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Enrichissez-vous de cette synthèses rigoureuse afin d'alimenter vos futurs débats sur l'égalité de genre !
Les questions de genre et d’inégalités entre les sexes suscitent, depuis plusieurs années, un intérêt grandissant dans nombre de champs disciplinaires, dont celui de la psychologie. Dans
Les psychologies du genre, plusieurs spécialistes des sciences psychologiques explorent la manière dont les questions de sexe et de genre sont abordées dans l’ensemble des sous-disciplines de la psychologie (sociale, culturelle, du travail, clinique, etc.). Ils examinent divers facteurs qui concourent à la construction des genres au niveau des individus, se penchent sur le fonctionnement psychologique des femmes et des hommes, et étudient la question du genre aux niveaux intergroupes, positionnels et idéologiques. Ils proposent ainsi une synthèse complète et rigoureuse permettant d’alimenter la réflexion sur ce débat et de faire progresser l’égalité de genre.
Un ouvrage de référence inédit sur un domaine en pleine expansion : les psychologies du genre.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
"Ce bouquin va rassembler tout ce qui se passe, tout ce dont on parle autour des études de genre. Vous vouliez absolument essayer d'amener une vraie référence pour sortir un peu des débats stériles autour de ces questions, débats qui deviennent de plus en plus tendus parfois autour des questions de genre."
- Cédric Wautier, Tendances Première
À PROPOS DE L'AUTEUR
Vincent Yzerbyt est professeur de psychologie sociale à l'Université catholique de Louvain. Internationalement reconnu, il a été Lauréat du Kurt Lewin award de l'Association Européenne de Psychologie Sociale. Certains de ses travaux concernent également la méthodologie et les statistiques.
Isabelle Roskam est professeure de psychologie du développement à la faculté des Sciences Psychologiques et de l’Éducation de l’Université catholique de Louvain. Ses travaux de recherche menés au sein de l’Institut de recherche en Sciences Psychologiques portent sur le développement du jeune enfant et sur la parentalité. Elle a consulté pendant 10 ans au centre de revalidation neuropédiatrique des Cliniques universitaires Saint Luc à Bruxelles et dirige les Consultations Psychologiques Spécialisées en Parentalité à Louvain-la-Neuve.
Annalisa Casini est Docteure en sciences psychologiques et professeure à l’Université catholique de Louvain où elle enseigne la psychologie du travail et de la santé au travail. Chercheuse, ses intérêts portent sur les liens entre genre, travail et bien-être des travailleurs avec une attention particulière aux dynamiques de reconnaissance professionnelle.
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Seitenzahl: 558
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Vincent Yzerbyt, Isabelle Roskam & Annalisa Casini
Pour les uns, l’inégalité entre les femmes et les hommes, c’est vraiment de l’histoire ancienne. Même si les siècles qui ont précédé furent les témoins d’une oppression éhontée à l’encontre des filles et des femmes, il y a maintenant belle lurette qu’on ne doit plus craindre que les femmes soient traitées comme des citoyens de second rang, tout au moins dans nos sociétés occidentales industrialisées. En effet, nos lois garantissent les mêmes droits à tout être humain, qu’il soit de sexe féminin ou masculin. Et s’il y a quelques relents du passé, ils sont le fait d’individus rétrogrades qui ne sont que l’exception confirmant la règle. Par ailleurs, s’il y a vraiment des inquiétudes à avoir, c’est peut-être et même sûrement « ailleurs », mais plus « chez nous ». Pour les autres, le fossé est loin d’être comblé et le chemin qui conduit à un traitement équivalent et à des opportunités identiques pour les femmes et les hommes est encore bien long, trop long. Malgré les avancées sur le plan juridique, il subsiste non seulement des écueils structurels, mais les mentalités, tant collectives qu’individuelles, sont loin d’avoir gommé des siècles d’inféodation et de rapports de domination. Il ne fait aucun doute que les femmes rencontrent des obstacles sur leur parcours scolaire et professionnel, notamment.
Mais au-delà même de la question brûlante de savoir si l’égalité entre les sexes est enfin réalisée et des désaccords vifs qui peuvent persister à cet égard, un débat plus fondamental encore est celui qui concerne les facteurs qui fondent les différences entre les sexes. À cet égard, on ne pourra que s’étonner du niveau de passion qui enflamme les protagonistes de cette discussion. Dans ce qui apparaît souvent comme une véritable arène, le type d’explications mobilisées pour comprendre ce qui distingue les hommes et les femmes, avant tout dans leur psychologie et dans leur comportement, se cristallise autour de l’opposition entre la culture et la nature. Et les tenants de l’une et de l’autre « explication » peinent à surmonter les malentendus. Force est de constater la tentation toujours renouvelée d’assimiler la position culturelle à une dissolution dangereuse des différences au prétexte d’un combat pour l’égalité. Dans le même temps, on ne peut que prendre acte de la difficulté des partisans de l’enracinement naturel à se départir d’un discours intrinsèquement inégalitaire.
La présente contribution s’inscrit dans une démarche différente et prend une distance certaine par rapport à ces postures de nature essentiellement idéologique. Si chacun est bien entendu en droit d’avoir une intuition, voire une préférence, par rapport à ce qui fonde les différences entre les genres, il convient d’accumuler les données, d’examiner les chiffres, d’étudier le phénomène avec un esprit critique et dans une optique si possible multidisciplinaire. De manière générale, il s’agit de replacer la question du genre dans son contexte politique, économique, historique, social, culturel et, bien entendu, psychologique. Précisément, c’est nourris de cette préoccupation que des programmes d’enseignement ont commencé à surgir dans les universités et autres lieux d’enseignement afin de prendre la question du genre à bras-le-corps. Loin de se contenter d’insérer le genre comme un chapitre ou une section supplémentaire dans un programme de cours existant, l’ambition est au contraire d’autonomiser la question en rassemblant un ensemble de disciplines autour de la question du genre. Cette révolution renverse totalement la perspective que l’on rencontre traditionnellement face à cette question et fait du sexe et du genre un thème « carrefour », un « hub » comme disent les Anglo-Saxons. À l’instar des plus grands aéroports mondiaux qui étendent, sous forme de lignes aériennes et d’interconnexions entre les compagnies, leurs tentacules dans toutes les directions et attirent à eux les voyageurs du monde entier, les nouveaux programmes interdisciplinaires d’études de genre prennent cette dimension comme point d’entrée. Ce faisant, ils mobilisent conjointement des disciplines telles que le droit, l’histoire, l’économie, la sociologie et la psychologie plutôt que d’insérer timidement et de façon éparse des interrogations liées au genre dans les formations monodisciplinaires qui s’en trouveraient du coup très peu remises en cause.
On pourrait opter pour un examen « sectoriel » laissant aux différentes disciplines le soin de questionner les effets liés au sexe ou au genre dans les sujets qu’elles abordent. En psychologie, par exemple, les sous-disciplines que sont la psychologie développementale, la neuropsychologie, la psychologie sociale, la psychologie clinique, la psychologie de l’éducation, ou d’autres encore, auraient à s’interroger sur la prise en compte (ou non) des dimensions de sexe ou de genre dans leur champ. Mais une autre option consiste à prendre prétexte, au sens fort du terme, du sexe ou du genre pour confronter les points de convergence ou de divergence entre les sous-disciplines. De quelle manière les questions sont-elles posées par chacune des sous-disciplines ? Quelles sont les traditions de recherche menant à l’inclusion ou à l’exclusion de la variable du sexe ou du genre dans la procédure de recueil et d’analyse de données ? Cette variable est-elle traitée à titre principal en tant que variable d’intérêt ou ses effets sont-ils uniquement contrôlés ?
