Les martyrs, pèlerins de l’espérance - Didier Rance - E-Book

Les martyrs, pèlerins de l’espérance E-Book

Didier Rance

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Beschreibung

Ce livre, écrit par un des membres de la Commission des Nouveaux Martyrs du XXIe siècle instituée à Rome par le pape François, montre comment l’espérance des martyrs est la pierre de touche de toute espérance chrétienne. Si le XXe siècle a été, « le siècle du martyre » dans l’histoire du christianisme (saint Jean Paul II, 21 juin 2001), le XXIe siècle l’est tout autant : « Il y a plus de martyrs aujourd’hui que dans les premiers temps. Ils sont les témoins de l’espérance dans l’Église » (Pape François, 23 avril 2023).
C’est pourquoi leur mémoire sera au coeur du Jubilé de l’Espérance. Pourquoi ? Ce livre nous le révèle : leur témoignage est comme un critère déterminant l’espérance chrétienne et lui donne sens, que celle-ci porte sur Dieu, sur le Ciel, sur nos fins dernières, mais tout autant sur notre vie et nos engagements ; elle transfigure les espoirs humains, embrasse la création, s’étend jusqu’à ceux qui les persécutent. Il faut la connaître pour entrer pleinement dans le Jubilé.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Didier Rance, membre de la Commission pontificale des Martyrs du XXe siècle (1995-2000) et de celle des Nouveaux Martyrs (depuis 2023), historien et diacre, a été au service de l’AED, Aide à l’Église en Détresse (1980-2005), et son directeur national. Auteur d’une quarantaine d’ouvrages dont "Un siècle de témoins". "Les martyrs du XXe siècle" (2000) et "John Bradburne, le Vagabond de Dieu" (2012), Grand Prix catholique de Littérature 2013, il enseigne l’œcuménisme des martyrs (Université Catholique d’Ukraine) et collabore à des causes de béatification.

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Seitenzahl: 274

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

Didier Rance

Les martyrs, pèlerins de l’espérance

Préface de Benoît de Blanpré

Table of Contents

Couverture

Page de titre

L’auteur

Préface

Introduction

Première partie

Espérer

Chapitre 1

Espoir ou espérance ?

Chapitre 2

Un invariant anthropologique assez discret

Chapitre 3

Que nous dit la Bible sur l’espérance ?

Chapitre 4

Que nous dit l’Église ?

Chapitre 5

Penseurs chrétiens de l’espérance

Deuxième partie

S’il n’y a pas d’espérance pour le martyr, mieux vaut se taire sur celle-ci

Chapitre 6

Josef Pieper. Une provocation ou un paradoxe ?

Chapitre 7

Martyrs et confesseurs de la foi pensent l’espérance

Troisième partie

Qui ? Où ? Comment ? Pour qui ?

Chapitre 8

Que nous dit la Bible sur l’espérance dans la persécution

Chapitre 9

Qui est l’espérance du martyr ? Dieu

Chapitre 10

Qui est l’espérance du martyr ? Jésus le Christ

Chapitre 11

Qui est l’espérance du martyr ? Avec Marie, Reine des martyrs

Chapitre 12

Où va l’espérance du martyr ? Là où Dieu est

Chapitre 13

Comment ? L’espérance du martyr face à la souffrance et à la mort

Chapitre 14

Pour qui ? L’espérance du martyr pour l’Église, l’Eucharistie et l’unité des Églises

Chapitre 15

Pour qui ? L’espérance du martyr pour la création

Chapitre 16

Pour qui ? L’espérance du martyr pour tous, y compris les persécuteurs

Conclusion

Bibliographie – principaux ouvrages consultés

Aide à l’Église en Détresse

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Landmarks

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L’auteur

Didier Rance est historien de formation et diacre. Après une dizaine d’années de volontariat humanitaire, surtout en Afrique, il s’est mis au service de l’Aide à l’Église en Détresse (AED) pendant plus de 25 ans. Il en a été le directeur national pour la France. L’AED a reçu, dans l’Église, la mission d’informer sur la situation des chrétiens et l’état de la liberté religieuse dans le monde, de prier pour ceux qui souffrent et d’agir pour les soutenir. Didier Rance continue de collaborer avec l’AED, donne depuis 2008 pour l’Université Catholique d’Ukraine un cours sur le rôle des martyrs et des saints pour l’unité des Chrétiens, et collabore à deux causes de béatification. Il a publié une quarantaine de livres, principalement sur les martyrs et les Églises persécutées, parmi lesquels Un siècle de témoins. Les martyrs du xxe siècle (2000), Prix de l’Académie d’Études Sociales 2000, John Bradburne, le Vagabond de Dieu (2012), Grand Prix catholique de littérature 2013.

