Les Fragments Perdus - Brice Milan - E-Book

Les Fragments Perdus E-Book

Brice Milan

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Beschreibung

L'armée du Prince Noir assiège la capitale des Terres d'Eschizath au coeur de l'hiver. Le sort de la cité repose entre les mains de trois messagers que rien ne prédestinait à une telle mission. Oui, mais la soif de conquête du tyran Morgaste est-elle sa vraie motivation? Pour le découvrir, l'inexpérimenté Alceste, la belle et farouche Oriana et le fidèle garde de L'Ordre, Horst, vont devoir franchir le lac Gelé, traverser la forêt d'Eslhongir, gravir les monts Dunhevar. En chemin, ils s'allieront avec Ulva, la Meneuse de loups... Le premier fragment d'une épopée médiévale, menée tambour battant, où se mêlent quête de mystérieux fragments, intrigues familiales, personnages envoûtants...

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Seitenzahl: 412

Veröffentlichungsjahr: 2022

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À mes trois enfants, source éternelle d’inspiration, À ma femme dont la patience a été mise à rude épreuve, À mon beau-père prématurément disparu.

LISTE DES PRINCIPAUX PERSONNAGES

Aberden : oncle d’Annabelle

Abyssin de Tolgui : pair du royaume des Hisles

Alceste Dulhin : apprenti boulanger orphelin

Aloïne : servante au château d’Arvézende

Alquin de Tolgui : grand Maître de l’Ordre

Annabelle : fille de paysans

Bénorin : grand chambellan du roi Kildéric

Bernulf : chef du peuple des monts Dunhevar

Clodric : prince d’Arvézende, frère du roi

Ergon : chef du clan des Ours

Erwin : fils de Bernulf

Gerwald : commandant de l’armée du Nord

Gunnolf : maraudeur et pisteur

Horst Trebor : sergent des gardes de l’Ordre

Kildéric Ier : souverain du royaume des Hisles

Manfred : aubergiste

Morgaste : tyran impitoyable

Oriana Botelli : voleuse orpheline

Othe Monclart : conseiller suprême

Silvérin : ménestrel, joueur de flûte et de luth

Ulva : grande Meneuse des loups

Sommaire

PROLOGUE

1 – LE CONSEIL DES TRENTE

2 – L’IVRESSE D’ALCESTE

3 – LA VOLEUSE DE PAIN

4 – LE LAC GELÉ

5 – LA FORÊT D’ESLHONGIR

6 – ULVA LA MENEUSE

7 – LE DÉFI

8 – LA LOUVIÈRE

9 – LA RÉSURGENCE

10 – LES MONTS DUNHEVAR

11 – LA CONFRONTATION

12 – L’ASCENSION

13 – LA RÉVÉLATION

14 – L’AFFRONT

15 – LES ÉTRANGERS

16 – DÉLIVRANCE

17 – L’ÂME SOMBRE

18 – LE FEU DU CIEL

19 – LES CAVALIERS

20 – LA BATAILLE DE DUNHEVAR

21 – L’HOMME DU PONANT

22 – LA FEMME-ÉNIGME

23 – L’AUBE DE SANG

24 – LA REINE MORTE

25 – LA MARCHE DE L’OMBRE

26 – LA SOMBRE BATAILLE

27 – REGRETS

28 – L’APPÂT

29 – LES ÂMES RÉUNIES

30 – LE PRISONNIER ET LA

31 – L’APPEL

32 – LE GUET-APENS

33 – LA PROIE ET L’OMBRE

34 – LA CONFRÉRIE DES ÂMES

35 – MAUDIT CE LIEU !

36 – PREMIÈRE RENCONTRE

37 – LA DAME BLANCHE

38 – DEUXIÈME RENCONTRE

39 – LE TESTAMENT

40 – LA FORTERESSE ASSIÉGÉE

ÉPILOGUE

PROLOGUE

La nuit sombre murmurait sa solitude à l’homme qui observait les étoiles. Féru d’astronomie depuis sa plus tendre enfance, il avait bénéficié des enseignements des plus grands maîtres. Son père, puissant seigneur des Terres d’Eschizath, avait attiré les précepteurs les plus réputés en son fief, leur assurant richesse et protection. Lui et sa sœur avaient reçu l’éducation due à leur rang noble.

Il régla la netteté de sa lunette astronomique, la seule disponible dans tout le pays. À présent adulte, la plupart des anciens savants qui l’avaient jadis formé étaient morts. Son savoir et sa connaissance s’étaient accrus, dans beaucoup de disciplines, par un travail acharné et une curiosité sans limites. En cette belle nuitée estivale, il avait prévu une pluie d’étoiles filantes. Ces astres l’intriguaient ; il s’interrogeait sur leur provenance et le motif de l’attraction terrestre.

Ses raisonnements iconoclastes heurtaient l’entendement de ses proches. En ces temps obscurs, s’intéresser à l’indicible relevait de la sorcellerie. Il sourit en repensant aux avertissements de son vieil intendant, qui lui enjoignait de prendre garde à ne pas attiser des forces incontrôlables. Heureusement, son neveu l’encourageait dans ses recherches. Le cher enfant possédait une intelligence vive et une ouverture d’esprit hors du commun. À n’en pas douter, il ferait de grandes choses !

La voûte céleste offrait sa beauté poudrée de millions d’astres. Il était persuadé que ces points lumineux qui constellaient les cieux représentaient d’autres planètes. Il n’avait osé en parler à personne, hormis à son neveu, le fils de sa bien-aimée sœur. Le jeune homme avait aussitôt approuvé ses théories. Il avait ressenti une immense fierté envers ce fils spirituel. Il ne remercierait jamais assez sa sœur de lui avoir confié son éducation pendant toutes ces années.

Tout à coup, une traînée lumineuse déchira le voile ténébreux de la nuit. Se précipitant sur sa lunette, il n’eut que le temps d’apercevoir une boule de feu fonçant sur la Terre. Un étrange sifflement précéda l’explosion ; une lueur bleutée naquit dans la campagne silencieuse. Les hurlements lointains d’une meute de loups accueillirent l’impact de la météorite sur le sol.

Il repéra scrupuleusement le lieu d’atterrissage du visiteur stellaire. Ce morceau d’un autre monde avait parcouru l’univers pour venir s’échouer dans sa propriété : assurément, c’était un signe du destin !

Il chaussa ses vieilles bottes et jeta une cape sur ses épaules. Il passerait aux communs réveiller quelques serviteurs pour l’accompagner dans son expédition. Munis de torches et de flambeaux, ils trouveraient cette météorite. Il voulait être le premier à découvrir ce caillou en provenance de l’espace. Il espérait que le corps étranger ne se soit pas fragmenté en trop de morceaux !

L’espoir d’une découverte extraordinaire le motivait ; la passion des objets célestes l’animait depuis tellement longtemps qu’il attendait une juste récompense de toutes ces années d’efforts.

Lorsque le groupe s’aventura dans la pénombre nocturne, une joyeuse insouciance guidait les pas des participants. Il ouvrait la marche avec assurance, convaincu d’une rencontre qui marquerait à jamais son existence.

