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12 avril 2020 : en plein confinement, celui qui présidait au destin de Marginales, cet « autre Grand Jacques » dont plusieurs auteurs avaient célébré, 25 ans auparavant, le demi-siècle, nous quittait. La presse a titré de sa phrase usée : « il a tiré sa révérence ». Pas sûr que Jacques De Decker aurait apprécié la formulation, qui suppose, dans son sens premier, l’accord et la volonté de celui ou celle qui s’en va. Il l’écrivait dans l’éditorial qu’il prévoyait pour ce numéro de Marginales dont il ignorait qu’il serait le dernier pour lui : cette catastrophe qui s’abat sur le monde nous « atteint au plus profond, au plus secret, au plus sacré même. Elle interdit d’assister les mourants, de les saluer lors de leur départ. Des victimes du virus s’en vont sans le moindre signe d’hommes, de dévotion et de regret. Ces derniers adieux inaccomplis laisseront des cicatrices dans les cœurs. Des vies se trouvent gommées distraitement, sans qu’il soit possible de venger ces non-assistances. Celles et ceux qui auraient dû les assurer auraient risqué leur propre survie. La tragédie est un mot pauvre pour désigner l’épreuve infligée. »
Vincent Engel
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Vincent Engel
12 avril 2020 ; en plein confinement, celui qui présidait au destin de Marginales, cet « autre Grand Jacques » dont plusieurs auteurs avaient célébré, 25 ans auparavant, le demi-siècle, nous quittait. La presse a titré de sa phrase usée : « il a tiré sa révérence ». Pas sûr que Jacques De Decker aurait apprécié la formulation, qui suppose, dans son sens premier, l’accord et la volonté de celui ou celle qui s’en va.
Il l’écrivait dans l’éditorial qu’il prévoyait pour ce numéro de Marginales dont il ignorait qu’il serait le dernier pour lui : cette catastrophe qui s’abat sur le monde nous « atteint au plus profond, au plus secret, au plus sacré même. Elle interdit d’assister les mourants, de les saluer lors de leur départ. Des victimes du virus s’en vont sans le moindre signe d’hommes, de dévotion et de regret. Ces derniers adieux inaccomplis laisseront des cicatrices dans les cœurs. Des vies se trouvent gommées distraitement, sans qu’il soit possible de venger ces non-assistances. Celles et ceux qui auraient dû les assurer auraient risqué leur propre survie. La tragédie est un mot pauvre pour désigner l’épreuve infligée. »
Ce n’est pas le virus qui a vaincu Jacques ; c’est son cœur. Ce cœur qu’il avait si grand et qui battait autant pour lui que pour les autres. Et pour la culture. Au point, parfois, d’être d’une absolue mauvaise bonne foi, ou bonne mauvaise foi pour défendre l’indéfendable, comme il s’y risque encore dans cet éditorial, sans le moindre lien avec le coronavirus, pour venir à la rescousse de Woody Allen et Roman Polanski. Jacques, si tu étais encore là, nous aurions eu sur le sujet une de nos discussions enflammées chez Racines… Car je ne pense pas, pour ma part, que le talent soit une excuse et que le génie offre des passe-droits. Je ne crois pas non plus que la mise au pilori de ces artistes « riches d’esprit » soit un contre-feu allumé par les défenseurs des « riches tout courts » ; comme depuis la plus haute Antiquité, les artistes célèbres sont souvent courtisés par les puissants, et vice-versa. Ils mangent aux mêmes tables, fréquentent les mêmes lieux. Ce n’est pas un crime ; c’est un fait. Mais je serais d’accord avec toi pour défendre l’idée que les errements d’un homme (je laisse le mot, car ce sont le plus souvent des hommes qui sont jugés) ne doivent pas totalement empêcher la juste perception de son œuvre. Mais cette juste perception ne peut pas faire l’impasse – quoique Marcel Proust ait réussi à imposer à la critique post Sainte-Beuve – sur ce qu’est et ce que fait l’artiste.