Membre de la Commission Pontificale des Martyrs du xxe siècle, instituée par saint Jean-Paul II en 1994 pour le Grand Jubilé de l’an 2000, il a été nommé en juillet 2023 par le pape François membre de la nouvelle Commission des martyrs du xxie siècle. Ce livre est sa principale contribution aux travaux de cette Commission.

Didier Rance travaille aussi sur les Pères syriaques et il a édité, traduit et commenté aux Éditions Saint-Léger, dans la collection La Manne de Pères, saint Éphrem (La Harpe de l’Esprit, 2021) et Isaac le Syrien (Sur la route de la prière, 2024). Collaborateur de la Revue des Études newmaniennes, il a été vice-président de l’Association Francophone des Amis de Newman. Il a aussi écrit sur la Spiritualité du diaconat et sur Saint François d’Assise, diacre.

Didier Rance donne des conférences sur la pertinence des sermons du Cardinal Newman pour aujourd’hui, dans Les bénédictions du temps présent, collection Dire la Parole, Saint-Léger productions, 2014.

Préface

Si j’avais dû écrire un seul livre, j’aurais sans hésiter abordé ce thème à la fois passionnant et difficile du martyre et de l’espérance ! Je suis sincèrement heureux que Didier Rance qui m’a précédé à la direction de l’AED en France se soit emparé de ce sujet. Son expertise théologique, sa connaissance historique et concrète des chrétiens en détresse dans le monde et son expérience d’auteur lui donnent toute légitimité pour le traiter avec finesse.

À vue humaine le martyre et l’espérance sont deux sujets diamétralement opposés. Le martyre évoque la souffrance et l’espérance la joie. Alors comment avoir l’audace de les lier l’un à l’autre ? Pour oser emprunter ce chemin hardi, il faut se mettre à l’école des chrétiens persécutés. Ils nous montrent chaque jour comment, au cœur de la détresse, ils vivent l’espérance. C’est donc en leur nom qu’il est possible d’affirmer que le martyre et l’espérance sont deux réalités étroitement unies. Il ne s’agit alors pas d’une réflexion philosophique ou théologique de salon, mais bel et bien d’une expérience vécue qui mérite toute notre attention.

En travaillant à l’AED, nous sommes informés quotidiennement de la violence à l’encontre des chrétiens qui se répand, s’intensifie et se banalise. Face à tant de drames nous pourrions plonger dans le désespoir et le pessimisme. Mais il existe une autre voie empruntée par l’Église des martyrs, qui nous conduit plus loin et plus haut et qui nous invite à tourner notre regard vers le Ciel. À la suite de Didier Rance, je pourrais partager tant d’histoires d’espérance que je puise aujourd’hui auprès des chrétiens en détresse. Je pense à cette lettre reçue d’un prêtre du Burkina Faso, où les chrétiens vivent leur foi au risque de leur vie : « Quand on est dans la tempête, Dieu ne chôme pas ! ». Un peu plus loin en Syrie, pays ravagé par d’interminables années de terrorisme et de guerre, Monseigneur Georges Masri, l’archevêque grec-melkite d’Alep, m’a parlé de sa confiance absolue en Dieu avec ces mots : « Je crois fermement aux paroles du Christ, qui nous a dit qu’Il était avec nous tous les jours de la vie ». Je me souviens aussi d’une mission récente au Nord du Nigéria, pays où les chrétiens sont particulièrement persécutés. En quittant l’évêque du lieu je lui ai demandé le message qu’il souhaitait que je porte en son nom à l’Église en France. Il m’a répondu sans hésiter : « D’abord vous direz que notre première qualité est la joie. Et ensuite vous témoignerez que notre espérance est bien plus grande que nos problèmes ! » J’ai reçu ce jour-là ma plus belle leçon de catéchisme !

