interdite sans autorisation écrite de l’éditeur.

Henri Vernes

Les conquérantsde l’Everest

—Pourquoi diable t’acharnes-tu à vaincre cettemontagne ?

—Parce qu’elle est là !

(Réponse de Mallory àun ami)

I : Guerre secrète autour d’une montagne

Gouvernement de l’Inde. Été 1852.

Il fait étouffant dans les bâtiments de l’Indian Survey – le Service Topographique de l’Inde – et les « punkas » réussissent avec peine à remuer l’air lourd, épais comme un sirop, de l’été tropical. Cependant, dans un bureau, un homme est penché, solitaire, sur sa table de travail et, avec obstination, aligne des chiffres. Cet homme est le Chef du Service Géodésique. Étranger à tout ce qui se passe autour de lui, il paraît ne rien voir, ne rien entendre. Ses calculs le fascinent. Il semble transporté hors du temps et de l’espace. Puis, soudain, il bondit sur ses pieds et, en deux enjambées, gagne le bureau de son chef, Sir Andrew Waugh. Sans prendre le temps de frapper, il ouvre la porte d’une poussée et, brandissant sa feuille couverte de chiffres, s’écrie :

—Monsieur, j’ai découvert la plus haute montagne du globe !

On s’imagine aisément la réaction de Waugh. Il dut dire quelque chose comme :

—Vous êtes fou, mon vieux !

Il n’en était rien pourtant. Après vérification, on se rendit compte que le Pic 15, un des nombreux sommets de l’Himalaya, mesuré au théodolite depuis les postes avancés de la jungle, était bien la montagne la plus haute du monde. Le Gaurisankar, coté 7 145 mètres à l’époque, était détrôné. Le Pic 15, avec ses 8 840 mètres, puis, plus tard, après de nouveaux calculs, ses 8 888 mètres, battait tous les records.

Pourtant, depuis toujours, les indigènes du Haut Népal et du Tibet reconnaissaient la supériorité de la cime anonyme. Pour eux, elle apparaissait telle une divinité inaccessible et remplie de courroux envers les audacieux qui tenteraient de violer ses hauteurs gla­cées. Ils l’appelaient Chomo-Lungma, la Déesse Mère des Montagnes ou parfois Déesse Mère des Neiges ou Déesse Mère des Vents. De loin, ils regardaient son som­met pyramidal, avec admiration et terreur, mais jamais aucun d’entre eux ne s’était avisé d’en tenter l’escalade, car, pour ces bouddhistes fervents, les dieux doivent être laissés en paix dans leur solitude éternelle.

Les Européens et, en particulier les Britanniques, voyaient la chose d’un tout autre œil. Pour eux, le Chomo-Lungma n’était qu’une montagne, plus haute que toutes les autres peut-être, mais une montagne quand même et qui, par conséquent, devait être escaladée. On commença par lui donner le nom du colonel anglais Sir John Everest, qui, en 1849, avait dirigé les opérations de triangulation. Le Mont Everest entrait dans la légende. Pendant plus d’un siècle, il allait narguer les hommes acharnés à conquérir sa cime. Découvert dans un bureau, l’Everest, sommet du globe, devait vite symboliser dans l’esprit des pays civilisés le grand combat opposant à la fois l’homme à lui-même et au monde qui l’entoure.

Car l’esprit de conquête nous habite. Si une caverne s’ou­vre sous nos pieds, nous voulons en sonder les ténèbres. Si un fleuve baigne notre terre, il nous faut remonter à sa source. Si une montagne se dresse au-dessus de nos têtes, il nous devient indispensable d’en atteindre le sommet. Et ce n’est pas uniquement la curiosité ou le besoin de savoir qui nous pousse, car nous savons par expérience ce que nous trouverons au fond de cette caverne, en amont de ce fleuve ou en haut de cette montagne. Ce n’est pas seulement la caverne, le fleuve ou la montagne que l’homme veut vaincre, mais lui-même. Il veut nier sa faiblesse, prouver qu’il est capable de se dépasser.

