Les Voix de l'Ombre - Alma Scott - E-Book

Les Voix de l'Ombre E-Book

Alma Scott

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Beschreibung

Roman d’espionnage baroque, "Les Voix de l’Ombre" explore l’alliance singulière entre la musique et le pouvoir, au cœur de l’Italie tourmentée du XVIIIe siècle.Vincenzo, jeune garçon promis à un destin qu’il refuse, choisit la fuite. Antonio, petit-fils d’un marquis, rêve de briller sur scène, quel qu’en soit le prix. Francesca, passionnée de musique, poursuit son désir de chanter sur un chemin semé de périls. Tous trois, à leur manière, affrontent la brutalité d’un monde où la beauté s’arrache dans la douleur et où chaque note peut devenir une arme. De Naples à Mantoue, de Rome à Parme, de Venise à Palerme, se déploie l’Italie baroque : cours fastueuses, intrigues du Vatican, conservatoires napolitains et théâtres flamboyants. Des ruelles misérables aux ors des cours impériales et ducales, ce roman allie rigueur historique et émotion romanesque pour retracer la lutte de trois êtres en quête d’amour, de liberté et de musique

 À PROPOS DE L'AUTRICE

Linguiste de formation et passionnée d’histoire, Alma Scott écrit des romans d’aventure qui mêlent faits historiques et destins particuliers. "Les Voix de l’Ombre" est son cinquième roman.

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Seitenzahl: 386

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Couverture

Du même auteur

L’Homme aux Sept Vies,2024

La Bastide des Indiennes,2024

Les Filles du Mississippi, 2022 et édition2024.

Le Glaive et la Plume,2025

Publishroom Factorywww.publishroom.com

ISBN : 978-2-38713-271-0

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Page de titre

ALMA SCOTT

Les Voix de l’Ombre

Préface

Au début du XVIIIe siècle, Naples passe de la domination espagnole à l’occupation autrichienne, avant de devenir, en 1734, le cœur d’une nouvelle dynastie : celle des Bourbons.

C’est dans ce contexte de bouleversements politiques et de rivalités dynastiques que s’épanouit la vie musicale napolitaine. La ville possède alors plusieurs conservatoires, où l’on forme des générations de chanteurs, d’instrumentistes et de compositeurs. Ces institutions, réputées pour leur discipline et leur exigence, produisent une élite musicale dont les castrats sont les figures emblématiques.

La pratique de la castration, interdite, mais largement répandue, visait à préserver la pureté de la voix enfantine tout en lui donnant la puissance d’un organe adulte. Ces chanteurs singuliers fascinaient le public par l’ampleur et la virtuosité de leur voix. Mais derrière le triomphe de l’art se cachait la réalité brutale de destins contraints.

Les fastes de l’opéra baroque, ses intrigues et ses splendeurs, se mêlent aux ombres plus secrètes de la politique et des complots, révélant un monde où l’art et l’Histoire se confondent.

Ce récit restitue l’atmosphère d’une Italie baroque tourmentée et flamboyante, où la musique résonne en écho aux ambitions du pouvoir.

Personnages fictifs

Personnages principaux

Vincenzo/Vincenzino Mancini : castrat.

Francesca Valerio : chanteuse.

Antonio de Greco/Antonio del Bazo : castrat ; petit fils du marquis de Greco.

Comte Matteo Orsini : mécène napolitain.

Personnages secondaires

Marquis de Greco : grand-père d’Antonio.

Pietro : homme de confiance du marquis, puis d’Antonio.

Gianni : homme de main.

Cardinal Alessandro Albani : prélat romain.

Cardinal Lorenzo d’Avalos : secrétaire aux affaires spéciales du Saint Office, cousin de la mère de Francesca.

Comte Contarini : noble vénitien.

Giuseppe Lanza : prince palermitain.

Gouverneur du Castel dell’Ovo : haut fonctionnaire militaire autrichien, père de Karl.

Karl : élève de Vincenzino ; fils biologique du gouverneur du Castel dell’Ovo.

Matteo : apprenti imprimeur, frère d’un pensionnaire de l’hôpital des enfants perdus.

Père Tomaso : curé de Bitonto.

Prêtre de Santa Maria delle Anime del Purgatorio ad Arco : ecclésiastique.

Personnages historiques

Charles de Bourbon, futur Charles III d’Espagne (1716-1788) : roi de Naples en 1734

Élisabeth Farnèse (1692-1766) : reine d’Espagne, femme de Philippe V, mère de Charles de Bourbon et nièce du duc de Parme.

Antoine Farnèse (1679-1731) : duc de Parme et de Plaisance.

François Farnèse (1678-1727) : duc de Parme et de Plaisance.

Enrichetta d’Este (1702-1777) : duchesse de Parme, épouse d’Antoine Farnèse.

Prince Eugène de Savoie (1633-1736) : officier au service de la monarchie autrichienne.

Cardinal Niccolò Coscia (1682-1755) : prélat roman, secrétaire particulier de Benoît XIII. Cf. Notes historiques page 372.

Contexte historique : page 370

Notes historiques : page 372

Acte I

L’enfance volée

1712-1719

1

Assis sous l’olivier, devant l’enclos, je regardais les coquelets promis à la castration se disputer, à grands coups d’ailes, les grains de maïs tombés du panier de ma sœur. Leurs becs, maladroits et féroces, atteignaient parfois leur cible, forçant l’autre à reculer. Alors, d’un mouvement vif, le vainqueur avalait son butin avant de repartir dans sa quête obstinée.

– Va-t’en, Vincenzo ! Chenapan ! Ne reste pas là à bayer aux corneilles. Rends-toi utile. Rapporte le panier dans la remise.

Dernier d’une fratrie de huit, j’étais habitué aux brimades de mes aînés qui jouaient tous un rôle dans l’élevage. Dix années me séparaient du plus jeune. On m’avait eu par erreur, disaient-ils parfois en riant. J’étais le poids de trop, une gêne pour tous, celui qui était venu alourdir le fardeau familial. Leurs reproches, au lieu de m’abattre, devinrent ma force. Je puisais mon énergie dans mon ressentiment pour cette famille hostile. Après tout, je n’avais pas demandé à naître !

Je partis en claquant du talon pour faire gicler la boue laissée par l’orage.