Les martyrs chrétiens d’hier et d’aujourd’hui nous apprennent que la foi passée à l’épreuve de la souffrance dévoile le trésor de l’espérance. Lorsqu’il n’y a humainement plus rien à espérer et quand tout semble définitivement perdu, apparaît alors la lueur de l’espérance divine, la certitude que Dieu est présent et qu’Il ne nous abandonne jamais. Quelles que soient les circonstances, même les plus sombres et les plus graves, Dieu se tient fidèlement à nos côtés. L’espérance n’est donc pas une attente mais une présence. Tel est l’enseignement des martyrs. Et cette espérance est source d’une joie profonde, que l’un de mes amis prêtre appelle « la grave allégresse ». Il s’agit de la joie paisible des amis de Dieu qui se savent toujours aimés du Père.

L’espérance est comme une ancre pour notre âme, qui nous assure la fermeté de notre foi pour aujourd’hui et la confiance en Dieu pour demain. Il faut lire les remarquables pages du Pape Benoît XVI à ce sujet dans son Encyclique Spes Salvi publiée en 2007. Il s’agit à mon sens du texte le plus complet sur le sujet. Il parle ainsi de la foi « étroitement liée à la vertu d’espérance » : « La foi n’est pas seulement une tension personnelle vers les biens qui doivent venir, mais qui sont encore absents ; elle nous donne quelque chose. Elle nous donne déjà maintenant quelque chose de la réalité attendue, et la réalité présente constitue pour nous une « preuve » des biens que nous ne voyons pas encore. Elle attire l’avenir dans le présent, au point que le premier n’est plus le pur « pas-encore ». Le fait que cet avenir existe change le présent ; le présent est touché par la réalité future, et ainsi les biens à venir se déversent sur les biens présents et les biens présents sur les biens à venir. »

Pour parfaitement parler de l’espérance il faut aussi se tourner vers la Vierge Marie dont l’âme a été transpercée par le glaive. Au pied de la croix, Elle regarde dans les larmes son fils nu, moqué, torturé, agonisant. Elles sont bien loin les promesses de l’annonciation qui résonnent encore dans son cœur : « Voici que tu vas concevoir et enfanter un fils ; tu lui donneras le nom de Jésus. Il sera grand, il sera appelé Fils du Très-Haut ; le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David son père ; Il régnera pour toujours sur la maison de Jacob, et son règne n’aura pas de fin. » (Luc 1, 31-33) Peut-être que parmi ceux qui sont présents, certains lui disent de partir ; Marie, il faut s’en aller, tout est fini. Pourtant pas un instant Marie ne doute, Elle ne croit pas que tout soit terminé, Elle croit encore et toujours aux promesses de l’Ange. Elle sait, même si c’est une folie à cet instant de le croire, que ce qui lui a été annoncé s’accomplira. Voilà la pure espérance qui conduit à espérer au-delà de toute raison, en gardant son regard fixé sur le Christ. Alors Jésus dans un dernier souffle, en réponse à l’admirable espérance de sa Mère, murmure « tout est accompli. » (Jean 19,30). Ainsi au plus profond de la détresse, lorsque tout semble définitivement terminé, l’espérance nous révèle que tout s’accomplit. Ce qui semble une folie pour le monde révèle un trésor pour les chrétiens.

À la suite des martyrs, des chrétiens en détresse et de la Vierge Marie, soyons des témoins de l’espérance !

Benoit de Blanpré

Directeur de l’Aide à l’Église en Détresse

Introduction

Le pape François se demandait, dans les premiers mois de son pontificat :

La foi, on la voit, on l’éprouve, on sait ce que c’est ; la charité, on la pratique, on sait ce que c’est. Mais l’espérance, qu’est-ce que c’est ?

En réalité, l’espérance est une des clés de son pontificat, comme le montre le thème qu’il a décidé de donner au Jubilé de 2025 : « Pèlerins de l’espérance ».

Il a voulu aussi donner une place particulière dans ce Jubilé à la mémoire des martyrs de notre époque, en lien avec l’espérance :

Le témoignage le plus convaincant de cette espérance nous est offert par les martyrs qui, fermes dans leur foi au Christ ressuscité, ont été capables de renoncer à leur vie ici-bas pour ne pas trahir leur Seigneur. Ces confesseurs de la vie qui n’a pas de fin sont présents à toutes les époques, et ils sont nombreux à la nôtre, peut-être plus que jamais. Nous avons besoin de garder leur témoignage pour rendre féconde notre espérance. (Bulle d’indiction Spes non confundit, 20 mai 2024)

Pour garder ce témoignage, il a institué en 2023, à l’instar de son prédécesseur saint Jean-Paul II en 1994, une Commission des Nouveaux martyrs – Témoins de la foi, lui donnant pour objectifs,

… de dresser un catalogue de tous ceux qui ont versé leur sang pour confesser le Christ et témoigner de son Évangile… De poursuivre la recherche, déjà entamée à l’occasion du Grand Jubilé de l’an 2000, pour identifier les témoins de la foi au cours de ce premier quart de siècle, et poursuivre dans l’avenir.