« ... L’homme et la montagne, écrit Sir Francis Younghusband, l’historiographe de l’Everest, sont tous deux sortis de la même terre originelle. Il y a donc entre eux quelque chose de commun. Mais la montagne est en bas de l’échelle des êtres, quelque imposante et massive qu’elle soit dans son aspect. Et l’homme, le plus chétif en apparence, mais le plus grand en réalité, est ainsi fait que le repos lui est interdit tant qu’il n’a pas posé son pied sur le sommet ultime, suprême incarnation de l’inférieur. L’homme ne veut pas être dominé par la masse. La mon­tagne est haute, sans doute, mais il veut montrer que son âme à lui est plus haute encore, et il ne sera satisfait que lorsqu’il l’aura à sa merci, sous ses pieds. »

Pourtant, une fois bien établie la nécessité de gravir l’Everest, on se rendit compte que ce n’était pas là une montagne comme les autres. Non seulement elle était la plus haute du monde, mais, en outre, elle était sévère­ment gardée. Le Népal et le Tibet, par où il fallait passer pour en atteindre les abords, voyaient, en effet, les étran­gers d’un mauvais œil et le gouvernement britannique, soucieux de ménager les susceptibilités, ne semblait pas décidé à autoriser les membres d’une importante expé­dition à gagner les territoires interdits contre la volonté de leurs dirigeants.

Une sorte de guerre secrète commença alors. Là où une troupe lourdement équipée ne pouvait passer inaperçue, un homme seul, au contraire, parviendrait à se faufiler. En 1860, l’Indian Survey créa donc, sous l’égide du capi­taine Montgomery, le corps des « Pundit Explorers », sorte d’agents secrets du Service Topographique, sinon agents secrets tout court.

Ces « Pundit Explorers » étaient, pour la plupart, des hindous auxquels on avait appris à se servir d’instru­ments scientifiques. Déguisés en pèlerins bouddhistes ou en marchands, ils partaient seuls vers les territoires inconnus situés au nord de l’Inde. Se faufilant à travers le Népal, le Sikkim et le Tibet, ils glanaient des observations, les notaient et les dissimulaient à l’intérieur de leurs moulins à prières. Beaucoup d’entre eux ne reve­naient pas de leur dangereuse équipée. Certains, captu­rés par les Tibétains et vendus comme esclaves, ne réus­sissaient à s’échapper qu’après de nombreuses années de servitude, pour regagner l’Inde. En 1879, deux de ces « Pundit Explorers » furent envoyés dans la région de l’Everest, mais, devant les difficultés dressées sur leur route, ils durent rebrousser chemin, rapportant peu de renseignements utiles.

Pendant ce temps cependant, de multiples tentatives étaient faites afin d’organiser une expédition vers l’Everest. L’une de ces tentatives, entreprise en 1893 sous l’égide du vice-roi des Indes, Lord Curzon, fut bien près d’aboutir. Mais l’autorisation, demandée par voie offi­cielle au gouvernement népalais, fut attendue en vain, et l’expédition, qui devait être commandée par le célèbre alpiniste Douglas Freshfield, ne partit pas.

En 1904, le colonel Francis Younghusband entrait à Lhassa, la ville sainte du Tibet interdit, créant ainsi un précédent. L’espoir revint dans les cœurs de tous ceux qui rêvaient de se couvrir de gloire en conquérant l’Everest. Mais, en 1909, le duc des Abruzzes se voyait refuser les visas tibétains et népalais et, de dépit, se lançait à l’assaut du deuxième sommet du monde, le Pic K2, ou Mont Godwin-Austen, dont il ne parvint d’ailleurs pas à gravir les 8 614 mètres.

Impatientés, des Européens solitaires se lancent alors dans la grande aventure. Déguisés en marchands ou en pèlerins, ils risquent chaque jour leur vie à la recherche des voies d’accès à l’Everest. C’est le docteur Kellas, le général Rawling, le capitaine J.-B. Noël... Pourtant, nul d’entre eux ne peut contempler Chomo-Lungma à moins de soixante-cinq kilomètres de distance.