Mes parents étaient là, dans la remise. Ils sélectionnaient les poussins mâles pour les engraisser avant de les castrer, sous le regard à peine offusqué des chapons dans leurs épinettes1. Ils ne m’entendirent pas arriver au milieu des piaillements effrayés. Je me glissai derrière un tas de cages défoncées, sans savoir si je cherchais une cachette ou un simple répit. Peut-être juste l’espoir d’échapper aux torgnoles de mon père toujours suivies d’interminables corvées.

– L’organiste m’a juré qu’il deviendrait célèbre. Il y a à la ville des chanteurs castrés qui gagnent beaucoup d’argent.

Je dressai l’oreille ; ils parlaient de moi.

– Il dit qu’il a une belle voix.

– C’est vrai qu’il chante bien le petit ; on dirait un ange, soupira ma mère en se signant.

Peu accoutumé aux compliments, je sentis une douce chaleur m’envahir. Fugace comme un souvenir de tendresse. Le vertige ne tarda pas.

– Moi, j’en sais rien, j’ai jamais entendu des anges, mais l’organiste, il a dit… Dans son effort de concentration, il laissa échapper un poussin. Il interrompit son chapelet de jurons pour se remémorer les paroles du musicien. Ah oui, c’est ça ! Il a dit qu’il avait quelque chose dans la voix ; enfin quoi, qu’il chantait bien.

Ma mère tenta une protestation :

– Mais il est si jeune. Et si la plaie s’envenime ? Et s’il a mal.

La douceur de la reconnaissance fit très vite place à l’effroi.

– Il aura une belle vie. Il ira à Bari, à Naples et même à Rome peut-être. Il pourra nous aider.

– Mais…

– Assez, femme ! Il n’y a pas d’autre solution, tu sais bien que notre petit élevage ne suffit pas à nourrir toutes ces bouches. Le royaume autorise bien les familles avec quatre fils à en faire châtrer un pour le service de l’Église2. Profitons-en.

– Comment on va payer l’opération ?

Sa rapide capitulation me révéla la fragilité de son amour. Son renoncement me fit l’effet d’une claque et me laissa étourdi.

– Je me suis entendu avec le châtreur qui vient demain pour les coqs ; il le fera pour deux beaux chapons.

– Deux !? Oh, le rat !

– Tu n’y comprends rien. D’habitude, c’est plusieurs écus3 ; je l’ai embobiné.

Je ne saurais dire ce qui me blessa davantage : qu’on me traite comme un chapon ou qu’on m’arrache ma virilité. Avec le recul, c’est l’humiliation qui pesa le plus lourd.

Ils continuèrent leur sélection sans un mot et partirent en emportant les heureux élus.

Mon sort était scellé. Je pleurais, impuissant, ma virilité sacrifiée.

Dans la grange, les poussins rescapés avaient repris leurs piaulements. Je les regardais errer dans la paille, indifférents à leur fragile sursis.

La pluie se remit à tomber, fine et régulière. Son ruissellement sur les pierres du toit4 m’apaisa. Je m’imaginais en futur castrat. Nous connaissions tous les rumeurs qui couraient dans la chorale de l’église. Le curé les alimentait pour nous inciter à nous surpasser pendant les messes. De temps en temps, les récits d’un organiste ambulant contribuaient à donner chair à la légende. Les destins fabuleux de ces chanteurs éthérés nous faisaient rêver, comme le font les histoires de saints et de miracles colportées dans les veillées. Nous n’y croyions pas vraiment. Nous les acceptions sans les mettre en question, comme une partie de notre patrimoine.

Pourtant, un jour, Giuseppe, le fils du boucher, arriva à la répétition, tout essoufflé par sa course.

– Oh, Giuseppe, on dirait que tu as vu le diable !

Plié en deux par un point de côté, il roulait des yeux effrayés. Il haleta dans un hoquet :

– Mon cousin, Carlo… on l’a châtré !

Nous fîmes cercle autour de lui, silencieux. C’était donc vrai !

– Il a hurlé comme un goret. Le barbier lui a juste trempé les couilles dans de l’eau glacée5.

– Pour quoi faire ? demanda un garçon.

– Pour l’endormir.

– Je savais pas qu’on pouvait dormir en se trempant les…

– Mais non, idiot ! Pour pas qu’il ait mal.

– Ah ! souffla-t-il, peu convaincu.

– Avec quoi il l’a fait ? lâcha un autre avec un regard mauvais.

– Des ciseaux, je crois, ou un rasoir. Il les lui a enlevées pour soigner sa hernie, qu’il a dit. Depuis, il est plié en deux sur sa paillasse.

– Il crie ? Ce détail scabreux prenait une importance capitale : sans cris, pas de douleur.

– Au début, oui. Mais plus maintenant. Il pisse le sang.

Le curé nous dispersa en feignant de n’avoir pas entendu. Il évitait toujours de se mêler, sans doute pour ne pas avoir à choisir son camp.

Dans l’obscurité de la grange, j’étais à la place du cousin de Giuseppe et je me vidais de mon sang.

Entre deux reniflements, je sentais l’odeur des fientes et de la terre mouillée. La pluie s’infiltrait par endroits à travers le toit et dégoulinait le long de mon dos, comme la lame du barbier sur ma peau. Les poussins s’étaient regroupés dans un coin sec. Je décidai de rentrer.

J’avais dû traîner assez longtemps. On avait mouché les chandelles. La maison était plongée dans le noir. Mon estomac gargouilla sans vergogne. Je me glissai à l’intérieur à pas de loup, soulagé d’échapper aux regards de mes bourreaux. J’allais à tâtons vers la huche6 à pain, l’eau à la bouche. Fermée à clé ! Une première.

Non contents de me châtrer, ils voulaient en plus m’affamer. Cette double peine m’étrangla de rage. Le vent s’engouffrait dans la cheminée, j’entendis un chapon battre des ailes dans l’enclos.

Sans réfléchir, je rassemblai mes hardes dans une couverture et volai un couteau qui traînait sur la table.

La nuit était noire comme un four. Je m’arrêtai quelques instants près de l’olivier, là où, quelques heures plus tôt, je m’amusais des piailleries des coquelets qu’on allait castrer, sans me douter que… Je me mis en route, le regard fixé droit devant.

Un chant d’Église me trottait dans la tête. J’avais si peur.

À la sortie de Bitonto, je pris la direction de Bari, espérant que mes parents chercheraient plutôt du côté le plus évident.

1 Cage.

2 Une fois les premiers castrats entendus à Rome, l’engouement du public fut immédiat et le royaume de Naples toléra que tout paysan ayant au moins quatre fils en fît castrer un pour le service de l’Église.