Mais ce débat est au cœur – encore lui – du projet de Marginales : questionner la place de l’artiste dans le monde, questionner le monde par le regard des artistes. Les artistes, en particulier celles et ceux qui racontent et qui scandent, disent le monde qui est, l’auscultent, le dissèquent, mettent en lumière ce que le public ne voit pas, par choix ou (né)cécité. C’est ce que Marginales a fait avec assiduité et ténacité, sous la houlette de Jacques. Éclairer, comme les Lumières du dix-huitième, pour lire le monde à mourir et écrire le monde à naître. Mais l’art, c’est aussi dire ce qui n’est pas encore, ou ce qui n’est que prodrome. Lorsqu’un roman ou un film semble sortir « pile au bon moment », en phase avec une actualité singulière, on oublie que son auteur n’a pas pu l’écrire ou le réaliser la semaine précédente ; il est parfois l’aboutissement de cinq, de dix ans de travail, voire davantage. C’est que l’art ne dit pas seulement le réel ; il le pressent. Et parfois, il le crée. C’est dans cette voie que j’aimerais pousser désormais Marginales, cher Jacques ; et avec la candide insolence de celui qui parle au silence, j’ose croire que tu m’approuverais…
Pour ce qui est du coronavirus, j’ignore, à l’heure où j’écris ces lignes, ce qu’il en sera de cette « malédiction » lorsque paraîtra ce second volume. Ce que je sais déjà, c’est que cette crise a mis en exergue la situation précaire, pour ne pas dire indigne, de la culture dans notre société. Il aura fallu une mobilisation sans précédent pour que nos gouvernants – certains d’entre eux du moins – entendent l’appel et tentent de venir en aide à ce secteur clé de toute société. Ce maudit virus a révélé la nudité ridicule de tous nos petits rois, toutes nos petites reines. Et de chacun et chacune d’entre nous. Nous ne savons rien, nous ne prévoyons rien ; nous gérons au jour le jour, en fonction d’intérêts égoïstes – nos satisfactions immédiates comme les dividendes versés aux actionnaires – et à court terme.
La culture voit, dit et prévoit le monde, mais la culture contribue aussi à sa santé – psychique et économique. Tout euro investi par les pouvoirs publics rapporte plus qu’il n’a coûté ; de nombreuses études l’attestent. Si du moins, comme pour tous les services publics, on accepte d’envisager la « rentabilité » d’un service dans une vision large, qui touche toute la société, tous les secteurs. Une rentabilité collective, qui ne va pas dans les seules poches des « actionnaires » directs. De ce point de vue, la crise du coronavirus devrait conduire les responsables politiques, ou de riches philanthropes, à financer massivement des revues telles que Marginales qui, autant que des rapports d’experts, serviraient à tenir le gouvernail du monde et à maintenir le cap de notre société, un cap qui conduit vers la vie et non vers le désastre.
Ne rêvons pas trop et, quoi qu’il en soit, continuons à faire ce à quoi nous ne pourrions renoncer, sous peine de perdre notre âme. Et si les fléaux qui frappent l’humanité depuis qu’elle existe ont toujours alimenté l’inspiration des artistes, gageons que ceux-ci ne sont pas près de chômer, même si les pouvoirs publics persistent dans leur indifférence…
30 juillet 2020
Rose-Marie François
Les livres s’amoncellent sur le comptoir au rythme des titres que j’énonce en suivant ma liste manuscrite : histoire, géométrie, atlas, littérature française… Le libraire, sans hésiter, trouve un à un les ouvrages et les dépose devant mon père (qui va payer) et moi (qui commande). Grammaire latine, De Familie Kramer, Petite flore de Belgique, De viris illustris urbis…
— -bus ! -bus ! Illustri-bus !, rectifie le libraire d’une voix forte.
Moi, j’ai toujours été sensible à la rime. J’avais « entendu » De viris illustris urbis…, ça sonnait bien.