En 1919 cependant, le capitaine J.-B. Noël, au cours d’une allocution prononcée devant la Société Royale de Géographie, insista sur la nécessité de conquérir l’Everest. « Maintenant qu’on a atteint les pôles, dit-il, le sen­timent général est que la tâche suivante et importante est l’exploration du Mont Everest et l’établissement de sa carte. On ne peut tarder à visiter le point culminant du monde, à en fixer et photographier les plis, les vallées et les glaciers. » Le Dr Kellas et Douglas Freshfield joig­nirent leurs souhaits aux siens et, finalement, Sir Francis Younghusband, prenant à son tour la parole, conclut : « Il faut le faire ! » Une demande régulière, visant à obte­nir l’autorisation de pénétrer au Tibet, fut alors adressée au gouvernement de l’Inde. Celui-ci, sans opposer un refus formel à cette requête, répondit n’être pas en me­sure pour l’instant de prendre contact avec les autorités tibétaines.

L’année suivante, une délégation, composée de membres de la Royal Geographical Society et de l’Alpine Club, se présenta chez Lord Sinha, alors sous-secrétaire d’État. Celui-ci ne formula aucune objection à ce qu’une expédition importante partît pour l’Himalaya. Évidemment, il fallait obtenir l’autorisation du gou­vernement de l’Inde et celle du Dalaï-Lama.

Le colonel Howard Bury, qui avait beaucoup chassé à la frontière du Népal et du Tibet, fut envoyé aux Indes, afin d’obtenir l’accord du vice-roi, Lord Chelmsford. Bury, excellent ambassadeur, sut lui rendre le projet attrayant, et l’autorisation fut accordée. Restait à obtenir celle du Dalaï-Lama. Pour cela, il fallait contacter un certain Mr Bell, agent britannique résidant au Sikkim et dont l’influence au Tibet était très grande. Howard Bury partit pour le Sikkim, rencontra Mr Bell et réussit à le convaincre à son tour. Comme Mr Bell entretenait avec le Dalaï-Lama des relations fort amicales, les frontières du Tibet furent ouvertes aux hommes désireux de se lancer à l’assaut de Chomo-Lungma, la déesse inviolée. Le message du Dalaï-Lama commençait par cette phrase pratique : « À l’ouest des cinq trésors de la Grande Neige, dans le ressort du fort de Cristal Blanc, près du monastère de la Vallée Rocheuse Intérieure, se trouve le pays des Oiseaux du Sud, le pays de la plus haute montagne du monde... »

À Londres, la Royal Geographical Society et l’Alpine Club fondèrent aussitôt, sous la présidence de Sir Francis Younghusband, le « Comité de l’Everest ». Le premier but de ce comité était de réunir l’argent nécessaire à l’équipement de l’expédition, et il en fallait beaucoup. On l’obtint par souscription privée. En l’occurrence, le capitaine J. P. Farrar fit merveille en obligeant les membres de l’Alpine Club à débourser jusqu’à leur dernier penny d’économies.

L’argent trouvé, il fallut ensuite sélectionner les membres destinés à former l’équipe de reconnaissance.

Howard Bury fut nommé chef d’expédition, poste auquel sa grande connaissance de l’Inde et de ses habi­tants le désignait tout naturellement. Harold Raeburn serait chef des grimpeurs. Ensuite, un troisième nom fut prononcé à l’unanimité : George Leigh Mallory.

Mallory avait alors 33 ans et était professeur au Collège de Charterhouse. Grand, mince et souple, avec un visage ouvert d’adolescent, il ne répondait en rien à l’image qu’on se fait du héros. Pourtant, jamais les conquérants du Graal ou les Croisés n’avaient brûlé d’un tel feu. Alpiniste de grand mérite, une foi inébranlable l’habitait.

Georges Finch, athlète vigoureux et merveilleux grimpeur, fut choisi ensuite, mais, étant tombé malade, il dut être remplacé par C.H. Bullock, ami de Mallory. A.F.R. Wollaston, naturaliste ayant exploré la Nouvelle-Guinée et le Mont Ruwenzori, fut choisi comme méde­cin de l’expédition. Le docteur Kellas, chimiste passion­né par le problème de l’oxygène aux hautes altitudes, H.-T. Morshead, officier du Service Géographique de l’Inde, le capitaine Wheeler et le docteur Héron devaient les rejoindre aux Indes mêmes.