3 Par un chirurgien de renom : 24 écus ; par un assistant : 18 écus.

4 Dans la région de Bitonto au début du XVIIIe siècle, les toits des habitations rurales étaient souvent en pierre, en particulier en lauses calcaires.

5 Forme d’anesthésie. Cf. Notes historiques.

6 Coffres en bois avec un couvercle, souvent placés dans la cuisine ou dans une pièce adjacente. Elles permettaient de stocker le pain en le protégeant des rongeurs et des insectes.

2

Le marquis de Greco arpentait le salon de grandes enjambées nerveuses, interrompant de temps en temps sa déambulation pour parcourir un passage de la lettre du curé, apportée un peu plus tôt par un enfant de chœur.

Il la connaissait par cœur, mais il en relisait chaque mot, encore et encore, pour donner chair à cette contrariante nouvelle. Les domestiques s’étaient discrètement retirés par crainte que sa colère rentrée ne leur éclate au visage. Derrière la porte, ils tendaient l’oreille, interprétant chaque pas, chaque silence, comme les signes avant-coureurs de l’orage à venir.

Monsieur le Marquis,

C’est avec un profond désarroi que je prends la plume pour vous faire part d’une bien fâcheuse nouvelle. J’ai le regret de vous informer de la disparition du jeune garçon que votre grandeur avait daigné remarquer.

Il s’avère, à mon grand désespoir, que l’intégrité de l’organiste, dont les talents musicaux avaient su vous charmer, n’était pas à la hauteur de son art. Cet individu, en qui nous avions placé toute notre confiance, s’est volatilisé sans laisser la moindre trace, emportant avec lui les vingt-quatre ducats destinés à assurer une castration de qualité. Il est impensable qu’un homme de musique, tout occupé de l’harmonie des sons, ait pu se livrer à un acte aussi indigne.

Mais ce n’est pas là le pire, monsieur le marquis. Car lorsque j’ai voulu m’assurer que le jeune Vincenzo, en dépit de ce contretemps, se portait bien, j’ai appris avec stupeur qu’il avait lui aussi disparu. Je me suis rendu sur-le-champ à la ferme familiale pour m’enquérir de son état ; nul ne l’avait vu depuis la veille. Son père a dépêché ses sept enfants et son garçon de ferme pour fouiller les alentours. Hélas, à cette heure, leurs recherches sont demeurées vaines.

Vous comprendrez, monsieur le marquis, que cette situation me plonge dans la plus grande consternation. Était-ce une fuite préméditée ? Une coïncidence malheureuse ? Ou, pire encore, une main criminelle qui se serait emparée du garçon ? C’est pourquoi je me tourne vers vous, avec la plus grande humilité, certain que votre influence et vos ressources nous permettront de retrouver Vincenzo avant qu’un malheur irréparable ne survienne.

Croyez bien, monsieur le marquis, que je prierai sans relâche pour que votre bienveillance, une fois encore, puisse réparer l’œuvre du destin et ramener ce pauvre enfant, sain et sauf, parminous.

Votre très humble et très dévoué serviteur,

Père Joseph

Malgré la froideur hivernale, le marquis suffoquait. Ce n’était pas tant la disparition de cet escroc d’organiste, ni même celle du jeune Vincenzo, qui le contrariaient, mais le fait d’avoir été trompé et méprisé. Son autorité bafouée lui laissait un goût amer. À vrai dire, son orgueil n’était pas le seul à saigner. Il avait placé de grands espoirs dans ce garçon. Sa voix de soprano, si fragile et pourtant si éclatante, si prompte à se jouer des ornements, l’avait happé. Il y avait entendu un triomphe à venir.

Discret, il s’était renseigné, sans s’exposer. Trop de jeunes eunuques se retrouvaient avec une voix aigrelette ! Un mécène de sa stature risquait d’entacher sa réputation par un échec. La loterie de l’éviration était capricieuse, et il ne pouvait se permettre un faux pas, mais un autre motif, plus intime, le retenait : un secret qu’il tenait à préserver.

Il ne voulait pas blesser Antonio, son petit-fils, qu’il élevait depuis la mort tragique de ses parents. Avide de le satisfaire, le garçon acceptait les longues heures de travail sans regimber. Il ne montrait jamais rien de sa déception et lui témoignait une affection sans faille.

Pourtant, Antonio, intelligent et sensible, souffrait de la feinte prévenance de son grand-père et ne se laissait pas berner par ses éloges. Ce qui le mortifiait par-dessus tout, c’étaient ses efforts pour lui cacher sa médiocrité. Peut-être aurait-il mieux accepté son manque de talent si le vieil homme avait su lui dire qu’il l’aimait malgré tout, ou s’il avait reconnu en lui un vrai musicien.

Hélas, le marquis avait préféré taire les espoirs qu’il plaçait dans le fils d’un éleveur de chapons. Antonio avait découvert sa fascination pour la voix du garçon en l’observant à la dérobée écouter ce Vincenzo. Il était transfiguré, comme s’il avait entendu un ange. Mais, dès qu’il s’était rendu compte de la présence d’Antonio, il s’était ressaisi, feignant une écoute polie. Cette dissimulation l’avait blessé bien plus qu’une vérité nue.

Quelques jours plus tard, il avait surpris une conversation entre son grand-père et l’organiste itinérant. Il avait tout entendu : l’accord, l’argent, la castration prévue. Ce projet l’avait crucifié, emportant avec lui les derniers lambeaux de ses illusions.

Cette disparition… cette fuite… lui redonnait espoir. Il priait en silence pour qu’on ne retrouve pas le petit paysan et pour que cette voix maudite se taise à jamais.

3

Les cailloux avaient eu raison de mes semelles de corde. Je m’arrêtais au bord des ruisseaux pour y tremper mes pieds en sang, mais le froid ne faisait qu’aviver la brûlure.

Je ne savais plus depuis combien de nuits je marchais ainsi ; cela devait bien faire plus d’une semaine : une éternité. Dans la journée, je me cachais dans les granges ou les cabanes de berger pour me reposer. Je ne sortais que pour trouver un peu de nourriture. Les jours fastes, je volais un œuf ou des fèves. Sinon, je me contentais de quelques olives oubliées après la récolte. La veille, j’avais trouvé une miche encore tiède sur un rebord de fenêtre. Un vrai festin ! De quoi tenir plusieurs jours.

Ce morceau de pain m’avait procuré plus de joie que tous les compliments du marquis. Je souris en y pensant.

