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Veröffentlichungsjahr: 2021
Marianne CLOGENSON
Mélodie sans Paroles
Roman
Cet ouvrage a été composé et imprimé en France par Libre 2 Lire
www.libre2lire.fr [email protected], Rue du Calvaire - 11 600 ARAGON
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
ISBN papier : 978-2-38157-092-1ISBN Numérique : 978-2-38157-093-8
Dépôt légal : Janvier 2021
© Libre2Lire, 2021
À Roger Bontemps
Merci de m’avoir transmis ce goût pour la littérature
Repose en paix.
« La musique a toujours été un moyen de survie, qui a toujours réussi à passer les frontières et les massacres. Et comme il y a beaucoup d’édifices culturels qui ont été détruits avec le temps, la musique est un patrimoine culturel qu’il est difficile de détruire. »
Astrig Siranossian
Remerciements
Il est une personne que je tiens à remercier très particulièrement, c’est mon amie de toujours Nadine Der Hagopian qui a eu l’immense gentillesse de lire et corriger mon roman tout en y apportant son esprit critique. Sans son aide, je n’aurais jamais osé le proposer à mon éditeur.
Pour la nouvelle édition de ce livre, je tiens à souligner la gentillesse de Véronique Hallier qui a repris mes maladresses lexicales. Je la félicite pour sa patience et son dévouement. Si ce roman devient un succès, ce sera grâce à elle.
Durant l’écriture de ce livre, j’ai été soutenue par la communauté du forum des Jeunes écrivains et je tiens à les remercier très chaleureusement pour leur appui et leurs conseils. Bien plus proche de moi, ma famille, mes amis et surtout mon époux m’ont épaulé. À chacun j’adresse un immense merci pour tous ces encouragements.
Je tiens aussi à remercier mes lecteurs qui ont accueilli mon premier roman « Un chant de coquelicot » et en ont fait de tels retours. Sachez que j’en ai été profondément touchée et émue. J’espère que ce nouvel opus, très différent du premier, vous plaira tout autant.
Et pour finir, je remercie ma bonne étoile, mon ange gardien qui a voulu que mes crises d’insomnies me fassent regarder des programmes télévisés à des heures où tout être normalement constitué est censé dormir. J’ai découvert avec intérêt des reportages qui ont étoffé mon histoire, donné de la consistance à mes personnages, car il est important de préciser que tous les événements cités sont partis de faits réels. J’en ai construit une histoire originale où je me suis permis peu de liberté avec l’histoire telle qu’elle a existé.
Marianne Clogenson
Fiche personnages :
Anatole Contendin : bassiste du groupe Olwan, a pour pseudo Petro Riviera
Agnès Meri : prostituée, travaillant pour M. Hess
Alexandre : guitariste du groupe Olwan, en couple avec Justine
Andréa : enfant d’Agnès
Brigadier-chef Arcole : policier véreux chargé de former le stagiaire Valmy
Benoit : chanteur du groupe Olwan
Bouvine : homme de main de M. Hess
Brune Moreau : adolescente, groupie des Olwan
Cheyenne : adolescente tsigane, fille de Suadi, petite-fille de Féfa
David : batteur du groupe Olwan, compagnon de Marie-Clémence
Dr George : médecin travaillant pour M. Hess
Esteban Expósito : clavier du groupe Olwan
Féfa : matriarche tsigane aux dons de voyance
Iéna : homme de main de M. Hess
Justine : épouse d’Alexandre, attend son premier enfant
Karl : homme de main de M. Hess
M. Hess : proxénète employant Agnès et Odile
Marie-Clémence : institutrice, compagne de David
M. et Mme Moreau : parents de Brune
Mme Rezoul : ancienne voisine d’Agnès à qui elle a confié son enfant
Odile : prostituée, colocataire et meilleure amie d’Agnès
Commissaire Perlin : commissaire principal de police, chef d’Arcole
Sigysmond : producteur du groupe Olwan
Suadi : tsigane, fils de Féfa, père de Cheyenne
Tania : prostituée de luxe, travaille pour son propre compte
Valmy : stagiaire de la police parisienne
Ma chérie
Tu me manques. Un mois sans vous voir toi et notre bébé, je parie que l’enfer serait une sinécure à côté. Tu vas pouvoir te réjouir, j’ai déjà trouvé un emploi. Pour l’instant, il me sera difficile de te faire venir, car je vis dans un minuscule studio, et je dois attendre encore quelques jours pour me faire installer le téléphone. Je ferai le nécessaire pour trouver un F3 au plus vite. En attendant, je préfère t’envoyer de l’argent en espèce et que tu prennes soin d’Andréa. Au besoin, tes parents sont toujours là pour t’aider. Je sais que ton père me déteste et que tu es en froid avec ta famille à cause de moi, mais si tu les croises, salue-les de ma part. J’ai hâte de pouvoir vous embrasser à nouveau.