L’idée de ce livre est de servir de manuel dans un contexte à la fois disciplinaire et interdisciplinaire. Sa genèse réside dans la création par le premier auteur d’un cours de psychologie du genre au sein de la Faculté de Psychologie et des Sciences de l’Éducation de l’Université catholique de Louvain dans le contexte plus large de la mise sur pied dans la partie francophone de la Belgique d’un master interuniversitaire en étude de genres. En tant que psychologue social, Vincent Yzerbyt s’est alors retrouvé devant l’alternative de se « réserver » la question du genre en arpentant les nombreuses façons d’étudier les phénomènes liés au sexe et au genre, principalement en termes de développement et d’utilisation des stéréotypes, ou au contraire, de jeter des ponts avec d’autres domaines de la psychologie et d’inviter des collègues à construire un cours qui soit plus ambitieux et qui permette d’enrichir le regard. Au bénéfice des étudiants venant d’horizons parfois lointains et peu familiers de la spécificité du regard psychologique, il a d’emblée privilégié la seconde option. De fait, la psychologie offre sans le moindre doute l’opportunité d’une rencontre fascinante entre des approches qui mettent à l’honneur les aspects psychiques, bien sûr, mais aussi les facettes biologiques et sociales des individus. Avec sa collègue Isabelle Roskam, psychologue développementale, ils ont alors élaboré un cours qui entendait bien diversifier les regards en tablant sur les apports de plusieurs spécialistes relevant d’autres sous-disciplines au sein de leur faculté. L’année suivante, c’est une troisième collègue, Annalisa Casini, psychologue du travail, qui s’est jointe à l’aventure. En regroupant d’autres approches émanant d’un nombre très conséquent de sous-disciplines de la psychologie, le cours promettait de confronter les points de vue. Depuis plus de cinq ans, la plus-value d’offrir un panorama diversifié ne s’est pas démentie, que l’on soit ou non inscrit dans une filière de psychologie, et le cours rencontre d’ailleurs un succès grandissant.
Le but de cet ouvrage est de présenter « les psychologies » du genre. Il suit une logique d’entonnoir, allant d’un niveau plus micro à une approche plus macro. Cette configuration rappelle bien évidemment les niveaux d’analyse mis en avant par Doise (1982), de l’intra-individuel en passant par l’interpersonnel avant le niveau positionnel pour aboutir au niveau idéologique. D’emblée, le choix fut de ne pas se cantonner aux collègues de l’Université catholique de Louvain, mais au contraire d’ouvrir résolument la porte à des contributions émanant de l’ensemble de la francophonie. C’est la raison pour laquelle on retrouve des chapitres écrits en Belgique, en France, en Suisse et au Canada. Une autre volonté était de faire collaborer des personnes appartenant à des laboratoires différents autour d’un même chapitre. L’objectif était, d’une part, de contrer la tentation – bien compréhensible – de promouvoir à outrance un seul programme de recherche par chapitre, et d’autre part, de favoriser la fertilisation croisée des points de vue. Last but not least, le souci de mettre en avant des regards féminins autant que masculins commandait que des autrices et des auteurs se concertent pour produire un tour d’horizon intégré de la façon dont les psychologies abordent aujourd’hui le genre. À tous ces égards, le pari est très largement réussi.
Une première salve de chapitres s’attache à examiner divers facteurs qui concourent à la construction des genres au niveau des individus. Le premier chapitre, écrit par Catherine Vidal et Cécile Colin, traite la question de la différence entre les sexes au niveau cérébral. Dans le contexte d’une lecture « naturalisante » des genres, et en particulier face à la conviction souvent clamée que les cerveaux des hommes et des femmes sont fondamentalement différents et déterminent dans la foulée des conduites bien identifiables, les autrices présentent des données qui mettent en évidence l’extrême plasticité cérébrale. Les éléments proposés suggèrent que les situations dans lesquelles évoluent les filles et les garçons façonnent leurs fonctions cognitives et leurs compétences. Le chapitre conclut en livrant des considérations de nature éthique sur l’interprétation, somme toute abusive, de certaines données en matière de neurosciences et le recours au cerveau pour fonder les discours stéréotypés en matière de sexe et de genre. Dans le chapitre 2, Isabelle Roskam et Véronique Rouyer, toutes deux psychologues du développement, posent la question de l’émergence de l’identité de genre. Après un bref rappel des principes de base de l’approche développementale en psychologie, ce chapitre aborde la socialisation de genre, une approche dans laquelle les agents de socialisation, et plus largement l’environnement social, jouent un rôle essentiel. Il aborde ensuite l’approche cognitive où trône avant tout l’individu, avant de proposer une approche de la diversité des parcours individuels dans la construction de genre. Le chapitre 3, écrit par Alyson Sicard, Céline Darnon, et Delphine Martinot, toutes trois spécialisées en psychologie sociale de l’éducation, est consacré à la scolarisation. Elles entreprennent de déconstruire une situation qui, en première instance, a tout pour rassurer, mais qui cache en réalité bien des écueils. En effet, l’école s’est largement féminisée au point que d’aucuns considèrent que l’on est enfin débarrassé d’un facteur déterminant dans la persistance des inégalités entre les filles et les garçons. Les autrices nous expliquent à quel point le système scolaire et les diverses valeurs de sélection et de compétition qui y sont véhiculées n’en demeurent pas moins susceptibles de pérenniser une hiérarchie qui privilégie les hommes au détriment des femmes. Le chapitre 4 s’inscrit dans la foulée du précédent. Frédéric Nils, psychologue vocationnel, et ses collègues, Cristina Aelenei et Catherine Verniers, psychologues sociales, s’attaquent à cette question récurrente du choix des filières scientifiques par une majorité de garçons et seulement une minorité de filles. L’explication proposée ici tient en trois arguments, tous sous-tendus par des conceptions stéréotypées concernant les deux sexes. D’abord, selon le modèle vocationnel dominant, les choix seraient déterminés par des stéréotypes sur l’adéquation présumée entre les métiers et le sexe. Les femmes et les hommes nourriraient des aspirations concernant leurs futures professions sur base de conceptions stéréotypées en fonction du genre. Ensuite, s’appuyant sur les modèles de la perception sociale, la réflexion exploite la notion de « communion », caractéristique psychologique féminine par excellence. Enfin, le chapitre s’attarde sur la question de la brillance et de la manière dont celle-ci a été historiquement pensée comme relevant essentiellement de la sphère masculine. Le chapitre 5, que l’on doit à Stefan Agrigoroeai et Elise Grimm, travaillant tous deux en psychologie du vieillissement, s’appuie sur l’approche biopsychosociale de la santé et sur la perspective lifespan chère à la psychologie du développement pour éclairer les différences de trajectoires de vie des hommes et des femmes vieillissantes. Les différences au niveau de l’état de santé et des comportements liés à la santé entre hommes et femmes sont considérées comme le résultat de l’exposition et des réactions des individus aux événements de vie positifs et négatifs, normatifs et non normatifs, survenus au cours de la vie. À ces facteurs s’ajoutent les effets de cohortes qui replacent les trajectoires de vie dans un contexte socioculturel spécifique, d’une part, et les effets des représentations individuelles et collectives sur le vieillissement, d’autre part.
Un deuxième ensemble de contributions se penche plus directement sur le fonctionnement psychologique des femmes et des hommes avec une attention particulière accordée aux troubles mentaux. Pierre Philippot et Kholoud Saber Barakat, responsables du chapitre 6, font le point sur la psychopathologie et l’influence du genre sur la santé mentale. Leur contribution va bien au-delà d’un compte-rendu des données épidémiologiques suggérant des différences entre femmes et hommes, en avançant différentes théories qui tentent de donner sens à ces différences. S’ensuit la présentation particulièrement intéressante d’une perspective féministe concernant la santé mentale. Les auteurs développent ainsi la thèse selon laquelle les stresseurs qui viennent affecter les femmes et les hommes ne sont pas les mêmes, car ils découlent de l’existence même d’un système patriarcal définissant des rôles spécifiques aux deux sexes. Le texte met également à l’honneur une analyse fine des conséquences des traumas que subissent des femmes égyptiennes dans la foulée du printemps arabe et de la révolution qu’a traversée leur pays. Dans le chapitre 7, Fanny Chevalier, en tant que psychologue clinicienne et psychanalyste, pose le problème de l’importation de la notion de genre dans le champ de la psychanalyse. Elle rappelle qui est le sujet sexué de la psychanalyse et quel est le rôle joué par l’inconscient dans la détermination des identités sexuées. Le chapitre retrace comment la psychanalyse a entrepris de théoriser le rapport entre le sujet et la sexuation bien avant les autres sous-disciplines de la psychologie et bien avant l’apparition même du terme « genre ». Loin de réduire le terme « sexe » à sa désignation anatomique, la psychanalyse a ainsi institué le rapport entre le sujet et le sexe au rang des questions cruciales. Les voies par lesquelles elle a envisagé la théorisation de la construction des « identités de genre » sont présentées en passant notamment par les hypothèses freudiennes et les avancées lacaniennes.
