Les forbans de Séville - Émilie Gautheron - E-Book

Les forbans de Séville E-Book

Gautheron Emilie

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Beschreibung

Un roman pour les enfants à partir de 12 ans !

Séville 1528. À la mort de leur tuteur, Valerio et Miguel, des jumeaux, apprennent qu'ils sont en réalité nés sur le Nouveau Continent. Ils décident alors de tout faire pour gagner le Nouveau Monde et retrouver leurs parents. Grâce à un concours de circonstances, ils embarquent sur un navire marchand en qualité de mousses.
Parviendront-ils à atteindre leur terre promise ? Quelles aventures leur réserve le voyage ?

Laissez-vous séduire par le premier volet des aventures haletantes de nos deux héros, de l'Espagne du XVIe siècle à la résistance maya en passant par la folie conquérante des conquistadors.

EXTRAIT

Valerio se remémora les ouï-dire du port de Séville. Un quartier-maître supervisait le travail à bord, s’assurait de la bonne entente des marins et du partage des rations. En gros, c’était le chef après le capitaine.
Semero s’adressa en ces termes à l’équipage :
– Ce voyage va être long. Aussi, la participation de tous sera essentielle. Du premier au dernier d’entre vous, chacun devra faire preuve de bonne volonté. Le premier qui essaiera de faire le malin, je lui en ferai passer l’envie, j’vous l’dis !
– Pas commode notre nouveau quartier-maître, chuchota Valerio à l’oreille de son frère.
Miguel ne put s’empêcher de sourire.
– Et maintenant, au travail ! lança Semero. Les plus expérimentés, déferlez les voiles ! Les mousses, le maître-coq réquisitionne de la main d’œuvre pour la première corvée de patates. Ouste, allez lui prêter main-forte !

À PROPOS DE L'AUTEUR

Déjà quand elle était toute petite, Émilie Gautheron aimait se déguiser et jouer à être quelqu’un d’autre. Tout lui était prétexte pour s’inventer une histoire. Elle a commencé à écrire quand elle a eu 11 ans et ne s’est pas encore arrêtée sauf peut-être pour cuisiner des plats exotiques qui lui rappellent ses voyages ou encore pour pratiquer le kung-fu ou la plongée subaquatique, ses autres passions.
Pour elle, l’imagination est une passerelle merveilleuse qui lui permet de braver à la fois l’espace et le temps. Il lui arrive de se perdre dans les vieux châteaux ou parmi des ruines tout en rêvant au faste des anciennes civilisations.
Avec la série Les fils de la Nouvelle Espagne, elle nous transporte au cœur de l’Histoire en nous faisant vivre les aventures de deux jumeaux au caractère bien trempé.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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Sommaire

Les forbans de Séville

Chapitre 1 - 1528, Séville

Chapitre 2  - Départ

Chapitre 3 - Premières armes

Chapitre 4 - Les pirates

Chapitre 5 - Une vie de forbans

Chapitre 6 - L’abordage

Chapitre 7 - Le sort des pirates

Chapitre 8 - Révélations

Chapitre 9 - La tempête 

Chapitre - 10 Francisco, témoin du passé

Chapitre 11 - Leçon d’escrime

Chapitre 12 - Leçon de lecture

Chapitre 13 - Sur les traces du passé

Chapitre 14 - Règlement de compte

Chapitre 15 - Le mystère de l’Indien

Chapitre 16 - Cuba

Chapitre 17 - L’ombre du passé

Chapitre 18 - Le piège

Chapitre 19 - Mort d’un capitaine

Chapitre 20 - Le Yucatán

Chapitre 21 - La cité ravagée

Notes historiques

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Les forbansde Séville

Les fils de laNouvelleEspagne

TOME I

ÉmilieGAUTHERON

Illustrations Jean-MichelDamien

Chapitre 1 - 1528, Séville

Valerio plongea la lame rougeoyante dans les braises. Il épongea son front en sueur et posa son marteau sur l’établi.

Il travaillait depuis six heures du matin et sentait encore les courbatures de la veille. Il se pencha au-dessus d’un baquet rempli d’eau et s’aspergea le visage.

Quand les remous se dissipèrent, son reflet se stabilisa à la surface : les yeux noirs de Valerio pétillaient au milieu d’un visage fin au petit nez constellé de tâches de rousseur. Il passa une main dans ses cheveux d’un brun de ténèbres, toujours en bataille.

Puis, il observa le feu fondre le fer. D’ici une dizaine de minutes, il forgerait l’étrier qu’un riche bourgeois avait commandé à Alfonso, son patron. Les braises se mouraient.

Que faisait Miguel ? Il en prenait un temps, simplement pour acheter un sac de charbon ! Valerio savait que son jumeau profitait des courses pour s’évader et flâner dans la ville. Décembre débutait et les Sévillans préparaient déjà Noël. À cette occasion, des galions espagnols partiraient sans doute en mer. Vers le Nouveau Monde.

À cette pensée, Valerio soupira. Le Nouveau Monde ! Cette terre de mystère dont tout le monde parlait ! À quoi pouvait-il ressembler ? Comment étaient ces hommes, ces sauvages qui vivaient là-bas ? Étaient-ils cruels ? Avaient-ils réellement la peau rouge ?

Quand un navire revenait de Nouvelle-Espagne, Valerio et Miguel se précipitaient au port pour entendre les marins raconter leur voyage. Et des bateaux, ils en voyaient accoster et appareiller chaque jour !

