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Sans mâcher ses mots, Michel Raimbaud, connaisseur du terrain, retrace l'histoire du conflit syrien et met au clair les intérêts géopolitiques des différents acteurs du ravage de la Syrie.
Le conflit de Syrie a de multiples facettes dont la plupart ne sont jamais évoquées. On peut recenser une quinzaine de guerres concernant 120 pays (gouvernements, armées, agents spéciaux, milices…). Au-delà des objectifs stratégiques, économiques et religieux, deux visions de l’ordre mondial s’opposent. Cette tragédie, qui a fait des centaines de milliers de morts, des millions de réfugiés, est difficile à éteindre, aucun belligérant n’ayant déclaré la guerre. Les enjeux réels, les acteurs, restent inconnus du public, une désinformation massive s’employant à occulter l’agression internationale dont est victime la Syrie. L’issue annoncée de la guerre rendra peut-être justice au peuple syrien, martyrisé, mais résilient.
Cet ouvrage de qualité offre une analyse et une vision aigües de l'effroyable descente aux enfers de "l'Etat voyou" et fait lumière sur les mensonges historiques de l'Occident. Il propose des pistes de réflexions pour lutter contre le lavage de cerveau qui résulte de la guerre médiatique occidentale autour de la question syrienne.
EXTRAIT
CE LIVRE n’est pas un conte des mille et une nuits. Il réveille les fantômes et les monstres qui ont hanté les milliers d’heures d’un interminable cauchemar. Au Levant, on est habitué aux avatars de l’Histoire, mais on glosera longtemps sur la catastrophe qui s’est abattue sur la Syrie au printemps 2011. Après toutes ces années de descente aux enfers, les « rues » du Grand Moyen-Orient, proches de Damas ou plus lointaines, semblent encore abasourdies par l’orgie de violence, l’incrédulité l’emportant souvent sur l’incompréhension…
Dans ces conditions, pourquoi s’étonner que nos « opinions publiques », conditionnées comme elles le sont, aient accepté sans broncher le récit prêt-à-porter qu’on leur fredonne sans trêve. Dans notre subconscient collectif, dire le droit et écrire l’Histoire ne sont-ils pas de vieux acquis régaliens ?
Certes, les guerres qui ont semé la destruction et le chaos sur une terre d’immémoriale civilisation et martyrisé son peuple sont compliquées. Elles paraîtraient pourtant moins opaques au commun des mortels si elles avaient été abordées avec la liberté d’expression que garantit toute constitution démocratique bien née et analysées avec le souci d’objectivité que revendique l’esprit cartésien. Si les professionnels de la pensée, de l’information et de la politique n’avaient pas d’emblée imposé une doxa que les faits, têtus comme chacun sait, ne pouvaient que démentir tôt ou tard, il serait plus facile de faire machine arrière ou de corriger le tir, mais ils sont allés trop loin.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Si vous voulez avoir honte avant les autres, pour ce que « monde libre » a fait à la Syrie, et lire un livre sans qu’il soit besoin d’en cacher la couverture derrière un portrait de Rafaël Glucksmann (évitant ainsi d’être conduit au commissariat de la Bien pensance), lisez Les Guerres de Syrie et nous serons alors plusieurs à ne pas mourir idiots."
Jacques-Marie Bourget, Le Grand Soir
À PROPOS DE L'AUTEUR
Michel Raimbaud a eu une longue carrière de diplomate, à Paris, dans le monde arabe, en Afrique et en Amérique Latine. Il a été ambassadeur et directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Arabisant, il a étudié les problématiques de la zone Afrique du Nord - Moyen Orient. Conférencier, professeur de relations internationales, Michel Raimbaud a contribué à des revues et ouvrages collectifs. Il est l’auteur de plusieurs livres, notamment ''Tempête sur le Grand Moyen-Orient'’, aux Editions Ellipses.
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Seitenzahl: 414
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Le Soudan dans tous ses États. Karthala, 2012
Les Relations internationales en 80 fiches. Ellipses, 2015
Tempête sur le Grand Moyen-Orient. Ellipses, 2017
Didier Béoutis et Sophie Hasquenoph (Sous la direction de). Les Écrivains dans la Grande Guerre. Préface de Jean Orizet
Rémy Bijaoui. Histoires de l’Inquisition
Gérard Bonn. Mon ami Antoine Barnave ou la monarchie en sursis.
Serge Doessant. L’Officier Charles de Gaulle et ses chefs
Alfred Gilder. 101 Citations qui ont fait l’Histoire de France. Préface de Jean-Joseph Julaud
Jean-François Hutin. La Campagne d’Égypte : une affaire de santé. Préface de Jean Tulard
Alain Landurant. La « Mère de Dieu » dans la tourmente révolutionnaire
Benoît Linel. Nicolas-Benoît Haxo au coeur des guerres de Vendée
Abdallah Naaman. Le Liban. Histoire d’une nation inachevée
Jean-Pierre Rey. Moi, Moustache, chien-soldat, héros des guerres napoléoniennes. Préface de Jean Tulard
Jean-Louis Rizzo. Les Élections présidentielles en France depuis 1848. Préface de Jacques Toubon
« En ces temps d’imposture universelle, dire la vérité est un acte révolutionnaire. »
(George ORWELL)
« Ils mentent… et ils savent qu’ils mentent… et ils savent que nous savons qu’ils mentent… et malgré cela, ils continuent à mentir et de plus en plus fort »
(Naguib MAHFOUZ, prix Nobel de littérature)
Ce livre est dédié au peuple syrien, martyrisé depuis huit ans.
Puissent ces pages contribuer à lui rendre justice.
Je remercie tous les amis et les proches qui m’ont encouragé et soutenu tout au long de mon travail, et plus particulièrementAbdallah Naaman et Majed Nehmé.
À Jihane, mon épouse, qui a toujours su m’inspirer.
DEPUIS 2011 , par l’effet d’agitations internes mal maîtrisées, la Syrie est devenue le terrain d’effroyables guerres civiles et internationales, qui permettent à l’auteur que nous présentons dans cet ouvrage, Michel Raimbaud, diplomate assez retiré des affaires pour s’exprimer librement en connaisseur du terrain, de titrer son livre Les Guerres de Syrie : « Depuis vingt-cinq ans, écrit-il, c’est l’obsession avouée des stratèges israélo-américains. Pourquoi ne pas lancer une guerre qui abattrait le “régime” de Damas et ses soutiens ? […] Le zèle de l’Amérique à entrer en piste ne surprendra personne puisqu’elle est l’initiatrice du tohu-bohu général, mais on pourrait s’étonner de la rapidité avec laquelle la crise syrienne va générer un acharnement à première vue incompréhensible et une volonté de nuisance hors du commun en Europe occidentale. Certes, à Paris et à Londres, on a été mis en train par la crise libyenne mais l’explication semble insuffisante. » Michel Raimbaud démêle avec perspicacité les fils de cet écheveau d’intérêts manipulés.