Je t’aime.
Christian
Le téléphone sonnait, une voix préenregistrée répétait inlassablement : « Le numéro que vous avez demandé n’est plus attribué, veuillez consulter l’annuaire ou votre documentation. »
Le tee-shirt collé à la peau, les doigts enrubannés dans des pansements, l’odeur de la sueur qui ne le quittait pas, Petro Riviera reçut un éclat de lumière qui l’aveugla un instant. Devant lui se tenait une masse informe qu’il avait du mal à discerner dans la pénombre. Le jeune homme ferma les yeux. Assoiffé par la chaleur qui régnait déjà en cette fin de mois de juin, il déglutit avec peine. Il saisit une bouteille d’eau qui traînait à ses pieds, et l’avala d’un trait avant de la jeter au loin. L’eau tiédie l’ayant à peine ragaillardi, Petro respirait ce moment intense où l’atmosphère retombait après avoir tout donné. Il attendait. Un soupçon d’incertitude l’assaillit durant cette seconde qui lui semblait interminable. Puis l’évènement s’établit enfin. Sa performance terminée, il reçut les applaudissements auxquels il s’attendait, froids et impersonnels. Juste ce que la bienséance acceptait de politesse. Parmi ce parterre de célébrités venu entendre le concert des Olwan, le groupe le plus populaire du début des années quatre-vingt, le tout Paris mettait un point d’honneur à être vu le soir de la première, et trop peu d’admiratrices avaient pu obtenir de billet. Pour Petro, cette représentation tenait lieu de répétition pour le concert du lendemain, et l’envie de casser sa basse pour exprimer sa désapprobation le démangeait. Il se retint, se remémorant le discours d’avertissement que leur avait tenu Sigysmond avant de poser le pied sur scène.
Sigysmond, celui qu’on nommait le sixième Olwan, l’homme de l’ombre, l’autre tête pensante du groupe. Celui qui agissait avec les médias et qui menait la carrière de ses protégés avec plus de panache que le Colonel Parker l’avait conduite pour le King Elvis. Petro et ses comparses faisaient preuve du plus grand respect envers lui, car il s’était toujours montré de bons conseils, et si les cinq musiciens étaient acclamés debout ce soir, c’était grâce à lui.
Sigysmond occupait la place d’imprésario, de mentor, de producteur, mais aussi d’attaché de presse, occasionnellement de chauffeur. On le considérait régulièrement comme l’homme à tout faire en plus d’être le fidèle confident. Sa silhouette de géant à la chevelure blanchie se tenait debout, dans les coulisses, les bras croisés, approuvant le spectacle.
La chaleur des projecteurs, désormais éteints, maintenait ce sentiment d’oppression une fois le concert terminé. Petro saisit le manche de son instrument et le fit basculer dans son dos, puis rejoignit ses amis au milieu de la scène. Lorsqu’il posa pour le salut final, il esquissa un semblant de sourire à l’attention des photographes. Tout en levant les bras, comme un signe d’au revoir au public, de ses yeux de braise, Petro observa les coulisses et tira ses cheveux lisses et noirs comme de l’ébène vers l’arrière, dégageant ainsi son visage anguleux au nez aquilin, et à la peau basanée.
Côté jardin, Sigysmond héla ses protégés tandis que les cinq jeunes hommes refusèrent, d’un commun accord, d’interpréter un dernier morceau pour le rappel. Celui-ci, ils le réservaient pour le lendemain, quand leurs admiratrices, les vraies, celles qui brandissaient leur briquet à l’écoute de leur chanson préférée, assisteront au concert.
D’après lui, à eux seuls, les murmures qui l’accompagnaient, laissaient une sensation d’inachevé. A contrario, Petro affirmait qu’un texte alourdirait sa création. Les quatre autres musiciens hésitaient à laisser l’œuvre en l’état, mais s’étaient laissés convaincre par leur ami compositeur, la vraie tête pensante du groupe. L’œuvre était parfaite telle quelle. Les cinq jeunes hommes s’étaient concertés en marge de Sigysmond. Ils désiraient offrir cette mélodie, comme un cadeau de remerciement, à ceux qui savaient apprécier leur musique, et non pas à ceux venus poser devant les paparazzis, et qui veilleraient toute la nuit, à attendre fébriles, le tirage du prochain journal avec à la une, leur photo en pied.
Le concert terminé, chacun empruntait la direction de leur loge respective, sous les acclamations de quelques jeunes adolescentes un peu plus chanceuses que d’autres, venues réclamer un autographe jusqu’à leur porte. Petro Riviera, redevenu Anatole Contandin, réclama un sandwich à Sigysmond avant de s’enfermer à double tour dans la pièce où l’attendaient une douche et des vêtements secs.