Il évoque aussi une célébration œcuménique comme celle au Colisée pour le Grand Jubilé de l’an 2000. Il précise :

Dans l’Église, les martyrs sont les témoins de l’espérance qui naît de la foi dans le Christ et qui incite à l’action et à la vraie charité. L’espérance maintient vivante la conviction profonde que le bien est plus fort que le mal, parce que Dieu en Christ a vaincu le péché et la mort1.

Retournons à la question initiale du pape François : « Mais l’espérance, qu’est-ce que c’est ? » Il répond lui-même : « À première vue, nous pourrions dire que c’est un risque. »

Quel risque, pour les martyrs ? Ils mettent en jeu leur vie, et la perdent. Où est alors leur espérance ? Mais si le risque était ailleurs qu’on ne le pense ? S’il était pour nous ? S’il était celui-ci : si les martyrs n’ont pas d’espérance, mieux vaut se taire sur celle-ci ? Paradoxe, provocation ? C’est l’enjeu de ce livre. Il y est question de l’espérance des martyrs, et particulièrement de ces deux époques que sont les débuts de l’Église et la nôtre (xxe et xxie siècles). C’est ainsi que nous trouverons au fil des pages bien des noms de témoins de la foi d’hier et d’aujourd’hui, dont beaucoup sont devenus des saints ou des bienheureux2 ; mais il s’agit de bien plus que de noms, il s’agit de témoignages de vie et de mort : « Il ne faut pas oublier leur témoignage » demandait saint Jean-Paul II.

Nos ancêtres dans la foi ont donné ce beau nom de témoins à leurs martyrs, car ceux-ci témoignaient de la puissance du Christ et de son mystère pascal. Ils les priaient et s’inspiraient de leur foi, de leur espérance et de leur charité. Ils conservaient d’eux tout ce qu’ils pouvaient : reliques, rapports, documents, détails de lieux et de dates. Ils célébraient l’Eucharistie d’une manière particulière le jour anniversaire de leur naissance à la vie éternelle. Ils construisirent des mémoriaux puis des monuments et des basiliques sur le lieu de leur martyre dès que cela fut possible. Ainsi demeura vive la mémoire de ces hommes et de ces femmes de tous âges, conditions et régions.

Nous sommes nous aussi touchés, tout comme par le témoignage des martyrs des premiers siècles, par celui de ceux de notre époque. Il ne s’agit pas d’abord d’informations à connaître mais de se laisser interpeller par leur témoignage dans sa simplicité (« Je suis chargé de vous le dire, pas de vous le faire croire », sainte Bernadette), comme eux-mêmes l’ont été par celui de Jésus. C’est pourquoi je leur laisse largement la parole dans ce livre. Que nous disent-ils de l’espérance par leurs mots et surtout par leurs actes ? Après le martyre du bienheureux Henri Vergès à Alger, on a retrouvé ces mots écrits par lui :

Le cinquième évangile, que tout le monde peut lire, c’est celui de notre vie.3

Cela vaut aussi pour l’évangile de l’espérance et ce sont quelques pages de celui-ci que nous sommes invités à lire.

Allons plus loin : des témoignages à lire, oui, et même à regarder, et pas seulement ceux des martyrs des premiers siècles lorsque nous visitons les catacombes et les basiliques romaines, mais aussi ceux des martyrs de notre temps ! Pour les plus récents, leurs compagnons, qui souvent ont partagé leurs épreuves, sont toujours vivants et peuvent témoigner pour eux autant que pour eux-mêmes.

