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Plongez sans attendre dans cet ouvrage pour tout apprendre sur la psychogénéalogie...
Les causes de nos maux sont-elles forcément liées aux traumatismes de nos aïeux ? Passer en revue les vies de nos ancêtres peut-il nous soulager de nos pathologies actuelles ? C’est ce que prétend la psychogénéalogie, concept dont le succès ne se dément pas depuis près de cinquante ans. Pour les psychogénéalogistes, les traumas des générations passées nous hanteraient inconsciemment sous des formes variées que seul un travail transgénérationnel pourrait résoudre.
Face à de telles promesses, il est légitime de questionner la valeur de cette thérapie. Mais comment éprouver des affirmations qui semblent si extraordinaires ? Et comment mesurer les risques et les dangers de ces pratiques pour faire des choix thérapeutiques en connaissance de cause ?
Nicolas Gaillard analyse cette thérapie avec la rigueur de la démarche scientifique. Il en présente les rouages et les méthodes, avant d’en proposer une critique objective. Il met en lumière les aspects contestables voire dangereux de la psychogénéalogie, au travers d’une véritable enquête d’autodéfense intellectuelle.
Un ouvrage indispensable pour éviter les travers de la psychogénéalogie.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Nicolas Gaillard est diplômé en Travail social et en Sciences politiques. Après une expérience significative d’Éducateur spécialisé auprès de personnes en grande précarité ou atteintes de troubles autistiques, il cofonde le Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique et sciences (CORTECS) afin de promouvoir l’enseignement et la diffusion de la pensée critique et de l’autodéfense intellectuelle.
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Seitenzahl: 282
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Les illusions de la psychogénéalogie
Nicolas Gaillard
Les illusions de la psychogénéalogie
Nos ancêtres ont bon dos !
Préface
Nicolas Gaillard a le mérite de réfuter, brillamment, les affirmations péremptoires de la psychogénéalogie et de la psychanalyse transgénérationnelle qui, à côté de quelques effets placebo heureux, font assurément des dégâts, ne fût-ce que parce qu’elles prennent la place de traitement plus efficaces. Il a encore un autre mérite, plus important : il fournit les outils essentiels du scepticisme raisonnable qui permettent de démanteler nombre de croyances fallacieuses en circulation depuis la nuit des temps.
Son ouvrage est l’occasion de mettre en question des usages trompeurs d’un concept psychologique omniprésent et central dans la psychogénéalogie : l’inconscient.
L’idée d’une science psychologique implique que desaspects du comportement échappent à la perception spontanée. Si nous comprenions parfaitement toutes nos conduites, il n’y aurait pas de place pour la recherche. Les psychologues de toutes orientations, y compris scientifique, n’ont cessé de s’occuper de deux aspects de l’inconscience : l’absence ou l’insuffisance d’attention accordée à des conduites et la non-connaissance de leurs véritables causes.
Le grand public croit facilement que Freud est le Christophe Colomb de l’« inconscient ». C’est ce que racontent volontiers des psychanalystes. Ainsi, Jean Laplanche et Jean-Baptiste Pontalis écrivent dans leur célèbre Vocabulaire de la psychanalyse : « S’il fallait faire tenir en un mot la découverte freudienne, ce serait incontestablement en celui d’inconscient » (PUF, 1967, p. 197). C’est doublement faux.
D’une part, l’inconscient de Freud n’est qu’une des nombreuses versions de l’inconscient qui circulaient depuis l’Antiquité. Ainsi Baruch Spinoza notait au XVIIe siècle que nous ignorons les véritables déterminants de nos comportements : « Les hommes se trompent en ce qu’ils se pensent libres, opinion qui consiste seulement en ceci, qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes qui les déterminent. Donc cette idée qu’ils ont de leur liberté vient de ce qu’ils ne connaissent aucune cause à leurs actions. Car ce qu’ils disent, que les actions humaines dépendent de leur volonté, ce sont des mots dont ils n’ont aucune idée » (Éthique II, XXXV, Scolie).
D’autre part, Freud n’a pas « découvert » « son » inconscient à la manière dont Pasteur a découvert des microbes. Il l’a imaginé, construit. Son inconscient, comme d’autres, est une spéculation destinée à expliquer des observations. On n’insistera jamais assez sur le fait que des processus et des contenus « inconscients » ne sont pas observés directement, mais seulement supposés. Freud lui-même a reconnu, à la fin de sa vie, que ce fait rendait compte de la multiplicité des théories psychanalytiques : « Les processus et contenus inconscients n’ont pas un accès facile à la conscience. Ils doivent être déduits, devinés (erraten). […] De quel droit et avec quel degré de certitude effectuons-nous de telles inférences ? Cela reste évidemment soumis à la critique dans chacun des cas, et il est indéniable que la décision est souvent difficile. Ce fait se manifeste dans le manque d’accord entre les analystes »1.