Les voies fluviales permettaient à Séville d’équiper de lourds galions en partance pour l’Amérique. Le commerce maritime s’était développé, accordant une grande richesse et une grande renommée à la ville. Valerio rêvait de découvrir le Nouveau Monde.

Pour l’instant, au lieu de cela, il se trouvait dans cette forge où il travaillait depuis maintenant trois ans en compagnie de Miguel, deux apprentis aux côtés d’Alfonso. Celui-ci leur inculquait le métier pour qu’ils puissent un jour, peut-être, ouvrir leur propre atelier. Cette perspective n’enthousiasmait guère Valerio. Il ne s’imaginait pas dédier sa vie aux marteaux, poinçons ou fers à cheval ! À quatorze ans, il envisageait une vie plus palpitante.

Miguel, malgré un caractère moins fougueux, le rejoignait sur le sujet. Comme lui, l’idée de devenir forgeron ne l’attirait pas vraiment.

Ce n’était, hélas, pas le point de vue du père Anselmo, leur tuteur. Orphelins, Valerio et Miguel avaient été élevés par ce moine franciscain qui avait pourvu à leur éducation. Il leur avait appris à lire, écrire et compter. Valerio avait tenu entre ses mains une bible et des livres en latin dès ses cinq ans. En plus du latin, il lisait l’espagnol. Il était conscient de sa supériorité intellectuelle par rapport aux autres habitants. Le père Anselmo l’envoyait parfois quérir des aunes de bure pour confectionner des robes car il savait qu’il pouvait précisément mesurer la longueur du tissu chez le fripier, alors que la majorité des commerçants savait à peine compter jusqu’à vingt. Si son tuteur lui confiait une adresse par écrit, avec ordre d’y porter un message par exemple, Valerio la lisait sans difficulté et retrouvait l’établissement en déchiffrant les enseignes au-dessus des boutiques. Mais plus que ces savoirs pratiques, le curé leur avait inculqué de solides bases culturelles. Sous sa conduite, Valerio avait découvert les différents pays qui entouraient l’Espagne.

Il avait appris le nom des grandes batailles. D’autre part, Anselmo veillait à ce que les jumeaux respectent les règles de la religion catholique : ils devaient assister à la messe tous les dimanches, étudier de manière approfondie l’Ancien et le Nouveau Testament, prier quotidiennement. Anselmo leur avait aussi expliqué comment les chrétiens avaient repoussé les maures en 1492 ; cette victoire prouvait la supériorité de Dieu sur les impies et rappelait aussi aux enfants que le Seigneur aide ceux qui croient fermement en lui, tandis qu’il punit ceux qui le rejettent. Valerio et Miguel étaient des élèves passionnés et extrêmement curieux.

À un moment de leur enfance, le père Anselmo avait été tenté de les faire entrer dans les ordres. Mais, en grandissant, les garçons avaient montré un caractère vif, voire quelque peu indiscipliné. Une fois, ils avaient forcé l’armoire de leur tuteur afin de lire les ouvrages qu’il leur refusait. Avides d’expériences, ils s’étaient échappés après une messe pour courir les bas quartiers sévillans. Ces incartades avaient été sévèrement réprimandées même si elles n’avaient pas été commises avec une mauvaise intention. L’impétuosité des jumeaux et leur goût pour la liberté firent que le père Anselmo renonça à les faire entrer dans les ordres.

À onze ans, leur tuteur les avait confiés à Alfonso pour qu’il leur enseigne le métier de forgeron. Si Valerio et Miguel ne voulaient pas embrasser une carrière ecclésiastique, tout du moins devaient-ils apprendre un métier qui leur permettrait de gagner leur vie.

Le temps avait passé, ils avaient appris, mais ils ne s’étaient jamais pris de passion pour leur métier. Leur envie d’évasion et leur curiosité insatiable maintenaient leurs rêves ailleurs, loin de la forge. Ils n’osaient pourtant pas en faire part au père Anselmo. Le  moine était vieux et malade. Depuis l’hiver précédent, il souffrait régulièrement de quintes de toux. Une fois, Valerio l’avait vu cracher du sang. Profondément affecté, il avait convenu avec son frère de respecter la volonté du moine, une façon de le remercier pour tout ce qu’il leur avait donné. Parfois, cette promesse pesait lourd sur le cœur aventureux du jeune homme. 

À cet instant, la porte de la forge s’ouvrit à la volée. Son frère entra, un sac de charbon chargé sur son épaule. Jumeau de Valerio, Miguel lui ressemblait en tous points : même chevelure sombre et indisciplinée, même regard vif, même teint hâlé. Il déposa son fardeau en souriant : 

– Tu ne t’es pas trop ennuyé ? lui demanda-t-il innocemment.

– Ennuyé ? Ennuyé ? Sais-tu depuis combien de temps je patiente ? Une demi-heure au moins s’est écoulée depuis que tu es parti ! Tu as fait le tour de la ville ?

– Pas du tout. Mais le fournisseur de charbon se trouve juste à côté de la cathédrale... Au fait, tu sais qu’elle sera bientôt achevée ?

– Oui, je sais, marmonna Valerio.

– J’y suis juste passé rapidement, pour juger de l’avancée des travaux. C’est magnifique ! Les flèches s’élancent si haut vers le ciel qu’à leur cime on peut peut-être se rendre compte de la force de Dieu. Notre cité manquait cruellement d’un tel prodige à la gloire de Notre Père. Nous aurons enfin un lieu digne de Lui ! J’ai hâte d’y entrer pour assister à une messe !