De plus, en plusieurs pays, des lieux de mémoire unissent la mémoire des chrétiens martyrs ou persécutés de toutes confessions. Allez les visiter et y prier, pour donner visage, chair et sang aux témoins-martyrs qui seront évoqués dans ce livre. Ainsi la basilique San Bartolomeo (de l’apôtre saint Barthélemy) sur l’île Tibérine à Rome. Saint Jean-Paul II a voulu qu’elle soit celle des martyrs contemporains ; ou le portail Ouest de Westminster Abbey (Abbaye de Westminster), le Panthéon britannique, avec ses statues des martyrs du xxe siècle4. Il est beau de savoir qu’il suffira d’un minimum de curiosité au touriste européen, américain ou asiatique en visite à Rome qui se réfugie dans la basilique San Bartolomeo en quête de fraîcheur dans la canicule estivale pour se trouver face à face avec la grande icône des martyrs de ce temps, et peut-être découvrir la nuée des martyrs présents en ce lieu à travers leurs reliques ; ou, visitant Londres et levant le nez vers les niches du Portail Ouest de l’abbaye de Westminster, pour se demander pourquoi les têtes de certaines de ces statues d’allure et de patine médiévales portent des lunettes, et pour lire la notice sur ces martyrs de notre temps affichée sur les grilles.

D’autres lieux, le plus souvent œcuméniques, de mémoire des martyrs de notre temps, existent : chapelle Redemptoris Mater au Vatican, chapelle de la Corona dans la cathédrale anglicane de Canterbury, chapelles des cathédrales protestantes d’Utrecht (Pays-Bas) et de Strängnäs (Suède), porte de bronze de l’abbaye de Saint-Maurice en Suisse pour les martyrs de tous les temps, mémoriaux de Butovo et Sandermorch en Russie, de Sighet en Roumanie, etc., outre les églises, chapelles ou mémoriaux dédiés à un martyr ou à un groupe de martyrs.

Il est, de plus, bien d’autres façons de nous informer sur les martyrs de notre temps (et de toutes les époques), de nous intéresser à eux et de les prier :

Je vous invite à lire la vie des martyrs, d’hier et d’aujourd’hui… À leur exemple, mettons toute notre espérance en Jésus. (Pape François, juin 2017)

Ils font partie de cette immense « nuée de témoins » qui nous entourent et nous tournent vers le Christ, comme le dit la Lettre aux Hébreux (12, 1-2) – et les centaines de témoins-martyrs de notre temps déjà canonisés ou béatifiés n’en constituent qu’une petite partie, une avant-garde. Quelques-uns sont bien connus, mais ils sont tellement plus nombreux ! De plus, il est bien facile aujourd’hui d’en savoir plus sur l’un ou l’autre en navigant sur un ordinateur.

Le cardinal Etchegaray déclarait avec enthousiasme :

Quand se dévoilera dans toute sa clarté la vie palpitante et prodigieuse de l’Église des martyrs d’aujourd’hui, le monde entier s’agenouillera devant eux pour les vénérer et chanter la gloire de Dieu.

Il est temps de le faire, et l’actualité le commande. Le Dicastère pour la promotion de l’Unité des chrétiens l’a récemment rappelé :

Quatre-vingts pour cent de toutes les personnes persécutées en raison de leurs convictions religieuses aujourd’hui sont des chrétiens. De nos jours, la foi chrétienne est la religion la plus persécutée dans le monde. (2019 ; voir Bibliographie)

Et il ajoute :

Si être chrétien signifie suivre vraiment le Christ, qui sur la croix a manifesté sa primauté en tant que martyr, alors il ne peut en principe y avoir de condition chrétienne sans martyre. De manière réaliste, il faut plutôt en déduire que l’imitation de Jésus Christ peut toujours conduire au martyre, qui représente le plus haut témoignage d’amour et de communion. Les martyrs sont les témoins les plus crédibles de la foi, car ils témoignent de la vérité du Christ à travers toute leur existence jusqu’à la dernière goutte de leur sang. Et ils confirment également que le martyre est partie intégrante de la nature et la mission de l’Église depuis sa naissance : « Les martyrs de l’Église ne sont pas marginaux, ils sont le cœur même de l’Église. » (P.-W. Scheele)

Ainsi nous ne sommes sortis du « siècle du martyre »5 que pour entrer dans un nouveau « siècle du martyre ». L’étude sur les martyrs et l’espérance dans l’histoire et le présent de l’Église que nous allons entreprendre se fera, en ce qui concerne notre présent, sur fond de cette réalité de la persécution dans le monde d’aujourd’hui.