Il faut sans cesse rappeler une mise en garde de William James, le père de la psychologie américaine. Dans son célèbre traité de psychologie, il examinait la façon dont Schopenhauer, von Hartmann, Janet, Binet et d’autres avaient utilisé les termes « inconscient » et « subconscient » (il ne citait pas Freud qui, en 1890, n’avait publié qu’un petit article de psychologie). Il concluait : « La distinction entre les états inconscients et conscients du psychisme est le moyen souverain pour croire tout ce que l’on veut en psychologie »2. Les conflits d’interprétation entre Freud, Adler, Stekel, Jung, Rank, Ferenczi et bien d’autres ont montré qu’on peut tirer du chapeau de l’Inconscient tous les lapins qu’on veut. Wilhelm Fliess, qui fut le meilleur ami de Freud pendant dix-sept ans, a eu raison de le mettre en garde : « Le liseur de pensées ne fait que lire chez les autres ses propres pensées »3. Cette remarque précipita la fin de leur relation…
La psychogénéalogie et la psychanalyse transgénérationnelle s’inscrivent dans la longue histoire des « inconscients »4. Leur spécificité est l’explication par des événements vécus par des ancêtres. Cette conception est moins originale qu’il n’y paraît. L’histoire de tradition judéo-chrétienne commence par la faute d’Ève et d’Adam que Dieu fera payer à tous les descendants : ils n’auront plus accès au jardin d’Éden, « les femmes enfanteront dans la douleur », « les hommes mangeront leur pain à la sueur de leur front » (Genèse, ch. 3). Dans L’Exode, Moïse enseigne que « Yahvé ne laisse rien impuni et châtie les fautes des pères sur les enfants et les petits-enfants, jusqu’à la troisième et la quatrième génération » (34 : 6).
Freud a été imprégné de culture juive. La culpabilité collective résultant d’une faute commise par des ancêtres revient dans plusieurs de ses ouvrages. Dans Totem et Tabou (1913), il explique l’origine de la morale et de la religion par une reconstruction d’événements qu’il imagine historiques : les premiers hommes vivaient en petites hordes dans lesquelles le père originaire, violent et jaloux, gardait pour lui toutes les femmes ; un jour, les fils se sont ligués pour le tuer. Freud affirme : « La conscience de culpabilité entraînée par le meurtre du père primitif s’est perpétuée durant de nombreux millénaires et reste efficiente dans des générations qui ne pouvaient rien savoir de cet acte »5. Il a repris cet argument avec force dans Malaise dans la Culture (1930) : « Nous ne pouvons pas échapper à l’hypothèse que le sentiment de culpabilité de l’humanité est issu du complexe d’Œdipe et fut acquis lors de la mise à mort du père par l’union des frères »6. Il y revient dans son dernier livre, L’homme Moïse et la religion monothéiste (1939), ajoutant que les Hébreux ont assassiné Moïse, renforçant ainsi la culpabilité caractéristique du peuple juif.
La psychogénéalogie n’est pas une fantaisie aberrante par rapport à la doctrine freudienne. Elle en est un des nombreux bourgeons. Mme Ancelin, la principale promotrice de cette théorie en France, était psychanalyste, passée par le divan de Françoise Dolto, dont on lira plus loin des affirmations sur les soi-disant effets pathologiques de « secrets » transmis par hérédité.
Jacques Van RillaerProfesseur de psychologie émérite à l’université de Louvain
Jacques Van Rillaer est docteur en psychologie, professeur émérite à l’université de Louvain et à l’université Saint-Louis (Bruxelles). Il est l’auteur et le coauteur d’une dizaine de livresdontPsychologie de la vie quotidienne(Odile Jacob, 2003),Le Livre noir de la psychanalyse (Les Arènes, 2005), La Gestion de soi (Mardaga, 2019) et Les Désillusions de la psychanalyse (Mardaga, 2021).
1. Freud (S.), Abriss der Psychoanalyse, Gesammelte Werke. Berlin, Fischer, 1939, XVII, p. 82 et 127.
2. James (W.), Principles of psychology, New York, Holt ; London, Macmillan, vol. 1, p. 163.
3. Freud (S.), Lettres à Wilhelm Fliess (1887-1904), Paris, PUF, 2006, p. 586.
4. L’ouvrage le plus instructif sur l’histoire des versions de l’inconscient est encore à l’heure actuelle celui de Ellengberger (H.), À la découverte de l’inconscient, Villeurbanne, éd. Simep, 1974, 780 p. Rééd. : Histoire de la découverte de l’inconscient, Paris, Fayard, 1994, 1016 p.