Viennent ensuite plusieurs textes qui examinent la question du genre aux niveaux intergroupes, positionnels et idéologiques. Dans le chapitre 8, Vincent Yzerbyt, Virginie Bonnot et Klea Faniko, tous trois travaillant en psychologie sociale, s’attaquent à un phénomène central dans les relations sociales, à savoir les stéréotypes. Au-delà de la nature des caractéristiques qui sont généralement associées aux femmes et aux hommes, il s’agit de comprendre les mécanismes qui président à l’émergence de ces associations autant que la manière dont elles contribuent, parfois de façon insidieuse, au maintien des rapports de domination. Le chapitre aborde ensuite divers obstacles psychologiques et structurels qui jalonnent le chemin vers l’égalité, mais aussi différents leviers qui peuvent contribuer à améliorer la situation des femmes dans un univers encore marqué par leur exploitation. S’appuyant sur ces éléments d’analyse, le chapitre 9, proposé par Annalisa Casini, Mathieu-Joël Gervais et Karen Messing, s’attaque aux disparités entre les sexes dans le monde du travail. Après une série de constats chiffrés mettant en exergue une évidente division sexuelle du travail, le chapitre examine les causes de ces inégalités de genre en matière professionnelle avant de dresser un état des lieux des conséquences sur la santé et sur l’accès aux ressources. La contribution se conclut sur une réflexion à propos des enjeux scientifiques découlant de l’adoption d’un regard genré en psychologie du travail et en ergonomie. Dans le chapitre 10, Audrey Heine et Laurent Licata interrogent l’influence des contextes culturels dans la manière dont prennent corps les rapports de genre. Sont ainsi détaillés trois points de vue distincts, à savoir celui de la psychologie interculturelle comparative, de la psychologie culturelle et de la psychologie des relations interculturelles. L’enjeu est ici le processus de construction sociale du sexe par le biais de l’identité de genre, des rôles de genre et des stéréotypes de genre. Cette contribution montre in fine comment la prise en compte de ces aspects nourrit une approche féministe interculturelle. Le dernier chapitre de cette série permet à Sara Aguirre, Caroline Closon et Emma Sarter de se pencher sur les études portant sur les minorités sexuelles que l’on englobe sous l’acronyme LGBTQ+ et d’ouvrir la question du genre sur la réalité de la non-binarité. Elles interrogent la norme qui essentialise le genre en deux catégories distinctes et examinent tant les conséquences de l’exclusion que la discrimination vécue par les individus cisgenres hétérosexuels qui ne rentrent pas dans ces deux cases. Ce chapitre vient également questionner la recherche en psychologie, qu’il s’agisse de psychologie dite discursive ou expérimentale, dans la mesure où ses outils théoriques et ses pratiques méthodologiques oblitèrent le vécu et la réalité des personnes transgenres.
Au terme d’un périple qui traverse une large palette de sous-domaines de la psychologie, un chapitre de conclusion, proposé par nous-mêmes, vient poser un regard historique et transversal sur les sous-disciplines et sur les recherches qui ont contribué à façonner « les psychologies du genre ». Nous y revenons sur le long chemin intellectuel et de recherche qui a permis de passer de l’étude pure et dure de différences entre les sexes aux analyses du genre en tant que logique normative reposant sur les relations structurelles de pouvoir et ayant un impact sur les destins individuels. Cette conclusion sera également l’occasion de discuter certains débats épistémologiques et politiques qui sont toujours d’actualité dans la recherche en psychologie. C’est le cas du débat nature/culture cité plus haut ou de celui sur le renforcement des inégalités de genre par la psychologie elle-même en tant que discipline genrée.
Une panoplie extrêmement riche et complexe de facteurs pèse sur les mécanismes de « fabrication » des femmes et des hommes et, singulièrement, des places qu’ils et elles occupent dans la société. On peut incriminer les caractéristiques neuronales et la plasticité face à l’environnement, les processus de développement et leur sensibilité aux ornières parentales et des pairs, les contextes d’enseignement et les valeurs qui y sont véhiculées, l’inconscient, les configurations psychiques et les conséquences sur la santé mentale, les rapports de pouvoir, les stéréotypes et leur emprise sur les destins des individus, la ségrégation des trajectoires professionnelles et leurs conséquences sur l’accès aux ressources et les inégalités ou encore les univers culturels et la délimitation des rôles respectifs. Ce que nous apprennent les travaux des diverses provinces de la psychologie rassemblés dans cet ouvrage, c’est l’imbrication étroite de tous ces facteurs et de toutes leurs déterminations. A minima, cela nous dispense de croire qu’il existerait un seul niveau auquel commencer à changer les choses. Les endroits où il est possible d’actionner un levier de changement sont au contraire multiples. Par exemple, si les professions qu’exercent les hommes et les femmes sont un facteur déterminant vis-à-vis de la réalité différenciée, cloisonnée, stratifiée à laquelle nous faisons face aujourd’hui en matière de genre, alors il s’agit de changer les proportions de personnes de chaque sexe dans les filières et les métiers. On décidera alors de mettre à mal des trajectoires tellement reconnaissables qu’elles aboutissent imperturbablement à des écarts de salaires aussi énormes que difficiles à résorber et à des carrières aux physionomies très contrastées. Si, à côté de ces déterminants organisationnels, des pratiques institutionnelles contribuent à maintenir des inégalités de genre ou que, plus largement, c’est le socle culturel sur lequel reposent les rapports entre femmes et hommes qui nourrit les stéréotypes, les préjugés et la discrimination, on adoptera une autre stratégie. Ainsi, le langage lui-même pourrait se révéler porteur d’une lecture biaisée du monde. Il serait dès lors urgent de modifier la manière de s’exprimer au sujet du monde, car elle contribue au maintien des inégalités. Si cette vision multidéterministe offre un choix en termes de lignes d’action, elle peut aussi s’avérer décourageante. Opter pour un point d’entrée unique soulève en effet la question de l’impact que l’on peut espérer avoir en raison de l’inertie dans les autres sphères. De toute évidence, c’est à tous les niveaux qu’il conviendrait de se mobiliser. Toutefois, ceci n’enlève rien au fait qu’une impulsion donnée sur un facteur particulier puisse entraîner des modifications à d’autres niveaux. Tenter d’attirer davantage de filles dans les filières scientifiques, par exemple, pourrait engendrer nombre de conséquences positives à bien d’autres échelons et favoriser un meilleur équilibre entre les femmes et les hommes.