J’ai, pour ma part, longtemps parcouru ces pays du Levant au temps où ils étaient relativement calmes, et certes tenus par des régimes qui ne ressemblent pas aux nôtres, mais c’est de tout temps ceux que l’on connaît dans ces régions. Il n’est malheureusement plus possible de faire de ces voyages en Orient qu’affectionnaient tant les écrivains voyageurs qui, de Chateaubriand à Barrès, sans oublier Lamartine, Gérard de Nerval et tant d’autres, allaient puiser là-bas aux sources de l’Occident. Mon premier voyage à Damas remonte à décembre 1967 ; il s’inscrivait, avec mon ami Pierre Rossi, grand spécialiste de L’Iraq des révoltes1, dans une première tournée qui, au lendemain de la guerre des Six Jours, nous mena du Caire à Damas, en passant par Louxor, Amman et Beyrouth2…
J’y suis retourné maintes fois, mais y retournerais-je encore ? La guerre nous a peu à peu privés de ces enquêtes qui nous conduisaient à l’origine de nos problèmes géostratégiques. J’ai connu les guerres du Liban ; j’ai connu les guerres d’Irak. Toutes guerres que les peuples subissaient sans en avoir la moindre initiative. Cinq cent mille morts ? Qu’importe ! dira Madeleine Albright, si c’est le prix pour y promouvoir la démocratie – qu’on attend toujours. Comment les puissances occidentales peuvent-elles croire que leur modèle de gouvernement est exportable, sous le nom abusif de « démocratie », dans ces pays qui ne l’ont jamais connue sous cette forme et surtout qui n’en veulent pas ?
Lors de mon premier voyage dans la région que je viens d’évoquer, l’ensemble des pays arabes, entraînés par l’imprudent Nasser, semblaient encore se vouloir solidaires du peuple palestinien. C’est en son nom qu’ils avaient déclenché cette guerre des Six Jours qui n’allait profiter qu’à l’État hébreu. La guerre dite du Kippour (1973), plus ou moins manigancée par Henry Kissinger, ou du moins avec son aval, n’a pas plus profité aux Palestiniens, otages en quelque sorte de pays qui les avaient pris sous tutelle. Depuis 1948, aucune des résolutions prises par les Nations Unies, qui avaient de toutes pièces créé l’État d’Israël pour honorer un engagement de la puissance mandataire sur la Palestine, n’a été respectée par Israël, justifié dans ses moindres actions aux yeux de la communauté internationale par les massacres subis pendant la Seconde Guerre mondiale.
Les puissances occidentales, depuis l’affaire de Suez (1956), ont choisi de combattre le nationalisme arabe, le précipitant dans les bras des Soviétiques, puis prenant prétexte de cette alliance de circonstance, pour l’assiéger plus encore. Il était pourtant facile de comprendre que le nationalisme arabe, après des décennies de colonisation, trouvait sa légitimité dans un passé encore récent. Le seul qui, à l’Ouest, avait compris cette évolution naturelle de l’histoire fut sans doute le général de Gaulle. Encore eut-il du mal à parvenir au but que la France s’était donné. La fin de la guerre d’Algérie – puisqu’il faut désormais l’appeler ainsi – n’a pas été heureuse.
Les puissances occidentales, lorsqu’elles eurent déconstruit autant qu’elles le pouvaient, se sont trouvées face à un adversaire infiniment plus insaisissable, parce qu’illuminé. Ce fut l’islamisme, instrumentant une religion avec laquelle nous n’avions guère eu de problèmes dans le passé, en vindicte revancharde et conquérante. Aucun des États que nous avions laissés derrière nous avec la décolonisation n’était partie prenante à cette dérive, mais ils furent, à leur tour, vite pris en otages. Dès lors, nous n’eûmes de cesse de les réduire à rien. Il est curieux que nos pays, si férus de laïcité, ne songèrent qu’à balayer les revendications politiques que nous aurions pu comprendre et aider pour dérouler un tapis rouge (parfois de sang) à un fanatisme religieux que non seulement nous n’avions pas vu venir, mais qui échappait tant intellectuellement que moralement à notre entendement. Moyennant quoi, affolés par le chaos qui s’annonçait à nous, nous nous en sommes pris aux trois seuls États ayant encore une apparence de réalité – la Libye, l’Irak et la Syrie – qui tenaient à distance, et même sous surveillance, les autoproclamés États islamiques et autres sectes au service de la terreur.
Alors que la tradition diplomatique française a de tout temps été de reconnaître des États et non des régimes, nous nous sommes laissés aller, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, dans les rails de la politique américaine, qui consiste à se mêler de la politique intérieure de tous les pays du monde (sauf, de ceux qui sont aussi gros que les États-Unis). C’est malheureusement la France qui a ouvert ce bal tragique avec son intervention en Libye, le Quai d’Orsay ayant mis, pour une fois, le Foreign Office dans sa poche. La destruction de ce qui tenait lieu d’État à la Libye n’a pas seulement dévasté ce pays, riche et peu peuplé, mais tous les États subsahariens auxquels il était adossé. Ce fut la prise en charge par l’Europe du « grand chaos constructif » entrepris lors des deux guerres du Golfe par la famille Bush.
Il convient de rappeler que François Mitterrand nous avait malencontreusement entraînés dans la première guerre d’Irak au motif que c’était la condition sine qua non pour que nous puissions participer aux négociations qui suivraient ; mais nous en fûmes exclus par un oukase israélien… En envahissant le Koweït qui avait, dans le passé colonial britannique, appartenu à l’Irak, Saddam Hussein était tombé dans un piège soigneusement tendu par les États-Unis dont l’ambassadrice à Bagdad avait encouragé son gouvernement en l’assurant que Washington considérerait cette affaire comme « régionale ».
Il y eut ensuite la seconde guerre du Golfe, justifiée par des mensonges historiques concernant de prétendues armes de destruction massive dont un armement chimique depuis longtemps détruit sous la houlette des missions appropriées des Nations Unies3. Si les chefs d’États arabes sont en quelque sorte musulmans par définition, nous ne savons rien de leurs intimes convictions. Kadhafi appartenait, comme le roi Idriss qu’il a détrôné, à la mouvance Senoussi de l’islam dans cette région. Rien dans sa vie privée n’indique qu’il était sincèrement pratiquant ou croyant. La famille Al Assad appartient à une branche particulière et très minoritaire du chiisme, la branche alaouite, qui ne se rencontre qu’au Levant. Quant à Saddam Hussein, bien qu’il ait tenu un Coran à la main lors de son exécution, j’ai toujours pensé qu’il était agnostique. Voilà donc trois pays qui étaient aussi « laïcs » qu’on peut l’être en terre d’islam. Les Occidentaux n’eurent de cesse d’abattre les régimes de ces pays et de les livrer aux exactions des hordes totalitaires.
La France eut un sursaut politique et diplomatique lorsque le président Jacques Chirac bloqua l’aval du Conseil de sécurité à l’invasion de l’Irak, laissant aux États-Unis la seule responsabilité de la seconde guerre du Golfe. On se souviendra du discours qu’y tint, le 14 février 2003, Dominique de Villepin, qui, fait exceptionnel, fut applaudi par l’assistance présente. C’est ainsi grâce aux États-Unis que, par la suite, l’Irak est passé du sunnisme au chiisme, afin sans doute de rapprocher Bagdad de Téhéran…
Comment Sortir du chaos, s’interroge Gilles Kepel dans un récent ouvrage4. Il constate le « crépuscule du nationalisme arabe » qui a, en effet, débouché sur « l’islamisation de l’ordre politique ». Les États-Unis n’avaient ni prévu cette catastrophe qu’ils avaient pourtant déclenchée en Afghanistan pour venir à bout de l’occupation soviétique, ni anticipé l’étonnante résistance de l’État syrien qui paraissait le plus faible de la région. Les puissances occidentales se sont vainement mobilisées contre Damas, accusant le régime syrien de massacrer son propre peuple. Pourtant, les exactions commises par la « grande coalition » proclamée par Bush Jr, tant en Irak même (Abou Ghraïb) qu’à Guantanamo, n’autorisaient guère à donner des leçons de morale humanitaire. Le propre d’un État est celui de se défendre ; on dit même qu’il est seul détenteur de la violence légitime. « Dans l’affaire de la Syrie, écrit Michel Raimbaud, s’affrontent le camp de l’hégémonie par le chaos et l’axe de la résistance qui se réfère à la légalité. » Notons que la propagande anti-syrienne n’en revenait pas d’entendre les minorités chrétiennes du Levant prendre systématiquement le parti du gouvernement de Damas, effrayées qu’elles étaient par la perspective du chaos annoncé par ce qui s’était passé à Mossoul et à Alep.