5. Freud (S.), Totem und Tabu. Gesammelte Werke, 1913, IX, p. 189.
6. Freud (S.), Das Unbehagen in der Kultur, Gesammelte Werke, 1930, XIV, p. 490.
Introduction
Psychogénéalogie, psychogénéalogie clinique, généalogie thérapeutique, analyse transgénérationnelle, thérapie transgénérationnelle… Ces différents termes désignent un même courant qui affirme la chose suivante : nous sommes tous liés inconsciemment à nos ancêtres qui nous lèguent le poids des secrets, des drames, des deuils familiaux. Nous sommes ainsi tenus par une loyauté familiale invisible qui peut s’exprimer au travers de souffrances, de difficultés psychiques et de maladies. En d’autres termes, ce qu’ont fait et vécu nos ancêtres nous affecte directement et resurgirait sous forme de fantômes du passé. Il nous faut alors débroussailler le terrain familial pour régler les fautes et les traumatismes de nos aïeux, transmis de générations en générations, afin de ne plus souffrir dans le présent.
Intuitivement, cette idée de transmission inconsciente des secrets de famille qui seraient sources de notre mal-être paraît assez convaincante. Il n’est pas rare, en effet, de trouver des coïncidences troublantes au sein de sa famille : une date de naissance qui correspond à la mort d’un aïeul, ou encore un accident aux conditions similaires à des années d’écart. La psychogénéalogie nous affirme que nos ancêtres nous :
ont laissé derrière eux un chantier monstre dans lequel nous trébuchons et nous faisons mal en permanence7,8.
En établissant plus précisément son « génosociogramme » – un arbre généalogique où apparaît l’ensemble des aïeux ainsi que les événements marquant de leur histoire –, ces répétitions aux correspondances exactes se révèlent de façon extraordinaire dans nos liens transgénérationnels. Prendre conscience de ces répétitions, dévoiler les secrets et traumatismes familiaux, les lier à notre vécu et nos difficultés actuelles, puis enfin poser des actes symboliques pour s’en libérer : voilà quelle est la promesse thérapeutique.
Déposer le fardeau des erreurs, souffrances, plaies et « fautes » du passé ; accepter qu’il peut y avoir, dans notre famille, du mauvais, des hontes et des non-dits, des drames non résolus, des pertes impossibles à admettre – et prendre avec recul tout cela, pour vivre, enfin, sa vie à soi9.
Depuis sa création dans les années 1970, le succès de la psychogénéalogie ne se dément pas. Aucune librairie ne manque de proposer son best-seller aux 400 000 ventes Aïe, mes aïeux ! 10 de la principale protagoniste, Anne Ancelin Schützenberger. La psychogénéalogie est ainsi largement répandue dans le milieu de la psychothérapie, du développement personnel, ou encore dans l’ensemble du champ du médico-social. Le nombre impressionnant d’ouvrages, de ressources en ligne, de conférences et de praticiens semble définitivement indiquer qu’elle n’a plus à démontrer sa qualité.
Et pourtant.
Comment être sûr que ces affirmations extraordinaires ont réellement un effet thérapeutique qui permette de résoudre nos multiples maux ? Comment juger de la solidité de ce concept apparemment très complexe, sans en avoir forcément les compétences théoriques ? D’autant que les ressources critiques disponibles sont extrêmement rares et laconiques. Serait-ce justement un gage de fiabilité ? Peut-on craindre des dérives graves ? Finalement, à qui confions-nous notre santé psychique ?
Pas besoin d’être spécialiste pour se faire une idée sur une pratique comme la psychogénéalogie. Fort heureusement, car le cas échéant, de nombreuses choses nous échapperaient dans notre quotidien. Pourtant il nous est nécessaire, à un moment, de trancher sur le choix d’une thérapie plutôt qu’une autre, d’une pratique plutôt qu’une autre, quand manifestement nous n’allons pas bien. Nous proposons de voir ce qui se cache à l’intérieur de ce concept avec prudence et rigueur : exerçons un scepticisme a priori pour adhérer à ce qui en vaut le coup, et laisser de côté ce qui a moins d’intérêt, voire ce qui est dangereux !
L’évaluation d’un concept thérapeutique, comme tout autre concept, ne peut se résumer à quelque chose qui « sonne bien », « paraît solide », qui « marche », des accumulations de témoignages ou encore des rapports approximatifs avec des recherches scientifiques. Bref, rappelons-nous que comme en pâtisserie : un mille-feuilles de piètre qualité, si gros soit-il, restera médiocre à manger ! Attention, il faut contourner l’argument du « tout ne s’évalue pas » ou que « la science ne peut pas tout expliquer », car c’est juste. La démarche scientifique n’a effectivement pas vocation à trancher sur la qualité d’une poésie ou d’une œuvre littéraire. Mais la psychogénéalogie se situe bien au-delà du subjectif de la poésie. Il s’agit d’une affirmation qui porte sur une réalité objective : le transgénérationnel nous traverse et nous fait souffrir. Il est alors légitime de vouloir éprouver un phénomène qu’on nous dit tangible.