L’urgence d’agir pour une meilleure égalité entre les femmes et les hommes se heurte pourtant à de nombreuses réticences. D’aucuns considèrent que dénoncer à ce point les affres du sexisme va décidément trop loin et entre en conflit avec des piliers culturels qui méritent d’être défendus. Le mouvement #metoo et autres élans de protestation contre les stéréotypes de genre se heurtent ainsi à des conceptions de la séduction, de la drague et de l’humour « olé olé » portées au rang d’exception culturelle. Dans l’univers francophone et singulièrement en France, la relation entre les femmes et les hommes reste inéluctablement marquée du sceau de l’attirance sexuelle qui doit pouvoir s’exprimer sans qu’il faille nécessairement penser à mal. S’offusquer du sexisme serait donc une atteinte à un ancrage présenté comme ancestral qui, selon certains mais aussi certaines, fait toute la différence entre les Anglo-Saxons, décidément peu enclins à célébrer des différences sexuelles qui enchantent la vie, et les Français solidement enracinés dans une approche bien plus « saine » et « innocente » du sexe. Cette lecture à la fois culturelle et historique qui légitimerait des rôles définis où les hommes et les femmes sont inéluctablement ramenés à un jeu de séduction fait aujourd’hui grand débat tant elle conduit à pérenniser des inféodations et des asservissements. Dans ce contexte, le fait de proposer une revue des résultats de la recherche dans un grand nombre de sous-disciplines de la psychologie nous semble très important. Le panorama impressionnant de recherches mis à disposition dans les différents chapitres de cet ouvrage révèle à quel point un travail rigoureux et scientifique sur la question des différences entre les sexes ou les genres est primordial. Dans le même temps, on se rend mieux compte, à lire les travaux des chercheuses et des chercheurs, que la lutte contre le sexisme n’est pas encore gagnée. Et le verdict est sans appel : le combat est loin d’être d’arrière-garde. C’est la raison pour laquelle cet ouvrage est à notre humble avis essentiel. Notre conviction est qu’il alimentera la réflexion et contribuera à faire progresser l’égalité de genre.
DOISE, W. (1982).L’explication en psychologie sociale. Paris : PUF.
Catherine Vidal & Cécile Colin
« Vouloir séparer le biologique du culturel n’a pas de sens. Pas plus que de demander si le goût de Roméo pour Juliette est d’origine génétique ou culturelle. »
François Jacob, prix Nobel de Physiologie et de Médecine (Le jeu des possibles, 1981)
En 2005, le président de l’Université Harvard, Lawrence Summers, déclarait que « le faible nombre de femmes dans les disciplines scientifiques s’explique en partie par leur incapacité innée à réussir dans ces domaines » ! Le propos a fait scandale dans les milieux universitaires et scientifiques. La presse et les médias se sont emparés de l’événement, confrontant les opinions contradictoires. Certain·es chercheur·ses sont intervenu·es pour défendre Summers face aux protestations des scientifiques et des féministes. Parmi eux·elles, Steven Pinker, professeur à Harvard et auteur d’ouvrages à succès sur la psychologie évolutionniste, défendait le fait que les différences entre les sexes dans les gènes, le cerveau et les hormones expliquaient les moindres performances des femmes en mathématiques. Contester ce point de vue relèverait donc d’une méconnaissance de la science et de positions idéologiques partisanes, telles que celles attribuées aux féministes…
Force est de constater que, malgré les progrès des connaissances en neurosciences, les a priori sur les différences d’aptitudes entre les femmes et les hommes sont toujours bien vivaces dans l’espace public, tous milieux confondus. Télévision, presse écrite, sites Internet, nous abreuvent de clichés qui prétendent que les femmes sont « naturellement » multitâches, douées pour les langues, mais incapables de lire une carte routière, alors que les hommes seraient, par essence, bons en mathématiques, compétitifs et bagarreurs.
Mais les médias sont loin d’être seuls en cause. Certains milieux scientifiques contribuent activement à promouvoir l’idée d’un déterminisme biologique des différences d’aptitudes et de rôles sociaux entre les sexes. Ces thèses alimentent les courants conservateurs qui s’opposent à la mixité dans la vie sociale et politique, à l’égalité des droits pour les femmes, pour les homosexuel·les, etc.
Ce chapitre a pour objectif d’apporter des éléments de compréhension aux débats scientifiques actuels sur le cerveau, le sexe et le genre. Nous commencerons par montrer que le concept de plasticité cérébrale est primordial pour aborder la question de « l’origine » des différences et des similarités entre les sexes. Il apporte un éclairage neurobiologique fondamental sur les processus de construction sociale et culturelle des identités des filles et des garçons, des femmes et des hommes. À la lumière de cet éclairage, nous examinerons ensuite les recherches récentes sur les similitudes et différences entre les sexes dans les fonctions cognitives en nous focalisant plus particulièrement sur celles qui ont fait l’objet du plus grand nombre d’études et qui sont au cœur de nombreux stéréotypes : les compétences mathématiques, l’orientation dans l’espace, les compétences langagières et le multitasking. Nous nous pencherons ensuite brièvement sur les différences supposément naturelles qui expliqueraient les comportements et les attitudes dans la vie sociale et privée : aux hommes, les sciences, les techniques et l’action ; aux femmes, l’empathie, l’affectivité et l’intuition. Nous conclurons par une réflexion éthique face aux dérives dans l’interprétation de certaines études scientifiques, dérives qui conduisent à renforcer les stéréotypes sur les différences de compétences et de rôles sociaux entre les sexes. Le thème du sexe du cerveau n’est jamais neutre.
Que répondre aujourd’hui à la question : le cerveau a-t-il un sexe ? La réponse scientifique est oui et non. Oui, parce que le cerveau contrôle les fonctions physiologiques associées à la reproduction sexuée. Toutefois, concernant les fonctions cognitives, les connaissances actuelles sur le développement du cerveau et la plasticité cérébrale tendent à montrer que les filles et les garçons, les femmes et les hommes, ont les mêmes potentialités de raisonnement, de mémoire, d’attention, ou encore d’imagination.
À la naissance, les garçons sont en moyenne plus lourds et de plus grande taille que les filles. Le volume de leur cerveau est supérieur d’environ 10 % à celui des filles. Si l’on rapporte le volume du cerveau à la taille du corps, la différence entre les sexes est de 6-8 % et reste significative. Concernant la structure interne du cerveau, plusieurs études s’appuyant sur l’imagerie par résonance magnétique (IRM) ont montré des variations selon le sexe dans les volumes de la matière grise (où sont concentrés les corps cellulaires des neurones) et de la matière blanche (constituée des fibres nerveuses issues des corps cellulaires des neurones). Depuis la naissance jusqu’à l’âge adulte, les filles ont, en moyenne, un peu plus de matière grise et les garçons un peu plus de matière blanche.
Ces différences cérébrales ont donné lieu à toutes sortes de spéculations censées expliquer les différences entre les sexes dans l’orientation dans l’espace, le raisonnement, l’intuition, etc. Or, des études récentes viennent remettre en question l’interprétation des différences anatomiques entre les cerveaux des femmes et des hommes. Il s’avère, en effet, que les différences en question ne sont qu’apparentes. Elles disparaissent si l’on prend en compte la taille du cerveau en tant que telle (Hänggi et al., 2014 ; Jäncke et al., 2015). Ainsi, quand on compare des cerveaux d’hommes et de femmes de même volume (15-20 % dans la population), on ne voit plus de différences dans les proportions de matière grise et blanche. C’est bien la taille du cerveau et non pas le sexe qui explique les différences dans le rapport matières grise/blanche. Cette observation montre que le développement du cerveau diffère selon l’espace disponible dans la boîte crânienne, et ce, sans aucune incidence sur les fonctions intellectuelles. On comprend, dès lors, que des études comparant les cerveaux des deux sexes sans prendre en compte la taille du cerveau (c’est encore le cas de la majorité des études) puissent conduire à des conclusions erronées sur l’origine des différences cognitives entre les sexes.
Une étude remarquable a été réalisée en 2017 sur le développement et la maturation du cerveau de 3 000 personnes âgées de neuf mois à 94 ans (Coupé et al., 2017). L’IRM montre que la structure des différentes régions cérébrales est globalement identique pour les deux sexes quand on tient compte du volume du cerveau. Des différences mineures entre les sexes ont été observées à partir de 80 ans.
Un travail important de recherche reste à mener sur les interactions mutuelles entre les facteurs environnementaux et les processus de développement chez les jeunes enfants. Ces questions sont notamment cruciales pour cerner l’origine des troubles neurodéveloppementaux tels que la dyslexie, les troubles de l’attention avec ou sans hyperactivité ou les troubles du spectre autistique, qui affectent davantage les garçons que les filles. Une des clefs de la compréhension de ces mécanismes repose sur l’étude de la plasticité du cerveau.
