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Après avoir subi une cuisante défaite au château d'Arvezende, Morgaste se replie sur les Terres d'Eschizath. Il emporte avec lui Oriana, qu'il a soignée après avoir tenté de la tuer. Peu à peu, cette fière prisonnière va le fasciner. Il s'éprend d'elle de manière inattendue, lui qui n'a jamais réussi à aimer aucune femme, excepté sa mère, Ulva dite « La Meneuse ». Oriana, horrifiée, se permet de le défier: elle le tuera comme ce chien de Gunnolf s'il s'avise de mettre la main sur elle. Sa fière attitude ne fait que renforcer son attirance, au grand désarroi d'Oriana. Comment pourrait-elle se tirer des griffes du tyran amoureux ? Trouvera-t-elle un allié à la cour du despote ?
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Seitenzahl: 377
Veröffentlichungsjahr: 2022
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À mes trois enfants, source éternelle d’inspiration, À ma femme dont la patience a été mise à rude épreuve, À mon beau-père prématurément disparu.
Aberden : oncle d’Annabelle
Alceste Dulhin : élu, investi du pouvoir du fragment
Alquin de Tolgui : grand Maître de l’Ordre
Annabelle : Dame Blanche
Bénorin : grand chambellan du roi Kildéric
Eolande Dunegel : dame de haute lignée
Horst Trebor : sergent des gardes de l’Ordre
Kildéric Ier : souverain du royaume des Hisles
Magog : maraudeur, frère du défunt Gunnolf
Manfred : aubergiste
Morgaste : tyran impitoyable
Oriana Botelli : voleuse orpheline
Othe Monclart : ancien conseiller des Terres d’Eschizath
Sirvin Destogard : frère du comte du Royaume des Hisles
Tormund : chefs des habitants de la cité lacustre
Ulva : mère de Morgaste
PROLOGUE
1 – LES DEUX FRÈRES
2 – RENAISSANCE
3 – L’ÉVEIL
4 – AUBERT
5 – LA CITÉ LACUSTRE
6 – PROPOSITION INATTENDUE
7 – LE PAPILLON SORT DE SA
8 – LA FORCE DE L’ÉVIDENCE
9 – UN CAS DE CONSCIENCE
10 – L’INTRUS
11 – SOMBRES DÉRIVES
12 – TRAQUENARD
13 – LA CONFRONTATION
14 – LA VOIE SOUS LA MONTAGNE
15 – UN FUTUR INCERTAIN
16 – LE PÈRE DE TOUS LES ENFANTS
17 – LE PEUPLE SOUS LA MONTAGNE
18 – LE PASSAGE SECRET
19 – STUPEUR DES OMBRES
20 – LE TOURMENT DES FRAGMENTS
21 – LE DUEL
22 – UNE SÉDITION
23 – EN FUSION
24 – LA DÉLIVRANCE
25 – UNE UNION CONTRARIÉE
26 – UN CHEMIN INATTENDU
27 – LE GUERRIER S’ÉVEILLE
28 – LES CATACOMBES
29 – UN SACRIFICE
30 – SOMBRES PRÉSAGES
31 – LA BATAILLE DÉCISIVE
32 – LE DERNIER FRAGMENT
33 – LES CHAMPS DU DÉSHONNEUR
34 – CONVERGENCE
35 – UN NOUVEAU PIÈGE
36 – TRANSCENDANCE
37 – VOYAGE EXPÉRIMENTAL
38 – STRATÈGE OU STRATÉGIE ?
39 – UNE VICTOIRE AU GOÛT AMER
40 – BATAILLE NOCTURNE
41 – L’ORDRE DES CHOSES
42 – LE SIGNE DES TEMPS
43 – LA FORCE DU REPLI
Lentement, la nuit déployait son voile sombre, lorsqu’une chouette hulula dans les branchages, masquée par l’épais feuillage. Othe Monclart tressauta au son de l’appel. Traqué pareillement à un gibier, il se tapit contre l’écorce humide de l’arbre, enviant l’abri du rapace. Ses poursuivants n’abandonneraient pas. Il tenta de calmer sa respiration, s’efforçant de maîtriser les battements désordonnés de son cœur. Son embonpoint n’améliorait pas son endurance à la course.
En dépit des pertes nombreuses que ses ennemis avaient subies après un affrontement sanglant, ils le traquaient sans répit. Tous ses combattants émérites avaient succombé sous le nombre et la férocité des agresseurs. À présent, il demeurait sans protection ; ses chances de survie s’amenuisaient. Quelle erreur de s’être aventuré seul dans la forêt d’Eslhongir.
Un nouveau cri du prédateur nocturne l’alerta des présences qui approchaient : déjà, ils l’avaient rattrapé. Othe scruta l’obscurité, espérant repérer les mercenaires. Par chance, les nuages masquaient la pleine lune. À n’en pas douter, le tyran Morgaste avait mis sa tête à prix. Voler le fragment tant convoité n’avait pas arrangé sa cote de popularité auprès du conquérant.
Un craquement sur la droite lui fit tourner la tête ; impossible de distinguer quoi que ce soit. Un oiseau s’envola en le frôlant à sa gauche : ils l’encerclaient. La fin était proche. Margrave dans une vie antérieure, Othe Monclart vendrait chèrement sa peau. Il agrippa la poignée de son épée, serrant les dents malgré sa douleur à l’épaule.
La flèche du complice de Horst avait accompli son œuvre. Au bord de cette rivière, sur le domaine d’Arvézende, Othe avait failli supprimer le garde de l’Ordre et sa servante, lorsque la pointe de métal avait déchiré son bras. Depuis, la blessure n’avait jamais vraiment guéri et le noble dévoyé n’avait eu de cesse de fuir les assassins de Morgaste.
Avec sa troupe de Maraudeurs, il avait franchi la frontière naturelle séparant le Royaume des Hisles et les Terres d’Eschizath. À la fin du printemps, l’ascension des monts Dunhevar s’était révélée plus aisée. La fonte de la neige, excepté sur les plus hauts sommets, avait grandement facilité la traversée plus périlleuse en saison hivernale.
Curieusement, ce retour en arrière forcé vers sa patrie, celle-là même où il avait été élu premier conseiller, lui avait ouvert les yeux. En pactisant avec l’envahisseur, cet enfant du pays avait trahi ses compatriotes. Dès lors qu’il s’en retournait sur sa terre natale, il éprouvait de la honte. Certes, le courroux de Morgaste à son encontre n’était pas étranger à ce repentir…
Il n’eut pas le temps d’apprécier les fruits du remords, qu’un bruit de bottes retentit. Face à l’imminence de l’assaut, Othe Monclart adopta une position en garde basse, exhibant fièrement le tranchant de sa lame.