Il était venu nous voir un dimanche après la messe. Il m’avait dit que j’avais une belle voix ; una voce bellissima. Non ! Il avait dit una voce d’angelo. Cette remarque m’avait valu la jalousie de mes camarades, persuadés qu’il allait m’emmener dans son palais et s’occuper de moi. Moi, je craignais de subir le même sort que le cousin de Giuseppe. Je me souviens encore avoir serré les jambes en y pensant. Pourtant, il ne m’a plus jamais parlé.

Après plusieurs jours de marche, je me sentais dans une relative sécurité. Mon père avait dû abandonner ses recherches, à supposer qu’il ait jamais essayé de me trouver. Je n’avais plus peur, mais nulle part où aller, alors, je continuais d’avancer, sans but.

Pendant cet interminable voyage, je ne cessai de penser à cette voix, source de tous mes ennuis. Dire que je ne l’avais jamais entendue… À quoi ressemblait-elle ? Je me souvins d’une histoire racontée par le père Joseph. Les castrats de Rome montaient sur le mont Mario pour écouter l’écho de leur voix sur les rochers. Si je trouve un bon endroit, je pourrai peut-être m’écouter. Voilà ce que je pensais, sans deviner que ce souhait deviendrait une malédiction.

Cette nuit-là, je m’étais arrêté plus tôt que d’habitude. Un vent glacial se glissait sous ma peau de mouton et me lacérait les côtes. Je me calai dans une anfractuosité, en haut d’une côte, pour attendre le lever du jour, le nez enfoncé dans ma cape. Elle puait le bouc ! Pour oublier le froid, je lançais des cailloux dans le vide. Je les entendais tomber, puis le bruit rebondissait sur les parois et me revenait.

Je criai mon nom, pour tester l’écho.

– Vincenzo !

Le vent me renvoya ma voix.

– Vincenzo ! Vincenzo !

C’était comme si un autre moi, tapi dans le précipice, me narguait. Je me suis levé, le cœur affolé, j’ai pris une inspiration et entonné l’Ave Maria7 ; celui qu’on chantait à la messe.

– Ave Maria…

Le son s’envolait comme un oiseau, dansait entre les rochers, puis me revenait. Le petit garçon que j’étais alors fut terrifié par le fantôme de sa propre voix.

J’essayai à nouveau.

– … gratia plena…

Les paroles rebondissaient, s’effilochaient, se perdaient dans l’air froid avant de revenir, plus lointaines, plus tremblantes, comme une plainte. C’était donc ça, cette voce bellissima, cette voce d’angelo ?

Je mis la main sur ma bouche pour l’étouffer, l’éteindre, mais elle me suivait, entêtée, comme mon ombre.

Je plaquai mes mains sur mes oreilles et hurlai :

– Va-t’en ! Laisse-moi tranquille !

Un grognement derrière moi me glaça le sang. Mes jeux vocaux avaient dérangé un molosse.

Je courus comme un possédé, laissant tomber ma peau de mouton en route. Un portail devant moi. Je me faufilai entre deux planches ; un clou me déchira la peau du dos. Le chien, trop gros, resta dehors. J’entendis son râle frustré ; je tombai à genoux, tremblant et essoufflé.

J’étais dans la cour d’une ferme. Le jour était levé. Je cherchai un abri des yeux. Je repérai un tas de paille. Je m’y glissai, le temps de me faire oublier. D’autres aboiements me firent sursauter. Les chiens de la ferme tiraient sur leurs chaînes comme des furies. Une voix d’homme, impérieuse, les fit taire. Le silence m’inquiéta plus encore. Je m’enfonçai dans le foin. Des brindilles me chatouillaient les narines. Je luttai contre une envie d’éternuer.

Les chiens se calmèrent. Seuls m’arrivaient le cliquetis de leurs chaînes et leurs grognements repus. On avait dû les nourrir.

Des pas crissèrent sur le gravier. Je sortis doucement de ma cachette. Je me trouvai face à des yeux striés de jaune et une rangée de crocs bistre. La peur d’être déchiqueté me cloua sur place. Je plongeai mon regard dans celui de la bête, son souffle fétide sur ma joue. Je lui jetai une poignée de terre à la tête ; elle glapit de douleur.

Tout devint noir.

Ma tête brûlait. J’étais dans son ventre. Elle me digérait ! Les mots du curé me revinrent :

Le Seigneur fit venir un grand poisson pour engloutir Jonas. Et Jonas fut dans le ventre du poisson trois jours et trois nuits8.

C’est pas le moment ! me dis-je.

Je repris conscience, une fourche sur la poitrine. J’entendais, dans un brouillard, les aboiements enragés des chiens, au-dehors.

Une voix au-dessus de moi cria :

– Qu’est-ce que tu fais dans ma propriété, chenapan ! Je vais faire venir les sbirri9 ; tu vas voir ce qu’ils vont te faire.

Mon père en parlait toujours de ces sbirri ; il en avait une peur bleue. Il nous menaçait de les appeler pour la moindre bêtise.

Je luttais contre une irrépressible envie de dormir.

– Non, je vous en supplie… je fais rien de mal… je suis pas un voleur… je veux juste un coin pour dormir.

Le fermier frottait sa grosse joue rouge mal rasée et me fixait avec un œil de boucher.

7 Ave Maria grégorien.

8 Jonas 2:1-7 (Ancien Testament).

9 Les sbirri étaient des agents chargés du maintien de l’ordre, souvent employés par les gouverneurs locaux ou les autorités vice-royales autrichiennes. Ils s’occupaient des enquêtes criminelles, des arrestations et de la surveillance des populations et avaient la réputation d’être brutaux et corrompus.

4

Le marquis rentra fourbu de sa chevauchée nocturne. Il grommela en jetant sa cape sur un fauteuil, pestant intérieurement contre l’humidité qui lui rongeait les os.

J’ai passé l’âge de ces cavalcades hivernales, songea-t-il en frictionnant ses cuisses raides.

Il lança quelques ordres énervés à ses hommes, sans même croiser leur regard, puis s’effondra devant la cheminée où un feu d’enfer peinait à réchauffer la pièce. Il claqua la langue, irrité par le souffle glacé qui persistait. Il se fit servir un verre de Primitivo10, son préféré, et contempla un instant le rouge sombre du vin qui tremblait dans la coupe. Il attendit que sa vigueur le ranime.