Cet homme m’a humiliée. Sa voix indignée traduit bien ce qu’il pense : « Quoi ! Cette gamine entre en sixième latine et elle est incapable de lire cinq mots sans en estropier un ? »
Il y a des titres sacrés. Ce De viris illustribus urbis Romae est comme une prière Introïbo ad altare Dei, Baroukh ata AdonaïElohenou melekh ha-olam, Abracadabracadabra, Lirum larum Löffelstil, wer das nicht kann, der kann nicht viel ! Tu loupes une syllabe et c’est comme si tu chantais Malbrough. Pire : le miracle tourne à maléfice comme le lait oublié sur l’appui de fenêtre d’un printemps précoce. Les bonnes terres, riches d’alluvions du Fleuve aux sources inconnues, se voient victimes de sept plaies.
Les sauterelles s’abattent sur nous et pondent de gros œufs qui roulent de gros yeux couronnés de cils rouges, regard viril, grosse voix de Magerman : « -bus ! -bus ! »
Cette gamine…
— Quel âge as-tu ?
La voix s’est radoucie. L’homme me sourit. J’ai moins mal.
— Onze ans, Monsieur. Dans deux mois j’aurai douze ans ! ajouté-je fièrement. Et j’entre au lycée Marguerite Bervoets, comme ma Maman.
— Marguerite Bervoets, décapitée à la hache par les nazis le 7 août 1944 à Wolfenbüttel…
Wolfenbüttel : le mot cruel, lieu imprononçable, qui achève la phrase gravée en lettres d’or dans le marbre clair, à l’entrée du lycée. Chaque matin, nous saluons la mémoire de l’héroïne.
— Voilà six ans que la paix est revenue, dit mon père, lui toujours prêt à voir plus loin, plus beau.
— Oui, Monsieur, souffle Magerman, on ne doit plus se cacher. On peut vivre à l’air libre, sans crainte de se faire arrêter.
— Sans crainte de se faire emmener…
— Destination inconnue…
Le Juif et le Résistant se comprennent. Ils ont échappé, mutatis mutandis, au même fléau. Ils sourient en m’entendant ajouter « On ne bombarde plus ! » Cette fois, espèrent-ils, les hommes ont vraiment compris : plus jamais ça !
Au loin, tout près, comme en écho, résonnent les mots : « Pardon ! Pardon ! Je ne le ferai plus ! Jamais plus ! » Chaque fois, les doigts… replongent dans le pot de confiture. « Lavez-vous les mains ! Lavez-vous les mains ! » Et Ponce Pilate de s’exécuter.
Très peu de temps après, sous la déferlante de mille et mille milliards de mille minuscules bulles couronnées, on voit mourir à bout de souffle mille et mille humains déconfits, confinés, surnuméraires, impensables, indispensables. On a fait ses valises pour des voyages nuls, annulés d’avance, à moins qu’il ne s’agisse du dernier voyage.
Double V de la honte, Violence et Vulgarité défont leurs valises, cessent de rivaliser, s’entre-tuent, se détruisent. On res-pi-re. On respire à fond.
Dans les villes sans voitures, on voit passer, au pas de promenade, des cerfs et des biches, et des faons, et, sagement distancés, des enfants triomphants, léger sourire aux lèvres.
Le ciel, naguère assombri de sauterelles et de drones grondants, s’éclaire, s’éclaircit la voix. Le printemps, le champ libre, la voie dégagée de tout moteur bruyant, se rue dans les rues, réazure le ciel, épure l’air. Dans les artères coronaires, les covids s’affairent à vide, ce qui libère les cœurs avides d’air frais.
La petite planète, par la voix de Greta, clame på svenska son mea culpa. Avril se découvre d’un fil. Mai n’en fait qu’à sa tête, restaurant joyeusement l’or des théâtres et l’ambiance feutrée des restaurants aux nappes impeccables. Dans son atelier, le peintre hisse les voiles, accroche ses toiles au vent des navires.
Tout baigne. Un baigneur flotte sur le Nil. Sa sœur en fait cadeau à la princesse. On dîne aux frais du prince. Aux confins de l’Histoire, le temps suspend son vol, on se met à revivre, à vivre le Temps, la noble durée, on remonte à l’Aïôn, qui de tout temps nous ouvre tous les possibles. Le temps des océans s’allonge, se couche, transatlantique dans un jardin ensoleillé d’avril. Les poissons espiègles nagent dans la mare, ils n’en ont pas marre : ils ont la mémoire si courte que peu leur chaut de recommencer mille et mille fois la même ronde errante, les mêmes erreurs qui les font rire. La carpe ne se farcit plus les tâches cruelles, la carpe s’égosille : Carpe diem !