C’est l’aveuglement et la lâcheté des Occidentaux qui allaient permettre à la Russie, libérée de l’idéologie soviétique, de reprendre sa position de grande puissance régionale. Michel Raimbaud analyse dans ce livre parfaitement la situation : « Selon la grande Catherine II, “c’est Damas qui détient la clé de la maison Russie” tandis que Poutine en fait “la clé de l’ère nouvelle”. Cette conviction est solidement fondée : berceau du christianisme, la Grande Syrie est partie intégrante du grand ensemble orthodoxe allant de l’Orient aux Balkans et aux Russies. Elle en est même le centre spirituel originel. C’est cette perception historique qui a amené la Russie actuelle à reprendre au pays de Cham le flambeau – que les Français lui avaient longtemps disputé – de la “protection des chrétiens”. C’est là qu’elle aura entamé sa reconquête du statut de superpuissance et d’interlocuteur incontournable. » Raimbaud ajoute : « Par ailleurs, la présence historique de l’islam constitue pour le Kremlin une donnée majeure qu’aucun de ces gouvernements ne saurait escamoter. Sans même se référer à une URSS où les républiques du Caucase et d’Asie centrale connaissaient une dynamique démographique vigoureuse, Poutine rappelle fréquemment que les musulmans font partie de l’histoire de la Russie depuis ses origines et qu’ils n’y sont pas des immigrés. »
Le malheur est que la France, à l’initiative de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé, se soit associée à cette entreprise de déstabilisation de la Syrie, qui était dans la ligne de celle de la Libye, qui valut à l’Europe une véritable submersion migratoire en provenance de l’Afrique. Michel Raimbaud ne se cache pas derrière les mots. Il écrit : « Sarkozy récidivera contre la Syrie… L’invitation de Bachar Al Assad au 14 juillet 2008 à Paris ne sera qu’un bref intermède, une tentative à la Colin Powell d’amener le président syrien à rompre ses alliances. Il pourra compter sur la hargne de son ministre des Affaires étrangères pour assurer la continuité de la “politique arabe” revue et corrigée à la mode atlantique. […] Alain Juppé, psychorigide dans ses vues et tortueux dans ses desseins, auteur de formules inconvenantes pour un ministre des Affaires étrangères ne mérite pas de commentaire. » Michel Raimbaud prolonge sa réflexion : « Hollande ne changera pas un iota de la posture déraisonnable et incompréhensible de la France face aux “révolutions arabes”, encore moins en ce qui concerne la crise syrienne. De même, le remplacement de Juppé par Fabius n’introduira aucune lueur d’intelligence dans l’appréhension des problèmes d’un Orient trop compliqué pour des dirigeants aussi étrangers à la diplomatie. »
Je laisse Michel Raimbaud conclure : « La guerre de Syrie aura changé l’avenir des Arabes et des musulmans dans un sens que les promoteurs du chaos et de la barbarie n’avaient pas prévu. Elle aura réveillé un mouvement national arabe anesthésié et redonné sa centralité à la cause sacrée de la Palestine. » Ce qui serait un juste retour des choses. L’ouvrage de Michel Raimbaud, qui porte sur un pays que nous connaissons bien pour en avoir assuré la responsabilité dans le passé, nous donne une analyse et une vision aiguës qui nous permettent de nous faire une meilleure idée des retournements de situation qui prévalent aujourd’hui au Proche-Orient.
Philippe de Saint-Robert
1 Pierre Rossi, L’Irak des révoltes, Le Seuil, 1962.
2 Cf. Le jeu de la France en Méditerranée, Julliard, 1970, où je relate, entre autres, le récit de ce voyage.
3 Cf. Guerre à l’Irak, ce que 1’équipe Bush n’a pas dit, entretiens de Scott Ritter avec William Rivers Pitt, Éd. Le Serpent à plumes, 2002.
4 Gilles Kepel, Sortir du chaos – les crises en Méditerranée et au Moyen-Orient, collection « Esprit du Monde », Gallimard, 2018.
CE LIVRE n’est pas un conte des mille et une nuits. Il réveille les fantômes et les monstres qui ont hanté les milliers d’heures d’un interminable cauchemar. Au Levant, on est habitué aux avatars de l’Histoire, mais on glosera longtemps sur la catastrophe qui s’est abattue sur la Syrie au printemps 2011. Après toutes ces années de descente aux enfers, les « rues » du Grand Moyen-Orient, proches de Damas ou plus lointaines, semblent encore abasourdies par l’orgie de violence, l’incrédulité l’emportant souvent sur l’incompréhension…
Dans ces conditions, pourquoi s’étonner que nos « opinions publiques », conditionnées comme elles le sont, aient accepté sans broncher le récit prêt-à-porter qu’on leur fredonne sans trêve. Dans notre subconscient collectif, dire le droit et écrire l’Histoire ne sont-ils pas de vieux acquis régaliens ?
Certes, les guerres qui ont semé la destruction et le chaos sur une terre d’immémoriale civilisation et martyrisé son peuple sont compliquées. Elles paraîtraient pourtant moins opaques au commun des mortels si elles avaient été abordées avec la liberté d’expression que garantit toute constitution démocratique bien née et analysées avec le souci d’objectivité que revendique l’esprit cartésien. Si les professionnels de la pensée, de l’information et de la politique n’avaient pas d’emblée imposé une doxa que les faits, têtus comme chacun sait, ne pouvaient que démentir tôt ou tard, il serait plus facile de faire machine arrière ou de corriger le tir, mais ils sont allés trop loin.
En effet, occultant les arcanes du « sujet qui fâche » par excellence, cette narrative ne pouvait que rendre perplexes ceux ou celles qui cherchent à comprendre. Ne soulève-t-elle pas nombre d’interrogations qu’elle laisse sans réponses : pourquoi des chefs d’État peuvent-ils être reçus à Paris en grande pompe un beau vendredi, puis être diabolisés le surlendemain ? En quoi l’Amérique, l’Angleterre, la France sont-elles concernées par des guerres au Moyen-Orient et pourquoi masquent-elles si soigneusement la nature et l’ampleur de leur engagement ? Les « grandes démocraties » assument-elles vraiment un rôle naturel de guides de l’humanité « civilisée » ou de la « communauté internationale » quand elles préparent des « feuilles de route » pour l’avenir de la Syrie, de la Libye, etc. ? À quel titre s’octroient-elles « le droit de dire le droit », décidant quels sont les « bons » ou les « méchants » chefs d’État ? Les Occidentaux reconnaissent en général, des années après, les désastres provoqués par leurs interventions et ingérences, mettant celles-ci au compte d’informations erronées : pourquoi persistent-ils dans cette stratégie du chaos, usant des droits de l’homme ou de la démocratie comme d’un attrape-nigaud ?