– À l’heure qu’il est, nous devrions plutôt implorer le Seigneur qu’Alfonso ne remarque pas la maigreur de notre travail, bougonna Valerio. Nous n’avons forgé qu’un étrier et une dizaine de clous !

– Il ne s’en apercevra pas ! Tu le connais !

– Justement. Aide-moi à mettre du charbon dans le foyer ! Je vais au moins terminer ce crochet. 

   Miguel s’exécuta, tout en poursuivant la conversation : 

– Maria la lingère m’a dit qu’un gros galion avait été affrété au port. Il part demain pour le Nouveau Monde.

– Vraiment ?

– Oui. Une fête est organisée ce soir pour son départ. J’ai pensé que nous pourrions nous y rendre.

– Hum... pourquoi pas ? Nous finissons la journée à six heures aujourd’hui. Oui, cela paraît faisable. Nous nous divertirons un peu. Le travail à la forge devient vraiment monotone !

– Tout à fait d’accord ! 

D’un geste précis, Valerio frappa l’étrier de son marteau. La perspective de prendre part à une fête ce soir-là l’avait ragaillardi. 

À six heures tapantes, ils quittèrent la forge pour se diriger vers le port. Mais, alors qu’ils s’engageaient dans les rues sinueuses de Séville, un gamin surgit d’une étroite venelle, l’air affolé. Il portait la longue robe monacale des enfants de chœur, sans doute l’assistant d’un prêtre. Son regard erra de l’un à l’autre avant qu’il ne se décide à demander précipitamment : 

– C’est vous, Valerio et Miguel ?

– Oui, lui répondit Valerio en échangeant un regard surpris avec son jumeau.

– C’est le père Anselmo qui m’envoie vous chercher.

– Que se passe-t-il ? s’inquiéta Miguel.

– Il ne va pas bien. Il a encore toussé à s’en vider les tripes ce matin. Il est au lit depuis midi. Frère Angelo et frère Adolfo l’ont veillé, mais je crois que la maladie l’emporte. Il vous demande, immédiatement. 

Alarmés, les deux frères suivirent l’enfant. Ils oublièrent la forge, la fête au port, leurs rêves. Plus rien ne comptait en cet instant que cette nouvelle : le père Anselmo, leur tuteur, allait mourir. Àpart lui, ils n’avaient aucune famille : le seul être ayant compté pour eux allait les quitter.

Ils passèrent devant de nombreuses petites églises, sur des places où régnaient gaieté et joie de vivre alors que pour eux c’étaient le noir et la peur. Arriveraient-ils à temps ? Pourraient-ils parler une dernière fois au père Anselmo ?

Un soulagement mêlé de crainte les saisit quand ils arrivèrent aux abords de l’égliseSan Andrésdont le père Anselmo était le curé. Ils pénétrèrent à l’intérieur de l’église puis traversèrent le transept. Leur tuteur vivait dans une bâtisse accolée à l’église. Sa modeste demeure se composait d’une unique pièce dans laquelle étaient réunis un lit, une table, une armoire et quelques livres. Le père Anselmo ne disposait d’aucun chauffage, ce qui avait grandement contribué à aggraver sa maladie.

Quand ils ouvrirent la porte, deux moines se tenaient au chevet du curé. Celui-ci était très pâle. Ses lèvres avaient bleui et il était secoué de spasmes à chaque quinte de toux. Un filet rouge coulait des commissures de ses lèvres. Il eut cependant la force d’ouvrir les yeux. Son regard bleu, grave, intense se posa sur ses protégés. Les jumeaux s’agenouillèrent à côté de son lit tandis que les deux moines s’écartaient. Miguel prit la main du curé :

– Mon père, calmez-vous, nous allons quérir un médecin.

– Non, mon fils, protesta le père Anselmo en toussant.

Sa voix était rauque, les mots peinaient à franchir ses lèvres. Valerio fixait avec effroi la pâleur de son visage, les rides de son front crispé, les nerfs qu’on voyait, tendus le long de sa gorge d’une maigreur extrême. Le père Anselmo ne mangeait plus depuis trois jours. Miguel sentit les doigts frêles et tremblants du curé s’emparer de sa main.

– Ceci... est la volonté de Dieu, mon fils. Depuis déjà un an. Il m’appelle... à lui. Je dois... Luirépondre.

– Vous ne pouvez pas nous laisser !

– C’est Dieu qui le veut, mon garçon, murmura-t-il d’une voix enrouée, presque inaudible. Vous êtes... assez grands à présent pour que je m’en aille sans crainte pour... vous. Mais... je dois me confesser avant... avant de partir.

–Vous, vous confesser ?

– Oui, sinon, je... mourrais en... état de péché.

– En état de péché ? Pourquoi ?

– Parce que... je dois vous révéler un... secret. Un secret qui... vous concerne, chuchota-t-il. 

Les deux frères échangèrent un regard, troublés. Un secret ?  

– Venez près de moi, coassa le curé en agitant une main tremblante.

Ils se rapprochèrent de leur tuteur dont la voix faiblissait d’instant en instant. Il leur murmura le récit qu’il avait gardé pour lui durant treize ans : 

– Je vous ai toujours dit... que je vous avais trouvés quand vous étiez bébés... enveloppés côte à côte dans un linge... devant mon église. Que votre mère vous ... avait abandonnés.

– Oui, c’est exact, acquiesça Valerio.

– Je... je vous ai menti.

– Comment ? s’exclama Miguel.

– Vous n’avez pas... été abandonnés.

Les jumeaux tressaillirent.

– Mais alors, où... où sont nos parents ? balbutia Valerio.

– Je ne sais pas. On vous a... confiés à moi.

