Manon Lescaut de Prévost - Audrey Faulot - E-Book

Manon Lescaut de Prévost E-Book

Audrey Faulot

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Beschreibung

« J’ai à peindre un jeune aveugle, qui refuse d’être heureux », annonce l’homme de qualité à l’orée de Manon Lescaut. Le chevalier des Grieux, lui, insiste sur l’ascendant irrésistible de son amour. Celui qui cherche le bonheur doit-il renoncer aux passions ? Ou doit-il chercher à les satisfaire, en considérant que ces passions, d’origine naturelle, le déterminent ? Dans Manon Lescaut, roman philosophique sans philosophes, roman autrement libertin, Prévost explore les ambiguïtés de la liberté, de la sensibilité et du bonheur au moment où ceux-ci deviennent de grandes valeurs.


À PROPOS DE L'AUTRICE


Audrey Faulot est maîtresse de conférences en Littérature française du XVIIIe siècle à l’Université Paris Nanterre. Ses recherches portent sur l’identité dans les formes à la première personne au XVIIIe siècle (romans-mémoires, romans épistolaires…). Après une thèse de doctorat consacrée aux romans de l’abbé Prévost ( Questions d’identité dans les romans-mémoires de Prévost, 1728-1763, à paraître), elle a réalisé une édition de Manon Lescaut avec Érik Leborgne (Flammarion, 2022) et codirigé le collectif Prévost et les débats d’idées de son temps (Peeters, 2015).

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Seitenzahl: 176

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Dans la collection ChAMPION LES COMMENTAIRES

1. MAÏSETTI, Arnaud. Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, ou le théâtre au corps à corps. 2023.

2. FAULOT, Audrey. Manon Lescaut de Prévost, ou le « rivage désiré ». 2023.

3. DUFLO, Colas. Les Aventures de Télémaque de Fénelon, ou le roman politique. 2023.

Audrey Faulot est maîtresse de conférences en Littérature française du XVIIIe siècle à l’Université Paris Nanterre. Ses recherches portent sur l’identité dans les formes à la première personne au XVIIIe siècle (romans-mémoires, romans épistolaires…). Après une thèse de doctorat consacrée aux romans de l’abbé Prévost (Questions d’identité dans les romans-mémoires de Prévost, 1728-1763, à paraître), elle a réalisé une édition de Manon Lescaut avec Érik Leborgne (Flammarion, 2022) et codirigé le collectif Prévost et les débats d’idées de son temps (Peeters, 2015).

 

 

 

Illustration de couverture :

Believing, Barbara Hoogeweegen, 2018

© Barbara Hoogeweegen.

Tous droits réservés 2023/Bridgeman Image

 

Conception graphique : Soft Office

 

Diffusion hors France : Éditions Slatkine, Genève

www.slatkine.com

 

© 2023. Éditions Honoré Champion, Paris.

Reproduction et traduction, même partielles, interdites.

Tous droits réservés pour tous les pays.

ISBN: 978-2-38096-074-7

e-ISBN: 978-2-38096-104-1

INTRODUCTION

Je ne regrettais point l’Europe. Au contraire, plus nous avancions vers l’Amérique, plus je sentais mon cœur s’élargir et devenir tranquille. Si j’eusse pu m’assurer de n’y pas manquer des nécessités absolues de la vie, j’aurais remercié la Fortune d’avoir donné un tour si favorable à nos malheurs.

Après une navigation de deux mois, nous abordâmes enfin au rivage désiré1.

Le chevalier des Grieux se trouve sur le bateau qui l’emmène en Louisiane avec son amante qu’il accompagne dans la déportation. Des Grieux espère trouver un lieu où Manon et lui pourront vivre libres et heureux. « Tout l’univers n’est-il pas la patrie de deux amants fidèles ? » (p. 268) demande-t-il avant de s’embarquer. Il se rêve un instant parmi les « sauvages » américains qui suivraient « les lois de la nature », eux qui n’ont « ni les fureurs de l’avarice », « ni les idées fantastiques de l’honneur » (p. 268) – toutes ces passions sociales gouvernant la vieille Europe. Bien sûr, cet espoir est voué à l’échec. Des Grieux se heurte, dans une colonie en réalité misérable, aux mêmes obstacles qu’en France. Le « rivage désiré » est en fait un horizon métaphorique, proprement inaccessible : il s’agit de la félicité qu’on pourrait trouver dans l’assouvissement des passions. Tout au long du roman, contre Tiberge qui l’exhorte à une vie sage et tranquille, le chevalier défend l’existence de ce qui, pour lui, n’est pas qu’un « fantôme de bonheur » (p. 185).