Pendant ce temps, les commentaires allaient bon train. Des gens ne comprenaient pas l’intérêt qu’il y avait à gra­vir une montagne au sommet de laquelle on ne trouverait rien. D’autres haussaient les épaules en disant : « À quoi bon toutes ces histoires ? Si vous voulez aller à la cime de l’Everest, pourquoi ne pas prendre un avion qui vous y déposera ? » À cette dernière question, le bouillant Sir Francis Younghusband répondit : « Pourquoi les équi­pes d’Oxford et de Cambridge, pour aller de Puntey à Mortlake, ne prendraient-elles pas un canot à moteur ? Elles y arriveraient bien plus vite et plus confortablement qu’en tirant elles-mêmes sur les avirons. Ou bien, deman­dez à un coureur de quinze cents mètres pourquoi il n’a pas pris un taxi. Le but de l’homme est de gravir l’Everest et de le gravir avec ses propres pieds. C’est là l’important. C’est à ce seul prix qu’il éprouvera cette fierté de l’exploit qui remplit son âme de satisfaction ».

Par la France, la Méditerranée, la mer Rouge et l’océan Indien, l’expédition gagna l’Inde et, après avoir traversé Bombay et Calcutta, atteignit Darjeeling, magnifique station d’été située au pied même de l’Himalaya. Là, un passeport, signé de la main du Premier ministre du Tibet, attendait les Européens. Il disait :

« Aux Chefs de Pharijong Tink-ke, Khamba et Kharta.

Vous saurez qu’une compagnie de Sahibs vient pour voir la montagne de Chomo-Lungma et qu’ils témoignent d’une grande amitié pour les Tibétains. À la demande du Grand ministre Bell, un passeport leur est délivré, demandant à tous les fonctionnaires et sujets du gouvernement tibétain de leur fournir des moyens de transport, c’est-à-dire des chevaux de selle, des bêtes de somme et les coolies dont ils auraient besoin, aux conditions qui seront fixées de part et d’autre. Toute assistance réclamée par les Sahibs, de nuit ou de jour, en marche ou lors des haltes, devra leur être fidèlement fournie et leurs besoins et leurs exigences devront rapide­ment retenir votre bienveillante attention. Partout où iront les Sahibs, les gens du pays devront les aider aussi efficace­ment que possible dans le but de maintenir les bonnes relations entre les gouvernements anglais et tibétain,

Expédié l’année de l’Oiseau de Fer. »

(Sceau du Premier ministre)

Muni d’un pareil sauf-conduit, Howard Bury pouvait maintenant passer à la dernière phase des préparatifs : le recrutement des coolies. Il choisit quarante Sherpas, porteurs himalayens de haute altitude. De race mon­gole, petits, trapus et extrêmement résistants à la fatigue, ces montagnards ne deviennent Sherpas qu’à partir de la deuxième génération. Seuls ceux d’entre eux qui ont dépassé une certaine altitude ont droit au titre envié de « Tigre ». Dévoués jusqu’au sacrifice, ils sont indispensables à toute expédition à travers la chaîne de l’Himalaya. Sans eux, aucune ascension ne serait possible. Les Européens l’ont vite compris et, autour des feux de bivouac, de solides amitiés se sont nouées entre les hommes blancs et les petits hommes jaunes au grand sourire et aux rudes épaules.

Les femmes sherpas, ou Sherpanis, sont aussi résis­tantes que leurs époux. Comme eux, elles peuvent hisser de lourdes charges le long des pentes escarpées des montagnes. Au milieu du front, elles portent un grain de beauté artificiel. Mais ces « mouches » ne sont pas pour elles de vaines parures, puisqu’elles sont seulement desti­nées, pensent-elles, à les immuniser contre la migraine.

Les quarante Sherpas furent réunis en équipe et on leur insuffla l’esprit de corps. On flatta leur goût de l’aventure, de la gloire et de l’honneur et on leur fit en­trevoir que l’entreprise était aussi la leur. Bien payés, bien équipés, bien nourris, ils allaient se révéler, pour la première fois, des auxiliaires précieux.