– Qui ?

– Un homme qui revenait... d’une expédition maritime. Il m’a demandé de vous prendre en charge... sans aucune autre explication. Il m’a seulement...  confessé une chose : vous êtes nés sur... le Nouveau Continent. 

Valerio et Miguel demeurèrent interdits, incapables de toute réaction devant cette révélation. Ils étaient nés au Nouveau Monde. Cette terre inconnue qu’ils rêvaient de découvrir. Ils venaient d’un pays lointain, de l’autre côté de l’océan. L’Espagne, Séville, ce monde qu’ils connaissaient et qu’ils croyaient le leur s’effondrait en une fraction de seconde. Comment était-ce possible ? 

– Qui sont nos parents ? s’enquit Miguel, bouleversé.

– Je... l’ignore.

– Se peut-il... qu’ils soient vivants ? 

   Le prêtre hésita puis murmura :

– Cela se peut.

– Pourquoi avons-nous été ramenés en Espagne ?

– L’homme ne m’a donné... aucune information. Il souhaitait que vous... ayez une éducation catholique.  J’ai... accepté, par... charité. Il m’a demandé... de vous baptiser, de vous... élever à Séville, et... d’oublier que vous êtes... nés loin d’ici. Mais... vous avez... le droit de savoir.

– Pourquoi cet homme souhaitait-il que nous ignorions d’où nous venions ?  

– Je ne sais pas. J’ignore même... son nom.

– Ne pourriez-vous rien nous apprendre sur lui ?

– Il... était moine. C’était un frère... Cela m’a poussé à accepter... sa requête.

Le père Anselmo toussa violemment. Pour lui apporter un peu de réconfort, Miguel lui pressa le bras. Le prêtre sourit mais eut au même moment un haut-le-coeur qui le fit tousser ; il trembla, cracha encore et encore. Le sang perla à ses lèvres.

– Mon père ! s’affola Miguel.

– J’ai respecté... la volonté de Dieu... qui veut que chacun... connaisse la... vérité. Je vous ai aimés mes fils...

– Je vous en prie, résistez... !

– Il faut vous reposer, le calma Valerio. 

– L’heure... est au repos éternel... mon fils. Je vous aimerai... toujours.

Le père Anselmo battit encore une fois des paupières. Puis, brusquement, après un dernier soupir, tout cessa. Ses yeux se fermèrent lentement, mettant fin à ses souffrances. Et son souffle devint imperceptible. 

– Non... murmura Miguel, ne pouvant y croire.

– Non ! cria Valerio. Mon père ! 

Alertés par le cri de Valerio, les deux moines revinrent dans la pièce. Ils découvrirent le père Anselmo immobile, livide. Les jumeaux, agenouillés près de son lit, tenaient encore sa main. Ils étaient comme pétrifiés. Les larmes coulaient sur leurs joues. La violence de leur chagrin balayait toute autre pensée. Ils connaissaient le désespoir, un vide sans lumière. Ils caressèrent la main froide du curé.

La nuit avait plongé la pièce dans l’obscurité totale. Les moines allumèrent deux bougies qui diffusèrent une lueur sur les traits immobiles du défunt. Ils se signèrent avant de s’approcher des garçons ; l’un d’eux posa une main douce sur l’épaule de Valerio.

– Nous devons emporter le corps du père Anselmo, déclara le plus âgé.

Transi, le garçon se leva comme un automate, cédant le passage aux ecclésiastiques. Ceux-ci enveloppèrent le cadavre dans les draps. Valerio et Miguel les suivirent du regard.

Quand les moines sortirent de la bâtisse, les jumeaux leur emboîtèrent le pas. Les franciscains avaient prévu un brancard à l’extérieur de l’égliseSan Andrés. Dès que le cadavre y fut  déposé, le cocher fouetta son cheval. La charrette s’ébranla et emmena leur tuteur.

Les moines avaient fermé l’égliseSan Andrés. C’était le père Anselmo qui jusque-là avait accompli cette tâche. On ne le verrait plus jamais verrouiller ces lourdes portes.

   Valerio et Miguel restèrent seuls, entourés de nuit. Ils fixaient encore l’extrémité de la rue, là où avait disparu le brancard.

Le vent froid de décembre balaya leurs cheveux.

Comme des pantins, ils traversèrent les rues de Séville et rentrèrent chez eux, dans la seule maison qui leur restait. Minuit sonnait quand ils arrivèrent à la forge. Ils montèrent sous les toits, là où ils logeaient. Exténués, anéantis par la fatigue et la douleur, ils tombèrent sur leur paillasse où ils s’endormirent aussitôt.

Chapitre 2  - Départ

L’aube réveilla Valerio et Miguel. Des rayons de soleil filtraient à travers les tuiles du toit, créant comme un halo tamisé dans leur soupente. Valerio se leva le premier. Il s’habilla pensivement avant de s’asseoir sur sa couche, les coudes posés sur les genoux. Après le chagrin, les doutes et les interrogations provoqués par le secret du père Anselmo chamboulaient son esprit. Qu’allait-il advenir d’eux ? Que décideraient-ils ? Allaient-ils continuer dans la forge ?

Au fond de lui, il savait qu’il ne souhaitait pas rester à Séville. Ils étaient nés au Nouveau Monde. Ils avaient été ramenés en Espagne. Pourquoi ? Par qui ? Où se trouvaient leurs parents ?Vivaient-ils encore, de l’autre côté de l’océan ? Tant de questions l’assaillaient, sans aucun moyen d’y répondre.