— Montrez-vous, bande de lâches ! La nuit ne sera pas toujours votre alliée.
Au même moment, sa braguette émit une surprenante clarté. Que la pièce d’étoffe couvrant ce qui devait rester caché scintille ne manqua pas de surprendre son noble propriétaire ! Le halo bleu engendré par cette curieuse source lumineuse eut au moins le mérite de dévoiler à Othe les pisteurs embusqués.
Cinq gaillards à la mine patibulaire observaient avec un mélange de crainte et d’excitation leur victime. L’un d’eux, particulièrement robuste et de forte taille, semblait perplexe. Il hésitait entre charger et décamper. Othe n’osait pas bouger, de peur que la clarté magique disparaisse. Ses adversaires l’entouraient, ne lui laissant aucune échappatoire.
— Co… Comment tu produis cette lumière ? bredouilla celui qui devait être le chef. C’est un feu follet en provenance du Royaume des Morts ?
« Ces brutes sanguinaires ont peur d’une simple illumination » réalisa Othe. Il devait à cette manifestation surnaturelle d’être encore en vie. Il fallait profiter de l’aubaine… bien que lui-même ne fût aucunement rassuré.
— Profanateurs ! Vos actes impies ont offensé les Dieux, proclama-t-il d’une voix de stentor. Seule la fuite vous sauvera.
L’air effrayé, les guerriers superstitieux se dévisagèrent, sans savoir quel parti prendre. Le plus grand se décida tout à coup, avançant d’un pas.
— Foi de Magog ! Nous allons voir si ta flamme diabolique résiste à la pointe de ma lance.
Il leva celle-ci au-dessus de sa tête, s’apprêtant à la projeter de toutes ses forces sur le foyer lumineux, mais un phénomène extraordinaire se produisit, qui paralysa tous les guerriers. La lueur azurée s’éleva doucement à hauteur de leur proie ; puis, peu à peu, son intensité augmenta. Effrayé, Othe se plaqua dérisoirement contre le tronc d’un arbre, tandis que ses agresseurs s’agitaient frénétiquement.
— Tue ! Tue ! Le possesseur de cette magie noire, hurla Magog, plus par peur que par fureur.
Mais avant que les pisteurs ne s’exécutent, une onde puissante se propagea à la naissance de la lueur, qui balaya les mercenaires tels des fétus de paille. En une fraction de seconde, tous furent expulsés au loin et s’écrasèrent contre les arbres. Un silence religieux succéda au souffle produit par l’énergie libérée.
Othe se tâta les membres et le torse, persuadé de découvrir dans sa chair d’horribles blessures. Rien. L’intensité lumineuse diminua comme un cœur qui s’arrêterait de battre. L’ancien édile se hasarda à tendre la main. Ses doigts se refermèrent sur un vulgaire caillou : le débris qu’il avait dissimulé dans sa poche apparemment trouée. Serait-ce lui, par sa seule volonté, qui avait déclenché un tel cataclysme ?
Il caressa machinalement l’éclat, envahi par un sentiment de fierté. Ainsi, Morgaste ou Alceste ne seraient pas les seuls à maîtriser le pouvoir de cette mystérieuse pierre ? Othe se rengorgea, imaginant les bénéfices qu’il pourrait retirer d’une telle découverte. Il s’apprêtait à remettre à sa place l’objet, lorsqu’une voix retentit derrière lui :
— Seuls certains Élus peuvent s’attribuer cette relique sacrée.
De surprise, Othe laissa échapper le fragment, qui roula au pied de l’étranger. L’homme, vêtu d’un manteau de couleur anthracite, se baissa pour le ramasser et le déposer avec précaution au creux de sa main. Son contact raviva la flamme bleutée dont la lueur éclaira le visage masqué par une ample capuche. La coloration indigo des iris de l’inconnu fascina Othe. Sa taille aussi : celui-ci mesurait au moins une toise, équivalant à six pieds.
— Qui êtes-vous et que voulez-vous ? s’enquit Othe Monclart, en reculant prudemment.
Retirant sa coiffe, l’homme dévoila une longue chevelure, aux mèches ténébreuses et soignées, qui encadraient un large front. Une mâchoire carrée et saillante renforçait l’assurance qui se dégageait de sa personne.
— Mon nom ne vous dira rien, contentez-vous de m’appeler « Aubert », daigna-t-il répondre. Je ne vous veux aucun mal : ne vous ai-je pas sauvé la vie ?
Le conseiller comprit que le fragment s’était activé grâce à la présence du nouvel arrivant et non par sa propre volonté. Il n’éprouva pas longtemps de déception, car déjà, son sauveur inattendu poursuivait son chemin, sans plus se soucier du rescapé qu’il abandonnait.
— Attendez ! s’exclama Othe. Laissez-moi vous accompagner.
Sans se retourner ni acquiescer, Aubert ralentit en guise d’invite. Othe lui emboîta le pas, incapable de savoir où cela le mènerait.
— Jadis, deux nouveau-nés naquirent le même jour à quelques minutes d’intervalle. Leur mère perdit la vie en les mettant au monde. Son mari, veuf inconsolable, épousa pourtant une nouvelle femme, conformément à la tradition des hommes du Nord. Les deux fils grandirent dans l’indifférence de leur père, qui ne pardonna jamais le décès de sa tendre épouse. Ils devinrent de robustes gaillards, toujours prompts à chercher querelle. Nul ne vit dans les montagnes fraternité plus grande. Jamais l’un sans l’autre ils n’allèrent.
» Un jour, alors qu’ils chevauchaient en quête de quelque butin, une forteresse adossée à la montagne leur apparut. Personne ne leur avait mentionné cet étrange endroit, aussi s’en approchèrent-ils avec prudence. Une tour sinistre se dressait, semblant défier la gravité. Les deux aventureux Montagnards aperçurent à son sommet une jeune fille prisonnière. Implorant leur miséricorde, elle les supplia de la délivrer. Les deux frères, impétueux, n’hésitèrent pas. Ils enfoncèrent la grande porte avec l’aide d’un immense tronc d’arbre. Pénétrant dans le château, silencieux tel un sanctuaire, ils tuèrent sans hésiter les quelques gardes qui s’opposèrent à leur quête.