La composante passionnelle du bonheur – envisagé, au xviiie siècle, de plus en plus comme une quête terrestre qui doit tenir compte de notre nature sensible – est un problème fondamental des Lumières2. On le retrouve comme un fil rouge philosophique dans Manon Lescaut. Nous avons conçu cet ouvrage pour suivre ce fil en particulier. Manon a pu être considérée comme une œuvre moins philosophique que d’autres romans de Prévost, tel que Cleveland, en raison de l’opportunisme ou de la faiblesse des réflexions du narrateur, qui tente de justifier sa propre passion. Mais c’est une possibilité ouverte par la forme du roman-mémoires, que de montrer comment celui qui fait l’expérience d’une passion aliénante tente d’expliquer cette dernière, quitte à essayer différents systèmes : approche janséniste, idées libertines, etc.

La quête de ce « rivage désiré » conduit des Grieux à s’interroger sur les origines physiques et métaphysiques de la passion. Cette question en amène une autre, sur le plan moral cette fois : des Grieux est-il vraiment aliéné par sa passion ? Sa liberté semble abolie. Il faudrait alors condamner les passions qui l’asservissent. Cependant, si les passions sont naturelles, pourrait-il faire autre chose que de les embrasser ? Mais cela est impossible, puisque l’ordre social (la famille des Grieux, les institutions…) punit ceux qui s’y livrent. Manon Lescaut représente une société qui condamne en apparence les passions mais qui, en pratique, les laisse s’exprimer de façon souvent galvaudée. L’expérience passionnelle, pourtant, semble universelle. L’homme de qualité découvre Manon grâce aux cris d’une vieille femme s’émouvant d’un spectacle qui fait « horreur et compassion » (p. 68-69) ; Marcel, le valet, est « touché » par le « tendre spectacle » (p. 179) des retrouvailles des amants à l’Hôpital… Manon n’est pas en reste, elle qui semble polie par le sentiment et l’amour-propre tout au long du récit. Dès lors, comment le romancier doit-il manier les passions qu’il s’agit de faire éprouver aux lecteurs ?

« Des aventures de fortune et d’amour » (p. 65)

Ce problème est esquissé dès le titre même du roman – ou plutôt les titres, qui promettent aux lecteurs une histoire d’amour contrariée. Manon Lescaut a en effet plusieurs noms. Un petit nom, tout d’abord : Manon. Par sa réduction à l’essentiel, il témoigne de l’immense célébrité atteinte par l’œuvre, comme d’autres à son époque : Marianne, Julie, Justine… Un titre intermédiaire, ensuite : Manon Lescaut. Il annonce une héroïne fascinante, assez en tout cas pour devenir éponyme, alors même que la modestie de son prénom et de son nom ne l’y prédestinent pas. Mais Manon n’occupe pourtant qu’une place secondaire dans ce récit d’abord intitulé Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut. Il suggère une histoire d’amour entre deux êtres de conditions différentes, que tout devrait séparer, bien loin des amants idéaux. Si l’on voulait être précis, cependant, il faudrait citer le titre intégral : Mémoires et aventures d’un homme de qualité qui s’est retiré du monde, tome septième. Manon est aussi un récit enchâssé dans un vaste roman-mémoires, le premier écrit par Prévost. Il programme pour ses lecteurs « des aventures de fortune et d’amour » (p. 65), comme le dit l’auteur des Mémoires dans son Avis. On devine que la passion sera irrésistible, exceptionnelle et contrariée – en un mot, romanesque –, mais aussi inconvenante, ancrée dans les réalités de son temps.