1 – LE CONSEIL DES TRENTE

Le moment fut venu où l’esprit dut recouvrer son emprise. En ces temps obscurs, le fer et le sang dominaient sans partage le pays d’Eschizath. Les hordes de Morgaste, seigneur des Terres Noires, déferlèrent sur la contrée jadis havre de paix. L’incursion survint au solstice d’hiver par la Marche du Sud. L’attaque fulgurante perça aisément les maigres défenses. Puis, l’armée déchaînée détruisit tout sur son passage. Les places fortes jalonnant la route qui menait au centre du pays résistèrent héroïquement ; toutes furent rasées et leur population massacrée. Ni la froide morsure du gel ni le manteau épais de la neige ne freinèrent l’irrésistible avancée. Les blancs paysages se maculèrent de sang et de boue par la faute des soldats aux boucliers noirs.

Le prince Morgaste avait méticuleusement préparé l’invasion. Il avait d’abord réquisitionné tous les forgerons des montagnes Noires, réputés depuis toujours pour la qualité de leurs lames forgées. Dans la principauté, les mines de fer abondaient et le savoir métallurgique s’était considérablement développé. Les armes et les engins de guerre furent fabriqués en grande quantité.

Morgaste somma ensuite tous ses féaux d’honorer leur serment d’allégeance. La redoutable armée ainsi constituée n’attendait plus que l’ordre de marcher sur l’ennemi. Le prince belliqueux entama sa campagne par l’envahissement des petits royaumes limitrophes. Ceux-ci tentèrent vaillamment de résister, mais la rapidité et la violence des attaques eurent raison de leur courage. L’annexion de ces contrées achevée, le conquérant se concentra sur son objectif principal.

Depuis une lunaison maintenant, l’armée Noire assiégeait la capitale, Espélia. La citadelle, réputée imprenable, dressait fièrement ses tours de granit visibles à des lieues à la ronde. Disposant de ses troupes comme de ses propres mains, Morgaste étrangla méthodiquement la ville. Les unes après les autres, toutes les voies d’accès à la cité furent condamnées. Inlassablement, les machines de siège pilonnaient les fortifications, tandis que la soldatesque, subjuguée par son impitoyable monarque, lançait des assauts frénétiques. Tel le lierre parasite couvrant les murailles, les échelles humaines striaient les remparts. À maintes reprises, les chemins de ronde de la citadelle se révélèrent le théâtre d’affrontements sanglants. Chaque fois, la masse des assaillants vociférants se heurta à la résistance opiniâtre des défenseurs.

Le froid sévissait particulièrement en cette saison hivernale. Des températures négatives entraînèrent le gel d’une partie des sources d’eau potable de la cité. Seul leur courage permettait aux habitants de survivre. Pourtant, inexorablement, l’étau se resserrait sur la capitale.

Le Conseil des Trente, qui administrait le pays, se réunit en urgence dans la salle des Heaumes, située au dernier étage du donjon. Ses membres, choisis parmi la guilde des marchands et des artisans, les nobles et le clergé, affichaient une mine austère. Nul suzerain n’avait jamais régné sur cette terre fertile, particularité qui attisait la convoitise des puissants voisins. Le premier conseiller, Othe Monclart, siégeait à l’extrémité de la longue table. Grand barbu dans la force de l’âge, il bénéficiait d’une autorité naturelle, héritage de ses années à exercer en tant que margrave. Impuissant, il avait assisté au déferlement des troupes de Morgaste. Son front plissé était soucieux, ses paupières rougies par le manque de sommeil. Il leva le bras pour réclamer l’attention :

— Mes amis, comme vous le savez, l’heure est grave. La cité ne résistera plus longtemps aux assauts répétés des hordes de Morgaste. Les vivres s’amenuisent, l’eau manque cruellement. Les quelques offensives menées contre les positions ennemies n’ont pas abouti. À présent, il nous faut prendre une décision : devons-nous poursuivre la résistance ou capituler en négociant une reddition ?

Un silence lourd de sous-entendus succéda à la question posée. Chaque conseiller analysait la signification d’un tel choix. Tous savaient que le prince Morgaste ne connaissait pas la pitié. Il l’avait maintes fois démontré après ses nombreuses conquêtes. Dans le meilleur des cas, il réduirait les vaincus à l’esclavage et, plus vraisemblablement, exterminerait une partie de la population. Aucune des deux alternatives évoquées ne paraissait envisageable.

Soudain, un des membres revêtus de la soutane de l’Ordre, Alquin de Tolgui, se leva. Les adeptes de cette communauté vénéraient un Dieu unique, représenté par un disque solaire. Les mains noueuses du prêtre conservaient le souvenir des longues nuits passées à copier de précieux manuscrits, ses yeux bleus avaient perdu de leur éclat et ses cheveux blanchis. Mais, lorsqu’il prit la parole, l’assurance perça dans sa voix.

— Il existe une autre possibilité. Plus au nord, par-delà la frontière, s’étend le royaume mitoyen des Hisles. Son roi, Kildéric Ier, est un suzerain respecté par son peuple et ses vassaux sont puissants. Si nous lui demandons de l’aide, il enverra une armée à notre secours.

Le brouhaha des conseillers gesticulants accueillit sa proposition.

— Taisez-vous ! hurla Othe Monclart. En admettant que le souverain accède à cette demande, quel messager serait assez audacieux pour parvenir à ce lointain royaume ? Il lui faudrait traverser en plein hiver la forêt d’Eslhongir, puis gravir les monts Dunhevar où le blizzard sévit à cette période de l’année. Sans compter les loups et autres créatures sauvages qui y pullulent. Nous l’enverrions à une mort certaine ! Lequel parmi nous se portera volontaire ?

À l’extérieur, le gémissement de la bise redoubla d’intensité. Têtes baissées, la plupart des édiles masquaient difficilement leur embarras.

— L’union et la solidarité augmentent les capacités des individus, rétorqua Alquin. Il faut choisir non pas un, mais plusieurs messagers. Un petit groupe aura plus de chance de passer inaperçu au travers des lignes ennemies. N’oublions pas que les guetteurs de l’armée de Morgaste surveillent nos moindres faits et gestes.

— Nous ne pouvons sacrifier des combattants. Ils sont indispensables à la défense de notre cité ! objecta Utle le marchand.

— Si nous choisissons des civils, argumenta un autre, ils franchiront peut-être plus facilement les barrages.

Tous les conseillers se mirent à parler en même temps. Le vacarme envahit la grande salle : la décision d’envoyer une équipe de messagers représentait un enjeu fondamental.

— Messieurs, calmez-vous ! Une seule interrogation est digne d’intérêt si nous retenons cette solution.

Othe Monclart attendit que le calme revienne à nouveau. Il posa alors la question qui brûlait toutes les lèvres :

— Comment allons-nous sélectionner ces messagers ? Si de tels fous existent…

2 – L’IVRESSE D’ALCESTE

— Mon gars, tu devrais arrêter de boire !