Note sur les termes martyre et martyr

Ces termes ont été stabilisés au xviiie siècle dans l’Église catholique pour désigner « l’acceptation volontaire de la mort pour la foi au Christ ou pour tout autre acte de vertu rapporté à Dieu ». Cette acceptation volontaire demeure une constante de la notion de martyre depuis au moins le iiie siècle, mais une double évolution s’est produite récemment. D’une part au martyre pour la foi on ajoute souvent désormais le martyre de la charité, voire de la justice, de la paix, du secours à autrui lors d’épidémies, etc.6Benoît XVI a toutefois rappelé, en avril 2006, qu’il

est nécessaire qu’apparaisse, directement ou indirectement, toujours d’une manière moralement certaine, l’odium fidei (haine de la foi)du persécuteur.

D’autre part la nouvelle catégorie de bienheureux et de saints introduite par le pape François, celle de « l’offrande de la vie », devrait résoudre la question, même si les frontières sont à préciser. Enfin, la différence classique entre le martyr (qui périt de mort violente) et le confesseur de la foi (qui souffre persécution, et parfois d’effroyables tortures, mais ne périt pas de mort violente) s’est estompée depuis la Bulle d’indictiondu Grand Jubilé de l’an 2000, qui qualifie aussi le second de martyr. Le pape François a fait de même en appelant publiquement le P. Ernest Simoni, dernier prêtre survivant de la persécution totale de l’Église en Albanie à l’époque communiste (il en fait un cardinal en 2016), « martyr » (2014) et « martyr vivant » (2024)7.

Les citations de la Bible sont prises dans la Bible de la Liturgie, parfois modifiées si nécessaire.

1 La Commission des Nouveaux martyrs – Témoins de la foia commencé son travail, au sein du Dicastère pour les Causes de saints, dès l’automne 2023, avec le soutien de l’AED (Aide à l’Église en Détresse).

2 On dit ou écrit généralement : saint Pierre ou saint Paul, pour les premiers saints ; moins pour ceux de notre époque, et on dit ou écrit souvent Paul VI, Jean-Paul II ou Christian de Chergé. De leur donner le titre que l’Église leur a reconnu oblige à les regarder d’une autre façon, et de même l’histoire de l’Église : « La pleine vérité de l’histoire de l’Église se trouve dans la vie des saints ; elle sera dévoilée définitivement et complètement lors du jugement dernier » (Georges Chantraine).

3 San Bartolomeo.

4 Lorsqu’un de ces martyrs de notre temps dont les reliques ou le souvenir sont conservée en un de ces deux lieux de mémoire est cité dans ce livre, on trouvera mentionné en note « San Bartolomeo » ou « Portail de Westminster Abbey » pour le mentionner. D’une certaine façon, ce livre peut constituer un guide de ces lieux de mémoire des martyrs – d’autant plus que la méditation de leur pèlerinage de vie et d’espérance et de celui de bien d’autres martyrs anciens ou récents l’a inspiré.

5 L’expression a été utilisée en juin 2001 par saint Jean-Paul II lors de la béatification à Lviv de 25 martyrs gréco-catholiques :

Ces frères et sœurs sont les représentants connus d’une multitude de héros anonymes – hommes et femmes, maris et femmes, prêtres et consacrés, jeunes et vieux – qui, au cours du xxe siècle, le « Siècle du martyre », ont fait face à la persécution, à la violence et à la mort pour ne pas renoncer à leur foi.

Saint Jean-Paul II reprenait peut-être dans ce discours le titre du livre publié en 2000 par Andrea Riccardi à partir des travaux de la Commission des Nouveaux martyrs du Grand Jubilé, Il secolo del martirio (trad. franc : Ils sont morts pour leur foi. La persécution des chrétiens au xxe siècle, Plon-Mame, 2002 ; voir aussi D. Rance, Un siècle de témoins. Les martyrs du xxe siècle, Le Sarment-Fayard, Paris, 2000.

6 Six religieuses italiennes, mortes après avoir contracté le virus Ébola en soignant ses victimes au Congo en 1995, ont été reconnues comme vénérables. On peut penser aussi à la belle figure de « l’Ange de Dachau », le bienheureux Engelmar Unzeitig, prêtre allemand envoyé à Dachau pour avoir protesté contre les persécutions contre les Juifs. Il réconforte, console, redonne l’espérance et quand une épidémie de choléra se déclare, soigne, assiste et confesse les mourants jusqu’à en mourir lui aussi. Il est reconnu comme martyr de la foi mais l’est tout autant de la charité et de l’espérance. Remarquons que la qualité d’« égaux-au-martyre » fut attribuée dans l’Église des premiers siècles à Alexandrie à ceux qui donnaient leur vie en soignant les victimes d’épidémies.