« Ceux qui aiment ce petit ouvrage » (p. 65)

Composé au début de l’année 1731, le roman Manon a été intégré aux Mémoires et aventures dont les tomes I et II, puis III et IV sont parus en 1728, à Paris, chez la veuve Delaulne, et les tomes V, VI et VII en 1731. On sait que Prévost a interrompu la rédaction d’un autre de ses romans, Le Philosophe anglais, pour rédiger Manon3. Il a aussi minutieusement révisé et augmenté son texte pour l’édition de 1753, publiée chez Didot sous l’adresse fictive d’Amsterdam, avec des figures de Pasquier et Gravelot4. Cette attention, exceptionnelle dans la carrière de l’auteur5, témoigne de la place singulière que Manon y occupe.

L’œuvre a très vite gagné son autonomie. Il n’est pas même certain que Prévost l’ait pensée comme un tome des Mémoires et aventures. C’est peut-être pour des raisons commerciales – les Mémoires et aventures étaient connus du public – que les libraires ont souhaité publier Manon avec le récit de l’homme de qualité6. Des éditions séparées apparaissent d’ailleurs très rapidement à l’étranger, dès 1733 (Suite des Mémoires et aventures d’un homme de qualité) et 1734 (Aventures du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut). L’Avis de l’auteur insiste sur cette autonomie :

Quoique j’eusse pu faire entrer dans mes Mémoires, les Aventures du Chevalier des Grieux, il m’a semblé que n’y ayant point un rapport nécessaire, le lecteur trouverait plus de satisfaction à les voir séparément. Un récit de cette longueur aurait interrompu trop longtemps le fil de ma propre histoire. (p. 61)

Il faudrait donc concevoir Manon moins comme un récit enchâssé que comme une « addition7 » aux Mémoires et aventures.

Entre hommes de qualité

Le lien entre les deux romans est, en effet, assez relâché. Les Mémoires et aventures d’un homme de qualité racontent les « malheurs8 » du Marquis de ***, qui décide ensuite de se faire appeler « monsieur de Renoncour9 ». Issu d’une illustre famille, Renoncour naît d’une mésalliance : son père a épousé la femme qu’il aimait contre l’avis de son propre père, qui l’a alors renié. Les tomes I et II des Mémoires et aventures racontent la passion du héros pour une jeune femme du nom de Selima, rencontrée pendant son esclavage chez les Turcs. À la mort prématurée de cette dernière, l’homme de qualité s’enterre dans une profonde retraite. Il n’accepte d’en sortir, au début du tome III, que pour accompagner dans un tour d’Europe un adolescent, le marquis de Rosemont. Marié à une mourante, Rosemont devient un très jeune veuf, que son amour pour une femme inaccessible car d’ascendance turque, Nadine, met au désespoir. Dans le tome VII, Renoncour relate comment il a rencontré le chevalier des Grieux, déclinant une nouvelle fois le thème de la passion malheureuse : des Grieux vient s’ajouter à cette longue liste d’amants endeuillés.

L’histoire de des Grieux est donnée à la fin des Mémoires et aventures mais, chronologiquement, la première rencontre entre Renoncour et le chevalier aurait dû avoir lieu au tout début du tome III, qui correspond aux premiers mois de l’année 1715. Renoncour croise de nouveau le chevalier au cours de ses voyages en Europe avec Rosemont, à la fin de l’année 1716. Manon Lescaut trouve donc place entre le moment où l’homme de qualité a décidé de se retirer dans une abbaye pour faire le deuil de son épouse, et celui où il en sort pour faire vivre à son élève les malheurs qu’il a lui-même connus. « Je suis obligé de faire remonter mon lecteur, au temps de ma vie, où je rencontrai pour la première fois le Chevalier des Grieux » (p. 67), écrit-il. Même si le lien entre les deux romans est assez ténu, il détermine la structure du récit. L’homme de qualité est le narrateur-cadre relayant les propos du narrateur principal, des Grieux, dont il est aussi le narrataire10 avec son élève Rosemont. Ce lien fait apparaître un certain nombre d’échos thématiques : comme les Mémoires et aventures, Manon Lescaut parle des vicissitudes de la passion, fil conducteur du roman.

Les Mémoires et aventures correspondent en outre au goût pour le romanesque hétéroclite encore en vogue au début du xviiie siècle, et pratiqué par Prévost dans ses premiers romans : structure labyrinthique, voyages et exotisme, relances, récits secondaires, coups de théâtre… À partir des années 1730-1740, cependant, le public a tendance à préférer les romans plus concentrés et plus vraisemblables, permettant une exploration plus précise de la société11. On comprend pourquoi Manon Lescaut a tant plu à sa parution et après.