Manfred l’aubergiste avait pitié de l’adolescent qui titubait, agrippé au comptoir. Il ne devait pas avoir plus de seize ans. À cet âge-là, on était déjà un homme au pays d’Eschizath. Mais celui-ci semblait à peine sorti de l’enfance. Ses cheveux châtains bouclés s’étalaient sur de frêles épaules. Bien qu’un léger duvet parsemât son menton, ses grands yeux écarquillés trahissaient sa juvénilité. De taille moyenne, plutôt maigre, il n’affichait pas l’athlétique prestance des mâles de la contrée, dont les paysages et le climat avaient façonné les muscles.

— As-tu encore quelque écu au moins ? s’informa le tenancier.

Sa santé l’inquiétait autant que sa situation pécuniaire.

Combien de clients de l’auberge, la bourse vide, avait-il dû traîner de force à l’office du bailli ? Sans parler des mauvais payeurs que l’alcool rendait agressifs ! Le gros homme avait vu défiler toute la misère citadine dans son établissement. Depuis le début du siège, sa taverne ne désemplissait plus. Après tout, ses tord-boyaux n’insufflaient-ils pas un peu de courage aux habitants ? À sa manière, Manfred participait à l’effort de guerre, galvanisant les défenseurs. La plupart étaient au bord de l’effondrement. Ces pauvres gens n’aspiraient qu’à reprendre leur existence antérieure. Tous tenaient bon pour leurs familles, qui avaient trouvé refuge dans la cité. Des femmes et des enfants, des vieillards, otages de la sordide guerre déclarée par ce tyran belliqueux.

— Quel est ton nom, jeune sot ? demanda Manfred dans une nouvelle tentative.

— Al… Alceste ! bégaya l’intéressé passablement aviné.

Au même moment, la porte d’entrée s’ouvrit avec fracas. Quatre hommes armés firent irruption, arborant l’insigne de l’Ordre sur leurs uniformes immaculés.

— Tavernier, donne-nous à boire de ta meilleure piquette ! exigea le plus imposant, qui avait asséné le coup de pied.

Manfred s’empressa de satisfaire les nouveaux arrivants. Les gardes de l’Ordre étaient très respectés, au service du Dieu unique et de la population. Ces soldats de la foi bénéficiaient d’une grande mansuétude de la part des membres du conseil.

— Voilà, voilà ! se hâta l’aubergiste.

Il servit à chacun une large rasade de son vin réservé aux hôtes de marque, lesquels burent en silence, observant la salle. Certains habitués de l’établissement s’éclipsèrent vers la sortie. D’autres, mal à l’aise, fixaient le fond de leur verre. Par pure politesse, Manfred s’enquit auprès de celui qui devait être le chef de la raison de leur visite. L’intéressé tourna vers lui un visage buriné, taillé à la serpe. Il était rasé de près, ses cheveux poivre et sel coupés court. Sa carrure athlétique forçait le respect.

— Je m’appelle Horst Trebor, sergent au service de l’Ordre. Nous recherchons des volontaires pour une mission de la plus haute importance.

Il haussa le ton pour être bien entendu de tous :

— Chaque volontaire se verra rétribuer d’une somme de mille écus.

Une rumeur parcourut l’assistance : le montant annoncé était considérable !

— Et qui faudra-t-il tuer pour mériter une telle récompense ? questionna un client rougeaud attablé devant plusieurs pintes de bière.

— Ce n’est pas le temps de la plaisanterie ! gronda Horst. Notre cité vit des heures sombres. L’ennemi a lâché ses meutes fanatiques. Ses loups affamés dévorent notre citadelle. Reste-t-il encore dans cette pièce des hommes courageux, motivés par une noble tâche ?

Personne ne broncha. « Pour proposer une telle somme, il faut que la mission soit suicidaire ! » semblaient penser ceux dont les regards se croisaient. Horst dévisagea tour à tour les gaillards qui auraient pu convenir. Mais leurs regards se dérobaient à chaque fois, la peur inscrite au fond de leurs yeux.

— Nous ne pouvons pas repartir bredouilles une fois de plus, murmura un des soldats à l’oreille du sergent.

— Moi, ça m’intéresse ! bafouilla Alceste.

Depuis l’irruption des gardes de l’Ordre, le jeune homme éméché demeurait adossé au comptoir, flottant dans une douce béatitude. Sa présence insignifiante n’avait pas suscité l’attention des nouveaux arrivants. Bravache, Alceste allait montrer à tous qu’il était le plus courageux. Les autres avaient beau être grands et forts, c’étaient rien que des couards !

— Moi, Messire le garde, je suis volontaire pour la mission ! répéta-t-il.

En guise de réponse, d’énormes éclats de rire fusèrent de toutes parts dans la salle et certains gardes même esquissèrent un sourire.

— Ha ! Ha ! Tu ferais mieux de continuer à cuver ton vin, Alceste ! s’esclaffa Manfred.

Le visage cramoisi, l’héroïque volontaire tanguait dangereusement. Sa détermination d’ivrogne prêtait à sourire. Au milieu de cette hilarité, le sergent Trebor ne riait pas. Il affichait un masque impassible malgré les nombreux quolibets. Toisant le jeune ivrogne, il l’examinait sous toutes les coutures.

— Approche, mon garçon ! déclara-t-il finalement. Je vais te faire signer un contrat… Tant que tu tiens encore debout !

Un silence embarrassant suivit son improbable proposition.

L’odeur forte incommodait Alceste, qui peinait à se réveiller. Une douleur vrillait son crâne, il avait la bouche pâteuse. Curieusement, seule la puanteur inconnue l’intriguait. Il parvint enfin à ouvrir les yeux. Malgré sa vue troublée, il devina une sorte de cellule, dont les murs moisis suintaient, maculés de salpêtre. Des relents de latrines complétaient l’horrible fragrance.

— Alors, on revient dans le monde des vivants ? ironisa Horst, adossé à la grille du cachot.

Sa silhouette lui rappelait vaguement quelqu’un ; Alceste se demanda surtout ce qu’il pouvait bien faire dans un tel cloaque.

— Qui êtes-vous ? hasarda-t-il.

— Suis-moi, rétorqua Horst en tournant les talons. Nous sommes attendus par des membres éminents du Conseil.

Interloqué, Alceste lui emboîta machinalement le pas. Ils empruntèrent un escalier à vis taillé à même la pierre qui grimpait régulièrement.

— Attention aux marches, avertit Horst. Elles sont glissantes et de hauteurs inégales !

De la part d’un inconnu, une telle sollicitude troubla l’adolescent.

— Nous sommes dans les cachots du donjon en dessous de la grande salle du Conseil, monologua Horst. Tu as cuvé ton vin environ une demi-journée depuis que je t’ai ramassé ivre mort à l’auberge des Bardes.

L’interminable ascension s’acheva enfin. Un corridor obscur apparut sur la droite. Le garde paraissait familier des lieux, marchant d’un pas alerte qu’Alceste peinait à suivre. Les rares torches prodiguant de la lumière l’incitaient à la prudence. Tandis que sa migraine s’estompait, Alceste émergeait d’un long cauchemar. Ses idées s’évertuaient à retrouver un semblant de cohérence. Pourquoi avait-il atterri dans cette geôle ?