La fuite de l’organiste : un contretemps, rien de plus. Une mesquinerie de misérable, pensa-t-il en comparant cette dérobade aux affaires autrement plus graves qu’il avait dû régler au cours de sa vie. Il en allait tout autrement de la disparition du jeune Vincenzo. Avaient-ils fui ensemble ? L’idée l’avait un temps effleuré, mais il n’y croyait plus. Le musicien n’étaitqu’un filou au rabais. Il avait saisi l’aubaine sans même entrevoir le profit qu’il aurait pu tirer du jeune garçon. Spregevole ladro11 ! songea-t-il avec mépris, en buvant une longue gorgée.

Non ! le petit chanteur s’était enfui seul, sans doute pour échapper à une punition. À voir son rustre de père, qui s’était mêlé aux recherches avec toute sa marmaille, on n’en était pas étonné. D’ailleurs, il avait vite abandonné, au prétexte que ses chapons requéraient ses soins ! Sans vergogne, il avait préféré ses volailles à son fils, laissant les hommes du marquis poursuivre les battues.

Ou alors… peut-être s’était-il sauvé pour échapper à la castration. Le marquis balaya cette idée ridicule d’un haussement d’épaules. Quel miséreux refuserait une telle aubaine de se faire un nom ! Aucun pauvre hère ne renoncerait à une chance aussirare.

Et pourtant… Le risque de ne pas le retrouver était sérieux : un enfant seul livré aux brigands, aux bêtes sauvages… Et ce froid mordant ! Il chassa ces idées noires. Il se voulait optimiste. On ne renonce pas si facilement à une voix pareille.

Le vieil homme fit tourner le vin dans son verre et le tendit vers les flammes pour en faire jaillir les reflets cuivrés. Un geste machinal dans ses moments de doute, si nombreux ces derniers temps.

Il ferma les yeux. Même si le temps lui avait volé des noms et des visages, rien ne pourrait lui ôter la musique de cette voix. Il se souvenait, encore aujourd’hui, de la première fois. Il l’avait déjà entendue, bien sûr, mais toujours noyée dans le chœur. Ce jour-là, l’enfant avait chanté un solo.

C’était pendant une messe solennelle à la cathédrale, avant la procession de la San Valentino12. Il s’était avancé, pâle et grelottant dans son aube trop large, écrasé par la splendeur de l’autel baroque. Pour éviter les regards des fidèles, il fixait un vitrail représentant Saint Georges terrassant le dragon. Nous sommes son dragon, avait songé le marquis.

Les deux violonistes, réquisitionnés à prix d’or, entamèrent les premières notes du Domine Deus13 d’un certain Vivaldi, une connaissance du père Tomaso, qui testait là sa composition en avant-première.

Et puis, la voix s’était élevée.

Timide dans les premières mesures, puis plus assurée. Le garçon la projetait dans l’espace, avec l’innocence de l’enfance portée par une inspiration divine. Une caresse de lumière avait effleuré le marquis, comme si le ciel entrouvrait ses portes. Elle avait ébranlé son âme. Il n’écoutait plus un petit soprano, mais le souffle de Dieu. Quand la dernière note s’était éteinte, le silence l’avait laissé pantelant, ému jusqu’aux tréfonds de son cœur d’avoir entrevu l’au-delà.

Il s’était cru averti et formé par toute une vie de musique. Pauvre ignorant ! Ce timbre était resté gravé dans sa mémoire, comme une brûlure, douce, indélébile.

Son regard se durcit. Il pensa à Antonio, qui n’avait ni la voix ni la grâce, seulement une loyauté sans éclat.

Il l’avait recueilli à la mort de ses parents, emportés par l’éruption du Vésuve14. Engloutis sous ses yeux. Qui se serait remis d’un tel spectacle ?

Antonio le vénérait. Il était prêt à tout pour le contenter. Lui, déterminé à le hisser à la hauteur de ses ambitions, lui avait donné les meilleurs maîtres. Hélas, il avait dû se rendre à l’évidence : le talent ne s’enseignait pas.

Le souvenir de son échange avec son dernier professeur lui donnait encore des frissons. C’était un homme sec, à l’habit étriqué qui accentuait sa maigreur.

– Monsieur le marquis m’a demandé de lui rendre compte des progrès de son petit-fils. Je viens donc l’informer.

Il lui parlait à la troisième personne, sans doute un rempart contre son courroux. Il gardait l’échine courbée, les yeux fixés sur ses chaussures.

– Parlez, maestro, la prego !

– Antonio est plein de bonne volonté.

– Mais encore !

– Il ne rechigne pas à la tâche et se soumet à tous les exercices que je lui propose…

Ce nouveau silence attisa l’exaspération du vieil homme qui commençait à pressentir le pire.

– Il a une oreille musicale très fine.

Le marquis fronça les sourcils.

– Et un goût très avisé dans le choix des morceaux.

– Sa voix, maestro, sa voix ! Que vaut-elle ?

– Si son assiduité et son désir de bien faire étaient récompensés, il deviendrait un bien talentueux chanteur.

Ce simulacre de compliment sonna le glas de ses illusions.

– Monsieur le marquis est un amateur avisé… Il aura sans doute remarqué…

Le pauvre homme triturait son tricorne pour en faire sortir les mots qui refusaient de venir. Le marquis eut pitié de lui, ou peut-être de lui-même, et le renvoya.

Il était si contrarié qu’il pensa à haute voix, sans s’en rendre compte :

– Ah Antonio ! Si seulement tu avais le dixième du talent de ce garçon.

Il eut soudain froid et jeta une bûche dans le brasier, sans savoir que son petit-fils l’avait entendu.

Caché derrière une tenture, il était venu s’enquérir des recherches, mais les ordres secs lancés aux hommes l’avaient renseigné. Un soulagement brutal, coupable, l’avait envahi. Sans honte, il avait pensé : Que le diable t’emporte, Vincenzo ! Il s’en voulut aussitôt, mais le mal était dit ; un germe vénéneux dans un cœur trop fidèle.

Frappé de plein fouet par les mots de son grand-père, il s’était enfoncé dans l’obscurité de sa cachette pour fuir sa déception.

Il pleurait à présent, en silence, sa voix sans éclat et la désillusion du vieil homme.

C’est dans ce chagrin enténébré qu’une idée pernicieuse prit forme. Une idée qui allait bouleverser sa vie.

10 Cépage très ancien, probablement cultivé dès le XVIIe siècle, voire avant. Vin rouge puissant, alcoolisé, tannique. Ancêtre du Zinfandel américain.