Les écoles du bruit ferment leurs portes, les bibliothèques ouvrent plus large que jamais leurs portes vitrées. Les œuvres ne nous tournent plus le dos. On vit à livre ouvert, on se livre au plaisir du livre. On hume les alphabets, on palpe le papier. On sort rarement. On avance masqué, ganté, on fait rire les arbres bougons qui bourgeonnent, les rameaux exaltés qui feuillissent de neuf, les branches qui fleurissent et parfument les champs.
On entend le printemps, le beau chant du silence que brodent les abeilles libérées du mortel monoculturel. Les pluricultures croisent les multicultures. On se croise à distance, on se salue de loin. On rêve de rapprochements prochains.
Ô Toi, chère enfance, paysage infini, ne me quitte pas ! Retourne-toi ! Vois le pays où je m’en vais, d’où nul jamais ne reviendra !
Alors, Delphine sourit : « Qui te parle de revenir ? Ou bien de retourner ? Nous ne faisons que passer. »
Thilde Barboni
À mon fils, Romain
« Tu as beaucoup de chance d’être loin, crois-moi ! En fait, je t’envie… Mais, bon, maintenant, je peux te l’avouer, je t’ai toujours enviée. Tu me pardonnes ? Tu vas vite comprendre pourquoi… »
Léa coupe la communication tout en calculant qu’elle a dû être enregistrée il y a plus de cinq mois terrestres, quelques semaines après le décollage, lorsque l’agence encourageait encore tous ses proches et collègues à enregistrer des capsules audio, sortes de lettres sonores amicales, à égrener au fur et à mesure du voyage.
Elle soupire, ne peut s’empêcher d’évaluer la consommation d’oxygène que cette contrariété va occasionner, s’étire, les bras au-dessus de la tête, heurte quelque chose, ne vérifie même pas quoi et se concentre sur son rythme cardiaque trop rapide. Ralentir ses fonctions vitales, retrouver son calme, entrer dans un état proche de la méditation, oublier ce message contrariant.
Après quelques minutes, Léa réalise qu’elle ne parvient pas à penser à autre chose. Les mots, toxiques, constituent des chaînes de protéines refusant d’être métabolisées et rejetées par son cerveau. Elles vont s’enkyster et lui pourrir la vie pendant plusieurs jours. Il faut qu’elle trouve le moyen de se libérer de ce poison. Comment faisait-elle sur terre ? C’était si simple là-bas. Elle partait courir, elle épuisait son corps grâce à des exercices qui avaient le mérite de l’entraîner à sa mission tout en la délivrant de pensées délétères.
« Je t’ai toujours enviée. Tu me pardonnes ? ».
Non, Léa ne parvient pas à pardonner. Après tout, le pardon est une notion judéo-chrétienne qui n’a aucune valeur là où elle se trouve, à des milliers de kilomètres de la Terre, à des milliers d’autres kilomètres de sa destination : Mars.
Tout avait commencé deux mois avant le départ de la mission. Elle avait été placée en confinement, isolée, comme chaque membre de la mission, afin d’écarter toute personne présentant le moindre symptôme d’une quelconque infection ou maladie.
Étrangement, elle était restée l’unique en apparente bonne santé, psychique et physique. Il avait donc été décidé qu’elle partirait seule pour cette mission singulière consistant à rejoindre la première base martienne d’où ne parvenait inexplicablement plus aucune communication.
Sa mission était simple. Elle devait arriver sur place, faire les constatations, répondre aux inconnues que se posaient les responsables du projet. La principale étant de comprendre pourquoi trois astronautes avaient subitement disparu alors que tout semblait fonctionner à merveille. Étaient-ils morts ? Cette éventualité persécutait les terriens. Il fallait leur apporter une réponse. La survie financière du centre spatial et des missions vers Mars exigeait une communication parfaite, des raisons précises.