Le long couloir déboucha devant une porte immense. Deux gardes en faction ouvrirent les battants. Pénétrant dans la salle, la soudaine luminosité agressa Alceste. Instinctivement, il se protégea à l’aide de son bras pour que ses yeux s’accoutument à la clarté. La découverte d’une pièce circulaire, richement décorée, acheva de le dégriser.

De lourds chandeliers, disposés en quinconce, diffusaient une douce lueur. Le sol recouvert d’épais tapis, ainsi que les tapisseries finement brodées ornant les murs en pierre, accentuaient la quiétude du lieu. En outre, les parois de la salle étaient parsemées de nombreux heaumes de différentes époques, témoignage d’un illustre passé. Une longue table en chêne massif, flanquée de deux bancs jumeaux, trônait au centre de la pièce. Pour compléter le tableau, un bon feu ronflait dans une imposante cheminée, en face de laquelle reposait un siège à haut dossier. « Quel contraste avec les épouvantables conditions dans la citadelle ! » songea Alceste.

Comme pour faire écho à ses réflexions, un vieillard au port altier l’interpella d’une porte cochère :

— Tu dois être surpris d’un tel luxe, Alceste, n’est-ce pas ? Il est vrai que les membres du Conseil des Trente apprécient le confort, propice aux délibérations.

L’homme s’avança sans hâte, vêtu de la soutane blanche ornée du blason de l’Ordre. Malgré son visage émacié, Alceste identifia le Grand Maître, Alquin de Tolgui, qui officiait parfois dans le temple des Adorations. Enfant, sa pieuse tante l’obligeait à assister à la célébration de l’office.

— Oui, tu m’as bien reconnu, confirma le prêtre. L’Ordre veille sur les âmes de tous les êtres humains, dont tu fais partie. Mais le temps presse. Tu te demandes sans doute pourquoi tu as été choisi.

Alceste se situait à des lieues d’un tel questionnement, il ne comprenait absolument pas ce qu’on attendait de lui.

— Il suffit, Alquin ! tonna une voix de stentor.

De la chaire se leva un autre homme barbu dans la force de l’âge. Il arborait une mine grave et son apparente lassitude contrastait avec un ton sans appel.

— Je préside ce Conseil. J’ai la lourde charge de décider qui participera à cette mission.

Reconnaissant le premier conseiller, Alceste baissa la tête en signe de respect.

— Qui es-tu exactement et quelles sont tes motivations ? renchérit Othe Monclart.

Alceste pesa chacun de ses mots avant de répondre :

— Conseiller Suprême, je m’appelle Alceste Dulhin. Je n’ai en fait aucune motivation particulière. J’étais ivre lorsque ce garde m’a enrôlé de force. Je ne sais même pas à quelle mission vous faites allusion !

Un long silence suivit sa brève déclaration durant lequel les trois hommes le dévisagèrent. Othe Monclart caressait machinalement les poils de sa barbe, tandis qu’Alquin jouait avec l’insigne du Grand Maître de l’Ordre : un anneau d’argent. Seul Horst restait immobile, les bras croisés. Le premier conseiller se rapprocha en s’exprimant sur un ton adouci :

— Le temps nous fait défaut, jeune homme. Tu as signé l’ordre d’engagement. Volontairement ou pas, peu importe ! Nous manquons cruellement de postulants pour une expédition dont le succès conditionne la survie de notre pays. Cependant, tu sembles bien jeune…

Alquin, qui s’était tu malgré lui, ajouta :

— Il est jeune, mais la ferveur est en lui. Je sens qu’il réalisera de grandes choses. Son destin est tout tracé !

Alceste écarquilla les yeux, dévisageant le prêtre comme s’il s’agissait d’un fou.

— De quoi parlez-vous ? Je ne suis qu’un modeste orphelin, élevé par ma tante à la mort de ma mère.

— Qui était ton père ? demanda Othe Monclart.

— Mon père…, répéta Alceste, songeur. Je ne l’ai pas connu. Il a disparu après ma naissance et ma mère n’a jamais voulu m’en dire plus.

Les deux conseillers échangèrent un regard de connivence.

— D’autre part, dès l’âge de seize ans, tu as été émancipé selon nos lois, rappela Alquin.

— Mais je ne serai d’aucune utilité ! s’insurgea Alceste. Je n’entends rien à la pratique des armes. Depuis plusieurs années, je travaille comme apprenti chez un boulanger !

— Que voilà une noble activité, tellement utile pour affronter les dangers qui nous attendent ! s’esclaffa Horst.

— Tais-toi ! lui intima sèchement Alquin.

Il se mordit la lèvre immédiatement, car Othe Monclart le toisait sévèrement.

— « Nous » ? Vous avez dit « nous » ? murmura Alceste. Vous êtes donc volontaire ?

— Oui, confirma Horst, s’assurant d’être autorisé à parler. Un garde de l’Ordre est toujours prêt à se sacrifier pour une juste cause !

N’en pouvant plus, Alceste se prit la tête à deux mains et hurla :

— Mais que peuvent espérer faire deux hommes seulement ?

Imperturbable, Othe Monclart dévisagea l’adolescent.

— Un troisième messager vous accompagnera ! asséna-t-il d’une voix cinglante.

3 – LA VOLEUSE DE PAIN

Des bruits de pas s’intensifiaient dans le couloir. « Cela n’augure rien de bon » pensa Oriana. Des gens se dirigeaient vers la cellule dans laquelle elle croupissait depuis deux jours. On l’avait arrêtée pour le vol d’une miche de pain. D’habitude, elle se jouait des gens en armes, mais cette fois-ci, un abruti avait alerté les gardes à proximité qui l’avaient promptement encerclée. Elle s’était vainement débattue ! Que pouvait une aventurière contre plusieurs hommes robustes ?

Depuis l’enfance, elle volait. Ses parents, des baladins, ne gagnaient pas suffisamment pour subvenir à leurs besoins. Ils mettaient tout leur talent dans les représentations dont elle était rapidement devenue le clou du spectacle. Pourtant, même s’ils appréciaient leurs prestations, les spectateurs souvent plus pauvres qu’eux ne donnaient pas grand-chose. Alors, Oriana chapardait la nourriture que sa mère cuisinait. Malgré les difficultés, cette vie nomade lui convenait à merveille. En provenance des régions du Sud, ils sillonnaient les contrées, découvrant chaque jour de nouveaux villages et d’autres cités.

Son existence insouciante bascula dès le début du siège de la capitale d’Espélia. Une nuit, un tir de catapulte écroula un pan des fortifications sur leur roulotte. Ses parents endormis moururent écrasés sous les blocs de pierre. Miraculeusement épargnée, Oriana avait été contrainte de survivre, avec pour seules compagnes sa peine et le souvenir de la douce voix de sa mère qui chantait merveilleusement…

— Oriana Botelli, c’est bien vous ? demanda Othe Monclart.

S’arrachant à ses pensées morbides, elle se leva, soutenant sans ciller le regard du grand barbu.

— Oui et alors ?

— Ne soyez pas irrespectueuse avec le premier conseiller ! avertit Horst en frappant la grille du cachot du plat de son épée.

D’un geste, Othe Monclart calma l’impétuosité du garde.