On était au milieu de mai. Le docteur Kellas venait de rentrer d’un long voyage d’hiver dans le Sikkim. Il s’était surmené, dormant à la diable à des altitudes de plus de 6 000 mètres, par des températures extrêmement bas­ses, et sa santé laissait fort à désirer. Morshead, Wheeler et, finalement, A.M. Héron, du Service de la Carte Géologique de l’Inde, arrivèrent à leur tour à Darjeeling, complétant ainsi l’expédition.

Hélas ! on ne pouvait joindre directement l’Everest. Pour le faire, il aurait fallu passer par le Népal, qui demeu­rait territoire interdit. Il faudrait donc aller vers l’est, traverser le Sikkim, gagner le Tibet et attaquer la mon­tagne par le nord. On avait décidé que cette première expédition se contenterait de reconnaître le terrain, de chercher une voie d’accès vers le sommet de l’Everest. Celle-ci trouvée, on tenterait une rapide escalade, mais sans insister. L’année suivante, une seconde expédition viendrait lancer l’assaut final.

La longue cohorte des grimpeurs, des coolies et des mulets quitta Darjeeling au matin du 18 mai 1921. Il avait plu durant la nuit et les flancs des montagnes étaient ouatés de brumes grisâtres. Les arbres égouttaient leurs branches. L’humidité envahissait tout. Mais, à côté de cela, il y avait le vert triomphant de la végétation, les teintes vives des orchidées et les rideaux diaphanes des mousses suspendues.

Une épopée, qui devait durer plus de trente ans, com­mençait là...

II : Au pays de Chomo-Lungma,Déesse Mère des Montagnes

À travers les épaisses forêts du Sikkim, l’expédition cheminait en direction du Tibet. Une chaleur torride ré­gnait et les hommes avançaient dans un continuel bain de vapeur. Des fougères géantes élevaient à dix mètres de hauteur leurs tiges droites et cannelées dominant d’épais bouquets de bananiers sauvages. De grands papillons aux ailes multicolores voletaient dans l’air lourd. C’était un paysage de rêve, car, au-dessus de cette jungle tropi­cale, le Mont Kangchenjunga dressait la masse brillante de ses glaciers et les explorateurs, plongés dans une touf­feur d’étuve, pouvaient rêver à leur aise à la fraîcheur vivifiante des cimes.

La rivière Titza franchie, on atteignit Kalimpong et ses jardins remplis de roses et d’hibiscus pourpres. À Pedong, les haies de daturas étaient chargées de larges fleurs blanches en forme de pavillons de trompettes. La nuit, ces corolles pâles devenaient phosphorescentes et répandaient un parfum douceâtre. Des orchidées de toutes couleurs s’élançaient à l’assaut des arbres...

Pourtant, malgré ces beautés, le temps demeurait épouvantable. Il ne cessait de pleuvoir. Une pluie lourde, épaisse, à laquelle les imperméables venus de Londres ne résistaient guère. Par millions, les sangsues de jungle, attirées par l’humidité, attendaient le passage de la cohorte et s’attachaient à tout être vivant, homme ou bête, passant à leur portée.

Dans la vallée de Chumbi, des bouquets de rhododen­drons en fleurs remplacèrent la forêt tropicale. Il pleu­vait trois fois moins et les sangsues cessèrent en partie leurs attaques. Des hauteurs environnantes, atteignant l’altitude des Alpes, descendaient des torrents rageurs. La flore se révélait toujours d’une richesse extrême et, pour d’ardents botanistes comme Howard Bury, Mallory et Wollaston, chaque pas s’accompagnait d’un nouvel émerveillement.

Par la Jelep Pass, située à une altitude de 4 386 mètres, les explorateurs gagnèrent alors la frontière du Tibet, où, telle une sentinelle vigilante, se dressait le pic du Chomolhari aux lignes sobres et pures.

Là, un nouveau monde s’ouvrait. Le climat humide et chaud de l’Inde faisait place à une température plus saine. Arrêtés par l’Himalaya, les lourds nuages de la mousson n’atteignaient pas le Tibet. L’air y était secet limpide. À Phari, les membres de l’expédition, affaiblis par leur longue marche à travers la forêt tropicale, se reposèrent un peu. Le docteur Kellas, dont la santé était déjà chancelante au départ de Darjeeling, dut se cou­cher, exténué.