Miguel s’éveilla à son tour et se prépara tout aussi mécaniquement que son frère. Leur maître forgeron, Alfonso, n’était pas encore arrivé. Un seul regard suffit à leur accord et ils sortirent prendre l’air. 

   Ils errèrent à travers les rue sévillanes pour atteindre le port. L’agitation y régnait déjà : les pêcheurs entassaient des filets rêches sur leur barque, des poissonniers déchargeaient leurs cargaisons frétillantes tandis que d’autres préparaient la salaison. Les gabiers hissaient des voiles blanches que le vent gonflait.

Tout départ vers l’aventure commençait ici. Les jumeaux connaissaient par cœur ces activités. Ils observèrent des marins qui élevaient des tonneaux à l’aide d’un palan sur un énorme galion. Il s’agissait probablement du bateau pour lequel la fête avait été donnée la veille. Il appareillerait sûrement le lendemain, pour le Nouveau Continent. Les garçons fixaient avec attention le bâtiment. 

– Je sais à quoi tu penses, déclara finalement Miguel à l’intention de son frère.

– Ce bateau quittera le port pour la terre d’où nous venons, celle où nous sommes nés.

– Je sais.

– Je veux connaître la vérité. Pas toi ? demanda-t-il en plantant son regard dans celui de Miguel.

– Nous ignorons ce que nous trouverons là-bas. Et si nous n’y trouvions pas notre place ?

– Crois-tu qu’elle soit ici ? Regarde la vérité en face : nous ne deviendrons jamais forgerons. Plus rien ne nous retient à Séville. En revanche, quelque chose, quelqu’un peut-être, nous attend dans le Nouveau Monde.

– Ce serait trop dangereux.

– Nous avons quatorze ans. Nous ne sommes plus des enfants.

Miguel observa à nouveau le galion. Sur le quai, appuyés contre sa coque, deux marins discutaient allègrement en fumant la pipe. Lui aussi, il voulait savoir. La terre étrangère où ils avaient vu le jour le fascinait autant qu’elle l’inquiétait. Des monstres envahissent volontiers l’imaginaire d’un monde que l’on ne connaît pas.  

– Qu’as-tu l’intention de faire ? finit-il par interroger son frère.

– J’aimerais nous faire engager sur ce galion, lâcha l’autre sans réfléchir. 

Miguel regarda son frère d’un œil attentif. Parlait-il sérieusement ? Apparemment, Valerio affichait une détermination farouche. Miguel n’avait plus décelé cette lueur dans son regard depuis le jour où il avait tenu tête à leur patron, Alfonso. Ce jour-là, Miguel s’était interposé en faveur de son jumeau. Une telle détermination le réveilla. Il oublia ses peurs, il oublia l’inconnu, il oublia Séville. Seule comptait la vérité qui se cachait au-delà de l’océan, cette barrière aux lames meurtrières.  Il sourit et déclara à Valerio : 

– C’est décidé, je te suis.

Avant de se présenter au quartier-maître du galion, les jumeaux avaient convenu qu’ils devraient s’équiper d’une tenue un peu plus appropriée à la navigation. Ils comptaient y parvenir grâce aux trente écus dont le père Anselmo les avait dotés. Maigre somme mais suffisante pour se payer de nouveaux vêtements. Ils trouvèrent un fripier dans le quartier des commerçants. Là, ils troquèrent leurs vêtements usés contre d’amples chemises de lin, des culottes courtes et une ceinture noire munie d’une gaine. Ils s’examinèrent mutuellement avant que le fripier ne leur confirme qu’une allure soignée jouerait davantage en leur faveur s’ils souhaitaient être embauchés. 

– Voici mon brave, remercia Miguel en le payant.

– À présent, décida Valerio, hâtons-nous et présentons-nous au galion. 

Les jeunes gens retrouvèrent facilement le navire sur lequel ils avaient jeté leur dévolu. Un homme qui semblait être le chef des opérations, surveillait le galion baigné par la lumière du coucher de soleil. Valerio s’en approcha. 

– Excusez-moi, monsieur... 

L’homme se retourna. Il était lourdement charpenté et une épaisse barbe mangeait la moitié de son visage. Son regard vif détaillait tout de la personne à qui il adressait la parole. Son visage buriné trahissait son état de marin. Ses vêtements, soignés, attestaient de son grade. Jaugeant les deux gamins qui l’importunaient, il leur demanda d’une voix bourrue : 

– Qui êtes-vous ? Que fichez-vous ici ?

– Bonjourseñor, je m’appelle Valerio, répondit le garçon de son ton le plus courtois. Voici mon frère Miguel. Nous cherchons le responsable de ce galion.

– C’est moi. Je suis le capitaine Ferrez.

– Vous partez pour le Nouveau Continent, n’est-ce pas ?

– En quoi cela vous intéresse ? Que voulez-vous ?

– Un emploi. Sur votre navire.

– Ah, ah ! s’esclaffa le marin. Vous êtes un drôle, vous. Êtes-vous déjà monté sur un bateau ?

– Euh... bien-sûr ! Notre père était... marin, mort au service de l’Espagne. Nous souhaitons suivre ses traces et nous engager dans la marine espagnole.

Au fond, Valerio ignorait tout de leur

père. Mais si ce mensonge leur ouvrait les voies de la mer, il n’y avait pas de regret à avoir. 

– Je n’ai plus besoin de marins, leur apprit l’homme. L’équipage est au complet, nous partons demain.

– Mais ce navire est la chance de notre vie ! Depuis notre enfance nous rêvons de découvrir la Nouvelle-Espagne !