— Vous avez été arrêtée pour vol à l’étalage… Lequel n’était pas votre premier larcin.

Oriana rétorqua qu’il n’existait aucune preuve pour les présumés autres délits.

— Non, c’est vrai ; mais nous trouverons des témoins ! répondit Othe Monclart. La loi martiale s’applique en état de siège. Vous connaissez la sentence. Les prisonniers valides combattent en première ligne pour défendre la citadelle. Les femmes sont affectées au ravitaillement. La proximité des combats laisse peu de chance de survie.

— Où voulez-vous en venir exactement ? s’impatienta Oriana.

Le conseiller apprécia son franc-parler. Il regarda la jeune femme droit dans les yeux.

— Nous avons constitué un groupe de messagers et vous en ferez partie !

Alceste dévorait à pleines dents sa cuisse de pigeon. Il n’avait rien avalé de solide depuis longtemps.

— Bien entendu, précisa Alquin, nous gardons les meilleures viandes pour les soldats.

— Quoiqu’il en soit, nos réserves s’épuisent…, ajouta-t-il d’un air pensif.

Tout en profitant du repas, le jeune homme affamé jetait des coups d’œil à la dérobée. La prestance de l’ecclésiastique, ainsi que ses manières, l’impressionnaient. Malgré son âge avancé, le prêtre paraissait encore vigoureux et ses yeux brillaient d’intelligence. Qu’avait-il affirmé déjà ? Qu’une destinée hors du commun lui était promise ? Quelle blague ! Il avait fait semblant d’accepter la mission, avec la ferme intention de disparaître dès qu’ils auraient franchi les murs de la cité. Le Grand Maître vint s’asseoir en face de lui.

— Horst Trebor est l’un de nos meilleurs éléments au sein de l’Ordre. Il veillera au bon déroulement de votre mission. Vous serez placé sous sa responsabilité. Il fera office de chef et vous lui devrez obéissance !

Alquin avait insisté sur le dernier mot comme s’il lisait dans ses pensées. Alceste comprit que ce garde serait aussi un gardien. Il restait encore l’espoir d’une alliance avec le dernier compère.

À cet instant, Horst entra par la porte principale, suivi d’une jeune femme brune. Celle-ci affichait une mine renfrognée que ses grands yeux noirs rehaussaient. Alceste ne quitta plus du regard la svelte inconnue… Son allure féline lui paraissait étrangement familière.

— Fichue garce ! maugréa Horst. Elle m’a griffé jusqu’au sang !

L’éraflure sur sa joue droite confirmait ses dires.

— Je ne sais pas ce qui me retient…

— Fallait pas me bousculer ! rétorqua la coupable, affichant un air mauvais.

— Allons, allons… Calme-toi, Horst, conseilla Alquin. Vous n’aurez pas d’autre choix que de vous supporter durant le long périple qui vous attend.

— C’est elle ! C’est cette sale voleuse ! beugla soudain Alceste. Elle a dérobé le plus gros pain sur l’étal devant la boulangerie. J’ai crié « au voleur ! » et des gardes ont surgi !

— C’est toi l’avorton qui m’a dénoncée ? s’insurgea Oriana, le foudroyant du regard. C’est grâce à ce nabot que je croupis dans une prison sordide depuis plusieurs jours ?

Telle une furie, elle se jeta sur Alceste. Promptement, Horst la ceintura.

— Eh bien ! Voilà une promiscuité qui s’annonce passionnante !

Malgré la réticence de certains conseillers, Othe Monclart imposa le trio lors d’une nouvelle séance plénière. Il omit sciemment de mentionner qu’Alquin avait participé à ce choix. Laisser le Grand Maître en retrait ne lui déplaisait pas : celui-ci avait tendance à éclipser son autorité. Il n’avait pu empêcher qu’un garde de l’Ordre se joigne au groupe. Cependant, l’expérience d’un guerrier accompli tel que Horst tempérerait la fougue des deux autres recrues. La jeune fille, surtout, semblait remplie de rage. Elle ne devait pas avoir plus de dix-huit ans. En ce qui concernait le jeune homme, son avis demeurait plus mitigé. Alquin lui avait prédit un grand destin, mais ce prêtre n’était pas réputé pour la qualité de ses prophéties ! Quoi qu’il en soit, le sort du pays d’Eschizath reposait entre leurs mains.

Après l’acceptation par le Conseil des Trente, les messagers furent soigneusement équipés de chauds vêtements pour affronter la rigueur de l’hiver, complétés par de solides bottes de marche, ainsi que des raquettes et des couvertures. Les sentinelles ennemies, postées tout autour de la citadelle assiégée, excluaient l’utilisation de montures : la première partie du périple devrait se faire à pied ! En plus du nécessaire, les deux adolescents se munirent de dagues et de poignards, préférés à des armes plus lourdes afin de ne pas se surcharger. Seul Horst conserva sa longue épée. Habile archer, il réclama pourtant une arbalète qui facilite l’ajustement du tir.

Le soir même, les messagers étaient fin prêts. Hormis Alquin, aucun autre membre du Conseil n’avait été informé de l’heure du départ. Le premier conseiller avait jugé le milieu de la nuit propice pour traverser discrètement les lignes ennemies. Au cœur des ténèbres, la vigilance des assaillants se relâchait : eux aussi éprouvaient le besoin de se reposer. Par chance, la nouvelle lune débutait ce soir et des nuages masquaient les étoiles.

— Nous n’aurons pas de meilleure occasion, annonça Horst.

Oriana ne répondit pas, tandis qu’Alceste écoutait d’un air distrait les dernières recommandations du Grand Maître. Vers minuit, les messagers se glissèrent hors de la forteresse en empruntant le passage par la poterne de la tour nord. Aucun d’eux n’aperçut la lueur clignotant trois fois sur la colline, à l’ouest de la cité d’Espélia.

Émergeant du tunnel qu’ils avaient emprunté au-delà des douves, ils furent saisis par le froid glacial, malgré leurs vêtements chauds. Alceste fermait la marche, Oriana avançait souplement devant lui. Il se remémora la grande salle, lorsqu’elle s’était précipitée sur lui tel un lynx… Dangereuse, cette fille ! Le plus sage serait de mettre le maximum de distance entre elle et lui. D’un autre côté, cela n’arrangeait pas son projet de fuite. Il avait besoin de complicité pour tromper la vigilance du garde.

— Baissez-vous ! avertit Horst en chuchotant.

Posté sur un monticule, un soldat de l’armée Noire veillait près d’un feu de camp. « Il fait trop froid pour rester immobile sans une source de chaleur : une aubaine pour repérer les sentinelles ! » pensa Alceste.

— Il va falloir ramper dans ce fossé, conseilla le garde.

Les fugitifs s’efforcèrent de contourner la butte en pataugeant dans un mélange de glace et de boue, vestiges du lit gelé d’un ruisseau.

— Là, un bosquet ! indiqua Horst.

Sans se faire prier, les jeunes gens se levèrent, courant se dissimuler sous les branchages.

— Nous sommes transis… articula péniblement Alceste.

— Il faut nous réchauffer rapidement, insista Oriana, grelottant accroupie.