Phari était une ville malpropre, mais le Dzongpen, délégué local du Dalaï-Lama, se montra empressé à satisfaire les Sahibs. Malgré leur fanatisme religieux, les Tibétains sont d’un naturel courtois et, en outre, les ordres de Lhassa étaient de traiter les Anglais en amis.

Après quelques jours de repos à Phari, l’expédition s’en­fonça à travers les vastes plaines du Toit du Monde. Sur des centaines de kilomètres, elles s’étendent, monotones et bordées de collines hérissées de roches aiguës. Paysage désolé, rébarbatif, qu’aucune rivière n’a creusé, où les rares pluies ne font pousser qu’une végétation pauvre. Pourtant, au loin, les cimes neigeuses de quelques pics anonymes rappelaient aux hommes leur but grandiose et la chaleur habitait leur cœur, car chaque pas, si douloureux fût-il, les rapprochait de leur but.

Pour gagner Khamba Dzong, Shekar et Tingri, villages situés aux abords de l’Everest, il fallait traverser une série de crêtes atteignant une altitude de 5 182 mètres. C’est au passage d’une de ces crêtes que le docteur Kellas tom­ba à nouveau malade. Il mourut un peu avant de parve­nir à Khamba Dzong. Son cœur, trop faible, n’avait pu résister à l’effort imposé par le passage du dernier col. Il fut enterré au sud du village, sur les pentes d’une colline, en vue de l’Everest. Ainsi, il pourrait reposer au sein de ces montagnes qu’il avait tant aimées et qui, finalement, avaient pris sa vie.

Exténués par le long voyage à travers jungles et déserts, Raeburn et Wollaston tombèrent malades à leur tour et il fallut les renvoyer à Darjeeling. De l’équipe des grimpeurs, seuls Mallory et Bullock demeuraient donc. En outre, la mort du docteur Kellas ne permettrait pas de résoudre de façon absolue le problème de la respiration en haute altitude, et l’on pensait que le sommet de l’Everest pourrait être atteint seulement en assurant aux grimpeurs un apport supplémentaire d’oxygène.

Pourtant, l’Everest était à présent en vue, et les membres restants de l’expédition se pressèrent vers leur but. Enfin, le 11 juin, pour Mallory et Bullock, la montagne se révéla dans toute sa splendeur. Ils avaient quitté Gyanka Nampa de grand matin et, après avoir traversé une contrée de collines arides, ils tentaient, leurs jumelles braquées, de percer l’écran des nuages, lorsque, soudain, le voile se déchira. « Nous aperçûmes l’éclat de la neige à travers le brouillard gris, raconte Mallory. Tout un massif commença à montrer sa gigantesque charpen­te. Au milieu de la brume, les montagnes prenaient un aspect fantastique. Cela ressemblait aux créations sauvages d’un rêve. Un absurde bloc, de forme triangulaire, surgit de l’ombre. Son flanc, qui se présentait sous un angle de soixante-dix degrés, semblait n’avoir point de fin. À gauche, une crête noire, dentelée, paraissait accrochée au ciel. Peu à peu, très lentement, nous finîmes par voir les flancs du géant, ses glaciers, ses arêtes, tantôt un détail, tantôt un autre, à travers les déchirures mouvantes de la brume. Puis, dans le ciel, plus haut que l’imagination ne l’avait rêvé, monta le blanc sommet de l’Everest. Ces fragments, vus les uns après les autres, formaient un tout. Nous n’avions qu’à les assembler pour interpréter le rêve. Bien qu’il restât beaucoup à deviner, quelque chose se dégageait avec netteté : la forme générale de la montagne, la forme de l’Everest. C’était une prodigieuse défense, saillant au-dessus de la mâchoire du monde. Le Mont Everest ne présentait pas un profil très net, en raison d’une légère brume qui flottait autour de lui. Ce fait donnait à cette apparition une touche de mystère et de majesté. Nous fûmes heureux de ce que la vue de la montagne la plus élevée ne nous apportait aucune désillusion. »

Tout de suite, Mallory se met à la recherche d’une voie permettant d’accéder à la pyramide rocheuse cou­ronnant le sommet du mont. Lui et ses compagnons s’avancent à travers l’immense glacier de Rongbuck, le long de la face nord du pic. Des clochetons de glace, formés sous l’action du soleil, s’élèvent à dix ou quinze mètres de hauteur, telle une fantastique forêt de cristal.