» Car la belle les avait tous deux ensorcelés. Sa beauté n’avait d’égale que sa vivacité d’esprit. Charmant ses sauveurs, elle promit sa main à celui qui remporterait l’épreuve imposée : retrouver la tiare en or dissimulée dans les tréfonds de la forteresse. Celle-ci lui venait de son père, qui fut jadis un grand roi.
» Les deux solides gaillards, amoureux transis, se mirent en chasse immédiatement. Mais l’aîné décida d’employer la ruse. Son amour fraternel ne résista pas aux beaux yeux de la prisonnière. Il attira son puîné dans un piège et l’enferma sournoisement dans une sombre cellule. De colère, ce dernier, abusé, tenta de briser les murs de sa prison, mais la pierre des anciens pesait lourd face à sa rage.
» Pendant que, reclus, son cadet fulminait, le premier-né, par chance, dénicha la tiare tant convoitée. Déposant son présent aux pieds menus de la princesse, il ne tarda pas à obtenir sa main. Délivré, son frère jamais ne lui pardonna. Il complota tant et tant qu’il réussit à le faire bannir de son royaume, obligeant les jeunes mariés à s’exiler dans les monts Dunhevar. L’aîné de la fratrie se nommait Ergon et le cadet Bernulf.
Alquin cessa son récit, laissant le temps à ses auditeurs de saisir l’importance des bribes de cette histoire qu’il avait découverte dans un grimoire ramené du clan des Ours. Pendant son séjour comme otage privilégié au sein de cette tribu, il avait bénéficié des faveurs d’un vieux sorcier, conseiller du chef Ergon. Tous les hommes valides étant partis combattre l’armée de Morgaste, ils avaient sympathisé, et le vieil érudit lui avait ouvert les portes de sa bibliothèque.
Alceste avait écouté sans l’interrompre, tandis qu’Annabelle étouffait poliment un bâillement. La Dame Blanche n’avait jamais été une familière des deux chefs des tribus montagnardes, contrairement aux trois hommes présents.
Horst, adossé contre le mur de la bibliothèque du roi Kildéric, fixait l’horizon par la fenêtre ouverte. La douceur du printemps paraissait trompeuse après ce terrible hiver. Son cœur ne parvenait pas à oublier le sourire d’Aloïne, la servante massacrée par les hommes de main du tyran. Les armées de Morgaste avaient été momentanément refoulées, ce qui l’empêchait d’envahir le pays des Hisles, mais le garde savait que l’accalmie serait de courte durée. Derrière les frontières naturelles des monts Dunhevar, le despote rassemblait ses troupes, attendant le moment propice pour frapper à nouveau.
Alceste se leva en courbant l’échine. Une trop longue inactivité ne lui réussissait décidément pas. Malgré sa fragile apparence, il avait démontré une résistance digne des combattants les plus aguerris. Annabelle tendit sa main, qu’il baisa tendrement. Deux éclats de la pierre stellaire avaient lié à jamais leurs êtres. La fillette était parvenue instantanément à l’âge adulte, tandis que l’adolescent s’affirmait homme.
Ce prodige ne cessait d’interpeller Alquin de Tolgui. Il avait étudié tous les ouvrages de la bibliothèque royale, s’acharnant à trouver un sens à cette métamorphose. Bien qu’un immense savoir emplisse l’édifice, aucun recueil ne traitait de pareils phénomènes. Il faudrait du temps pour comprendre l’origine de la magie de la pierre.
Horst rappela que le roi accordait une audience à des envoyés de Morgaste et avait exigé leur présence dans la salle du trône. La journée printanière s’annonçait prometteuse, malgré les sombres présages d’un message du conquérant. Presque avec nonchalance, tous gagnèrent ce lieu de réunion. Annabelle sourit, se remémorant la comédie qu’elle avait jouée à cet endroit, afin d’éventer le dangereux complot de la Confrérie des Âmes Noires.
Assis dans l’amphithéâtre, les principaux conseillers du roi attendaient le bon vouloir de Sa Majesté. Les messagers s’installèrent à leurs places respectives, tandis qu’Annabelle siégeait à la droite du roi Kildéric. Son rang de princesse, par la filiation adoptive du souverain, lui conférait cet insigne privilège. Le fidèle chambellan Bénorin précéda l’entrée du souverain. Tous les conviés saluèrent avec respect le majestueux personnage qui traversa d’un pas alerte l’esplanade. Le roi n’omit toutefois pas d’adresser des gestes de courtoisie à des visages familiers. Sans plus tarder, il prit place sur son trône, signifiant par son attitude que la réunion pouvait débuter.
— J’ai souhaité votre présence, expliqua Kildéric, afin que mes plus fidèles collaborateurs puissent entendre comme moi les propositions des envoyés de Morgaste. Bénorin, faites entrer, s’il vous plaît.
Les quatre hommes qui pénétrèrent dans la grande salle ne daignèrent pas même saluer le monarque du Royaume des Hisles. Ils s’alignèrent face au trône et, sans attendre une quelconque autorisation, le plus massif d’entre eux énonça à voix haute :
— Notre maître à tous, le Prince noir, désormais roi des Terres d’Eschizath, vous envoie cet ultimatum : il exige une reddition sans aucune condition et ceci avant la prochaine pleine lune.
Des murmures de désapprobation jaillirent de l’assistance et des voix s’élevèrent pour demander la mort de ces plénipotentiaires présomptueux, leur morgue ne pouvant être tolérée davantage. Les quatre hommes s’observèrent en silence, tandis que le roi Kildéric se levait pour imposer le silence :
— Par quel tour de magie, un chef de guerre dont l’armée a subi une lourde défaite, pense-t-il obliger son vainqueur à déposer les armes sans combattre ? Votre outrecuidance dépasse l’entendement, et seule la mansuétude m’empêche de ne pas vous renvoyer sur-le-champ.
Un grondement hostile s’amplifia des gradins ; les envoyés hésitèrent à poursuivre. Pourtant, celui qui agissait en tant que porte-parole, brandit un rouleau parcheminé :
— J’ai là un argument décisif, un atout que le seigneur Morgaste savait convaincant.
Un des gardes du roi s’approcha et d’un geste lui arracha le présent ; puis, le tendit respectueusement à son souverain. Tous les regards convergèrent vers le trône, tandis que Kildéric déroulait l’étrange missive. Quelque chose tomba de la feuille de papier sur le sol. Le roi marqua un temps d’arrêt, les traits figés. Ramassant l’objet avec dégoût, il l’exhiba au-dessus de sa tête pour que tous les conseillers découvrent sa macabre découverte : un doigt ensanglanté ! Kildéric, le regard sombre, dévisagea les sbires de Morgaste :
— Je ne comprends pas. En quoi cette sordide mise en scène serait-elle susceptible d’infléchir notre position ?