11 Voleur méprisable.

12 Saint Valentin de Terni, évêque et martyr (IIIe siècle). Saint patron principal de Bitonto. Sa fête est célébrée le 14 février.

13 Composé aux alentours de 1715, soit un peu plus tard que la scène du roman. Il n’est pas impossible qu’une version ait été testée en avant-première.

14 1707.

5

Le fermier dut se croire béni des cieux pour cette main-d’œuvre gratuite. Il m’employa comme valet… ou plutôt, comme larbin. Non, pire : souillon, esclave. J’héritai des tâches les plus ingrates contre un lit de paille dans la grange et deux repas maigres quotidiens.

L’homme gérait cette vaste exploitation agricole en l’absence du propriétaire. Il s’occupait d’un important troupeau de moutons et de brebis destiné à la production de laine et de ricotta.

Il m’affecta à l’entretien des bêtes et à la fromagerie. Je devais les mener en pâturage, surveiller les agneaux – très convoités par les loups et les voleurs –, empêcher les petits de téter avant la traite et alerter en cas de mise bas.

Je préférais encore trimballer les seaux de lait que de risquer un coup de sabot en tenant les pattes des plus nerveuses.

Les corvées étaient interminables. À l’aube, la journée commençait déjà, et le soir venu, il me fallait encore changer la litière souillée, épandre la paille fraîche, nettoyer les abreuvoirs, porter les sacs de sel pour les bêtes. Parfois, j’en venais à regretter ma fuite.

Je m’étais lié d’amitié avec Paolo, un garçon plus jeune que moi, qui traînait toujours derrière lui une branche pour guider ses oies, les mains rougies par les échardes.

Il venait parfois à midi m’apporter mon morceau de pain rassis et du fromage rance. Nous mangions, assis sur une pierre, et jouions à imiter le cacardement incessant des volailles. Leur cri rauque et grave, tantôt puissant, tantôt étranglé nous lançait un défi. Rompu aux acrobaties vocales, je gagnais toujours.

À la nuit tombée, éreintés et crasseux, nous avalions notre soupe en silence, puis, quand il nous restait un peu de force, nous parlions de nos rêves. Nos vies, trop pauvres et trop banales, ne suffisaient pas à nourrir la conversation.

Le fermier, une brute élevée parmi les bêtes, ne connaissait que les coups pour se faire obéir. Je faisais tout pour l’éviter, guettant ses humeurs comme on attend l’orage.

Mais un jour, un coup de feu de chasseur fit éclater le calme. Les volailles s’éparpillèrent dans un tumulte de plumes et de cris. Paolo les rattrapa toutes, sauf une qui, grisée par sa liberté nouvelle, disparut dans la forêt.

La rage du fermier s’abattit sur lui comme la foudre. Il le frappa sans retenue. Les valets, tétanisés, n’osaient plus bouger. Les hurlements de mon camarade me firent oublier ma peur. Je saisis une pelle et l’abattis de toutes mes forces sur le dos de la brute. Il se retourna, hébété. Il m’aurait tué, j’en suis certain, si je n’avais pas pris mes jambes à mon cou.

Pour échapper à la punition, je décidai de me cacher. Grâce à la complicité de l’obscurité, je parvins à grimper dans une charrette chargée de paniers de fromages, prête pour un départ à l’aube vers le marché d’Altamura15.

Accroupi, je luttais contre une mauvaise crampe qui me déchirait la jambe. Quand les aboiements cessèrent et que les torches s’éteignirent, j’osai m’étendre. Une armée de fourmis me remonta le long des mollets. Je mordis ma cape pour étouffer un cri, puis, quand la douleur céda, je volai un fromage et m’installai, tant bien que mal, pour attendre le lever du jour.

Une pluie, fine et persistante, me trempait jusqu’aux os. Je m’abritai sous un panier vide ; peut-être cela me sauva-t-il. Quand la nuit commença à pâlir, le charretier inspecta son chargement. Je retins ma respiration, mais mon cœur cognait si fort que je craignais qu’il ne l’entende. L’inspection fut brève ; il grimpa sur son siège, fit claquer son fouet et nous nous ébranlâmes.

C’est à ce moment-là que germa en moi l’idée de fuir pour de bon ; le retour à la ferme était de toute façon impensable. J’espérais vaguement trouver un emploi dans la grande cité.

Le charretier poursuivit sa route dans le noir, malgré la pluie qui nous ralentissait. La présence de brigands rendait la nuit hors des murs trop dangereuse.

À notre arrivée, la place de l’église était bondée ; plus une seule place libre. Nous repartîmes vers une esplanade, aménagée sur un terrain communal, proche des remparts.

Il y régnait une effervescence odorante, un joyeux chaos fait de chansons à boire, de bêlements craintifs, de parfum de pecorino et du cacardement nerveux de quelques oies errantes.

Le charretier finit par s’endormir après de copieuses libations ; j’en profitai pour me dégourdir les jambes. Après le long voyage, j’avais une folle envie de gambader. Évitant la lumière des torches qui brûlaient encore pour décourager les voleurs, je me faufilai entre les chariots. Les marchands assuraient une garde tournante, et je faillis me faire prendre aux abords d’une fontaine. Tout le fromage englouti pendant le trajet m’avait desséché la gorge.

– Hé, qui va là ! Arrête-toi ou je t’assomme.

Pris au dépourvu, je me mis à cacarder comme une oie.

– Brutta oca, lasciami in pace16 ! grogna-t-il.

J’attendis qu’il reprenne sa patrouille pour me désaltérer.

Je rôdais parmi les groupes, épiant les conversations, à l’affût d’un charretier qui prendrait la direction opposée à Bitonto. J’entendis qu’une caravane devait partir pour Bénévent. Pour ne pas rater le départ, je dormis sous un arbre, d’un œil seulement.

Le convoi comprenait quatre charrettes chargées de meules de fromage, de sacs de blé, de ballots de toile. Des mules transportaient ricotta fraîche, jarres de miel et quelques bouteilles de vin.

À l’aube, je me glissai sous une bâche râpée, entre deux sacs de grain, l’angoisse au ventre. La ville était encore loin, pourtant je m’y voyais libre.

Après une halte pour abreuver les bêtes, la caravane s’engagea sur une piste caillouteuse bordée d’oliviers aux troncs tourmentés. Ballotté par les cahots, je ne voyais plus la fin de mon calvaire. De temps en temps, j’écartais la bâche : au loin, des collines se dessinaient sur un ciel clair. À l’approche de Venoza, les murets de pierres sèches laissèrent place à des ruines romaines.