Alors comment faire ?
Noam Chomsky nous rassure car, dit-il, pour s’intéresser aux affaires du monde qui nous entoure :
Il faut travailler un peu, lire un peu, réfléchir – rien de très profond. L’idée que cela nécessite des qualifications spéciales n’est qu’une escroquerie de plus11.
Utilisons donc les ressources de la pensée critique : un peu de méthode scientifique, d’histoire, de psychologique, de zététique12, pour s’extraire des lieux communs et ne pas être dupe sur la qualité d’une affirmation.
Quelques recherches et l’application rigoureuse d’aspects et d’outils issus de la pensée critique permettent de se faire une idée de ce qui semble plutôt valable et de ce qui le semble moins. Il s’agit simplement d’utiliser la démarche scientifique dans une visée d’autodéfense intellectuelle. Cette démarche peut nous mettre à l’abri de dérives graves ou simplement d’avoir une idée plus fine du monde qui nous entoure. C’est chercher à rendre accessible un véritable consentement éclairé lorsque l’on doit s’en remettre à un thérapeute, un éducateur, un psychologue, etc.
C’est également une démarche d’éducation populaire, dans le sens où cela donne accès à des connaissances utiles et réutilisables dans d’autres contextes avec d’autres théories. S’approprier cette démarche dans cette logique permet de se donner les moyens de devenir autonome et s’émanciper ainsi des trop nombreuses affirmations performatives sur notre vie. Finalement, les aspects rhétoriques dans une pseudoscience peuvent être similaires à ceux de discours politiques. Ainsi, la manipulation de statistiques pour valider une pseudo-théorie peut être identique à celle visant à justifier une réforme politique. Connaître certains rouages permet de les repérer ensuite plus aisément et de s’en défendre le cas échéant.
Cet ouvrage a donc un double objectif :
– conduire, comme une véritable enquête, une critique rigoureuse et accessible des prétentions de la psychogénéalogie ; et trancher sur sa qualité ;
– mettre en lumière des aspects, des outils, des méthodes, simples et efficaces pour éprouver des concepts, en les appliquant ici à la psychogénéalogie comme un support d’exemple.
Nous partons du principe que la psychogénéalogie est une discipline, au sens commun du terme, avec ses concepts théoriques, ses méthodes, ses pratiques singulières et sa communication médiatique. Appliquons-lui alors une démarche critique en partant des préconisations du philosophe et pédagogue Normand Baillargeon13. Nous ferons d’abord « l’état de l’art » : la cartographie des protagonistes et leurs affirmations ; la vérification des sources et du socle de l’émergence des concepts ; la vérification de la production scientifique de ce courant et sa vivacité ; la vérification des statistiques avancées pour valider les théories, etc. Bref, appliquons la démarche scientifique pour vérifier si la psychogénéalogie est ou non une pseudo-psychologie.
Ce sera également l’occasion de présenter, décrire et appliquer à la psychogénéalogie des outils d’autodéfense intellectuelle issus entre autres du champ de l’épistémologie14 : effet cigogne, validation subjective, irréfutabilité, etc. Nous proposerons des exemples simples et ludiques pour comprendre ces mécanismes, ceci avec le souci de les inscrire dans une démarche d’éducation populaire en les énonçant clairement pour les concevoir bien (comme le voudrait Nicolas Boileau15) et pouvoir ainsi les réutiliser dans d’autres contextes.
7. Pour tous les ouvrages d’Anne Ancelin Schützenberger référencés dans les notes de fin, se reporter, pour le détail, à la bibliographie, sous le titre : « Ouvrages d’Anne Ancelin Schützenberger ».
8. Ancelin Schützenberger (A.), IV, p. 11.
9. Ancelin Schützenberger (A.), II, p. 278-279.
10. Ancelin Schützenberger (A.), III.
11. Chomsky (N.), Comprendre le pouvoir, vol. II, Bruxelles, éditions Aden, 2006, p. 62.
12. La zététique, cette « méthode dont on se sert pour pénétrer la raison des choses » rassemble sous une philosophie sceptique un matériel d’investigations scientifiques des phénomènes étranges, extraordinaires, des théories controversées, des pseudosciences. Voir :https://www.youtube.com/watch?v=CGEmZaIeB2Q
13. Baillargeon (N.), Légendes pédagogiques. L’autodéfense intellectuelle en éducation, Montréal, éditions Poètes de brousse, 2013.