Alors, presque triomphant, le suppôt du Prince noir s’exclama :
— La détentrice de ce doigt perdra beaucoup plus si vous osez marcher contre le seigneur Morgaste, qui la retient en otage. Elle se nomme Oriana Botelli, et je sais qu’elle vous est chère.
Alceste se dressa, incapable de contenir sa colère : Oriana était en vie ! Il n’avait pas cru un instant à sa mort. Ses tortionnaires osaient proférer des abominations à l’encontre de la jeune femme à leur merci. Une tempête l’envahit, dont il ne put refréner la violence. L’onde de choc qui se propagea balaya les envoyés du Prince noir, qui s’écrasèrent contre les murs de l’amphithéâtre. Alors seulement, Alceste prit conscience de l’ensemble des participants qui l’observaient, médusés.
Alquin s’approcha du jeune homme et posa d’un geste paternaliste sa main sur son épaule.
— Rien ne prouve que ce doigt sectionné appartienne à notre amie, s’efforça-t-il de le rassurer. Morgaste avait prévu que le doute nous déstabiliserait. Son message odieux consistait à nous rappeler qu’il détient Oriana et peut, à tout moment, user de sa personne comme bon lui semble.
Horst et Aberden se regardèrent, visiblement mal à l’aise. Le souverain leva un bras pour apaiser à nouveau les rumeurs dans l’hémicycle. Il ajourna la séance, libérant les participants, mais souhaita que les messagers demeurent en sa présence.
— Le royaume ne peut souscrire à de telles injonctions. La vie d’un otage nous est précieuse, mais nous ne céderons pas au chantage. La bataille entamée contre les armées de Morgaste doit se poursuivre sans relâche. Que représente une vie humaine face à toute la population du Royaume des Hisles ?
Alceste ne put en entendre davantage. Il quitta la salle du trône et courut le long des couloirs et corridors déserts du château. Il aurait souhaité que sa course ne s’achève jamais. À bout de souffle, il finit par se laisser tomber sur le sol rugueux. Enfouissant sa tête dans ses bras, il pleura doucement.
Depuis la disparition de la dépouille d’Oriana durant le siège victorieux du château d’Arvézende, il n’avait pu se résoudre à la considérer perdue. Celle qui fut son premier soutien, le révélant à lui-même, la voleuse au grand cœur, saltimbanque téméraire, emplissait une part de sa vie. Malgré le lien surnaturel qui l’unissait à Annabelle, l’amitié indéfectible de l’aventurière demeurait indispensable.
Il pleurait encore lorsque Manfred s’assit avec difficulté à ses côtés. Alceste avait été ravi de découvrir que l’ancien tavernier était sain et sauf, malgré le siège de la forteresse du frère défunt de Kildéric, Clodric. Le gros homme lui rappelait une période insouciante de son existence ; celle d’avant le siège de la cité d’Espélia et de la responsabilité liée à ce maudit fragment.
— Je comprends ta colère et ton désespoir, tu sais, mon garçon, débuta Manfred. Cette jeune personne est la vitalité même. Cette captivité doit être une terrible épreuve pour elle.
Les mots simples du brave homme le culpabilisèrent. Il avait réagi avec humeur, car il ne supportait pas que l’on évoque l’abandon de la messagère. Mais sa fierté aussi était en jeu. Il se reprochait de ne pas avoir su veiller sur elle. Morgaste cherchait à atteindre son orgueil, agitant tel un chiffon rouge ses propres carences. Alceste se tourna vers l’aubergiste, les yeux encore brouillés, semblable à un petit enfant.
— Merci, Manfred, tes paroles sont pleines de bon sens. Je dois me ressaisir. Effectivement, je ne pourrai aider Oriana qu’en gardant la tête froide.
Il se dressa vivement, aidant son corpulent compagnon à se relever. Manfred se demanda pourquoi un sourire énigmatique flottait sur les lèvres du jeune homme…
Debout face à la grande table de la salle des Heaumes, Morgaste étudiait, tendu à l’extrême, les cartes qu’un de ses aides de camp lui avait apportées. Il serrait dans sa main nerveuse le fragment qui émettait des lueurs bleutées. Tels les battements de son cœur, les pulsations de l’éclat en provenance de l’espace accéléraient. Son état de santé qui empirait ne lui permettait plus d’utiliser longtemps la pierre stellaire.
Épuisé par l’effort de concentration, il se laissa tomber contre le dossier du trône. L’avenir indistinct échappait à ses interrogations. Vainement, Morgaste tentait chaque jour, depuis une demi-lunaison, de cerner le futur de ses conquêtes. Sa poitrine en sueur se soulevait à grands bonds, comme les vagues furieuses d’une tempête. Il pesta entre ses dents. S’affaiblir inexorablement de jour en jour, sentir son corps se dérober, alors que ses soldats attendaient de sa part de la poigne, l’exaspérait.
Morgaste se versa une nouvelle rasade de ce vin des Terres du Sud à la robe vermeille qu’il appréciait de plus en plus. Sa douceur trompeuse masquait momentanément ses souffrances. Fidèle compagne, la douleur l’accompagnait au quotidien. Ses hommes ne suivraient pas un chef malade. Jusqu’à présent, les remèdes de son soigneur attitré parvenaient à dissimuler ses maux, mais pour combien de temps encore ? Les crépitements moqueurs du feu dans la cheminée le ramenèrent à la réalité. Il héla une des sentinelles à l’entrée de la salle du conseil. La présence de sa prisonnière s’imposait.
Lorsqu’Oriana entendit les pas lourds approcher, elle reconnut sans hésitation un des gardes personnels du Prince noir. Son ravisseur envoyait ce menu fretin la chercher. La jeune femme tournait en rond comme une louve dans sa cage depuis la retraite forcée de Morgaste vers la capitale des Terres d’Eschizath, Espélia. Le conquérant avait subi une défaite sévère lors du siège du château d’Arvézende, demeure de ce traître de Clodric, frère de Kildéric. Plus que tout, Oriana espérait que le félon, qui avait contribué à la mort d’Abyssin de Tolgui, paierait de sa vie ses forfaitures.