Mais un grain de sable grippe toujours des décisions prises pour de mauvaises raisons. C’est petit, un grain de sable, cela s’insinue partout mais cela reste visible, nullement comparable à ce qui s’était passé lors des deux mois de confinement pré-décollage. Quelque chose de minuscule, d’invisible, sournois et facétieux avait terrassé des hommes et des femmes surpréparés, surentraînés, suréquipés. On avait dû les évacuer l’un après l’autre loin de la base, en proie à des fièvres, des courbatures, des difficultés respiratoires.L’invisible l’avait épargnée, elle. C’était assez incompréhensible dans la mesure où ils avaient tout partagé avant le confinement. Elle aurait dû, elle aussi, avoir été contaminée par ce virus. La mission aurait dû être annulée, reportée.
*
Léa parcourt le vaisseau de long en large, surtout en long car la largeur ne lui permet pas de très larges mouvements. Cinq mois qu’elle a appris à ne plus penser à ce fils de pute, ce médecin qui avait soudainement paniqué à l’idée de rester enfermé pendant six mois dans une boîte de conserve glissant dans l’espace intersidéral. Un artefact magnanime, indifférent, n’obéissant qu’à l’électronique et à l’énergie des capteurs solaires. Quand Léa s’énerve, elle pense au vaisseau, à cette magnifique masse non organique, protégeant les cellules d’un corps qu’elle essaie de maintenir en forme malgré la solitude, les privations, la colère et surtout, l’ennui.
« Tu me pardonnes » ?
Comment ose-t-il ? Ce n’est pas à elle qu’il devait demander pardon mais à l’humanité tout entière. Sa lâcheté a eu des conséquences létales sur un tel nombre d’êtres humains que le pardon en devient une notion obscène, insoutenable.
Il a joué à l’apprenti sorcier pour se sortir égoïstement d’une situation sans se soucier du fait qu’il pouvait provoquer une catastrophe sanitaire d’une ampleur inédite. Léa repense brièvement aux dernières communications évoquant des millions de morts, le vaccin impossible à mettre au point rapidement, les médicaments, impuissants face à ce virus inconnu, jugé anodin au début de l’épidémie, mais s’avérant d’une contagiosité extrême et de plus en plus meurtrier.
*
« Tu as une chance folle ! Quand tu reviendras, le vaccin sera au point. Tu me pardonnes ? »
Son supérieur hiérarchique lui avait envoyé ce message enregistré depuis une prison où le médecin félon croupissait. Ironie du sort, après son épisode grippal, il semblait avoir développé des anticorps puissants contre le virus qu’il avait lui-même lâché dans la nature. Ironie du sort, il avait demandé, juste avant d’être exécuté, d’envoyer à Léa ce message « d’espoir ».Léa est en colère. Elle sourit cependant. Dans l’espace, isolée, confinée, elle avait vécu les trois étapes psychiques abondamment expliquées lors des stages préparatoires. La première phase avait duré un mois environ et avait été placée sous le signe du déni. Elle s’était imaginée dans une grotte, en retraite sur une île déserte, ou cachée, quelque part sur la Terre. La deuxième période avait duré plus longtemps. La colère l’avait envahie. Colère paradoxale. Elle s’en voulait d’avoir accepté la mission alors que c’était le rêve de toute une vie. Colère ayant progressivement pour objet son collègue médecin, au fur et à mesure que les nouvelles de la Terre lui parvenaient. Sur la base, les membres de l’équipe, interpellés face à toute l’énergie qu’elle déployait dans ses ressentiments, avaient fini par lui conseiller d’entretenir cette colère afin de ne pas tomber dans la troisième phase, celle de la résignation. Une phase très dangereuse pour les astronautes.
Tout sauf l’abattement, la dépression et la résignation.
Léa enfile des gants de boxe et se met à taper furieusement contre un sac où elle a collé la phrase qui la met en rage « Tu as une chance folle ! ».