14. L’épistémologie se définit habituellement comme « L’étude critique des principes, des hypothèses et des résultats des diverses sciences, destinée à déterminer leur origine logique, leur valeur et leur portée ». Lalande (A.), Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, P.U.F., 8e éd., 1960, p. 293.
15. Boileau (N.), Chant I, L’Art poétique, Paris, éd. A. Delalain, 1815, p. 6.
CHAPITRE 1 La « psychogénéalogie », de quoi s’agit-il ?
La démarche : la première étape est de connaître, au moins vaguement, le champ théorique de la thérapie en général, c’est-à-dire de quoi elle traite et quels sont ses postulats. Nous tenterons de saisir les grands principes en jeu, les concepts propres ainsi que les prétentions thérapeutiques.
La méthode : dans un premier temps, il s’agit de repérer et extraire les concepts centraux, mais aussi de rapporter ce qui en est dit concrètement, écrit, communiqué par le courant psychogénéalogiste à partir des canons de la discipline. Dans un second temps, il est intéressant de creuser un peu les concepts pour en éprouver les contours, savoir d’où ils viennent. Cela donne de précieuses indications pour la suite. Il faudra être attentif à ne pas se contenter de ce qui en est présenté généralement, le plus souvent de manière très lissée.
Il est certain que l’éducation reçue de nos parents, les enseignements transmis par nos grands-parents, les vécus familiaux et leurs récits, les relations avec les membres de notre famille en général sont autant d’éléments qui nous influencent tout au long de notre vie. Le concept central de la psychogénéalogie est l’affirmation de l’existence d’un lien transgénérationnel qui transmet des informations de génération en génération. S’il est question de transgénérationnel plutôt que d’intergénérationnel, c’est que ce lien est inconscient et dépasse la simple et classique histoire familiale d’un individu. Le préfixe -trans renvoie à l’idée d’un passage à travers les générations successives, d’un lien indirect à travers le temps. Au-delà des connaissances communes ou triviales que l’on peut avoir sur son passé, c’est la part d’ombre, les choses dissimulées dont il est question. Tout ne se dit pas dans le récit d’une famille. On étouffe les événements ou les situations souvent honteuses ou particulièrement douloureuses. Pour autant, ce qui a mérité d’être caché dans le passé ne s’effacerait pas avec le temps et la disparition de ses protagonistes : si tout ne se dit pas, tout se sait. Cela s’inscrirait dans ce lien transgénérationnel et se véhiculerait inconsciemment au fur et à mesure. Ainsi, ce qu’ont vécu nos ancêtres et surtout ce qui peut provoquer des traumatismes, peut être transmis d’une génération à l’autre. Il s’agirait d’une sorte d’héritage familial des ressentis troubles liés à des événements généralement affreux qui se léguerait sans qu’il n’y ait de trace consciente. L’expression de cette transmission peut alors prendre des formes très différentes.
Par exemple16François est atteint de la maladie de Raynaud, un trouble de la circulation sanguine qui se manifeste par des douleurs aux extrémités des membres. Il souffre également depuis longtemps de maux de gorge et aucune de ses tentatives de traitement n’a aboutie, cela semble irrationnel. À l’occasion d’un travail de psychogénéalogie, son arbre est reconstruit en enquêtant longuement sur les origines de sa famille. Il parvient finalement à remonter jusqu’à la Révolution où il découvre qu’un aïeul vendéen s’appelait également François et qu’il avait été guillotiné le 6 février 1793. Or il est né le 6 février 1963, soit cent soixante-dix ans plus tard jour pour jour. Ce lien découvert fera l’objet de la thérapie qui verra finalement disparaître ses symptômes. Tout cela a un sens caché pour la psychogénéalogie : peut-être que cela permettrait de ne pas oublier un traumatisme familial ou de réparer une injustice passée. Ces traumatismes vécus par nos ancêtres se transmettraient inconsciemment et se manifesteraient par des troubles chez les descendants, comme un fardeau que l’individu porterait. Les sources de nos difficultés, de nos angoisses et même de nos maladies seraient donc à chercher dans le parcours obscur de nos ancêtres comme un héritage inconscient des traumatismes familiaux.