Le claquement sec de la serrure précéda l’irruption du garde dans sa cellule. Oriana employait ce mot, bien que la chambre qu’elle occupât soit des plus agréables. Morgaste ne l’avait pas jetée dans une geôle sordide dans les profondeurs de la cité. Elle savait que sous terre, à la base du donjon, des prisonniers moins chanceux croupissaient dans la pénombre. Pourquoi le tyran ne l’avait-il pas envoyée rejoindre ces pauvres âmes, triste butin de précédentes victoires ? Une servante apeurée avait livré quelques confidences après qu’Oriana l’eut poussée dans ses derniers retranchements. Aux dires des soldats que la soubrette fréquentait, la marche en avant de Morgaste n’était que ralentie.
La sentinelle dépêchée pour la quérir s’impatientant, Oriana lui emboîta le pas. Aucune instruction ne semblait avoir été donnée pour l’entraver. En d’autres temps, la saltimbanque et voleuse aurait aisément pu s’échapper pour tenter de rejoindre les partisans du roi Kildéric. Malheureusement, convalescente depuis la blessure infligée par Morgaste, sa forme physique demeurait encore incertaine.
Elle se rétablissait lentement après la guérison miraculeuse, opérée par l’homme qu’elle haïssait le plus au monde. Le Prince noir ne l’avait jamais évoquée devant elle : était-ce par pudeur ou par simple calcul ? Tandis qu’ils progressaient dans les couloirs étroits de la tour, Oriana s’interrogeait sur les motivations réelles de son « hôte ». Depuis leur arrivée, Morgaste se comportait plus en châtelain qu’en gardien impitoyable. Quel sombre dessein tramait celui que tous les peuples alentour redoutaient ?
Pénétrant non sans appréhension dans la salle du Conseil, tandis que son escorte s’éclipsait, Oriana ne put s’empêcher de déplorer l’atmosphère lugubre de la vaste pièce. Malgré une immense cheminée dans laquelle ronflaient de hautes flammes, une terne froideur imprégnait les murs dépouillés des symboles de la gloire ancienne des Terres d’Eschizath.
Les tapisseries fines avaient été retirées des murs par ordre du conquérant ainsi que les tapis qui recouvraient le sol de pierre dallée. Des cinq chandeliers qui illuminaient jadis l’espace, un seul irradiait une faible lueur. Les voûtes réputées de la pièce, dépossédées de tous leurs ornements, dominaient lugubrement les convives.
Bien que la salle des Heaumes ait conservé son appellation passée, le nouveau maître des lieux avait ordonné d’enlever et de détruire les casques, ainsi que les écus sur lesquels figuraient les blasons des seigneurs alliés. La plupart avaient vécu à des époques antérieures, mais un parmi tous, contemporain du Prince noir déclenchait immanquablement sa fureur : Kildéric Ier, roi du pays mitoyen.
Oriana avait saisi ces quelques ragots de la bouche des serviteurs que Morgaste affectait à son service. Elle scruta la pièce en frissonnant malgré elle, convaincue de sa présence. Il l’avait convoquée, sans aucun doute pour l’interroger. Pourtant, depuis le début de sa captivité, celui-ci n’employait pas la force ni la torture, pour parvenir à ses fins. Insidieusement, Morgaste tentait de gagner la messagère à sa cause.
— Approchez, Oriana. Venez profiter de la chaleur d’un bon feu.
L’invitation, qui ressemblait à un ordre, émanait du trône ouvragé disposé devant le foyer vrombissant. À regret, elle vint se placer à la droite du tyran condescendant, qui fixait l’air absent la fournaise. Ses yeux s’illuminèrent tandis que les flammes semblaient se plier à sa volonté.
— Asseyez-vous, ma chère. Il ne sera pas dit que vous resterez debout, sermonna-t-il.
L’apparente jovialité de l’implacable conquérant ne trompait pas Oriana. Elle se sentait dans la position d’une proie en présence d’un fauve blessé.
— Je ne prends place que parce que vous ne m’en laissez pas le choix ! rétorqua-t-elle avec fierté. Je n’oublie pas que je suis votre prisonnière.
Le feu redoubla soudain, crachant une épaisse fumée. Le despote se leva vivement, dominant de toute sa hauteur la jeune femme assise. Les yeux brûlant de colère, Morgaste dévisagea Oriana, à tel point qu’elle redouta un nouvel acte de violence. Ne l’avait-il pas transpercée à l’aide d’une lance, dans un accès de fureur, au château de Clodric ?
Les poings serrés, son hôte imprévisible, après un effort considérable pour se maîtriser, se rassit. Un serviteur entra au même moment, porteur d’un plateau garni de fruits et d’un pichet de vin. Pendant que le page s’empressait de disposer le contenu sur une table basse, puis de servir une rasade d’un élixir à la robe pourpre à Oriana, Morgaste mordit à pleines dents dans la pomme dont il s’était saisi.
— Votre agressivité est inutile, chère Oriana. Vous êtes mon invitée de marque. Je désire seulement apprendre à mieux vous connaître.
Sa voix résonnait étrangement à l’oreille de la jeune femme. Une troublante sincérité se dégageait de cet être honni. Dans le même temps, un sentiment de duperie prédominait. Oriana réalisa avec effroi qu’elle aurait voulu croire à ses paroles rassurantes ; elle chassa rapidement cette vision de sa tête.
— Oui…, murmura Morgaste. Vos pensées vous trahissent, jeune messagère ; vous commencez à réaliser que je ne suis pas un monstre.
Rougissante, la prisonnière détourna le regard de son ravisseur, souhaitant que la honte d’avoir douté de son caractère nuisible l’engloutisse. Face à sa gêne, Morgaste éclata d’un rire sonore, s’étranglant presque en buvant une gorgée de vin. Oriana se redressa de sa chaise, signifiant par son attitude que l’entretien était terminé. Loin de s’en offusquer, le tyran, hilare, ordonna à son escorte de raccompagner la jeune femme. Celui-ci, surpris par l’air bonhomme de son maître, s’empressa d’obéir.
Tandis que son otage s’éloignait, Morgaste songea que son caractère piquant agissait comme un baume à sa douleur. En sa présence, les stigmates du mal qui le rongeait s’effaçaient. Mieux qu’une des nombreuses potions de son soigneur, Oriana instillait en lui un espoir de guérison.
Il grogna à un des gardes de faire venir son médecin, car sans la fière prisonnière, sa souffrance se réveillait. Maussade, tout à coup, Morgaste tisonna machinalement la braise du feu, avec l’espoir de ranimer une flamme nouvelle. Haussant les épaules, il jeta le tisonnier sur le sol, furieux de se laisser bercer par de vaines espérances.