Par moments, je pensais à mes parents. S’étaient-ils fait une raison ? Une bouche de moins à nourrir avait sans doute suffi à leur faire oublier leurs rêves de grandeur.

Plus nous approchions de notre destination, plus je prenais confiance. Lors d’un arrêt inattendu, je risquai un regard alentour. Je me trouvai soudain face à un caravanier, occupé à vérifier l’arrimage de la cargaison. Il hurla, effrayé de me voir surgir tel un diable hors de sa boîte. Ses cris alertèrent tout le convoi. On me fit descendre, sans ménagement, et on m’abandonna sur le bord du chemin comme un sac inutile.

Le cœur gros, je vis la caravane s’éloigner et, avec elle, mes rêves de vie nouvelle.

15Grande ville fortifiée, célèbre pour son pain et ses fromages (pecorino, caciocavallo).

16 Sale oie, laisse-moi tranquille !

6

Le marquis, alerté par le martèlement des sabots sur les pavés de la cour, se leva à la hâte. Les flammes des torches, à l’extérieur, peignaient les murs de sa chambre de reflets fuyants. Il attrapa une chandelle et dévala l’escalier sans prendre le temps d’enfiler une robe de chambre. Il arriva dans l’entrée au moment où un valet ouvrait la porte. Le marquis le repoussa d’un geste brusque pour faire entrer Pietro, son homme de confiance, responsable des recherches. L’homme, le visage défait par la fatigue, se tenait sur le seuil sans oser bouger.

– Entre, Pietro, entre ! lui ordonna le marquis en le tirant par la manche.

À l’extérieur, la troupe de cavaliers avait mis pied à terre et laissait les chevaux fourbus s’abreuver à la fontaine.

– Alors ? souffla le marquis en scrutant son visage poussiéreux.

Pietro secoua la tête plusieurs fois, mais cette dénégation silencieuse ne lui suffit pas.

– Parle, m’entends-tu ! L’avez-vous retrouvé ?

– Rien, monsieur le marquis, pas la moindre piste. Il a disparu comme un fantôme.

– Comment rien ?! Pas un témoignage ? Il secouait la manche du pauvre homme pour en extirper la réponse souhaitée.

– Pas le moindre, monsieur le marquis.

Le marquis lâcha Pietro et marcha jusqu’à l’escalier, puis revint vers lui d’un pas énervé.

– Même pas un indice ?

– On nous a dit… Un garçon, d’une dizaine d’années, aurait été aperçu à Bénévent. Il correspondrait à sa description.

– Ah ! Il cessa sa déambulation.

– Mais comment en être sûr ? En outre, le marchand qui nous a renseignés avait dû forcer sur la grappa17.

– Et tu n’as pas jugé bon de vérifier ! gronda le marquis. Les veines de ses tempes pulsaient, prêtes à éclater sous le coup de la rage. Pourquoi crois-tu que je t’entretienne, Pietro ? Il brandit la chandelle, si près que Pietro recula pour protéger sa moustache.

– Nous avons fouillé toute la ville, monsieur le marquis, mais il était introuvable !

– Bénévent, Bénévent, répéta le marquis, songeur. Que fait-il dans les États pontificaux18 ?Cherche-t-il à se rendre à Rome ?

– Le témoignage mentionnait… la route de Naples, monsieur le marquis, ajouta Pietro prudemment.

Le marquis poursuivait son monologue sans se soucier de sa présence. Mais comment peut-il être déjà si loin ?Il n’a pas froid aux yeux !S’il atteint Naples, nous l’aurons perdu à jamais. La ville l’avalera comme elle dévore tous les gueux qui affluent verselle.

Il congédia son homme d’un signe. Il avait besoin de calme pour réfléchir. Il ordonna qu’on lui apporte sa veste da camera19 en drap de laine et un verre de Primitivo dans le salon où le feu couvait toujours. Mais même le vin ne parvint pas à le réchauffer.

Ses gestes et ses expressions trahissaient le cheminement de ses pensées. Il était agité de légers tremblements et un mauvais rictus contractait sa bouche. Je ne le laisserai pas s’enfuir ! Il ne peut pas m’échapper ! De quel droit le priverait-il de cette voix ? Après tout, c’était lui qui l’avait repéré. Il lui offrait la gloire et la richesse… et la possibilité de se faire entendre dans le monde. Et voilà comment il le remerciait.

Cette voix, il ne pouvait se l’enlever de la tête ; son timbre… Sa façon de se jouer des ornements… Sa puissance limpide… Il voulait que tous puissent l’écouter.

Qu’on ne s’y trompe pas : le souci de l’art n’était pas le seul à nourrir sa détermination. Il enrageait aussi de ne pouvoir être reconnu comme celui qui avait découvert un chanteur si exceptionnel, celui dont le goût musical était si sûr, celui qui…

Non, il ne m’échappera pas, murmura-t-il entre ses dents.

Il sonna. Un vieux valet arriva en trottinant.

– Où est Pietro ?

– Aux cuisines, monsieur le marquis. Il n’avait rien avalé depuis ce matin.

– Qu’il vienne sur-le-champ !

Pietro arriva, la bouche encore pleine.

– Tu vas rassembler une troupe. Ne prends pas les sciocchi incapaci20 qui t’ont accompagné. Choisis quelques hommes hardis, implacables. Allez à Naples. Il baissa la voix bien qu’ils fussent seuls dans la pièce. Tu y rencontreras un certain Gianni.

– Comment le trouverai-je, monsieur le marquis. Naples grouille.

– Il traîne toujours dans une taverne près du conservatoire Sant’Onofrio. La Taverna del Lupo, il me semble. Tu le reconnaîtras facilement : il a le nez de travers.

– Et que dois-je lui dire, monsieur le marquis ?

– Tu te mets à son service avec tes hommes. Qu’il retrouve le garçon coûte que coûte et qu’il fasse ce qu’il faut pour qu’il ne s’échappe pas. Mais je le veux vivant, Pietro. Tu m’entends ; vivant et en bonne santé.

– Et après ? demanda Pietro, de plus en plus inquiet.

– Après… ce n’est plus ton affaire. Tu rentres ici pour m’avertir.

Le marquis lui tourna le dos. Pietro hésita un bref instant, puis s’inclina profondément et sortit sans bruit.