Pour éviter les débordements des admiratrices, trois vigiles musclés se tenaient devant les portes menant aux loges et sélectionnaient selon des critères précis, les quelques jeunes filles qui auraient le droit de pénétrer dans l’antre des vedettes. Tout près, Tania, un papillon tatoué sur le visage, repéra la silhouette du géant à la chevelure blanchie. Invisible au milieu de la foule, la jeune femme se faufila d’une démarche des plus discrètes, suivant l’homme en quête de quelque nourriture.
Dans les coulisses, un technicien rangeait le matériel dans un flight case, puis enroulait un câble autour de son avant-bras. Il frôla une habilleuse qui inspectait l’état des costumes suspendus à des cintres, sur des portants à roulettes. L’homme s’excusa à peine et poursuivit son chemin. La femme bâillait en contrôlant les vêtements qui avaient servi lors de la première partie du concert. Hormis les marques de transpiration, rien ne lui semblait anormal, pas de déchirure, pas d’accroc, donc pas de travail supplémentaire. Le sèche-cheveux qu’elle utilisait, couvrait les appels des admiratrices hystériques qui s’étaient faufilées jusqu’ici. Elle jeta un regard au mouvement de foule, ignorant les éclats de voix, dès que les jeunes filles approchaient des musiciens. Ils signaient des autographes et acceptaient de poser complaisamment auprès des jeunes filles surexcitées. Quelque part c’était le moment qu’ils espéraient le plus. Les échanges avec le public.
Benoit, le chanteur, se présentait comme le leader, et maniait le piano avec virtuosité depuis son plus jeune âge. Il affichait un angélique visage poupin avec ses boucles blondes survolant ses yeux bleus. Dès qu’il entrait dans une pièce, son magnétisme naturel attirait les regards. Il vivait mal de ne pas être le centre d’attraction.
Auprès de lui se tenait Alexandre, le guitariste. Sous une chevelure châtain clair et touffue coupée à « la mulet », l’épilation de ses sourcils lui donnait une apparence androgyne qui plaisait aux jeunes filles. Il se décrivait comme le plus angoissé devant un public. Très tôt, sa mère avait choisi de l’inscrire aux activités de la maison des jeunes où il avait appris l’accordéon à contrecœur. À l’adolescence, et par esprit de rébellion, il avait décidé de troquer son instrument contre une guitare électrique, plus populaire à ses yeux, ce qui lui assura un certain succès auprès des filles qu’il collectionna jusqu’au jour où il rencontra Justine, qu’il épousa et dont il attendait un enfant.
Tout aussi proche des admiratrices, se tenait David, le batteur, le plus exalté du groupe. Durant tout le concert, il avait franchement exprimé son plaisir en ne cessant de sourire. Il rayonnait de bonheur en embrassant les jeunes femmes venues l’acclamer. Ni beau ni laid, David n’intéressait pas les adolescentes surexcitées, qui préféraient sauter au cou de Benoit. Enviant avec philosophie le succès du chanteur, il amusait la galerie par des blagues dont il s’était fait le spécialiste.
Et enfin, se tenant complètement à l’écart afin d’être certain qu’il s’agissait bien de lui que les admiratrices venaient acclamer, patientait Esteban, le joueur de synthé, celui qui faisait tapisserie et cela, depuis l’âge des premières surboums. Ses petits yeux noisette surplombant une bouche particulièrement fine sur un teint hâlé, dégageaient un aspect chafouin qui n’inspirait pas confiance. C’était d’après ses dires, l’image que le miroir lui renvoyait. À l’inverse, dans l’esprit des jeunes femmes, son type andalou avait de quoi briser les cœurs. Aussi, il avait pris l’habitude de s’excuser, en adoptant un langage gestuel, faisant preuve d’une profonde timidité dès qu’il côtoyait plus de deux personnes.
Tous originaires de la banlieue dijonnaise, les quatre jeunes hommes s’étaient rencontrés sur les bancs de l’école et avaient grandi ensemble. Ils passaient leur temps libre à jouer de la musique. Leurs apparitions dans les bals populaires régionaux où ils interprétaient l’incontournable « Prends mon cœur » de Petula Clark, qu’ils avaient arrangé en une version ragtime, leur valurent une certaine notoriété. Ils abandonnèrent alors leurs études pour réaliser leur rêve de vedettariat.