L’histoire d’un « jeune aventurier12 » (p. 75)

Autant les Mémoires et aventures sont vastes, autant Manon a une unité dramatique. Tous les événements se rapportent à la relation entre le chevalier des Grieux et Manon Lescaut. Nous sommes à l’été 1712 ; lui a dix-sept ans, elle un peu moins ; ils se croisent à Amiens. Voilà des Grieux « enflammé tout d’un coup jusqu’au transport » (p. 79). Les jeunes amants s’enfuient. Quelques semaines plus tard, pourtant, ils se séparent, alors que Manon se prostitue à un riche client, M. de B., et que des Grieux est séquestré par sa famille.

Ayant en apparence renoncé à sa passion, sous l’égide de son ami Tiberge, le chevalier choisit l’état ecclésiastique et passe un an au séminaire de Saint-Sulpice. Manon, qu’il n’a pas vue depuis deux ans, vient le trouver lors d’un exercice. Nouveaux transports, nouvelle fuite. Mais après quelques mois de bonheur, faits de dépenses excessives, divers incidents éclatent : l’irruption du sordide frère de Manon, un incendie qui pousse des Grieux à devenir tricheur professionnel, un vol qui conduit de nouveau Manon à se vendre au vieux G…M… Au terme d’une dangereuse escroquerie, les amants finissent en prison, l’un à Saint-Lazare, l’autre à l’Hôpital. Des Grieux se sauve au prix d’un meurtre et organise l’évasion de Manon.

Les quelques semaines heureuses qui s’ensuivent ne suffisent pas à masquer la précarité de la situation. Manon est courtisée cette fois par le fils de G…M…, que les amants dupent. Le vieux G…M… fait alors de nouveau arrêter le couple. Cette fois, des Grieux est enfermé au Châtelet, dont il ne sort qu’avec l’aide son père. Manon, quant à elle, doit être déportée en Amérique. Des Grieux tente en vain de la libérer, allant jusqu’à suivre son convoi : c’est là, en février 1715, qu’il rencontre l’homme de qualité pour la première fois, à Pacy. Il embarque alors avec Manon jusqu’à la Nouvelle-Orléans.

Les amants vivent dans un certain dénuement, prétendant être mari et femme. Lorsqu’ils décident finalement de légaliser leur union, début 1716, le Gouverneur de la colonie les en empêche, afin de donner Manon à son neveu. Des Grieux se bat en duel avec son rival et, croyant l’avoir tué, il fuit avec Manon dans le désert, où elle meurt. À l’issue de plusieurs mois de deuil, le chevalier, que son ami Tiberge vient chercher en Amérique, retourne en France dans sa famille. Il croise pour la seconde et dernière fois le chemin de l’homme de qualité, à Calais à l’automne 1716, et lui raconte son histoire : la boucle est bouclée. Il aura fallu à peine quatre ans pour consumer cette relation – une durée courte pour un roman relativement bref.

En vertu des bouleversements provoqués par l’amour, Manon s’organise autour de trois espaces fondamentaux : la province – la famille de des Grieux vit quelque part dans le nord de la France –, Paris – lieu de plaisir, mais aussi centre d’un pouvoir menaçant et volontiers punisseur – et l’Amérique – ce « Nouveau Monde » qui ressemble déjà trop à l’Ancien. Ils vont de l’infiniment petit, que représente l’étouffant cocon familial, à l’infiniment grand du désert et de la mort. Surtout, les scènes d’ouverture – fuite en carrosse, embarquement maritime – côtoient les scènes de réclusion – multiples prisons, réelles ou symboliques. C’est bien la recherche de la liberté et du bonheur, impossibles à trouver, qui constitue le fil conducteur du roman.

Le personnel romanesque est aussi varié que l’exige l’histoire de cette déchéance, qui invite à traverser toutes les couches sociales : des aristocrates – la famille des Grieux, les riches clients de Manon – au peuple – Manon, son frère mercenaire –, jusqu’aux plus démunis – les prostituées de l’Hôpital, la population miséreuse de la colonie… Le noyau de Manon Lescaut est donc la passion amoureuse, envisagée de sa naissance à ses états les plus extrêmes, qui fournit une intrigue resserrée autant qu’elle permet l’exploration de toute une société.