Une chance folle d’être loin de la terre en période de pandémie. Ce crétin a même ajouté qu’elle échappait au confinement. La note d’humour l’avait laissée perplexe. Ce qu’elle faisait n’appartenait donc pas au domaine du confinement mais à celui d’une mission précise. Mais qu’est-ce que cela changeait ? Elle était seule, plus confinée que jamais, dans un espace minuscule en regard de ce qu’elle observait par le hublot. Des étoiles, des galaxies, une myriade de cailloux inconnus brillant à des milliers d’années-lumière et une énorme masse rouge qui grossissait face à l’espace de commandement du vaisseau. Parfois elle s’imaginait dans un corps humain, comme dans ce film qu’elle avait adoré, enfant où l’on suivait des hommes, rétrécis à l’extrême, effectuant un voyage fantastique dans un corps palpitant de vie. Peut-être est-elle dans un corps après tout, dans le corps d’un géant avec ses molécules, ses atomes, ses flux et ses inconnues. Léa arrête de frapper contre le sac. Quand elle commence à imaginer de telles choses, elle sait qu’elle hyperventile et que ce n’est bon ni pour son équilibre mental ni pour ses paramètres physiologiques.Elle peut juste se permettre d’imaginer d’autres univers possibles. Pourquoi pas après tout ? On a bien cru pendant des siècles que la terre était le centre de l’univers, puis, on s’est résolu à déplacer ce centre vers le soleil pour se rendre compte que des milliards de soleils existent ailleurs, que des milliards de galaxies tournoient dans le maelström de l’espace-temps. Pourquoi ne pas envisager des milliards d’univers ? Dans cette perspective, son voyage de la Terre à Mars est dérisoire, d’une durée très limitée. Elle se concentre sur cette idée et sourit puis fronce les sourcils. On l’appelle. Un message, envoyé en différé vient de lui parvenir.
*
« Madame, c’est moi qui vous parle car, malgré les efforts déployés, le virus a trouvé son chemin jusqu’à nous. Toute l’équipe est atteinte. La plupart dans un état grave. Il ne reste que moi. Vous ne me connaissez pas. Je ne suis qu’un stagiaire, astrophysicien et médecin, spécialiste des virus. Je vais tout automatiser. Ne vous inquiétez surtout pas. Vous n’êtes pas en danger. La procédure va suivre son cours et, quand vous reviendrez, le vaccin sera au point. Je vous le promets. Je vous l’administrerai en personne. D’ici-là, restez calme et suivez le protocole. Tout va bien se passer. Je suis parfaitement capable de prendre le contrôle. Et comme vous le constatez, je suis protégé. Je communique avec vous depuis une capsule de survie, petite, certes, mais protégée. Je suis en confinement strict. Comme vous… »
Léa observe l’homme. Il est métis et ses yeux sombres, à la prunelle veloutée, la rassurent. Il répète plusieurs fois la même chose, dans le désordre. Ce chaos verbal est rafraîchissant. Léa ne peut s’empêcher d’apprécier les propos informels. Les communications précédentes étaient codifiées, froides, analytiques. Celle-ci a le mérite de dire les choses avec un naturel désarmant.
Elle se recoiffe brièvement et réajuste son survêtement avant de lui répondre. Il recevra le message dans une vingtaine de minutes.
« Je me souviens de vous. J’ai tout de suite détecté vos compétences. Malgré la situation, soyez assuré que j’apprécie de rester en contact avec quelqu’un comme vous. Lewis… C’est bien cela ? Lewis, oui je vous ai repéré avant le décollage. Vous aviez déjà émis l’hypothèse que la contagion qui avait terrassé une partie de l’équipe était de nature virale et que ce virus ne ressemblait à aucun autre. Je suis certaine, Lewis, que vous aviez déjà compris ce qui allait se passer… ».
Léa envoie le message. Elle se sent, depuis le début de cette mission, étrangement sereine. Le fait de savoir que ce stagiaire, surdiplômé, de plus de trente-cinq ans tout de même, s’occupe d’elle, la calme complètement. La perspective d’avoir affaire à lui adoucit le choc des nouvelles qu’il lui a transmises.
*