Abattus par la « lassitude des glaciers », fatigue due à l’excès d’humidité, les explorateurs continuèrent leurs recherches et, finalement, le 1er juillet, ils découvrirent le fameux Col Nord, le seul qui parut praticable. Il ser­pentait à travers une muraille de glace, haute de quelque douze cents mètres et encombrée par les séracs, énormes blocs de glace à l’équilibre instable, restes d’un glacier morcelé par suite d’une trop grande dénivellation de ter­rain.

Il fallait à présent découvrir le moyen d’accéder à ce Col Nord. Il existait bien un glacier le reliant au glacier de Rongbuck, mais Mallory décida qu’on ne pourrait tenter de le franchir qu’en dernier ressort. Les séracs qui le par­semaient entraîneraient de grands risques d’avalanches et, en outre, le terrible vent d’ouest, aux rafales tranchantes comme des faux, atteindrait directement les grimpeurs et les priverait des trois quarts de leurs moyens.

Étudié à son tour, le versant sud-ouest se révéla lui aussi impraticable, et des précipices vertigineux empê­chaient l’accès direct par le sud. Pour contourner ces précipices, il faudrait passer par le Népal et, comme on le sait, ce pays demeurait interdit aux étrangers.

Restait donc à jeter un coup d’œil du côté est. Howard Bury fit lever le camp et toute l’expédition alla s’instal­ler à Kharta, dans une vallée riante, couverte de verts pâturages, de champs de fleurs et d’orge. Des oiseaux et des papillons volaient partout. Le climat, doux et tiède, poussait à la mollesse. Mais, pour Mallory, cette vallée était seulement un chemin possible vers le sommet de l’Everest. Après quatre jours de repos, il repartit en com­pagnie de son inséparable Bullock.

Ils traversèrent l’édénique vallée de Kama, joyau perdu entre l’Everest et les imposantes murailles du Makalu. À une altitude de 4 000 mètres, ils découvrirent une forêt où poussaient des pins argentés, de grands rhododendrons, des magnolias, des sycomores, des bambous, des aulnes et d’énormes genévriers hauts de quarante mètres. Des troupeaux paissaient dans de riches pâturages. C’était le Paradis terrestre retrouvé. Mallory et Bullock y seraient bien demeurés, mais il y avait ces 8 888 mètres à vaincre...

Ne trouvant pas de passage sur la face est de la mon­tagne, Mallory entreprit alors de remonter la vallée de la Kharta jusqu’au col de Lhakpa-La qui la prolonge. Là, il crut découvrir un passage menant au Col Nord. Cependant, la mousson était venue et mieux valait en attendre la fin. Toute l’expédition se fixa donc définitive­ment à Kharta et y attendit des jours meilleurs.

La mi-septembre vint et, avec elle, la fin de la mous­son d’été. Wollaston et Raeburn, remis de leur malaise, étaient revenus du Sikkim et la troupe se trouvait à nou­veau au complet, prête à trouver coûte que coûte le che­min du sommet.

Le 22 septembre, Howard Bury, Mallory, Bullock, Morshead, Wheeler et Wollaston partirent pour le col de Lhapka-La, où un camp avait été installé. Raeburn, encore un peu souffrant, fut laissé à Kharta. C’est au cours de ce trajet que les explorateurs tombèrent en ar­rêt devant des empreintes, ressemblant à celles de pieds humains nus, imprimées dans la neige. Les coolies décla­rèrent que le Metohkangmi, ou « abominable homme des neiges », était passé par là.