– Eh bien, vous attendrez encore un peu, conclut Ferrez en leur tournant le dos.   

Dépités, les jumeaux battirent en retraite. À cet instant, un marin se laissa tomber à terre depuis le navire. Il courut jusqu’au capitaine Ferrez. Avec force gestes, il lui expliqua quelque chose. Cela contraria l’homme dont le visage s’assombrit. Hésitant, il jeta un coup d’œil en direction des jumeaux. Miguel retint son souffle. La roue de la chance tournerait-elle en leur faveur ?

Sans cacher son mécontentement, le capitaine Ferrez revint vers eux : 

– Deux de mes hommes viennent de se faire arrêter pour vol à l’étalage. Ils ne pourront pas prendre la mer avec nous demain. Êtes-vous toujours partants pour nous accompagner ?

– Pour sûr ! s’exclamèrent les jeunes garçons en chœur.

– Alors, cette affaire est réglée. Nous appareillons demain, à l’aube. Soyez sur le bateau dès ce soir. 

Valerio n’y croyait pas. Ils venaient d’être engagés sur un navire ! Ils partaient pour le Nouveau Monde. Ils allaient pouvoir se lancer à la recherche de leur passé. 

Ce soir-là, ils dinèrent copieusement dans une auberge, conscients que les semaines à venir se résumeraient à de l’eau et de la viande salée.

Après dîner, ils rejoignirent le bateau. Minuit sonnait mais, cette fois, il sembla aux garçons que les cloches avaient abandonné leur mélopée funèbre pour annoncer une ère nouvelle : celle de la vie mystérieuse qui les attendait de l’autre côté de l’océan.

Les autres membres de l’équipage faisaient la fête en attendant le départ du lendemain. Valerio et Miguel ne se joignirent pas à eux. Ils s’avancèrent vers la proue et s’accoudèrent au bastingage. Miguel regarda le large et murmura : 

– Valerio ?

– Oui ?

– As-tu conscience que nous quittons tout ce que nous avons connu jusqu’ici ? Séville, la forge, l’Espagne...

– Je sais. Mais j’ai la conviction que ce monde-là n’est pas pour nous. 

– Nous ne savons rien du continent qui nous attend.

– Seulement que nous y sommes nés. C’est peut-être beaucoup. Peut-être que nos parents ont possédé des terres, ont construit une maison en Nouvelle-Espagne… ? Les hommes ne s’y aventurent pas pour rien. Quoique qu’il advienne, et même si nous ne retrouvons jamais nos origines, il se peut que nous ayons un avenir une fois arrivés là-bas. Tant d’hommes rapportent des témoignages fabuleux sur des trésors, des pays sauvages à conquérir... Il doit bien rester quelque chose pour nous, ne crois-tu pas ?   

– Hum...

– Ne t’inquiète pas, le rassura-t-il. Je ne t’abandonnerai jamais,je te le jure. Si nous devons vivre pauvres, trimer jusqu’à ce qu’enfin nous trouvions notre place dans le Nouveau Monde, nous le ferons ensemble. Ensemble, rien ne pourra nous arriver. Nous ne devons pas regarder en arrière. Il faut regarder vers le futur.

– Mais que nous réservera-t-il ?

Un coup de canon réveilla brutalement Valerio. Éberlué, il se redressa brusquement. Il s’était endormi avec Miguel sur le pont. Il comprit que le coup de canon marquait le signal du départ du bateau. Il se leva, Miguel sur les talons, pour aller assister à l’appareillage. Mais on les appela aussitôt pour aider à lever l’ancre. Il ne s’agissait pas d’une mince affaire. Jamais Valerio n’aurait cru qu’une ancre pesait autant ! Lorsqu’ils parvinrent à leurs fins, le bateau s’éloignait du quai, Séville diminuait au fur et à mesure qu’ils descendaient le fleuve. Le Guadalquivir se déversait dans l’océan Atlantique. C’est là qu’ils entameraient leur longue traversée.

L’aube diffusait une lumière rose sur le navire. Un homme arriva sur le pont. Âgé probablement d’une quarantaine d’années,des rides creusaient son visage tanné. À côté de lui se tenait le capitaine Ferrez. Tous les marins, débutants, jeunes, vieux, expérimentés s’approchèrent. 

– Compagnons, voici Pedro Semero, présenta le capitaine. Il sera votre quartier-maître à bord. 

Valerio se remémora les ouï-dire du port de Séville. Un quartier-maître supervisait le travail à bord, s’assurait de la bonne entente des marins et du partage des rations. En gros, c’était le chef après le capitaine.

Semero s’adressa en ces termes à l’équipage :

– Ce voyage va être long. Aussi, la participation de tous sera essentielle. Du premier au dernier d’entre vous, chacun devra faire preuve de bonne volonté. Le premier qui essaiera de faire le malin, je lui en ferai passer l’envie, j’vous l’dis !

– Pas commode notre nouveau quartier-maître, chuchota Valerio à l’oreille de son frère. 

Miguel ne put s’empêcher de sourire. 

– Et maintenant, au travail ! lança Semero. Les plus expérimentés, déferlez les voiles ! Les mousses, le maître-coq réquisitionne de la main d’œuvre pour la première corvée de patates. Ouste, allez lui prêter main-forte ! 

Valerio et Miguel obéirent et gagnèrent la cuisine. Le maître- coq les y attendait avec une énorme marmite de pommes de terre. 

– Ça commence bien ! ironisa Miguel. Ce voyage s’annonce... exaltant ! 