— Impossible de faire du feu ! rétorqua le garde en se levant. Le camp ennemi est trop proche. Marcher évitera de nous refroidir.

Maîtrisant leurs tremblements, les deux adolescents suivirent le garde, qui accéléra l’allure. Leur première journée de marche s’avéra compliquée ; les conditions climatiques semblaient se liguer pour freiner leur progression. Après avoir cheminé jusqu’en fin d’après-midi malgré un vent glacial, les messagers bivouaquèrent au creux d’un chêne centenaire. La dimension exceptionnelle de son tronc offrait un abri naturel.

Harassés après cette première journée, les jeunes gens s’écroulèrent sur le sol. Estimant qu’ils avaient parcouru suffisamment de chemin depuis la cité assiégée, Horst alluma un feu réconfortant, priant néanmoins pour que la fumée qui s’échappait par la cime de l’arbre ne soit pas repérable. Puis, il prépara rapidement un bouillon agrémenté de viande séchée.

— Par la suite, il faudra chasser, expliqua-t-il en tendant les récipients à ses équipiers, car nos réserves ne suffiront pas.

Aucun des pisteurs novices n’eut la force de commenter ses propos avant d’avoir englouti sa portion.

— L’idéal serait de se procurer un chariot et des chevaux, proposa Alceste, rassasié. Marcher dans la neige en étant chargé est épuisant, même équipé de raquettes.

— Tu ne voudrais pas en plus que l’on te porte ? répliqua Oriana d’un ton cinglant.

Avant qu’Alceste, médusé, ne réponde, elle leur tourna le dos et s’enroula dans sa couverture. « Fichu caractère ! » pensa Horst.

Il observa un instant le corps recroquevillé de la jeune femme, sur lequel les flammes dansaient lascivement.

— Faisons comme elle ! conclut laconiquement le garde.

Assez rapidement, les trois messagers sombrèrent dans un sommeil agité.

4 – LE LAC GELÉ

L’officier souleva le lourd pan de la tente. La bannière redoutée du prince flottait à l’entrée : un trèfle couleur or sur fond triangulaire noir. À l’intérieur, des braseros délicatement sculptés en fer forgé diffusaient lumière et chaleur. Richement décorée, la tente s’enorgueillissait de nombreuses peaux de bêtes qui tapissaient le sol. Au centre, un trône majestueux serti de pierres précieuses, dont les accoudoirs évoquaient des têtes de serpent, dominait une table massive en bois brut. L’officier s’avança avec déférence. Le prince Morgaste se tenait debout au fond, les bras croisés dans le dos. Comme à l’accoutumée, il était vêtu de noir. Plongé dans ses pensées, il semblait ne pas s’apercevoir de sa présence.

— As-tu fait selon mes instructions ? questionna durement sa voix.

L’officier sursauta, s’empressant d’acquiescer.

— Nous avons répondu au signal convenu. Notre contact au sein de la cité a confirmé le départ des messagers.

L’impitoyable chef de guerre marqua une pause avant d’ordonner :

— Envoyez les Maraudeurs ! Quatre suffiront. Qu’ils partent à l’aube. Un peu d’avance décuplera le plaisir de la chasse. Qu’ils ramènent l’enfant et tuent les deux autres !

Alceste traversait paisiblement une vaste clairière. Une brise légère, chargée d’effluves printaniers, caressait son visage. Un chevreuil, surpris par le promeneur, s’enfuit en bondissant dans les fourrés. Le soleil dardait généreusement ses rayons. Alceste baignait dans une douce plénitude. Tout à coup, une partie de l’astre solaire sembla se détacher et fondre dans sa direction. Le jeune homme eut alors l’impression de se consumer. Il aurait voulu crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Il croisa les bras devant son visage en guise de protection dérisoire. Il se sentit happé par une force irrésistible…

— Réveille-toi ! Mais vas-tu te réveiller ? hurlait Horst.

Il secouait sans ménagement le dormeur qui s’agitait frénétiquement. Alceste ouvrit enfin les yeux. Ses deux compagnons le toisaient avec un mélange de stupeur et d’agacement.

— Qu’est-ce qui t’a pris de vociférer comme ça ? maugréa Oriana, contrariée d’avoir été réveillée en sursaut.

L’air inquiet, Horst n’ajouta aucun commentaire. Alceste s’excusa que son cauchemar les eût troublés. Il omit de préciser qu’il était coutumier de ce genre de rêves.

— Bien ! Puisque nous sommes tous debout, hâtons-nous de repartir. Le jour s’est levé, conclut laconiquement Horst.

Dehors, la neige tombait et les flocons entamaient une folle sarabande.

Les Maraudeurs s’étaient mis en marche au lever du soleil. Réputés pour leur endurance, ces hommes formaient une unité spéciale. Sous autorité directe de Morgaste, ils ne rendaient compte à nulle autre personne. Ils repérèrent aisément les traces laissées par le groupe et accélérèrent la cadence.

Dans la matinée, ils découvrirent les restes du foyer des messagers. Trois d’entre eux fouillèrent méticuleusement les alentours, tandis que celui qui avait une balafre sur la joue gauche s’accroupit près des cendres et en saisit une poignée. « Elles ne sont pas encore froides ! »

— Ils n’ont qu’une demi-journée d’avance.

Il frotta ensuite ses doigts noircis sur ses lèvres.

— Ils n’ont pas fait rôtir de viande.

Avant de ressortir de la cavité, il huma l’air plusieurs fois.

— Une jeune femme les accompagne !

Les yeux de ses acolytes brillèrent d’une lueur sauvage. Malgré les chutes de neige importantes, ils décelèrent des traces infimes laissées par leurs proies. Une nuée de corbeaux braillards s’envola tels des éclaireurs insouciants.

La tempête de neige redoubla de violence, contraignant les trois voyageurs à s’arrêter après une nouvelle journée de marche harassante. Horst expliqua aux jeunes gens comment creuser un trou dans la neige accumulée au pied d’un arbre. Il leur montra qu’il suffisait ensuite de tapisser l’abri de fortune de branches de conifères. Pendant que les trappeurs novices le colmataient, il construisit un deuxième abri avec des gestes précis. Une fois terminé, Horst leur ordonna de s’y réfugier et prit possession du premier.

Oriana alluma une bougie, mâchonnant sans conviction du poisson séché. Dans cet espace confiné, Alceste se sentait mal à l’aise en présence de la jeune fille. Des pensées troubles traversaient son esprit, accélérant les battements de son cœur. Néanmoins, il s’efforça de n’en rien laisser paraître lorsqu’il lui adressa la parole :

— Tu sais, je ne t’en voulais pas particulièrement quand je t’ai dénoncée.

Il fallait profiter de l’absence du sergent pour sonder sa partenaire.

— Merci, j’ai senti la différence dans ma cellule ! ironisa-t-elle.

Sans relever le trait d’humour, Alceste poursuivit :

— Cette mission en plein hiver est une pure folie. Nous n’avons aucune chance d’atteindre en vie le pays des Hisles. Abandonner serait la seule décision raisonnable !