Si la transmission transgénérationnelle est inconsciente, c’est qu’elle concerne particulièrement des choses à taire dans le passé familial. La pratique psychogénéalogique s’est construite sur l’idée que le secret de famille jouerait un rôle central dans nos propres souffrances. Elle affirme qu’il n’existe pas de famille sans secret et que ce poids est une « patate chaude17 » que l’on se passe de main en main. Les non-dits de l’histoire familiale concernent des catégories de choses considérées comme honteuses à l’époque où elles surviennent. C’est une longue liste de situations socialement inacceptables, des tabous : échec, faillite, dettes, divorce, maladie, internement, trahison, collaboration, agression, assassinat, prison, adultère, avortement, enfant illégitime, inceste, viol, etc. Ils concernent aussi des événements particulièrement traumatisants : mort infantile, décès violent, suicide, disparition, maladies graves, exils, etc. Ce sont ces traumatismes des ancêtres qui nous hantent.
Au départ de son conjoint qui la quitte pour une autre femme, deux ans après la naissance de leur fille, Anaïs18 a consulté un psychogénéalogiste. Depuis longtemps, elle ressentait le besoin de travailler sur la place des femmes dans sa famille. Elle interroge ceux qui restaient dans le village de ses ancêtres, les mairies et les cimetières alentour, ainsi que la sœur de sa grand-mère. Elle apprend alors un secret : le père de sa mère n’était pas son géniteur et depuis trois générations, les filles aînées sont des enfants illégitimes.
La conception singulière du poids du secret familial est inspirée de l’école psychanalytique qui décrit un mécanisme transgénérationnel des conséquences des secrets19. En résumé : à la première génération, c’est-à-dire l’époque de l’événement honteux ou traumatisant, le secret est « indicible », il ne peut pas se dire. Il induit un chagrin, une honte ou une culpabilité tellement forte qu’il est nécessaire de l’étouffer. Pour les protagonistes, c’est une tentative de minimiser l’impact de cette situation, soit éviter l’opprobre, soit essayer d’atténuer la douleur. À la deuxième génération, ce secret devient « innommable » dans le sens où les descendants peuvent ressentir son poids sans pouvoir le confirmer. Même si l’on suspecte son existence, si l’on pense qu’on nous cache quelque chose, on ne peut pas le nommer. La troisième génération ne peut plus imaginer son lien avec cette situation de départ, le secret devient « impensable. » Il n’est plus possible de penser la racine des difficultés dans un traumatisme aussi lointain. S’il est tenace, il en sera d’autant plus difficile de s’en échapper et il s’exprimera de façon inconsciente au travers de comportements, de symptômes, de troubles, voire de maladies. Ces choses, qui n’ont pu être gérées correctement par nos aïeux, se transmettraient aux générations suivantes. La notion de secret est donc l’événement inaugural de ce mécanisme pathogène sur plusieurs générations. En thérapie psychogénéalogique, c’est un élément particulièrement important à identifier pour révéler ses liens et son impact dans le présent. Si les secrets de famille s’étiolent et perdent de leur force avec le temps, le travail transgénérationnel vient leur redonner une fabuleuse vivacité.
La transmission transgénérationnelle de la lourdeur d’un secret se fait parallèlement à un héritage de différentes règles au sein de la famille. Chaque famille a une façon de fonctionner, de concevoir une morale, des valeurs, des lignes de conduites, etc. C’est un système structuré par des prescriptions formelles, même si elles ne sont pas dites et encore moins écrites. Mais ce n’est pas l’aspect peu conscient ou social de ces mécanismes (qui nous tournerait entre autres vers la sociologie) qui occupe la psychogénéalogie, mais bien son caractère inconscient, au sens freudien. Ces règles se construisent et se transmettent implicitement de génération en génération et impliqueraient inévitablement un devoir de loyauté envers elles. Cette loyauté règne dans le système familial et conduit à juger les comportements, soit en conformité, soit en opposition à cette référence incontournable. C’est un programme répétitif, une hérédité psychique lourde de conséquences en termes de destinée familiale. Certains troubles d’un individu pourraient alors être le symptôme d’une loyauté inconsciente.
Voici un exemple20 : l’année de ses trente-trois ans, Denis est tombé régulièrement malade et a eu parallèlement plusieurs accidents. C’est une période difficile et stressante et ces événements l’empêchaient d’avancer, de faire des projets. Or on met en évidence que son frère aîné est décédé à cet âge et que lorsqu’ils étaient élèves d’un établissement d’enseignement catholique, celui-ci avait été particulièrement affecté par l’épisode de la Passion du Christ, le récit de sa mort à trente-trois ans. Denis s’est aperçu qu’il s’était identifié à la vie de son frère qu’il avait reproduit à l’identique, et qu’il angoissait alors d’arriver lui aussi à sonterme. En pointant cette loyauté familiale invisible, ses symptômes auraient disparu.