— Pure folie ! vitupéra Alquin, avant que les autres personnes présentes ne réagissent. Rien ne justifiait une telle décision.
Il croisa les bras d’un air rageur, toisant l’assemblée sans complaisance. Horst frappa rageusement du pied une armure exposée dans la salle du trône.
— Elle appartenait à mon père, précisa Kildéric d’une voix compréhensive.
Horst, honteux, salua le suzerain et s’empressa de quitter la pièce.
Annabelle n’en revenait pas : Alceste lui avait faussé compagnie au milieu de la nuit ! Malgré leur relation privilégiée, rien ne l’avait alertée durant son sommeil de la désertion du jeune homme. Elle employait ce mot à dessein, car l’attitude irresponsable de son alter ego équivalait à la plus vile trahison. Comment cet idiot avait-il pu croire qu’il réussirait, sans l’aide d’un allié, à délivrer Oriana ?
Au même moment, un garde, après s’être respectueusement incliné devant son souverain, lui murmura des paroles dont le sens échappa à ses fidèles soutiens. Bénorin soupira en songeant que, décidément, ces étrangers venus des Terres d’Eschizath ne faisaient rien comme les autres. Pour mémoire, il n’oubliait pas la personnalité atypique d’Abyssin de Tolgui, pair décédé du royaume, mais surtout frère de leur ennemi, Morgaste.
— On m’informe qu’Aberden, votre oncle, ma très chère enfant, a lui aussi disparu. Ses armes, ainsi que son paquetage, ne sont plus dans sa chambre.
Annabelle respira un brin mieux ; la fuite nocturne d’Alceste n’était pas passée totalement inaperçue : son parent mercenaire accompagnait l’imprudent.
Néanmoins, une tension persistait dans l’assistance. Chacune des personnes présentes savait l’importance stratégique du jeune messager ; son rôle dans la quête irraisonnée du tyran Morgaste et ses pouvoirs hors norme, hérités du fragment dont il avait été dépossédé par l’ancien premier conseiller, Othe Monclart. Le savoir seul et sans protection aurait fait planer une ombre dangereuse sur toute la contrée.
— Annabelle, demanda Kildéric, merci d’interroger votre pierre extraordinaire afin de vous assurer de la bonne santé d’Alceste.
La jeune femme exécuta une gracieuse révérence pour aller s’acquitter de la tâche demandée. Elle avait besoin du calme de sa chambre pour se concentrer et espérer que le fragment réponde à ses questions.
Après avoir sollicité la permission de se retirer, Bénorin lui emboîta le pas d’un air préoccupé. Les deux sentinelles venaient à peine de refermer les vantaux qu’Alquin laissa exploser sa colère :
— Satané morveux ! Plutôt que de demander conseil avant d’agir, il n’en fait toujours qu’à sa tête. Mais quelle mouche l’a donc piqué ?
— Allons, tempéra Kildéric, sa jeunesse est seule en cause. Qu’auriez-vous fait à son âge ? Oubliez-vous qu’il n’a que dix-sept printemps ?
« Kildéric Ier est un roi apprécié par son peuple », songea Alquin. « Il fut un grand chef de guerre, mais depuis longtemps, il n’a pas chevauché à la tête de son armée. »
Alquin fit un effort pour reprendre ses esprits. Lui, d’habitude si réfléchi, bannissant ce genre d’emportements, ne se reconnaissait pas. Le roi avait raison : la colère est mauvaise conseillère. Mieux valait essayer d’imaginer quel trajet le garçon emprunterait. L’espoir de l’intercepter avant qu’il n’atteigne la frontière demeurait. La perspective d’Aberden lancé à ses trousses augurait d’un renfort certain. Le gamin n’errerait pas longtemps seul de par le vaste Royaume des Hisles. En ces temps troublés, Dieu sait quel funeste personnage il pourrait rencontrer. Il pria le Dieu unique, lui, l’adepte du disque solaire, de protéger son précieux compagnon, messager de l’espace.
Le soleil au zénith inondait la plaine verdoyante qui s’étendait au pied de la forteresse royale. Annabelle éprouva le besoin de contempler l’horizon, d’embrasser du regard le Royaume des Hisles, qui s’offrait à sa vue. Elle profitait de cette journée printanière pour recharger chacun des pores de son épiderme. Pratiquement dévêtue face à l’une des rares fenêtres du château fort, elle tolérait le regard du jour, qui la déshabillait.
Depuis sa croissance accélérée par le pouvoir des fragments réunis, elle découvrait le désir de plaire et d’être aimée. Des nobles, issus des plus illustres familles à la cour, se laissaient aller à de tendres sous-entendus. Son corps de femme, grand et svelte, sa longue chevelure ébène, ses yeux dont la couleur oscillait entre le bleu pervenche et le turquoise, attiraient les mâles courtisans comme la lumière les insectes.
Annabelle n’était pas dupe des intentions de ces seigneurs. Promue princesse du royaume par la volonté souveraine, elle représentait un excellent parti pour tous ces soupirants. Elle chassa ces pensées frivoles, imaginant la réaction d’Alceste s’il découvrait ses tourments sentimentaux, car le jeune homme avait montré beaucoup plus d’ardeur au combat que dans ses bras. Elle finirait par penser qu’il ne parvenait pas à oublier son aventure passagère avec Oriana. Cette fille de saltimbanques hantait les nuits de son homologue stellaire, tant et si bien qu’il avait fini par céder à son fantôme ressuscité.
D’un geste fébrile, elle ferma les volets, puis, se débarrassant négligemment de sa chemise de toile fine, s’allongea nue sur le grand lit à baldaquin. Annabelle ferma les yeux, pressant dans sa main la pierre venue de l’espace, à la recherche de l’oubli et de la vérité. Une larme perla sur sa joue, tandis qu’elle se concentrait pour tenter d’établir le lien avec Alceste. Celui-ci réussissait à faire jaillir les étincelles de son pouvoir, même sans la présence de l’objet. Elle-même ne possédait pas une telle faculté, encore tributaire du contact intime avec la matière du caillou.
Une lumière bleutée irradia la pièce assombrie ; des images incohérentes défilèrent dans son esprit. Annabelle s’évertua à capter d’éventuelles ondes émises par son alter ego, mais force fut de constater que sa disposition actuelle ne lui permettait pas de joindre l’élu de son cœur. De rage, elle faillit jeter le maudit caillou le plus loin possible, mais se ravisa. Se souvenant de qui elle le tenait, Annabelle posa son poing fermé sur son bas-ventre.