La proximité de facto avec les mouvements takfiristes islamistes est-elle soutenable alors que le terrorisme frappe la France et l’Europe ? Pourquoi un tel contraste entre l’émotion que suscitent les centaines de victimes d’attentats terroristes sur notre rive et le silence ou l’indifférence face aux centaines de milliers, aux millions de morts, de réfugiés et déplacés provoqués sur l’autre rive par les « ingérences démocratiques » de l’Occident et de ses partenaires stratégiques orientaux ? Est-il indispensable de détruire des pays entiers pour y instaurer une démocratie dont on ne voit jamais la trace ?
Peut-on poser ces questions ou dénoncer ces contradictions sans être taxé de « complotiste » illuminé ou catalogué comme mentalement dérangé ? N’est-il pas étonnant qu’à quelques exceptions près les « élites », promptes à s’étriper au prétexte qu’elles sont de gauche ou de droite, pour ou contre les 80 km/h sur les routes, favorables ou non aux députés en bermudas, soient unanimes dans leur approche du dossier libyen ou syrien (etc.) ? Comment expliquer le concert de silence qui a longtemps entouré l’agression sur le Yémen ?
Bien que les populations soient anesthésiées par la morgue et la désinvolture des experts, penseurs et politiciens servis sur tous les plateaux et mobilisés sur tous les fronts, beaucoup finissent par être saisis par le vertige du doute : cette extraordinaire unanimité – du jamais vu – ne serait-elle pas suspecte ? Il leur est pourtant difficile d’accepter la réalité d’un lavage de cerveau, réputé être l’apanage des « régimes totalitaires », et mentalement tabou de poser la question sacrilège à sept trillions de dollars : les dirigeants atlantiques, dont les comportements échappent aux normes habituelles, ne seraient-ils pas atteints de la rage, cette infection incurable et mortelle qui affecte indifféremment les animaux et les hommes ?
Cet ouvrage fournira des pistes de réflexion, peut-être des réponses aux interrogations de ceux qui voudraient comprendre. Il est dédié également aux esprits forts à qui « on ne la fait pas », aux sceptiques qui après tout ce temps « ne se prononcent pas » entre « le massacreur » et « l’opposition pacifique » qui a pris les armes en Syrie, aux esprits candides carrément incrédules lorsque l’on évoque devant eux l’activisme de nos « grandes démocraties ». Espérons qu’il pourra nourrir la culture des intermittents du débat télévisé, alimenter l’information des sondés du micro-trottoir. Il sera utile aux nuls tentés par le recyclage, aux intellectuels coincés dans leur impasse révolutionnelle, aux fabricants de news enferrés dans leur mensonge, à ceux qui auront la mémoire qui flanche et prétendront ne plus se souvenir très bien.
Enfin, l’espoir faisant vivre, on attribuera un pouvoir miraculeux aux chapitres qui vont suivre s’ils interpellent, dans un repli de méninge resté proactif, certains chantres de la doxa au point de les convaincre de l’iniquité de la pensée unique dont ils abreuvent nos sillons. « Celui qui (se) pose une question risque cinq minutes d’avoir l’air bête, celui qui ne (se) pose pas de question restera bête toute sa vie », dit le proverbe chinois. Le prenant au mot, le temps ne serait-il pas venu de se demander pourquoi l’affaire de Syrie est à ce point le sujet qui fâche ?
«IL FAUT DÉTRUIRE LA SYRIE » : depuis vingt-cinq ans, c’est l’obsession avouée des stratèges israélo-américains. Pourquoi ne pas lancer une guerre qui abattrait le « régime » de Damas et ses soutiens ? Au début des années 1990, les faucons de Tel-Aviv, effarés de la montée du Hezbollah, le suggèrent en catimini à Washington. L’idée sera cultivée en secret au sein du sérail des initiés durant la décennie 2001-2011, avant de tomber dans le domaine public lorsque l’épidémie des soi-disant « printemps arabes » touche le « pays de Cham » en mars 2011. Le zèle de l’Amérique à entrer en piste ne surprendra personne puisqu’elle est l’initiatrice du tohu-bohu général, mais on pourrait s’étonner de la rapidité avec laquelle la crise syrienne va générer un acharnement à première vue incompréhensible et une volonté de nuisance hors du commun en Europe occidentale. Certes, à Paris et à Londres, on a été mis en train par la crise libyenne, mais l’explication semble insuffisante.
Grattons un peu… Dans une période où refont surface les pulsions néocolonialistes rebaptisées « héritages historiques », on devine chez les ex-mandataires la nostalgie du temps béni où l’on se partageait tout naturellement et en famille les dépouilles de « l’homme malade », l’Empire ottoman. C’était il y a un siècle. Maintenant que l’air du temps est au cynisme absolu, les pays « civilisés » ne se donnent plus la peine de justifier leur retour de printemps colonial, ne serait-ce que pour la bonne tenue du dossier. Comme si cette mélancolie de centenaire donnait des lettres de noblesse à une obsession de vingt-cinq ans.
Rien de mieux qu’une remontée dans le temps pour explorer le subconscient collectif des « Francs » : cette plongée dans les dédales de l’Histoire passée nous conduit immanquablement à la figure historique du Sultan Salaheddine Yousouf Al Ayyoubi. Né dans une famille kurde à Tikrit (Irak actuel) en 1138, le Saladin de nos livres d’histoire est le fondateur de la dynastie ayyoubide qui règne sur l’Égypte à partir de 1169 et sur la Syrie à partir de 1174. C’est de Damas qu’il conduit la lutte contre les croisés, reprenant à ces derniers la ville sainte de Jérusalem le 2 octobre 1187, une victoire emblématique qui signe de facto la fin des États latins en terre d’Orient… Le Sultan, qui a fait preuve à l’égard des vaincus d’une générosité peu commune à l’époque, mourra à Damas le 4 mars 1193 et sera enterré dans la citadelle. Son fils Al Afdal fera édifier le mausolée toujours visible à la vénérable Mosquée des Omeyyades toute proche.
Dans le sens des aiguilles d’une montre cette fois-ci, un saut de 733 ans nous ramène en 1920… Le Général Gouraud vient à Damas pour y installer le mandat français. Ayant manifestement choisi de marquer son arrivée par un geste symbolique, il se rend au mausolée de l’illustre vainqueur des croisés, héros des Arabes, lançant sur un ton revanchard qui s’inscrit parfaitement dans la rhétorique de jadis : « Réveille-toi, Saladin, nous sommes de retour ». Trois ans auparavant, l’anglais Allenby avait déjà « commis » une visite mal embouchée audit monument. Les matamores du temps présent, ceux qui s’attribuent des victoires qu’ils n’ont pas remportées, conçoivent des feuilles de route pour lesquelles personne ne leur a donné mandat, persuadés d’avoir un rôle à jouer dans l’avenir du pays qu’ils ont tout fait pour détruire : ils ont décidément de qui tenir. En 1920, on ne dénonce pas l’arrogance, une seconde nature déjà imprimée dans l’ADN des « élites » du monde « civilisé »… Un siècle plus tard, peu d’Occidentaux s’offusqueront de cette infinie prétention.