7 C’est pourquoi des témoignages de confesseurs de la foi seront aussi donnés dans ce livre.

Première partie

Espérer

Chapitre 1

Espoir ou espérance ?

Que voulons-nous signifier quand nous disons j’espère ? Notre espérance ou notre espoir ? Nous sommes ici confrontés à un problème propre à la langue française : elle emploie deux substantifs correspondant au même verbe là où la plupart des autres langues, anciennes ou actuelles, n’en emploient qu’un. Une brève introduction philologique ne sera donc pas sans intérêt. Le verbe espérer,signifiant « considérer un pas-encore comme devant se réaliser », apparaît au xie siècle, et s’enrichit du sens d’« avoir confiance en » au siècle suivant. Espérance et espoir apparaissent à la même époque, comme synonymes, puis s’enrichissent ensuite pour signifier « une personne ou chose sur laquelle on fonde son espérance ou son espoir ». La différence qui apparaît peu à peu au fil des siècles entre les deux termes est qu’espérance est généralement plus employé dans le domaine religieux, même si son emploi dans le langage commun demeure encore aujourd’hui dans des locutions telles qu’espérance de vie ou avoir des espérances. La distinction devient plus franche au xixe siècle et, avec la sécularisation, le terme espoir l’emporte de plus en plus sur celui d’espérance quant à la fréquence dans les textes écrits en langue française : au xxe siècle, 55 % de plus qu’espérance.

Allant plus loin que cette distinction dans la langue (qui n’existe ni en grec, ni en latin, ni en anglais, allemand ou italien), plusieurs penseurs et écrivains opposent franchement, surtout depuis le milieu du xxe siècle, l’espérance et l’espoir (souvent associé à l’optimisme). Gabriel Marcel en donne une raison claire : « La seule espérance authentique est celle qui vise quelque chose ne dépendant pas de nous », et qui pour lui ne peut donc dépendre que de Dieu. De même, George Bernanos oppose l’espérance à l’espoir/optimisme8 :

Le pessimiste et l’optimiste s’accordent à ne pas voir les choses telles qu’elles sont. L’optimiste est un imbécile heureux. Le pessimiste est un imbécile malheureux…

L’optimisme est une fausse espérance à l’usage des lâches et des imbéciles. L’espérance est une vertu, virtus, une détermination héroïque de l’âme. La plus haute forme de l’espérance, c’est le désespoir surmonté (conférence de 1946, publiée en 1953)9.

Le penseur réformé Jacques Ellul est encore plus radical. Son maître-livre, L’espérance oubliée, est largement construit sur un antagonisme radical entre l’espérance et l’espoir et la ferme condamnation de ce dernier :

L’espoir est la malédiction de l’homme. Car l’homme ne fait rien tant qu’il croit qu’il peut y avoir une issue qui lui sera donnée. Tant que, dans une situation terrible, il s’imagine qu’il y a une porte de sortie, il ne fait rien pour changer la situation… C’est seulement lorsqu’il n’y a plus d’espoir que peut poindre l’espérance. (1972)

On peut aussi citer dans cette veine d’opposition un titre de livre, Là où meurt l’espoir, brille l’Espérance (2016), consacré au témoignage d’espérance donné par Anne-Gabrielle morte à huit ans d’une maladie incurable et dont la cause de béatification est introduite. Autre exemple, le témoignage vécu par le jeune Mattei Boila dans une prison de la Roumanie communiste avec le bienheureux Vladimir Ghika, martyr :

Mgr Ghika et moi partagions avec bien d’autres la même cellule. Un jour, je lui ai demandé : « Que pensez-vous ? Quand nous libéreront-ils ? » (espoir d’un jeune arrêté injustement). Mais lui, au lieu de répondre ou de réfléchir à la question m’a regardé. Visiblement, il ne comprenait pas le sens de ma question. Et soudain, j’ai compris moi aussi que ma question n’avait pas de sens, qu’elle était absurde pour lui. Pour lui les murs de la prison n’existaient pas. Il n’avait pas à se demander quand il serait libéré, il était libre. Et à ce moment-là, sans un mot, Mgr Ghika s’est mis à sourire doucement en me regardant. Il avait compris que j’avais compris. (Rance, 2000 ; voir Bibliographie)

Mattei Boila découvre ainsi l’espérance chrétienne.