À la naissance, le cerveau compte cent milliards de neurones, qui cessent alors de se multiplier. Mais la fabrication du cerveau est loin d’être terminée, car les connexions entre les neurones, les synapses, commencent à peine à se former : seulement 10 % d’entre elles sont présentes à la naissance. Cela signifie que 90 % des synapses se fabriquent à partir du moment où les bébés commencent à entrer en contact avec le monde extérieur. On estime que, dans un cerveau adulte, chaque neurone est connecté à dix mille autres, ce qui correspond à un million de milliards de synapses ! Or, seuls 6 000 gènes interviennent dans la construction du cerveau. Ce n’est manifestement pas assez pour contrôler la formation de nos milliards de connexions. Le devenir de nos neurones n’est donc pas inscrit dans le programme génétique. A contrario, l’environnement – physique, affectif, social, culturel, etc. – joue un rôle majeur sur le câblage des neurones et la construction du cerveau.
La construction du système visuel offre une illustration frappante de l’influence de l’environnement physique. À la naissance, la vision est très sommaire. Ce n’est qu’à l’âge de cinq ans que l’enfant possède des capacités visuelles comparables à celles de l’adulte. Il faut donc cinq années pour réaliser les câblages des neurones qui transportent les informations visuelles depuis la rétine, dans le nerf optique et jusqu’au cortex cérébral où sont analysés les signaux lumineux. Or, il s’avère que l’impact de la lumière sur la rétine est une condition indispensable pour que les neurones visuels se connectent correctement. Un manque de stimulation de l’œil par la lumière chez des enfants atteints de cataracte peut conduire à la cécité. De même, on a longtemps pensé que la spécialisation du cortex visuel en voies ventrale (qui traite l’identification des objets) et dorsale (qui traite la localisation des objets) était innée du fait que ces voies se développent selon des décours temporels différents pendant l’enfance et qu’on observe des doubles dissociations chez l’adulte cérébrolésé·e. Or, des modèles développés plus récemment indiquent que cette spécialisation serait également à inscrire dans une dynamique développementale (via une exposition croissante à des stimuli statiques et en mouvement) et n’est donc pas innée.
Grâce à l’avènement des techniques d’imagerie cérébrale, de nombreux travaux ont porté sur l’influence de la culture, et de l’apprentissage en particulier, dans le développement du cerveau (May, 2011 ; Vidal, 2015). À cet égard, l’exemple des bénéfices de l’expertise musicale est particulièrement éclairant. De très nombreux travaux indiquent que les personnes dotées d’une expertise musicale surpassent leurs pairs dans un grand nombre de fonctions cognitives et langagières. Pendant longtemps, les débats ont été vifs quant au fait de savoir si ces bénéfices reposaient sur les effets de la pratique musicale (et donc sur la plasticité cérébrale) ou sur l’effet de prédispositions (les personnes prédisposées sont davantage enclines à s’orienter vers la pratique musicale et à y être performantes). Actuellement, la plupart des données vont clairement dans le sens de l’effet de l’apprentissage (voir Kraus et Slater, 2015, pour une revue). Ainsi, par exemple, les caractéristiques temporelles des notes de piano sont plus précisément reflétées dans les réponses du tronc cérébral de pianistes que de bassistes. Toujours chez les pianistes, l’IRM montre un épaississement des régions du cortex cérébral spécialisées dans l’audition et dans la motricité des doigts, ce phénomène est dû à la fabrication de connexions supplémentaires entre les neurones. De plus, ces changements cérébraux sont proportionnels au temps consacré à l’apprentissage musical pendant l’enfance. Enfin, les bénéfices de l’expertise musicale (par exemple, au niveau de la perception de la parole dans le bruit) se manifestent également chez des personnes assignées arbitrairement à des cours de musique.
Un autre exemple éloquent de plasticité cérébrale a été décrit chez des individus qui apprennent à jongler avec trois balles. Après trois mois de pratique, l’IRM montre un épaississement des régions spécialisées dans la vision et la coordination des mouvements des bras et des mains. Si l’entraînement cesse, ces mêmes zones rétrécissent (May, 2011).
L’apprentissage de notions abstraites peut aussi modifier la structure du cerveau. Des données obtenues par l’IRM indiquent que l’expertise en mathématiques entraîne un épaississement des régions impliquées dans la représentation des nombres et des données géométriques. Ce phénomène était présent aussi bien chez les hommes que chez les femmes mathématicien·nes.
Une expérience célèbre en faveur de l’influence de la culture sur le développement du cerveau a été réalisée par Quiroga et ses collaborateur·trices (2005). Dans cette étude, il s’agissait de soumettre des adultes (des personnes épileptiques hospitalisées pour détecter et opérer le foyer épileptogène) à différents stimuli visuels (dont des visages familiers) et d’enregistrer l’activité de neurones uniques au niveau de l’hippocampe grâce à l’électroencéphalogramme (EEG) intracrânien. De façon remarquable, les visages familiers ont chacun généré une réponse d’un seul neurone et le neurone en question réagissait au même visage présenté sous différents angles de vues et même au nom de la personne présenté sous forme de suites de lettres. Cela indique que ces neurones sont capables d’encoder une représentation abstraite d’un individu familier et que chaque expérience vécue s’inscrit donc dans le substrat biologique de notre cerveau. Notre activité cérébrale est donc bien le produit d’une longue suite d’interactions avec le monde.
Ces exemples, et bien d’autres (Chang, 2014 ; May, 2011), montrent comment l’histoire propre à chacun·e s’inscrit dans son cerveau. Il en résulte qu’aucun cerveau ne ressemble à un autre, y compris ceux des vrais jumeaux et des vraies jumelles.
Si certaines études par IRM montrent des différences entre les cerveaux des femmes et des hommes, il faut avoir à l’esprit qu’elles sont, en majorité, réalisées sur quelques dizaines d’individus. Lorsque, comme nous allons le décrire ci-dessous pour les compétences langagières, les comparaisons portent sur des centaines de personnes, les différences qui avaient pu être observées sur un petit nombre de sujets se trouvent gommées. En fait, les différences cérébrales entre les personnes d’un même sexe sont tellement importantes qu’elles dépassent le plus souvent les différences entre les sexes. Cette grande diversité des cerveaux explique pourquoi, quand on fait des moyennes statistiques, on ne trouve pas de signe anatomique ou fonctionnel spécifique de chaque sexe (Joe et al., 2015 ; Kaiser et al., 2009). Ces observations montrent que, dans le fonctionnement du cerveau, la part des facteurs biologiques liés au sexe (génétiques, hormonaux) est indétectable face au poids des expériences vécues propres à chaque individu.
Le concept de plasticité permet de dépasser le dilemme classique qui tend à opposer nature et culture. En fait, l’inné et l’acquis sont inséparables puisque l’interaction avec l’environnement est la condition indispensable au développement et au fonctionnement du cerveau. L’inné apporte la capacité de câblage entre les neurones, l’acquis permet la réalisation effective de ce câblage. Ces avancées des connaissances en neurobiologie confortent et enrichissent les recherches en sciences humaines et sociales sur le genre. N’en déplaise à certains milieux conservateurs, le genre ne nie pas la réalité biologique, bien au contraire, il l’intègre. Le sexe et le genre ne sont pas des variables séparées, mais s’articulent dans un processus d’incorporation (embodiment ou incarnation). Ainsi, de nombreux processus cognitifs sont « incarnés » dans le corps. Ils dépendent de nos capacités sensori-motrices, elles-mêmes incorporées au sein d’un contexte biologique, psychologique et culturel. Dans le cas présent, l’incorporation désigne l’interaction entre le sexe biologique et l’environnement social, et ce, dès la naissance (Fausto-Sterling et al., 2012).
L’accumulation des connaissances sur le fonctionnement du cerveau et la plasticité cérébrale contraste hélas avec la persistance, que ce soit dans le grand public ou les médias, des idées reçues et des stéréotypes sur les différences d’aptitudes et de comportements entre sexes. Envisageons, dans un premier temps, quelques-unes des présupposées différences cognitives entre femmes et hommes.
On entend encore bien souvent dire que les filles ont un esprit littéraire et les garçons un esprit scientifique, comme si leurs cerveaux avaient des capacités différentes. Voyons comment les travaux récents en neurosciences cognitives nous informent à ce sujet.