Oriana fixa un instant le jeune homme, pesant ses mots :

— Et la cité d’Espélia, et ses habitants, tu les abandonnes aussi ?

Alceste ne trouva rien à répondre. Il songea à sa tante, qui ne l’avait jamais vraiment aimé. Il pensa au maître boulanger et aux autres apprentis, à ce tenancier joufflu. Comment s’appelait-il déjà… Mandred ?

— En outre, il y a la récompense !

Alceste doutait de voir un jour le moindre écu, mais s’abstint de commentaire. Il posa sa main sur l’épaule de la jeune femme.

— Écoute, nous devrions…

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase qu’il se retrouva projeté au sol, face contre terre, Oriana à califourchon sur son dos, la lame de son poignard plaquée sur sa jugulaire.

— Ne refais jamais cela ! hurla-t-elle. Ne pose plus jamais tes sales pattes sur moi !

Horrifié, Alceste resta sans réaction face à la colère de la jeune femme qui le fixait, une lueur meurtrière au fond des yeux. Après un moment qui lui parut une éternité, elle se retira et regagna sa couche sans un mot.

Dès l’aurore, profitant d’une accalmie, les messagers reprirent la route en forçant l’allure. Alceste n’arrivait pas à suivre la cadence infernale imposée par le garde.

— Une pause, il faut faire une pause ! supplia-t-il.

Oriana, essoufflée, s’arrêta, les mains posées sur les hanches. Horst se résigna à faire de même.

— Derrière cette colline, nous devrions apercevoir le lac Gelé. Il précède la forêt d’Eslhongir.

Avant d’entamer l’ascension, tous étanchèrent leur soif. Alceste n’avait pas eu le temps de repenser à la réaction violente d’Oriana, à son visage distordu par la colère, à ses joues empourprées. Il n’osait la questionner au sujet de leur dispute de la veille, car elle agissait comme si rien ne s’était passé.

Parvenus sans encombre au sommet, un spectacle grandiose s’offrit à leurs yeux. Un immense lac gelé scintillait à perte de vue, reflétant le soleil au zénith. Par-delà la berge opposée, une vaste forêt s’étendait.

— On l’appelle aussi le Croisement des Dieux, expliqua Horst, adossé à un arbre. Sa surface bosselée suit d’étranges tracés sinueux. Les riverains pensent qu’ils sont l’œuvre des dieux qui s’affrontent sous la glace. Par superstition, ils évitent de traverser le lac, s’imposant des détours fastidieux.

Alceste écoutait, fasciné. Tout à coup, il s’écria :

— Horst, baisse-toi !

Le garde se jeta à terre par pur réflexe. Une flèche sombre se planta au-dessus de sa tête dans le tronc d’arbre.

— Des Maraudeurs du prince Noir !

L’archer, parvenu au pied de la butte, souffla dans un cor pour sonner l’hallali.

— Traversons sans tarder le lac ! ordonna Horst.

Dévalant le versant nord de la colline, les fuyards s’engagèrent sur l’épaisse couche de glace. Tandis que des flèches noires sifflaient autour d’eux, ils couraient en zigzaguant, sautant par-dessus les crêtes glacées.

Soudain, la surface gelée du lac se déforma, comme si d’immenses serpents ondulaient sous la glace. La gigantesque croûte blanche se fendit de toutes parts. Semblable à un malade convulsif, elle vomit d’immenses colonnes de vapeur et d’eau. Malgré les explosions qui se succédaient dans un vacarme indescriptible, Horst s’époumonait pour tenter de guider ses compagnons vers la rive opposée. Ils l’avaient presque atteinte, lorsqu’un geyser projeta Oriana à plusieurs pas derrière les deux hommes. Sous la violence du choc, elle perdit connaissance.

— Viens ! cria Horst en saisissant Alceste par un bras.

Mais Alceste se dégagea et courut vers la jeune femme inconsciente. L’empoignant par la taille, il la jeta tel un paquet sur son épaule. Puis, malgré la charge, il réussit en une course désespérée à rejoindre le garde sur la berge. La croûte glacée acheva de se disloquer ; de la vaste étendue gelée, seule une nappe bouillonnante subsistait.

Les rescapés se réfugièrent sous un rocher en surplomb. La neige tombait à nouveau. L’urgence était de prodiguer des soins à Oriana, légèrement brûlée sur la joue et la tempe du côté droit. Horst l’ausculta, la palpant sans ménagement afin de vérifier qu’elle n’avait rien de cassé.

— Mis à part quelques contusions, elle semble intacte. Heureusement, le jet d’eau ne l’a pas frappée de plein fouet.

Il sortit de sa besace une fiole remplie d’eau-de-vie et lui en versa quelques gouttes dans la bouche. Elle se mit à tousser et à cracher, puis ouvrit enfin ses grands yeux noirs. Elle s’assit péniblement, ayant perdu sa morgue.

— Comment suis-je parvenue à traverser ? demanda-t-elle en se tenant la tête.

Horst expliqua qu’Alceste était retourné la chercher et l’avait portée. Dans un souffle, Oriana murmura un remerciement.

— Était-ce une éruption ? s’interrogea Alceste.

— Si tel est le cas, nota le garde, il est surprenant qu’elle se soit déclenchée précisément pendant notre traversée !

— Sans doute que les dieux n’ont pas toléré notre passage ! suggéra Alceste, l’air grave.

Personne ne se moqua de sa réponse prophétique. Tous trois étaient pleinement conscients d’avoir échappé au pire. Les brûlures d’Oriana attestaient de la présence d’une source chaude sous la glace. Toutefois, le cataclysme s’était déclenché au moment précis où ils avaient traversé le lac. La coïncidence était troublante.

— Quoi qu’il en soit, conclut Horst, ce séisme a permis d’éloigner provisoirement nos poursuivants, qui vont perdre au moins une journée pour contourner le lac. Cela nous laissera un peu de répit. Néanmoins, les Maraudeurs n’abandonneront pas.

Les deux jeunes gens demandèrent qui étaient ces « Maraudeurs ». Horst en brossa un rapide portrait :

— Des pisteurs infatigables et tenaces ! Ils sèment la mort et ne la craignent pas. On les surnomme aussi « les fléaux des dieux ». Leur rôle consiste à précéder les troupes régulières avant le déclenchement d’une invasion et à mener des raids sanguinaires pour affoler les populations en sapant le moral de l’ennemi. Ils se sont rendus tristement célèbres par le nombre de leurs exactions et une férocité sans limites. Leurs visages enduits de charbon de bois exacerbent leurs teints hâlés. Un casque en forme de bec-de-corbeau accentue leur apparence lugubre. Leurs armes de prédilection sont le cimeterre et l’arc à double courbure.

Un long silence succéda à ses explications, puis Oriana déclara qu’elle se sentait mieux. Pendant qu’elle enduisait ses brûlures d’un baume, Horst entraîna Alceste à l’écart.

— Comment as-tu deviné que cette flèche m’était destinée ?