Ils passèrent la matinée à éplucher les légumes. Dans l’après-midi, on les assigna à transporter des cordages d’une soute à l’autre, de vérifier si les tonneaux d’eau étaient solidement ficelés en cale. Le soir, malgré la journée relativement tranquille qu’ils avaient passée, ils étaient pleins de courbatures. Ils prirent leur repas sur le pont. Au menu : potée de porc. Les vieux riaient, répétant qu’il fallait en profiter. Puis, ce fut l’heure d’aller dormir. Pour la plupart, les matelots couchaient sur le pont, dans des hamacs.

Le lendemain, ils atteignirent l’océan Atlantique. Le grand voyage débutait. Pour les jumeaux, pendant plusieurs jours, le rythme de vie fut quasiment identique à celui de la première journée.

Une semaine plus tard, le galion aborda les côtes des îles Canaries où était prévue une escale. Bien qu’ils ne naviguassent que depuis une semaine, Valerio et Miguel se réjouissaient à l’idée de mettre pied à terre. Ils aidèrent aux manœuvres d’accostage avec zèle.

  Quand ils touchèrent le sol, ils vacillèrent dangereusement avant de perdre complètement l’équilibre et de tomber lourdement sur le sol. Des marins plus expérimentés, habitués au phénomène, rirent de bon cœur en voyant les jeunes mousses affalés par terre.

Ils restèrent trois jours sur l’île où ils se réapprovisionnèrent en eau, en vivres et en bois. Durant ces quelques jours, Valerio et Miguel avalèrent autre chose que de la viande salée et de l’eau. Ils se reposèrent sur des matelas de paille épais. Le matin du départ, ils se sentaient presque tristes de quitter si vite les Canaries.

Le bateau prit alors une direction plein ouest, favorisé par les vents d’est. Les jumeaux apprirent la vie maritime au contact de leurs compagnons : « bâbord »  signifiait à gauche alors que « tribord » signifiait à droite. Ils ne disaient plus « laver » le pont, mais « briquer ».

Un jour de grand vent, ils expérimentèrent leur première ascension dans les hauteurs du navire. Le quartier-maître, surgissant de la cale, rugit à l’adresse de plusieurs matelots : 

– Allez me déferler ces voiles ! Et que ça saute, tas de marins d’eau douce ! Vous aussi, les gamins ! Allez ! 

Valerio et Miguel se hâtèrent. Ils étaient rarement montés dans les haubans. Ils s’accrochèrent aux cordages et commencèrent à grimper comme s’il s’agissait d’une échelle. Arrivés en haut, la tâche se compliquait : il leur fallait poser les pieds sur les marchepieds des cordes accrochées aux vergues. Valerio, qui était à l’aise dans les airs, trouva son équilibre plus rapidement que Miguel qui y parvint laborieusement. Aidés des autres gabiers, les marins chargés du travail dans la mâture, ils déferlèrent les voiles que le vent gonfla aussitôt.

– Nous venons de réaliser notre baptême de l’air, plaisanta Valerio.

– Hum... ce n’est pas ce que je préfère, marmonna Miguel.

Quatre jours après avoir quitté les Canaries, il se produisit un fait qui marquerait Valerio toute sa vie. Comme de coutume, il était penché sur le bois usé du pont avec son frère, la main armée d’une éponge dégoulinante. Il frottait, frottait, inlassablement quand il entendit des pas derrière lui. Sur le moment, il n’y prêta pas garde, le pont étant un lieu de grand passage. Soudain, il sentit une gerbe d’eau lui mordre le dos. Il se releva en bondissant et fit volte-face. Derrière lui, un jeune homme, à peine plus âgé que lui, le toisait avec un sourire narquois. Deux autres marins, à ses côtés, l’observaient d’un regard mauvais. Dès les premiers jours, Miguel avait ressenti de l’antipathie pour le garçon qui lui faisait face. Il s’appelait Jacinto del Castiglo. Fils de noble, il s’estimait supérieur aux autres marins et ne manquait aucune occasion pour les rabaisser. Il s’en prenait particulièrement aux jeunes mousses. Un jour, Semero avait envoyé Valerio aux cuisines pour aider le maître-coq. Quand il était sorti des cuisines les bras chargés d’une lourde marmite, Jacinto qui se trouvait dans les parages occupé à tendre des cordages, avait « par mégarde » reculé sa jambe au moment où Valerio passait. Regardant devant lui, le jeune mousse ne l’avait pas remarqué et avait trébuché sur le pied de Jacinto. La marmite lui avait échappé des mains et son contenu s’était répandu sur le pont. Du coup, il avait subi de sévères remontrances de la part de Semero.

Depuis ce jour, Jacinto prenait un malin plaisir à rappeler sa bévue à Valerio. En cet instant, il le dévisageait. À la main, il tenait le seau d’eau avec lequel le jeune garçon récurait le pont.

– Eh bien Miguel, on s’amuse au lieu de travailler ? persifla Jacinto.

– Je me demande lequel de nous deux s’amuse ici, répliqua le jeune homme.

– Tu es vraiment maladroit ! C’est « Main Gauche » qu’on devrait t’appeler ! 

 Trempé jusqu’aux os, Valerio sentit pourtant la chaleur de la colère lui monter aux joues. Miguel s’était relevé et placé près de son jumeau. 

– Au moins, nous, on n’a pas peur de se salir, rétorqua-t-il. Pas comme toi, qui te vantes de porter de la dentelle...

– Oh, Miguel, si j’avais les jambes qui tremblent dès qu’il faut monter aux haubans, je me la fermerais.