À 10h30 du matin, le même jour, le sommet de la passe était atteint. Un vent glacé assaillit alors les hommes et les effets de l’altitude étaient tels que le seul fait de ramper pour pénétrer dans les tentes les laissait à court de souffle. Le soir, la température tomba à -19 de­grés. Comme une meute de loups, le vent tournait autour des fragiles abris de toile et personne, sauf Mallory – il aurait pu dormir sur une planche hérissée de poignards, comme un fakir – ne ferma l’œil cette nuit-là.

Le matin du 24, Mallory, Bullock et Wheeler se mettent en route vers le Col Nord, ou Chang-La, conduisant à l’arête nord-est, dernier obstacle à franchir avant de parvenir au sommet.

« Le soleil était levé depuis plus d’une heure quand nous quittâmes le camp, écrit Mallory. Une demi-heure plus tard, nous attaquions les premières pentes au-dessous de la paroi. Nous avions trois coolies en bonne forme et bien exercés ; nous les employâmes pour les plus dures besognes. À part une courte attaque à la glace, faite sur l’extrémité d’une crevasse que nous franchîmes, nous pûmes cheminer directement, d’abord en obliquant à droite sur de la neige gelée, puis à gauche, dans une longue traverse montant vers le sommet. Nous n’eûmes de difficultés qu’à un seul passage, un peu au-dessous du col. Là, la neige se présentait en masse assez épaisse pour être désagréable. Il fallut peiner dur pour franchir ce mauvais passage et nous arrivâmes au col un peu avant 11h30 du matin. À ce moment, deux coolies paraissaient bien fatigués quoique capables encore d’avancer. Le troisième, qui avait marché en avant, était relativement frais. Wheeler estimait qu’il pouvait donner encore, mais ses pieds étaient devenus insensibles. Bullock était fatigué, mais, à force de volonté, il pouvait encore avancer. Jusqu’où ? Il était impossible de le dire. Pour ma part, ayant eu la chance de dormir convenablement aux deux derniers camps, je me trouvais en excellente forme. Je pensais pouvoir encore escalader 2 000 pieds. Qu’y avait-il plus loin ? Durant l’ascension, mes regards s’étaient souvent portés sur la croupe arrondie qui domine le col et sur les derniers rochers au-dessous de l’arête nord-est. Si nous avions jamais douté que cette arête fut accessible, le doute eut été complètement dissipé. Sur une notable longueur, ces rochers et ces rampes étaient faciles, sans danger ni difficulté. Mais le vent était venu. Même où nous étions, à l’abri d’un petit mur de glace, la brise arrivait en violentes rafales et soulevait la neige pulvérulente qui nous suffoquait de ses tourbillons. 

Sur le col, un peu plus loin, c’était la tempête. Plus haut, le spectacle était terrifiant. Sur le grand flanc de l’Everest, la neige fraîche et fine était balayée et tour­billonnait continuellement. La ride que nous devions suivre était battue avec une violence inouïe. Nous aper­cevions la neige qui, soulevée pour un moment, s’enlevait par-dessus cette ride pour retomber sous le vent comme un terrible ouragan. Voir était assez. Le vent avait résolu la question. C’eut été folie d’aller plus loin. Pourtant, nous discutâmes un peu les chances et nous luttâmes pendant quelques pas, à titre d’essai. Nous allâmes au col pour tâter, durant quelques instants, la violence du vent. Il nous fallut lutter encore pour revenir sous notre abri. Nous n’en dîmes pas plus long sur l’opportunité de notre assaut.

Une dernière décision restait à prendre. Notre groupe était évidemment trop faible pour jouer un jeu d’attente à cette altitude. Il fallait ou bien camper au col ou nous en détourner. Les coolies allaient être à court de vivres ; c’était un argument sérieux pour ne pas pousser plus avant. Si les hommes avaient été en forme, ils auraient pu, ainsi que je l’avais projeté, retourner sans charge au Lhapka-La et revenir le même jour au Chang-La. Il n’y en avait peut-être pas deux pour exécuter ce voyage. Ces deux hommes partis, nous n’aurions plus eu que huit coolies, dont deux étaient épuisés. Il serait donc resté six porteurs seulement pour sept charges. Pourtant, la distance jusqu’au col n’est pas très grande et de telles difficultés pouvaient être surmontées, d’une façon ou d’une autre.