À l’abri de la horde de chasseuses d’autographes, derrière la porte de sa loge, Anatole, affalé sur le canapé moelleux mis à sa disposition, vidait une bouteille de whisky à même le goulot. Il percevait les exclamations suraiguës des jeunes filles et supposait que ses amis se faisaient un plaisir non dissimulé à signer sur les posters et pochettes d’albums qu’on leur présentait. De l’alcool ambré se déversa sur son tee-shirt qu’il retira d’un geste sec. Assis, il arrachait les sparadraps qui protégeaient ses doigts, constatant les séquelles laissées par les cordes métalliques. Ils étaient laminés et parsemés de cloques. Après avoir poussé un soupir, il alluma une cigarette, lorsque la chevelure blanchie de Sigysmond fit irruption. Il lui présenta sa commande. Anatole écrasa son mégot dans le cendrier posé à même le sol, et inspecta la livraison. Le sandwich en question arborait un maquillage des plus outranciers, sous une écharpe en fausse fourrure croisée sur la poitrine, planté sur des talons aiguilles, dévoilant des bas résille sous une minijupe en cuir. L’esprit embrumé par la boisson, Anatole reconnut un visage familier et déboutonna sa braguette pour brandir son sexe qu’il présenta à la jeune femme, avec pour seul ordre le mot « suce ». La porte claqua, laissant le couple seul.
S’agenouillant, la jeune femme obtempéra. Tout en goûtant son plaisir, Anatole termina sa bouteille qu’il laissa choir à ses pieds dans un râle rauque. D’un mouvement vif, il se redressa et arracha les vêtements de la jeune femme, la projetant à plat dos sur les coussins du sofa, avant de lui écarter les cuisses. Il se planta en elle d’un coup de reins sec. Il ignora les grimaces qu’elle dissimulait en pinçant ses lèvres, se laissant bercer au rythme de ses sursauts, ce qui renforça son ardeur.
Préférant attendre que son partenaire en ait terminé avec elle, la jeune femme gisait comme avec tous ses autres clients, lorsqu’elle entendit Anatole soupirer :
Prévenue par Sigysmond que la chose taboue était d’évoquer le nom de scène de l’artiste, elle se pinça les lèvres pour ne pas prononcer le seul prénom qu’elle lui connaissait : Petro.
Tandis qu’il maintenait la cadence avec ses hanches, Anatole remarquait que la jeune femme le fixait au plus profond de ses yeux de braise. Il lui semblait reconnaître le visage de Laura, aussi froid qu’éteint.
Anatole goûtait les caresses, et revit les traits de Laura. Les deux femmes se ressemblaient étrangement, et compte tenu de son état d’ébriété, il lui était facile de les confondre. Ses mains calleuses cajolaient sa peau diaphane, tout en murmurant des propos qu’il ponctuait d’un « Laura » lascif. Il prenait son temps, tandis que la nuit avançait.
L’appétit de cet homme ne semblait avoir aucune limite, lorsqu’un tambourinement à la porte leur intima de vider les lieux d’ici dix minutes. La voix de Sigysmond avait sorti Anatole de sa torpeur et il se releva subitement.
Se rhabillant à la va-vite, Agnès se pencha une dernière fois vers son client, dans le but de s’assurer que sa prestation avait été à la hauteur. Les mots lui importaient peu, elle attachait davantage d’importance à l’attitude. En un regard, elle savait s’il était satisfait. Alors la question n’était qu’une formalité, qu’elle proposait comme un service après-vente.
Les yeux d’Anatole l’étonnèrent. D’un air attristé, il réclama la chose la plus incongrue qu’on ne lui avait encore jamais demandée.
Anatole savait que les prostituées n’embrassaient jamais sur les lèvres, mais son besoin d’affection à peine comblé, il réclamait de cette manière ce qui manquait à sa vie.
S’exécutant, Agnès serra son torse luisant de sueur tout contre elle, avec la tendresse d’une amante éprise. Presque maternelle.
Dans sa chambre décorée de posters à l’effigie de son groupe préféré, la jeune Brune Moreau rageait de ne pas avoir pu assister au concert, le soir de la première. À la fin du repas qu’elle avait partagé en famille, elle s’était isolée, sans avoir touché à son assiette, s’attirant les foudres de son père et la tempérance de sa mère. Assise à son bureau, elle saisit les coupures de journaux destinés aux teenagers, et feuilletait les articles relatant la carrière des Olwan. Tout à sa lecture, elle alluma sa chaine hi-fi dont elle poussa le volume au maximum, et chanta « Prends mon cœur » à tue-tête, maudissant son père qui n’avait pas fait l’effort, malgré ses relations, de lui procurer un billet pour le concert. Elle se laissait charmer par les paroles qu’elle croyait écrites à son attention, se répétant que Benoit était le plus talentueux des cinq musiciens. Évidemment, sinon, il ne serait pas si beau.
Elle admirait la pochette de leur premier album. Le dessin en noir et blanc représentait une bouteille sur laquelle on pouvait voir une femme à genoux, qui embrassait un homme se tenant derrière elle, dans la même position. Il lui caressait les seins. Au goulot de la bouteille flottait une étiquette mentionnant : message d’amour des dauphins. Visiblement, l’homme et la femme s’accouplaient, ce qui avait fait scandale dans l’histoire de la musique. À l’époque, le comité des bonnes mœurs avait imposé l’interdiction de la vente de ce disque, jugeant la pochette trop subversive aux yeux des enfants.