Les différences entre les sexes dans le babillage des bébés se manifestent vers six mois. À partir de cet âge, les filles dépassent légèrement les garçons dans l’expression verbale. Les performances langagières des deux sexes se recouvrent à 94 %. Les différences entre les sexes s’accentuent vers deux-trois ans (36 % de recouvrement) et concernent divers aspects du langage : production et compréhension des mots et des phrases, richesse du vocabulaire.
Les raisons de la meilleure maîtrise du langage de la part des filles ne sont pas connues. Certain·es invoquent des différences biologiques (gènes, cerveau) qui restent à démontrer. D’autres font valoir le fait que, dès le plus jeune âge, les adultes qui entourent les enfants parlent plus aux filles qu’aux garçons. En effet, des études ont montré des corrélations statistiquement significatives entre les interactions verbales mère-enfant à six mois et le développement des capacités langagières à 17-24 mois (Fausto-Sterling et al., 2012). Un travail important de recherche reste à mener sur les interactions entre les facteurs de l’environnement et les processus biologiques de développement chez les jeunes enfants. Ces démarches sont cruciales pour cerner l’origine des troubles développementaux du langage qui affectent davantage les garçons que les filles. Une étude intéressante en ce sens a été menée par Havron et ses collaborateur·trices (2019) qui ont montré, sur une cohorte de plus de 1 000 enfants de deux à six ans, que leurs habiletés langagières sont négativement impactées par le fait de grandir auprès d’un grand frère plutôt que d’une grande sœur. Une explication de ces résultats pourrait résider dans le fait que les filles fournissent des ressources langagières de meilleure qualité du fait qu’elles ont une meilleure maîtrise du langage et/ou qu’elles ont également très vite intériorisé leur rôle de caregiver. On voit là à quel point les interactions sont complexes entre de possibles prédispositions cérébrales (non avérées), l’influence de l’environnement culturel (tendance à parler davantage aux filles) et l’intériorisation précoce des comportements supposément typiques de l’un ou l’autre sexe.
En allant vers l’âge adulte, les différences entre les sexes dans le langage s’estompent progressivement. De nombreuses études menées par IRM fonctionnelle (IRMf) ont fait état de légères différences d’activation cérébrale entre hommes et femmes dans diverses tâches langagières. Une des premières études souvent citées à cet égard est celle de Shaywitz et ses collaborateur·trices (1995), car elle a été publiée dans la prestigieuse revue Nature. Les auteur·trices ont enregistré les activations cérébrales de 19 hommes et de 19 femmes réalisant des tâches d’orthographe, de jugement de rimes et de catégorisation sémantique. Dans la tâche de jugement de rimes, les hommes ont manifesté une activation du gyrus frontal inférieur seulement à gauche, tandis que 11 parmi les 19 femmes ont révélé une activation de la même région, mais bilatérale. Les deux autres tâches n’ont pas permis de mettre en évidence de différence entre les deux groupes. Ces résultats ont été interprétés dans les médias comme la « preuve » scientifique que les hommes et les femmes pensent différemment. Et ceci sur base d’une seule tâche réalisée par 38 personnes. Voilà comment naissent les neuro-mythes ! Car les travaux menés à bien plus large échelle révèlent un tableau sensiblement différent. Ainsi, les méta-analyses des travaux d’imagerie cérébrale dans le domaine langagier n’ont pas révélé de différence statistiquement significative dans la répartition des régions cérébrales activées par les tâches langagières chez les hommes et chez les femmes (voir, par exemple, Kaiser et al., 2009). Cela s’explique par le fait que les zones du langage sont très variables d’un individu à l’autre. Comme nous l’avons déjà souligné, la variabilité intragroupe l’emporte sur une possible variabilité entre les sexes.
De nombreuses recherches ont analysé chez les enfants la manière dont se développent les systèmes cognitifs qui permettent de maîtriser les opérations élémentaires en mathématiques (Spelke, 2005 ; Vidal, 2012a). Le sens des nombres et la perception des relations géométriques apparaissent entre trois et six mois. Jusque vers 10 ans, les aptitudes au raisonnement mathématique se développent de la même façon chez les filles et les garçons. Des chercheur·ses californien·nes ont étudié par IRMf les effets d’une année d’enseignement en mathématiques sur les cerveaux d’élèves à l’école élémentaire (Rosenberg-Lee et al., 2011). Dans des tests d’addition et de soustraction, les élèves de CE2 (huit-neuf ans) étaient meilleur∙es que ceux et celles de CE1 (sept-huit ans) et leurs cerveaux montraient plus d’activité dans les régions spécialisées dans le maniement des nombres. De plus, les connexions de ces régions avec celles impliquées dans la mémoire et l’attention étaient plus développées. Ces résultats ont été observés aussi bien chez les filles que chez les garçons. Cette expérience est une belle démonstration du rôle de l’apprentissage scolaire dans la construction du cerveau et la mise en place de réseaux de neurones qui sous-tendent les fonctions cognitives, que ce soit en mathématiques ou dans d’autres matières.
C’est à partir du début de l’adolescence que des écarts de performances en mathématiques en faveur des garçons sont souvent constatés. À titre d’exemple, citons les travaux de Hyde et ses collègues indiquant que les différences entre hommes et femmes ne sont pas significatives, sauf pour la résolution de problèmes complexes, avec une taille d’effet faible mais significative en faveur des hommes. Notons que la même équipe a pu accéder aux épreuves en mathématiques de milliers d’élèves du début d’école primaire à la fin de l’école secondaire à travers dix États des USA et n’a trouvé aucune différence significative entre filles et garçons, si ce n’est une tendance à obtenir des scores légèrement plus variables chez les garçons que chez les filles (Lindberg et al., 2010).
À l’adolescence, le poids des normes sociales commence à peser de plus en plus chez les filles qui intériorisent l’a priori selon lequel les filles en général ne sont pas douées en mathématiques. Une des conséquences de cette réputation négative se traduit par ce qu’on appelle en psychologie sociale « la menace du stéréotype », un phénomène par lequel l’activation d’un stéréotype nous concernant mène à adopter involontairement un comportement confirmant ce stéréotype (voir chapitre 8 : Genre, stéréotypes et relations intergroupes et, pour une revue plus générale sur les stéréotypes, voir Yzerbyt et Demoulin, 2019). Concrètement, il semblerait que l’anxiété générée par l’activation du stéréotype négatif occupe une partie des ressources cognitives qui auraient pu être allouées à la résolution de la tâche. L’impact de la menace du stéréotype sur les performances des femmes en mathématiques a été beaucoup étudié. Citons, par exemple, Spencer et ses collaborateur·trices (1999) qui ont fait faire un test de mathématiques à des hommes et des femmes ayant une formation identique dans cette matière. Si le test leur était présenté comme ayant déjà révélé des différences entre les sexes par le passé, les femmes obtenaient des scores inférieurs à ceux des hommes. Si le test était présenté comme ayant donné lieu à des performances égales, aucune différence n’émergeait entre les groupes. Ainsi, on voit que le stéréotype ne découle pas forcément de la réalité, mais contribue à la créer !
Dans le même ordre d’idées, Dar-Nimrod et Heine (2006) ont soumis des femmes à deux séries de tests de mathématiques, séparés par la lecture d’un texte. Celui-ci stipulait soit qu’il n’y a pas de différences entre hommes et femmes pour les mathématiques (condition 1), soit qu’il y a des différences entre hommes et femmes en les expliquant par l’effet de l’apprentissage et de l’expérience (condition 2), par la génétique (condition 3), ou par l’identité sexuelle sans se référer aux mathématiques (condition 4). Les performances des femmes ont été moins bonnes dans ces deux dernières conditions, ce qui illustre bien que l’effet de la menace du stéréotype peut être réduit lorsqu’on expose les femmes à des explications environnementales plutôt que génétiques des différences hommes-femmes en mathématiques. En ce sens, les propos du président de Harvard Lawrence Summers sont d’autant plus condamnables qu’ils ont pu exacerber le gender gap en sciences via la menace du stéréotype.