Cette identification pilote les comportements du sujet en direction d’une action dictée par son inconscient, comme révéler une souffrance passée, prouver la vivacité du lien intergénérationnel ou mettre en œuvre la réparation d’une situation injuste. La loyauté est une façon de montrer une fidélité et un engagement inconditionnel pour ses ascendants. Autre exemple21, Julien est gardien de prison, métier qu’il n’aime pas, qui le stresse énormément et qui provoque des tensions dans son couple. Il ne parvient pourtant pas à en changer, sans en comprendre la raison. L’étude de sa généalogie lui permet de déceler que ce choix était lié à son père, un homme dont il ne gardait presque aucun souvenir, et dont il ignorait les circonstances de décès. Il découvrira finalement qu’il était résistant et qu’il a été torturé et tué en prison. Julien devait inconsciemment reprendre l’histoire où elle en était pour réparer cette injustice familiale en étant lui-même surveillant pénitentiaire. Il existerait donc des dettes familiales dont il faudrait s’acquitter. La loyauté attend inévitablement une réponse binaire : soit on se conforme, soit on s’oppose à ce mécanisme. Dans tous les cas la réaction sera un indicateur de la façon dont ces loyautés influencent notre vécu et nous forceraient à subir leurs influences. Elles provoquent donc une souffrance de soumission, ou à l’inverse une souffrance d’opposition. La psychogénéalogie affirme ainsi que tous les individus sont les maillons d’une chaîne familiale qui doivent régler les dettes du passé, sans quoi ils en ressentiront profondément les conséquences dans le présent. Cette trace du passé familial ressurgirait au travers de comportements qui paraissent irrationnels, voire de symptômes physiques ou de troubles mentaux. Tant que l’on n’a pas « effacé l’ardoise », ces loyautés invisibles pousseraient à répéter le vécu des ancêtres, leurs traumatismes, leurs tragédies. Dans certains cas, des troubles de la personnalité peuvent être générés par une chute ou une ascension sociale brutale d’un individu, ce qu’on nomme une « névrose de classe22 ».
Ce concept controversé qui croise psychanalyse et sociologie, permet à la psychogénéalogie de voir des loyautés invisibles liées spécifiquement aux conflits de classes sociales entre générations. Il serait par exemple difficile, inconsciemment, de dépasser le niveau d’études de ses parents, car une promotion sociale engendrerait une forme de distance, voire de déchirure avec la famille. Des actes manqués vont donc l’empêcher : avoir un accident sur le trajet de l’examen, avoir une panne d’oreiller le jour-même, etc. Les loyautés invisibles seraient des attentes implicites, des missions attribuées dans un but inconnu par celui qui en souffre. Comme les secrets de famille, les loyautés familiales sont des constituants transgénérationnels des difficultés d’un individu. Si elles sont qualifiées « d’invisibles », il s’agit alors de les révéler pour aider l’individu à s’en échapper.
Comme de nombreux aspects de la psychogénéalogie, les notions de fantômes et de cryptes sont liées à des situations traumatisantes vécues par un ou des ancêtres : des événements traumatiques (accidents, meurtres, décès violents, etc.), des charges émotionnelles importantes (séparations, ruptures, exils, etc.) ou encore de stress particulièrement fort. Ces situations ont enclenché un traumatisme très important et impossible à traverser. N’ayant pas pu être élaborées, gérées, par les ancêtres, elles cristalliseraient et resteraient en l’état quelque part dans l’inconscient familial et se répercuteraient sur les générations suivantes. Ce mécanisme est donc étroitement lié à la conception psychogénéalogique du secret de famille puisqu’il est une conséquence particulière de sa transmission inconsciente. Le poids d’un traumatisme est si insupportable qu’il est enterré dans une crypte, un caveau psychique, pour ne pas s’en échapper et éviter ainsi la tourmente de sa douleur. Mais cette entreprise est parfois vaine dans la mesure où peuvent s’extraire de cette crypte des émanations du traumatisme sous la forme de fantômes. Le secret traumatique s’incarne à l’intérieur de l’individu comme un fantôme issu du passé qui le hanterait. Ce fantôme généalogique est l’identification d’une personne à son insu à un ou plusieurs membres de la famille, connus ou non. C’est un ancêtre qui encombre, parasite, en faisant resurgir dans le présent les traces d’un passé obscur. Les événements, objets de cette incarnation, peuvent s’exprimer sous différentes formes : somatisation, comportements étranges, troubles psychiques, voire maladies.
On prend ici l’exemple23 d’un enfant qui parlait systématiquement en entourant sa gorge avec sa main et avec une voix particulièrement aiguë, comme une sorte de manie stéréotypée, et qui, de plus, ne mangeait pas d’aliment solide. L’étude de son arbre généalogique et les entretiens avec ses parents ont révélé que sa grand-mère s’était pendue. L’enfant n’en avait pas connaissance, mais portait inconsciemment ce secret au travers de ce fantôme. Une fois ce secret levé, les symptômes auraient disparu.