« Dans le siècle où nous sommes » (p. 248)

De quelle société s’agit-il exactement ? Prévost écrit Manon dans les années 1730, au début du règne de Louis XV, mais il situe son roman dans les dernières années du règne de Louis XIV, mort le 1er septembre 1715. Détail signifiant : l’homme de qualité et le chevalier se rencontrent juste avant le décès du roi, puis juste après, comme si Prévost voulait parler de la fin d’un monde et du début d’un autre.

Le règne de Louis XIV a en effet profondément transformé la société française. On sait que le roi a œuvré à contrôler le pouvoir politique d’une noblesse dont il se méfiait, en favorisant l’élévation de nouvelles catégories de la population. On retrouve cet affrontement dans le roman, autour de l’opposition entre des Grieux, issu d’une noblesse ancienne, et les nouveaux visages du pouvoir : parvenus ou supposés tels13, institutions gouvernées par des « administrateurs » (p. 173), comme celui de l’Hôpital14, Lieutenant de police15, Gouverneur de la colonie16… Il s’agit dans Manon Lescaut d’interroger l’ébranlement des structures traditionnelles et l’avènement d’un pouvoir étatique de plus en plus fort. D’où la crise des valeurs qui occupe le roman, entre débats sur la religion (Empêche-t-elle d’être heureux ?), la morale (Le libertinage est-il condamnable ?) et l’économie (Quelle est la place de l’argent dans les relations sociales ?).

Cette crise des valeurs caractérise les années qui suivent la mort de Louis XIV, pendant lesquelles on fait le bilan de son règne. Louis XV étant trop jeune pour lui succéder, Philippe d’Orléans devient Régent, ouvrant sur une courte période (1715-1723) marquée par une relative libéralisation des mœurs. Malgré le décalage historique, c’est peut-être de la Régence et de la société qu’elle a fait naître que parle Prévost, de façon implicite, dans Manon Lescaut, à travers l’affrontement entre les pères et les fils, entre les anciens et les nouveaux riches, entre les partisans de la morale traditionnelle et les « esprits forts17 ».

Abbé Prévost et Prévost d’Exiles

Cette crise des valeurs fait écho à de nombreux débats d’époque, que Prévost connaissait bien. Prévost est en effet un moine « défroqué » : il a rompu ses vœux en 1728, quittant les Bénédictins pour s’enfuir en Angleterre et en Hollande. C’est d’ailleurs de Londres qu’il entreprend dès 1733 la rédaction du Pour et Contre, un périodique dont l’ambition est de discuter des œuvres qui nourrissent la vie intellectuelle et artistique européenne. Suite à divers scandales, Prévost réintègre les ordres en France en 1734, avant de défroquer à nouveau quelques années plus tard, puis d’être réintégré une seconde fois. Ce n’est pas un hasard si l’auteur s’est choisi le nom de plume « Prévost d’Exiles », au moment de sa première fuite.

La période de rédaction et de publication de Manon Lescaut correspond donc, chez Prévost, à une intense activité intellectuelle qui fait de lui un passeur français des idées européennes. En plus du Pour et Contre, il est aussi connu pour avoir traduit plusieurs œuvres, comme Clarisse Harlove de Richardson en 1751. Certaines de ses traductions lui permettent de concevoir des projets originaux et ambitieux. C’est le cas de l’Histoire générale des voyages (1746-1759), une encyclopédie de récits de voyage18. Quant à son Manuel lexique (1750), il se veut un « dictionnaire portatif des mots français dont la signification n’est pas familière à tout le monde ».