Notons que l’effet de la menace du stéréotype peut parfois aller à l’encontre de ce qui est attendu, notamment en mathématiques. C’est l’hypothèse de la menace du stéréotype positif. Brown et Josephs (1999) ont proposé des exercices réputés difficiles à des étudiant·es en mathématiques. L’objectif des exercices était présenté soit dans l’optique de repérer les étudiant·es les plus faibles, soit dans celui d’identifier les plus fort·es. Dans le premier cas, la performance des femmes était inférieure à celle des hommes, conformément aux autres études relatives à la menace du stéréotype. Par contre, dans le deuxième cas, la performance des femmes augmentait alors que celle des hommes diminuait, l’hypothèse étant que les hommes avaient peur de ne pas confirmer leur bonne réputation, générant de l’anxiété et donc diminuant leurs performances.
Un autre facteur que la menace du stéréotype peut contribuer à rendre compte des différences de performances entre hommes et femmes à l’âge adulte : l’apprentissage ou l’entraînement. Ainsi, par exemple, dans des expériences destinées à comparer les scores de rotation mentale en 3D chez des adultes des deux sexes, les données montrent, en général, que les hommes sont meilleurs que les femmes. Cependant, quand les femmes s’entraînent à pratiquer des jeux vidéo de type Tetris, on constate que les performances de rotation mentale en 3D s’égalisent au bout d’une dizaine d’heures de pratique du jeu (Spence et Feng, 2010).
Enfin, il faut rappeler que les performances en mathématiques sont également liées à la culture égalitaire des différents pays. Des tests menés sur des millions de jeunes à travers le monde révèlent que les scores des filles sont directement reliés au degré d’émancipation et d’éducation des femmes dans les différents pays ! Sans grande surprise, on note que ce sont dans les pays nordiques comme la Suède ou la Norvège que les écarts de performances en mathématiques entre hommes et femmes sont les plus faibles.
Un autre domaine dans lequel les femmes sont réputées moins performantes que les hommes est l’orientation dans l’espace, mais dans ce domaine également il faut tenir compte de la menace du stéréotype et de l’effet de l’apprentissage. Ainsi, dans une étude par IRMf (Wraga et al., 2007) chez des jeunes filles passant un test d’orientation spatiale en 3D, la moitié du groupe a reçu un message négatif présentant les femmes comme moins bonnes que les hommes dans le test. L’autre moitié du groupe recevait le message contraire. Les résultats ont montré qu’après le message négatif, les filles avaient des performances inférieures à celles qui ont eu le message positif. De plus, le message négatif mobilise des régions impliquées dans les émotions. À l’inverse, le message positif est associé à l’activation de régions impliquées dans la mémoire et l’attention. Lors du débriefing en fin d’expérience, les filles déclaraient ne pas avoir été perturbées par les messages. Ces résultats suggèrent le caractère inconscient de l’intériorisation des stéréotypes. L’IRMf en révèle une dimension émotionnelle qui perturbe les capacités d’attention indispensables pour réussir ce type de test.
Grön et ses collaborateurs (2000) se sont intéressés aux activations cérébrales d’hommes et de femmes soumis·es à une tâche d’orientation dans un labyrinthe virtuel. L’IRMf a montré l’implication de nombreuses aires cérébrales à droite (hippocampe, cortex frontal et pariétal) et à gauche (cortex pariétal et temporal) aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Des différences entre les sexes ont été notées seulement au niveau de l’hippocampe gauche (plus activé chez les hommes) et du cortex frontal droit (plus activé chez les femmes), ce qui a mené à la conclusion que, pour réussir à s’orienter dans le labyrinthe, les hommes se basent plutôt sur une représentation globale de l’espace (l’hippocampe ayant été décrit comme impliqué dans le traitement d’indices géométriques multiples) et que les femmes se basent plutôt sur des indices présents sur le parcours (le cortex frontal droit étant impliqué dans le traitement des repères locaux via la mémoire de travail). À partir de ce type d’observations, un message simple à retenir pour le grand public peut être aisément extrapolé : les moins bonnes performances des femmes dans l’espace s’expliqueraient par leur manque de repérage dans la dimension globale.
Des données ultérieures, également obtenues par IRMf, nous incitent toutefois à davantage de nuances. Iaria et ses collaborateur·trices (2003) ont exposé des hommes et des femmes au test du labyrinthe pendant une semaine. Au début de l’entraînement, les hommes et les femmes se répartissaient spontanément et équitablement entre deux stratégies possibles pour résoudre le labyrinthe : une stratégie dite « spatiale » (utiliser les relations entre différents points de repère) et une stratégie dite « non spatiale » (compter le nombre de bras). Les activations cérébrales étaient similaires entre hommes et femmes et n’étaient modulées que par le type de stratégie. Au fil de la semaine, les personnes (hommes et femmes) qui utilisaient la stratégie qui se révélait la moins efficace (la stratégie « spatiale ») ont spontanément adopté la stratégie « non spatiale ». Ceci indique, une fois de plus, que c’est, avant tout, l’expérience individuelle qui oriente les stratégies cognitives et pas le sexe !
Ces exemples illustrent à quel point les capacités de représentation spatiale dépendent étroitement du contexte dans lequel se déroule l’évaluation des performances. Que l’on soit fille ou garçon, nos capacités de représentation de l’espace ne sont pas déterminées dès la naissance et immuables. Bien au contraire, elles sont malléables en fonction de l’apprentissage et de l’expérience vécue.
Un autre stéréotype ayant la vie dure est la supposée capacité des femmes à faire plusieurs choses en même temps, alors que les hommes ne pourraient en faire qu’une à la fois. Ce neuro-mythe a vu le jour suite aux travaux pionniers de DeLacoste et Holloway (1982) publiés dans la revue Science et faisant état d’une épaisseur plus importante du corps calleux chez les femmes que chez les hommes. Le corps calleux étant la structure anatomique qui relie les deux hémisphères, les médias n’ont pas tardé à utiliser cette découverte pour promouvoir l’idée de la supériorité des femmes en multitasking qui dépendrait donc d’un câblage interhémisphérique meilleur et plus efficace, oubliant de préciser que l’étude princeps portait seulement sur vingt (!) cerveaux. Depuis, plusieurs travaux portant sur de bien plus larges cohortes (Jäncke et al., 2015 ; Luders et al., 2014) ont montré que les différences de taille entre les cerveaux masculins et féminins rendaient compte des différences anatomiques au niveau du corps calleux. Autrement dit, à taille de cerveau comparable, il n’y aurait pas de différence volumétrique de corps calleux entre hommes et femmes, mais le neuro-mythe a la vie dure…
Malgré les progrès des recherches sur la plasticité cérébrale et les fonctions cognitives, l’argument des différences de « nature » est toujours bien présent pour expliquer les différences entre les femmes et les hommes dans la vie sociale et privée (Vidal, 2015 ; Vidal et Benoit-Browaeys, 2015). Ces a priori sont alimentés par certains travaux scientifiques popularisés dans les médias et qui sont présentés comme « preuves objectives » de l’existence de différences biologiques innées entre les sexes. Les exemples qui suivent en sont l’illustration.
En 2000, une étude réalisée quelques heures après la naissance des enfants prétendait que les bébés filles étaient spontanément attirées par les visages et les bébés garçons par des objets mécaniques. Ce résultat a été interprété comme la démonstration de prédispositions génétiques innées qui expliqueraient pourquoi les femmes s’orientent dans les activités sociales « à visage humain » – soin des enfants, aide à la personne, etc. – tandis que les hommes préfèrent les activités scientifiques et techniques.