Peu à peu, l’intensité de la lueur augmenta, pendant qu’une douce chaleur embrasait son sexe. Le visage d’Abyssin de Tolgui lui apparut, souriant et réconfortant. Aussitôt, une onde indicible de plaisir la submergea, balayant ses doutes et sa mauvaise humeur. Décuplé par le pouvoir du fragment, un orgasme violent chavira tous ses sens. Jamais, depuis ses plus intimes relations avec cette pierre de l’espace, Annabelle n’avait accosté les rivages d’un tel plaisir.
Elle ouvrit la main, libérant l’objet de satisfaction, honteuse de l’avoir utilisé à de telles fins. Le roi Kildéric attendait de sa part les précieuses informations fournies par le fragment. Dans son esprit, sa nièce adoptive symbolisait la guerrière intrépide, celle que le peuple avait surnommée affectueusement la « Dame Blanche », uniquement préoccupée par le sort du Royaume des Hisles.
Annabelle, dont la poitrine se soulevait à grands bonds, contempla ses seins fièrement dressés, comme un défi aux mœurs prudes de la cour.
S’occuper des chevaux procurait toujours à Horst un sentiment d’apaisement. Le robuste étalon, joyau des écuries royales, se laissait brosser docilement, malgré son caractère fougueux. Sa robe noir foncé et luisante lui avait valu le surnom de Maurus, en référence aux peuplades légendaires à la peau brune. Sous le regard admiratif de Horst, le fier destrier s’ébroua, impatient que celui-ci termine son pansage.
Tout en lui curant soigneusement les sabots, le garde de l’Ordre s’efforçait de réfléchir. Son mouvement d’humeur n’avait échappé à personne dans la salle du trône. Horst regrettait la piètre image qu’il avait laissé entrevoir à l’assistance. La disparition d’Alceste l’avait contrarié au plus haut point. Les liens tissés avec le trio de messagers, et particulièrement le jeune homme, il les croyait inaltérables.
Certes, après la disparition d’Oriana, que tous pensaient définitive, leur groupe s’était disloqué ; cependant, Horst restait un indéfectible compagnon de l’Élu. Alceste n’avait-il pas démontré à maintes reprises ses extraordinaires capacités ? Cela le confortait dans l’idée que l’adolescent était béni du Dieu unique. Son amertume, face à son geste inconsidéré, n’en était que plus grande.
Il ramena au pré l’animal sanguin, qui s’élança au galop aussitôt débarrassé de la longe. Horst sourit en admirant la véloce cavale s’éloigner. Si seulement il pouvait faire de même.
— Tu regrettes ta liberté ! s’exclama Alquin, comme s’il devinait ses pensées.
Le vieil homme se tenait dans son dos, sans que le garde n’ait perçu sa présence.
— Battre la campagne te manque, ironisa le grand Maître. Il te faut de l’action avant de t’étioler définitivement. Tu n’entends même plus un vieillard approcher.
Le visage grave, Horst se retourna lentement.
— Depuis notre arrivée au château du roi Kildéric, vous m’aviez confié la tâche de veiller sur Alceste. J’ai lamentablement échoué. Il a échappé à ma vigilance, et je ne sais même pas quelle direction il a prise.
Alquin haussa les épaules d’un air entendu. S’appuyant sur un bâton, il invita son fidèle serviteur à cheminer.
— Mon ami, ne sois pas trop dur avec toi-même. Un autre se charge de pister Alceste.
Mâchoires serrées, Horst ne digérait toujours pas que ce mercenaire ait été préféré par l’ancien messager. Comment un être vil, qui combattait pour de l’argent et non pour l’honneur, pouvait-il éprouver quelque intérêt envers une personne autre que lui-même ? Savoir Aberden à la poursuite de son ami ne le rassurait aucunement, il aurait aimé partager la confiance de son mentor.
— Non, poursuivit Alquin, j’ai une mission de la plus haute importante à te confier, digne de l’amitié que je t’ai toujours portée.
Horst s’arrêta, dévisageant le Grand Maître pour s’assurer qu’il ne se moquait pas de lui. Le regard sérieux qu’il obtint en retour le convainquit de la véracité de ses propos. Il comprit que leur promenade n’aurait d’autre but que de préciser la nature de l’ouvrage demandé.
Sous le couvert forestier, les rayons matinaux s’étiolaient en de pâles reflets, tandis que les oiseaux lançaient leurs premiers trilles. Othe Monclart s’évertuait à suivre le rythme soutenu de celui qui le précédait. D’interminables colonnades d’arbres défilaient devant ses yeux fatigués. Depuis leur improbable rencontre, il n’avait cessé de marcher à travers l’immense domaine sylvestre. Bien que la luminosité s’améliore, la progression dans cette cathédrale végétale s’avérait toujours difficile. Comment son guide avait-il trouvé son chemin dans l’obscurité de la nuit ? La faible lueur émise par le fragment qu’il brandissait ne suffisait pas à éclairer la voie.
L’homme ne cessait de le surprendre. Sans faiblir, le nouveau venu progressait vers une destination connue de lui seul. En tant qu’ancien conseiller, la dernière fois qu’il avait séjourné dans la forêt d’Eslhongir, c’était en compagnie de ce gros tavernier. Il en gardait un souvenir mitigé : la forêt avait paru endeuillée, plongée dans un silence lugubre.
Le dénommé Aubert n’en avait cure. Il arpentait une piste dissimulée à tout autre que lui, sans jamais hésiter sur la direction à emprunter. Quand l’absence de frondaison l’avait permis, Othe avait tenté d’apercevoir l’Étoile du Matin. Depuis le début de leur périple, ils cheminaient en sens inverse : son sauveur les conduisait en direction du sud. Son cœur se serra en réalisant qu’en continuant de la sorte, ils rejoindraient la capitale Espélia.
Ce nom lui évoquait des souvenirs douloureux… L’abandon de la cité assiégée avait provoqué en lui un réel déchirement, mais il avait fait le choix de vivre. Pourtant, rien ne s’était passé comme prévu ; le tyran Morgaste avait épargné les habitants après la prise de la citadelle. Cette attitude inattendue attisait sournoisement ses remords, le condamnant à endosser le rôle ingrat de traître.
Respirant difficilement, Othe peinait de plus en plus à suivre l’allure imposée. Soudain, la lisière de la forêt apparut face à une immense étendue scintillante. Il reconnut péniblement le Lac Gelé, dont les eaux, jadis prisonnières de la glace, s’étaient libérées. Le noble, dont l’embonpoint ne facilitait pas la progression, accueillit la pause salutaire.