Ce dernier, qui ne comprenait pas le sens de la question, répondit :

— Je ne sais pas, je l’ai juste pressenti…

Les Maraudeurs, en file indienne, couraient le long de la berge. Leur chef, après avoir assisté impuissant au déchaînement des dieux du haut de la colline, avait envoyé un corbeau messager à son maître, Morgaste. Jamais, jusqu’à présent, il n’avait failli à sa mission. La balafre qu’il avait récoltée lors d’un corps-à-corps le faisait à nouveau souffrir. La douleur attisait sournoisement sa haine. Cet échec cuisant exigeait une vengeance exemplaire. Peu lui importait la consigne d’épargner le jeune homme : ils allaient tous payer le prix du sang ! Tandis qu’il ruminait ses sombres pensées, il aperçut, au détour du chemin, une barque de pêcheur échouée sur la berge. « Les dieux sanguinaires sont avec nous ! »

Le capitaine de la garde Noire, affectée à la sécurité du prince, pénétra dans l’antre faiblement éclairé de Morgaste. Celui-ci était assis sur son trône, la tête inclinée, une main enserrant son front. L’officier attendit à distance respectable que son souverain l’autorisât à parler.

— Que veux-tu m’apprendre que je ne sache pas déjà ? demanda le tyran sans bouger.

Sa voix résonnait lugubrement dans la tente dont les pans gémissaient sous les rafales de vent. L’officier hésita avant de répondre, car les nouvelles n’étaient pas celles espérées.

— Votre Grandeur, un corbeau envoyé par les Maraudeurs vient d’arriver. Le message annonce que le groupe des fugitifs leur a échappé en traversant le lac Gelé.

La gorge nouée, il marqua une pause. Morgaste releva la tête. Appuyant ses mains sur les accoudoirs ouvragés, il toisa le soldat, et dans la semi-pénombre, ses pupilles dilatées s’embrasèrent. Aussitôt, le garde agrippa avec sa main droite l’emplacement de son cœur.

— Pitié, mon prince ! suffoqua-t-il en tombant à genoux.

Morgaste s’enfonça à nouveau dans son siège. Ses iris avaient retrouvé leur taille normale.

— Va ! Fais-leur savoir que tout se passe comme prévu !

Le soldat se redressa péniblement et sortit sans oser se retourner.

5 – LA FORÊT D’ESLHONGIR

Alquin de Tolgui se recueillait dans la salle des Initiés. Malgré la profondeur de l’abri souterrain, il entendait les bruits de bataille. Les assaillants ne laissaient aucun répit aux défenseurs de la citadelle. Alquin invoquait le Dieu Suprême, mais les populations des Terres d’Eschizath croyaient en majorité à des dieux païens. Ils idolâtraient les signes et les caprices de la Nature : un arbre aux formes étranges, un rocher à l’apparence humaine… Pour eux, le ciel se déchaînant, les fleuves inondant leurs cultures manifestaient une volonté divine. « Il est vrai que la plupart sont des paysans, attachés à leur lopin de terre » soupira Alquin.

Ces humbles créatures ne pouvaient comprendre qu’un Dieu supérieur régnât sur toute chose. Ce Dieu que l’on n’osait pas nommer, l’Ordre le représentait par un disque solaire dardant ses rayons de vie. En ces temps d’ignorance, peu de gens savaient que cette divinité avait été adorée jadis par le roi d’un pays lointain. Alquin admirait ce souverain, qui avait imposé un Dieu unique à une époque où le polythéisme était de rigueur. Perdu dans ses pensées, il n’avait pas entendu le jeune novice entrer, une missive à la main.

Pénétrant dans la salle du conseil, Alquin remarqua la mine courroucée du premier conseiller.

— Je suis venu dès que j’ai reçu votre convocation, se justifia-t-il.

— Vous mentez mal, Grand Maître, répondit brutalement Othe Monclart, qui siégeait face à lui. Je vous attends depuis midi !

Conscientes de la tension palpable, les deux sentinelles s’interrogèrent du regard.

— Voilà trois jours qu’ils sont partis et nous n’avons toujours aucune nouvelle. C’était bien votre idée, cette mission ! rugit Othe.

— Si j’ai bonne mémoire, vous l’avez imposée aux conseillers, protesta calmement Alquin.

Othe n’apprécia pas l’allusion, mais n’en laissa rien paraître. Sur un ton quelque peu radouci, il demanda :

— Comment savoir s’ils sont encore vivants ?

Alquin comprit pourquoi celui-ci avait exigé sa présence.

— Ils le sont… Du moins, le jeune homme !

La réponse ne satisfaisait pas le premier conseiller, dont les antécédents d’homme d’action transparaissaient. Jadis margrave de la Marche du Sud, il avait passé une grande partie de sa vie à guerroyer. L’art de la politique, ses finesses l’exaspéraient.

— Comment pouvez-vous en être aussi sûr ?

Alquin hésita avant de répondre.

— J’ai une sorte de… connexion avec Alceste.

Visiblement peu convaincu, Othe s’agita sur son siège. Poussant le Grand Maître dans ses derniers retranchements, il réitéra sa question :

— Quel genre de connexion ?

Alquin se figea un long moment, soupesant les différents arguments. Finalement, il déclara d’un ton sec :

— Seuls certains hauts dignitaires de l’Ordre sont habilités à être dans la confidence : vous le savez parfaitement !

Le trio atteignit l’orée de la forêt d’Eslhongir tandis que la lumière du jour déclinait. Horst semblait hésiter. Il jetait des regards en arrière, vers le sud, puis vers l’ouest. Les deux adolescents en conclurent qu’il craignait de voir réapparaître les Maraudeurs.

— Ma mère me racontait d’étranges histoires au sujet de cet endroit…, hasarda Oriana.

— Poursuis donc ! l’encouragea Alceste.

— J’adorais, avant de m’endormir, qu’elle me lise des contes. Les histoires concernant ce lieu en faisaient partie.

Horst goûtait fort peu ses digressions.

— Viens-en au fait ! Que t’a-t-elle raconté exactement ?

Oriana le foudroya du regard avant de poursuivre :

— Elle me narrait le destin de cette femme très belle. Pourchassée par la vindicte d’un puissant seigneur, elle trouva refuge dans cet abri sylvestre.

Elle s’interrompit, des larmes roulant sur ses joues.

— C’est le souvenir de ta mère…, murmura le jeune homme.

Prise de remords, Oriana s’essuya prestement puis continua son récit :

— Les années passèrent et les meutes de loups dans les bois l’adoptèrent. Elle devint Meneuse et acquit une grande sagesse. Les gens l’estimaient et la craignaient tout autant, la prenant pour une sorcière.

— C’est effectivement un joli conte ! ricana Horst.

Oriana croisa les bras avec dédain.

— Mon appréhension était fondée sur un raisonnement plus terre à terre. La traversée nocturne d’une vaste étendue forestière n’est jamais anodine. Hormis les rencontres avec des bêtes sauvages, on peut aussi s’égarer et mourir de faim et de froid.

Horst regarda à nouveau vers l’ouest.

— Nous ne pouvons rester à découvert. Il faut pénétrer dans cette forêt, sinon nous constituerons des proies trop faciles !

À regret, il enfila son sac et donna le signal du départ. Les deux jeunes gens échangèrent un long regard, puis résolument, emboîtèrent le pas au garde.