Au final, l’obsession multi-centenaire de détruire la Syrie relève de la psychanalyse plus que de l’analyse. À vrai dire, les deux superpuissances de l’ère coloniale n’ont jamais oublié cet âge d’or : leurs dirigeants croient toujours dur comme fer que le droit de cuissage n’est pas mort. Cette conviction décalée pourrait n’être que pathétique et un tantinet ridicule, si elle n’était assortie d’un tel acharnement, si elle ne témoignait pas d’une cécité inquiétante face aux réalités du monde tel qu’il est désormais. La morgue peut passer à la rigueur pour une posture diplomatique s’agissant de la « perfide Albion », mais rien de tel pour la France, qui se voit toujours au centre du monde en tant que « pays des lumières », ignorant qu’il y a panne de secteur et ayant surtout omis de remettre sa montre à l’heure qu’indique la pendule de l’Histoire.
Évoquant ainsi le colonialisme, on ne saurait taire le rôle d’Israël, cette nation qui répond assez bien à la définition qu’en donne Karl Deutsch, écrivain politique tchèque germanophone, lui-même d’origine juive (1912-1992), à savoir « un groupe de personnes unies par une erreur commune sur leurs ancêtres et une aversion commune envers leurs voisins », arabes en l’occurrence. Conçu il y a un siècle sous l’égide du protestantisme anglo-saxon, l’État hébreu est en fait le véritable « cœur battant de l’Amérique ».
À la faveur de l’actualité trouble et tragique, de vieux souvenirs seront revenus hanter les esprits, des accords Sykes-Picot à la déclaration Balfour sur le « foyer national juif » et aux promesses britanniques de « grand royaume arabe », du démantèlement de l’Empire ottoman aux vicissitudes qui en résultent au Moyen-Orient. Des pilules amères, enfouies ou refoulées par ceux qui voyaient ou voulaient voir en la France un « pays ami », sont remises sur la table. Les manœuvres diplomatiques de la puissance mandataire priveront la Syrie d’environ 40 % de son territoire historique « ottoman ». Il y a un siècle déjà, pour la France occupante (avant d’être elle-même occupée), la Syrie devait être détruite : « Delenda est Syria ».
De l’eau a coulé dans l’Oronte et les norias de Hama, mais les deux ex-mandataires s’entendent toujours comme larrons en foire, leur servilité envers le suzerain américain leur tenant lieu de boussole commune et de voix de son maître : d’où le slogan maladif « Bachar Al Assad doit partir » et ses variantes présomptueuses qui font apparaître au grand jour les arrière-pensées vindicatives des gouvernants actuels, prompts à relayer les desiderata du Pentagone.
Pour être fixe, l’idée de détruire ce que l’on considère comme un danger potentiel n’est pas nouvelle : vers 150 avant Jésus-Christ, au terme des guerres puniques, un certain Marcus Porcius Cato, dit Caton l’Ancien, nourrissait une obsession identique, terminant tous ses discours au Sénat de Rome par cette formule qui allait faire fortune : Delenda est Carthago. Cette colonie phénicienne étant, d’une certaine façon, une émanation de l’antique Syrie, il n’y a rien de vraiment original sous le soleil : si l’Amérique se veut la Rome des temps modernes, la Syrie d’aujourd’hui est son Carthage. À une différence près : à l’inverse de la cité punique, elle n’aura pas été rayée de la carte, sortant sans doute esquintée mais rescapée de la tourmente. Combien de nos modernes Catons auront été balayés vers les poubelles de l’Histoire alors que l’objet de leur obsession, Bachar Al Assad, est toujours fidèle au poste…
On peut penser que l’exception syrienne taquinait l’Amérique bien avant que n’apparaissent au plein jour les stratèges « occidentalistes » et leurs péchés mignons (cf. Gabriel Galice, président du GIPRI, de Genève). Quatre ans après Yalta, la guerre froide échauffe les esprits, d’autant plus que la création de l’État d’Israël sur des terres que la Syrie tient pour siennes vient de créer une déchirure indélébile. Le 30 mars 1949, le colonel Husni Al Zaim, un kurde ex-officier de l’armée ottomane et ancien des services français, renverse le président Shukri Al Kuwatli par un coup d’État militaire, une première en Syrie et dans le monde arabe. Le putsch est soutenu par les États-Unis, comme le souligne Kamal Dib dans son Histoire de la Syrie contemporaine publiée en octobre 2011. Un diplomate américain, Dean R. Hinton, en poste à Damas de 1946 à 1950, le confirme, y voyant « l’action la plus stupide, la plus irresponsable dans laquelle une mission diplomatique comme la nôtre ait pu se fourvoyer ». Renversé à son tour en août puis exécuté, Al Zaim ne sera resté que cinq mois au pouvoir, juste le temps de donner à Washington les deux gages refusés par Kuwatli : il signera avec le tout jeune État d’Israël l’accord de trêve exigé et avec l’Aramco l’accord sur le passage d’un oléoduc saoudien à travers le territoire syrien. Ce « tournant dans la politique états-unienne, qui banalise l’intervention militaire dans la vie politique syrienne », aura marqué pour l’Amérique – c’est ce qu’écrit Hinton – le coup d’envoi « d’une série d’actions à courte vue, mais sans fin »…
La remarque est prémonitoire. À l’automne 1957, rebelote… Le président Eisenhower et le Premier ministre Harold MacMillan endossent un plan visant à renverser le régime syrien, allié à Gamal Abdel Nasser, et à libérer la Syrie du « péril rouge » : le 7 août 1957, Damas vient de signer un traité d’assistance économique et technique avec l’URSS. Tandis que leurs agents locaux – le Premier ministre turc Adnan Menderes et l’Irakien Nouri Saïd, qui vient de rejoindre le Pacte de Bagdad – massent leurs troupes aux frontières syriennes, la « diplomatie » anglo-américaine (l’ambassadeur Anderson et son collègue britannique) a préparé une feuille de route incluant deux assassinats ciblés (Abdel Hamid Al Serraj et Khaled Bagdache) et un coup d’État militaire (mis en musique par l’attaché de défense américain) impliquant un « réseau » de trois officiers syriens. Adib al Chichakli, ex-chef d’État renversé en février 1954, est appelé à la rescousse, mais se dédira à la dernière minute, essayant de fuir vers Beyrouth… S’ensuivra un ballet de diplomates : l’ambassadeur de Syrie à Washington est expulsé, tandis que sur place les comploteurs cherchent asile ou se barricadent dans les chancelleries… Le Conseil national de sécurité américain hésitant à jouer la carte Menderes – Nouri Saïd, c’est Nasser qui mettra le point final à l’aventure, envoyant à Lattaquié deux compagnies de parachutistes… Éphémère, l’union syro-égyptienne calmera les velléités de déstabilisation, avant que l’arrivée du Baath aux affaires n’attise encore l’hostilité de l’Occident. La guerre des Six Jours (juin 1967) torpille les espoirs de reconquête de la Palestine, mais la Syrie restera cependant le gardien de la cause… sous la houlette de Hafez al Assad. La guerre de Ramadan 1973 marquera un nouveau recul pour les Arabes et pour la Syrie, qui perd son Golan.
Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’adorée par tous ceux qui ont eu la chance de la visiter ou d’y séjourner et séduisant jusqu’à ses détracteurs, la Syrie soit présentée ici ou là comme un ennemi irréductible. Depuis un quart de siècle, cet aimable pays figure en bonne place au palmarès de l’Axe du Mal (selon l’expression de l’ineffable Debeliou, empereur des bigots et concepteur en chef de massacres en série). État voyou, État paria, État « préoccupant » au choix, il côtoie ou a côtoyé sur cette liste l’Iran, l’Irak de Saddam, la Libye de Kadhafi, Cuba, la Corée du Nord, l’URSS de jadis et la Russie d’aujourd’hui, la Chine de toujours. Qualifiée de commanditaire du terrorisme, de danger pour la stabilité et la paix régionales, la Syrie est censée menacer la sécurité des États-Unis et constituer une gigantesque épée de Damoclès dans le ciel israélien. Elle sera dans le collimateur du grand-oncle George, des oncles Bill, Debeliou, Barack et de l’oncle Picsou, Tonton Donald. Pour les idolâtres de la bannière étoilée et les chantres de l’hymne américain, la Syrie a des cornes et son président les pieds fourchus.
En fait, si l’on ne veut pas remonter à 1949, la Syrie est désignée comme une cible depuis les années 1990, lorsque la fin de la guerre froide ferme le parapluie soviétique qui protégeait Damas et ouvre les vannes de la furia messianiste à Washington. Saisis par le vertige du pouvoir et assoiffés de revanche sur les anciens rivaux russo-soviétiques et leurs protégés, les illuminés sadiques qui entourent George Bush Senior ne résisteront pas longtemps à la « tentation impériale » : pour être des coups d’essai, leurs assauts à hue et à dia s’avéreront être des coups de maître, aboutissant au démantèlement de l’ex-Yougoslavie, de l’Irak, au harcèlement du Soudan, à une tentative de reprise en main de l’Afghanistan post-soviétique, à l’éclatement de la Somalie. La Syrie est déjà visée par cette fébrilité foisonnante. En février 2000, dans un article pour l’American Entreprise Institute (le titre « Battons la Syrie, ne lui accordons pas la paix » est évocateur), David Wurmser, l’un des pontes de la fine équipe de Debeliou, appelle de ses vœux « un conflit dans lequel la Syrie sera lentement saignée à mort ».
Meurtriers et médiatisés à outrance, les attentats du 11 septembre 2001 viendront à point nommé pour exacerber l’hubris, le rut de la puissance, qui s’est emparé des apprentis sorciers du Potomac. Dès octobre 2001, la Syrie – où Bachar al Assad assure de manière imprévue la succession de son père Hafez – grimpe au palmarès des sept chahuteurs qui troublent l’ordre impérial, les États voyous, les « Rogue States » qui doivent être déstabilisés et dont le régime doit changer, manu militari au besoin.
Conscience, identité et volonté de résistance constituent d’emblée les trois obstacles qui interdisent aux nouveaux maîtres du monde de s’emparer du chemin de Damas et de faire de la Syrie baathiste une vassale aux ordres qui ferait les yeux doux à l’État hébreu. Fondée plus de 10 000 ans av. J.-C. et plus vieille ville du monde à avoir été habitée sans discontinuité, Damas, capitale du Bilad al Cham, en a vu d’autres… Il y a plus de deux millénaires, six « guerres de Syrie » avaient opposé un siècle durant (de -274 à -168 av. J.-C.) deux dynasties hellénistiques (lagides et séleucides) se disputant le contrôle de ce carrefour stratégique.
« Qui veut contrôler le Proche-Orient doit contrôler la Syrie », écrit le Britannique Patrik Seale dans son livre The struggle for Syria (« La lutte pour la Syrie »). Dès 2004, Bachar Al Assad présente sa « théorie des cinq mers », fondée sur une réalité, à savoir la position stratégique de son pays au centre d’un espace jouxtant cinq espaces maritimes : la mer Caspienne, la mer Noire, la mer Rouge, la Méditerranée et l’Océan indien par le biais du Golfe arabo-persique. Dans une conférence donnée en 2009 en Turquie (c’est encore la lune de miel entre Damas et Ankara), il développe cette idée : « La Syrie, au “centre du Moyen-Orient”, région la plus riche au monde en hydrocarbures, a vocation à devenir le nouvel Heartland, le centre du monde des géopoliticiens. »
Il réitérera encore cette affirmation le 20 août 2017 devant le corps diplomatique syrien : « La Syrie a toujours été un objectif majeur, et qui contrôle cet objectif contrôle le processus de décision dans la région du Moyen-Orient. Qui contrôle la décision au Moyen-Orient a la haute main sur les décisions prises sur la scène internationale et sa parole pèse et influe sur les processus mondiaux ». Se référant à la bataille de Qadech en 1274 avant l’ère chrétienne, il évoquera les Pharaons qui déjà estimaient que la sécurité de leurs États passait par le contrôle de la région connue depuis Hérodote sous le nom de Syrie. Cette fatalité géopolitique s’impose encore aujourd’hui. Si la guerre commencée en mars 2011 est menée par les Occidentaux pour « couler » l’État syrien, elle s’inscrit dans le cadre d’une confrontation Est-Ouest revisitée : il s’agit de changer les équilibres mondiaux et de modifier la « géographie » du Moyen-Orient.
Outre qu’elle s’impose d’elle-même aux géopoliticiens, l’essentialité de la Syrie est fondée sur plusieurs constats : la Syrie est le cœur battant de l’arabisme, le berceau des religions révélées et le centre de rayonnement originel de l’islam, ce qui fait de cette terre trois fois sainte l’épicentre du monde arabo-musulman et sans doute le plus grand carrefour historique de la planète. Les stratèges ou les diplomates qui ont eu à connaître des affaires de la région le reconnaissent volontiers. « Vous ne pouvez pas faire la guerre au Moyen-Orient sans l’Égypte et vous ne pouvez pas faire la paix sans la Syrie », affirme ainsi l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger. Ce n’est pourtant pas faute de vouer aux gémonies l’adversaire irréductible qui défend contre vents et marées les droits des Palestiniens. Le « cher Henry » exècre sûrement les dirigeants syriens, à commencer par « l’angoissant » Hafez Al Assad, mais il laissera transparaître une estime pour la résilience de l’État syrien en guerre.
Incarné par un démon appelé Bachar Al Assad, le « régime de Damas » titillera nombre de nos responsables, poussés par l’ignorance ou la vindicte. Chargé de tous les crimes, celui de lèse-majesté en premier, par les « regime-changers », le président syrien deviendra pour la majorité de ses concitoyens le symbole de la résistance à l’arbitraire impérial. N’est-il pas parvenu à replacer son pays au centre de l’échiquier proche-oriental et international, confirmant que Damas est une capitale incontournable ?