Secondé par son avocat, Sigysmond avait défendu son idée, expliquant que l’image n’était qu’une illusion d’optique dont les enfants, qui n’avaient pas encore atteint la maturité pour se faire une représentation mentale de l’érotisme, ne pouvaient associer. Il avait démontré, preuves scientifiques à l’appui, que les plus jeunes ne percevaient que des dauphins, neuf au total, ceux-ci définissant le pourtour de la femme et ses ombres mêlées à celles de l’homme.
Malheureusement pour lui, la justice avait donné raison au comité des bonnes mœurs, et dès la première semaine, les pochettes furent retirées des ventes. Le scandale ayant éclaté, la publicité avait été lancée et assura le succès du groupe qui pulvérisa les records des ventes de l’histoire de la musique. Lorsque l’album fut réédité, le label avait pris soin de faire apparaitre les dauphins en couleur, supprimant ainsi l’image subliminale aux yeux des adultes. Mais il y eut un nouveau tollé lorsqu’on s’aperçut qu’il s’agissait d’un autocollant en couleur qu’on pouvait facilement retirer afin de découvrir l’original.
Brune avait soigneusement décollé les dauphins de sa pochette, et les avait replacés sur la couverture de son journal intime afin de les conserver pour l’éternité. Elle s’imaginait, à la place de cette femme, dans les bras de Benoit, lorsque son père frappa à la porte de sa chambre.
L’adolescente obtempéra, tout en ressassant qu’il était injuste de ne pas avoir assisté à la première. Elle vérifia que son billet pour le concert du lendemain était à sa place et se dit qu’il lui permettrait de prendre sa revanche.
Cheminant dans les rues de Paris, Agnès releva ses cheveux qu’elle tenta de natter en un chignon grossier, tout en contemplant la nuit, aussi noire que l’encre.
La journée est enfin terminée, songeait-elle. Pas trop tôt.
Se dirigeant vers le métro, elle fut prise à partie par un attroupement de bohémiennes qui l’insultèrent, alors qu’elle leur laissait le passage entre deux voitures mal garées, s’écartant ainsi de leur chemin. Bloquant l’accès au tunnel sous-terrain, les bohémiennes interpellaient les passants pour leur raconter la bonne aventure. Elles arboraient des robes de satin, brodées de dentelles grisâtres, qui avaient connu des jours meilleurs.
Agnès n’avait pas répondu, devinant qu’elles cherchaient la provocation. Haussant les épaules, elle avait préféré tourner les talons pour rentrer chez elle à pied. Elle longeait le bord de la Seine, toujours éclairée la nuit. Grassement payée pour taire l’identité de l’homme à qui elle avait tenu compagnie ce soir, elle cracha par terre, comme pour se débarrasser du goût de sa semence encore présent dans la bouche, et vérifia le contenu de son réticule. L’argent était toujours là. Elle fit tourner la clef dans la serrure de l’appartement qu’elle partageait avec sa collègue et meilleure amie, Odile. Une ancienne de chez monsieur Hess, qui l’avait prise en affection. Dès la fin de son entraînement, elle l’avait hébergée dans un des studios que leur employeur mettait à leur disposition. Le premier conseil qu’Odile lui avait prodigué, fut de ne jamais tomber amoureuse d’un client. Dans cette profession, il n’était pas question de sentiment. Le second conseil fut celui de ne jamais doubler leur proxénète. Celui-ci avait la gâchette facile, et nombre de femmes étaient tombées sous les balles, devant ses yeux.
Elle était vêtue d’une petite culotte et d’un débardeur.
Elle était persuadée que Sigysmond était le client de son amie.
Odile présenta la casserole d’eau fumante, et répondit d’un air navré.
Les gargouillis émanant de son estomac lui rappelèrent que Bouvines et Iéna, les hommes de main de monsieur Hess, n’avaient pas livré de quoi manger depuis une semaine. Les deux femmes vivaient sur leurs réserves, comme il était d’usage toutes les quinzaines, et se rationnaient en ne consommant qu’un repas par jour. Terminant son assiette, tandis qu’Odile comptait combien de yaourts garnissaient le frigo, Agnès se remémorait le câlin de Petro Riviera, chose qu’aucun client n’avait quémandée jusqu’à présent. Elle sentait encore ses bras puissants contre ses reins et son haleine sur son cou, et conclut que cette vedette souffrait d’une profonde solitude.