Aubert, sans se soucier d’escorter un marcheur à la condition physique précaire, s’avança près de la berge. Alors qu’Othe, penché en avant, les mains posées sur ses cuisses douloureuses, tentait de retrouver son souffle, l’homme peu loquace brandit sa pierre. Un halo bleuté irradia en s’élargissant sur la nappe liquide, précédant le gel de la surface de l’eau. L’ancien conseiller se redressa, impressionné par ce prodige. Bientôt, une large trace blanche se propagea vers la rive opposée.
— Ce chemin de gel nous évitera de contourner le lac. Le temps presse et chaque instant perdu pourrait s’avérer fatal pour la destinée de votre monde.
« Un mage ! Sans aucun doute, cet inconnu est un puissant mage ! » Othe Monclart observait avec crainte l’artisan du pont surnaturel. Il n’osait le questionner sur l’origine de ses pouvoirs, mais cette pierre venue de l’espace n’était pas étrangère à ce miracle.
L’homme se retourna. Son front luisait comme après un effort colossal. Il observa un instant son compagnon. La peur suintait par tous les pores de l’épiderme de ce pleutre. Pourtant, malgré le manque d’estime qu’il ressentait envers l’ancien conseiller, il ne le remercierait jamais assez de lui avoir permis de récupérer le fragment.
Certes, en aucun cas ce traître ne lui aurait spontanément offert le précieux objet. Il devinait dans ses yeux la méfiance, mais rien n’importait plus que la réunification de la météorite. Interrompant les interrogations qu’il lisait dans le regard de son vis-à-vis, il s’exclama, d’une voix presque enjouée :
— Allons, Messire Monclart, rassurez-vous, je ne suis pas un démon. Un jour, je vous expliquerai peut-être comment j’arrive à infléchir la matière. Pour lors, suivez-moi prestement. La voie glacée ne tiendra pas longtemps : le soleil printanier aura tôt fait de la faire fondre.
Othe emprunta la trace de l’inconnu qui maîtrisait la magie. La traversée se révéla impressionnante ; les eaux encadrant la bande rigide poursuivaient leur course normale, sans paraître incommodées. Comment un simple humain pouvait-il accomplir une telle merveille ? Tout en accélérant son allure, Othe cherchait vainement une explication cohérente. La rive opposée grossissait à vue d’œil, envahie par les ajoncs assoiffés. Aucune présence humaine, hormis la leur, ne modifiait le cycle de la Nature. Il appréciait cette sérénité, à peine troublée par sa respiration.
Bientôt, ils atteindraient l’autre rive en un temps record. Le trajet n’avait jamais été aussi agréable. Fatigué, mais heureux, Othe fut presque déçu lorsqu’ils prirent position sur la terre ferme. Aubert se retourna, la pierre scintillante serrée dans son poing. Il la présenta au-dessus du lac et, aussitôt, le ruban gelé commença à fondre. Rapidement, il ne resta plus aucune trace de la blanche allée.
Le soleil culminait au zénith lorsqu’Aubert proposa de s’arrêter. Pendant qu’Othe, épuisé, s’efforçait de dresser un feu de camp, son compagnon de voyage s’éclipsa en quête de gibier. Coutumier des parties de chasse, l’ancien conseiller s’étonna de l’absence d’armes de ce dernier. Néanmoins, après avoir disposé des branchages et du bois sec, il s’assoupit, terrassé par la fatigue.
Lorsqu’il rouvrit les yeux, deux mammifères bien gras cuisaient à la broche. L’odeur alléchante acheva de le réveiller. Il aperçut Aubert, assis plus loin dans la clairière, adossé contre un arbre. Celui-ci, le croyant sans doute endormi, se livrait à un étrange manège. Le fragment logé au creux de ses paumes, l’inconnu présentait ses mains jointes à l’astre solaire. Tel le plus pur des diamants, la pierre tant convoitée émettait un halo couleur azur. Mais ce qui impressionna davantage Othe furent les images qui défilèrent, comme sorties de nulle part.
L’étranger se rendit compte que le conseiller l’observait, aussi cessa-t-il immédiatement d’interagir avec l’éclat.
— Vous semblez en bien meilleure forme, Messire Monclart. Je gage que ces lièvres rôtis achèveront de vous requinquer.
Glissant dans sa poche l’objet de toutes les attentions, Aubert se dirigea lentement vers le noble, qui se levait. Othe ne put s’empêcher de satisfaire sa curiosité :
— Comment avez-vous attrapé des proies aussi véloces sans arc ni lance ?
À ce moment, des cors de chasse retentirent non loin. Les aboiements d’une meute confirmèrent aux deux hommes la présence d’une troupe en quête de gibier. Délaissant le repas, Aubert se plaça à côté de son compagnon surpris, puis leva les bras vers le ciel. Une lueur translucide naquit au-dessus de sa tête, les enveloppant peu à peu ainsi que leur campement. Semblable à une fine étoffe qu’agiterait le vent, un halo lumineux flottait autour d’eux.
Othe, émerveillé, ne comprenait pas la finalité d’une telle action, jusqu’au moment où les participants à la chasse à courre déboulèrent dans la clairière qui les abritait. Le noble eut un mouvement de recul, s’attendant à être piétiné par les montures des cavaliers. Mais à son grand étonnement, tous les traversèrent comme si leur présence ne les affectait pas.
La troupe de cavaliers disparut à l’horizon, laissant comme seule preuve de leur passage le piétinement des chevaux. Lorsqu’on ne la devina plus, Aubert souffla sur le fragment comme sur une chandelle. Aussitôt, l’étrange film bleuté se désagrégea pareillement à des nuages dans le ciel.
Othe ne savait quoi dire. Depuis sa rencontre avec ce mystérieux personnage, il n’avait cessé d’être impressionné par ses pouvoirs surnaturels. Autour de lui, les traces des sabots exhibaient leurs stigmates sur le sol. La terre paraissait labourée, sauf à l’emplacement du voile magique sous la protection duquel Aubert les avait placés.
— C’est inconcevable pour un homme tel que moi ! Quel artifice avez-vous employé pour que nous sortions indemnes d’un tel cataclysme ? Ces fougueux destriers auraient dû nous piétiner.
Aubert ne répondit pas tout de suite. Il fixa l’horizon, qui s’embrasait peu à peu, puis, d’un geste théâtral désigna le ciel. Sa main mima la capture des nuages.