Il était une fois la Syrie. Ce n’est pas seulement le lieu d’invention de l’écriture et du premier alphabet, des premières notes de musique (une gamme à sept tons antérieure à celle des Grecs) et de la plus ancienne partition musicale, écrite il y a 3 400 ans (un hymne religieux en langue hourrite découvert dans les années cinquante par des archéologues français sur le site d’Ougarit). Elle est également le berceau de l’agriculture et, partant, celui des premiers villages agricoles. C’est là qu’est née la Cité, Damas et Alep se disputant le titre de ville habitée la plus ancienne au monde : l’innovation provoquera l’émergence des premières cités-États ou des premiers empires, ayant pour corollaire l’invention du gouvernement, de l’impôt et du commerce, de la guerre sans doute, de la diplomatie et des traités, autant d’idées promises comme on le sait à un grand avenir. La vie urbaine de cette région pionnière constituera un foyer propice au développement de la médecine, de l’astronomie, des sciences. C’est enfin en ce « cœur historique du monde » que surgira la religion, lien entre l’homme et les dieux, puis le monothéisme des trois religions révélées…
C’est assez pour mériter le qualificatif de « phare du Proche-Orient » et celui, non moins emblématique, de « mère de la civilisation » souvent attribué à la Syrie. Le rappel de ces lettres de noblesse donne tout son sens à la formule qu’André Parrot, ex-directeur en chef des antiquités du Louvre, archéologue ayant travaillé de longues années sur les sites de ce sanctuaire de l’archéologie, prononçait avec ferveur : « Tout homme civilisé a deux patries, la sienne et la Syrie ». La formule devrait trouver un écho auprès des Français, eux qui voient dans leur pays la seconde patrie de tout être humain… C’est pourtant sur cette terre sainte, centre de gravité de l’Orient, que s’écrivent les pages tragiques d’une guerre sans merci, sous la dictée d’agresseurs sans foi ni loi. En effet, « qui contrôle le récit de l’Histoire contrôle l’Histoire elle-même ». Et c’est là où le bât blesse…
Il était autrefois la Grande Syrie… Souvent perçue comme un rappel malséant, son évocation a le don de mettre mal à l’aise les ex-colonisateurs français et anglais, détricoteurs de cette réalité historique multimillénaire. Elle rappelle en effet à leur bon souvenir l’iniquité des accords Sykes-Picot (1916) et la duplicité des promesses britanniques, celle de Mac Mahon au Cherif Hussein (en 1915) puis celle de Balfour (en 1917)… Un siècle après, les Occidentaux préfèrent manifestement ignorer l’impact de leur politique. Il reste que la Grande Syrie n’est pas un « concept irrédentiste », comme le pensent certains. Elle est, plus qu’une nostalgie, une entité civilisationnelle régionale centrée autour du « Croissant fertile ». Comme le rappelle l’écrivain et compositeur syrien Walid Al Hajjar, le mot « Syrie » lui-même n’est pas d’origine arabe, mais une forme latinisée venant des Grecs : pour eux, Syrie et Assyrie sont alors presque interchangeables et Hérodote considère l’Anatolie centrale comme en faisant partie. Au temps de l’Empire romain, « Syrie » désigne le Levant, c’est-à-dire les provinces allant de l’Asie Mineure à l’Égypte. Assur se réfère à la partie du Levant qui ne relèvera de Rome que temporairement.
Établie en 1965, la Velayet ottomane de Syrie (capitale Damas) n’aura été que le dernier avatar d’une réalité historique que l’on a tenté d’effacer de la carte, en l’ensevelissant sous une chape de faits accomplis ou de mauvais coups, perpétrés sous l’égide du double mandat.
Comme le souligne l’écrivain chercheur René Naba, les instructions d’Aristide Briand, ministre des Affaires étrangères, adressées à Georges Picot, Consul général de France à Beyrouth, dans une note du 2 novembre 2015, sont pourtant nettes : « Que la Syrie ne soit pas un pays étriqué… Il lui faut une large frontière faisant d’elle une dépendance pouvant se suffire à elle-même ». Le projet mandataire initial vise à constituer « une Grande Syrie » englobant Jérusalem, Bethléem, Beyrouth, Damas, Alep, Diyarbakir (aujourd’hui en Turquie), et qui aurait Mossoul pour avant-poste.
Mais la réalité sera tout autre. Résultat des manigances diplomatiques des âpres négociateurs anglais et du médiocre Picot, personnages caricaturaux de l’Europe colonisatrice, la Syrie perdra, dans le quart de siècle suivant le démantèlement de l’Empire ottoman, 40 % de son extension historique : le Grand Liban sera créé par la France qui veut son « État chrétien », la Jordanie et la Palestine seront laissées aux Anglais. La France concédera également au mandataire britannique une partie de l’Irak (Mossoul et son pétrole y compris). Une bande septentrionale sera reversée à la « jeune » Turquie (contre toute légalité internationale). Enfin, à la veille du second conflit mondial, c’est le sandjak d’Alexandrette (l’actuelle province du Hatay, en bonne partie arabophone) qui sera offert en cadeau à Mustafa Kemal afin d’acheter son non-ralliement à la cause nazie.
Ces amputations, spoliations pratiquées contre les règles du droit international (une puissance qui occupe des territoires ne pouvant en modifier les frontières de sa propre autorité) ne seront jamais acceptées par les dirigeants de Damas, y compris après le Plan de partage de la Palestine, qui dépossède la Syrie d’une partie hautement symbolique de ses terres. Le cri de Choukri Al Kouatli, président de la République syrienne de 1954 à 1958, de famille turkmène, est édifiant : « Nos frontières ne sont pas des limites. Ce sont des blessures. À chaque pas de notre traversée, nous nous souvenons de Maysaloun. Et de la terre de Palestine. Nous écoutons les appels au secours venus d’Alexandrette. Patience, chère Patrie… Patience. Nul ne pourra te séparer de nous. Nul ne pourra nous séparer de toi. Tu resteras notre chère Patrie, notre mère Patrie, notre sainte Patrie. Tu resteras Souriana » (René Naba – site Madaniya – repris par Afrique-Asie, janvier 2018).
Concrètement, la Grande Syrie, que d’autres appellent « croissant fertile », est au centre du projet du parti nationaliste arabe d’Antoun Saadé, qui inclut dans sa vision d’avenir l’Irak entier et le Koweït, ainsi que l’île de Chypre et le Sinaï. Conçue comme une parade au redécoupage éventuel du Proche-Orient en mini-entités ethniques et / ou confessionnelles à la Oded Yinon, la « Souraqia » (Syrak en français) constitue la riposte de l’axe de la Résistance au projet de Sunnistan voulu par les stratèges occidentaux et les régimes sunnites radicaux, espace qui avait pris forme à partir de 2014 sous la bannière de « l’État islamique en Irak et au Levant » (Da’esh). Au-delà d’une vision strictement « nationaliste arabe », cet ensemble est porteur d’une cohérence géographique et d’une vraie légitimité historique.
On notera au passage que les expansionnistes sionistes, se référant à une lecture littérale du deutéronome, rêvent d’un « Grand Israël, du Nil à l’Euphrate », une « promesse divine » recouvrant très exactement la Grande Syrie. Ce qui éclaire la haine qu’allume chez eux la simple évocation de Damas.
Unie dans un modèle sociétal marqué par le pluralisme religieux et l’éclectisme mémoriel, la Grande Syrie présente une homogénéité humaine et culturelle frappante, qui en fait une véritable nation en puissance. La Syrie actuelle n’est pas une création de la colonisation européenne, contrairement à ce que disent avec condescendance certains ignares ; elle constitue en fait le « noyau dur » qui a pu échapper aux avatars de l’Histoire de la région, un noyau que dans certaines capitales on rêve jusqu’à maintenant de dépecer.