La psychogénéalogie nous affirme ainsi que ce qui, dans une génération antérieure n’a pas pu faire l’objet d’une parole, n’a pas pu être nommé et n’a donc pas pu être dépassé, va par conséquent être étouffé dans une crypte. De celle-ci pourra s’échapper un fantôme dont l’objectif sera de transmettre cette douleur aux générations suivantes dans l’attente qu’un descendant puisse la faire disparaître. Ce fardeau est forcément présent pour une raison. Il peut s’agir de s’acquitter d’une dette qui n’a pas été soldée, d’une mission à accomplir pour rétablir une injustice, ou simplement d’entretenir la mémoire d’une personne ou d’un événement marquant.
La conception de fantômes et de cryptes repose sur l’image assurément romantique d’un héros hanté par son aïeul qui doit accomplir une mission pour pouvoir libérer l’esprit qui le tourmente. Cette tâche est guidée par un esprit de justice morale et de transcendance puisqu’elle concerne toute la lignée familiale. Les signes cliniques de la présence de fantômes sont décrits par les psychogénéalogistes chez des personnes résistantes aux thérapies « classiques ». Il s’agit de repérer dans la généalogie ce qui peut constituer un fantôme, souvent lié à une crypte renfermant un événement traumatisant vécu par les ancêtres. Un prénom identique à un aïeul, par exemple, est fréquemment rapporté comme étant unindice important permettant d’interroger le lien avec cette personne et identifier un dessein ou un projet inconscient particulier associé à un secret. Les symptômes vont être également appréhendés par similitude ou correspondance symbolique. Ainsi, une patiente mélancolique qui pleure sans raison de façon incontrôlée et envahissante pourra retrouver dans sa généalogie la trace d’un jeune enfant, le fantôme, pour qui le deuil n’a pas pu être fait.
Des loyautés inconscientes et des cryptes généalogiques, des malédictions familiales et des prophéties peuvent être découvertes dans le travail psychogénéalogique. Dans de nombreuses familles, suivant une sorte de processus répétitif, on peut trouver ce qui pourrait s’apparenter à une malédiction. Il s’agit là encore d’une image pour illustrer un mécanisme inconscient, et non de croyances occultes. Dans l’exemple suivant24, l’élaboration d’un arbre généalogique familial dévoile que la plupart des hommes dénommés Lucien décèdent prématurément. De plus, un secret de famille est révélé et met en jeu un ancêtre prénommé Lucien : on peut alors y voir une sorte de malédiction familiale. Pour autant, on continue à prénommer des enfants Lucien dans cette famille, sans doute pour entretenir inconsciemment le lien au secret originel. Il y a donc une prophétie familiale implicite : tant que le secret n’aura pas obtenu réparation, les Lucien mourront jeunes, et cette situation ne pourrait cesser que lorsque la loyauté avec le secret sera enfin rompue. La notion de malédiction familiale peut être une porte d’entrée du travail thérapeutique pour des personnes qui se sentent liées à un tel processus lourd dans leur famille.
Autre exemple25, une femme n’arrive pas à procréer et entame, en dernier recours, un travail psychogénéalogique. Après quelques recherches, elle apprend que sa grand-mère a perdu un premier enfant et que cela semble être récurrent dans sa famille. Il est possible que d’autres femmes aient, elles aussi, été dans la même situation. Quelques générations plus tard, cette jeune femme n’oserait pas inconsciemment mettre au monde un premier enfant pour éviter la répétition perçue comme une malédiction. Elle a intégré, telle une malédiction, que dans sa famille les premiers enfants meurent. Une première adoption va permettre, comme très fréquemment, nous dit-on, d’autoriser le corps à procréer par la suite puisque la malédiction inconsciente est brisée. Quand ces malédictions sont davantage conscientes, elles se savent et se transmettent dans la famille, et cela peut générer un « stress de prophétie », une angoisse de ne pas réussir à traverser cette épreuve et être enfermé par une prédiction inéluctable, telle que : « Je vais mourir à 33 ans comme ma mère. » Le travail psychogénéalogique aura pour objectif de rompre la chaîne de la représentation de la malédiction.
Le syndrome d’anniversaire est une pierre angulaire, si ce n’est le concept central de la psychogénéalogie. Il représente la trace visible de la transmission transgénérationnelle des secrets, loyautés, cryptes, fantômes, etc. Ce syndrome est l’ensemble des signes cliniques, des symptômes ou des réactions pathologiques qu’une personne est susceptible de présenter à son insu face à l’anniversaire d’un événement traumatisant de son passé généalogique. C’est un mécanisme inconscient et d’apparence irrationnelle qui n’a de sens qu’une fois mis en lumière.
Voici un exemple26