Toutes ces célébrités qui jouent le rôle du pauvre petit enfant riche, quelle plaie ! railla-t-elle intérieurement. Je les verrais bien faire le tapin pour voir comment ils s’en sortent. Au premier client, ils se barreraient tous de crainte d’attraper la syphilis.
À son sens, ces gens avaient tout pour être heureux. Alors de quoi se plaignaient-ils ? Elle haussa les épaules, préférant l’oublier, lorsque Odile lui tendit un pot dont la date limite de consommation était passée depuis deux jours.
Elle saisit le dessert qu’Odile lui tendait, et annonça que bientôt elles pourraient ajouter du beurre à leurs épinards.
Le contenu de la caisse commune servait à régler monsieur Hess, en échange de sa protection. En général, une fois acquittées de leurs dettes, il ne restait jamais assez aux deux femmes pour s’offrir quoi que ce soit. Mais constatant le nombre de Pascal garnissant la boite en bois posée sur la petite table à ses côtés, Odile s’écria :
Agnès se leva en direction d’un petit poste radio emprunté à l’un de ses clients.
Elle laissa sa phrase en suspens et son visage se figea de peur, à l’idée de leurs méthodes musclées.
Au même moment, la bande FM diffusait le dernier succès des Olwan « Corazón ». Encore lui, soupira Agnès. Pour toute réponse, Odile se déhancha à la manière des danseuses de flamenco sur le dernier succès du groupe, entraînant avec elle sa meilleure amie. Elles trinquèrent à l’eau du robinet avant d’aller se coucher.
Une fois allongée sur le canapé déplié en lit, Agnès songea au prénom dont le bassiste l’avait affublée. Laura. Elle revit l’image du corps de l’homme, couvrant le sien comme une masse lamentable et honteuse. À ce moment-là, la règle du jeu consistait à laisser croire au client ce qu’il voulait. C’était ce qu’Odile lui avait expliqué à ses débuts.
Agnès eut une pensée envers Petro Riviera, qu’elle assimila à un sentiment de pitié, avant de sombrer dans le sommeil. Plus tard au milieu de la nuit, elle se leva pour empocher une partie du revenu et laissa la somme d’une passe traditionnelle, au cas où les hommes de main viendraient réclamer leur dû.
La couleur vive des bonbons attirait les petites mains potelées des enfants. Les élèves se servaient une part de gâteaux faits maison, posés sur des assiettes en carton, tout en saisissant quelques friandises. Marie-Clémence servait les boissons dans des verres en plastique. Institutrice en cours primaire, elle avait pour usage de fêter la fin de l’année scolaire par une collation servie l’après-midi. À cette occasion, ses élèves avaient apporté de la musique. Lorsqu’elle reconnut la pochette sur laquelle des autocollants en forme de dauphin avaient été ajoutés, elle sourit en pensant à David, celui à qui elle avait donné son cœur. L’institutrice écarta l’album de la pile, et proposa un autre disque sur lequel les enfants ânonnaient les refrains tout en improvisant de petites chorégraphies sautillantes et maladroites.
La raison pour laquelle Marie-Clémence refusait que ses collègues entendent précisément cette musique sortir de sa classe était simple. Tout avait commencé quelques années auparavant, à l’époque où personne ne s’imaginait le raz-de-marée qu’allait provoquer le groupe Olwan. En ce temps-là, elle n’avait jamais quitté sa Bourgogne natale. Suite à leur première apparition à la télévision, une grande sœur venue chercher son petit frère à l’école, reconnut immédiatement David attendant Marie-Clémence à la sortie. Le batteur était tombé nez à nez avec cette jeune fille qui désirait connaitre l’adresse de Benoit, et ne l’avait pas lâché d’une semelle, se ridiculisant aux yeux des badauds tant elle hurlait. Les jours suivants, ses copines de collège avaient provoqué une émeute, car toutes les adolescentes espéraient voir la nouvelle coqueluche des teenagers qui brilla ce jour-là par son absence. Les paparazzis s’étant emparés de l’affaire, Marie-Clémence s’était retrouvée malgré elle à la une de la presse à scandales. Du côté des parents d’élèves, il était amoral qu’une femme si proche des enfants puisse entretenir une relation avec un musicien, dont le groupe gagnait déjà en réputation sulfureuse. L’institutrice avait dû redoubler d’efforts pour démontrer la dévotion qu’elle attachait à son métier, prouvant que ses élèves apprenaient autant que les autres et dans les meilleures conditions. Quoi qu’il en fût, aux yeux de l’association de parents d’élèves, on craignait que cette relation ouvrît une porte conduisant leurs enfants à la débauche. Toutes ces attaques remontèrent aux oreilles du rectorat qui, après enquête, préféra étouffer l’affaire en mutant Marie-Clémence quelques kilomètres plus loin. La jeune femme se soumit aux exigences de la hiérarchie et accepta un poste à Amiens. Malgré toute la discrétion dont elle fit preuve, elle recevait quotidiennement les piques acides de quelques collègues, mal intentionnés, qui ne voyaient pas à quel point il était important à ses yeux d’exercer un métier dit « normal », afin de ne pas perdre pied avec la réalité.