– Parce que Monsieur se croit meilleur que moi ?

– Pourquoi crois-tu que l’on m’ait déjà autorisé à tenir la barre ? Parce que je suis un homme, moi, un vrai ! Vous les mousses, vous restez sur le plancher, à frotter... tandis que moi, je suis sans cesse demandé à la proue, pour mes qualités !

– Ah oui, lesquelles ? intervint Valerio. Celles de vider les excréments ? Cela va bien à quelqu’un de ton rang. 

Piqué au vif, Jacinto porta la main à sa ceinture. D’un geste sec, il dégaina une longue épée au tranchant luisant. 

– Tu vas regretter cette insulte à mon rang et à ma noble personne, menaça Jacinto. 

  Valerio, surpris et méfiant, recula car un homme armé est un homme dangereux. Mais Jacinto, tout à son orgueil, se perdait en paroles inutiles. Valerio remarqua alors qu’un de ses acolytes portait lui aussi une rapière au côté. D’un geste vif, il allongea le bras et tira l’arme hors de son fourreau, avant que son propriétaire ne puisse réagir.

Il leva son arme, face à Jacinto. Le jeune noble parut étonné de l’audace de ce petit mousse. Il haussa un sourcil. Que croyait-il ? Qu’il pouvait le battre, lui qui avait suivi l’enseignement des meilleurs maîtres ?

Mais Valerio connaissait les armes. Lorsqu’il travaillait à la forge, il avait longuement étudié leur composition, leur tranchant, leur pointe. Il savait comment forger une épée. Et, pendant ses temps libres, il avait goûté à leur maniement.

Son jumeau le regardait, alarmé. Pourquoi prenait-il de tels risques ? Affronter Jacinto était bien trop dangereux ! Mais Valerio, campé sur ses pieds, fixait son adversaire d’un regard farouche. Jacinto, un sourire hautain aux lèvres, se prêta au jeu. Il se mit en garde, pointa vers Valerio et attendit, mettant les nerfs de son ennemi à rude épreuve.

Puis, brusquement, il attaqua.

Il abattit sa lame en direction de Valerio. Le jeune homme leva la rapière au-dessus de sa tête pour se protéger. Il repoussa la lame tout en tentant de trancher vers Jacinto. Celui-ci esquiva le coup d’un bond rapide et haussa les sourcils avec un sourire provocateur. Valerio s’élança vers lui en piquant. Jacinto s’écarta de côté et donna un violent coup de coude dans les côtes du mousse qui s’écroula sur le sol. Alors, il se retourna pour frapper. Mais Valerio, rapide et agile, leva la jambe et lui envoya un coup de pied dans la poitrine. Le souffle coupé, Jacinto chancela. Valerio profita de cet instant pour frapper l’épée de son adversaire de sa rapière. L’arme s’échappa des mains de Jacinto.

À cet instant, retentit la voix sèche de Pedro Semero : 

– Qu’est-ce que c’est que ce raffut ? 

Le quartier-maître, découvrant la querelle, s’interposa entre les deux marins. Furieux, il arracha son épée à Valerio et confisqua celle de Jacinto. 

– Suivez-moi tous les deux, ordonna-t-il rudement. 

Valerio, le souffle court, dévisagea Semero. Celui-ci lui décocha un regard glacial. Sans un mot, Valerio lui emboîta le pas. Livide de fureur, Jacinto se redressa et, de mauvaise grâce, les suivit. Semero les emmena dans sa cabine où il les réprimanda vertement. Les règlements de compte étaient interdits à bord ! Comment osaient-ils se provoquer en duel ? Voulaient-ils finir la traversée aux fers ? Valerio et Jacinto, côte à côte, ne bronchaient pas. Semero leur imposa des corvées supplémentaires et les priva de repas. 

– Que je vous reprenne à vous battre en duel, les prévint-il, et ce sera le fouet ! 

Valerio accepta sans un mot. Sans accuser Jacinto.  Il s’échina tout l’après-midi et une bonne partie de la nuit à gratter la coque tribord incrustée de coquillages. Quand il descendit dans la cale pour se coucher, Miguel ne dormait pas. 

– Tiens, lui souffla son jumeau en extirpant de sa chemise un quignon de pain. Je t’ai gardé ça.

– Merci, soupira Valerio, en croquant dans la mie dure. Je n’ai jamais été autant courbaturé. 

Il prit le temps de mâcher sa bouchée de pain avant de diriger son regard sur le hamac, à l’autre bout de la cale, là où restait Jacinto.  

– Je ne regrette pas ce que j’ai fait.

– Tu m’as impressionné, avoua son frère. J’ignorais que tu savais manier une épée.

– Je me suis un peu entraîné à la forge. Mais grâce à Dieu, je suis agile. Cela a remis Jacinto à sa place. Sinon, je n’aurais jamais réussi à le battre.

– Au moins, maintenant, il sait à quoi s’en tenir.

– Je l’espère. J’aimerais apprendre l’escrime, savoir vraiment me battre.

– Qui sait, peut-être apprendrons-nous quand nous parviendrons au Nouveau Monde ?

– Cela me paraît si loin. Depuis combien de temps voguons-nous déjà ?

– Deux semaines depuis notre départ des Canaries.

– Seulement ? Cela me semble si long…

Chapitre 3 - Premières armes

Un mois s’écoula. La guerre était déclarée entre Miguel et Jacinto. Mais l’avertissement de Semero leur ayant promis le fouet à la moindre anicroche, les empêchait de se battre.

 Une nuit, la cloche d’alarme sonna.