On retrouve dans Manon Lescaut la trace de ces discussions. Les milieux anglais que découvre Prévost sont en effet, au début du xviiie siècle, un haut lieu des thèses déistes voire athées (Toland, Tindal, Collins…). Celles-ci se développent en France à la même période. Le contexte des Lumières françaises est marqué par des persécutions religieuses envers toutes les hétérodoxies au catholicisme, notamment le protestantisme et le jansénisme. Or, dans Manon, d’importants dialogues entre les personnages ou réflexions personnelles de des Grieux tournent autour de questions telles que le libre arbitre, la prédestination, la Providence… Tiberge, le bon ami catholique, raille des Grieux à Saint-Lazare en le traitant de janséniste (p. 166), lui reprochant de croire en la prédestination. Le terme « fatalisme » – « ceux qui attribuent tout au destin19 » – apparaît d’ailleurs au xviiie siècle dans le sillage de ces débats. Ils sont obsédants dans Manon Lescaut : des Grieux est-il libre de réfréner sa passion ou est-il déterminé par quelque autre puissance, comme la Nature ? Sa rencontre avec Manon a-t-elle été voulue par Dieu ? Et dans ce cas, pourquoi serait-elle condamnable ? Même l’existence de Dieu est souterrainement discutée dans Manon, lorsque des Grieux s’interroge sur les ressorts de la Providence, voire sur son absence.

Prévost circule dans des cercles qui discutent abondamment ces questions théologiques et philosophiques. La censure20 de Manon Lescaut, œuvre jugée immorale à sa sortie, en témoigne. Le cas de Prévost n’est cependant pas simple. Il a conservé toute sa vie une position ambigüe, rompant avec l’Église et s’en rapprochant opportunément, se liant avec des figures des Lumières (Madame de Tencin, dans le salon de laquelle on trouve Fontenelle, Marivaux ou Montesquieu…), mais restant en marge du combat encyclopédique21.

Écrire en je

C’est aussi par le choix de sa forme que Manon s’impose à son époque. Les Mémoires et aventures d’un homme de qualité, comme l’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, sont racontés par un personnage qui livre sa propre histoire ou qui relaye le récit d’un autre personnage. Le texte est donc rédigé à la première personne, comme l’indique le terme de Mémoires dans le titre : les mémoires, genre en plein développement à l’époque moderne, sont des écrits dans lequel une personne plus ou moins importante raconte sa vie sous l’angle historique.

Les lecteurs du xviiie siècle prisent tout particulièrement l’écriture à la première personne. Celle-ci présente en effet deux avantages non négligeables. D’abord, elle donne un effet d’authenticité qui appuie la vraisemblance du récit, alors que le roman, considéré comme trop frivole et mensonger, a encore mauvaise presse malgré son succès éditorial croissant. Ensuite, elle accroît sa qualité émotionnelle, en permettant l’expression plus directe des pensées et sentiments d’un personnage. C’est ce qui explique la fortune, au xviiie siècle, des formes à la première personne : romans dans lesquels un personnage raconte sa vie, romans épistolaires, romans à plusieurs voix comme Les Illustres Françaises (1713) de Challe…

Le choix du « je » dans Manon Lescaut n’est donc pas anodin. Pendant longtemps, dans le genre romanesque, la troisième personne a dominé. La première se développe quand les romanciers, reprenant la forme des mémoires, font raconter au narrateur sa propre vie. Courtilz de Sandras, dans les Mémoires de M. d’Artagnan (1700), imagine ainsi l’autobiographie qu’aurait écrite d’Artagnan. Si le narrateur peut être réel, il peut aussi être fictif. C’est ce que fait Madame de Villedieu dans les Mémoires de la vie de Henriette-Sylvie de Molière (1671), Marivaux dans La Vie de Marianne (1731-1742) et, bien sûr, Prévost dans Manon Lescaut. Prévost choisit donc cette forme qui a le vent en poupe et que la critique littéraire baptisera, bien plus tard, du nom de « roman-mémoires22 ».

Il l’a d’ailleurs privilégiée pour la majorité de ses romans. Dans Le Philosophe anglais ou Histoire de M. Cleveland(1731-1739), un bâtard de Cromwell prend la plume pour raconter ses malheurs familiaux et conjugaux. Dans Le Doyen de Killerine (1735-1740), un prêtre trop zélé raconte ses difficultés à orienter ses frères et sœur bien peu obéissants. Le narrateur de l’Histoire d’une Grecque moderne (1740) est un ambassadeur épris d’une esclave, qu’il rachète pour la libérer mais qu’il garde prisonnière. Le thème de la passion amoureuse se retrouve aussi dans La Jeunesse du Commandeur, qu’on peut voir comme une réécriture de Manon Lescaut