Bousculé, un enfant renversa son verre, répandant son jus de fruits par terre. Marie-Clémence se leva et nettoya, tout en cajolant l’enfant.
Réconforté, l’enfant sourit et retourna faire la fête avec ses camarades après avoir réclamé une nouvelle boisson et grappillé quelques bonbons. Les élèves s’amusaient et l’institutrice put vaquer à ses pensées. Quelque part, Marie-Clémence regrettait d’avoir refusé la proposition qu’on lui avait servie sur un plateau d’argent, pour exercer ses talents d’actrice au cinéma, lorsque Sigysmond s’était arrangé avec un ami réalisateur de films pour la faire connaitre, et la protéger, d’après ses dires. Mais l’argent facile et la popularité qu’offrait ce métier, entrainaîent un revers de la médaille. David y était tombé, cela l’effrayait. Alors, pour le bonheur de leur couple, elle avait décidé que l’un des deux devait garder les pieds sur terre, et ce serait elle.
L’heure des mamans sonnait, elle rangea une mèche de ses cheveux châtains derrière son oreille, en esquissant un sourire songeur. Marie-Clémence partagea les restes des denrées entre ses élèves réclamant encore une part de gâteau. Les enfants rentraient à leur domicile tandis qu’elle mettait de l’ordre dans sa salle de classe avant l’arrivée de la femme de ménage. Les dessins accrochés au mur furent classés dans un dossier. Ceux-ci lui donnèrent la larme à l’œil en pensant que l’année prochaine, ceux d’une nouvelle classe avec de nouveaux élèves auxquels elle s’attacherait, décoreraient à nouveau les murs.
L’enseignante se réjouissait à l’avance des deux mois de vacances durant lesquels elle accompagnerait David. Il avait insisté auprès de Sigysmond pour que la tournée, une fois la première à Paris lancée, se poursuive à Amiens, et le géant à la chevelure blanchie avait accepté.
Cependant, Marie-Clémence était ennuyée que la tournée ne coïncidât pas tout à fait avec le calendrier scolaire. Elle attendait avec impatience son rendez-vous chez le médecin. Ses saignements de nez avaient repris. Avec un peu de chance, il lui accorderait un arrêt de travail.
Monsieur Hess tournait quelques feuilles et biffa l’une d’elles. Devant lui, éparpillées sur son bureau, des factures d’eau et d’électricité se mélangeaient aux tickets de PMU. Un journal pronostiquant les résultats des courses hippiques trônait en bonne place. À l’avant de la pièce, ses hommes de main vaquaient à leurs occupations, à savoir briquer leurs armes et charger les balles. Agnès les dépassa d’un pas décidé, et jeta son réticule sur le bureau, comme s’il s’agissait d’une gifle monumentale.
La venue de la jeune femme ne sembla pas déranger son employeur qui ouvrit impassiblement une boite contenant des cigares. Il en alluma un avant de se replonger dans sa lecture.
Monsieur Hess était un homme à la silhouette massive et courtaude, avec de la sueur qui luisait sur le visage et le cou. S’allongeant dans son large fauteuil capitonné, comme on prend place sur un transat à la plage, le proxénète tira une bouffée de son cigare et attendit la liste des revendications, un sourire en coin. Sa transpiration alléchait les mouches qu’il laissait promener sur ses vêtements, comme pour se donner une allure plus repoussante encore.
Sa cachette secrète, une planche mal vissée qu’elle avait découverte par hasard et derrière laquelle elle avait l’habitude d’y cacher un peu d’argent qu’elle envoyait avec parcimonie à madame Rezoul, son ancienne voisine. Lorsqu’elle était partie travailler ce matin, Iéna et Bouvines l’avaient découverte et vidée.
Monsieur Hess tourna son visage vers Karl, un grand maigre à l’allure désarticulée, se tenant de guingois, l’arme à la main.
Tous les hommes ricanèrent. Agnès devina que son larcin avait entraîné la colère de son patron, qui par esprit de vengeance, ne voulait pas laisser son employée impunie. Elle voulut se justifier, mais la voix éraillée de Karl l’interrompit.
À l’idée de revivre un entraînement, le sang d’Agnès se glaça, et elle passa sous silence le repas qu’elle invoquait vouloir préparer pour Odile et elle. Apeurée, elle fit une prière muette pour que son amie soit épargnée. Elle n’était pas responsable.
L’ongle du pouce laissa une trace sur la gorge de l’homme qui tirait des ronds de fumée, et une once de fierté rendait son regard étincelant. Il laissa une mouche se promener de son cigare jusqu’à son poignet.