La Syrie, une mosaïque religieuse et ethnique ? La décrire ainsi revient à ignorer le brassage dont a été le théâtre cette terre des cinq mers depuis plusieurs millénaires, passage obligé où se sont bousculés et mêlés conquérants et migrants de telle sorte qu’au début du siècle dernier n’existait aucune revendication identitaire à base régionale. Ce sont la France et la Grande-Bretagne qui auront voulu la dépecer, faisant d’une partie de la Palestine un État juif, du Liban un État chrétien, de la Jordanie un royaume musulman… Que la conscience historique alimente parfois des remontées de nostalgie chez les Syriens n’est guère étonnant. On peut s’interroger par contre sur les raisons de l’acharnement avec lequel les ex-puissances mandataires ont cherché à anéantir la « Syrie maintenue » sauvée du découpage par l’indépendance : serait-ce que l’homogénéité de son peuple venait s’inscrire en faux contre l’imagerie coloniale d’un ensemble segmentable à merci.
Bien que certains syrianistes l’aient brandie depuis la débandade de la Ligue Arabe comme une solution de rechange, cette conscience « ethniciste » s’inscrit sans problème dans une double appartenance au monde arabe et à l’univers musulman profondément enracinée dans l’Histoire : les dirigeants de Damas, en cela dignes héritiers de l’idéal baathiste, ne la remettent jamais en question. Bachar al Assad encore moins que tout autre lorsqu’il martèle que les Syriens sont viscéralement « arabes »… De fait, la Syrie perdrait beaucoup de son lustre, de son rayonnement et de son importance stratégique si elle troquait cette identité foisonnante, prestigieuse et universaliste contre le repli boudeur sur un Syrak improbable et somme toute rabougri…
Un autre titre de gloire s’est invité au palmarès de la fatalité géostratégique, plutôt difficile à assumer : par les temps qui courent, est-ce une bénédiction ou une malédiction que de se découvrir une vocation de « sanctuaire du gaz », au cœur de la poudrière proche-orientale ?
Le mélange des minarets et des clochers n’est pas une image surfaite, mais une réalité inscrite dans le paysage syrien. La Syrie est « le pôle de l’islam modéré dans le monde » et le « pôle du christianisme », selon une expression prêtée à Henry Kissinger. Le plus haut des minarets de la vénérable mosquée des Omeyyades porte le nom – inattendu pour des Européens – de « minaret de Jésus ». C’est le lieu où, selon la tradition de l’islam des premiers califes, le « prophète Issa » reviendra au jour du jugement dernier pour juger les bons et les méchants, les vivants et les morts. Dans la même mosquée prestigieuse qui abrite le tombeau de Saint-Jean le Baptiste, les visiteurs étrangers seront peut-être surpris de voir dans la grande salle de prière se mêler les prosternations et invocations des musulmans, les génuflexions et signes de croix des chrétiens de toutes obédiences. Cette communion ne les étonnera aucunement s’ils sont un tant soit peu avertis, dans un pays où l’ouverture au culte d’une mosquée placée sous l’enseigne de « Marie, Mère de Jésus » semble naturelle. Georges Corm, ancien ministre libanais, le rappelle dans son Histoire du Moyen-Orient (2007) : à l’aube de l’Islam, à Damas et à Jérusalem, chrétiens et musulmans prient côte à côte dans les mêmes églises. Ce sont des symboles, parmi beaucoup d’autres, de la tolérance de l’islam tel qu’on l’a toujours conçu au pays de Cham, terre d’un syncrétisme où musulmans et chrétiens partagent volontiers les festivités religieuses des uns ou des autres. Ces dernières années se sont multipliées les prières, les cérémonies communes, dans les mosquées ou dans les églises, marquant la solidarité des croyants face à la haine, la désolation et la désespérance.
Les premiers slogans appelant au crime, entendus dès l’été 2011 (« les alaouites au tombeau (Tabout) et les chrétiens à Beyrouth »), sont à mettre au compte des rebelles armés de l’Armée Libre syrienne déjà sous emprise d’un tropisme djihadisant. Mais les premiers appels au « djihad » en Syrie paraîtront surréalistes et incongrus. Et il est assez probable que la prétendue « guerre sainte » n’aurait jamais atteint ces sommets de sauvagerie sans l’afflux de « combattants » venus de tous les horizons et notamment de contrées où le pluralisme est historiquement inexistant. La haine interconfessionnelle sera banalisée par les terroristes sous parrainage turc et wahhabite, portant un coup très rude à la tradition syrienne de tolérance.
Celle-ci, transcendant tous les clivages religieux et ethniques, aura largement survécu dans les zones sous contrôle du gouvernement. Il faut souligner, car cette réalité est rarement mentionnée, que toute mention confessionnelle est interdite sur les passeports ou autres pièces d’identité. Il est rarissime que l’on pose à un interlocuteur de rencontre, voire à un ami, qu’il soit syrien ou étranger, une question sur son appartenance religieuse. Il est d’ailleurs fréquent que l’on ignore si un ministre ou un responsable est chrétien ou musulman. Les étrangers, Occidentaux en particulier, semblent souvent obsédés par la question, tenant à décrire la Syrie comme une mosaïque de religions et d’ethnies, déchirée par sa diversité.
Pour retrouver un peu de sérénité dans un climat de folie sanguinaire, ne serait-il pas raisonnable de laisser la parole aux « chrétiens arabes », qui refusent l’appellation de « chrétiens d’Orient » ? Le réalisateur libanais Claude Al Khal, créateur du blog My Beirout, excédé de cette récupération pleurnicharde des « chrétiens d’Orient » par des Occidentaux par ailleurs pourfendeurs de tout ce qui croit au ciel, écrit : « Je ne suis pas un chrétien d’Orient. Je suis un Oriental chrétien. La différence est fondamentale. On dit chrétien d’Orient comme on dirait, par exemple, Français du Liban ou Libanais de France. C’est une erreur grossière. Je n’appartiens pas à une communauté étrangère à l’Orient que le hasard de l’histoire a poussé à vivre sur une terre lointaine. Mon christianisme n’est pas importé. Je suis né sur la même terre que le Christ. Nous avons les mêmes racines, les mêmes ancêtres, ces Cananéens si méconnus […]. L’Orient fut chrétien avant qu’il ne devienne musulman. Et après qu’il fut juif et païen. Moi, Oriental chrétien, j’ai plus en commun avec mon voisin sunnite ou chiite qu’avec un coreligionnaire du Minnesota […]. L’Oriental chrétien n’a pas besoin d’être protégé comme une espèce en voie de disparition par ceux-là mêmes qui ont causé son naufrage […]. Ce vivre ensemble, si inhérent à l’Orient, particulièrement au Levant, n’est pas une idéologie comme elle l’est actuellement en Occident […]. C’est une façon d’être […] ».
Quand se déclenchent les soi-disant « printemps arabes », la Syrie est un pays moderne, ouvert, sans endettement, autosuffisant (qui consomme ce qu’il produit et produit ce qu’il consomme), où les services publics, santé et éducation en premier, sont gratuits et attirent les étrangers. Dans un article publié le 17 juillet 2015, le journaliste Hicham Hebeichan indique que l’ensemble du territoire bénéficiait en 2011 d’un tissu serré de centres médicaux (à raison d’un pour 10000 habitants) et d’un réseau scolaire étoffé, fort de 21000 établissements. L’analphabétisme (estimé à 70 % en 1970) est alors résiduel (5 % de la population), l’éradication complète étant prévue pour 2015.