Suivant Gabriel Marcel, nous dirons donc que l’espoir est attente, aspiration, souhait, soif de quelque chose, et que l’espérance l’est de quelqu’un, de Dieu : la particularité du français, distinguer voire opposer espéranceet espoir, peut ainsi clarifier la question de l’ambivalence de l’acte d’espérer, là où les autres langues doivent préciser de quoi ils parlent ; c’est ainsi qu’un Anglais utilisera le même mot pour dire son espoir d’une augmentation de salaire ou son espérance de se rapprocher de Dieu par un choix de vie. Sinon, il devra le préciser, alors quela Semaine des Intellectuels catholiques français de 1951 à Paris marquait la différence en affichant comme thème Espoir humain et espérance chrétienne (même si, au gré des interventions, on pouvait trouver opposition mais aussi rapprochement voire quasi-identité entre les deux). À l’inverse, la non-distinction entre espérance et espoir dans les autres langues peut faire ressortir ce qui est commun aux deux – surtout d’être des « pas-encore » ; et que si l’espérance comprend que ce qui est espéré est au-delà de nos capacités de l’obtenir, elle peut aussi soutenir nos espoirs humains légitimes. Benoît XVI montre ce lien dans son Spe salvi (2007) :

Certainement, dans nos multiples souffrances et épreuves nous avons toujours besoin aussi de nos petites ou de nos grandes espérances – d’une visite bienveillante, de la guérison des blessures internes et externes, de la solution positive d’une crise, et ainsi de suite. Dans les petites épreuves, ces formes d’espérance peuvent aussi être suffisantes. Mais dans les épreuves vraiment lourdes, où je dois faire mienne la décision définitive de placer la vérité avant le bien-être, la carrière, la possession, la certitude de la véritable, de la grande espérance, dont nous avons parlé, devient nécessaire. Pour cela nous avons aussi besoin de témoins, de martyrs, qui se sont totalement donnés, pour qu’ils puissent nous le montrer – jour après jour. Nous en avons besoin pour préférer, même dans les petits choix de la vie quotidienne, le bien à la commodité, sachant que c’est justement ainsi que nous vivons vraiment notre vie10.

8 Pourtant sujet à de fréquentes crises d’angoisse, il se dit « intoxiqué d’espérance » pour exprimer son amour de celle-ci.

9 Bernanos, qui se sait alors condamné par la maladie, termine son Dialogue des Carmélites par le tableau des religieuses de Compiègne montant à l’échafaud et chantant le Salve Regina et son spes nostra (« notre espérance »), puis le Veni Creator.

10 L’allemand n’utilisant qu’un terme, Hoffnung, un seul terme est utilisé dans cette traduction française, mais il est évident que les « petites » espérances sont ici des espoirs.

Chapitre 2

Un invariant anthropologique assez discret

Pas plus que le désir, la bonté, la prière ou le pardon, l’espérance/espoir n’a échappé en notre temps aux recherches et aux théories, de l’histoire à la philosophie en passant par la sociologie, la psychologie ou la littérature (il existe aussi des physiologies, des poétiques, des logiques, des politiques, des écologies, des pédagogies ou des économies de l’espérance/espoir, et même un droit juridique à l’espérance légitime, édicté par la Cour européenne des droits de l’homme). Coup d’œil en ces matières, pour mieux situer ensuite l’espérance chrétienne puis celle des martyrs.

Histoire de l’espérance/espoir

Il n’existe pas d’Histoire universelle de l’espérance comme il en existe pour la peur, le silence ou la sexualité, seulement des études sectorielles. Celles sur la Grèce ou la Chine montrent la forte ambivalence et l’amplitude du terme que nous traduisons par espérance/ espoir ; il désigne aussi bien l’appréhension d’un mal que l’attente d’un bien et il semble que saint Paul soit le premier à utiliser le terme grec dans un sens exclusivement positif, traduisant ainsi la Bonne Nouvelle apportée par l’Évangile.

Sociologie de l’espérance/espoir