À ce souvenir, Agnès eut un haut-le-cœur et eut du mal à déglutir. Monsieur Hess poursuivait.
Agnès inspira sans montrer qu’elle rassemblait ce qu’il lui restait de dignité, pour ne pas ciller devant cet homme qui se disait être son protecteur.
Les hommes de main avaient pour habitude de sillonner le quartier afin d’être en mesure de savoir laquelle de leur fille tenait compagnie à quel client, photo à l’appui. Agnès le savait. Le chantage auprès des personnalités étant pratique courante en cas de nécessité, toutes les précautions s’avéraient fructueuses.
Du fait que monsieur Hess avait prévu sa visite, et projeté de lui présenter l’article idoine, insuffla à Agnès un sentiment de défaite. La poigne de Karl se resserrait d’autant plus que la jeune femme forçait sur ses muscles.
Le mégot qu’il venait d’écraser laissait une ligne verticale de fumée qui se dissipa peu à peu. Monsieur Hess ouvrit une enveloppe à l’aide de son coupe-papier, oubliant Agnès et ses jérémiades. Celle-ci tenta l’approche séductrice.
La lettre en question lui venait du policier Arcole, avec qui il s’était arrangé en triplant son salaire, pour que l’agent fermât les yeux sur son commerce. Dans la lettre, il assurait qu’avant de partir à la retraite, il formerait le stagiaire Valmy afin qu’il ne posât pas de problème.
Agnès entama une danse lancinante, comme le lui avait enseigné son mentor.
Sentant durcir quelque chose entre les jambes de Karl au contact de son dos, Agnès s’y frotta en ondulant le bas des reins et roula exagérément d’une épaule pour lui dévoiler un sein. L’homme relâcha sa prise révélant un silencieux.
Dans le bureau du principal de la police, le brigadier-chef Arcole chargé de l’enquête, et le commissaire Perlin, cherchaient à élucider l’affaire sur laquelle les deux limiers ne parvenaient pas à résoudre l’enquête.
Le commissaire de police observait son subordonné, dépréciant comment, en si peu de temps, il en était arrivé à cette conclusion. Il savait qu’il avait une dent contre les gens du voyage, car ils lui avaient par cinq fois volé, puis incendié sa voiture. Il doutait que son meilleur élément manquât de discernement.
En examinant le rapport suite à la déposition du gérant, le commissaire apprit que dans une grande surface, se tenant courbée, en appui sur une canne, une sexagénaire à la peau bistrée serait à l’origine d’un vol de quelques bouteilles de parfums haut de gamme ainsi que de produits de beauté. Le brigadier-chef s’empressait de démontrer comment il pensait parvenir à bout de cette affaire.
Le commissaire releva un sourcil en entendant le nom du stagiaire. Mettre Valmy sur une affaire délicate réclamait du tact. Depuis son arrivée au poste, désireux de bien faire, il se montrait trop méticuleux. On ne comptait plus le nombre de fois où Arcole avait rapporté l’avoir tempéré, lorsqu’un automobiliste démarrait avant d’avoir enclenché sa ceinture de sécurité. Le carnet de contraventions à la main, prêt à rappeler le code de la route, le jeune novice était particulièrement sourd aux conseils de ses collègues, lui prouvant qu’il valait mieux sourire et pointer d’un geste de la main les entraves bénignes. Avec un tel comportement, face à la population tsigane dont il avait du mal à tracer le parcours, la police se verrait couvrir une bavure qu’il ne se sentait pas prêt à assumer. N’importe quel autre agent confirmé semblait plus approprié à la situation. De plus avec un peu de chance, l’affaire serait étouffée et le commerçant retirerait sa plainte.
Brune ne quittait pas des yeux son billet sur lequel étaient indiqués les renseignements concernant le concert. La date, l’adresse et l’heure. Le gardien chargé de vérifier que chaque spectateur présentait un droit d’entrée, se contentait de les collecter, au lieu de détacher le talon, et ne conserver que la souche.
Quelques semaines auparavant, l’adolescente avait fait la queue durant des heures afin de réserver sa place. Lorsque le guichetier lui avait tendu son billet, son premier geste fut celui de le humer car il lui semblait qu’il en émanait une odeur de vanille, puis elle avait admiré le graphisme qui se démarquait des places de concerts classiques, par l’ornement en image de fond. Il représentait les cinq membres du groupe. Leur photo se découpait en silhouette, estampillée au recto avec le logo des sponsors. Ce jour-là, elle avait supposé qu’en glissant ce qu’il resterait de son ticket dans son journal intime, il lui permettrait de mémoriser à jamais la soirée qu’elle s’apprêtait à vivre. Cet homme n’avait pas le droit de conserver son souvenir.