Réalisée par l’équipe de Simon Baron-Cohen, professeur de psychopathologie à Cambridge, l’étude en question a été menée dans une maternité britannique sur 58 filles et 44 garçons, d’âge moyen d’un jour et demi (Connellan et al., 2000). On présentait aux bébés pendant une minute, soit le visage d’une étudiante, soit un ballon sur lequel étaient collés en vrac des fragments de photos de l’étudiante avec, à la place du nez, une bille suspendue par un fil, dispositif qualifié de « mobile » par les auteur·trices de l’étude… La mesure du temps de fixation du regard des bébés montrait que les garçons scrutaient le mobile pendant 50 secondes contre 40 secondes pour les filles. Il n’y avait pas de différence significative entre les sexes dans le temps de fixation du visage (46-48 secondes). Mais tous les bébés n’étaient pas « intéressés » par l’expérience. 57 % des garçons n’ont même pas regardé le mobile et 64 % des filles n’ont pas fixé le visage. La différence observée entre les sexes ne concernait donc qu’environ 40 % des bébés. Cet écart n’était plus statistiquement significatif dès lors qu’on regroupait l’ensemble des bébés testés. De plus, les conditions mêmes de l’expérience n’ont pas été contrôlées rigoureusement. Certains bébés étaient allongés et d’autres assis sur les genoux d’un·e parent·e qui devait donc soutenir leur tête, risquant ainsi d’influencer la fixation du regard. Ces observations, effectuées il y a une quinzaine d’années, n’ont jamais été reproduites par d’autres équipes de recherche.
Les résultats de cette expérience n’autorisent pas les conclusions que l’équipe de Baron-Cohen en tire, à savoir que les garçons auraient naturellement des dispositions cognitives « spatiales » correspondant à leur intérêt pour les mathématiques et la compréhension des systèmes, et que les filles auraient des dispositions sociales innées propices à l’empathie et à l’attention pour autrui. Autrement dit, les différences d’intérêts et de comportements entre les sexes seraient présentes dès les premières heures après la naissance. On ne pourrait donc incriminer l’influence de la culture et des normes sociales…
On ne s’étonnera guère que la thèse de Baron-Cohen, en parfaite harmonie avec les stéréotypes sur les femmes et les hommes, rencontre un franc succès auprès des défenseur·ses du déterminisme biologique qui ne se privent pas d’en faire la promotion dans les médias. Et tout ceci en dépit de l’absence de preuves expérimentales robustes validées par la communauté scientifique (Fillod, 2013).
Une autre idée reçue, très en lien avec celle sur l’empathie, est que les femmes auraient des prédispositions à traiter les informations de nature affective que les hommes n’auraient pas. L’étude de Leyens et ses collaborateur·trices (2000) qui se penche sur l’effet de la menace du stéréotype, affectant cette fois les hommes, contribue à montrer que ce n’est pas forcément le cas. Ces auteur·trices ont demandé à des étudiant·es en psychologie de faire des tâches de décision portant sur le sens, la valence ou l’affectivité de mots. Dans une condition, les étudiant·es étaient informé·es que les hommes étaient moins aptes à traiter des informations affectives que les femmes, et dans l’autre condition, cette information n’était pas fournie. Conformément à l’effet de la menace du stéréotype, les hommes ont été moins performants dans la première condition. Ils classaient certains mots neutres comme étant affectifs, voulant probablement montrer qu’ils peuvent faire preuve d’affectivité.
À en croire les commentaires des médias en janvier 2014, des chercheur·ses américain·es auraient découvert des différences de connexions cérébrales entre les sexes qui seraient à l’origine des différences comportementales entre les femmes et les hommes (Ingalhalikar et al., 2014). Pourtant, plusieurs éléments suggèrent que les données expérimentales présentées dans la publication scientifique sont très loin d’autoriser les conclusions annoncées (Hänggi et al., 2014 ; Luders et al., 2014).
Tout d’abord, l’étude en question a utilisé une technique particulière d’IRM (tenseur de diffusion) pour analyser les fibres nerveuses qui relient les différentes régions du cerveau. Les images présentées dans l’article montrent des différences frappantes : les hommes ont des connexions à l’intérieur d’un même hémisphère, tandis que les femmes ont des connexions entre les deux hémisphères. Or, ces images ne sont que des représentations statistiques de probabilités de connexions et ne correspondent pas à l’anatomie réelle. Les hommes ont évidemment des fibres nerveuses entre les deux hémisphères et les femmes en ont dans un même hémisphère. Reste que les auteur·trices de l’article ont choisi une illustration biaisée de leurs résultats qui donne l’illusion d’une différence radicale entre les cerveaux des femmes et des hommes. Ces images ont été largement reprises par les médias comme apportant la preuve « objective » des différences de nature entre les sexes.
Un autre biais majeur de cette étude réside dans l’interprétation des données. Aux dires des auteur·trices, leurs résultats suggèrent que les cerveaux masculins sont structurés pour faciliter la coordination entre perception et action, tandis que les cerveaux féminins sont faits pour faciliter la communication entre l’analyse et « l’intuition ». Cette interprétation est purement spéculative. Les données présentées dans la publication concernent uniquement l’anatomie des connexions du cerveau, sans que des corrélations avec des tests comportementaux aient été menées simultanément. Il est bon de rappeler que l’état actuel des connaissances sur le cerveau humain ne permet pas d’établir de relations de cause à effet entre la structure anatomique du cerveau et le comportement.
Enfin, il est pour le moins surprenant que la question fondamentale de l’origine des différences de connexions entre les sexes n’ait pas été abordée dans la discussion des résultats. La notion de plasticité cérébrale n’est même pas évoquée. On sait pourtant que la majorité des connexions se fabriquent après la naissance en fonction des apprentissages et de l’environnement socioculturel. Les auteur·trices de l’article ont ignoré la dimension du genre et centré leur argumentaire sur les « rôles complémentaires des hommes et des femmes dans la procréation et la société ». Les termes de leur conclusion sont sans appel : « Nos résultats confirment que la complémentarité des comportements entre les sexes vient d’un substrat neuronal ».
Cette publication constitue un « cas d’école » de validation pseudoscientifique du bien-fondé des stéréotypes de genre. On s’étonnera, à juste titre, que cet article dont la qualité scientifique est contestable ait été accepté pour publication dans la prestigieuse revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences (Comptes-rendus de l’Académie des Sciences américaine). Les entorses aux critères de sélection des articles ne sont pas inédites dès lors que l’on touche à des sujets de société propices à une large diffusion dans les médias (voir l’article de Shaywitz et al. publié en 1995 dans Nature sur les prétendues différences cérébrales entre les sexes dans le langage, discuté ci-dessus) avec, à la clef, la notoriété assurée pour les scientifiques et les éditeurs et éditrices de revues. La thématique du sexe du cerveau est à ce titre emblématique.
Finalement, cette publication a fait l’objet de plusieurs démentis sévères dans des études ultérieures montrant que les différences de connexions nerveuses entre les femmes et les hommes s’expliquent par la taille du cerveau et non par la variable du sexe (Coupé et al., 2017 ; Hänggi et al., 2014 ; Luders et al., 2014).
Dans le même ordre d’idées que celle de la pseudosupériorité des femmes pour l’empathie, les hommes sont considérés comme moins intelligents socialement que les femmes (ils seraient notamment moins bons pour décoder le comportement non verbal). Koenig et Eagly (2005) ont soumis des hommes et des femmes à un test de sensibilité sociale. Le test était soit décrit comme un test d’aptitude à comprendre le comportement non verbal en précisant que les femmes obtenaient en général de meilleures performances dans ce type de test, soit présenté comme mesurant la façon dont les individus traitaient les différents types d’informations. Conformément aux autres travaux sur la menace du stéréotype, les hommes ont obtenu de moins bonnes performances lorsqu’ils étaient placés dans la condition de menace alors qu’ils ne différaient pas des femmes dans la condition non menaçante et que les femmes avaient des performances équivalentes dans les deux conditions. De plus, les hommes qui répondaient de manière intuitive étaient moins affectés par la menace comparativement à ceux qui réfléchissaient pour répondre à la question. Ceci montre, comme c’était le cas pour l’orientation dans l’espace, que la stratégie importe autant que les compétences supposément naturelles nécessaires à l’obtention de bonnes performances.
Depuis l’émergence de la neurobiologie, la culture et l’idéologie imprègnent les recherches sur les différences entre les cerveaux féminins et masculins. Au XIXe