Resté seul, le vieil homme s’attarda encore un moment pour terminer son verre. Un sentiment confus, une légère appréhension l’empêchait de retourner se coucher. Il aurait de toute façon fini dans la fange ! Il haussa les épaules, but son vin et alla dormir.

Antonio, figé dans l’ombre, attendit que le silence se fasse pour regagner sa chambre. Réveillé par le remue-ménage dans la cour, il avait suivi son grand-père, bien trop agité pour s’apercevoir de sa présence. Puis il s’était glissé jusqu’à la porte du salon ; là, il avait collé son oreille contre le bois. Au nom de Gianni, il sut ce qui se tramait.

Il s’assit au bord de son lit, le cœur affolé et la peur au ventre. À l’issue d’une longue réflexion qui oscillait entre défi et renoncement, il dit à voix haute : Plus d’hésitation !Je vais le faire.

Une pensée brutale le ramena à la réalité. Il me faut de l’argent ! La gorge nouée par l’émotion, il ouvrit le meuble à secrets que lui avait offert le marquis et fit jouer un mécanisme caché qui dégagea un tiroir. Derrière le double fond, une bourse. Il la soupesa. Trop peu !Bien trop peu ! Il se mordit la lèvre. Il volerait s’il le fallait. Lui non plus, rien ne l’arrêterait.

Tout son corps tremblait.

17 Eau-de-vie.

18 Bénévent se trouve dans une enclave des États pontificaux dans le royaume de Naples.

19 Robe de chambre ressemblant à un manteau ample croisé sur le devant avec une ceinture ou des boutons.

20 Idiots incapables.

7

J’arrivai sur la place du marché au petit matin, transi et affamé, le cœur serré à l’idée de croiser le charretier qui m’avait chassé. Heureusement, il avait déjà repris la route.

J’errai, l’esprit vide, au milieu des étals désertés, à la recherche d’une occasion, d’un travail, ou d’une rapine ; tout plutôt que de rebrousser chemin. Des bourrasques chassaient des cageots vides contre le mur de l’église. Je m’abritai sous un porche ; une salve d’injures me fit sursauter. Un muletier s’énervait sur une bête récalcitrante. C’est alors que je le vis : un gamin des rues assis, le dos collé au mur, les genoux sous le menton. Je l’interrogeai du regard.

– Ben, tu vois pas ? C’est une caravane de bourriques.

– Ils vont où ?

– À Naples !

J’approchai avec précaution, sans oser déranger le muletier occupé à fixer deux sacs sur le dos d’une bête. Il remarqua mon manège :

– Qu’est-ce que tu veux, morveux ? Y a rien pour toi ici. Dégage.

– Je peux aider… Je sais tenir une mule, murmurai-je d’une voix mal assurée.

L’homme ricana sans lever les yeux.

– Ah oui ? Qui donc t’a montré ça ? Ta mère ? Il éclata d’un rire tonitruant qui se termina par une quinte de toux.

Malgré l’envie de faire demi-tour, j’insistai :

– Je sais. J’ai vu faire. Je peux tenir la corde, je gênerai pas.

Il me lança un regard mauvais. Il ne semblait pas convaincu. Je me tenais bien droit, le torse bombé pour lui prouver que je n’étais pas qu’un mioche.

– Et pourquoi tu veux venir, hein ? Qu’est-ce que t’as fait ? Des bêtises ? J’aime pas les voleurs !

Je répondis très vite, de crainte qu’il ne me chasse.

– J’ai rien fait ! Je veux aller à Naples. On dit qu’à Naples, on peut se faire payer pour tout.

L’homme rapprocha son visage du mien et me transperça du regard. Il sentait l’ail et le vin.

– Pour tout, hein ? Oui-da, pour tout. Même pour vendre sa peau. Il accompagna sa remarque d’un crachat qui s’écrasa sur la croupe de la mule.

– Tu sais au moins tenir une bête, ou faut que je t’attache à la queue pour pas que tu te perdes ?

Je hochai la tête plusieurs fois.

– Je sais. Je saurai.

– Ça mange pas de pain d’essayer, grommela-t-il en retournant à ses sacs. T’attrapes la vieille Sora là-bas, la grise, celle qui mord pas trop. Tu la tiens, et tu marches. Si tu traînes, on te laisse sur la route. Si tu tires trop fort, elle t’arrache le bras. Capito ?

J’acquiesçai, les yeux brillants.

– Capito !

Comme s’il regrettait d’avoir allumé une lueur d’espoir, il ajouta en s’éloignant :

– Et crois pas que c’est pour tes beaux yeux. À Naples, y a des gens qui ramassent les mioches. Et ils paient bien.

Je fis semblant de ne pas avoir entendu sa remarque et je serrai les dents. Au fond de moi, j’étais mort de peur.

– Allez, prends la corde et bouge pas.

J’attrapai la corde sans regimber et fixai la piste devant moi, repoussant ses menaces dans un coin de ma tête.

Je n’allais pas à Naples pour une raison particulière. Juste parce que l’occasion s’était présentée, et que je ne voulais surtout pas retourner chez moi.

Je n’imaginais pas une seconde que le destin me tirait par la manche.

Le début du voyage se passa sans encombre, si l’on excepte quelques torgnoles pour me garder dans le droit chemin. Rien de nouveau pour moi.

Nous nous arrêtions chaque soir dans des relais de poste ou des auberges qui accueillaient les caravanes. Nous y déchargions les bêtes, les abreuvions, pansions leurs blessures avant d’aller manger. Trop malingre pour porter les sacs de fèves et de pois chiches, je n’échappais pas aux autres corvées dans le froid. J’étais si las que j’aurais pu m’endormir à même le sol, si la faim ne m’avait pas gardé debout. Lors d’une étape à Caserta, je crois, un muletier éventra un sac de fèves ; je profitai de l’obscurité pour en chaparder une poignée que je dévorai aussitôt, sans voir que le chef m’observait. Il me poursuivit avec le bâton à clous qu’il utilisait pour faire avancer les mules récalcitrantes. Je parvins à lui échapper en me faufilant entre des jarres stockées dans la cour. Il jura de toute la force de sa rage. Je dus mon salut à une mule qui, dans un élan de liberté, choisit ce moment pour tenter sa chance.

Dès lors, il me regarda d’un drôle d’air, comme s’il cherchait le meilleur moyen de se débarrasser de moi.

Nous dûmes faire une halte à cause de la neige qui tombait en gros flocons collants, rendant le chemin trop glissant pour les sabots des bêtes.